Souvenirs d'Argentine

Te quiero, Argentina


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L'Hotel Edén à Villa La Falda

 

Quand on visite un pays sans avoir rien d'autre à y faire que de se promener, il est difficile d'échapper à sa condition de touriste. Au bout de deux jours de centre ville à Córdoba, nous n'avons qu'une envie, nous aérer. Un passage à une agence de voyages locale nous apporte une première déception : le copieux programme d'excursions qu'on nous présente se réduit en ce moment à une ou deux possibilités. C'est l'éternel dilemme : en saison, tout est saturé, hors saison, il n'y a pas assez de monde.

Faute de mieux, nous choisissons de partir le dimanche pour la vallée de Calamuchita. C'est une des nombreuses vallées des Sierras de Córdoba, le premier obstacle depuis la côte sur lesquelles la pampa vient buter. Rien que le nom me paraît justifier ce choix.

Pour aujourd'hui, nous nous contenterons d'une autre vallée, celle de Punilla, avec une destination unique, Villa La Falda, car nous choisissons de nous y rendre en mini-bus.

Cette vallée est une des plus anciennes régions touristiques de l'intérieur, renommée pour son climat et sa tranquillité, qui attirent les foules cordobèses et portègnes fuyant les chaleurs estivales. A la mi-mars, il n'y a pratiquement plus que les locaux et quelques touristes perdus comme nous. Les villages s'égrènent le long de la route principale et nous arrivons à Villa La Falda au bout de deux petites heures.

Après un copieux déjeuner dans un des meilleurs restaurants de l'endroit, "La Parrilla de Raúl", nous partons à la découverte de la principale attraction de Villa La Falda, l'Hôtel Edén. L'avenue qui y mène porte sans surprise le même nom, avenida Edén, mais elle monte, monte, monte, si bien qu'au bout d'un quart heure, Lunita, vaincue par la digestion et la chaleur, déclare forfait. Heureusement, de chaque côté de l'avenue se succèdent les hôtels, les pensions, les villas, la plupart étrangement vides (pour un samedi) et il n'est pas difficile de trouver un banc hospitalier à l'ombre.

L'hôtel Edén est une attraction touristique un peu bizarre, car il est en ruine. Il a été inauguré en 1898 et a attiré pendant près d'un demi-siècle l'oligarchie argentine, qui pouvait y loger également ses chauffeurs et ses bonnes, ainsi que quelques hôtes célèbres tels qu'Albert Einstein, Rubén Darío, le prince de Galles (pas l'actuel, le précédent, Edward VIII, beaucoup plus romantique), Victor Emmanuel de Savoie, avant qu'il ne soit roi et plusieurs présidents argentins. Une intéressante caractéristique était son autarcie : jardin potager, élevage, boulangerie, fabrique de charcuterie, et même un générateur électrique qui permettaient à ses clients privilégiés d'affronter n'importe quelle perturbation extérieure.

Pourquoi à cet endroit ? Il a été construit sur le terrain d'une ancienne estancia qui a donné son nom à ce qui allait être la ville dès 1914, sans doute à cause des avantages climatiques déjà mentionnés et aussi de la proximité du train en provenance de Buenos Aires. Et pourquoi une telle décadence ? Parce qu'il a été confisqué à ses propriétaires allemands, quand l'Argentine s'est enfin décidée à déclarer la guerre au Reich nazi, cinq semaines avant sa défaite. L'Etat l'a abandonné à son sort jusqu'à ce que la Municipalité de Villa La Falda le rachète, mais lui redonner son faste passé représenterait un investissement qu'elle est incapable de réunir pour le moment.

Je m'attendais à trouver un de ces anciens palaces fin 19e comme le Grand Hôtel de Caux sur Montreux. En fait, l'entrée est modeste. Les arbres du parc expriment l'abandon et les seuls vestiges de la grandeur passée sont les lions proches de la pièce d'eau. La façade a une certaine allure, malgré les traces visibles de décrépitude. Mais l'ensemble dément l'anticipation majestueuse que je m'en étais faite en lisant le guide. J'ai de la peine à imaginer des élégantes de la bonne société du début du siècle descendant les escaliers du perron pour s'engouffrer dans une luxueuse berline tirée par quatre chevaux ou se croisant avec toutes les politesses d'usage dans un vestibule étriqué, transformé pour canaliser les touristes roturiers du 21e siècle. Aucune présence humaine ne trouble mon exploration, seul un chien ouvre l'œil quand je m'approche, mais sans se donner la peine d'aboyer. C'est l'heure de la sieste, les visites ne commencent qu'à partir de quatre heures.

Mon imagination est encore plus rétive quand je commence à faire le tour du bâtiment. Une inscription au-dessus des portes des écuries m'intrigue : comment les promenades à cheval de nuit étaient-elles organisées ? Au clair de lune ou avec des torches ? Mais le graphisme des lettres trahit une époque relativement récente, un projet abandonné comme le reste.

Malgré le soleil, une certaine mélancolie se dégage de ce cadre dégradé. Sans doute parce que ce n'est pas une ruine romantique, que la nature pare d'un vêtement végétal, mais le symbole d'une décadence, d'une incapacité à maintenir ce qui a représenté le summum du luxe à une époque où les Argentins pensaient que leur pays était l'égal des grandes nations européennes. Même le tennis exprime cet état de déchéance et d'impuissance.

Il me faut rejoindre sans tarder Lunita. En redescendant, je croise les bus de touristes qui viennent visiter l'hôtel. Une autre déconvenue nous attend : les nombreux magasins qui bordent l'avenue n'ouvrent qu'à cinq heures, l'heure où il nous faut retourner à Córdoba, à temps pour nous préparer à une soirée tango à "El Arrabal".

Une entrée plutôt modeste Un parc plutôt mal entretenu Un vestige de la grandeur passée Vue d'ensemble
Désolation Les écuries Un vestibule étriqué Ceci a été un tennis

16 juin 2006


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