Souvenirs d'Argentine
Te quiero, Argentina
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Ce dimanche, départ en excursion dans le minibus d'une agence de voyage locale pour la vallée de Calamuchita, dite aussi vallée des sept lacs. A part une étudiante canadienne et nous, les huit autres touristes sont argentins et je n'en saurai pas beaucoup plus, car j'ai toujours de la peine à investir dans une relation aussi courte - à moins qu'elle ne soit individuelle -, dont je sais avec certitude qu'elle n'aura aucun lendemain. Comme, d'autre part, il ne manque pas, dans cette situation, de centres d'intérêt en dehors des personnes, la communication ne peut être que superficielle. C'est pourquoi je déteste le tourisme organisé, mais parfois il est difficile de faire autrement. Alta Gracia est une ville de 45.000 habitants qui est le point de départ de la vallée de Calamuchita. Elle fait partie du circuit des estancias jésuites, qui constituent une des principales attractions de la province de Córdoba. Nous ne verrons rien de la ville, sinon, sur une hauteur, la maison où Ernesto Guevara, le Che, a passé une partie de sa jeunesse. J'avais oublié qu'il était d'origine argentine, une icône mondiale de plus à mettre au compte de ce pays. Je n'ai jamais eu de sympathie particulière pour la révolution cubaine, ni pour les idées de son principal porte-étendard. La lecture du "Diario de Campaña en Bolivia" avait accentué mon rejet, car je n'ai pas compris pourquoi il s'était mis volontairement dans cette impasse mortelle. Mais je reconnais que ce jugement est sévère, car le manuscrit a peut-être été charcuté par les militaires boliviens entre les mains desquels il était tombé, et en outre, il n'était pas destiné à être publié tel quel. Pourtant la visite du Museo Che Guevara m'a intéressé. Car elle démontre que l'enfance et la jeunesse d'une icône mondiale ressemble à celle de n'importe quel autre enfant. Ernesto avait des parents soucieux de son bien-être - un père militant socialiste, une mère très catholique - puisqu'ils vont s'installer à Alta Gracia, dont le climat sec est réputé, afin de le soulager de ses crises d'asthme. Mais contrairement à ce que l'on dit habituellement, au moins à cette époque, leur train de vie était relativement modeste (même si les grand-mères paternelle et maternelle d'Ernesto étaient de grandes propriétaires terriennes). La maison qu'ils ont occupée jusqu'à la fin de leur séjour dans cette ville (de 1932 à 1943), dans un quartier de villas construit pour les ingénieurs du chemin de fer, n'a rien de spectaculaire. Certes, ils disposaient d'une voiture et une cuisinière, Doña Rosarito, assistait la mère de famille, mais cela était courant dans ce milieu. Les liens qu'Ernesto a créés pendant ces années où il a passé de l'enfance à l'adolescence étaient solides, comme le révèle le fait que ses deux fameux voyages en Amérique latine ont été entrepris avec des amis d'Alta Gracia : le premier en compagnie d'Alberto Granado (sujet du film "Carnets de voyage de Che Guevara"), puis avec Carlos Ferrer, dit Calica. La vidéo présentée au cours de la visite doit sûrement irriter les admirateurs marxistes du Che à cause de sa banalité petite bourgeoise, jusqu'à cette dernière révélation, selon laquelle les paysans boliviens qui l'ont connu le vénèrent comme un saint. Pourquoi pas ? Car, en fin de compte, il n'a pas fait moins que les élus du martyrologe de l'Eglise catholique : il a sacrifié sa vie pour tenter d'améliorer leur sort. Reste la question des miracles... Nous redescendons vers la place principale où se trouve la deuxième attraction d'Alta Gracia : l'estancia de Santiago de Liniers y Bremond, ancien Vice-roi de Rio de la Plata, devenue un musée en 1971. Curieusement, le nom de l'estancia vient de son plus prestigieux propriétaire, avant-dernier représentant du roi d'Espagne et héros de la lutte contre les Anglais. Il n'en a profité que cinq mois avant d'être fusillé comme traître par les partisans de l'Indépendance de ce qui allait devenir l'Argentine, alors que lui soutenait le parti français, en raison de ses origines. Le nom d'Alta Gracia a été donné au début du 17e siècle par le second propriétaire de l'estancia qui la baptisa Notre Dame de Haute Grâce, en souvenir du sanctuaire de Algarrovillas de Alconetar (Extremadura), avant d'entrer dans l'ordre des Jésuites, auquel il l'a léguée en 1643. Cette visite me permet de rattraper partiellement une bourde que j'ai commise à Córdoba : avoir sous-estimé la "Manzana jesuitica", probablement parce qu'elle est enclavée dans le tissu urbain et ne s'offre pas de manière évidente à l'œil du visiteur. Les jésuites ont en effet joué un rôle considérable dans cette région, jusqu'à leur expulsion en 1767, rôle à la fois religieux et économique, et aussi éducatif puisqu'on leur doit la fondation à Córdoba de la plus ancienne université de l'Argentine. L'ensemble actuel date de 1649. Voici d'abord une vue de la cour d'honneur et de l'escalier qui mène au deuxième niveau. Un autre angle permet de voir le mur de l'église avec ses trous typiques de l'architecture jésuitique. Au moment de notre passage, l'église, devenue paroissiale, n'était pas accessible, en raison de la messe. Le cadran solaire indique la bonne heure. Le deuxième niveau donne accès à la cour des dépendances - la cuisine, le four, etc. - et à un jardin clos, d'où l'on a une belle vue sur la coupole. Retournant au deuxième niveau, une pièce laisse entrevoir le Tajamar, le premier barrage artificiel d'Amérique latine, destiné à alimenter en eau les habitations et les cultures de l'estancia. C'est tout au moins la revendication exprimée par les responsables du musée, car dans une autre excursion, à Mendoza, j'avais entendu le guide dire que les mêmes jésuites n'avaient fait que remettre en service et développer un système de barrage et de canaux d'irrigation construit par les Incas ! Toujours depuis le deuxième niveau, cette vue de la place Manual Solares, qui pourrait avoir été prise en Italie. Solares a racheté Alta Gracia dix ans après la mort de Liniers. Il a loti les terrains qui entouraient les bâtiments et a donné ainsi naissance à la Villa d'Alta Gracia, dont il est le fondateur. Nous repartons sans avoir eu le temps de faire le tour de la place, ni de la boutique de souvenirs gauchos près de laquelle notre minibus est garé, c'est le triste sort dévolu aux touristes (trop) organisés. La prochaine halte s'effectue au lac de barrage Los Molinos, qui est également hautement touristique. Voici le panorama que l'on a depuis un virage, avec parking et kiosque que Lunita, cette fois, a tout le temps d'explorer dans les détails, pendant que je m'intéresse à une sculpture sylvestre et observe la curieuse manœuvre d'un canot qui trace des ronds dans l'eau. Suite sous Villa General Belgrano.
16 juin 2006 |