Nouvelles du Petit Paradis en Colombie

La vie quotidienne dans le sud des Andes colombiennes

 

Ligne d'horizon :

Trois questions à propos d'Ingrid

Ce texte est la réponse à un message de Marie Kubacki. Malheureusement, l'adresse e-mail qu'elle m'a indiquée est erronée. Ne supportant pas l'idée que ce que j'ai écrit n'arrive pas à destination, je n'ai pas d'autre recours que de le rendre public, comme je l'ai d'ailleurs déjà fait à deux reprises dans "Ligne d'horizon".

Que les innombrables supporters français d'Ingrid ne se réjouissent pas trop vite, il ne s'agit que de quelques réflexions, plutôt désabusées, qui ne sont pas à la hauteur de l'enthousiasme qu'a généré le personnage en France, et peut-être dans d'autres pays francophones.

Pemière question :
Y a-t-il des comités de soutien [en Colombie] ?

Il n'y a pas à proprement parler de comités de soutien à Ingrid, mais son mari et sa mère sont très actifs pour que son séquestre ne tombe pas dans l'oubli, comme c'est si fréquemment le cas ici. Ils sont entourés par ses fidèles, utilisant au mieux la caisse de résonance que procure la campagne pour l'élection présidentielle, qui entre dans sa phase finale.

Deuxième question :
Le gouvernement colombien fait-il vraiment son possible pour sauver la démocratie en n'accréditant pas l'enlèvement d'une sénatrice [en réalité : d'une candidate à l'élection présidentielle] à quelques mois des élections ?

Le gouvernement colombien n'agit pas plus dans ce cas que dans de nombreux autres. Quand il aurait été en situation de faire pression sur les Farc (avant la rupture du processus de paix), il n'a pu obtenir en 3 ans ½ qu'un échange de prisonniers malades. Dans les pourparlers actuels avec l'ELN, il s'est contenté de dire que jamais il ne payerait la rançon des quelques 200 séquestrés qui sont entre les mains de cette guérilla, comme celle-ci le demandait par l'intermédiaire de son chef, avec un cynisme écœurant. C'est le moins qu'il puisse faire !

Il faut dire que, en raison de l'étendue de ce fléau, du faible contrôle du territoire par les forces armées et la police et de la passivité de la population colombienne face aux innombrables violations de ses droits fondamentaux, le gouvernement non seulement ne manifeste aucune volonté politique, mais est pratiquement sans moyens, pour le combattre. Il y a bien deux organismes officiels chargés de la répression du séquestre, le "Gaula" de l'armée et le "Gaula" de la police, mais à eux deux, malgré les communiqués qui chantent victoire, ils doivent résoudre 5 à 10 % des quelques 3.000 cas de séquestres annuels. Il y a encore la Fundación Pais Libre qui prête assistance aux familles des séquestrés, mais je ne connais pas l'efficacité de son action, pas plus que celle du Comité International de la Croix-Rouge, de la Représentation de l'ONU en Colombie pour les Droits de l'Homme et de la Defensoria del Pueblo, qui interviennent parfois dans les libérations d'otages. L'impression dominante est que, à part les innombrables condamnations verbales, la somme des efforts concrets entrepris pour appuyer les victimes de séquestre et leurs familles est dérisoire face aux souffrances qu'elles éprouvent au cours de cette épreuve barbare, inventée dans les âges reculés de l'humanité.

Troisième question :
Qu'en est-il vraiment de l'action de Mme Betancourt ?

Sur l'action politique de Mme Betancourt, je suis plutôt réservé. C'est une femme intéressante et passionnée, d'où le surnom de Jeanne d'Arc qui lui a été donné ici, bien qu'elle ne me semble pas avoir beaucoup de points communs - sinon précisément la passion pour sa patrie - avec notre héroïne nationale. Cette passion l'égare parfois et l'amène à prendre des positions qui peuvent paraître exagérées ou contradictoires. Mais je reconnais aussi que, du fait de son profil iconoclaste - cela me rappelle la chanson de Guy Béart sur celui qui dit la vérité -, elle est souvent trahie par les médias et les milieux politiques chez lesquels elle suscite une irritation palpable.

Comme beaucoup de jeunes politiciens opposés aux partis traditionnels (libéral et conservateur), elle n'a jamais pu prouver qu'elle serait capable de mettre en œuvre les réformes qu'elle préconise, par exemple, dans un poste de maire d'une grande ville, de gouverneur de département ou de ministre.

Je pense donc que sa candidature à la Présidence de la République était prématurée et n'a pas tenu compte de l'état d'une opinion nationale, traumatisée par les conséquences désastreuses des tergiversations et de la mollesse de l'actuel président - jusqu'à ce qu'il révèle de manière opportuniste une autre facette, temporairement belliqueuse celle-là, de sa personnalité -. Les électeurs choisiront sûrement un politicien - un homme ! - traditionnel et aguerri, et délaisseront la fougueuse Ingrid, dont les réactions impulsives ne feraient qu'accroître le désordre ambiant. C'est sans doute cette impulsivité qui l'a amenée à se jeter, avec une grande imprudence, dans la gueule d'un loup, pourtant pas déguisé en mouton (celle des Farc). Il est probable qu'elle ne se faisait pas d'illusion sur ses possibilités d'accéder à la Présidence à sa première tentative et qu'il s'agissait plutôt d'un exercice de style, s'appuyant sur la publication de son livre. D'où ma difficulté à prendre au sérieux sa démarche.

Malgré ma sympathie pour ce personnage attachant, si différent des pantins creux ou solennels issus d'une classe politique sans autre projet apparent que de perdurer en puisant dans les caisses de l'Etat, je pense que quelques années consacrées à un travail en profondeur de préparation à la fonction suprême lui auraient permis de gagner en solidité, en lucidité et en réalisme - et Dieu sait s'il en faut pour gouverner ce pays dix fois plus ingouvernable que la France - ou l'auraient amenée à se désintégrer devant l'impossibilité de réaliser ses rêves, qui sont pourtant partagés par une grande majorité de Colombiens.

Dans les circonstances actuelles, il est difficile de savoir si elle a encore un avenir. Comme le dit avec brutalité un chroniqueur de Semana (si vous savez l'espagnol, ne manquez pas les chroniques d'Antonio Caballero sur le site de cet hebdo, "Ingrid, bien qu'elle soit candidate [à la Présidence de la République], n'atteint pas un poids spécifique qui fasse que sa valeur d'échange soit perceptible". Les Farc ont montré qu'elles étaient insensibles à la pression de l'opinion publique nationale et internationale, elles feront donc d'Ingrid l'usage qu'elles jugeront bon, une fois écoulé le délai d'un an imparti au Gouvernement et au Congrès pour mettre au point et adopter une loi d'échange des séquestrés qu'elles détiendront alors contre les guérilleros emprisonnés. Parmi les éventualités à envisager, on ne peut exclure la liquidation physique, comme cela s'est passé avec La Cacica, une femme très connue et respectée dans ce pays, où elle était Ministre de la Culture et épouse du Procureur Général de la République. Mais par ailleurs, les Colombiens, comme les Français, sont inconstants et ingrats, ils oublient rapidement les idoles qu'ils ont portées aux nues quelques mois auparavant, lorsqu'elles disparaissent de leur horizon médiatique.

Vladdo, un dessinateur humoriste de Semana, qui analyse la réalité colombienne avec justesse et cruauté, a établi la liste, dans un numéro qui va bientôt avoir une année, de toutes les personnes qui ont fait acte de contrition à l'occasion de la Semaine Sainte - une pratique courante en Colombie -. Parmi elles :

  • Ingrid Betancourt, pour se croire sainte et immaculée ;
  • la presse française, pour croire Ingrid sur parole.

15 avril 2002


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