Nouvelles du Petit Paradis en Colombie
La vie quotidienne dans le sud des Andes colombiennes
ChroniqueComment j'ai appris à manger,
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Pour commencer : un plat gastronomiqueJe l'ai découvert au cours de mon premier séjour dans le département dont Ciudad Dormida est la capitale. Comme on offre la fondue ou la raclette à un ami étranger pour lui faire connaître un des fleurons de la culture culinaire helvétique, on l'emmène ici manger un plat de cuy, qui est le porte-drapeau de la cuisine du sud de la Colombie. Cette coutume anodine n'est pas sans poser quelques problèmes, même avec les autres Colombiens qui ont tendance à identifier le cuy avec le rat - des villes ou des champs - que l'on mange seulement dans les périodes de famine extrême ou les sièges, comme dernier recours avant la mort par inanition. C'est encore pire avec les Européens dans la mesure où ceux-ci ont élevé des cobayes dans leur enfance comme animaux de compagnie, et considèrent donc les gens d'ici à l'égal des Chinois qui, comme chacun sait, sont des barbares qui mangent avec délices les chats et les chiens en sauce. En dépit de ces réactions exagérées, les indigènes continuent à faire de la consommation du cuy une sorte de rite d'initiation auquel je me suis volontiers prêté, n'ayant jamais eu d'autre animal de compagnie dans mon enfance qu'un chat de gouttière noir et blanc nommé de manière peu appropriée Mickey, que je tourmentais sournoisement en lui giclant des écorces d'orange dans le nez pour le faire éternuer. Pauvre bête, il y a longtemps qu'il est arrivé au paradis des chats ! L'endroit de mon initiation est un restaurant typique, dont j'ai oublié le nom, au lieu-dit El Charco, la flaque. A l'entrée du restaurant sont exposés les cuyes dans tous leurs états : fraîchement tués avec leur peau, pelés comme l'on dit ici et baignant dans l'eau, trempant dans une marinade faite de sel, de cumin, d'ail et d'oignons, et enfin rôtissant sur un gril circulaire où six d'entre eux sont embrochés et arrosés régulièrement avec la marinade jusqu'à ce leur peau forme une croûte bien dure. Comme il est tard, nous sommes presque les seuls clients. On nous installe dans une pièce sombre, froide - nous sommes à 3000 m d'altitude - et noircie, où pend une ampoule de 25 watts, sur des bancs et une table de bois usés par le service. Nous buvons la boisson traditionnelle qui accompagne le cuy, le "refajo", mélange de bière et de Colombiana, une boisson gazeuse populaire ici, et en passe d'être détrônée par le symbole de la civilisation, le Coca-Cola. Rien moins qu'un panaché donc, en attendant que les petites bêtes arrivent. En fait, sur l'assiette, elles me paraissent énormes, avec une montagne de pommes de terre bouillies et une odeur de cumin tout à fait caractéristique. Je prends mon courage à deux mains, c'est le cas de le dire, puisque le rite veut que le cuy soit dévoré à mains nues comme les sangliers chez les Gaulois. Je déchiquète les pattes courtes qui sont bien grillées, arrache la tête que je passe à Lunita qui en raffole, tente, ne perdant pas mes bonnes habitudes, de séparer la graisse de la chair, et mâche consciencieusement le cuir épais qui résiste sous la dent. On me signale qu'il faut aussi manger les pommes de terre, ce qui constituerait une terrible infraction à ma règle diététique n° 1 qui veut que l'on ne mélange pas les protéines animales avec les hydrates de carbone. Exercice difficile à pratiquer dans une région où les seuls légumes, que l'on mange en général tous ensemble, pardonnez-moi du peu, sont les pommes de terre, le riz, le manioc et le plantain. Un rite n'a pas à être une partie de plaisir. L'obscurité ambiante facilitant les transgressions, je camoufle la peau sous les patates et me régale avec la chair qui est fondante et parfumée. Malgré une certaine mauvaise volonté qui m'est pardonnée par mes hôtes, un tas d'os scrupuleusement nettoyés témoignent que j'ai franchi avec succès le cap de l'initiation. Ensuite : un rêve d'enfance, suivi d'une longue digression sur la recherche documentaireLes rêves d'enfance nous poursuivent toute la vie et c'est à cause de l'un d'eux, que j'ai passé du rôle de consommateur de cuyes à celui d'éleveur. Bien entendu, ce rêve n'est pas mien, mais celui de Lunita. En bon mari, j'ai accepté avec une forte dose de réticence la tâche de le réaliser, prévoyant, selon le principe que j'ai découvert tout seul, que, dans ce genre d'entreprise, le pire est toujours susceptible d'arriver. Néanmoins, un rêve d'enfance est un rêve d'enfance, et il ne faut pas trop attendre pour le réaliser sous peine de le voir se transformer en regret éternel ou en motif de divorce. Selon un autre principe qui a gouverné également toute mon existence, j'ai commencé par chercher de la documentation sur ces sympathiques animaux. Comme l'expérience aurait dû me l'apprendre, ce n'était pas la meilleure façon de procéder. En effet, lors de mon premier voyage à Ciudad Dormida, j'avais vainement cherché un livre sur l'histoire de la Colombie dans toutes les librairies-papeteries de la ville. Cet échec m'avait plongé dans une colère noire : si le degré de patriotisme et de chauvinisme était un indicateur fiable de la culture historique d'un peuple, j'aurais dû trouver 10 manuels d'histoire différents sur ce pays. J'en conclus provisoirement que l'amour de la patrie suffit, point n'est besoin de ne rien savoir sur son histoire, ce qui explique peut-être que les Colombiens soient condamnés à revivre sans cesse les mêmes tragédies, car un peuple sans mémoire... J'ai fini par trouver l'ouvrage à Bogotá, à la librairie OMA, que je me permets de recommander, faisant une entorse au caractère non commercial de cette page, car j'y ai toujours trouvé ce que j'y cherchais, à une exception près cependant, dont je parlerai plus bas. OMA vend également un excellent café d'exportation, que l'on peut aussi consommer dans le tea-room adjacent à la librairie, avec de délicieuses pâtisseries. Par la suite, j'ai découvert une seconde librairie, Lerner, qui a une remarquable section sur les livres colombiens, que je recommande également : de confortables sofas permettent de feuilleter les ouvrages qui vous intéressent aussi longtemps que cela vous chante. Le sous-sol est plein de livres d'inégale valeur, mais avec un rabais de 20 %, ce qui n'est pas à négliger vu le prix élevé des livres ici. Juste après avoir acheté la finca, et étant devenu de ce fait cultivateur de café, j'avais une seconde fois tenté de trouver dans tout Ciudad Dormida, ne serait-ce qu'une brochure, une feuille volante sur la caféiculture et avais dû abandonner provisoirement, pensant que je trouverai l'ouvrage convoité à Bogotá. Il faut quand même rappeler que le café a été fort longtemps la principale exportation de la Colombie - ce n'est que récemment que le pétrole l'a supplanté - et que ce pays est le deuxième exportateur mondial derrière le Brésil. Aussi quel ne fut pas mon étonnement quand, ayant appelé la Fédération des cultivateurs de café, on nous informa poliment que seules des brochures sur les cultures de substitution étaient disponibles, comme par exemple le maïs, les petits pois ou les haricots verts, une singulière exhibition de stupidité institutionnelle. Je finis par dénicher la traduction d'un livre français, très technique et vieux de plus de 30 ans, publié au Costa-Rica, que j'ai lu dans l'avion du retour. Ceci aurait dû suffire pour m'inciter à trouver une démarche alternative, mais on ne change pas un principe qui avait toujours gagné jusqu'à mon arrivée sous les tropiques : maçonnerie, peinture, électricité, charpente, jusqu'aux cheminées ouvertes, j'ai tout appris par les livres, sans parler de l'érotisme ou d'autres disciplines plus intellectuelles. Une nouvelle tournée dans les libraires-papeteries de Ciudad Dormida, n'ayant bien entendu rien donné, j'étais dans un état proche du désespoir, la colère m'ayant depuis longtemps abandonné, vu le risque de pas sortir de cet état, quand nous découvrîmes dans les services du gouverneur un petite brochure sur la diversification de l'agave qui consacrait quelques pages à l'élevage du cuy. Peu après, un neveu de Lunita, - que deviendrions-nous sans les nombreux neveux et nièces de Lunita ? - nous prêta un almanach vieux de plus de 10 ans qui contenait également quelques conseils sur le même sujet. C'était bien peu de choses et apportait plus de questions que de réponses. Il a bien fallu m'en contenter. Une visite à un couple d'un hameau voisin, Ignacio et Irma, qui ont monté un élevage avec l'aide de la Fondation Sociale nous permet de concrétiser un peu les quelques indications écrites en ma possession. A voir les cuyes qui sautent d'un compartiment à l'autre pour se livrer impunément aux joies de l'inceste, j'en déduis par exemple qu'il est nécessaire de surélever les parois latérales. Dans les familles paysannes, les cuyes vivent sur le sol en terre battue de la cuisine et se réfugient dans les abris qui leur sont ménagés sous un meuble ou un fourneau quand un visiteur importun arrive. Inutile de dire que dans ces conditions les filles couchent avec leur père, les petites-fils avec leur grand-mère, ce qui n'est pas bon pour la race qui dégénère. Mais j'anticipe. Enfin : de la théorie à la pratiqueLunita ne pouvant pas attendre une minute de plus, nous allons, en compagnie de nos nouveaux amis, à une petite ville située à une demi-heure de voiture sur un chemin solitaire traversant un paysage magnifique acheter quatre femelles pour commencer notre élevage. Leur pelage est doux et de couleurs variées : miel, blanc, gris clair, gris souris, café, brun rouge qui se combinent d'innombrables manières, taches, raies qui permettent de les identifier. Accoutumé au transport des chats dans une voiture, je vois avec inquiétude la vendeuse les attraper par le cou sous le fourneau et les jeter dans un de ces sacs en plastique qui contiennent les engrais et qui ont mille usages à la campagne. Je crains fort de les retrouver étouffées par la chaleur qui règne dans la voiture. Mais non, quand nous les délivrons chez nos amis où elles vont prendre pension pendant quelques semaines, elles sont en pleine forme et inspectent minutieusement leur nouvel environnement aérien. Quand, après un bon mois, tout a été prêt pour les accueillir, nous disons à Doña Irma : "la semaine prochaine, nous emmenons les filles", et ses deux vraies petites filles qui surprennent cette conversation regardent leur mère avec inquiétude, pensant que ce sont elles que nous allons embarquer. Mais j'anticipe de nouveau. En effet, il faut d'abord défricher un bout de terrain pour planter des touffes d'herbe spéciale pour cuyes qui sont des graminées géantes aux tiges épaisses, qui contiennent beaucoup de protéines et d'eau, les cuyes ne buvant normalement rien. Ignacio nous ayant dit qu'elles pousseraient en 15 jours, nous attendons avec impatience cette croissance miraculeuse. En fait, ce n'est qu'au bout de six mois de soins attentifs et d'arrosages répétés pour qu'elles survivent aux effets du Niño - qui s'abat alors sur le département -, que nous pouvons enfin les utiliser. Dans l'intervalle, il nous faudra trouver d'autres sources de ravitaillement. Cet incident me permet de découvrir une différence fondamentale entre la manière dont les paysans vivent et décomptent le temps dans cette région sans véritable alternance climatique et celle d'un ressortissant de l'Helvétie où les hivers sont rudes, et, dit-on, les gens ont avalé une montre. Le vent et l'humidité ne convenant pas aux cuyes, il faut leur construire un véritable abri, qui soit à la fois ensoleillé et aéré. Nous choisissons des matériaux rustiques fournis par les voisins, à l'exception des plaques d'éternit pour la toiture et d'un grillage spécial pour l'élevage technicisé des cuyes. Ce barbarisme signifie simplement que l'on ne les élève pas dans la cuisine. Après avoir planté 4 troncs de gaïac aux quatre coins de la cabane, joints par des gros bambous en guise de charpente, nous clouons les mêmes bambous, mais fendus pour constituer les parois, en laissant un jour vers le haut du côté du midi, obturé par un grillage fin, puis nous plaçons les plaques d'éternit et coulons une petite dalle de ciment afin d'évacuer l'urine produite par les cuyes. Pour faire les compartiments, mot qui évoque un wagon de chemin de fer, mais qui me paraît plus adéquat que cage, nous utilisons la caña brava - je n'ai pas trouvé la traduction de ce mot, littéralement le bon roseau -, qui, une fois débarrassé de ses pailles et tronçonné, est très décoratif et résiste aux dents acérées des cuyes. Le plancher est un grillage rigide assez gros pour laisser passer leurs abondantes déjections, mais assez petit pour retenir les gros débris d'herbe, ce qui permet d'utiliser les premières comme engrais. Puis je découpe quelques tronçons de gros bambous qui, coupés en deux d'un coup de machette, font des mangeoires idéales pour mettre les granulés du complément alimentaire et le sel. Enfin, nous installons un fil de fer au plafond pour pouvoir suspendre les brassées d'herbe spéciale qui constituent la nourriture principale des cuyes, sous lesquelles ils adorent se cacher. L'ennui, c'est qu'une fois l'herbe mangée, plus d'échappatoire, le compartiment est bien une cage où l'animal est complètement à la merci de l'homme. De l'économie du cuyLa cohabitation des cuyes avec l'être humain remonte à plusieurs millénaires, puisqu'ils ont vraisemblablement été domestiqués en même temps que les autres quadrupèdes exploités par l'homme. C'est une source de protéines animales non négligeable, malgré leur taille réduite, grâce à leur taux de reproduction rapide : tous les 68 jours, la femelle met bas et, dans les deux heures qui suivent, elle a un cycle de fertilité dont le mâle profite cyniquement. A raison de cinq portées de 1 à 6 petits par an, qui sont matures vers 3 -3 1/2 mois, ce sont quelques 40 kg de viande fraîche que nous pouvons espérer produire avec nos quatre femelles auxquelles nous avons adjoint un gros mâle, qui se livre à son office avec un enthousiasme exagéré dans la mesure où il se jette sur n'importe quelle femelle qui se trouve dans son rayon d'action, qu'elle soit fertile ou non. Ce genre de calculs à la Perrette est évidemment démenti par les aléas inhérents à l'élevage : après six mois de succès ininterrompu, marqués par plus de 30 naissances, nos cuyes se mettent à mourir subitement, sans que nous puissions comprendre pourquoi. Aucune des hypothèses ou solutions fournies par nos voisins ou nos proches n'arrête l'hécatombe : personne n'ayant le mauvais œil n'est entré dans la cabane ; une hygiène plus rigoureuse n'y change rien, pas plus que de sécher l'herbe ; l'isolement des animaux atteints n'empêche pas les autres de mourir. Il ne s'agit pas d'une épidémie qui décime parfois les élevages, mais d'une frappe au hasard qui touche aussi bien les petits que les grands, les mâles que les femelles, les jeunes que les vieux. Notre reproducteur commençant à fondre, nous le sacrifions incontinent, pour ne pas devoir l'enterrer comme les autres, mais en profiter encore une ultime fois en le mangeant. Nous finissons par découvrir la véritable cause de ces morts subites : du fait de la sécheresse qui rend l'herbe peu appétissante, nous avons complété le régime par des plantains verts dont nous disposons en abondance et que les cuyes mangent avec délice. Ceci affecte le système digestif délicat de ceux qui s'y livrent sans discernement et les entraînent vers une fin lamentable. Avec le retour des pluies, l'herbe redevient savoureuse et le problème disparaît. Bien que tous les paysans élèvent quelques cuyes dans leur cuisine pour la consommation personnelle, les élevages sont encore rares, malgré qu'ils puissent constituer une source de revenus intéressante, un cuy adulte prêt à manger valant entre 7 et 8.000 pesos. Si l'on admet un coût de production hors main d'oeuvre de 20 %, en vendant une quinzaine de cuyes par mois ce qui est faisable sans investissements importants, on peut se procurer une somme d'environ 100.000 pesos qu'aucun autre produit, à part le café, ne pourrait leur apporter. A titre de comparaison, le salaire minimum urbain est actuellement de 260.000 pesos, ce qui est peu de chose pour vivre en ville, mais serait presque l'aisance à la campagne. Moeurs et coutumes des cuyesEn dehors de leur aspect économico-gastronomique, les cuyes offrent, au moins au début de leur fréquentation, un certain intérêt zoologique. J'ai déjà parlé de leur habitat - naturel dans la mesure où, à ma connaissance, il n'existe pas de cuyes à l'état sauvage - qui facilite beaucoup l'observation. La caractéristique qui saute aux yeux est leur pusillanimité : quand quelqu'un entre dans la cabane, même si c'est pour leur apporter de la nourriture, ils se précipitent sous un bouquet d'herbe ou, courent comme des dératés en piaulant et en s'entassant les uns sur les autres. Après ce moment d'intense excitation, si je reste immobile au bord de leur compartiment, ils se tiennent figés comme des statues de sel en me regardant fixement avec leurs gros yeux, comme pour prévoir mon prochain mouvement. Ils n'ont pas complètement tort de se méfier, car je leur propose parfois un petit concours de course qui consiste à tourner en rond à la manière des lévriers, tous dans le même sens. Il n'y a pas de gagnant, ni de récompense, ce qui explique peut-être pourquoi ils ont de la peine à comprendre ce que j'attends d'eux, malgré les tapotement que je leur prodigue sur leur confortable arrière-train et le concours dégénère en désordres et criaillements irritants. Ce sentiment d'irritation doit être largement répandu dans la population, car l'expression "corazón de cuy" désigne ici une personne lâche ou couarde. On dit que les cuyes peuvent même mourir de peur à l'occasion d'un coup de tonnerre proche, ou de l'explosion d'un pétard. Ce n'est qu'au bout de cinq bonnes minutes d'immobilité qu'ils se remettent à leur occupation principale, qui est de manger. Je me dit aussi, comme pour les excuser, que la peur panique qu'ils éprouvent, est une sorte de prémonition, résultat d'une longue, très longue et cruelle, très cruelle coexistence avec l'homme qui leur inflige une mort particulièrement horrible : on leur écrase le museau contre le sol jusqu'à ce qu'ils étouffent. Si les jeux sont décevants, le moment de la naissance des petits est toujours émouvant. La parturiente, qui traîne un énorme ventre triangulaire, sur les côtés duquel on peut distinguer deux boules saillantes que sont deux des foetus, pousse un petit cri de surprise qui ne ressemble à aucun autre et va fourrager dans son bas ventre d'où sort peu après le premier nouveau-né, emballé dans une poche transparente. Il reste immobile jusqu'au moment où la maman cuy enlève complètement l'enveloppe en la mangeant, et il pousse alors son premier cri, comme un nouveau-né humain. La mère lèche avec application, comme une chatte, le petit dont le poil est tout collé par les eaux et le sang. Elle mange ensuite le placenta, ce qui vraisemblablement déclenche une réaction hormonale qui la rend de nouveau attrayante aux yeux du mâle, lequel ne s'embarrasse pas des nourrissons pour la monter allègrement. Ce qui m'émerveille à chaque fois est l'incroyable préparation des petits cuyes à affronter les vicissitudes de l'existence. A peine nés, ils explorent le monde qui les entoure en vacillant sur des pattes de derrière trop grandes pour eux ; bousculés par des adultes qui, cependant, les respectent, ils se grattent le museau, ils bâillent, ils tentent de s'accrocher à la tétine de leur mère. Comme ils naissent avec leurs dents, dont deux grandes incisives qui leur donnent une ressemblance comique avec Bugs Bunny, ils ne tardent pas à imiter tous les individus qui les entourent et croquent le premier bout d'herbe qui est à leur portée. Quand ils sont en nombre, ils produisent en permanence un pépiement agréable, typique de leur âge. Pendant quelques jours encore, ils ne sont pas victimes de la peur panique qui afflige leurs aînés et se laissent attraper : une petite boule de fourrure toute douce, avec deux grands yeux noirs, qui se débat faiblement. Contrairement aux chats, ils ne mordent jamais la main qui les attrape. Les cuyes qui sont réunis dans un compartiment constituent une collectivité temporaire qui peut prendre plusieurs formes : père, mères et jeunes enfants ; jeunes femelles ou jeunes mâles. Dans ce monde organisé pour la reproduction, on ne laisse jamais deux mâles adultes en présence d'une ou plusieurs femelles, ce qui permet d'éviter tout combat pour la possession des femelles. Le mâle est un vrai pacha qui règne débonnairement sur ses femelles et les petits. Au bout de quatre à cinq semaines, les femelles se lassent d'allaiter leurs petits et, si ceux-ci insistent trop, un bon coup de dents sur le museau les rappelle à l'ordre. Un traitement semblable, mais moins drastique, est appliqué au distrait qui en viendrait à se tromper de mamelle. Mais si deux portées naissent en même temps, les mères ne semblent plus capables de distinguer les rejetons respectifs. Au moment de la naissance, les autres femelles contribuent au léchage du nouveau-né. Bien que les jeunes ne soient pas mûrs sexuellement avant 3 mois, il est préférable de séparer les sexes après six semaines. Cette communauté de compartiment est relativement stable et pacifique. Les cuyes communiquent fréquemment entre eux, et tant que la communication est de faible intensité, tout va bien. De temps en temps, un éclat surgit et la victime lance des "koui " indignés, elle s'enfuit dans un coin et en général l'agresseur laisse tomber. Il ne semble pas avoir d'individu dominant et les jeunes sont assez impertinents envers les adultes. A certains moments, le ton monte, d'abord dans un compartiment, puis dans l'ensemble de ceux-ci et les incidents se multiplient. C'est surtout le cas quand, après une mise à bas, la parturiente doit émettre des odeurs intéressantes qui déclenchent un comportement typique chez le mâle qui est en sa compagnie : il pousse un gloussement continu à la consonance agressive, il se trémousse de l'arrière-train, en reculant, il lance un gros jet de pisse, avant de se précipiter sur les femelles qui sont autour de lui. Celles qui ne sont pas en chaleur lui échappent comme elles peuvent en s'aplatissant contre le grillage, l'empêchant ainsi d'accéder au trésor convoité, mais il est parfois tellement excité qu'il éjacule prématurément. A leur tour, elles lui pissent dessus ou même lui donnent un coup de dent en matière d'avertissement. Il finit par se diriger vers celle qui est disponible et l'accueille de plus ou moins bonne grâce. La chose est vite réglée, bien qu'il y revienne à plusieurs reprises. Ces ébats font vibrer le grillage et communiquent aux autres compartiments une excitation sans issue pour les groupes des jeunes mâles et des jeunes femelles, comme dans les hôtels bon marché dont les parois trop minces laissent passer les bruits intimes des couples et tourmentent les solitaires qui se débrouillent comme ils peuvent. Il suffit d'introduire un nouveau venu dans le compartiment pour créer une effervescence extraordinaire comme si les relations relativement pacifiques qui préexistaient s'étaient magiquement effacées et que tout était remis en question. La manière de faire connaissance dans le monde cuy est assez semblable à celle des chiens : on se sent le derrière, mais aussi les oreilles et le museau. Donc tout le monde sent tout le monde comme pour détecter qui est le nouveau venu. Parfois, celui-ci est accepté sans autre formalité, parfois il est l'objet de persécutions en général peu durables, mais non dépourvues de violence : morsures aux oreilles, au museau ou à l'arrière-train, qui, faute de désinfection, produisent des abcès remplis de pus. Un jour où nous avions introduit une femelle dans le compartiment où une autre femelle avait vécu quelques semaines seule avec le mâle et ses petits, cette dernière s'est précipitée avec fureur sur la nouvelle venue, qu'elle connaissait pourtant, si bien qu'il a fallu ôter l'intruse en urgence, d'autant que le mâle était trop visiblement intéressé par la possibilité de s'offrir une diversion. Comme les cuyes semblent dépourvu de mémoire, sauf en ce concerne la nourriture, il suffit de les changer de compartiment pour remettre le compteur relationnel à zéro et éliminer ainsi les conflits. Tout le monde inspecte minutieusement les moindres recoins du nouveau compartiment et ses habitants. Pour autant qu'il y ait une botte d'herbe fraîche à grignoter, la nouvelle collectivité s'installe dans une longue routine. Malgré la stéréotypie des comportements, on peut distinguer quelques différences individuelles. C'est ainsi qu'une femelle brun rouge - nous avons évité de donner des prénoms à nos cuyes pour des raisons évidentes -, quand elle était grosse, nous réclamait des granulés en s'approchant du bord du compartiment et nous regardant avec insistance, tout en lançant des "koui koui" aigus, ce qui est un comportement tout à fait inaccoutumé chez ces animaux. Une jeune femelle couleur miel poussait avec le côté de son museau une petite mangeoire en bambou qui glissait sur le grillage comme un puck de hockey. Du fait que Lunita leur parle et peut-être aussi - après tout - que je joue avec eux, nos cuyes se sont beaucoup "humanisés" et sont devenus particulièrement exigeants. Dès qu'ils entendent un son qui vient de la maison, ou même que la lumière de la cuisine s'allume, une volée de "koui, koui" stridents se déclenche parce qu'ils estiment que le moment est venu de recevoir les granulés qu'ils adorent, ou de mettre fin au jeûne matinal. Ils sont aussi sensibles aux odeurs : un jour que je passais devant leur cabane en portant quelques carottes fraîchement arrachées, ils ont lancé une réclamation véhémente, car Lunita leur en donne comme complément quand l'herbe est rare. J'ai alors compris que les fanes aussi constituaient pour eux un met de choix. Le bruit des granulés qui tombent dans les mangeoires des copains du compartiment d'à côté produit le même effet. Ils ont également un goût prononcé pour les feuilles de maïs. Ils maintiennent la feuille à l'aide de leurs pattes de devant, qui sont beaucoup plus courtes que celles de derrière et ressemblent un peu à des mains, puis déchirent un brin avec les dents pour en extraire une longue lanière, qu'ils croquent avec application comme un spaghetti. Il arrive fréquemment qu'au bout de la lanière il y ait un autre cuy, mais en général les choses se passent bien : le premier qui tire d'un coup sec le bout qui reste a gagné. Un silence religieux préside au repas de feuilles de maïs qui n'est rompu que par le bruit des craquements de mastication. Comme les humains, les cuyes ont tendance à désirer ce que les autres ont : quand on leur distribue des bouts de carottes ou de chauchillas - un légume local qu'ils adorent -, ils se précipitent tous sur le même morceau, en dédaignant ceux qui sont à disposition à quelques centimètres de là. Mais qui est le plus cruel ?Dans un sens, il est heureux que les cuyes ne soient pas trop intelligents ou capables d'établir une relation avec nous, car il nous serait alors difficile de les manger. Si stupides qu'ils soient, il nous est impossible de les tuer de nos propres mains et nous confions aux petites-filles de Rafael ou à Doña Romelia - la voisine que nous avons embauchée pour s'occuper d'eux -, cette tâche ingrate. Des quatre fondatrices de notre élevage, une est toujours vivante, et continue à procréer. La quatrième était en réalité un mâle qui a fini depuis longtemps dans notre assiette, réalisant sa destinée ordinaire sous cette latitude. Mais après tout, les cochons d'Inde qui servent de mascottes à de juvéniles tourmenteurs meurent rarement de vieillesse, non ? Alors..., pourquoi ces yeux noirs de reproche ? Juillet - Août 1999 (Suite : Médias en Colombie :
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