Nouvelles du Petit Paradis en Colombie
La vie quotidienne dans le sud des Andes colombiennes
ChroniqueCiao !Le 9 mai 2002, nous avons quitté notre appartement de l'Edificio La Gloria, à Ciudad Dormida, Colombie. En ce qui me concerne, sans le moindre regret et même, avec un sentiment de profond soulagement. Il en va des villes comme des femmes : avec certaines, c'est le coup de foudre, d'autres me rendent un peu amoureux, d'autres enfin me sont indifférentes. J'ai souvent détesté Ciudad Dormida. D'autant plus peut-être ces derniers mois pendant lesquels j'ai été forcé d'y rester. Ciao, et non pas adieu, car j'y retournerai une fois toutes les quatre à six semaines, si la situation le permet. Nous y avons en effet des amis, des parents, des protégés, et, encore pour longtemps, un petit paradis désaffecté. Chronique d'un désenchantement. |
Un surnom particulièrement bien mérité"Ciudad Dormida" a beaucoup intrigué certains d'entre vous. Quelques-uns l'ont même cherché sur la carte, d'autres l'ont confondu avec Popayán ou même Cali - ceux-là m'ont mal lu ! -. Il s'agit - évidemment - de San Juan de Pasto, avec son volcan, le Galeras. Mais, en raison de l'antipathie que j'ai éprouvée envers cette ville dès le premier moment, j'ai voulu à la fois faire preuve d'une certaine discrétion - et éviter d'éventuelles représailles -, tout en gardant la liberté de dire ce que je ressentais. Pourquoi "Ciudad Dormida", la ville endormie ? Parce que cette agglomération de plus de 350.000 habitants - combien exactement, c'est un mystère statistique, peut-être 400.000 aujourd'hui - est restée terriblement attardée et n'a presque pas changé pendant les quasi dix ans où je l'ai pratiquée. Bien sûr, on pourrait faire la liste des ouvrages qui y ont été réalisés au cours de cette même période : la gare routière, le pont surélevé et le passage souterrain de la sortie Sud, le rond-point de l'entrée Nord, la déviation Est - réduite à la construction de deux ponts et quelques aménagements de voirie -, l'abattoir, la canalisation de la rivière Pasto, le collecteur d'égout principal, le centre commercial "Valle de Atriz", la rénovation du Theatro Imperial - à l'italienne, qui a fonctionné comme ciné porno pendant près de quarante ans -, un certain nombre d'ensembles immobiliers de bon niveau, et d'innombrables quartiers de cages à lapins à l'intention des "estratos bajos" - les classes populaires -. Les maires et les investisseurs locaux ne manqueront pas de vanter ces réalisations ponctuelles. Ce qui compte vraiment à mes yeux, ce n'est pas la quantité de béton déversé, c'est le ressenti quotidien de l'utilisateur de la ville, et de ce point de vue rien n'a changé. La description que j'en ai faite dans le premier texte des "Nouvelles du Petit Paradis" est encore valable à 90 % : Pasto est toujours aussi laide, ses rues et ses trottoirs sont toujours aussi étroits, encombrés et pleins de trous, les magasins sont toujours aussi peu attrayants, les lieux publics aussi ordinaires. On n'a pas rajouté un mètre carré de parc dans le centre et on n'a planté que dix arbres sur la place principale, qui reste une vaste étendue de ciment. Il suffit de voir le dimanche la densité d'occupation du "Parque Infantil", le seul parc du centre, pour se rendre compte du manque criant d'espaces verts. On n'a pas rajouté un seul mètre de rue piétonnière à l'antique "Pasaje Corazón de Jesús" où le projet d'installer un w.-c. public a presque entraîné une révolution. Le nombre de vendeurs à la sauvette a doublé, si ce n'est triplé. Qui irait se promener dans le centre ville s'il n'avait pas un achat ou une démarche à y faire, sinon les "pastosiens" d'origine, dont la plupart ne connaissent pas autre chose et qui sont légitimement attachés à leur ville ? Au cours du même laps de temps, de six mois en six mois, j'ai vu Bogotá se transformer en une ville plus agréable à vivre que la plupart des grandes mégapoles latino américaines, grâce à trois maires visionnaires. Naturellement, cette comparaison est injuste, il s'agit de la capitale économique et politique du pays. Pour citer un autre exemple, celui de Cochabamba, en Bolivie, que j'ai revue dix ans après, une ville endormie elle aussi, mais qui s'est réveillée et s'est transformée au point d'être méconnaissable. On a dit que le Prince Charmant qui a opéré cette métamorphose, c'est l'argent de la drogue. Il ne doit pas manquer à Pasto, qui est une plaque-tournante importante de tout ce qui peut être l'objet d'un trafic : stupéfiants, armes, marchandises de contrebande, fausse monnaie, etc. Les trafiquants partagent peut-être mon opinion défavorable et choisissent d'investir ailleurs leurs bénéfices. Peu de temps après que je sois arrivé à Pasto, j'avais lu une contribution dans le "Diario del Sur" - le principal quotidien du département, également resté fidèle à lui-même : médiocre et provincial -, écrite par un Colombien venu du nord y faire un stage de six mois et qui affirmait qu'il n'avait jamais connu une ville aussi banale et ennuyeuse. Je suppose qu'il faisait allusion à la "rumba", à la vie nocturne, qui ne me motive pas beaucoup. Mais cet avis renforce mon point de vue. En étant aussi sévère, je crois rendre service à Pasto. En effet, après une telle description, vous ne pourrez être que surpris en bien, quand vous y viendrez… Bon, il reste quand même à parler du 10 % qui a changé. C'est vrai qu'il y a un certain nombre de magasins et restaurants qui ont été relookés, le nouveau centre commercial Valle de Atriz est petit, mais moderne et bien aménagé, si l'on est amateur de ce genre de lieux. Il comprend trois cinémas. Le seul jour où nous avons réussi à être à l'heure pour la première séance de l'après-midi, nous avons oublié que c'était un jour de semaine, où il n'y a pas de séances l'après-midi. Le bâtiment de la Gouvernance a été repeint et une poignée de belles maisons anciennes ont été rénovées. Un directeur du Service de la circulation a changé quelques sens uniques, dans ce qui a été à mon avis un jeu à somme nulle : des embouteillages ont disparu, d'autres sont apparus. Il a créé quelques zones de stationnement pour les taxis, où certains chauffeurs garent leur véhicule pour s'offrir un roupillon ou aller casser la croûte, les autres continuent à charger leurs clients n'importe où. Il a fait installer des feux tricolores "intelligents", je n'ai vu aucune différence avec les "bêtes" d'avant. Un maire mégalomaniaque a construit un second stade polyvalent sur un terrain situé dans une zone de danger en cas d'éruption du volcan - mais chacun sait que ces animaux-là ne se réveillent que tous les cinq cents ans -. L'argent a manqué pour achever le grand œuvre, qui est un monument de plus au gaspillage des fonds publics et à la mauvaise administration. Cela ne peut donc pas compter dans le 10 %. Le même maire a glosé interminablement sur la vocation pacifico-andino-amazonico-atlantique de Pasto, en dessinant un avenir glorieux pour la région, grâce au corridor routier et fluvial Tumaco-Pasto-Manaus. Il ignorait, ou faisait semblant d'ignorer, que le projet équatorien équivalent Manta- Manaus est déjà au stade de la réalisation. En restant dans le domaine du possible, le plus grand changement est à venir : c'est la création de la Place du Carnaval dans un quartier proche du centre, dégradé et assez dangereux en raison de la présence de nombreuses prostituées de bas niveau et tout ce qui va avec : maquereaux, délinquants, marginaux, hôtels de passe. Le projet est intéressant, sur le papier. Comme il est en grande partie financé par la nation sous l'égide du Ministère de la Culture, cette réalisation sera peut-être exemplaire et préfigurera la véritable mutation de Pasto. Un jour, j'écrirai sur son Carnaval, qui est sa meilleure carte de visite et sa principale raison d'être connue dans le monde. Début d'une longue liste de contrariétésPour être juste, je dois reconnaître que les six mois qui ont précédé notre déménagement en Equateur ont été particulièrement exécrables. Bien sûr, ils l'auraient été un peu moins dans une ville plus agréable. J'ai raconté ailleurs les circonstances dans lesquelles nous avons dû quitter le Petit Paradis, qui était d'autant plus un petit paradis que Pasto est une sorte de purgatoire, et le "pendulage" entre la Colombie et l'Equateur qui en est résulté, avec la caractéristique qui a affecté la seconde partie de mon existence : les transports et les déménagements self-service. Entre zéro et quarante ans, j'ai changé sept fois d'habitation, sans jamais rien déménager. Depuis, j'ai occupé un nombre incalculable de logements, souvent temporaires, en étant toujours contraint de transporter les meubles et les cartons dans ma voiture de l'époque ou un camion de location. Il s'agit d'une sorte de malédiction qui m'a poursuivi jusqu'à aujourd'hui, mais je suis fermement décidé à ne plus rien déménager jusqu'à ma mort, quelles que soient les conséquences de cette détermination. La fin de l'année nous amène deux inconvénients supplémentaires. Le retour du problème lancinant de l'administration de l'immeuble. D'une part, Arturo, devenu mon ennemi personnel, dont c'est le tour de fonctionner comme syndic, a pris dans son collimateur Eduardo, le portier de l'immeuble et semble décidé à le liquider. Il lui a déjà envoyé deux lettres d'avertissement pour des raisons en partie valables, qui ne justifient pas cependant un licenciement. A la troisième, Eduardo gicle. A cette époque, nous n'avons pas encore décidé de nous exiler définitivement en Equateur et cette éventualité nous navre, pour lui - qui doit payer chaque mois le lourd remboursement du prêt de sa maison, le rêve de toute une vie - et pour nous. En même temps, Arturo n'a pas versé certaines de ses indemnités légales sous le prétexte qu'il n'a pas d'argent pour les régler, en violation flagrante de la loi. Nous sommes surpris et écoeurés de voir qu'aucun des copropriétaires ne prend la défense d'Eduardo. Tout le monde semble prêt à s'incliner devant l'arbitraire du constructeur et présent syndic de l'immeuble. Il ressort de la discussion entre copropriétaires que les deux principaux reproches que presque tout le monde fait à Eduardo est d'être bavard et indiscret (caractéristiques propres au pipelet dans la culture française), notamment d'informer tout le monde qu'on ne lui a pas payé son dû, et de flirter - comme un vieux vert bien inoffensif selon moi -, avec les quelques jeunes femmes de l'immeuble - bonnes, locataires, secrétaires ou visiteuses -, mettant en danger la hiérarchie sociale des machistes selon laquelle seuls les patrons ou les propriétaires auraient le droit de tromper leur femme. Où irions-nous si les prolétaires s'arrogeaient une telle prérogative, et surtout, sous nos propres yeux ? Par ailleurs, à la suite d'un vol dans un des bureaux du premier étage, les co-propriétaires décident d'embaucher un portier surnuméraire le dimanche et les jours fériés et de modifier l'entrée de l'immeuble, ce qui entraîne des frais importants. Arturo essaie par tous les moyens de revenir à la répartition égalitaire des coûts de l'administration, à laquelle nous nous opposons fermement, toujours avec les mêmes arguments : la loi existante et le simple bon sens. Nous ne voyons pas pourquoi le propriétaire d'un appartement de 30 m2 payerait les mêmes charges que celui d'un appartement d'une surface trois ou cinq fois supérieure. Pedro, l'ex-gendre de Lunita, magistrat à la Cour suprême de Colombie, dont l'appartement compte 160 m2, envoie une lettre à faire pleurer tous les co-propriétaires. De rire, s'ils n'étaient pas autant lèche-cul. Bien qu'il appartienne à la classe de hauts-fonctionnaires la mieux payée de l'état colombien, il n'invoque rien moins que la "justice sociale" pour faire baisser le montant de ses charges et les informe qu'il ne paiera désormais pas plus de 100.000 pesos par mois (au lieu de 140.000). Il finira par obtenir gain de cause, au moyen d'un arrangement boiteux que nous accepterons dans l'espoir que nous arriverons prochainement à nous débarrasser de notre appartement. Que ne ferait-on pas pour se rendre agréable à un personnage si important ? Le second problème est l'impossibilité dans laquelle nous nous trouvons d'arriver à boucler au peso près les comptes de l'association à but non-lucratif que nous animons. Les comptables nous inondent de rames de papier couvertes de chiffres auxquels nous ne comprenons rien, mais pleines d'erreurs. Malgré les corrections et un nombre impressionnant de réunions, nous n'obtiendrons pas satisfaction. Comme on dit dans le canton de Vaud, nous posons les plaques (certains automobilistes qui n'aiment pas les routes glissantes de l'hiver rendent leur plaques d'immatriculation au Service des Automobiles et celui-ci leur rend le trop-perçu), et, malgré ma mauvaise conscience, je refuse de me substituer aux professionnels défaillants. Un KO imprévuCe ne sont peut-être que des broutilles, mais s'ajoutant à la situation de stress que nous vivons depuis plus de trois mois, sans compter les problèmes d'argent créés par des banques française, colombienne et équatorienne, aussi ineptes les unes que les autres, je finis par craquer. Un samedi de février, à six heures du matin, après dix jours intenses de démarches et de formalités en tous genres, nous arrivons enfin à quitter Pasto. Le Montero est plein comme un oeuf, comme d'habitude. Nous montons la Pana jusqu'au premier col, j'écrase la pédale de l'accélérateur pour dépasser les camions, quand, brusquement, je sens une oppression dans toute la cage thoracique. Au premier abord, je pense à de l'aérophagie qui comprimerait le diaphragme. Mais la douleur augmente au point de devenir insupportable, notamment dans les deux bras. J'ai de la peine à tenir le volant et je finis par me garer sur le bas-côté de la route, en espérant que ça passe. Il n'en est rien, malgré que je sois sorti prendre l'air frais du matin. Un homme à l'allure inquiétante tourne autour de la voiture, et mon obsession est de retourner à la maison, avant d'avoir un autre type de problème, pour me mettre au lit, sur notre matelas orthopédique, que nous venons de récupérer de la finca, et que j'adore. J'ai l'impression que tout s'arrangera alors. J'arrive à contrôler un peu la douleur, en pratiquant une respiration profonde d'hyper ventilation. Je parviens à faire demi-tour et à reprendre le chemin de Pasto. A plusieurs reprises, je suis obligé de m'arrêter tant la souffrance est vive, mais heureusement la circulation à cette heure est peu importante et je maintiens tant bien que mal le cap. Après quarante-cinq minutes qui ont été parmi les plus longues de mon existence, nous nous présentons devant l'immeuble La Gloria, mais malgré les coups de klaxon, il en faudra encore cinq de plus pour qu'Eduardo, qui est en train de nettoyer la montée, comprenne que quelque chose d'anormal s'est passé et vienne enfin ouvrir la porte du garage. J'arrive à me hisser jusqu'au quatrième étage et me couche sur le fameux matelas. Malheureusement, son effet est nul. En dépit de mon état d'épuisement, je me tords sur le lit comme un ver de terre et, peu à peu, la conviction qu'il faut prendre d'autres mesures s'empare de mon esprit. Comme je n'ai jamais été malade à Pasto, ni n'y ai consulté un médecin, aucune option ne se présente, je me sens totalement incapable de décider quoi que ce soit. D'autant moins que tout ce que j'ai lu ou entendu sur les hôpitaux et les cliniques de cette ville m'a conduit à l'idée qu'il fallait éviter à tout prix d'en avoir besoin. Comme souvent lorsque nous n'avons pas de solution à un problème, nous nous tournons vers un des nombreux neveux ou nièces de Lunita. Celle-ci appelle par téléphone Conrado, le fils d'un médecin, qui vient immédiatement à la maison et nous emmène dans sa camionnette à la Clinique Fatima, qui a la réputation d'être la meilleure de la ville et dont son père est actionnaire-fondateur. CalvaireLe hall du service d'urgence est petit et encombré. Le seul médecin est occupé avec un autre patient. J'essaie de ne pas continuer à m'agiter sur la chaise inconfortable sur laquelle je suis assis. Après une attente qui me paraît interminable, le médecin nous reçoit et, en fonction de la description de mes symptômes, il penche pour un arrêt cardiaque. Si j'avais pu imaginer ce diagnostic, aurais-je eu le courage de faire ce que j'ai fait ? En tout cas, la prise de conscience du mal qui m'affecte me démoralise considérablement. Le médecin prescrit un électrocardiogramme qui révèle une anomalie sur le tracé, minuscule à mon point de vue, mais comme la douleur ne se relâche pas, je suis prêt à tout. La solution proposée par un autre médecin, responsable de l'unité de soins intensifs, est de me mettre sous monitoring pendant 48 heures. Ne voyant aucune autre alternative, j'accepte. Je ne me sens vraiment malade que quand l'infirmière qui m'y emmène m'oblige à m'asseoir dans un fauteuil roulant. Je retrouve une impression de désespoir, d'enfant séparé de sa mère, quand je dois quitter Lunita, qui, vu les règles d'asepsie stricte, est persona non grata, à part les rares heures de visite. Mon expérience des soins intensifs est limitée à quelques épisodes de la série "Urgences" et à une visite à ma mère après une très grave opération, dans un box surchauffé d'où j'ai dû sortir au bout d'une minute, au bord de l'évanouissement. Cela est suffisant pour ne pas m'étonner que les quatre infirmiers de l'équipe se jettent sur moi comme sur une proie, me déshabillent, mettent mes affaires dans un sac en plastique, me passent une chemise de nuit trop petite, cherchent une veine pour y placer l'aiguille du goutte-à-goutte, me posent les terminaisons de l'électrocardiogramme sur la poitrine, celle du témoin du pouls sur l'index, un drain dans la verge, le tuyau d'oxygène dans les narines, et en à peine dix minutes me voilà réduit à l'impuissance totale, comme un pauvre blanc ficelé sur un poteau par les méchants Sioux. Un des infirmiers est plutôt sympathique, il me demande d'où je viens, il me dit que je vais avaler des comprimés de nitroglycérine. Je n'arrive pas à lui communiquer mon étonnement devant cette révélation, puisque selon moi, il s'agit plutôt d'un explosif. Peu après, une technicienne radiologiste vient avec un appareil mobile tout neuf prendre une photo de mes poumons. Il s'avère qu'elle apprend le français à l'Université de Nariño et nous sympathisons. Chaque fois qu'elle reviendra, elle passera me dire quelques mots. Et peu avant mon départ de la clinique, elle viendra dans la chambre pour me donner son adresse afin que je lui envoie une carte postale de là-bas. Revenons en arrière. Ces deux moments agréables sont les derniers dont je peux faire état. Naturellement, le témoignage d'un malade sur les soins qu'il reçoit n'est pas complètement fiable. Cependant, j'ai beaucoup travaillé en milieu hospitalier à une époque de ma vie professionnelle et, dans ces circonstances, je retrouve spontanément mes grilles d'observation du comportement infirmier et médical. En outre, ce qui suit est aussi fondé sur ce que m'ont raconté Lunita et Conrado. Une fois abandonné à mon sort, je commence à regarder autour de moi pour découvrir mon environnement. Il n'est pas très plaisant. La pièce est complètement fermée et comprend huit box dont trois seulement sont occupés. Il y a une grande table où les infirmiers sont installés la plupart du temps. Les lampes sont très puissantes et restent allumées, même lorsque les infirmiers ont terminé leur travail. Les bips de mon coeur sont si irréguliers que je m'inquiète et tente de vérifier mon pouls sur mon poignet. La sœur de Lunita et son mari viennent me rendre visite. On les affuble d'anciennes blouses chirurgicales décolorées, déchirées et pleines de taches, d'un masque jetable et d'un bonnet, alors que les infirmiers entrent et sortent de la pièce sans aucune précaution. Le temps ne m'appartient plus, il est celui des soignants, seules les visites de Lunita me donnent quelques repères. Les équipes se succèdent toutes les huit heures, ce qui me rappelle les plaintes des malades, surtout âgés, déjà désorientés par leur état, et encore plus par ce changement perpétuel de visages et de comportements. Le médecin fait quelques apparitions sans s'intéresser véritablement à moi. Je sombre dans une demi-inconscience. Comme nous le dira plus tard une autre nièce de Lunita, qui est médecin, les services de réanimation utilisent un protocole de médication type qu'elles n'individualisent pas au cas de chaque patient, lorsqu'elles sont peu compétentes. Et malgré ma désorientation, ma conviction grandit que je suis entre de mauvaises mains. Les infirmiers sont très bruyants, ils claquent les portes, ils parlent à haute voix et discutent des heures entières, si bien que je ne peux pas vraiment dormir et dois leur demander d'éteindre la lumière, qui me fait mal aux yeux. A l'occasion d'une rapide visite, Conrado, qui, en tant qu'architecte, a supervisé les travaux de l'unité, constate qu'ils ne font pas fonctionner le système de climatisation, également très bruyant, selon les consignes - cinq minutes par heure - et les engueule. De ce fait, ils vont le laisser en marche pendant plusieurs heures au point que je grelotte de froid sur mon lit. Comme je pète à quelques reprises, une infirmière vient me donner un laxatif, beaucoup trop puissant, et je lâche tout dans les draps. Elle téléphone alors à Lunita pour qu'elle apporte des couches jetables - inutiles, car comme je ne mange rien, mon intestin est maintenant vide -. Les remèdes ou les produits d'hygiène ne sont pas tous disponibles à la pharmacie de la clinique et ce sont les proches du malade qui doivent aller les acheter à la pharmacie quand les soignants le demandent. Le lundi matin, quand Lunita téléphone aux infirmiers pour prendre de mes nouvelles, ils lui demandent de passer immédiatement. Elle est horrifiée par la dégradation de mon état. Comme j'étais très agité pendant la nuit, les infirmiers m'ont attaché sur le lit, alors que celui-ci est équipé de barrières. En outre, je suis incapable de parler de manière cohérente et le médecin craint une hémorragie cérébrale. On m'emmène d'urgence en ambulance au service d'imagerie nucléaire d'une autre clinique pour un scan du cerveau. Le diagnostic est réconfortant, je ne présente que de "discrets changement atrophiques cérébraux". Lorsque je lirai le rapport, cette précision me rassurera, l'alzheimer n'est pas pour demain. Je ne garde aucun souvenir de cette sortie, qui a pourtant duré toute la matinée. De retour à la Clinique, Lunita a la conviction que cette évolution est dûe à un empoisonnement par les médicaments et elle s'installe en permanence à mon chevet, pour intercepter la prise des nombreuses pilules que les infirmières apportent régulièrement. Quand Conrado arrive, ils décident de me sortir du service des soins intensifs, puisque les 48 heures convenues se sont écoulées, de force s'il le faut. Le médecin n'est pas d'accord, pas plus que les infirmiers. Ils invoquent d'abord mon état, puis le fait qu'il n'y a pas de chambre disponible, et enfin l'absence de brancardiers. Conrado se démène comme un beau diable pour surmonter tous ces obstacles : il fait le siège de l'administrateur et de l'intendante pour obtenir une chambre individuelle, il se substitue au brancardier défaillant et à cinq heures de l'après-midi, je suis installé dans une pièce où Lunita pourra passer la nuit et continuer son travail de chien de garde. Ce n'est que le mardi matin, soit trois jours après mon admission, que le cardiologue préposé à la Clinique m'examine, fait un second électrocardiogramme et prescrit un nouveau traitement. Comme l'infirmière arrive avec sa cargaison d'anciens médicaments et que Lunita l'informe que le cardiologue a arrêté ce traitement, elle lui répond : "Il faut finir les boîtes". Ayant refait surface peu après ma sortie des soins intensifs, je recommence à m'alimenter malgré le caractère peu appétissant et nettement local de la nourriture - à base de viande, de riz et de pommes de terre -. Débarrassé de tous mes câbles et tuyaux, je peux enfin me lever. Le bruit dans les couloirs est impressionnant et ne diminue que vers vingt-trois heures, je ne dors presque pas et rêve de sortir de cet endroit inhospitalier. Cela finit par arriver. Entre-temps, j'ai appris que le prix de journée des soins intensifs est de presque 700 dollars. Grâce à Conrado, qui aura été notre ange gardien, il est ramené à la moitié de cette somme. Je ne peux m'empêcher de penser que le souci de rentabiliser son équipement a pesé plus lourd dans la solution proposée par le responsable de l'unité de soins intensifs que mes besoins de malade. Nous n'en avons pas fini avec ce dernier. Le mercredi, il débarque dans la chambre, surexcité. Ses infirmiers ont écrit une lettre au Conseil d'administration de la Clinique pour se plaindre du comportement de Conrado, qui, non content d'enlever un malade de l'unité par l'usage de la force, aurait déclaré que son chef est un incompétent. Lunita réussit à le calmer, mais à peine est-il reparti que Conrado arrive dans le même état. Il nous demande d'écrire une lettre qui témoigne du fait qu'il n'a jamais prononcé de telles paroles et qu'il fait confiance à ce médecin. Nous rédigerons cette lettre, en précisant qu'à notre avis, les infirmiers manipulent leur patron à des fins peu claires. En réalité, la Clinique, dont les actions sont entre les mains de plusieurs familles, est le théâtre d'une guerre de clans. Un de ceux-ci veut la peau de Conrado, qui est chargé de suivre les travaux d'extension et de rénovation des bâtiments, lesquels devraient commencer prochainement. Hippocrate, j'invoque tes mânes ! De retour à l'Edificio La GloriaLe cardiologue m'ayant interdit de monter et descendre les escaliers, le premier problème à surmonter est de savoir comment me hisser jusqu'au "quinto piso". Il n'y a pas d'ascenseur et je découvre que cet engin, que je méprise en général, surtout à la descente, dans un immeuble de moins de huit étages, a son utilité. Il va falloir le remplacer par la force musculaire humaine. Quand nous arrivons devant l'immeuble en taxi, Eduardo m'accueille chaleureusement et se met à ma disposition. Bien que j'aie maigri d'une dizaine de kilos, je suis encore beaucoup plus lourd qu'un frigo. Dans l'heure qui suit, aucun candidat porteur valable ne se présente. Nous finissons par recruter le portier de l'immeuble d'en face. Je m'installe sur une chaise et nous commençons la montée. J'ai l'impression d'être un lord anglais faisant l'ascension du Mont-Blanc. La chaise penche dangereusement dans les virages, mais, malgré la fatigue de l'équipage, nous arrivons sains et saufs au sommet. Les huit jours que j'ai devant moi avant de partir pour Bogotá continuer mon traitement me paraissent une plage de temps plutôt attrayante, sans autre obligation que faire ce qui me plaît : lire, me balader sur l'internet, flemmer, regarder le volcan, faire quelques exercices de gymnastique, retrouver la bonne cuisine de Lunita - allégée de tout corps gras, sauf l'huile d'olive première pression à froid que l'on trouve depuis quelques mois dans le supermarché d'à côté -. Ce programme est en partie réalisé, mais vite compromis par la météo : pluie et froid intimement associés dans mon esprit à Pasto me rendent la vie impossible. J'ai beau ajouter une ou deux couches supplémentaires - un pull sous la veste en laine et un poncho par dessus le tout -, je tremblote toute la journée. De temps en temps, je m'offre une petite chauffée dans la pièce de la télévision avec le radiateur électrique acheté à Bogotá à notre arrivée en Colombie. En trouver un à Pasto relevait, et relève probablement toujours, de l'exploit impossible. Mettre le chauffage en permanence déséquilibrerait les finances du ménage, tant le coût de l'électricité a augmenté ces dernières années. Au bout de quelques jours d'inactivité forcée, je ne sors de mon spleen météorologique que lorsqu'une éclaircie providentielle libère la bonne chaleur du soleil. Et pour la première fois, je rêve de la petite maison confortable qui nous attend à Bogotá, chez Carlos, le fils de Lunita, où je pourrai enfin commencer ma remise en forme en faisant le tour du jardin. Où la suite du calvaire ne se révélera pas en être unCe second rêve se réalise, mais il me faut affronter le lundi suivant une intervention au nom mystérieux, un cathétérisme cardiaque. Carlos ayant tout organisé avant notre arrivée, je sais qu'elle aura lieu à la Fundación Cardio-infantil. Pourquoi infantil ? Parce qu'à l'origine, sa raison d'être était de soigner les maladies cardiaques des enfants indigents. C'est devenu un hôpital privé spécialisé important, qui, pour une part, continue à exercer cette fonction sociale. L'hôpital est une ruche sympathique à la topographie embrouillée, où l'on se perd facilement. Je rencontre un premier cardiologue qui, après un bilan, m'explique ce qui va se passer et me rassure. Rendez-vous le mercredi suivant à sept heures pour les choses sérieuses. Comme chaque fois que j'ai affaire à des médecins autrement que dans une consultation, j'ai l'impression que ma dernière heure est proche et suis envahi par l'angoisse. Il nous faut d'abord résoudre les problèmes administratifs de mon entrée, qui se compliquent du fait que je n'ai pas une assurance colombienne. Je dis "nous", car la fidèle Lunita m'accompagne et tente de résoudre les obstacles bureaucratiques. Il nous faut une bonne heure pour y parvenir et me voilà cette fois seul face à mon destin. Le service d'hémodynamique est petit et plutôt accueillant. Une minuscule infirmière m'envoie me déshabiller dans une cabine, puis me rase les poils du pubis. On m'assied dans un fauteuil roulant où j'attends que la porte de la salle s'ouvre. Le médecin qui va intervenir est un quinquagénaire qui m'inspire confiance, nous bavardons un peu, puis on m'entre dans le bloc. Le bon côté du cathétérisme est qu'il ne nécessite pas d'anesthésie générale, le mauvais est d'être en état de veille pendant toute l'opération. L'infirmière m'ôte mon alliance, qu'elle met dans sa poche, mais pas mes lunettes. Je suis étendu sur une table étroite et dure, d'où je peux voir l'écran. La perforation de l'artère fémorale et l'introduction du cathéter est indolore. L'angoisse qui m'étreignait disparaît et je suis avec intérêt ce qui se passe, sans trop comprendre : un fil avec un crochet se balade dans mon cœur. Les infirmières me chouchoutent, car les bras commencent à me faire mal. Au bout de vingt minutes, le médecin me dit : "Vous avez une artère coronaire bouchée à 90 %, qu'est-ce qu'on fait ?" Un certitude s'impose à moi: on ne recommence surtout pas le scénario de ce matin. Je lui réponds sans hésitation : "On continue.", sans savoir où cela me mène. Le rythme de l'équipe change brutalement, il y a de l'agitation dans l'air. Le médecin donne de nombreux ordres brefs et s'énerve, il m'explique qu'il va introduire un stent - un petit ressort - dans l'artère coronaire endommagée pour la ré-ouvrir. Les choses ne se passent pas aussi facilement que dans la phase d'exploration. Je ne supporte plus ma position, mes bras et mes épaules sont douloureux, je n'ose pas m'agiter de peur de compromettre le travail de l'équipe. Un assistant prend la relève du patron. Un liquide chaud me coule sur la cuisse - mon propre sang -, car la conduite du cathéter nécessite de fréquentes pressions sur l'aine. J'éprouve dans la région du cœur une douleur semblable à celle que j'ai ressentie lors de l'infarctus, ce qui ne me paraît pas de bonne augure. Au moment précis où je commence à être proche de l'évanouissement et où le désespoir m'envahit, le patron, qui a repris la main pour la pose du stent, dit : "C'est tout bon" et d'un coup, la tension tombe à zéro. Tout le monde s'en va dans la pièce d'à côté et me laisse seul sur ma table de torture. Malgré tout, je suis soulagé et je ris quand le patron revient au bout de cinq minutes et me dit : "Vous vous sentirez beaucoup mieux, vous allez pouvoir jouer au football". Les infirmières me passent sur un brancard, puis dans un box où j'attends que l'on me monte dans la chambre où se trouve Lunita. Je surpris de voir à l'horloge du hall qu'une heure et quart a passé. A peine suis-je arrivé dans la chambre, que survient la responsable d'unité, qui se présente et nous souhaite la bienvenue. Elle m'interdit gentiment - mais fermement - de me lever avant le lendemain matin, et de changer de position dans le lit avant que le pansement de l'artère soit changé. Lunita m'apprend que l'autre cardiologue l'a tenue au courant de l'heureuse issue de l'intervention, à peine celle-ci s'est-elle terminée. Une seconde infirmière se présente, nous souhaite la bienvenue et m'interdit gentiment, etc.… Pendant les vingt-quatre heures suivantes, j'ai l'impression de participer à un film de formation pour personnel infirmier d'un hôpital modèle. Avant notre départ, la préposée au service-clients nous rend visite et nous demande de l'informer de ce qui ne nous a pas plu: à l'évidence, le département cuisine n'a pas effectué sa mutation, la nourriture n'est pas meilleure que celle de la Clinique Fatima. Carlos, le fils de Lunita, arrive avec son chéquier. Nous allons ensemble saluer le patron du service qui nous montre le film de l'intervention. Je me rends compte que j'ai manqué le moment le plus palpitant, celui où le ressort est mis en place et l'artère avariée se regonfle d'un coup. Puis, nous allons chercher la facture, et il ne reste plus qu'à la payer avec le chèque. Il est un peu plus de neuf heures, Lunita s'en va accompagnée de la représentante du service-clients à la caisse et comme je ne suis pas très vaillant, je retourne dans la chambre regarder la télé. Lunita ne reviendra que peu avant midi avec le bon de sortie. A l'évidence, la culture comptable de l'établissement n'a pas non plus subi de réforme. Bien que les opérations du cœur soient parmi les plus coûteuses, le service n'accepte pas les chèques d'un montant supérieur à deux millions de pesos (910 $). Or, le nôtre est trois fois plus élevé, mais il est émis par une entreprise de Bogotá dont la banque est honorablement connue. La solution la plus rapide aurait été d'échanger le chèque contre du liquide, opération réalisable en environ deux heures, vu les distances. Lunita, en bonne Colombienne, va plutôt chercher à utiliser le réseau de relations de son fils, qui emploie dans son entreprise le frère du directeur de l'administration de l'hôpital. Ce dernier aurait-il été présent ce matin-là, le problème aurait été résolu en un coup de cuiller à pot. Mais nous jouons de malchance, il assiste à un séminaire dans un hôtel du centre. Et sa secrétaire ne retrouve son numéro de portable qu'au bout de 90 minutes, après des tractations difficiles dans plusieurs services de l'administration, dispersés dans l'enceinte de l'hôpital. On finit par atteindre l'intéressé qui, bien sûr, donne immédiatement sa caution. Nouveaux déboiresLe temps de nous reposer des fatigues du voyage Bogotá-Pasto, et nous partons pour l'Equateur avec le Montero, pour une fois à moitié vide, un autre neveu de Lunita ayant eu l'obligeance de transporter la cargaison restée en rade lors de ma maladie, tandis que je me morfondais dans mon "quinto piso". Au bout de dix jours, nous revenons à Pasto pour apprendre plusieurs mauvaises nouvelles. La première est que les Farc ont séquestré la camionnette de Conrado sur la Panaméricaine qui va vers le sud - c'est-à-dire celle que nous utilisons plusieurs fois par mois - dans les circonstances suivantes. Conrado, accompagné de sa femme Clara, enceinte de sept mois et de sa petite-fille âgée de trois ans, rentrait de l'Equateur où il était allé passer le week-end et changer des dollars, beaucoup trop tard, malgré les recommandations de sa famille - et les nôtres - d'arriver à Pasto avant cinq heures de l'après-midi. Il est six heures et demie et il fait presque nuit. Un peu avant le lieu-dit "El Cebadal", à la hauteur d'un chemin non goudronné qui part sur la droite, un groupe d'hommes, en uniforme et armés, barrent la route. Ils lui font signe de s'engager dans le chemin. Il se rend compte tout de suite qu'il s'agit des Farc au brassard tricolore (jaune, bleu, rouge) qu'ils portent sur l'épaule. La petite fille demande : "Pourquoi le policier il arrête la voiture ?" "Parce qu'il y a eu un accident.", invente Conrado, qui ne sait pas quoi répondre. D'autres hommes lui intiment d'accélérer jusqu'à l'endroit où un troisième groupe le font arrêter brutalement et ouvrent les portes du véhicule pour faire descendre les occupants. Machinalement, Conrado ôte la clef de contact. Derrière lui, se sont agglomérés sept ou huit autres véhicules. Les papiers de la famille et de la camionnette, le paquet de dollars sont restés dans la boîte à gants, un grand sac avec toutes les affaires et les achats sur le plateau arrière. Clara demande au guérillero resté en tête de la colonne la permission de sortir un lange pour la petite et récupère discrètement tous les objets de valeur. Conrado, encouragé par l'attitude permissive du guérillero, lui demande s'il peut aussi descendre le sac. Autorisation accordée par l'homme, qui ne doit pas avoir plus de 17 ou 18 ans, les cheveux courts, nerveux et impatient. Les ordres fusent à l'arrière, l'homme monte dans la camionnette et, quand il se rend compte que les clés ne sont pas dans le contact, il sort en criant : "Les clés, vite, vite !" Il les arrache de la main de Conrado et démarre en faisant hurler le moteur et déraper les roues arrières, suivi des autres véhicules qui s'enfoncent dans la montagne. Un silence impressionnant s'établit. Conrado et Clara sont totalement abasourdis par le déroulement de la scène, qui n'a pas duré plus de six ou sept minutes. Ils se retrouvent complètement seuls, dans l'obscurité, les autres personnes étant redescendues à toute vitesse vers la route, trop heureuses de ne pas avoir été séquestrées en même temps que leur voiture. Eux aussi sont à la fois soulagés et traumatisés. Ils ne sont pas au bout de leurs peines. Le peu de véhicules qui vont dans la direction de Pasto ne s'arrêtent évidemment pas, soit qu'ils soient pleins, soit que leur conducteur n'aie pas envie de prendre des risques inconsidérés, les pirates de la route utilisant fréquemment les femmes et les enfants comme appâts pour dévaliser les voyageurs au bon cœur. Ils commencent à désespérer et à envisager de passer la nuit dehors quand une voiture s'arrête enfin. C'est un ancien collègue de Clara qui l'a reconnue dans la lumière des phares. Le lendemain, Conrado va à la "Fiscalía" dénoncer le vol de son véhicule. Le fonctionnaire enregistre sa déposition, mais il ne lui laisse pas beaucoup d'espoir vu le nombre élevé de plaintes qu'il reçoit et lui conseille de se mettre en rapport avec la guérilla. Comme il ne s'agit pas d'un 4 x 4, il est possible de négocier le rachat, mais sans perdre de temps, car les guérilleros mettent le feu aux véhicules qui ne sont pas rapidement récupérés par leurs propriétaires. Conrado se souvient que le chauffeur d'une camionnette de ramassage de lait qu'employait son père est un intermédiaire de la guérilla. Il le retrouve sans difficulté et lui explique la situation. Il lui remet un million de pesos, plus une commission de 200.000 pesos pour sa peine. L'homme rencontre le commandant qui lui demande de la part de qui il vient et pourquoi le propriétaire du véhicule ne se présente pas en personne. Obligeant, il répond : "Il est malade." Le commandant est-il dupe ? Toujours est-il que, selon l'entremetteur, il refuse d'entrer en matière à moins de trois millions de pesos (1370 $). Conrado ne se pose pas la question de savoir s'il ne paie pas une deuxième fois la commission, il réunit la somme demandée. Quelques heures après, l'homme revient avec la camionnette en piteux état, cabossée et couverte de boue. Conrado l'emmène tout de suite pour un lavage et un entretien complets comme pour exorciser l'influence maléfique de son passage entre les mains de la guérilla. Pendant plus de quinze jours, Conrado et Clara perdent le sommeil et revivent inlassablement le film de ces moments d'épouvante. Conrado refuse d'en parler et prétend que rien ne s'est passé, tandis que Clara conte l'épisode par le menu à toutes ses amies. Une fois sorti de la dépré, Conrado retourne à la Fiscalía pour annuler la déclaration de vol et se voit confronté à un autre cauchemar, administratif celui-là : devoir passer par plusieurs instances et autant de procédures pour prouver qu'il a recouvré son bien. Il se trouve que le dimanche avant notre retour à Pasto, à dix heures du matin cette fois, les Farc effectuent un autre prélèvement sur le parc automobile du département, 24 heures avant que nous passions dans ces parages, inconscients des risques que nous courrions. La prise de connaissance de cette augmentation subite de l'insécurité me démoralise complètement : après avoir dû abandonner le Petit Paradis I, il nous faudrait aussi rester enfermés dans Pasto, sans pouvoir retourner en Equateur. Je suis révolté par l'attitude des autorités qui laissent faire la guérilla et dont l'inaction encourage celle-ci à persévérer, le vol de voiture n'étant décidément pas un crime contre l'humanité, malgré les inconvénients parfois dramatiques que subissent leurs victimes. Cependant, comme je l'ai répété souvent dans ces pages, la liberté de se déplacer librement est un droit fondamental de l'individu dans une société démocratique. Ergo, à mes yeux, la Colombie, dans les circonstances actuelles, n'est plus une société démocratique, mais un patchwork de territoires dans lesquelles des groupes d'antisociaux divers spolient à leur gré les habitants, et jouent aux gendarmes et aux voleurs avec une police et une armée incapables d'accomplir leur mandat constitutionnel. (Je pense que le succès retentissant d'Alvaro Uribe, le nouveau président en place depuis le 7 août, est dû au fait que les électeurs qui ont quelque chose à perdre partagent le même sentiment que moi). LiquidationDans la foulée de ce mouvement de colère, je prends trois décisions immédiates : vendre le 4 x 4 ; déménager dès que possible; vendre le studio. Pour le Montero, nous avons un client, Manuel, dont j'ai esquissé le portrait dans "Syndics d'immeuble à Ciudad Dormida". Il a vu au fil de nos cinq années de coexistence, tout le soin que j'en prenais, il connaît déjà son kilométrage incroyable (25.000 km), il ne reste plus qu'à s'entendre sur le prix. Il n'y a pas d'Argus en Colombie, juste une revue, "Motor", qui est jointe le premier mercredi de chaque mois au quotidien "El Tiempo" et qui serait la publication la plus lue dans le pays. Je me demande pourquoi, si ce n'est parce que la valeur des véhicules d'occasion figure à la fin de ce fascicule, dédié pour l'essentiel à faire connaître les oeuvres de (San) Juan Pablo Montoya et à la relation de quelques essais de véhicules, inspirés par les marques, à la portée de un Colombien sur dix mille. Rien en tout cas qui ressemblerait, même de loin, à l'information des consommateurs.Le prix indiqué ne me convient pas du tout et Lunita et moi essayons de le monter aussi haut que possible, un exercice difficile, car il ne s'agit pas non plus de décourager notre unique acheteur, naturellement au courant des pillages des Farc, qui ont amené les propriétaires de véhicules 4 x 4 à les laisser au garage ou à se contenter de tourner en rond dans Pasto. Nous finissons par couper en deux la différence : 20 millions + 23 millions : 2 = 21.500.000, soit le prix que je l'ai acheté neuf. Malheureusement, ce ne sont pas les mêmes millions, mais les Colombiens sont en général satisfaits de ce mode de calcul, ils ont l'impression de n'avoir rien perdu. Ce n'est pas mon cas, car, comme je dois désormais compter en dollars (au cours officiel), je ne vais toucher que 9.500 $, le 44 % de mon investissement initial. Restent les formalités de transfert, qui sont simples en apparence. Les choses se compliquent dans mon cas, parce que le véhicule est immatriculé à Chia, Cundimarca. Il n'est pas obligatoire en Colombie de changer l'immatriculation du véhicule quand on change de département. Il suffit de payer l'impôt annuel dans le département d'origine. Par un snobisme qui ne m'est pas coutumier, je trouvais élégant d'avoir un véhicule avec les plaques de ce faubourg chic du nord de Bogotá. Un problème imprévu surgit alors : au moment de la vente, l'ancien propriétaire doit présenter le double des formulaires de paiement, dûment timbrés par la banque. Mon ignorance d'étranger m'a amené à transporter dans mon portefeuille ce document que la police ne demande jamais. Puis à le jeter, chaque année, parce que je le trouvais encombrant et parce que je pensais, doux naïf, que la transaction était informatisée. Heureusement, je n'avais pas encore éliminé celui de 2001. Conséquence de ma stupidité et de la probable indélicatesse du Service de la circulation du Cundinamarca, il me faut repayer l'impôt de 97, plus l'amende, plus cinq ans d'intérêts de retard. A partir de 98, ce service ne "perd" plus les formulaires, mais il faut acquitter un émolument de recherche manuelle de ceux-ci dans les archives. Avec les impôts et autres taxes, un million de pesos partent en fumée. Cela n'augmente pas mon amour pour l'administration colombienne, mais je me souviens à cette occasion de la plaisanterie de l'ex-président López Michelsen : "Il ne faut pas confondre le Cundinamarca avec le Dinamarca (le Danemark)!" Cela m'amuse d'autant moins que nous sommes bloqués pendant quinze jours à Pasto, en attendant que quelqu'un de la famille - pas un neveu, cette fois - suive le déroulement des opérations confiés à un "tramitador" (intermédiaire), personnage souvent indispensable pour sortir des imbroglios bureaucratiques et dont les modestes émoluments me paraissent amplement justifiés. Déménager, une gageure ?Nous mettons à profit le temps disponible pour réaliser le premier des deux autres objectifs : préparer le déménagement que nous avons avancé d'un bon mois et fixé au 9 mai. Les difficultés pour l'atteindre s'accumulent. D'abord, Clemencia, propriétaire de l'appartement que nous louons, prétend faire respecter l'échéance du contrat, soit le 14 janvier 2003. Elle n'exige rien moins pour nous laisser partir que nous nous engagions à payer les six mois manquants, alors que cela fait un mois que nous l'avons informée de notre intention, et cela, trois mois avant notre départ. Cette modalité n'est pas spécifiée dans les clauses du contrat, mais laisse à toute personne de bonne foi le temps de trouver un nouveau locataire, sans le moindre problème. Cependant Clemencia n'est pas de bonne foi et son comportement est visiblement inspiré par le désir de profiter de notre condition de riches étrangers. Nous sommes à tel point dégoûtés par sa réaction que nous ne prenons même pas la peine de lui répondre. Ensuite, le déménagement hors de Colombie - je ne parle pas des diplomates ou de cadres expatriés qui arrivent à, et quittent, Bogotá, mais de citoyens ordinaires de province -, semble être une figure inconnue des transporteurs. Il apparaît que les nombreux Colombiens qui quittent le pays vendent leurs biens ou les confient à des proches, même s'ils ne se rendent que dans l'Equateur voisin. Il faut préciser que comme les transporteurs équatoriens craignent la concurrence de leurs collègues colombiens, beaucoup plus entreprenants, les marchandises qui viennent de Colombie sont déchargées à la frontière et rechargées sur un camion équatorien. Transbordement identique dans l'autre sens. Nos affaires devront également subir ce traitement. A partir des pages jaunes, Lunita lance une campagne téléphonique, qui s'arrête vite. Seules deux entreprises sont prêtes à donner suite à notre vœu. Toutefois, la première s'avère incapable de nous fournir un devis, et le patron de la seconde, dûment convoqué à une visite sur place, ne se présentera jamais. Nous nous tournons alors vers Oscar, notre ami commerçant et suisse, qui nous indique une piste : le frère du directeur de sa succursale d'Ipiales est transporteur international. Comme ses recommandations ont toujours été excellentes - cf., par exemple, les truites fumées du Chalet Guamez qui sont un des sommets de la gastronomie locale -, nous suivons celle-ci avec enthousiasme. Nous convoquons Patricio, le déménageur, à neuf heures à un rendez-vous à notre appartement, auquel il arrivera à quinze heures - une version extrême de l'heure colombienne - et en nous demandant 15.000 pesos pour le taxi. Malgré ou à cause de son retard, il est chaleureux, il se présente comme notre ami et nous promet monts et merveilles. Il nous recommande d'emballer les meubles dans des sacs de sucre pour les protéger. Comme nous avons mentionné la finca, il se propose de nous aider à la vendre. Le prix qu'il nous avait indiqué au téléphone - 500.000 pesos - passe d'un coup à 800.000, bien qu'un camion de 3.5 tonnes lui paraisse suffisant. Il s'engage à obtenir l'autorisation de la mairie de Pasto et à faire toutes les démarches auprès des douanes équatoriennes avec les factures que nous lui remettrons. Il se chargera de tout. Nous lui versons la moitié de la somme demandée, mais, malgré toutes les sonnettes d'alarme qui ont retenti, nous ne rédigeons pas un contrat écrit, et n'envisageons même pas de chercher une alternative, tant la recommandation d'Oscar nous paraît solide. Mal nous en a pris, comme nous le verrons plus loin. Nous envoyons immédiatement Eduardo se procurer des sacs de sucre et des cartons. Il revient avec dix sacs, mais aucun carton. Il s'avère que ce produit est très difficile à trouver. On ne peut pas les acheter neufs, d'une part parce qu'il n'y a pas de déménageurs dignes de ce nom qui pourraient nous les fournir, et d'autre part, parce que le principal transporteur du pays, Servientrega, ne vend pas ses cartons, il les réserve aux utilisateurs de ses services. J'ai peine à comprendre pourquoi il est également difficile de les trouver d'occasion, d'autant plus que, contrairement à ce qui se passe en Europe, il faut les payer, comme les sacs de sucre. Je fais l'hypothèse que les commerçants les vendent ou les donnent aux récupérateurs, qui sont fort bien organisés en corporation à Pasto. Nous arrivons tout juste à récolter les quatre-cinq cartons que nous utilisons quotidiennement. Je découvre l'intérêt des sacs de sucre qui sont en papier fort comme les sacs de ciment. Cependant, contrairement à ces derniers, ils sont propres, car ils contiennent vingt-cinq sachets en plastique d'un kg de sucre en poudre. Il suffit de les secouer soigneusement pour pouvoir les utiliser tels quels ou les ouvrir. Encore une désillusionLa raison profonde qui nous amène à vendre notre studio, le plus sûrement à perte, est que nous ne ne voyons pas de remède à court terme à la dégradation notable de la vie quotidienne à Pasto et dans le département, ni de possibilité de changement dans le comportement de la majorité des occupants de l'immeuble La Gloria. Rien ne nous dit en effet que l'assemblée des copropriétaires ne va pas remettre en question en notre absence une nouvelle fois la répartition des charges. Autant que ce problème ne soit pas le nôtre ! Nous avons suffisamment de famille à Pasto qui puisse nous accueillir les quelques jours que nous y passerons chaque mois comme visiteurs. L'annonce que nous passons dans le "Diario del Sur" ne donne pas grand-chose, ce qui nous fait douter de l'opportunité de mettre en vente le studio, malgré son prix attrayant. Bien que les Farc ne séquestrent pas encore les appartements - elles se contentent des fincas -, les gens n'ont peut-être pas envie d'investir dans l'immobilier, dans le contexte de crise économique et d'incertitude politique qui est celui de la Colombie. Nous en sommes là dans nos réflexions quand une nièce de Lunita nous appelle. Elle a une candidate à nous proposer. Les deux femmes arrivent peu après et s'enferment avec Lunita pendant une bonne heure dans le studio. Quand elles en ressortent, l'affaire est faite, je n'arrive pas à le croire et me refuse de faire des plans sur la comète. L'intéressée est une quadragénaire, célibataire, chaleureuse et sympathique. Elle est toute émue par ce qui lui arrive. Le prix qui nous convient est aussi le montant du prêt immobilier que lui accorde son employeur. Nous lui laisserons les meubles que nous n'emporterons pas. Tout le monde s'embrasse en partant, et l'heureuse acheteuse emporte les papiers qu'elle devra présenter au notaire pour rédiger le compromis de vente. Le lendemain à sept heures du matin, elle téléphone pour nous dire qu'elle se désiste, car, quand elle a annoncé à sa mère qu'elle allait acheter ce studio, celle-ci a éclaté en sanglots. Après sa mort, où mettra-t-elle un neveu handicapé qui vit dans leur maison ? Ce qu'il lui faut, c'est un appartement de deux chambres, comment peut-elle réagir de manière aussi égoïste ? La chance est décidément contre nous et nous nous présentons en urgence dans une agence immobilière pour mettre en vente l'appart en laissant à la sœur de Lunita une procuration et des instructions pour qu'elle puisse mener l'affaire à bien (c'est chose faite depuis le jour de publication de cette chronique !). La dernière semaineLe vendredi soir, a lieu un concert de la "Banda Departamental" de Nariño, renforcée par les bandas des villes et villages du Département. Au total cinq cents musiciens. Une banda est un orchestre de cuivres dont le répertoire n'est pas militaire, l'équivalent des harmonies municipales de France et de Suisse. C'est le moment de sortir de l'amoncellement de cartons et de meubles emballés et ficelés dans les sacs de sucre dans lequel nous vivons depuis plusieurs jours et profiter d'un événement culturel de première grandeur. La Banda Departemental joue tous les dimanches à onze heures dans l'enceinte du bâtiment de la Gouvernance, mais comme nous n'étions pas là le dimanche, nous n'avons jamais eu l'occasion d'aller l'écouter. Nous devons d'autant moins manquer celle qui se présente aujourd'hui que la Banda, quoique centenaire, a failli être victime de la campagne de baisse drastique des dépenses du Département, entraînée par la décision du gouvernement central de rééquilibrer les budgets régionaux, qui, au Nariño comme dans beaucoup d'autres des trente-deux départements de Colombie, étaient honteusement pillés par des gouverneurs corrompus qui n'ont jamais été poursuivis, et encore moins condamnés, pour leurs malversations et dont certains sont réapparus comme sénateurs ou représentants lors des dernières élections. Malgré une bonne heure de retard, quand nous arrivons sur la place principale de Pasto - le Parque Nariño -, peu remplie, l'hymne national vient juste de retentir. Je me dis : "Chouette, nous arrivons au bon moment". Hélas, je n'avais pas compris que le concert fournissait l'occasion de lancer une grande campagne "Nariño = Zero analfabeta". Bien que je ne voie pas le rapport entre la musique et l'alphabétisation, il me faudra écouter patiemment pendant trois quarts d'heure les discours du maire, du gouverneur, et de plusieurs autres orateurs. Le son est faible, et personne dans la foule qui est proche de nous n'écoute, mais elle applaudit quand c'est fini. Rapidement, un des deux écrans qui sont de chaque côté de l'immense tribune s'obscurcit. Sans rien entendre, ni voir, je commence à mourir de froid, car, bien qu'il ne pleuve pas, l'air nocturne est frisquet. Dès que retentit le premier morceau, j'oublie instantanément ma morosité et je n'en crois pas mes oreilles : le niveau d'exécution est extraordinaire. Morceau après morceau, le départ est impeccable malgré le nombre élevé de musiciens et leur jeunesse, les différentes couleurs instrumentales ressortent avec netteté, le rythme est emballant et la dernière note est aussi précise que la première. En fait, ma seule déception vient de ce que tous les morceaux interprétés appartiennent au répertoire anglo-saxon, au moins pendant le temps que nous restons. Ecoutant à la radio la fin de la retransmission du concert, je constaterai que le dernier morceau était "La Guaneña", le chant des pastosiens, qui fait référence à leur résistance héroïque contre l'armée républicaine de Bolívar. Quand même ! (Une traduction libre de "guaneña" est vivandière, quoique celle-ci soit en général non combattante, contrairement à la guaneña et aux nombreuses femmes de Pasto qui se sont battues et sont tombées dans les rangs royalistes :)
Guay que si, guay que no, la guaneña me engaño (bis)
Por el pueblo, con el pueblo, la guaneña al frente va (bis)
Encore deux coups durs... et c'est fini !Rien ne me sera épargné, au cours de cet ultime séjour à Pasto, en tant qu'habitant. Le mardi avant notre départ, comme souvent tôt le matin, j'essaie d'entrer sur internet. Rien, Windows ne se charge pas. Je recommence plusieurs fois, mais j'obtiens toujours le même résultat, négatif. Je constate à cette occasion que la disquette de démarrage a malencontreusement disparu. J'emmène mon portatif chez "el Turco", nom générique ici pour les Moyen-orientaux, qu'il s'agisse de libanais chrétiens ou d'arabes musulmans. Le verdict du technicien est implacable : le disque est mort et le service technique ne peut m'offrir que le choix entre un disque de quatre - trop petit - ou vingt mégas - trop grand -. Heureusement, j'ai sauvé peu avant mes fichiers personnels et un certain nombre de programmes chargés sur internet. Je ne suis pas très satisfait de cette médiocre performance de la marque à laquelle j'ai fait confiance depuis dix-sept ans maintenant - mon prochain portatif ne sera pas un Compaq -, et j'anticipe une période noire pour la communication : sans ordinateur, sans téléphone, sans internet. Le jeudi est le grand jour. Dans l'attente de l'arrivée de Patricio, le déménageur, nous fermons les derniers cartons. Il finit par se présenter vers neuf heures et commence à faire charger le camion. Au bout d'un moment, Eduardo vient nous avertir que celui-ci n'était pas vide à son arrivée et il devient évident que la totalité de nos affaires n'y entrera pas. Malgré son embarras et ses excuses, nous ne sommes pas très contents et le lui faisons savoir. Qu'il se débrouille pour trouver un autre camion ! Il nous implore de lui donner encore 50.000 pesos que je lui remets à contre-cœur. Nous partons en taxi pour le pont de Rumichaca, qui marque la frontière entre les deux pays, où nous affrétons un taxi équatorien qui nous mènera jusqu'à San Antonio. Patricio n'arrivera que le lendemain après-midi, invoquant la défaillance du transporteur équatorien qu'il avait engagé. Blanca et Antonio, nos voisins, font le principal du travail de déchargement et, au fur et à mesure qu'apparaissent nos meubles, je suis envahi par un sentiment de stupéfaction mêlée à la colère : l'armoire en pin est maillée comme si elle était tombée du camion lors du transfert, le pied de la table de la salle à manger est cassé et le dessus est rempli de traces blanches, les pieds des chaises sont pleins de coups qui ont écaillé le vernis, mon fauteuil à bascule est en cinq morceaux, la table de l'ordinateur est rayée et tout est recouvert d'une épaisse couche de poussière grasse. Seuls le frigo et la machine à laver ont échappé au massacre et ne présentent que quelques bosses et rayures. Miraculeusement, les cartons sont intacts et il n'en manque aucun. Quand Patricio nous annonce qu'en outre, il n'a pas effectué les démarches administratives ni au départ de Pasto, ni au passage de la douane équatorienne, j'éclate et je l'informe que je ne paierai pas un cent des 85 $ qu'il me réclame et qui lui ont servi à acheter le douanier équatorien. Malgré ses jérémiades, nous en resterons là. C'est cette piteuse prestation qui met le point final à mes relations permanentes avec la laide endormie. Ciao, ciao, Pasto, je ne serai pas ton Prince Charmant, celui qui te réveillera enfin ! 1 septembre 2002 Retour à la chronique précédente |