Nouvelles du Petit Paradis en Colombie
La vie quotidienne dans le sud des Andes colombiennes
Ligne d'horizon :Lettre à AmandineJe profite de cette occasion pour remercier chaleureusement tous ceux qui prennent la peine de m'écrire, et auxquels je m'efforce de répondre le plus rapidement possible. Parmi les messages que j'ai reçus ces derniers temps, figure une question posée par une jeune fille dont je ne sais rien d'autre que le joli prénom : Amandine. La problématique qu'elle soulève me paraissant d'intérêt général et le courrier que je lui ai adressé en retour n'ayant aucun caractère personnel, voici le texte de ma réponse. QUESTION : Toutes les horreurs qu'on raconte sur la Colombie sont-elles réelles ?Bonjour Amandine ! Comme disent certains interviewés à la radio ou à la télé, merci pour cette excellente question, à laquelle il n'est pas simple de répondre, sans risquer de tomber dans des généralisations fallacieuses. Ma première difficulté est de savoir ce que l'on raconte sur la Colombie ailleurs que dans ce pays. Je connais trop bien ce qui se passe ici et je ressens toujours une forte révulsion face à certains événements auxquels les Colombiens semblent être indifférents ou résignés. Je n'ai jamais oublié l'interview d'un couple de diplomates américains qui quittaient ce pays au moment où j'y arrivais et disaient être soulagés de partir, parce qu'ils commençaient à s'habituer aux "horreurs" quotidiennes. Il y a tellement d'assassinats, d'attentats, de prises d'otages, de massacres, de combats meurtriers entre les divers acteurs armés, de saisie de stupéfiants, de marchandises de contrebande ou d'armes, de désastres naturels, de déplacements forcés de populations entières, de drames entraînés par la pauvreté ou l'ignorance, d'affaires de corruption scandaleuses qu'il serait fastidieux d'en faire seulement la liste. De tous ces événements sinistres, quels sont ceux qui attirent l'attention des médias étrangers ? Les plus cruels, les plus meurtriers, les plus insolites ? Ceux qui se produisent dans un moment de creux de l'actualité internationale ? Par exemple, y a-t-il eu beaucoup de nouvelles consacrées à la Colombie pendant la guerre au Kosovo ? Au moment du tremblement de terre de Turquie ? Pourquoi la situation interne de la Colombie suscite-t-elle autant de curiosité à l'étranger ? Mais inversement, pourquoi les seules images télévisées en provenance d'Europe ou du reste du monde qui nous parviennent ici relatent des événements tragiques ? Les derniers étant la terrible tempête de Noël, mais aussi, comme pour contredire mon précédent propos, les feux d'artifice de la nuit de la Saint-Sylvestre. Toutes ces interrogations ne visent pas à esquiver la réponse à ta question, mais à en poser d'abord une autre : pourquoi les médias ne s'intéressent-ils à un pays que quand il s'y passe une "horreur" ? La réponse présente deux versants, l'un positif, l'autre négatif : d'abord, parce qu'ils font leur travail d'informateurs, au moins en partie ; ensuite, parce qu'il y a en l'homme - et pas seulement chez les journalistes - une fascination pour les catastrophes, les désastres, les manifestations de la violence extrême, pour la mort enfin qui nous menace tous à terme. Quand nous apprenons une nouvelle terrible, nous ressentons à la fois de l'horreur pour le sort tragique de nos semblables et aussi la satisfaction morbide d'avoir échappé pour l'instant au sort commun de l'humanité. Bien sûr que le sensationnalisme des médias relève en partie de l'exploitation commerciale, mais il ne serait pas aussi universellement répandu s'il ne comblait pas les besoins obscurs qui habitent chacun de nous. Tu peux déduire de ce qui précède la réponse à ta question : oui, presque toutes les horreurs qu'on raconte sur la Colombie sont vraies. Cela étant posé, je ne souhaite évidemment pas m'arrêter là, mais tenter de répondre à d'autres questions induites par la tienne : pourquoi la Colombie est-elle si souvent à l'honneur en matière d'"horreurs" ? Qu'est-que cela signifie de vivre dans un pays qui connaît une guerre civile et est livré au désordre et à une forme d'anarchie ? Pourquoi la Colombie est-elle si souvent à l'honneur en matière d'horreurs ? C'est sans doute parce qu'il s'en produit beaucoup, comme je l'ai déjà dit. Mais il faut quand même remarquer qu'elle n'est pas le seul pays dans ce cas. L'ancienne Yougoslavie, l'Irlande du Nord, la Corse, le pays basque espagnol, et plus loin de nous, l'Afghanistan, le Soudan, l'Inde, le Timor, par exemple, apparaissent régulièrement dans l'actualité tragique, comme l'ont fait aussi le Nicaragua, le Guatemala ou le San Salvador dans un passé récent. Qu'ont-ils en commun ? Une longue histoire de haines d'origines diverses - raciales, religieuses, politiques, sociales, idéologiques - jointe à une pratique de la violence qui en fait l'instrument privilégié de la résolution des problèmes entre les groupes qui constituent ces nations déchirées par un conflit interne. Ces haines se transmettent de génération en génération alimentant sans cesse le cercle vicieux de la vengeance. Dans la situation colombienne intervient un facteur commun aux nations centre-américaines que j'ai citées ci-dessus : la présence de leur puissant voisin du nord, les Etats-Unis, qui attise par son interventionnisme incessant ces conflits internes. C'est en raison de cette proximité géographique que le problème du trafic de stupéfiants et du lavage de dollars illicites a pris la dimension qu'il a aujourd'hui dans le pays et lui a donné une réputation sulfureuse sur le plan mondial. Pour être plus concret, le mélange de quatre ingrédients permet de comprendre la place privilégiée qu'occupe la Colombie dans les "horreurs" de l'actualité :
Le fait que la Colombie soit un pays de culture et de langue européennes joue aussi dans l'attention privilégiée que lui portent les médias occidentaux, à la différence d'autres régions moins accessibles qui connaissent les mêmes difficultés, comme les pays du sud de l'ancienne Union Soviétique. En conclusion, je voudrai souligner que, si la réalité des "horreurs" qui ont lieu dans le pays est incontestable, le niveau d'attention qui lui est porté sur le plan mondial a aussi des causes étrangères aux faits eux-mêmes. A la limite, la Colombie se constituerait dans l'inconscient collectif occidental comme un pays paria, emblématique de tous les maux qui assaillent les sociétés contemporaines ou certains de leurs secteurs : violence, drogue, corruption, laxisme, insécurité, criminalité débridée, impunité, violations des droits individuels ou collectifs, etc. Face à ce déséquilibre manifeste de l'information, qu'est-ce que cela signifie de vivre dans un pays qui connaît une guerre civile depuis quarante ans et est livré au désordre et à une forme d'anarchie ? Ce dont je t'ai parlé jusqu'à présent, c'est la vision et l'image que le reste du monde a de la Colombie à travers tous les événements tragiques qui s'y produisent. Cette appréhension de la réalité du pays est fausse, d'une part parce qu'elle est en général superficielle et schématique, et ensuite parce qu'elle n'est rarement ou jamais compensée par une information objective sur les conditions de vie réelles des habitants. Je pense aux reportages que j'ai vus ou lus en France, style vente d'organes, "gamines" délinquants de Bogota ou jeunes tueurs à gages de Medellin. Même un film comme "La Vendeuse de roses" que tu as peut-être vu, et sinon que je te conseille de voir, tombe dans le même travers. Avant d'arriver en Colombie, le seul pays en guerre que j'avais visité est l'Irlande du Nord en 1984. J'avais été très impressionné par le dispositif militaire britannique et les contrôles minutieux aussi bien à la frontière que sur les routes. Je m'étais empressé de passer dans le havre de paix qu'est l'Eire voisine. Rien de semblable en Colombie. En trois ans, je n'ai été contrôlé que deux fois par les militaires et 4 ou 5 fois par un policier de la circulation, ravi de rencontrer un citoyen français, et plus désireux de tailler une bavette que de vérifier mes papiers. Aucun incident désagréable ne m'est arrivé, à part un vol dans notre appartement, mais combien de Parisiens connaissent chaque année cette épreuve traumatisante ? Si je ne m'en tenais qu'à ma propre expérience et si j'avais la sagesse de ne pas regarder la télévision, de ne pas écouter la radio, de ne pas lire de revues et de journaux, ni de tenir compte des avertissements de mes proches, la Colombie m'apparaîtrait comme un pays parfaitement tranquille et pacifique, où évidemment, comme je le raconte dans les Nouvelles du Petit Paradis, la vie est un peu plus compliquée et assez différente de celle que je menais en Europe. D'où vient cet écart de perception étonnant ? D'abord du fait que la Colombie est un pays immense, deux fois la France, vingt-huit fois la Suisse, trente-huit fois la Belgique, je ne parle pas du Canada qui est hors course. Et peu peuplé : il n'y a que quarante-deux millions d'habitants, c'est-à-dire 37 au km2 contre 330 en Belgique. Les combats entre la guérilla et l'armée, ou entre paramilitaires et guérilla se déroulent souvent dans des régions rurales écartées, qui représentent près de la moitié du territoire du pays, mais ne concernent qu'une proportion minime de la population. Et comme dit Rangel dans les passages de livre que j'ai traduits et que je te recommande de lire, si tu ne l'as pas fait (Colombie : la guerre de fin de siècle), il s'agit d'une guerre à basse intensité militaire qui n'oppose que quelques dizaines de milliers d'hommes de part et d'autre, et qui n'a rien à voir avec d'autres guerres plus médiatiques comme celle d'Irak ou du Kosovo. Il y a beaucoup de groupes de guérilla dans notre département, dont certains sont proches de la finca où nous vivons, mais nos chemins ne se sont jamais croisés. Par chance, comme c'est une région de petites exploitations agricoles, dont les propriétaires n'ont que de faibles ressources, il n'y a pas de paramilitaires. La police y est absente, ce qui est un inconvénient certain face à une délinquance ordinaire malheureusement très active. Même si aucune aventure déplorable ne m'est arrivée jusqu'à aujourd'hui, il n'est pas non plus possible de faire comme si de rien n'était. Les risques potentiels que nous encourrons nous obligent à prendre des précautions telles que de restreindre nos déplacements par voie terrestre au minimum, de ne pas voyager de nuit, de changer nos heures de départ et notre itinéraire quand nous allons ou revenons de la ville. Et même en ville, nous sortons très peu la nuit, nous évitons certains quartiers dangereux. Nous ne portons jamais de bijoux ou de montres de valeur, ni de vêtements élégants qui pourraient attirer l'attention de voleurs prospectifs - sauf si nous nous déplaçons en voiture -, nous sommes extrêmement prudents quand nous transportons des sommes d'argent qui sortent de l'ordinaire. Le facteur chance joue aussi : il vaut mieux éviter d'être là où il n'aurait pas fallu être. A ce prix, nous avons l'impression de vivre normalement, comme la plupart des Colombiens. On finit par s'habituer à cette présence permanente d'une menace latente et ce n'est que quand j'arrive en Europe que j'ai le sentiment de me débarrasser d'un fardeau plutôt lourd à porter. Voila, chère Amandine, ce que m'inspire ta question. J'espère que tu y trouveras de quoi nourrir une réflexion dans ta classe.
Avec mes meilleurs voeux pour toi et ta famille, en particulier pour ta réussite scolaire, je reste Mathieu Février 2000 |