Nouvelles du Petit Paradis en Colombie

La vie quotidienne dans le sud des Andes colombiennes

 

Ligne d'horizon :

Les questions d'Emma,
8 ans 1/2

Emma est une petite fille qui vit dans un village de Wallonie et fait une recherche sur la Colombie. Elle se pose des questions comme : quelle est la différence entre les habits de Colombie et de Belgique ? quelle est la différence entre les habits de la ville et de la campagne ? que mange-t-on tous les jours ? que mange-t-on les jours de fête ? est-ce qu'il y a du cervelas ? est-ce qu'il y a des bonbons ?

Voici, à peine modifiées, et complétées, mes réponses.

Lettre à Emma

Chère Emma,

Mine de rien, il n'est pas facile de répondre à tes questions, parce que la Colombie est un grand pays, avec une importante diversité de régions, de peuplements et de coutumes. Je vais quand même essayer de te donner quelques pistes. S'il y a des choses qui te paraissent un peu compliquées, demande à ta maman de te les expliquer.

Différences entre la manière de s'habiller en Colombie et en Belgique ?

J'ai honte à le dire, mais la dernière fois que je suis allé en Belgique remonte à 1966, ta maman n'était peut-être pas encore née. Mais je suppose que le nord de la France doit pas mal ressembler à la Belgique.

Il faut distinguer les villes de la partie andine, les villes côtières de l'Atlantique ou du Pacifique, les régions rurales, et les territoires indiens.

A. les grandes villes de la région andine, par exemple Bogotá, Cali, Medellin, Pereira, Manizales, etc.

C'est là que les différences sont les moins sensibles. Comme les fabricants de vêtement colombiens travaillent beaucoup pour les grandes marques mondiales, les gens sont habillés comme à Bruxelles au printemps. Il peut faire froid à Bogotá (la capitale du pays, située à 2600 m d'altitude) le soir et la nuit, mais rarement au point de devoir mettre un gros pull ou un manteau chaud, des bottes fourrées ou des gants. Les jeunes femmes, et les moins jeunes aussi, portent volontiers des hauts très décolletés la journée et elles aiment bien les vêtements collants qui mettent en valeur leurs formes plutôt arrondies, la maigreur n'est pas à la mode en Colombie - et j'espère qu'elle ne le sera jamais - ! Par contre, les hommes ne se distinguent pas particulièrement des européens par leur habillement : le costume-cravate est toujours de rigueur dans les entreprises, où la tenue décontractée du vendredi, ou le port d'une chemise sans cravate, font une timide apparition, bien que le Président ait vite abandonné cette dernière innovation dans ses causeries télévisées hebdomadaires.

B. les grandes villes côtières comme Santa Marta, Cartagena, Barranquilla

Mêmes remarques que ci-dessus, sauf que les gens sont habillés toute l'année comme en été, à Marseille, Montpellier ou Toulon.

C. les régions semi-rurales et rurales

Selon qu'elles sont froides, tempérées ou chaudes (la température suit l'altitude et non pas la saison), les gens sont plus ou moins couverts. A part ceux qui ont quelques moyens, la plupart des gens portent des vêtements bon marché ou de vieux vêtements qu'on leur a donnés ou qu'ils ont achetés d'occasion. A la campagne, sauf le dimanche, ils portent des habits très usés, déchirés, mais rarement sales. Les femmes et les hommes plus âgés portent encore le costume traditionnel : petit chapeau de feutre perché sur le sommet du crâne, jupe courte avec jupons pour les femmes - qui marchent souvent pieds nus -, et poncho plié sur l'épaule pour les hommes.

D. les territoires indiens

Les indiens représentent env. le 2-3 % de la population (de 42 millions d'habitants). Il y a de nombreuses tribus qui sont en général assimilées, la plupart parlant l'espagnol comme deuxième langue. Elles occupent des territoires qui leur sont réservés et ont leurs propres autorités, qui relèvent du droit coutumier. Certaines ont conservé leurs habits traditionnels, qui sont divers. Je n'ai malheureusement pas de photos sous la main et je n'en ai pas trouvé sur le Web.

Comment se nourrissent les Colombiens ?

C'est encore plus difficile de te répondre que pour les vêtements, car chaque région, et il y en a des dizaines, a son régime alimentaire et ses recettes propres.

Mais, comme dans le monde entier, il y a une certaine uniformatisation dans la manière de se nourrir, la restauration rapide offre sandwiches, pizzas, hamburgers, poulets frits dans toutes les grandes villes. D'autre part, on importe des produits alimentaires ou des boissons des pays d'Europe ou d'Amérique. On doit sûrement trouver de la bière belge à Bogotá, on peut en tout cas y acheter du whisky écossais, des vins français ou californiens, du gruyère suisse, du parmesan italien, mais cela ne concerne qu'une toute petite partie de la population, celle qui a voyagé à l'étranger.

Certains produits non traditionnels se répandent pourtant dans toutes les régions du pays. Par exemple, on mange de plus en plus de pâtes fabriquées en Colombie, qui valent les italiennes. On commence à manger du poisson dans la partie andine, en dehors de la période de Pâques, alors que c'était un aliment réservé aux régions côtières et aux vallées des grands fleuves. Depuis un ou deux ans, on voit des courgettes ou des aubergines dans les supermarchés de Ciudad Dormida, parce que les diététiciens colombiens recommandent la consommation de légumes, comme partout ailleurs, pour des raisons de santé. Il n'y a qu'une sorte de fromage, de vache, que l'on mange frais ou sec, mais là encore les fabricants locaux imitent les fromages étrangers comme le hollande, le brie, l'appenzell... Toute l'année, on trouve des fruits, surtout tropicaux, qui viennent rarement de loin : bananes, ananas, mangues, oranges, papayes, goyaves, maracuyas, etc., que l'on consomme souvent en jus.

On mange du boeuf ou du zébu, beaucoup de porc sous forme de "frito" (émincé frit longuement dans sa propre graisse), mais pratiquement pas de mouton, ni de veau. La viande rouge est toujours très cuite - trop à mon gré -, en général au gril. On mange aussi beaucoup de poulet, de dinde, un peu de lapin et, dans la région où nous vivons, le plat du dimanche ou des jours de fête est le cobaye ou le cochon d'Inde, qui en est originaire, et que l'on appelle ici "cuy" (prononcé coui). Pourquoi d'Inde ? parce que ceux qui ont découvert ce qu'on appellera plus tard l'Amérique désignaient ce continent encore peu connu comme les Indes occidentales.

On ne trouve pas de cervelas à proprement parler, mais quelque chose qui y ressemble beaucoup et qui s'appelle "mortadela", qui a la forme et la taille de la mortadelle, mais le goût et la consistance du cervelas. Elle se présente aussi sous forme de saucisses allongées. Par contre, le saucisson, le salami et le jambon cru sont des spécialités exotiques.

Le plat typique le plus répandu, qui figure sur la carte de presque tous les restaurants, est la "bandeja paisa". C'est de la viande de bœuf, servie avec du riz (cultivé en Colombie), des haricots rouges, des "patacones" (tranches de plantain aplaties et frites), des bananes frites, une galette de maïs blanc que l'on appelle "arepa", et un oeuf au plat. C'est te dire que l'on apprécie en Colombie une nourriture qui tient à l'estomac.

Un autre plat typique est l'"ajiaco", une soupe au poulet, à base de pommes de terre (qui sont aussi originaires d'Amérique et qui comptent de nombreuses variétés, en général plus savoureuses que celles d'Europe) ou de "yuca "(manioc), ou encore d'"arracacha" (un autre tubercule local), accompagnée de tronçons d'épi de maïs - que l'on ne peut pas manger autrement qu'avec les doigts sous peine d'éclabousser sa chemise ou sa robe -, servie avec des câpres, de la crème, et des avocats. A eux seuls, "empanadas" (rissoles fourrées avec un mélange de riz, d'oeufs et de poulet, et frites), "pan de yuca" (un petit pain de farine de yuca, fourré au fromage ou à la confiture de goyave et cuit au four), "tamales" (pâte de maïs fermenté contenant une farce faite de riz, petits pois et de viande ou de poulet, le tout enveloppé dans une feuille de bananier et cuit à la vapeur) peuvent constituer un repas ou un en-cas pour apaiser une fringale subite. On peut se les procurer auprès des nombreux vendeurs ambulants qui installent leur petite roulante au coin d'une rue ; c'est une manière de survivre quand on ne trouve pas d'autre travail.

On mange aussi beaucoup de pain, qui est souvent très bon, pas comme en France pour accompagner le repas, mais comme base dans les repas intermédiaires (dix heures, quatre heures, je ne sais pas comment on dit en Belgique) et le repas du soir, en général léger, et que l'on prend avec du café, un peu comme l'"Abendbrot" en Allemagne ou le "late tea" en Angleterre.

Les Colombiens adorent le sucre, produit en abondance dans le pays, et le mélangent volontiers avec le salé. Parmi les "horreurs" auxquelles je ne me suis jamais habitué, figure au premier rang le chocolat (en boisson chaude et super douce) mélangé avec du fromage. Il est rare de trouver du pain qui ne soit pas un tant soit peu sucré. Les Colombiens raffolent évidemment de pâtisseries - écoeurantes et peu variées à mon goût, sauf dans les établissements qui offrent des desserts européens, comme les tartes aux fruits, le strudel (une de mes pâtisseries préférées) et les (petits) gâteaux à la crème -. Par contre, la pâte de goyave et l'"arequipe" (la confiture de lait, un dessert très répandu et un goût de mon enfance que j'ai retrouvé avec plaisir) se marient admirablement dans une douceur appréciée ici : les "tumes". A ce propos, il y a énormément de bonbons de toutes sortes dans les rayons des supermarchés et dans les épiceries de quartier. Chaque fois que des enfants viennent nous rendre visite au Petit Paradis - cela arrive presque tous les jours, - Lunita leur donne une sucette appelée "Colombina", qu'elle dépouille de son papier d'emballage, pour éviter de le retrouver ensuite dans l'herbe. Comme les enfants sont peu gâtés, cela ne risque pas de leur abîmer les dents.

Pour une grande majorité de la population, l'alimentation quotidienne n'est ni variée, ni abondante, encore moins dans la période de vaches maigres que nous connaissons en ce moment. L'ingrédient de base est un farineux ou un féculent - pain, riz, orge, plantains, pommes de terre, yuca, lentilles, pois chiche, pois verts, haricots rouges - ou un mélange des deux, fréquemment préparé sous forme de soupe, que vient compléter de temps en temps un oeuf ou un peu de fromage, ou un os ou des abats de poulet. Quand il y a une occasion de faire la fête - que l'on saisira le plus souvent possible, malgré la disette -, on recourra aux plats que j'ai évoqués plus haut, et à bien d'autres, comme je te l'ai dit au début.

Je te félicite pour les questions intéressantes que tu as posées et j'espère que les renseignements qui précèdent te seront utiles pour ta recherche.

Bon travail

Et bonnes salutations de

Mathieu

Post-scriptum :

Une des choses pour laquelle les Colombiens éprouvent la plus grande nostalgie quand ils sont obligés de s'exiler durablement à l'étranger est la nourriture, les goûts et les saveurs des plats de la terre natale et la manière de s'alimenter, mais curieusement, les chansons traditionnelles n'évoquent que très rarement les plaisirs de la table et le rôle que les femmes jouent dans leur préparation.

Les poètes semblent plus enclins à célébrer l'aguardiente, l'alcool de canne parfumé à l'anis, dont le degré d'alcool modéré (30°, à comparer aux 45° du cognac ou du kirsch) ne les empêche pas de se soûler, et les incite à profiter des charmes des belles colombiennes, sans leur demander leur permission, comme dans "Aguardiente de caña" :

"[...] con aguardiente más machos, son los machos de mi raza
(avec de l'aguardiente, les hommes de ma race sont plus virils)
y con sed roja los besos, cuando no se dan, se asaltan [...]"
(et, quand la soif devient brûlante, les baisers, s'ils ne sont pas donnés, se prennent d'assaut)

Dans "Soy colombiano" (Je suis colombien), l'ivresse prend une tonalité nationaliste :

"[...] No me dé trago extranjero
(Ne me donnez pas d'alcool étranger)
que es caro y no sabe a bueno
(qui est cher et mauvais)
y porque yo quiero siempre
(et, parce que toujours je préfère)
lo de mi tierra primero.
(ce qui vient de ma terre.)
Ay, qué orgulloso me siento
(Ah ! que je me sens fier)
de haber nacido en mi pueblo.[...]"
(d'être né dans mon village.)

Quelques chansons nous permettent pourtant d'approfondir un peu la gastronomie régionale :

Départements de Santander y Norte de Santander (au nord du pays)

Corazón santandereano

"[...] le servirán cabrito con pepitoria
(ils vous serviront un cabri avec une fricassée d'abats)
un guarapito, un buen mute, un buen tamal
(un verre de guarapo, du bon maïs, un bon tamal)
y pa' que sepa del sabor que es la gloria
(et pour que vous découvriez ce qu'est la perfection du goût)
una hormiga culona ha de probar [...]"
(il vous faudra déguster une fourmi fessue.)

Département de Antioquia (au centre ouest du pays)

La arepa

"[...] Una buena arepa tiene
(Sachez que, pour qu'elle soit bonne)
sal y dulce pa' que sepa
(une galette de maïs doit comprendre du sel et du sucre)
buena mantequilla y queso
(du bon beurre et du fromage)
y a comer la que le quepa.
(et mangez-en autant que vous pourrez.)
Mana Cuncia, Mana Cuncia,
emprésteme su molino
(prêtez-moi votre moulin)
para moler este maíz
(pour moudre ce maïs)
ay, el maíz de su vecino.
(ah ! le maïs de votre voisin)

Hay mucha clase de arepa
(Il y a beaucoup de sortes de galettes de maïs)
y de todas he probao
(et je les ai toutes essayées)
chapala, hay arepa e'seco,
(il y a la galette avec la viande )
cernida y de maíz pelao.
(passée au tamis et de maïs épluché.)
Mana Cuncia, Mana Cuncia,
echemos su arepa al tiesto
(mettons votre galette dans le plat de terre)
y que se ponga caliente
(et qu'elle se réchauffe)
pa'comérnosla con ésto.[...]"
(pour nous la manger avec tout ce qu'il vous plaît.)

Département de Tolima (au centre du pays)

Noche de San Juan

"Que feliz me siento
(Que je me sens heureux)
en esta noche de San Juan
(en cette nuit de la St-Jean)
ñor Malambo toma chicha
(M'sieur Malambo boit de la chicha)
al compás del corazón;
(à chaque battement de son coeur)
misía Nicolasa
(M'ame Nicolette)
sirve los tamales y el lechón
(sert les tamales et le cochon de lait)
y todo el Tolima goza
(et tout le Tolima profite)
la fiesta tradicional
(de la fête traditionnelle)
pero ay! que feliz me siento
(mais ah ! que je me sens heureux)
en esta noche de San Juan.
(en cette nuit de la St-Jean).

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22 décembre 2000


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