Nouvelles du Petit Paradis en Colombie
La vie quotidienne dans le sud des Andes colombiennes
ChroniqueComment s'acheter un Petit ParadisAprès avoir découvert cette merveille du climat tropical qui permet de passer du printemps à l'été en 500 m de dénivellation ou une heure de route, nous nous sommes mis à la recherche d'une finca, terme qui n'a plus réellement d'équivalent en français, sinon celui un peu prétentieux de propriété de campagne et qui consiste en une maison d'agrément, jointe à une exploitation agricole, souvent gérée par un intendant, selon une pratique assez semblable à celle des bourgeois de la période post-révolutionnaire, qui, ayant acheté des biens nationaux, devenaient des propriétaires terriens non-exploitants et absentéistes. |
Rêve de finca ou finca de rêveIl y a chez tout Colombien qui accède à une certaine aisance le rêve de devenir l'heureux possesseur d'une finca où il irait le week-end avec sa famille, monterait à cheval, se tremperait dans la piscine, et où il élèverait du bétail, ferait cultiver du café ou des pommes de terre selon l'altitude, avec l'idée qui me semble étrange que ce nous appelons une résidence secondaire non seulement payerait ses frais, mais aussi rapporterait de l'argent. Et comme chez le Colombien, le rêve est toujours plus fort que la réalité, il continue à espérer que ce soit le cas, malgré la démonstration du contraire à laquelle il parviendrait, s'il se donnait la peine de se livrer à quelques exercices comptables rudimentaires consistant à tracer deux colonnes sur une page de cahier d'école et à inscrire d'un côté les dépenses et de l'autre les recettes. Ce n'est que quand il est acculé à vendre pour réaliser un autre projet, qu'il envisage de se séparer de sa finca, perdant ainsi la possibilité de dire sur un ton détaché à ses amis ou à ses collègues de bureau : "Nous allons fêter Noël à la finca." ou "Nous avons récolté cent sacs de pommes de terre." ou "Deux veaux sont nés la semaine passée.". Il ne lui reste alors que la satisfaction de leur annoncer : "J'ai réalisé une plus-value de 8 millions de pesos sur la vente de la finca", oubliant qu'il avait payé un montant équivalent ou supérieur en frais et en intérêts sur le prêt accordé par la banque. Le rêve de finca est presque exclusivement masculin, la majorité des épouses n'aiment pas ces endroits, probablement parce qu'ils offrent un confort rudimentaire et qu'en outre, étant inhabités la plupart du temps, ils s'empoussièrent d'une visite à l'autre, se remplissent de toiles d'araignées, sans compter les dégâts produits par les souris ou les oiseaux qui s'introduisent dans les nombreux interstices qu'ont laissés des ouvriers négligents. Comme la bonne a son jour de congé le dimanche, il leur faut employer un personnel rustique qui n'est guère stylé et travaille avec indolence, ou pire, se résoudre à faire elles-mêmes le ménage. Les adolescents ont horreur des séjours à la finca qui les éloignent de leurs copains ou dont les commodités audiovisuelles les ramènent, à leurs yeux, à l'époque de la Colonie. Et comme Monsieur inspecte ses terres en compagnie de son intendant et d'un ou deux travailleurs, c'est Madame qui doit supporter leur mauvaise humeur. Enfin, au moins à Ciudad Dormida, les gens ont pris l'habitude de transporter à la finca tous les meubles et objets qu'ils n'utilisent plus, ce qui la transforme en musée des horreurs et ne constitue pas un encouragement à prolonger le séjour. Ne partageant pas les motivations d'inflation du Moi ou économico-productives de leur mari, les épouses freinent le plus souvent des quatre pieds les velléités que ceux-ci manifestent d'aller à la finca et arrivent à retarder de semaine en semaine le moment fatidique jusqu'à une moyenne qui s'établit entre une et douze visites par an, en fonction du degré d'autoritarisme manifesté par leurs époux, qui, paradoxalement, semblent avoir de la peine à se séparer de bobonne pour aller comme des grands s'occuper de leurs affaires agricoles. Le calvaire de l'acheteur néophyteNous ignorions tout cela au moment où nous nous mîmes en quête d'une finca et ne cherchions en réalité qu'à retrouver la tranquillité et l'agrément de notre mode d'existence ardéchois, loin de l'agitation et des bruits de la ville. Nous avons d'abord consulté les annonces du seul quotidien de Ciudad Dormida, équivalent créole de la défunte "Suisse" ou du "Dauphiné Libéré". Catastrophe, il semblait que personne ne soit disposé à vendre sa finca dans la région qui nous intéressait : sur la route qui fait le tour du volcan, à une heure de Ciudad Dormida, en zone tempérée, petite, bon marché, prête à habiter, en un mot, la perle. Un neveu de Lunita nous met sur une piste : les grands-parents de son contremaître chercheraient à vendre leur ferme, dont les caractéristiques correspondent plus ou moins à notre cible. Il nous y emmène séance tenante. A cette époque, les travaux d'amélioration de la route, dont on parlait depuis plus de vingt ans, n'avaient toujours pas commencé et ce n'était encore qu'un chemin de terre. Au bout d'une demi-heure, nous arrivons à destination. Comme l'accès est boueux, il nous paraît plus prudent d'aller à pied jusqu'à une maison de paysans typique, enfouie dans la végétation, dont seul émerge le toit de tuiles rondes noircies par le temps. A la petite barrière en bois, un chien jaune aboie furieusement. Il ressemble comme deux gouttes d'eau à Sami, originaire de Labeaume et dont un ancêtre a dû émigrer, il y a quelques siècles, en Amérique du Sud. A chaque fois que je vois un de ses semblables qui pullulent ici et ont le même caractère teigneux, je pense à lui, qui a disparu un samedi après-midi au pied du Jura vaudois, au retour d'une promenade en forêt où il n'avait pas voulu remonter dans la voiture. Nous appelons pour que quelqu'un vienne maîtriser le forcené. Un vieux paysan arrive et chasse le chien qui s'en va en maugréant, puis nous ouvre la barrière branlante. Nous le suivons sur un sentier de terre bien marqué, comme ils le sont ici où le mode de déplacement privilégié est la marche. Nous faisons le tour de la maison et arrivons sur sa façade avant où se tient l'épouse. Les présentations sont facilitées par la présence du petit- fils et de son patron : si l'on ne dispose pas d'une introduction de ce genre, la situation se complique vite et une certaine méfiance s'installe, surtout si vous êtes un gringo dont les références se trouvent à dix mille kilomètres d'ici. Nous visitons d'abord la maison : je remarque tout de suite qu'elle a les piliers de bois traditionnels soutenant la poutre du toit de la terrasse et qui font partie, avec la balustrade en bois assortie, de mon rêve de finca. Tout le reste est aussi traditionnel, bien qu'évoquant plutôt un cauchemar : les pièces sans fenêtre, le sol en terre battue, le plafond en lattis de roseaux noirs de fumée, où une ampoule couverte de poussière pend au bout d'un fil ; la cuisine, sans fenêtre, où les cuyes - cochons d'Inde, qui sont le fleuron de la gastronomie de cette partie de la Sierra - courent se cacher quand nous entrons, sans cheminée, la fumée sortant par les interstices des tuiles, ce qui donne à tous les paysans, dont les vêtements sont imprégnés d'une odeur de bois vert mal brûlé, un fumet caractéristique ; et enfin à l'arrière, un cagibi avec un trou dans la terre en guise de toilettes. De l'eau coule d'un robinet qui est devant la maison et je suppose que cela sert à la fois d'évier, de lavoir et de salle de bain. Une jolie pierre à meuler le maïs attire notre attention et nous la faisons remarquer au couple en leur disant qu'elle fait partie de la vente. Subconsciemment, je fais la liste de tous les travaux à réaliser et je suis envahi par un sentiment de consternation. Puis nous faisons le tour du terrain, sans la vieille femme. Il est assez pentu et en grande partie planté d'eucalyptus dont certains ont une bonne taille, et, à part un coin entouré de roseaux qui ressemble à un jardin potager, il est rempli de mauvaises herbes et de buissons. Une haie de cabuyas l'entoure. Cela aussi fait partie de mon rêve de finca : un bois d'eucalyptus entouré d'une haie d'agaves. Nous remontons péniblement jusqu'à la terrasse et posons la question du prix. Le vieux paysan prend une expression que j'avais déjà vue sur le visage de l'agriculteur ardéchois qui voulait me vendre un terrain caillouteux et une bergerie en ruine à un prix fortement surestimé. Supputant la capacité économique de l'acheteur et son degré de stupidité d'habitant de la ville, il réfléchit longuement, comme pris de vertige devant l'importance de la somme qu'il va articuler, dont il n'aurait jamais oser rêver auparavant, et nous sort effectivement un chiffre exorbitant : 20 millions de pesos, basé sur le fait que le terrain aurait deux hectares. Nous offrons 14 millions, le vieux regarde sa femme pour chercher un avis ou un appui qu'elle ne lui donne pas et semblent être d'accord de soumettre cette proposition à leur fils, chez qui ils iraient habiter une fois la maison vendue. La semaine suivante, nous allons revoir la maison et nous sommes accueillis chaleureusement. On nous offre à boire dans des verres culottés par l'usage. Il me paraît alors évident que la surface du terrain est largement surévaluée, probablement du double et que les travaux de remise en état de la maison, dont les murs sont en terre, sont démesurés. Malgré tout, nous laissons la décision entre les mains des propriétaires. Heureusement, elle sera négative : il apparaît en effet que les papiers de la propriété ne sont pas à jour, que le partage n'a pas été fait lors de la mort des parents et qu'une vente dans ces conditions est impossible. Soulagés de ne pas avoir eu à assumer un choix difficile, nous nous rendons compte qu'un des paramètres essentiels de notre choix n'était pas respecté : une altitude de 2400 mètres, rien de plus que l'éternel printemps, dans une zone en outre menacée par les coulées de lave en cas d'éruption du volcan. Un deuxième tour de pisteAyant appris beaucoup de choses au cours de cette première expérience, nous décidons de publier une annonce dans le journal et attendons avec impatience les appels des vendeurs. O surprise, le premier vient de la soeur du gendre de Lunita, celle-là même chez qui avait eu lieu le mariage, elle ignorait que nous cherchions une finca et nous propose celle de sa belle- mère, abandonnée depuis 10 ans, qui se trouve dans le village de Santa Rosa. Le problème est comment se rendre là-bas : le voyage en bus escalera dure 3 heures, soit 6 aller et retour, elle n'a pas de jeep, nous non plus. Une solution existe : les taxis ruraux, des jeeps qui effectuent des courses à la demande. Le véhicule dans lequel nous montons est dans un état de délabrement avancé : la porte du côté conducteur s'ouvre de temps à autre en roulant, les bruits suspects abondent à tel point que je renonce à les identifier. A peine sommes-nous engagés dans un chemin en fort mauvais état qui mène à Santa Rosa que le moteur s'arrête. Le chauffeur n'a pas l'air particulièrement inquiet, il tripote un câble et nous repartons. Quelque kilomètres plus loin, dans un paysage agréable où alternent les parties cultivées pour l'essentiel de cabuyas, les friches, les bosquets d'eucalyptus et les prés, nouvel arrêt intempestif. Le chauffeur nous apprend que le propriétaire du véhicule ne veut pas faire de frais et qu'il est lui-même très découragé par ces pannes incessantes. Il nous promet de faire une réparation plus durable quand nous nous arrêterons à Santa Rosa, où nous finissons par arriver en ayant mis presque aussi longtemps que l'escalera. De chaque côté de la rue non goudronnée et en aussi mauvais état que le chemin que nous venons d'emprunter, mais si large qu'on pourrait y tourner un western avec une scène où deux groupes de pistoleros s'affronteraient en plein midi, il y a des maisons rurales plus ou moins délabrées, et qui ont un bout de terrain à l'arrière où pousse surtout des caféiers et des bananiers, et dont beaucoup abritent une tienda (épicerie rudimentaire), signalée par un petit écriteau de publicité pour des boissons gazeuses. Il y a aussi une école dont la taille surprend, une église catholique battante neuve construite grâce à une fondation allemande, un bureau des Telecom, un poste de police abandonné, avec un graffiti d'un front de la guérilla, en face duquel se trouve la finca que nous venons visiter. Un peu plus loin, un haut-parleur poussé à son maximum déforme la musique qu'il diffuse, ce sont des évangélistes, il est dimanche. La haie du côté de la rue comprend plusieurs pins imposants. Le portail est ouvert, nous entrons et nous sommes accueillis par le vieux gardien de la famille. Cette fois, la maison est relativement moderne avec un toit en fibrociment, ayant d'un côté une terrasse dont les piliers sont branlants et peints en verre pomme, de l'autre côté, un corridor non terminé qui mène à une grande cuisine. Au milieu, deux pièces d'habitation dont le plafond en plaques de bois croisé est couvert de tâches d'humidité et en partie démonté. Entre les deux, de vraies toilettes et une douche. A l'arrière, un réservoir en fibrociment surélevé d'où coulent des filets d'eau. Sur la façade, est peint en lettres géantes dans le même vert que les piliers le nom de la maison : Casa Buena, la bonne maison. Je ne trouve pas que ce soit vraiment le cas, et ça tourne à nouveau dans ma tête pour évaluer tout ce qu'il faudrait faire pour rendre sa jeunesse à cette maison. Le terrain d'un hectare est plat et comprend sur l'arrière une plantation mixte de caféiers qui ont beaucoup grandi et de bananiers et de plantains, avec l'inévitable - je le sais maintenant - clôture de cabuyas. Aurais-je imaginé qu'un jour je passerais de mon plateau calcaire ardéchois quasi stérile à une terre volcanique où pousseraient des cultures tropicales ? Sans doute est-il un peu trop tôt pour se livrer à des rêves de Perette. Le spectacle de la partie avant du terrain est moins encourageant, elle est en effet couverte d'une épaisse couche de déchets divers, accumulée au cours d'années d'abandon. L'ancien propriétaire venait se divertir ici en jouant aux cartes avec les paysans et en buvant de l'aguardiente. Comme on nous le dira plus tard, il en profitait aussi pour trousser une jeune campagnarde et il a laissé quelques bâtards derrière lui. Ce qui explique peut-être la négligence des héritiers à qui, nous n'offrirons, devenus plus réalistes, que 9 millions de pesos. Tandis que le chauffeur est toujours plongé dans le moteur de la jeep, nous allons boire quelque chose dans une des tiendas. L'intérieur est très sombre. Quelques clients sont plantés devant un poste la télévision en noir et blanc, dans un coin de la grande pièce qui ressemble de manière assez lointaine à une salle de café et qui est encombrée par des bottes d'oignons longs et des sacs de pommes de terre noires. Sur les rayonnages qui en font le tour, sont rangés des conserves de toutes sortes, des bouteilles d'huile, du dentifrice, du savon, du sucre. Sur le comptoir, des bouteilles de boissons gazeuses, des boîtes de bières. Y a-t-il encore un endroit sur terre où on ne trouverait pas des boîtes de bière ? Je découvre une boisson au malt qui est parfumée et agréable et change de l'éternel Coca-Cola qu'il faut bien boire parce que l'estomac du touriste que je suis encore risque de ne pas supporter l'eau du robinet ajoutée aux jus de fruits. Nous rentrons à Ciudad Dormida sans difficulté et dans un état d'esprit mi-figue mi-raisin : il y a de gros travaux de rénovation à faire, les problèmes avec les artisans seraient multipliés par 10 à cause de l'éloignement ; être au centre du village ne me sourit guère, il faudra dire bonjour à tout le monde et nous ne passerons pas inaperçus. Je vais découvrir plus tard que cette idée est particulièrement cocasse : il y a trois voitures dans le village et trois autres qui passent par jour en semaine ; le dimanche, c'est autre chose, ces "messieurs de Ciudad Dormida" viennent en visite à leurs fincas. Nous sommes loin du désert qu'est devenu le monde rural en France. Ici, la campagne est peuplée ; sur chaque bout de terrain, il y a une maison, dans chaque maison une ou deux familles et en général beaucoup d'enfants. Tout ce petit monde va et vient, le plus souvent à pied, en bicyclette ou plus rarement en moto sur les chemins et les sentiers. Même si on se voit cinq fois par jour, on se salue et on échange quelques paroles. Tout le monde regarde qui passe et avec qui ou avec quoi : "tiens, c'est Angela qui va porter le déjeuner à son mari" ; ou : "ce matin, Segundo va travailler chez le Docteur Alberto" ; ou : "Voilà Diomari et sa fille qui vont récolter le café chez les gringos". Dans ce contexte, le passage d'une voiture est presque un événement, en tout cas, il est observé et commenté. Nous nous rendrons compte ultérieurement que tout se sait, même si cela nous revient d'une manière déformée ou exagérée par l'imagination des habitants, dont la vie s'écoule dans une routine quotidienne presque immuable, que seules les fêtes chrétiennes viennent interrompre. La région de Santa Rosa répond exactement à nos critères : une heure de route grâce à l'aménagement de la route qui fait le tour du volcan, prochainement élargie et goudronnée, une altitude raisonnable, un climat idéal. Pourtant, comme la première fois, nous laisserons au vendeur le choix de la décision. Et elle sera négative, car l'épouse du propriétaire ne voudra plus vendre la finca, fidèle au souvenir de son volage de mari, bien qu'elle n'y soit presque jamais allée, et surtout pas depuis la mort de ce dernier. A nouveau, ce refus constitue un soulagement devant un choix qu'imposait plus le peu de temps dont nous disposons qu'un coup de coeur, indispensable dans l'achat d'une maison. Quand Zaragoza nous déçoitCependant, notre annonce nous apporte une nouvelle proposition de la part d'un courtier immobilier, tout au moins de quelqu'un qui se présente comme tel. Il nous donne rendez-vous devant une maison d'un quartier périphérique de Ciudad Dormida. Son rôle va se limiter à nous mettre en contact avec une famille qui vend une finca à Zaragoza, puis il disparaît. Bien que je ne sois jamais allé dans cette ville d'Espagne, ce nom évoque de prodigieuses associations historiques et sonne bien : avoir une finca à Zaragoza ! Tandis que Lunita explique notre projet, nos hôtes s'étonnent de mon silence prolongé, qui fait partie de notre stratégie de minimiser mon statut d'étranger, toujours associé en Colombie avec le mot "riche", et donc peu opportun dans le cadre d'une négociation commerciale. Une fois cette ambiguïté clarifiée, nous butons toujours sur la même difficulté : comment y aller ? Le courtier s'étant esquivé avant qu'on lui pose la question, il s'avère que les propriétaires n'ont pas de véhicule, mais qu'un beau-frère du fils a un taxi et pourrait nous y mener à condition que nous partagions les frais d'essence : 5000 pesos. Passant sur le procédé un peu étrange qui consiste à faire payer le déplacement à un client prospectif, nous acceptons. Dans la demi-heure qui nous reste à tuer avant que s'organise le voyage, on nous offre un café et nous échangeons des banalités. Enfin, le taxi arrive et nous nous mettons en route. Nous empruntons la Panaméricaine vers l'Équateur pendant une vingtaine de minutes et grâce à ma capacité à me projeter dans le futur, cette séquence ne me plaît pas du tout : camions et chivas surchargées, minibus super pressés qui dépassent n'importe où et n'importe comment avant de s'arrêter 500 mètres plus loin et recommencer indéfiniment le petit jeu, vieilles casseroles qui laissent derrière elles une épaisse fumée bleue qui présagerait ailleurs qu'en Colombie une fin très prochaine, avec les inévitables vaches, cochons ou chevaux qui se sont libérés de leur attache et errent sur le bas côté. Je me tiens secrètement les pouces pour que l'affaire échoue. Après avoir quitté cet enfer, nous arrivons dans une zone plus accueillante, sur un chemin de terre qui zigzague entre les cultures et nous entamons une longue descente. Nous finissons par arriver à Zaragoza, qui bien entendu n'a rien de commun avec son illustre homonyme. Nous nous arrêtons à proximité d'un grand pré qui sert de terrain de foot à l'école, ce qui ne manque pas de nous surprendre : serait-ce qu'on ne puisse pas accéder à la finca en voiture ou le propriétaire du taxi craindrait-il pour son véhicule ? Nous poursuivons la descente à pied dans un paysage magnifique : les montagnes bleues au profil déchiqueté se découpent dans le lointain de manière irréelle, toutes les terres qui se présentent devant nous sont cultivées et constituent une sorte de puzzle gigantesque dont les pièces seraient des champs de maïs, de canne à sucre, de haricots, et tout au fond du cañon trois ou quatre cents plus bas, serpente une rivière. Au milieu du chemin défoncé, il y a une tranchée d'une vingtaine de centimètre de profondeur, assez pour empêcher une jeep de passer. Interrogés à ce sujet, nos accompagnants restent dans une imprécision suspecte : ils n'auraient jamais eu de problème pour arriver jusque-là. Après vingt bonnes minutes de marche, nous arrivons au but. Sur la gauche, une maison de paysan banale, sans aucun charme - ni supports, ni barrière en bois sculpté -, avec un bout de terrain autour. La maison est louée et il ne faut pas déranger le locataire en la visitant. Au milieu, le chemin qui continue à descendre. A droite, un terrain pentu qui ne contient que quelques arbres et des buissons. De finca, point. Adieu, Zaragoza ! Au retour, on nous annonce un prix de 6 millions de pesos que nous pourrions faire descendre à 4, mais à quoi bon ? Le paradis du colonelUn autre appel d'une agence immobilière nous annonce une finca, appartenant à un colonel de l'armée, nommé attaché militaire dans un pays lointain, et située, oh merveille, à Santa Rosa. Pas plus que le courtier, l'agence ne se préoccupe d'assurer la visite sur place, on se contente de nous dire qu'il nous faut contacter un certain Rafael, qui fait visiter. Plutôt que de recommencer l'expérience du taxi rural, nous arrivons à convaincre un neveu de Lunita qui est propriétaire d'une vieille jeep de nous accompagner, en assumant les frais d'essence qui sont considérables, vu l'âge respectable du véhicule, pourtant parfaitement entretenu. Nous connaissons déjà le chemin. Il ne nous reste qu'à trouver Rafael. Dès que nous arrivons à Santa Rosa, nous nous informons et nous arrivons à comprendre que l'intéressé habite sur le chemin du haut, alors que nous sommes arrivés par le chemin du bas. 300 mètres plus loin, nous répétons notre question et pour toute réponse nous obtenons : "aquisito no más", un petit peu plus loin. Encore 300 mètres, et la même réponse. Encore 200 mètres, et enfin, c'est la maison d'à côté. Cette incapacité à donner une réponse précise est tout à fait caractéristique des habitants de cette région. Cela me rappelle un de mes voisins ardéchois, mort depuis longtemps, qui prenait un malin plaisir à induire en erreur les touristes en les envoyant dans la direction opposée à celle qu'ils cherchaient et qui se cachait ensuite pour qu'ils ne lui fassent pas de reproches. Les gens d'ici sont, eux, tout à fait prêts à rendre service, mais l'explication qu'ils fournissent est suprêmement vague et accompagnée d'un geste qui n'en dit pas plus long. On ne vous donne jamais par exemple une explication comme : "c'est une maison avec une porte bleue, juste à l'intersection de 2 chemins, à environ 500 m dans cette direction". Ce n'est qu'en recoupant 3 ou 4 témoignages successifs que l'on arrive à se faire une idée de la manière d'arriver à son but. Cela vient peut-être de la méfiance ancestrale des paysans face au passant. Vous sentez qu'ils se demandent : "qu'est-ce que ces gens viennent faire ici, et si je leur réponds, cela ne va-t-il m'attirer des ennuis ?" Peut-être cela vient-il aussi du fait qu'il y a très peu de gens qui demandent leur chemin et qu'ils ne sont pas habitués à donner des indications de ce genre. Plus tard, j'en suis venu à penser qu'il s'agit d'une différence culturelle dans la perception de l'espace, laquelle est beaucoup plus liée aux gens qu'aux objets : il y a la maison de Don Rafael, celle de Don Plinio, ou encore de Don Ruperto. Leur embarras vient de ce qu'ils sont incapables de dire autre chose que "c'est en face de la maison de Doña Rosa, c'est à côté de la tienda de Don Julio". Pour moi, c'est la maison avec un portail peint en rouge et blanc, celle devant laquelle il y a un poteau électrique, ou celle qui est située à l'entrée du 3e chemin sur la gauche. Pour eux, ces choses ne constituent pas des repères valables, du fait qu'ils n'en ont pas besoin pour s'orienter dans un territoire qu'ils ont toujours connu et qu'ils ne quittent presque jamais de toute leur vie. Même en ville, le même mécanisme subsiste : "c'est en face du Bucanero", mais qu'est- ce que le Bucanero et où est-il donc ? Maintenant que j'ai compris cette différence de perception, j'arrive à utiliser les indications fragmentaires que nous arrivons à tirer de nos interlocuteurs, sans les maudire. Bref, nous finissons par trouver Rafael : il est petit, râblé, d'âge incertain, "trigueño", comme cela figure sur votre carte d'identité, c'est-à-dire basané, avec un type indien prononcé, et sur la tête un vieux chapeau crasseux. Nous lui expliquons le motif de notre visite et il s'empresse de nous accompagner. Nous refaisons une partie du chemin en sens inverse et, étant sorti de Santa Rosa, nous nous engageons dans une allée de pins du meilleur effet. Nous arrivons à une grande maison de briques, avec un toit en fibrociment, posée dans une cuvette sans vue sur le volcan, ni échappée sur d'autres montagnes, comme enterrée dans la végétation des parcelles avoisinantes. La visite de la maison achève de nous déprimer : elle n'est pas terminée, toutes les finitions intérieures restent à faire ; le niveau du bas est plein de pièces exiguës et n'offre aucun espace un peu ample. Un petit escalier monte au premier étage, qui est d'un seul tenant, pareil à un dortoir de colonie de vacances, directement sous le toit où règne une chaleur étouffante. Le tout semble conçu par quelqu'un qui ignorerait tout de l'architecture : mon colonel soi-même ? Il y a en outre un terrain pentu de deux hectares, plantés de caféiers et de bananiers, que nous n'allons même pas visiter, tant nous sommes désespérés. Nous faudra-t-il retourner en Europe sans avoir trouvé chaussure à notre pied ? Intervention de l'archangeL'idée de génie consiste à demander à Rafael s'il ne connaissait pas une autre finca à vendre. "Oui", nous dit-il tranquillement et nous retournons d'où nous venions. Nous laissons la voiture au bord de la route et remontons une entrée herbeuse. Nous découvrons alors avec émerveillement une petite maison de briques au toit de fibrociment, plantée sur une pelouse bien verte. En me retournant, que vois-je ? Le volcan, qui trône majestueusement sur un paysage enchanteur de coteaux, qui remontent par vagues successives jusqu'à ses flancs. Le terrain est petit lui aussi, mais plat et rempli de dizaines d'orangers, de citronniers, d'avocatiers, ainsi que deux grands pins, des ifs, des arbustes fleuris, et derrière la maison, une plantation de café quasi impénétrable, parsemée de bananiers et de plantains dont les hautes feuilles émergent du feuillage vert foncé et brillant des caféiers. La maison compte trois petites pièces avec de grandes baies grillagées, une douche-wc une cuisine et deux terrasses. Même l'affreux bric-à-brac dont elle est remplie ne modère pas notre enthousiasme. L'impression d'ensemble est tellement favorable que nous ne voyons pas tout ce qui cloche et que nous découvrirons progressivement lors de notre installation. Il n'y a ni piliers, ni barrière en bois sculpté, ni bois d'eucalyptus, quelques cabuyas esseulées, tant pis pour le rêve. Pour le moment, une seule chose importe : contacter le propriétaire pour en savoir plus, et effectuer les démarches dans les 15 jours qui nous restent. Rafael nous donne son nom et son adresse et nous repartons, à la fois heureux et déjà inquiets de tout ce qui pourrait se mettre en travers de notre projet. Un record battuComme tout le monde se connaît et sait tout sur les autres à Ciudad Dormida, nous apprenons que le propriétaire, Pablo, est un jeune architecte qui a fait de mauvaises affaires et s'est reconverti dans un domaine plus rentable, la construction de stations d'essence pour la compagnie nationale de distribution de carburants. Lunita multiplie les appels pour le localiser, mais il se passe une journée entière jusqu'à ce que nous apprenions qu'il est en déplacement. Comme nous savons aussi l'identité de son épouse et son lieu de travail, Lunita la contacte et lui apprend que son mari a l'intention de vendre la finca de Santa Rosa. La décision était si récente qu'il n'avait pas même eu le temps d'en informer sa femme. Celle-ci nous donne le numéro de son téléphone cellulaire et nous arrivons enfin à lui faire connaître notre intérêt. Sa réaction nous rassure : il nous propose de nous rencontrer le soir même à son domicile. Pablo nous raconte qu'il a acheté cette finca depuis une année seulement, mais que son travail l'absorbe terriblement. Il ne vient que de temps à autre et sa femme n'aime pas beaucoup cet endroit, elle préfère aller à la finca de son père. Son fils a un problème de jambe, il lui faut envisager une opération qui doit avoir lieu à Bogotá, car il n'y a pas de spécialiste assez compétent à Ciudad Dormida, cela va coûter très cher et l'a amené à envisager de se séparer de la finca, dont il a fixé le prix de vente à 15 millions de pesos. A notre tour, nous lui expliquons notre situation, le fait que nous sommes très pressés, que nous sommes apparentés à des familles bien connues à Ciudad Dormida, que nous avons de l'argent disponible et que l'affaire peut donc se réaliser rapidement, ce qui est aussi dans son intérêt, et que notre offre se monte à 9 millions. Après un bref marchandage, nous arrivons à nous mettre d'accord sur le prix de 11 millions et nous nous séparons très contents les uns des autres en fixant un autre rendez-vous pour le lendemain. Le principal obstacle à la transaction vient de l'hypothèque qui grève la finca. Dans un pays où règne en maîtresse la "tramitología" que l'on peut traduire librement par la paperasserie bureaucratique ou la bureaucratie paperassière, le pléonasme visant à souligner le goût exagéré des autorités pour compliquer à l'extrême les démarches administratives, lever une hypothèque est toute une affaire. Un simple contrat entre particuliers requiert une authentification des signatures des deux parties devant notaire, avec imposition de l'empreinte de l'index droit, qui vous oblige à rester toute la journée avec un doigt noirci, l'encre étant naturellement indélébile pour éviter de courir le risque considérable que vous effaciez ou modifiez votre empreinte dans l'intention évidente de tromper l'autre contractant. Le plus invraisemblable est qu'une loi de simplification administrative rend superflue l'authentification des signatures, mais les notaires, qui sont des officiers publics, continuent à l'exiger, dans les contrats immobiliers par exemple, pour assurer la sécurité des transactions, disent-ils, mais peut-être aussi, ne disent-ils pas, pour continuer à toucher les émoluments correspondants. Toutefois, la Colombie est aussi le royaume des passe-droits : un neveu de Lunita est cadre de la Banque de la République, le prêt hypothécaire est au nom de Madame, employée du même établissement. En payant directement à la banque le montant de l'hypothèque, nous avons pu effectuer la démarche de mainlevée en deux jours, au lieu des trois semaines habituelles, et disposer du précieux document qui nous permettait d'aller devant le notaire établir l'acte de vente. Ce faisant, nous avons certainement dû battre le record national de rapidité dans une vente immobilière. La plupart du temps les choses traînent pendant des mois, à cause de la lourdeur des démarches et du dégoût qu'elles occasionnent chez ceux qui doivent les mener à bien et qui les amène à toujours remettre au lendemain, mais aussi de la difficulté à construire un financement pour des opérations qui dépassent toujours les moyens des acheteurs. Il ne nous restait plus qu'à confier le paiement des taxes et impôts ainsi que du solde dû à un autre neveu. Sans la jambe malade du petit garçon, nous n'aurions jamais acheté une finca à Santa Rosa. Nous pouvions retourner tranquilles en Europe. Déjà chez nousPablo nous a laissé tout le contenu de la maison. Il n'a emporté que 4 chaises-longues et quelques effets personnels. Et bien que la finca ne nous appartienne pas encore légalement, il nous donne les clés et nous autorise à y passer les derniers jours de notre séjour. En réalité, le fatras de vieux meubles et d'objets divers que nous inventorions et trions, est un héritage du premier propriétaire de la maison. N'ayant pas suivi les travaux avec la vigilance nécessaire, ce dernier découvrit avec stupéfaction que le maçon qu'il avait embauché n'avait pas monté les murs assez haut pour qu'il puisse passer sous le toit de la terrasse et accéder à la porte d'entrée sans se plier en deux. Il fit donc démonter le toit, rajouter les 3 rangs de briques qui manquaient et souder un bout supplémentaire aux piliers qui soutenaient les poutres. L'appropriation des lieux passe par l'établissement d'une relation avec Rafael qui jouait le rôle d'intendant pour les deux propriétaires précédents. Je suis partagé entre la conviction qu'il faut absolument le garder pour surveiller la finca, malgré les avertissements de nos proches sur la mentalité de voleur et d'exploiteur qu'auraient tous les intendants, et l'irritation de ne plus être maître chez moi et de devoir faire faire plutôt que faire moi-même, comme je l'ai toujours pratiqué. En même temps, une petite voix me dit que l'heure est peut-être venue de passer la main. Après quelques tergiversations, nous confirmons Rafael dans son rôle aux conditions qui étaient les siennes et nous lui laissons une liste de choses à faire pendant les huit mois de notre absence. Nous le sentons plein de bonne volonté. Cependant, un premier petit incident nous alerte sur les limites à notre confiance. Pablo lui avait donné 25.000 pesos pour payer la facture d'électricité en retard et, au lieu de s'en occuper, il a empoché l'argent sous le prétexte que sa dernière mensualité, d'un montant identique, ne lui avait pas été versée. Résultat : l'électricité est toujours coupée quand nous arrivons et le compteur a été enlevé. La malicia indigena (un ingrédient indispensable pour survivre en Colombie ; juste ce qu'il faut de ruse et de malhonnêteté pour faire face aux innombrables situations de carence ou de défaillance qui pimentent la vie quotidienne) ne s'embarrasse pas de si peu : Rafael va chercher une échelle chez l'installateur qui habite juste à côté et branche les 2 fils en direct. Quand, le lendemain, je vois arriver le représentant de la compagnie d'électricité qui passait par là, j'éprouve la réaction caractéristique du consommateur européen pris sur le fait et cherchant le moyen d'éviter une sanction avec laquelle, en son for intérieur, il ne pourrait qu'être d'accord. Heureusement, avant que j'ai pu formuler une explication, l'agent s'est arrangé avec Rafael pour régler le problème. Il ne me faudra que quelques semaines pour me défaire de ce genre de réactions inadaptées. Un deuxième incident nous éclaire sur les moeurs locales et crée chez moi un sentiment pesant de menace diffuse : "si, au bout de deux jours déjà, commencent les ennuis, qu'est-ce que ça va être quand nous vivrons ici ?". Un matin, au réveil, nous trouvons sur la fenêtre un billet anonyme écrit sur un morceau d'emballage de sucre, un papier brun et épais, froissé, taché de gras et déchiré. En voici la transcription fidèle à l'original : "Vea pues ceñore pore le queto poga señor poga oto major domo que respete la casa y la cama poque la concubinas". "Eh bien, donc, madame et monsieur, pourquoi gardez-vous [Rafael] ? Mettez, monsieur, mettez un intendant qui respecte votre maison et votre lit, parce que [Rafael a] des concubines". Qui peut avoir écrit ce billet dont le sens est assez clair, malgré le faible talent pour la rédaction de son auteur ? Mars 1999 (Suite : Du rêve à la réalité, premier épisode)Retour à la chronique précédente |