Souvenirs d'Argentine
Te quiero, Argentina
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Une des raisons - il y en a d'autres - qui a motivé un voyage d'un mois en Argentine, en mars 2006, est un rêve d'aventure venu de mon enfance. Cela nous ramène à une période noire de l'histoire européenne : les années de guerre entre 1940 et 44, que j'ai passées à Genève, chez mes grands-parents maternels. Même si, à cette époque, on considérait que les jeunes enfants devaient être protégés contre les perturbations proches ou lointaines de l'environnement familial, je suis convaincu que j'ai su deviner ou pressentir ce qui se passait. Or, l'abondante correspondance sur cette période, que j'ai retrouvée à la mort de ma mère, ne laisse aucun doute sur la gravité des problèmes qui assaillaient aussi bien mes grands-parents que mes parents : perte de revenus et baisse importante du train de vie, anxiété sur le sort de mon père et de mon oncle, l'un incorporé dans l'armée française, l'autre prisonnier des Allemands, puis bataille contre la bureaucratie bernoise afin d'obtenir un visa d'entrée pour mon père, incertitude dramatique sur l'avenir personnel, familial et national, isolement du fait de la fermeture de la frontière avec la France. C'est dans ce contexte qu'est apparue la possibilité d'émigrer en Amérique du sud, offerte par l'employeur de mon père, et il est probable que, si ma mère n'avait pas été aussi attachée à ses parents, j'aurais passé mon enfance au Mexique ou… en Argentine ! Il y a sans doute un lien entre ce vécu difficile et mon amour de la lecture qui me permettait d'échapper à l'enfermement dans les problèmes des adultes. Dès que j'ai su lire, je me suis jeté sur tout ce qui me tombait sous la main, et bien que je n'ai pas de souvenirs précis, j'ai dû lire un récit de voyage ou un roman d'aventure dont le cadre était la pampa. Je ne vois pas d'autre explication à l'attraction que ce mot et ce qu'il évoque exerce sur moi. Et, pour continuer sur les hypothèses échevelées quant aux virages qu'aurait pu prendre ma vie, si ma fille n'avait pas rencontré un Bolivien, et moi une Colombienne, c'est sans doute par l'Argentine que j'aurais commencé ma découverte de l'Amérique du Sud. La confrontation entre un rêve d'enfance et la réalité a de fortes chances de déboucher sur une grande déception. C'est évidemment ce qui s'est produit dans mon cas, bien que mon rêve ait été suffisamment flou pour s'adapter à plusieurs variantes de cette réalité. Si j'essaie de le visualiser, il me semble qu'il a deux composantes : la plaine, infinie, ondoyante, sans obstacle, vide des œuvres de l'homme, qui se confond avec le ciel à l'horizon ; un sentiment de liberté totale et de totale intégration avec le cheval et le milieu naturel, plus un ingrédient supplémentaire, la solitude. Du fait que nous avions renoncé à organiser notre voyage depuis l'Equateur, et que nous avions passé la première semaine à Buenos Aires dans des rendez-vous médicaux, mon projet de découverte de la pampa réelle a été laissé au hasard. Mais ce temps de latence m'a quand même permis d'en savoir plus sur l'objet de mon désir. D'abord, il y a deux pampas : l'humide et la sèche. La première se confond à peu près avec la province de Buenos Aires et la seconde, qui comprend une province appelée La Pampa, est beaucoup plus vaste et lointaine. Dans le temps limité disponible, seule la première était accessible. Enfin, - il aurait peut-être fallu commencer par là - les pampas était le nom des tribus indiennes qui occupaient ces parages avant l'arrivée des Espagnols et qui leur ont donné beaucoup de fil à retordre, avant d'être exterminées au 19e siècle. Cette première approche m'a permis de me rendre compte que ce qui compte vraiment pour les Argentins n'est pas la pampa, mais le gaucho, qui en est le héros mythique. Je me suis vite procuré un exemplaire de "Martín Fierro" de José Hernandez (Oceano, México, 2001), publié en 1872. Au risque de choquer l'orgueil argentin, je dois avouer que, d'une part, j'ai eu beaucoup de peine à lire ce volume de vers qui en comporte 7210 (aussi difficile probablement que lire Racine pour un Argentin) ; et d'autre part, je n'ai pas aimé ce personnage, qui est un desperado, un révolté, bien que, dans la deuxième partie de l'ouvrage, il rentre d'une certaine manière dans le rang. Hernández décrit la condition d'hommes devenus brutaux et cruels à cause de l'exploitation impitoyable qu'en fait l'armée, de la persécution des autorités et de la dureté extrême de leur vie. C'est pour cette raison sans doute que ce héros préfigure le sort des déshérités anonymes qui vont peupler l'histoire du pays jusqu'à aujourd'hui : après les gauchos du 19e siècle, les descamisados péronistes au milieu du 20e, les piqueteros au début du 21e. Un week-end à San Antonio de ArecoSur ces entrefaites, nous sommes partis à San Antonio de Areco, en pleine pampa humide, à 112 km de Buenos Aires. La route qui y mène traverse bien une plaine à perte de vue, qui se confond avec le ciel, mais avec autant de cultures que d'herbages, le tout clôturé et arborisé. Rien à voir avec mon rêve de pampa, mais ce qui l'a nourri doit remonter à un siècle et demi, quand José Hernández avait ving ans... San Antonio est une petite ville d'une vingtaine de milliers d'habitants, qui est devenue ces dernières années le centre de la culture gauchesque, dont le point culminant est le 10 novembre, jour de la Tradition (date de naissance de José Hernández !). En dehors de la période du Festival, même en week-end, et même par beau temps, San Antonio offre un cadre tranquille, propice à la flânerie et à la détente, dont profitent les portègnes qui ne sont pas tentés par la mer. De gauchos, point de traces lors de mon passage. J'y ai découvert cependant un second livre culte : "Don Segundo Sombra" de Ricardo Güiraldes (Ediciones Colihue, Buenos Aires, 2005), dont San Antonio fournit le cadre. Güiraldes est un écrivain à la fois régionaliste, avant-gardiste et cosmopolite, qui a connu une gloire nationale grâce à cet ouvrage, publié en 1926. Il y présente une vision du gaucho - à l'opposé de celle de Hernández -, très idéalisée, mais propre à la constitution d'un mythe dans lequel tout un peuple peut se reconnaître. Il existe des versions gauchesques de cet ouvrage, reliées en peau de vache. Né dans une riche famille de Buenos Aires, Güiraldes a fait de nombreux séjours à San Antonio dans l'estancia de son grand-père, La Porteña, qui existe toujours et où il est possible de séjourner. Le centre de San Antonio a conservé son caractère colonial, la rue Alsina (gouverneur de Buenos Aires et vice-président sous la présidence de Sarmiento) est la plus commerciale et la plus animée. On aperçoit, au second plan, deux immenses antennes qui font partie du décor de la pampa moderne. S'y trouve le siège de la Societa Italiana, fondée en 1881, qui témoigne de la vigoureuse présence italienne en Argentine. Près de 700.000 Italiens d'Argentine ont exercé leur droit de vote lors des récentes élections et l'on dit que ce sont les votes des expatriés qui ont fait penché la balance en faveur de Romano Prodi. Qu'ils en soient remerciés ! De nombreux artisans exercent à San Antonio, en particulier plusieurs orfèvres réputés en argenterie traditionnelle : couverts, vaisselle et aussi accessoires gauchesques (les photographes amateurs ne sont pas bienvenus). La place principale est le Parque Ruiz de Arellano, consacré au fondateur de la ville (en 1728). Les rives du rio Areco, plantées d'arbres magnifiques, offrent toutes sortes d'activités de plein air, y compris la possibilité de faire une parrillada, sans laquelle un week-end automnal argentin perdrait tout son charme. De nombreux restaurants proposent ce plat national aux plus paresseux. En franchissant le Puente Viejo, on accède au Museo Gauchesco Ricardo Güiraldes qui est une reconstitution d'une estancia, contenant de nombreux souvenirs de l'écrivain et des objets permettant d'avoir une idée de la vie l'estanciero au 19e siècle, ainsi qu'une salle consacrée au gaucho et à ses accessoires. Dans une propriété typique à l'écart du centre, j'ai remarqué cette ancienne éolienne avec son réservoir, dont il subsiste encore de nombreux exemplaires. Mon rêve de pampa est resté inassouvi, mais les heures agréables que j'ai passées à San Antonio de Areco ont largement compensé ma déception initiale. Une autre perspective sur les gauchos : Cavalcade sur la place San Martin à Córdoba et Tango shows et peña gaucha.
19 avril 2006 |