Nouvelles du Petit Paradis en Colombie

La vie quotidienne dans le sud des Andes colombiennes


 

Ligne d'horizon :

Adieu, Betty !

La Betty en question, c'est Beatriz Pinzón Solano, l'héroïne du feuilleton télévisé le plus célèbre de la télé colombienne, qui a précipité tous les autres dans les oubliettes de la futile histoire de ce média.

Et, l'adieu, ce n'est pas celui de ma chère tante Nounouche, née et élevée dans le quartier de St-Gervais, à Genève, où se cultivait le plus pur accent genevois, bien avant que les constructeurs des grands magasins "La Placette" y aient fait démolir la maison natale de Jean-Jacques Rousseau. "Adieu, Mathieu" signifiait "Bonjour, mon neveu !"

Mon intention, en citant cette anecdote, est d'éviter toute ambiguïté sur la nature de cet adieu, définitif, rédhibitoire, une rupture sans retour comme avec une vieille maîtresse, haïe après avoir été adorée, "adieu, je suis sûr qu'en cette vie jamais je ne te reverrai", qui exprime l'intense soulagement que j'ai ressenti, ce mercredi 9 mai 2001, quand le générique de "Betty la fea" a défilé pour la dernière fois sur l'écran. En réalité, ce n'était pas la dernière, il y eut une ultime ressucée le samedi suivant.

J'ai déjà parlé ailleurs de mon dégoût pour les feuilletons télévisés colombiens ou autres et je vais essayer de ne pas me répéter.

Une histoire toute simple

La trame de "Betty la fea" (Betty la laide) fait partie du stock de lieux communs dans lequel un auteur de scénario va puiser quand il est en panne d'inspiration. C'est l'histoire d'une jeune femme issue d'un milieu populaire, qui tombe éperdument amoureuse d'Armando Mendoza, son beau patron, un représentant de l'élite, qu'elle finira bien entendu par épouser au dernier épisode.

Fernando Gaitán, le scénariste de ce conte de fée pour midinettes bogotanaises, qui était déjà l'auteur du délicieux "Café", a su ajouter à ce potage fade une série d'ingrédients qui l'ont transformé en un plat succulent, au moins au début, avant que la direction du marketing de RCN Televisión s'en empare et finisse par le rendre écœurant.

Deux protagonistes…

Même dans la création de ce couple mal assorti, énième variation sur le thème visiblement éternel du seigneur et de la bergère, Gaitán a innové. Le premier défi à la convention feuilletonesque est que Betty, la jeune femme pauvre, soit aussi, cumulant les handicaps, laide, rendant le final prévu encore plus invraisemblable. Pour ceux qui connaissaient Ana María Orozco, la belle actrice qui incarnait Betty (ah, quel bonheur de parler à l'imparfait !) pour l'avoir vue dans un autre feuilleton, célèbre en son temps, "Perro amor", cette laideur avait quelque chose de fabriqué. D'abord par les accessoiristes et les maquilleuses : d'horribles lunettes de myope à grosse monture, une frange innommable plaquée par la gomina, un appareil dentaire hideux, des vêtements particulièrement inélégants. Et renforcée par le talent de l'actrice - un ton nasillard, un rire de crécelle, une démarche de vieille fille mal baisée, une maladresse insigne - bref, l'anti-femme idéale colombienne. Comble de l'humilité, même après avoir couché avec lui, au cours de quelques épisodes qui ont tenu en haleine tout le pays tant la chose paraissait invraisemblable, elle continue à s'adresser à lui, dans l'intimité comme "Don Armando" ou "Doctor".

RCN Televisión n'a pas été jusqu'au bout de l'audace en choisissant une actrice inconnue dont le passage de la chrysalide au papillon aurait été une surprise totale. Mais Gaitán n'a pas non plus osé - ou RCN ne l'a pas laissé -, aller jusqu'au bout de la provocation, qui aurait été que Betty reste laide… toute sa vie, comme la plupart des laides. Betty n'était qu'une fausse laide, et à travers une opération cendrillon, une bonne fée va la transformer en princesse. Il reste un sujet de feuilleton pour scénariste colombien en mal de célébrité : une vraie laide qui n'épouserait pas le Prince Charmant au dernier épisode !

Le second défi à la convention est que Betty, bien que simple assistante au début de l'histoire, a terminé des études d'administration des entreprises par un post-grade obtenu à l'Université de Harvard et en sait beaucoup plus que son patron sur la conduite des affaires. Autres qualités exceptionnelles pour une héroïne de feuilleton, elle est simple, sans prétention et transparente.

Ces deux défis réunis ont stupéfié les téléspectateurs habitués à ce que la principale protagoniste féminine soit à la rigueur pauvre, mais quand même belle, séduisante, élégante, intrigante et surtout pas une professionnelle accomplie. Après un temps de désorientation, les Colombiens sont tombés sous le charme de Betty et elle est devenue une sorte d'anti-modèle, dont ils ont oublié le ridicule pour ne plus voir que ses qualités humaines exceptionnelles.

Le personnage masculin a aussi fait l'objet d'un traitement assez inusité dans la mesure où Armando, s'il est beau, est plutôt imbuvable. Colérique, il correspond presque trait pour trait au portrait des hommes colombiens que j'ai tracé dans "Hommes et femmes", comme si j'avais pensé à lui en l'écrivant. Il suffit de le mettre au singulier : "il parle bien, promet beaucoup, ne tient rien ; il a une très bonne opinion de lui-même, de sa profession, de sa corporation, de son pays, de tout ce qui le touche de près, mais est peu fiable et rarement performant ; il n'hésite pas à recourir à la tromperie, à l'intimidation, au chantage pour obtenir de manière détournée ce qu'il n'arrive pas à recevoir directement ; c'est un vendeur d'illusions qui refuse de voir la réalité en face et la travestit souvent ; et cette réalité, il la fuit aussi en se soûlant, ce qui le rend violent ; il recherche constamment les moyens de se soustraire à ses obligations, même celles qui sont imprescriptibles ; il est prêt à mentir, à déformer la vérité, consciemment ou non, pour se sortir à tout prix et à son avantage d'une situation délicate ; incapable de prévoir, de planifier, il est toujours dans l'urgent, l'improvisation, au bord du gouffre ; jouant de préférence sur le registre émotionnel, il est mal à l'aise dans celui de la logique ou de l'analyse, d'où sa grande difficulté à trouver des solutions opérationnelles ou rationnelles à ses problèmes ou à ceux du pays."

Cependant, à travers la souffrance de la rupture et de la séparation d'avec Betty qui va l'amener au bord de la mort, Armando va connaître une sorte de rédemption et va se transformer en bon Colombien, à l'image de ceux qu'évoque notre président dans ses conférences de presse à l'étranger, où personne n'ira le contredire. Le rôle du jeune premier riche et élégant est dévolu à un Français, établi à Cartagena, dont le côté angélique, respectueux et généreux m'a paru plutôt invraisemblable, mais a flatté ma vanité nationale.

… Et une galerie étonnante de personnages secondaires : le peuple…

Gaitán a entouré ses deux personnages principaux de comparses qui font honneur à son sens de l'observation et à sa connaissance de la société colombienne, et dont le côté un peu caricatural a donné une touche humoristique - qui m'a enchanté -, à de nombreux épisodes, la télévision colombienne ne nous offrant pas souvent l'occasion de rire, ni même de sourire.

Il y a d'abord les parents de Betty, un couple de retraités. Don Hermes, autrefois comptable d'un magasin, incarne les anciennes vertus colombiennes : le verbe haut et clair, une pauvreté relative revendiquée comme une vertu, une intégrité et un sens moral à toute épreuve, qu'il a tenté d'inculquer à sa fille, dont il contrôle les allées et venues avec un zèle jaloux, comme si elle était encore adolescente. Doña Julia, la mère de Betty, simple ménagère, effacée et dominée par son mari, mais pas dupe de ses grands discours, une complice efficace pour le vrai bonheur de sa fille, puisque c'est elle qui va intercéder en faveur de Don Armando.

Nicolas Mora, l'ami d'enfance fidèle, est la contrepartie masculine de Betty : laid, grosses lunettes, cheveux gominés, ton nasillard, une sorte de gavroche bogotanais, qui est pourtant, lui aussi, un professionnel de haut vol, éperdument amoureux d'une secrétaire de l'entreprise où travaille Betty.

L'invention géniale de Gaitán - laquelle, en même temps, décrit une réalité qui existe dans de nombreuses entreprises colombiennes (ou européennes) -, est le "Cuartel de las feas", la brigade des laides, un groupe soudé, réunissant toutes les secrétaires (moins une), dont Betty est la leader informelle. A son image, les laides vont subir, au cours d'un ou deux épisodes d'anthologie, une transformation spectaculaire, qui a le mérite de démontrer qu'aucune femme n'est vraiment laide si on lui donne confiance en elle et une aide en termes de vêtements, de maquillage et de coiffure. Comme tous les personnages cités jusqu'à maintenant, exception faite d'Armando, la brigade des laides appartient au milieu populaire et cela apparaît dans leur comportement et leur manière de s'exprimer et de s'habiller. Elles sont toutes soumises et déférentes face aux chefs des deux sexes.

Les laides le sont de diverses façons :
- Aura María, la réceptionniste, est une jolie fille, flirteuse, mais aux gros seins peut-être siliconés, et dont les gestes et l'expression sont mal contrôlés.
- Amanda, la "Girafa", est grande et maigre, elle porte des lunettes et un chignon serré qui lui donnent un air rébarbatif.
- Sofía est petite, rondelette et d'âge mûr, et disgrâce supplémentaire, un mannequin de l'entreprise lui a soufflé son mari.
- Bertha est grosse et boulimique. Elle cache des provisions dans le tiroir de son bureau et les dévore avant d'aller déjeuner avec ses collègues, ruse qui lui permet de faire semblant de picorer son repas.
- Mariana, une noire aux cheveux finement tressés, a l'air d'une sauvageonne sortie de la jungle du Chocó.
- Doña Inesita n'est pas secrétaire, mais la première main de Don Hugo, couturier et créateur, elle est petite, corpulente et âgée, et tente vainement de modérer les ardeurs de ses jeunes collègues par des leçons de morale.
La brigade des laides se réunit dans le couloir ou s'enferme dans les toilettes des femmes, et discute pendant des épisodes entiers des événements qui concernent Betty, abandonnant à leur sort, sans scrupule et d'une manière peu crédible, les cadres, les clients et les fournisseurs de l'entreprise.

Pour compléter le côté peuple, nous trouvons deux hommes :
- Wilson, le portier, dont la situation excentrée, à l'entrée des bureaux, au rez-de-chaussée, ne lui permet pas de jouer un rôle important.
- Il n'en va pas de même de Fredy, le messager - personnage obligé dans une entreprise colombienne -, qui entretient une relation tumultueuse avec Aura María et manifeste un talent particulier pour l'expression orale. Cela l'autorise à transcender sa basse condition et à s'adresser sans crainte, ni timidité, aux dirigeants et actionnaires de l'entreprise, et particulièrement à Armando, ce qui va lui permettre de jouer un rôle taillé sur mesure dans le rapprochement final entre ce dernier et Betty.

… L'oligarchie,…

L'habileté du scénariste l'a amené à planter en face de ce groupe de personnages populaires un groupe plus restreint de dirigeants, dont l'appartenance à la classe dominante ne fait pas de doute, du fait de leur position sociale, de leur style de vie, de leur comportement et de leur manière de s'exprimer. Comme souvent en Colombie, les propriétaires de l'entreprise Ecomoda sont deux familles apparentées, les Valencia et les Mendoza, qui possèdent chacune le 40 % des actions, le reste étant détenu par des actionnaires minoritaires.

Roberto Mendoza, le fondateur, a remis la présidence de l'entreprise à son fils Armando, après une mise en compétition avec son neveu Daniel Valencia, que ce dernier a perdue. C'est la rivalité entre les deux cousins germains, qui amène Armando à recourir à des solutions désespérées pour se maintenir à n'importe quel prix à son poste. Don Roberto est l'homologue de Don Hermes, un homme de l'ancienne génération, pourtant pas si âgé que ça, mais fatigué par la longue lutte qui lui a permis de hisser Ecomoda au rang d'entreprise de confection importante et respectée. Il l'abandonne pourtant entre les mains de son fils, auquel il fait aveuglément confiance jusqu'au moment où le pot au rose est découvert. Sa femme, Doña Margarita, est également membre du Conseil d'Administration, dans lequel elle joue, comme dans la vie, un rôle plutôt effacé, qui était celui des épouses bourgeoises, jusqu'à une époque relativement récente.

J'ai déjà cité Daniel, l'héritier des Valencia, avec sa sœur Marcela. Daniel est un personnage particulièrement antipathique - prétentieux, arrogant, méprisant, hautain -, dont l'aspect policé contraste avec le côté bon bougre de son cousin Armando, qu'il jalouse et déteste. Il incarne la morgue et l'insensibilité de l'élite bogotanaise. Du fait qu'il a été écarté de la présidence, il ne s'intéresse plus à l'entreprise, où il arrive conduit par son chauffeur, qu'au moment de venir toucher son chèque d'actionnaire.

Sa sœur Marcela est la fiancée d'Armando, son cousin germain - ce sont des choses qui arrivent ici, que ne ferait-on pas pour que l'entreprise reste entre les mains de la famille ? -. Elle est membre du Conseil, cadre supérieur, et ne manque pas de le rappeler aux subalternes. Malgré sa situation et sa compétence, elle est, comme Betty, subjuguée par Armando et incapable de s'opposer à ses décisions. Elle n'est pas à proprement parler un personnage secondaire, mais c'est une perdante, belle et malheureuse. Elle découvre tardivement l'idylle entre Armando et son assistante, faute de pouvoir imaginer qu'une de ses éventuelles rivales pourrait être laide et peu désirable. Non seulement le mariage entre les deux héritiers est décommandé, mais encore son amour sincère pour Armando est impuissant à le retenir. Méprisante envers Betty qu'elle traite comme quantité négligeable, elle va pourtant contribuer à la réconciliation avec Armando en faisant savoir à Betty que ce dernier l'aime vraiment.

… Et les autres

Il y a plusieurs personnages dont le statut de classe n'est pas clairement déterminé ou qui se situent dans une position intermédiaire :
- Mario Calderón, un cadre supérieur de l'entreprise et représentant des actionnaires minoritaires, ami et âme damnée d'Armando, une variante cynique et ambitieuse du mâle colombien. Entièrement dévoué à son ami et aussi à son propre maintien dans la direction de l'entreprise, il est l'inventeur du scénario compliqué et tordu, qui implique la séduction par Armando de la naïve Betty, pour sortir Ecomoda du désastre dans lequel l'a plongé Armando.
- Patricia, la Peliteñida (la fille aux cheveux teints), une vraie blonde, plantureuse et bruyante, l'ennemie jurée du "Cuartel", lequel le lui rend bien et lui a trouvé ce sobriquet cruel dans un pays où les blondes sont aussi rares ques les rousses.
Opportuniste, intéressée, manipulatrice, flagorneuse, elle est l'alter ego de Mario, avec lequel elle a d'ailleurs couché, et l'amie et la secrétaire de Marcela, qu'elle utilise sans vergogne et dont elle développe les mauvais côtés. Elle vit très au-dessus de ses moyens et les trois plus grandes catastrophes de sa vie sont : la saisie de sa voiture - un cabriolet Mercedes - qu'elle n'est pas arrivée à finir de payer, la suspension de son téléphone cellulaire pour la même raison, et qu'elle doive prendre le bus tous les matins pour se rendre à son lieu de travail (comme le feuilleton se passe à Bogotá, j'éprouve sur ce dernier point une grande compassion pour elle, malgré l'arrivée du Transmilenio, le premier système de transport de masse dans la capitale du pays, qui ne couvre pour le moment que quelques intinéraires).
C'est d'elle dont Nicolas est fou amoureux et dont il n'a pas obtenu grand-chose, à part une brève aventure. Il transporte sa photo, avec le cadre, dans la poche de son veston. Après lui avoir prêté son cellulaire (dont il paie les communications) et le cabriolet (qu'il a racheté à la banque), il reprend tout quand il se rend compte qu'elle flirte avec Daniel, au moment où celui-ci pense qu'il va accéder au poste de président d'Ecomoda.
- Le responsable des ressources humaines, Doctor Gutiérrez, est cadre, mais ni actionnaire, ni dirigeant. Il est petit, laid et mal habillé. Il enfle son peu de prestige pour tenter d'en imposer aux sans-grade. En plus, il est snob et introduit plusieurs mots anglais dans chacune des phrases qu'il énonce sur un ton affecté.
- Hugo Lombardi, l'homosexuel de service, créateur tourmenté, dont la férocité est aussi grande que le talent, ennemi acharné de Betty et du "Cuartel " en particulier, et de la laideur chez la femme en général. Styliste d'exception, il pressent les tendances de la mode qu'il oriente. De fait, il est le seul véritable dirigeant de l'entreprise, sans présenter cependant les qualités de gestionnaire et d'organisateur qui font également défaut à tous les autres cadres supérieurs. Il utilise sa position dominante pour manipuler Armando à son gré.
- Doña Catalina, la promotrice du Concours de Miss Colombia, est la bonne fée qui va transformer Cendrillon en princesse et aussi lui faire connaître son ami :
- Michel, l'amoureux français de Betty. Un personnage épisodique, dont la position est symétrique de celle de la très belle Vénézuelienne, propriétaire d'une chaîne de magasins de mode, dont j'ai oublié le prénom, qu'Armando ramène de Caracas. L'un plus l'autre ont permis de rallonger le feuilleton d'une vingtaine d'épisodes en créant chez tous les protagonistes, et bien sûr les téléspectateurs, de fausses perspectives.

Enfin, il y a un personnage non humain qui joue un rôle important dans de nombreux épisodes, le journal de Betty, dans lequel elle consigne tous les soirs ses impressions de la journée. Il nous révèle son ingénuité et la profondeur de ses sentiments. Lu successivement par Doña Julia et Armando, il sera le deus ex machina qui réunira dans le happy end final nos deux héros.

L'entreprise

Un autre personnage non humain important est Ecomoda, l'entreprise de prêt-à-porter, qui est le cadre de travail de tous les personnages du feuilleton. En fait, la seule personne qui n'ait pas un lien direct ou indirect avec l'entreprise est Michel, le Français, qui a monté une chaîne de restaurants à Cartagena. Afin d'augmenter le réalisme du feuilleton, les scènes d'atelier ont été tournées dans une véritable usine de confection, qui, comme RCN Televisión, appartient au groupe Ardila Lülle.

Un autre côté non conventionnel de "Betty la fea" est que les aspects gestionnaire, productif, technique et économique de l'entreprise et de la branche sont abordés en alternance avec les intrigues amoureuses et les bruits de couloirs, même si les seconds l'emportent largement en quantité.

Comme Ecomoda a été pendant près de trois ans à peu près la seule référence entrepreneuriale de la majorité des millions de fans de Betty, la principale revue économique de Colombie, Dinero, lui a consacré un article de fond critique, dans son numéro 104 du 24 mars 2000.

Armando Mendoza a conçu un plan d'affaires irréaliste et irréalisable qu'il essaie pourtant de mener à bien. Il prend une série de décisions inadéquates qui l'enfoncent progressivement dans une situation sans issue : maquiller les bilans, dissimuler l'information, réduire les coûts en se procurant de tissus de deuxième choix, qui vont l'obliger à reprendre les vêtements avec lesquels ils ont été fabriqués. Le seul stratagème qui lui réussit est d'utiliser le montant de 80.000 dollars avec lequel un fournisseur peu scrupuleux voulait corrompre Betty pour créer une société fictive, Terra Moda, dont Betty et Nicolas sont les dirigeants. Le même fournisseur lui vend des tissus de contrebande, qui vont être confisqués par la Direction des Impôts et des Douanes (DIAN). Ce dernier épisode plonge Ecomoda au bord de la faillite et seule la demande de saisie devant un tribunal par Terra Moda sauve provisoirement la première de la déconfiture, mais révèle l'incompétence et la malhonnêteté de son principal dirigeant, qui va être remplacé par son ancienne assistante, rappelée en urgence après qu'elle ait démissionné dans des conditions humiliantes.

Personne ne semble choqué par les pratiques d'Armando et de son complice Mario, tant elles sont courantes dans le milieu industriel et commercial en Colombie. En tant que personne, Betty est peut-être admirable, en tant qu'employée, elle est loin d'être exemplaire : Betty, la propre et pure, se prête en connaissance de cause à une opération peu éthique, quoique légale, pour sauver Armando. Sa loyauté aveugle à son patron l'empêche de voir qu'elle nuit aux intérêts de l'entreprise, des actionnaires et du personnel, y compris ses copines du "Cuartel", et enfin à ceux de ses fournisseurs et de ses partenaires. En tant que citoyenne, elle est également condamnable, puisqu'elle se prête délibérément à des manoeuvres qui visent à tromper les autorités fiscales et douanières. Cela n'a pas empêché des milliers de téléspectateurs d'écrire à RCN Television pour faire pression sur l'auteur et le réalisateur afin que Betty ne succombe pas à la tentative de corruption dont j'ai déjà parlé. Singulier paradoxe dans un pays où les citoyens semblent indifférents aux innombrables affaires de corruption qui empoisonnent la vie publique.

Dans la dernière partie du feuilleton, une fois nommée présidente, elle semble se racheter en sortant Ecomoda de la situation désespérée où l'a jetée Armando, mais ce succès ressort plus de la pirouette que d'une démarche élaborée, l'attention des créateurs de Betty étant désormais centrée sur la réconciliation entre Betty et Armando, leur mariage et la fabrication... d'un(e) héritier(ère).

Une dernière astuce

L'inventivité des créateurs de "Betty la fea" ne s'est pas arrêtée là. Ils ont ajouté un ultime ingrédient à une sauce déjà épicée : l'intervention dans la fiction de personnalités de la vie réelle.

La première à se lancer dans l'exercice a été Fanny Kertzman, à l'époque directrice controversée de la Direction Nationale des Impôts et des Douanes (DIAN), une autre laide qui a fait du chemin. En pleine campagne anti-contrebande, elle a passé un sérieux savon à Armando et Mario qui venaient la consulter discrètement sur les risques qu'ils encouraient s'ils tentaient de récupérer les marchandises illégales qu'ils avaient achetées. Pas vus, pas pris, elle n'a pas pu les jeter en prison, comme cela est arrivé aux dirigeants d'une véritable et prospère entreprise d'import-export de la capitale. Malheureusement pour l'exemple, elle a dû faire machine arrière, les dirigeants en question ayant été trompés, par une alliance contre nature entre certains de leurs subordonnés avec certains de ceux de … Fanny, appartenant à la Direction des Douanes. Malgré tout, Fanny a fait école : le non moins controversé maire pour la seconde fois de Bogotá, Antanas Mockus, est intervenu dans une série de la télévision nationale, "Pandillas" (Bandes de jeunes), afin de présenter les programmes lancés par la Mairie pour la récupération de Ciudad Bolívar, un quartier chaud du sud de Bogotá.

Pour revenir à "Betty la fea", un nombre interminable d'épisodes a été consacré au Concours National de la Beauté de Cartagena, où Betty servait d'improbable assistante à l'organisatrice de l'événement, Doña Catalina. Cela nous a valu la participation de toutes les candidates et celle d'une ex-Miss Univers dont on parle un peu en ce moment, Cecilia Bolocco, qui vient d'épouser Carlos Menem, ex-président de l'Argentine, et trafiquant d'armes présumé. Les reines de beauté ont de curieux critères pour choisir leurs partenaires, ce n'est pas la première qui a partie liée avec un mafioso. Même recette avec un autre événement patronné par une employée de RCN, Pilar Castaño, le Bogotá Fashion Show, où nous avons vu Betty, la dynamique présidente d'Ecomoda, interviewée par une véritable chaîne de télé mexicaine et félicitée par Silvia Tcherassi, la créatrice de haute couture la plus connue de Colombie, qui a confectionné la robe de mariage de … la Bolocco. Et enfin, au mariage de Betty, le célèbre chanteur mexicain, Armando Manzanero, a interprété "Somos novios", qui m'a fait, à ma grande honte, verser une larme.

Mais de tout cela, les nombreux fanatiques de "Betty, la fea" se moquent éperdument.

Pourquoi un tel succès ?

RCN Televisión a revendiqué pendant de longs mois un taux d'audience supérieur à 50 % pour son feuilleton vedette. En réalité, ce fabuleux rating est obtenu sur la base de sondages dans les 13 plus grandes villes du pays, qui ne représentent pas la moitié de la population colombienne. Or, sans être rabat-joie, on peut penser que les téléspectateurs des villes petites et moyennes et de la campagne, n'éprouvent qu'un intérêt modéré pour un feuilleton qui bouscule exagérément les règles du genre. En majorité commerçants, artisans, fonctionnaires et paysans, ils n'ont jamais pénétré dans une entreprise, ils s'intéressent peu à la mode et ils sont entourés de femmes laides, mal habillées et peu soignées, pardon mesdames de la province, pour ce manque de galanterie ! "Betty, la fea" était un feuilleton citadin, qui touchait un créneau classes moyennes et au-dessus. Un taux d'audience réellement national serait donc plus proche des 30-35 % que des 55 revendiqués. Résultat plus qu'honorable si l'on considère qu'il était obtenu cinq jours par semaine pendant dix mois.

Bien sûr qu'économiquement et socialement parlant, ces téléspectateurs pèsent autrement plus lourd que les 65-70 % restant. D'où la croissance en flèche du coût de la minute des publicités qui entrelardent les séquences de l'épisode, pour la simple raison que, décemment - pour autant que la décence soit une qualité courante chez les producteurs de télé -, il était impossible d'augmenter la tranche publicitaire au-delà des dix minutes sur trente habituelles. Une retombée non négligeable de "Betty la fea" a donc été de sauver RCN Televisión d'une situation à peine meilleure que celle d'Ecomoda, due à une sous-évaluation des coûts dans la période de lancement de la chaîne à la direction de laquelle il aurait fallu nommer une Betty ! Le feuilleton a été vendu à plusieurs pays sud-américains et aux chaînes latinos du sud et de l'ouest des Etats-Unis où il a suscité le même enthousiasme.

S'en tenir à des arguments de marketing télévisuel pour expliquer le succès de "Betty la fea" serait faire trop d'honneur à ce type de manipulation de l'opinion. J'aurais même envie de dire que c'est en dépit, et non à cause, de ces manipulations que ce feuilleton a ému et passionné tant de téléspectateurs.

Malgré la transformation de Cendrillon en princesse, malgré une fin conventionnelle et moralisatrice, qui vont à contre-sens du mouvement naturel de l'intrigue, on peut dire en effet que "Betty la fea" est un feuilleton féministe. Il démolit plusieurs mythes machistes concernant les femmes : qu'une femme doit être belle pour pouvoir exister ou réussir dans la vie, qu'il est impossible qu'elle soit plus intelligente, plus compétente, plus professionnelle qu'un homme, et qu'elle saurait se contenter pour être heureuse d'être une épouse fidèle et une bonne mère de famille.

En effet, ce que nous présente "Betty la fea", c'est quelque chose de relativement nouveau en Amérique Latine, l'irruption des femmes dans le monde du travail et leur arrivée aux postes de commande. La plupart des femmes présentées dans le feuilleton ne dépendent pas matériellement des hommes, elles assurent leur propre subsistance. On nous montre leur vie au travail et ce phénomène si souvent occulté, pour ne pas dire tabou, de l'entreprise comme lieu où se manifestent des sentiments et s'établissent des relations amoureuses, alors qu'en théorie, elle serait le royaume de la rationalité masculine, tout entière dévolue à l'activité de production.

Je ne nie pas que certaines des qualités intrinsèques de "Betty la fea" comme l'humour, la nouveauté du traitement du sujet, le haut niveau de la production quand les créateurs ont vraiment la parole - toutes choses qui ont été dites à propos de "Perro Amor" que tout le monde semble avoir oublié ici, la mémoire historique colombienne est très courte - peuvent expliquer son succès exceptionnel, mais j'aime à penser que cet engouement est venu de la rencontre entre le thème sous-jacent du feuilleton et un changement profond de la société colombienne et latino-américaine.

Alors, cet adieu rageur du début ?

C'est d'abord parce que je suis farouchement opposé au principe même du feuilleton qui consiste à créer chez le téléspectateur moyen un besoin irrésistible de s'asseoir devant son petit écran tous les jours ouvrables, à la même heure.

Dans la foulée du succès de "Betty la fea" qui a écrabouillé les deux chaînes nationales - toujours dans les 13 villes ! -, les deux chaînes privées ont conçu un dispositif diabolique qui consiste à planter le téléspectateur moyen devant son écran à 19 heures pour le premier téléjournal, et de le convaincre d'y rester jusqu'à 23 h 00, en lui enfilant quatre feuilletons, suivi du second téléjournal et d'une émission d'actualité basée sur des entretiens avec des personnalités. Inutile de dire que cette stratégie n'a aucun effet sur moi, surtout après la défaillance causée par "Betty la fea". Je me suis bêtement laissé piégé et je ne m'en serais peut-être pas rendu compte si la direction marketing de RCN - dont je ne sais pas si elle existe vraiment, mais l'esprit marketing flotte pour sûr dans l'air des studios -, n'avait pas exploité honteusement son produit phare.

Cela a commencé par la mauvaise habitude, bien connue des réalisateurs de feuilletons, d'allonger la sauce pour retarder l'occurrence d'un événement d'un ou plusieurs épisodes, comme par exemple que Don Armando embrasse enfin Betty ou que les deux se retrouvent dans le même lit d'hôtel sans plus de simagrées. Une autre tactique a consisté à surexploiter un événement jusqu'à la satiété : c'est ainsi que j'ai cessé de regarder le feuilleton pendant la vingtaine d'épisodes consacrée au Concours de Beauté de Cartagena, où nous avons assisté entre autre chose au travail patient de Doña Catalina pour transformer la grenouille Betty en princesse Beatriz, sous les yeux admiratifs du beau Français.

Pendant les vacances de Noël, nous avons eu droit à un remake de quelques épisodes du feuilleton par des enfants transformés en petits singes, de manière tellement artificielle et malsaine que j'en ai eu honte pour l'auteur et le réalisateur, incapables de refuser une telle compromission. Pendant les vacances de Pâques, pour ne pas perdre les gens partis en vacances, ni ceux qui restaient chez eux, le compteur a été reculé de quelques unités et on nous a resservi le même brouet sans aucun scrupule. Puis est venue la détestable pratique d'introduire de la publicité pour un shampoing ou pour une voiture (que je ne citerai pas, na !) avec si peu de discrétion et de finesse que tout le monde s'en est rendu compte. Le dernier avatar a été la décomposition de la trame du feuilleton et la mise en situation des personnages de manière ridicule, dérisoire, et répétitive, toujours dans le même but, faire durer - hélas, plus le plaisir -, le feuilleton le plus longtemps possible, en étirant tellement le fil de l'histoire qu'elle en devient insignifiante. Une émission de télé sur une chaîne nationale est intitulée "Todo por la plata" (Tout pour de l'argent) au cours de laquelle les participants acceptent de faire n'importe quoi pour gagner une poignée de dollars. Cela aurait pu devenir le sous-titre de "Betty la fea".

En outre, devant l'immensité du succès, chacun - comme moi du reste - s'est mis à prendre au sérieux ce qui n'était qu'un simple divertissement. D'innombrables émissions de radios en ont parlé et pas moins de 130 articles auraient été publiés sur le sujet, dans les principaux journaux et revues du pays, dont beaucoup naturellement ont été inspirés par le fantomatique département marketing de RCN Televisión. Les commentaires allaient de l'analyse psychologique fine des personnages jusqu'à la critique du fonctionnement de l'entreprise comme dans l'article de Dinero auquel j'ai fait allusion, et la biographie détaillée de la vingtaine d'acteurs incarnant les personnages plus populaires. Tous n'étaient pas élogieux. C'est ainsi qu'une chroniqueuse de Semana écrivait le 16 avril : "S'il vous plait, finissez-en avec Betty la fea !" et rajoutait : "avant que Betty ne nous achève !"

Pour ne pas demeurer en reste, même les chaînes nationales ont fait défiler les actrices du "Cuartel de las feas", dont la célébrité a dépassé celles des principaux protagonistes, au point que RCN Televisión envisagerait de faire une suite qui leur serait exclusivement consacrée, l'actrice qui incarnait Betty ayant refusé de continuer, que grâce lui en soit mille fois rendue.

Il était impossible d'aller chez des amis ou des parents sans qu'à 21 h 30, toutes affaires cessantes, les invités se rendent en file indienne dans la chambre à coucher des maîtres de maison et s'entassent sur le lit matrimonial pour regarder religieusement l'épisode du jour. Beaucoup de Colombiens ont la mauvaise habitude d'installer le poste de télé dans leur chambre, je ne sais pas comment les ardeurs conjugales peuvent résister à un tel traitement. En ce qui me concerne, comme je m'endors souvent devant le petit écran, au moins, je suis obligé de me réveiller pour me rendre jusqu'à notre lit. Je n'en dis pas plus !

"Betty, la fea" semblait vouloir incarner tout ce que la Colombie pouvait présenter comme antidote aux horreurs quotidiennes des téléjournaux. Je suis obligé de constater avec amertume que, depuis le 9 mai 2001, celles-ci n'ont pas cessé, loin de là. Une nouvelle variante - pas si nouvelle que ça en réalité puisqu'elle nous ramène à l'époque de Pablo Escobar et du Cartel de Medellin -, semble même vouloir s'installer : un terrorisme urbain qui frappe pour tuer.

Ah Beatriz, ma reine, reviens, reviens, même avec ton bébé, et oublie toutes les méchancetés que j'ai dites sur toi !

4 juin 2001


Retour au menu - Haut de la page