Nouvelles du Petit Paradis en Colombie
La vie quotidienne dans le sud des Andes colombiennes
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Cette journée est l'une des quatre que nous avons passées dans la "zona cafera", une région de Colombie qui comprend les départements de Quindío, Risaralda et Caldas. Nous avons acheté un package qui comprend 3 nuits, 4 jours, avec petit déjeuner et dîner, dans une finca cafetera (un de mes vieux rêves), deux excursions et les différents transports entre l'aéroport d'Armenia, la finca, et les lieux de destination. A la sortie de l'aéroport, nous faisons connaissance avec Hernan Vega Ríos et son taxi jaune, une Matiz Daewoo (d'avant que GM ne rachète cette compagnie et ne la rebaptise Spark), chargés de nous transporter. Le fait que nous ayons le même modèle de voiture me le rend tout de suite sympathique, mais l'effet de cette coïncidence ne dure qu'un instant, tant le bonhomme se révèle attentif, disponible, informé, compétent, entreprenant, ayant le sens de la relation, je pourrais allonger la liste, s'il n'y avait pas à disposition un adjectif qui résume tout cela : un vrai "paisa". Pour ceux qui ne connaissent pas la Colombie, il s'agit des natifs du département d'Antioquia (qui comprenait autrefois également les trois mentionnés plus haut), jouissant de cette excellente réputation. La finca cafetera se révèle être conforme à mon espoir, perdue au milieu des plantations de café et de bananiers, peinte de couleurs vives et dotée de la galerie couverte dont j'avais également rêvé dès mes premiers voyages en Colombie. La chambre est petite, mais arrangée avec goût. Nous n'avons guère le temps d'en profiter, car Hernan nous attend. Il a utilisé le temps de déplacement de l'aéroport à la finca pour nous vendre une journée complète de visites à un prix avantageux et négocié, une de ses expressions favorites étant : "¡Negociemos!" (négocions !). Vu nos expériences mitigées d'excursions collectives en Argentine, l'idée d'avoir un chauffeur-guide, pour nous deux seulement, me sourit. Grâce à la négociation, le coût me paraît raisonnable. Et puis, comme ce voyage est le cadeau d'anniversaire de Lunita, il serait indécent de rabioter quelques milliers de pesos. La première option choisie est le Jardin botanique d'Armenia et le Mariposario (élevage de papillons). Surprise, il est fermé le mardi, et Hernan qui sait tout, l'ignorait. Il ne se démonte pas pour autant et nous propose de rallier le Centro Experimental de la Guadua. Hélas, la route qui y mène est barrée en raison d'une course cycliste. Il ne nous reste qu'à nous rabattre sur la visite du Centro Cultural de la Guaca, une petit musée privé, qui présente des copies de poteries précolombiennes et dont la principale attraction, une vidéo, n'est pas visible à cause d'une... panne d'électricité (pas recommandé). Mais rien n'altérera notre bonne humeur, surtout après un excellent repas dans un restaurant de plein air dominant la quebrada du Rio Quindío. L'après-midi est consacrée à un tour de ville d'Armenia, qui ne présente pas grand intérêt en elle-même, mais dont Hernan sait mettre en valeur la moindre attraction. En particulier, un café gourmet dans une pâtisserie réputée, dont j'ai oublié le nom. Le début de notre séjour à la finca est émaillé de déceptions qu'il vaut la peine de conter, parce qu'elles permettent de contraster la publicité touristique avec la réalité. Voicii le texte qui présente la finca, joint à la confirmation de notre réservation : "Des chambres confortables, une nourriture exquise, une plantation de café enviable, un excellent climat et naturellement la meilleure attention se combinent harmonieusement pour vous offrir ce que vous méritez : un excellent service. Nous faisons partie du Club Qualité des Haciendas de café... etc.". A chaque fois que nous tirons la chasse d'eau des toilettes, nous avons l'impression qu'un jet décolle dans notre salle de bains. Le premier dîner comprend un plat de viande de bœuf beaucoup trop cuite, comme presque toujours en Colombie. Celle de Lunita est si dure qu'elle n'arrive pas à la couper. Un changement de couteau n'y fait rien, et quand je m'y mets aussi, elle résiste vaillamment à mes efforts. Comme la mienne était à peu près mangeable, je n'ai pas eu tout de suite l'idée de lui suggérer de la renvoyer en cuisine, et, quand nous le faisons, Lunita, dégoûtée, ne veut rien d'autre. Mauvais début ! La situation s'aggrave le lendemain matin : le café est presque imbuvable. C'est vraiment le comble, car nous sommes au cœur de la zone de production du "meilleur café du monde" ! En outre, si le petit déjeuner est copieux - un tamal énorme ou une pleine assiette d'œufs brouillés - les petits pains (il n'y en a qu'un par personne) sont minuscules, grands comme l'ongle du pouce. Je me rendrais compte plus tard, en en parlant avec Hernan, que le problème est culturel : comme les paísas sont de durs travailleurs (voir le slogan préféré du président Uribe : trabajar, trabajar, trabajar), le petit déjeuner doit être solide, et encore plus dans une finca cafetera. Pourtant, celle-ci n'héberge pas de journaliers, mais l'affirmation de l'identité culturelle du paisa l'emporte sur les besoins des touristes étrangers... Nos réclamations auprès de la gérante, relayées par Hernan, touchant les toilettes et le café n'aboutiront qu'en ce qui concerne les premières. Le café, lui, restera ce qu'il est, probablement parce que la cuisine utilise les déchets de la production d'exportation de la finca, comme le veut une bonne économie ménagère. Le soir, quand nous rentrons d'une journée plutôt arrosée (de pluie, hélas !) passée au Parque Nacional del Café (qui ne m'a pas enchanté malgré tout le bien qu'on nous en avait dit), nous ne prenons pas garde que les chaises de la salle à manger - une simple tente de plein air -, n'ont pas été essuyées par le personnel et nous nous trempons les fesses. Lunita va changer de pantalon, tandis que je sèche le mien sur la bête. Comme les voitures n'arrivent pas jusqu'aux bâtiments, nous nous étions déjà mouillés les pieds dans une énorme flaque du chemin. Malgré le texte cité plus haut, le souci de la qualité n'est visiblement pas la principale préoccupation de la gérante, qui n'a rien d'une paisa. Comme quoi, il vaut mieux se défaire de ses préjugés, même quand ils sont positifs. Hernan nous apprend que les patrons sont en train de monter une autre affaire et qu'elle est un peu dépassée par la lourdeur de la tâche. A sa décharge, le jour de notre départ, elle prendra la peine de détailler tous les points d'un questionnaire de satisfaction et acceptera, sans chercher à se justifier, nos critiques... constructives. Nous avions prévu pour le troisième jour, une excursion à l'établissement thermal de Santa Rosa de Cabal, qui est dans le département voisin de Risaralda. Hernan a tôt fait de nous démontrer que nous pourrions enrichir l'intérêt de la journée par la visite de la vallée de Cocora et du village de Salento, qui sont sur notre chemin. Tope là, et départ tôt le matin. La vallée de Cocora a deux atouts majeurs : elle mène au Parque de los Nevados et elle est plantée de la "palma de cera" (palmier de cire), qui lui donne son aspect caractéristique, unique, car cet arbre, qui peut atteindre 60 mètres de hauteur, ne pousse qu'à cet endroit. En raison de sa rareté, il est un des symboles nationaux avec le catleya et l'émeraude, et il est protégé. Cette protection était bien nécessaire car, en dehors de la production de cire pour la fabrication de bougies, on utilisait également sa palme pour le dimanche des Rameaux. Cela a failli entraîner sa disparition, car les curés étaient plus enclins à préserver les traditions ecclésiastiques que de vulgaires végétaux. Tout au long du chemin, nous rencontrons de nombreux militaires, ce qui est à la fois rassurant - nous ne manquerons pas de secours au cas où... - et inquiétant - s'ils sont là, c'est pour quelque chose -. Hernan n'a pas arrêté de nous dire que le Quindío est un havre de paix, et en vérité, s'il n'y avait pas les palmiers de cire, j'aurais l'impression de me trouver dans une vallée des Alpes suisses, en compagnie des soldats d'un cours de répétition, enclins à flemmarder, plutôt qu'avec des militaires colombiens chargés de poursuivre et anéantir un groupe de guérilleros. Comme nous sommes en semaine, il n'y a aucun touriste et nous ne croisons que deux cavaliers escortant des vaches. A côté de l'auberge où nous avons parqué la voiture, il y a un stand d'artisanat de guadua avec de très beaux brûloirs pour bâtons de santal, malheureusement trop grands pour les ranger dans nos (petites) valises. Les boutiques d'artisanat de Salento ayant ouvert entre temps, nous redescendons vers le village, qui se présente en entier depuis el Alto de la Cruz. Ce n'est pas un village colonial comme Villa de Leyva, car il a été fondé vers le milieu du 19e siècle, mais l'état de conservation du centre le rend particulièrement attrayant. Les maisons sont simples mais en bon état et peintes de couleurs vives. Elles hébergent des commerces, essentiellement de souvenirs et d'artisanat d'un bon niveau, un bar fonctionnant comme salon de billards, une banque. La façade du poste de police est protégée par un grillage épais, afin que les cylindres bourrés d'explosifs tirés par la guérilla roulent sur la rue et, dans la cour de la mairie, les impacts de balles n'ont pas été rebouchés. Le village n'a peut-être pas toujours été aussi tranquille qu'il ne le paraît, mais Hernan fait semblant de ne pas comprendre de quoi nous parlons. Nous déjeunons dans un restaurant pittoresque avec la spécialité du coin : truite rose accompagnée d'un patacon géant. Pour qu'on ne m'accuse pas d'être de Marseille, en voici la preuve : alors qu'en général, le patacon est de la grandeur d'une soucoupe de tasse à café, ici, il dépasse de l'assiette. Il doit y avoir un truc ou un ustensile pour réussir un tel exploit. Mais ce n'est pas tout, car il est aussi délicieux que géant. Je l'ajoute immédiatement à ma liste de souvenirs culinaires d'exception. En joignant nos efforts, Hernan et moi arrivons à arracher Lunita à une boutique de souvenirs où elle vient de négocier un magnifique chapeau de cuir à 15 dollars, car il reste encore beaucoup de route à parcourir. Effectivement, nous n'arrivons qu'à cinq heures aux bains de Santa Rosa de Cabal et nous sommes les derniers visiteurs de la journée. Le courage me manque pour me déshabiller dans un vestiaire désert et glacé - il y a longtemps que le soleil a disparu derrière la montagne -. Je préfère monter jusqu'à la cascade pour y méditer. Les endroits les plus agréables sont réservés aux hôtes permanents, ce qui fait que je regrette d'avoir choisi cette option. Nous nous arrêtons dans l'hypermarché de La 14, au centre de Pereira, pour acheter une brosse à dents. Nous arrivons à convaincre Hernan de se laisser photographier, bien que son taxi soit boueux et nous reprenons le chemin du retour. En attendant le dîner, nous allumons la télé pour voir le téléjournal dont le sujet unique est l'assassinat de la sœur de l'ex-président César Gaviria, Liliana. Qui a eu lieu à Pereira au moment où nous y passions. Je me précipite sur le ticket de caisse de l'hypermarché pour constater que nous l'avons quitté à 19 h 08. Nous saurons plus tard que nous avons dû croiser la camionnette blanche qui la transportait vers son domicile sur le viaduc de Dos Quebradas et que, à cause des travaux sur l'axe principal, nous avons passé très près du lieu où les criminels vont jeter son corps. Nous sommes sortis de Pereira au moment où la police le découvrait. Mais ce soir-là, les spéculations vont encore bon train et beaucoup pensent qu'il s'agit d'un enlèvement crapuleux, les narcotrafiquants pullulant dans le département de Risaralda et sa capitale, Pereira. En fait, ce magnicide se révélera être l'oeuvre d'un groupe de miliciens des Farc, particulièrement maladroits, car ils tuent l'otage qu'ils devaient emmener dans une cache souterraine située à... Santa Rosa de Cabal. Ils laissent tellement d'indices derrière eux qu'il ne faudra que huit jours à la police pour retrouver leurs traces. C'est la première fois que mon chemin croise de si près celui des hommes de l'ombre. Cette violence insane n'aura donc jamais de fin... Une journée bien remplie, du meilleur et du pire ! P.S.: Le numéro du portable de Hernan Vega est le 315 429 85 50.
7 juillet 2006 |