Nouvelles du Petit Paradis en Colombie
La vie quotidienne dans le sud des Andes colombiennes
ChroniqueCafé et cabuya,
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LE CAFÉCaféiculteurs d'occasionLorsque nous avons acheté la finca, j'ai éprouvé la plus grande curiosité pour cette partie impénétrable et mystérieuse qu'était la plantation de café, qui occupe les deux tiers de notre terrain. Comme la plupart des consommateurs européens, je n'avais qu'une idée extrêmement vague de l'aspect que pourrait avoir un caféier. J'imagine que bon nombre d'entre eux ne se douteraient même pas que la poudre de café qu'ils mettent dans le filtre de leur machine ou dans leur tasse vient de grains torréfiés et moulus, si la publicité ne se chargeait pas de le leur rappeler. C'est avec une certaine prudence que j'ai pénétré dans la masse de feuillage vert foncé et brillant des caféiers dont les branches entremêlées rendaient ma progression difficile, en m'attendant à chaque instant à me trouver nez à nez avec des créatures peu accueillantes ou même hostiles. En fait, elles se limitent à une espèce de moucherons minuscules qui laissent un point rouge sur la peau après vous avoir piqué : beaucoup moins désagréables que les moustiques. Un bon nombre de bananiers, de plantains et d'arbres inconnus émergeaient du fouillis végétal. Je trébuchais sur des restes de plantes décomposés et visqueux. A certains endroits, les arbustes étaient si denses que la seule manière d'avancer sans se griffer le visage et les bras consistait à marcher plié en deux, sous la voûte végétale, en faisant l'inventaire de tous les détritus qui l'encombraient, entre autres choses les couches-culottes des petits-enfants de Lunita que la jeune paysanne qui leur servait provisoirement de nurse avait trouvé plus simple d'expédier dans la caféteraie - un néologisme, je ne peux pas gober "caféière" -, un endroit où personne - sauf moi - n'aurait l'idée d'aller les chercher. Ce premier contact m'avait laissé une impression mitigée, à la fois fasciné par ce nouveau décor et repoussé par l'état de décomposition et de désordre dans lequel il se trouvait. Je me suis rapidement rendu compte que le côté impénétrable et mystérieux qui m'avait séduit au début était le résultat d'un long abandon de la part des propriétaires précédents. Un jardin extraordinaireIl m'a fallu attendre près de dix mois avant de redonner "figure humaine" à cet espace, et encore autant pour trouver du plaisir à y développer une activité productive. Avec l'aide de Rafael et de travailleurs occasionnels peu empressés et peu scrupuleux, nous avons commencé par rabattre le quart des arbustes, en laissant un bout de tronc d'environ 15 cm afin de favoriser une repousse, puis nous avons coupé le reste à environ 1,20 m de hauteur et nous avons ôté les débris de bananiers et de plantains, dans le but de faciliter le passage pour l'entretien, la récolte et la fertilisation des caféiers, indispensable pour obtenir des fruits plus gros et plus abondants. Les journaliers qui travaillent pour nous manifestent une répugnance marquée à mettre en tas et à hacher menu les tronçons de bananiers et de plantains à coups de machette. Je n'ai jamais pu obtenir autre chose qu'une partition bâclée en trois morceaux à moitié tranchés. La seule explication que j'ai trouvée à ce comportement bizarre est qu'ils pensent que la sève de bananier, très abondante et prompte à éclabousser le travailleur, est urticante. Je l'ai jamais constaté moi-même, mais il est vrai qu'elle laisse des tâches brunes et indélébiles sur les vêtements. De là à déduire qu'elle a le même effet sur la peau, il suffit d'une pincée de faux raisonnement, fréquent ici et souvent employé pour justifier l'inutilité de tâches que l'on a pas envie de faire. L'enlèvement des mauvaises herbes en fait partie et s'est révélé être une opération compliquée. En effet, il est impossible d'obtenir que ces mêmes travailleurs secouent énergiquement les herbes qu'ils raclent avec la palita afin de les débarrasser de la terre qui entoure leurs racines et d'éviter qu'elles ne repoussent dans les jours qui suivent. Les tas irréguliers qu'ils laissent derrière eux sont aussi inesthétiques que désagréables à franchir. La seule concession que nous ayons fini par obtenir est qu'ils les rassemblent autour des troncs des caféiers. Mais comment faire comprendre à un péon de Santa Rosa qu'à nos yeux, la caféteraie est une partie de notre jardin et qu'elle doit être traitée de la même manière : avec soin et goût. Patience et longueur de temps font la culture du caféCe sont ces déboires sans solution qui m'ont m'amené petit à petit à m'investir dans la culture du café, malgré le caractère fastidieux et répétitif de la majorité des travaux. A côté de la lutte perdue d'avance contre les habitudes de travail locales, j'ai constaté une forme d'intelligence végétale qui vient aussi contrecarrer mes efforts d'organisation. Tant que le couvert végétal protégeait le sol des rayons du soleil, il n'y avait quasiment pas de mauvaises herbes. Du moment où, à cause du rabattage et de l'élagage des caféiers, la lumière pénètre largement, et qu'en outre, nous répandons du fumier que les poules viennent gratter avec entrain et répandent à la ronde, elles poussent comme ... des mauvaises herbes et envahiraient toute la plantation si par bonheur Doña Romelia ne les ramassait pas pour nourrir les cuyes. D'autre part, pour les mêmes raisons, les branches des caféiers se mettent à pousser et à tomber comme une chevelure, si bien que les fruits au lieu de se trouver en hauteur, comme avant mes interventions, se propulsent jusqu'au sol et obligent le ramasseur occasionnel que je suis, comme les professionnels du reste, à s'accroupir pour les récolter. Mais laissons de côté ces considérations misérabilistes pour suivre le cycle du café. Il commence vers octobre-novembre, avec la reprise de la saison des pluies, d'une manière fastueuse : les caféiers au feuillage vert foncé se couvrent alors de fleurs blanches parfois si abondantes qu'elles évoquent la neige, mais une neige subtilement odorante. Cette floraison est fugitive, comme celle des roses qui ne durent qu'un matin, si bien que quand j'ai voulu la photographier, elle avait déjà pris fin. Dans le mois qui précède, on aura ôté les mauvaises herbes et répandu généreusement de l'engrais de façon à ce que celui-ci pénètre progressivement dans le sol grâce à la pluie et accompagne la croissance des fruits - appelés aussi cerises -, qui sont composés d'une pulpe qui entoure normalement deux grains dont l'enveloppe dure contient une amande, à la manière de la noix qui a une écale verte, une coque et une amande. Les choses ne sont cependant pas si simples, car, comme la plus grande partie des plantes à fruits sous les tropiques, on peut trouver en même temps sur un caféier donné des fleurs, des fruits verts et des fruits mûrs, dans le plus parfait désordre, chaque individu suivant son propre rythme. La conséquence est qu'il y a des temps de récolte principaux qui commencent en avril et en octobre, mais qu'on trouve quasi en permanence des fruits noirs, c'est-à-dire pourris ou abîmés par une des nombreuses maladies dont le café est victime, et des fruits rouges foncés ou jaunes foncés, c'est-à-dire mûrs que le caféiculteur consciencieux que je suis, ramasse, obéissant ainsi à la consigne de la Fédération Nationale des Producteurs de Café : "sur vos caféiers, que des fruits verts, toute l'année". Je ne sais pas si la Fédération se rend compte des effets de ses conseils sur la vie des caféiculteurs consciencieux qui doivent sans arrêt faire le tour de leur plantation pour repérer des fruits malicieux qui se camouflent sous le feuillage. Et nous n'avons que mille plants dont le quart ne sont pas en production. Une autre particularité des caféiers que je n'ai pas encore mentionnée est leur velléité insistante à faire pousser des rejets verticaux du pied, du tronc ou du sommet. Il faut sans cesse les arracher afin que les arbustes ne montent pas jusqu'à trois ou quatre mètres de haut et qu'une échelle soit nécessaire pour effectuer la récolte. Chez certains de nos voisins négligents, les tiges grêles des caféiers et leurs ramures sèches évoquent plus une plante désertique que tropicale, mais la nombreuse main-d'oeuvre familiale disponible supplée à cette carence d'entretien. Récolte et traitementEn temps de récolte principale, nous avons commencé par embaucher des saisonniers pour le ramassage, mais comme d'habitude, nous n'avons pas été satisfaits du résultat : si on les paie à la journée, les choses traînent ; si on les paie au sac, il y a autant de feuilles et de fruits verts que de fruits mûrs. Par contre, le système du partage nous convient mieux : les ramasseurs, qui sont des personnes connues, investissent le travail et nous le café, le produit de la récolte étant divisé en deux. Les travailleurs sont motivés pour aller vite, mais sans tricher, ce qui nuirait à leur propre intérêt. La caféteraie est alors remplie du bruit des fruits qui tombent dans les "cocos" en plastique, des récipients spéciaux qui se fixent à la taille et facilitent le ramassage, et des conversations interminables qui font passer le temps : mais de quoi peuvent-ils bien parler pendant huit heures ? Une fois ramassés, les fruits doivent être dépulpés. Hors des périodes de grande récolte, c'est Lunita qui le fait à la main, ce qui nous permet d'obtenir un café grand cru, particulièrement doux et parfumé, que nous torréfions dans un tambour, emprunté à un voisin, sur un feu de bois et que nous moulons au fur et à mesure avec un petit moulin acheté en France, car bien que nous soyons dans la patrie du café, il n'est jamais vendu en grains dans les supermarchés, mais toujours moulu. Quand c'est en grande quantité, c'est Rafael qui actionne une machine à dépulper manuelle, composée d'un entonnoir dans lequel on met les fruits entiers, d'un tambour rotatif en cuivre perforé qui les écrase, les pulpes tombant d'un côté et les grains de l'autre. L'opération se fait chez notre voisin Rodolfo qui a installé un "beneficiadero", une construction qui permet de rationaliser les différentes opérations de dépulpage, de lavage, de séchage et de stockage du café. La première fois que nous avons mené cette séquence de dépulpage, Rafael tournant la manivelle, "mi persona", ma personne comme l'on dit ici, versant les fruits, et Lunita les arrosant avec de l'eau. Rafael, désireux sans doute de nous impressionner favorablement, a tourné si vite la manivelle que la machine est tombée dans le bassin, profond d'un mètre et demi, l'entraînant à sa suite. Malgré la gravité de la situation, j'ai été pris d'un fou rire inextinguible, et chaque fois que je repense à cette scène, le fou-rire revient. Heureusement, l'incident n'a eu aucune séquelle : la machine a été un peu cabossée, ainsi que l'amour-propre de Rafael. Une fois dépulpés, il faut laisser les grains humides fermenter pendant une nuit, ou plus en fonction de la température ambiante, de manière à les débarrasser d'une enveloppe mucilagineuse, qui ne partirait pas sans cela au lavage et qui nuirait au séchage, à l'aspect et à la saveur. L'opération suivante est donc le lavage à grande eau dans un récipient ou un bassin, également assuré par Rafael, qui vise d'abord à éliminer les grains noirs ou vides, afin de ne garder que ceux qui contiennent une amande, et à débarrasser ces derniers des restes de l'enveloppe et des débris de feuilles et de pulpes. Suit le séchage : nous étalons les grains en plein soleil sur de grands morceaux de feuille plastique. De temps en temps, nous les remuons à l'aide d'un râteau en bois et, comme la machine à dépulper de Rodolfo n'est pas très performante ou pas bien réglée, il faut trier à la main tous les grains noirs et les déchets, avec lesquels nos voisins font un café qui serait buvable s'il n'était pas clair comme du jus de chaussettes et bien trop sucré. Si le temps est incertain comme il l'est généralement en avril et en octobre, le séchage est une phase assez pénible : à la moindre averse, il faut se précipiter dehors et rassembler les quatre coins de tous les plastiques pour les mettre à l'abri et faire l'opération inverse quand le soleil réapparaît. A cette période, Santa Rosa change complètement d'aspect : tout le long des chemins et de la rue principale, le café sèche sur les bâches qui envahissent parfois la chaussée à tel point que l'on ne peut pas éviter de passer dessus avec la jeep, sans que personne ne s'en offusque, car les chiens et les petits enfants batifolent aussi sur les grains de café ou se couchent dessus. La poussière, le pipi, les gaz d'échappement des véhicules, heureusement rares, viennent parfumer les grains, au point que cela permet aux "nez " européens de détecter l'environnement dans lequel ils ont été séchés. Le meilleur momentUne fois sec, on a le choix entre vendre le café tout de suite pour se procurer de l'argent frais ou le stocker pour profiter d'une éventuelle hausse des prix. La plupart des paysans choisissent la première option afin de rembourser leurs dettes ou effectuer des investissements qui ont attendu jusque-là. Comme la Fédération délègue des acheteurs dans tous les villages caféicoles, il n'est pas indispensable d'emmener notre café à Ciudad Dormida. Bien que le prix y soit un peu plus élevé, on perd moins de temps à le vendre sur place : Rafael charge les sacs dans la jeep et nous les descendons jusqu'à la maison où est installée une grande balance à plateau. L'acheteur vérifie que le café est suffisamment sec et que l'amande présente la couleur gris clair requise. Sinon, il faut le remporter et recommencer la corvée de séchage. Certains paysans s'improvisent négociants et achètent le café lavé à un prix légèrement inférieur, mais en se chargeant du séchage, ce qui nous paraît être une bonne affaire. En cette période, il y a une atmosphère spéciale à Santa Rosa : malgré leur intense fatigue, les gens sont plus joyeux et plus dynamiques que d'habitude. Les fins de semaine, les discothèques sont pleines à craquer, les travailleurs dépensent sans compter et se soûlent copieusement. Ils savent qu'ils se referont dès le lundi suivant, sortis à grand peine d'une formidable gueule de bois. Café et pouvoirLa région de Santa Rosa n'a pas la longue tradition de planteurs de café qui caractérise les départements du Viejo Caldas, Quindío, Antioquia et Valle del Cauca, où l'on trouve de magnifiques "fincas cafeteras", datant parfois du XIXe siècle, qui accueillent du reste des hôtes payants. Le Parc National du Café, situé vers Armenia mérite le détour. Rien de tel à Santa Rosa où domine la toute petite propriété caféicole. Mais, bien que la production du département ne représente qu'environ 2,5 % de la production nationale, la Fédération Nationale des Producteurs de Café dispose d'une délégation départementale qui gère un réseau de Comités locaux dans toutes les communes où l'on cultive le café. Malgré que la baisse du prix du café et la concurrence internationale ait beaucoup diminué le pouvoir économique de la Fédération - au point que sa banque a enregistré des pertes importantes -, celle-ci continue à jouer un rôle déterminant pour les producteurs. Elle leur apporte un appui technique grâce à son réseau de conseillers, achète leur récolte, garantit le prix interne du produit, le stocke lorsqu'il y a surproduction, accorde des prêts pour l'amélioration des conditions de vie des caféiculteurs ou de l'outil de production, subventionne la construction d'écoles, d'aqueducs ou l'amélioration des chemins vicinaux. Elle dispose d'une influence qui lui permet d'intervenir dans la vie locale, en particulier en matière électorale. Un candidat soutenu par la Fédération a toutes les chances d´être élu maire ou conseiller municipal. A l'époque où le café était le principal produit d'exportation de la Colombie, elle était même en mesure d'influencer les orientations du gouvernement national. Pour ne citer qu'un seul exemple, son intervention a été décisive dans l'éradication du phénomène du banditisme dans la zone traditionnelle de production qui est son fief. Ces considérations nous ont emmenés bien loin de Santa Rosa. Retournons-y avec une autre plante, qui évoque un passé ancien : LA CABUYAUne plante emblématiqueLa seconde culture typique de Santa Rosa, et de nombreux autres "corregimientos" du département - qui fournit les 4/5e de la récolte sur le plan national - est la fibre de l'agave, appelée ici "fique", "maguey", "penca", ou "cabuya", qui est le mot qui me plaît le plus à cause de sa sonorité : ka-bou-ya. J'en suis tombé amoureux à mon premier voyage dans cette région et un de mes seul regrets à propos du Petit Paradis est que nous n'ayons que cinq exemplaires de ce végétal magnifique, dont deux sont particulièrement majestueux. Pas question donc que nous soyons cultivateurs de fique, qui, de toute manière est une production en perte de vitesse, dont le processus de traitement est encore plus lourd pour le paysan que celui du café et dont le prix de vente est dramatiquement bas. La cabuya est une plante ancestrale cultivée depuis la nuit des temps par les Indiens. Elle leur fournissait la matière première pour les vêtements, les espadrilles, les sacs, les cordages, les hamacs et l'amarrage des éléments de construction, les clous étant inconnus de cette civilisation. La macération des feuilles permettait aussi d'obtenir des agents lavants, des cataplasmes, de l'anti-insectes, et... de l'alcool, naturellement. C'est dire son utilité, bien qu'aujourd'hui elle ne serve plus guère qu'à la fabrication des sacs de café ou de pommes de terre. Tous les chemins vicinaux sont bordés par ces grands cactus dont les feuilles droites sont pointées vers le ciel. Ils servent aussi pour le tracé des limites, aussi efficaces, et combien plus harmonieux, que les clôtures en fil de fer barbelé. Enfin, ils sont cultivés en champs dont le motif géométrique constitue une variation intéressante aux lignes trop droites des caféteraies. La combinaison des pointillés gris-vert des cabuyas, des lignes vert foncé des caféiers et de la masse vert-clair de la canne à sucre sur des pentes vertigineuses dessine un des plus beaux paysages agricoles que l'on puisse imaginer. Comme le dit si bien un slogan touristique, à propos de notre département, "où le vert est de toutes les couleurs". La cabuya pousse entre 1300 et 1900 m, dans un climat semi-tropical, sur tous les terrains, même les plus pentus et résiste à la sécheresse. Bien pourvues en engrais, les plantes atteignent plusieurs mètres de hauteur et 2 à 3 m d'envergure. Leurs feuilles sont rigides et se dressent sur une tige qui s'allonge au fil des ans et leur donne une forme hiératique que je trouve fascinante. Lorsque les cabuyas arrivent au terme de leur existence, une fleur pousse dont la tige atteint plusieurs mètres de haut. Celle-ci, légère et résistante, peut servir à toutes sortes d'usages, en particulier d'étai pour les bananiers et les plantains. De petites cabuyas poussent sur le tronc de la mère, qui meurt alors. Ce végétal est si intimement intégré au paysage qu'il est difficile de croire que celui-ci puisse être différent. Et pourtant, ses jours sont sans doute comptés à cause de la concurrence de la jute et du sisal importés ou des fibres plastiques, mais aussi parce que les nouvelles générations n'accepteront pas encore longtemps de se soumettre au travail répétitif et extrêmement mal payé que la transformation de la plante exige. Enfin, le milieu écologiste est hostile à la cabuya du fait qu'elle stérilise les terres où elle pousse et que son traitement constitue une cause importante de la pollution des eaux. Dans ces circonstances, les gouvernements départemental et national ont portés leurs efforts vers des actions d'éradication et de substitution, tenant peu compte des aspirations locales. Le processus de production de la fibrePour que la plante continue à pousser, et cela pendant environ une vingtaine d'années, il faut couper régulièrement les feuilles les plus basses, environ deux fois par an. A la période de la récolte, la tige, grosse comme un tronc d'arbre, porte une couronne de cicatrices blanches qui contraste agréablement avec le gris-vert des feuilles et qui constitue la preuve d'une culture rationnelle. Plus les feuilles sont longues et plus les fibres le seront aussi, ce qui augmente leur valeur et leur utilité. Une fois coupées, il faut ôter les deux rangs d'épines qui les bordent et dont la piqûre est particulièrement douloureuse, du fait de leur forme recourbée qui les rend difficile à extraire de la peau. C'est un travail de spécialiste qui se paie à la pièce : en deux rapides coups de couteau, aiguisé comme une lame de rasoir, la feuille est débarrassée de ses épines. Vient alors le passage dans une machine que 2 hommes portent à proximité de la plantation et qui est mue par un moteur à essence épouvantablement bruyant, du fait de son âge canonique ou de l'absence d'échappement. Dès 6 heures du matin en période de récolte, les hurlements des machines retentissent partout et couvrent le chant des coqs. Avant la mécanisation, l'extraction des fibres se faisait à la main, l'ouvrier pliait la feuille en deux et la plaçait à cheval sur une planche devant lui. Il raclait l'enveloppe végétale des fibres sur la première moitié, puis retournait la feuille pour racler la deuxième moitié. L'arrivée de la machine à défibrer constitue un réel progrès, puisqu'il ne faut qu'à peine 10 secondes pour extraire les fibres qui ont une couleur vert vif caractéristique, avec le même mouvement de double passage qu'à la main. Il faut alors laver longuement les fibres dans un bassin. Les paysans qui n'en disposent pas, les lavent dans un ruisseau, en les transportant à dos de cheval, ce qui procure une autre image magnifique. Malheureusement, cette opération libère un acide qui tue les batraciens et les poissons. Il suffirait de subventionner la construction de bassins de lavage et de décantation individuels ou collectifs, pour éviter que le produit actif se déverse directement dans les cours d'eau et les pollue, mais les idées simples paraissent souvent trop simplistes ici pour qu'on les applique. Il reste à faire sécher les fibres au soleil, en tresses, jusqu'à ce qu'elles prennent la couleur blanche souhaitée, si bien qu'elles ressemblent à des chevelures de filles nordiques ou albinos éparpillées sur l'herbe. Encore fraîches, elles répandent une odeur de fermentation fade et douceâtre typique, apparentée à celle du café au même stade. A la saison des pluies, le séchage constitue un exploit, comme pour le café : avant chaque averse ou orage, il faut rassembler les fibres en tas et les recouvrir d'une bâche, puis surveiller les apparitions du soleil pour les étendre à nouveau. A intervalles réguliers, il est en outre nécessaire de les retourner en les secouant. Une fois sèches, il est possible de les vendre telles quelles, à un prix ne couvrant qu'à peine un coût de production pourtant bien bas, car les producteurs de fique n'investissent plus rien dans le renouvellement et la fertilisation des plantations. Comme rares sont ceux qui sont capables d'assurer la totalité du processus - en particulier l'enlèvement des épines et l'extraction des fibres -, la plupart des cultivateurs doivent payer des coupeurs et l'utilisation de la machine. Une seule compagnie assure près de 50 % des achats de fibre qui se déroulent par campagne de quelques semaines. L'ouverture d'une campagne déclenche une fièvre fibrale chez tous nos voisins et les rend peu disponibles. Les artisans, eux, achètent toute l'année, mais en quantité moins importante, bien que cela représente quand même 1/3 des achats sur le département. Une autre opération consiste à filer les écheveaux et produire des boules, comme on filait la laine autrefois. Cela se fait près de la maison, au bord du chemin : le premier bout du fil est coincé dans une sorte de rouet rudimentaire fabriqué avec une roue de bicyclette. La fileuse file l'écheveau en reculant, alors que son aide, souvent un enfant ou une vieille personne, tourne la roue de façon à tordre la fibre et lui donner la résistance nécessaire pour que le fil ne se rompe pas. Comme la distance parcourue peut aller jusqu'à 100 m, une série de bâtons fourchus retiennent le fil et évitent qu'il tombe par terre. Parfois, il est plus commode de traverser le chemin : si le fil est assez haut, le véhicule passe dessous, sinon la fileuse le laisse tomber sur le sol, et l'on roule par-dessus. L'avantage de ce type d'activité est qu'elle peut se faire en famille, sans quitter son domicile. Les hommes aussi y participent lorsqu'ils n'ont rien de mieux à faire. Quand la fileuse est payée par un patron qui lui fournit la matière première, elle doit produire 60 boules pour un salaire d'1 à 1 ½ dollar. Une fileuse habile effectue le travail en 3-4 heures. Malgré cette rémunération dérisoire, ce genre de travail est recherché, car il n'y a pas d'autre possibilité de gagner de l'argent sur place, à part le ramassage du café, plus saisonnier. Avec le fil, il est possible de fabriquer des sacs, - de pommes de terre, de carottes ou d'autres légumes transportés en vrac - sur des métiers à tisser rudimentaires ou encore tordre plusieurs fils pour faire des cordages à usage rural, toujours aussi peu rémunérateurs. Curieusement, les ménagères n'étendent pas leur lessive sur les cordes qu'elles fabriquent, mais les étalent sur les feuilles des cabuyas : les taches de couleur des vêtements tranchent sur le gris-vert des cactus qui se transforment en une sorte d'arbre de Noël créole. Problèmes de commercialisationPendant longtemps, cette activité était relativement rentable, d'une part parce qu'elle utilisait une main d'oeuvre familiale disponible et d'autre part parce que le fique n'avait que peu de concurrence. Avec l'industrialisation de l'agriculture et l'arrivée des engrais chimiques, l'utilisation du plastique pour la fabrication de sacs a été le premier coup porté aux fibres naturelles. Bien que cela n'ait pas touché son débouché le plus important, celui des sacs de café - cette denrée ne supportant apparemment pas le plastique -, cela lui en a fermé d'autres, du fait d'un prix de revient bien moins élevé. En ce qui concerne le café, la fabrication des sacs a été industrialisée dans les années 40 avec la production des fameux sacs de 70 kgs à 3 bandes de couleur qui sont le symbole du café colombien, ce qui a exercé une forte pression à la baisse sur le marché des sacs artisanaux. L'utilisation du plastique pour la fabrication de cordages à la fois très bon marché et plus solides a porté un coup à l'un des autres débouchés importants de la fibre d'agave. De nouvelles méthodes de transport en vrac de produits comme le blé, le soja, le riz et même le café, ont également fait baisser significativement la demande. Et dernier élément, l'ouverture brutale du marché intérieur à partir de 1990 a permis l'entrée de fibre de jute et de sisal venue d'Inde et d'Extrême-Orient à un prix bien inférieur à celui de la cabuya. A chaque changement important dans les conditions de commercialisation de la fibre, une crise se déclenchait qui amenait les producteurs de cabuya à protester dans les rues de Ciudad Dormida, à barrer la Panamericana, sans grand succès, car les mesures gouvernementales ont toujours visé à favoriser une diversification et non à trouver de nouveaux débouchés. Les plans de modernisation annoncés par le gouvernement sont le plus souvent restés lettre morte et de nombreux producteurs sont sortis du marché. Le futur de la cabuyaCette convergence d'éléments défavorables aurait dû conduire à une éradication rapide des plantations de cabuya et à l'arrêt de son utilisation, puisque les produits de substitution sont facilement disponibles et moins chers. Si tel n'a pas été le cas, c'est d'abord parce que les producteurs familiaux pour lesquels la cabuya est une culture d'appoint, ont accepté une baisse importante de leurs revenus, possible du fait que, comme je l'ai déjà remarqué, la culture de la fibre ne génère pratiquement aucun coût de production et que la main d'oeuvre familiale est gratuite. D'autre part, toute la chaîne du processus est parfaitement maîtrisée par des ruraux, peu aptes culturellement à accepter les changements et pas du tout formés pour le faire. Dans ces conditions, idéales du point de vue des acheteurs, l'élasticité du prix vers le bas est presque illimitée. On peut aussi penser que, au moins sur le plan régional, certains de ces acheteurs présentent les mêmes traits culturels et restent fidèles à un produit traditionnel, qui, en outre, est parfois mieux adapté à l'usage que ses substituts, comme la corde pour attacher les animaux de fermes ou la fibre brute pour la fabrication de matelas. Mais ce qui permet d'avoir un certain optimisme après cette longue période de décadence est l'apparition de nouvelles utilisations comme, par exemple, la fabrication de détergents ou de désinfectants biologiques avec le jus, qui n'est pourtant pas encore arrivée au stade industriel. Par contre, la cabuya en rouleaux qui permet de prévenir l'érosion ou de faciliter la repousse de la couverture végétale sur les tranchées des gazoducs et des oléoducs est déjà sur le marché. Enfin, le développement, encore lent et mal assuré, d'un artisanat à plus forte valeur ajoutée produisant des objets pour la maison, des tapis ou des vêtements pourrait redynamiser la commercialisation du fique. Jusqu'à présent, les associations de producteurs - comme les autorités chargées de les aider - avaient manqué de dynamisme et d'esprit d'entreprise, en quoi ils étaient le reflet de leurs adhérents, nostalgiques d'un passé irrémédiablement révolu. De nouveaux acteurs, comme les "Artesanías de Colombia", qui disposent d'un Laboratoire de design à Ciudad Dormida, ont compris que ce segment de marché est déterminant pour garantir à terme la survivance de cette matière première, symbole de toute une région et d'une tradition millénaire. La fibre de cabuya pourrait donc bien conquérir de nouveaux clients aussi bien à l'intérieur de la Colombie, que dans les pays européens où les produits artisanaux de qualité et abordables sont très recherchés. Inutile de préciser que cette éventualité nous réjouit énormément. Octobre 1999
Voir également le reportage photos "Le cycle de la cabuya".(Suite : Novembre, le mois des reines)Retour à la chronique précédente |