Nouvelles du Petit Paradis en Colombie
La vie quotidienne dans le sud des Andes colombiennes
ChroniqueDéplacés par la violence...Cette traduction littérale de l'expression colombienne "desplazados por la violencia" décrit une des figures les plus terribles de la tragique situation du pays. Dans la période récente, les gros contingents de "déplacés par la violence" - autour d'un million, les statistiques sont imprécises - sont des paysans pauvres, obligés de quitter leur lieu de vie à cause du chassé-croisé sanglant entre guérilleros et paramilitaires, qui tentent par tous les moyens d'affirmer leur domination sur un territoire ou sur des voies de passage. Comme l'enseigne la non moins tragique histoire des conquêtes, la meilleure façon d'y parvenir est la version créole de la terre brûlée : les massacres aveugles ou les attaques de villages, dont le but est de contraindre la police nationale à déguerpir, afin d'éliminer toute résistance organisée. Malgré son titre, ce n'est pas le sort de ces populations malheureuses qui est l'objet de cette chronique, mais le nôtre. Voici dans quelles circonstances. |
Sombres prémissesMa dernière chronique, Retour d'Europe, se terminait de manière idyllique : "Comme le Petit Paradis porte bien son nom !". C'était le samedi. Le dimanche matin, Rafael, notre "intendant", vient nous raconter une anecdote du genre de celles qui lui plaisent particulièrement et dans laquelle il joue un certain rôle. Samedi après-midi, un motocycliste, visiblement éméché, tombe au moment où il passe devant sa maison et peine à se ramasser. Rafael l'aide à redresser la moto, et le type repart en zigzaguant. Sur la suite de l'histoire, il nous a fallu confronter plusieurs versions qui peuvent se résumer ainsi : au centre du village, la moto tombe en panne. Un jeune est sur le pas de sa maison et regarde le type, peut-être en se marrant. Le type lui demande ce qui ne va pas, le jeune lui répond : "Rien, j'vous regarde, c'est tout". Le type sort une arme de la poche de son blouson en cuir et tire deux balles sur le jeune sans l'atteindre. Le jeune rentre en courant dans la maison. Son père, alerté par le bruit, sort à son tour et demande au type ce qui se passe. L'autre brandissant toujours son revolver, le père rentre précipitamment dans la maison, ferme la porte et s'enroule dans une couverture. Le type, furieux, commence à tirer dans la porte, puis, faisant le tour de la maison, il tue le père depuis une fenêtre. L'après-midi de ce même dimanche, nous atteignons le rythme de visites qui plaît à Lunita, avide de nouvelles fraîches, ce qui m'incite à me réfugier dans mon nouveau cabinet de travail. L'événement de la veille suscite évidemment beaucoup de commentaires, mais nous n'y prêtons qu'une attention distraite, du fait qu'à plusieurs reprises, des meurtres ont eu lieu dans notre voisinage. On s'habitue à tout. Le lundi matin, autre apparition de Rafael, avec une nouvelle nettement plus inquiétante : la veille au soir, des paramilitaires auraient assassiné l'intendant de l'ex-gendre de Lunita, Salvador Estrada, chez lequel nous allons chaque automne acheter un cuy mâle (cf. Comment j'ai appris à manger, puis à élever les cuyes), afin de renouveler le stock de gènes de notre élevage. Vu le goût de Rafael, et de nos voisins et amis en général, pour la dramatisation et l'enjolivement des histoires de clocher, nous accueillons cette information avec scepticisme. Comme il nous faut retourner à Ciudad Dormida pour accomplir un certain nombre de démarches, nous n'en saurons pas plus pour le moment. A notre retour, notre premier objectif est de continuer la récolte de café, et de faire la liste des besoins des enfants de l'école de Santa Rosa, mais nous sommes rattrapés par les rumeurs de plus en plus alarmantes que nous apporte le lot de visites quotidiennes de Lunita. Et nous sommes horrifiés par ce qu'on nous raconte de la fin de Salvador Estrada, qui implique d'autres personnes de notre connaissance. Il apparaît que le premier meurtrier est un déserteur des Farc, le "commandant" Camilo, qui surgit de temps à autre dans le village sur sa moto. Après avoir tué le père du jeune homme, il est allé cuver sa cuite dans une maison abandonnée. Si quelqu'un a eu l'idée de profiter de l'occasion pour le réduire à l'impuissance et le livrer aux autorités, personne ne l'a mise à exécution. On peut comprendre cette réticence. Au cours de la nuit, pour un motif resté obscur, Salvador a récupéré la moto en panne et l'a garée chez nos premiers amis dans la région, Ignacio et Irma, qui nous avaient aidé, il y a quatre ans et demi, à monter notre élevage de cuyes. Le lendemain, dimanche, Salvador vient la réparer et l'emmène chez lui. Le soir du même jour, trois des prétendus paramilitaires qui patrouillent dans le village réquisitionnent la R4 du fils de l'ancien conseiller municipal et un quatrième, la moto du réparateur de télés, l'un et l'autre leur servant de chauffeurs. Ils se rendent au corregimiento voisin où habite Salvador et sa famille. Au passage, ils intiment à Ignacio et à Irma de quitter leur maison séance tenante, sous peine de mort. Arrivés devant la maison de Salvador, l'un d'eux va frapper à la porte et lui demande de sortir. Salvador est déjà couché, il le prie d'attendre qu'il se rhabille. Au bout de quelques minutes, il sort, à moitié endormi, et, malgré le revolver que le para brandit, il semble devenu muet, il ne répond rien à la question que celui-ci lui répète avec insistance : "Où est l'argent ? Qu'as-tu fait de l'argent ?". María Estela, la fille de Salvador, que nous connaissons bien également, sort en hurlant de la maison : "Ne tuez pas mon papa, ne le tuez pas !" et elle attrape les jambes du para, alors que celui-ci pousse son père vers la place du village. Il se débarrasse de la fille, fait agenouiller Salvador, et lui tire deux balles dans le dos. Il remonte dans la voiture, qui est garée à dix mètres, puis, quand il se rend compte que le blessé bouge encore, il fait arrêter la voiture et l'achève d'une balle dans la tête. Comme les gens commencent à sortir de leurs maisons, les paras tirent en l'air pour les faire rentrer. Il faut nous rendre à l'évidence, il ne s'agit plus d'une rixe du samedi soir qui tourne mal. Mais nous avons toujours de la peine à croire que nous avons vraiment affaire à des paramilitaires, même s'ils portent un uniforme et le signe AUC (Autodefensas Unidas de Colombia) sur l'épaule. Dans la situation anarchique de la Colombie, n'importe qui, et surtout les délinquants ordinaires, peuvent se procurer vêtements, armes et insignes et se faire passer, selon les besoins, pour des militaires, des policiers, des guérilleros ou des paramilitaires. Ce qui tendrait à confirmer notre soupçon est que nos prétendus paras - si toutefois ce sont les mêmes que les tueurs - se livrent à des extorsions : ils exigent, toujours sous peine de mort, 2 millions de pesos au père de l'infirmière du Centre de Santé, qui est propriétaire de deux bus escaleras et 150.000 pesos à Gerardo, le voisin de Rafael, qui tient une toute petite épicerie rurale. Or, les vrais paramilitaires ne s'amusent pas à extorquer des gens sans moyens, ils "proposent "leurs services à de riches éleveurs ou propriétaires terriens. Comme nous avons déjà vécu des épisodes semblables une ou deux fois par an (voir Une journée dans la vie de Mathieu L.), nous retournons à Ciudad Dormida pour faire des provisions pour douze jours, qui nous permettront de nous installer dans la routine de vie qui nous plaît tant, et acheter des chaussures pour les enfants de l'école. Nous avions tenu au courant de cette situation un neveu de Lunita, et celui-ci la rappelle pour lui dire qu'un de ses amis est le neveu du commandant de la police du département. Il lui a communiqué le numéro de son portable et il serait bon, selon lui, que nous portions à la connaissance de l'officiel les informations que nous détenons. Dans la chronique de notre "Retour d'Europe", j'ai omis de mentionner, que, lors de notre passage à Bogotá, Pedro, le fils de Lunita, qui pratique les arts de la divination à ses heures perdues, nous a tiré le tarot, les coquillages africains et les runes nordiques. Même si je n'accorde pas beaucoup de foi à ces exercices, j'ai quand même été troublé par le fait que les résultats des trois étaient convergents. Une menace grave pèserait sur nous et une carte du tarot m'est particulièrement restée en mémoire : un couple de vieillards, étroitement enlacés, avançaient avec peine sur un chemin, la nuit, pris dans une violente tempête de neige. S'il y a un moment où le sort fatal qui s'annonçait dans le tarot a frappé, c'est bien celui où nous avons décidé, sans trop réfléchir aux conséquences possibles, de rendre visite au colonel de la police. Pour Lunita, c'était faire preuve, au moins une fois, de civisme, ne pas - comme presque toujours ici - privilégier la stratégie permettant de s'en sortir individuellement sans penser au sort des autres. Pour moi, c'était moins noble : la curiosité de rencontrer un des acteurs du drame colombien, lequel a déjà quitté le département pour un poste d'attaché de police dans une grande ambassade, préalable indispensable à l'obtention de sa première étoile de général. Au téléphone, le colonel ne cache pas sa surprise : "Comment avez-vous obtenu mon numéro de portable ?" Notre habilitation lui paraissant suffisante, il nous fixe un rendez-vous dans l'heure qui suit. Quand nous nous présentons à la caserne, je suis étonné par l'absence de mesures de sécurité : pas de portique détecteur de métal, pas de fouille corporelle, pas de vérification de la consistance de notre demande, pas de dépôt de nos pièces d'identité comme cela se pratique souvent ici. La jolie sergente noire de l'accueil nous explique comment nous rendre dans le bureau de son chef. Celui-ci nous reçoit immédiatement. Sans uniforme, il a le look des officiers de la nouvelle génération : taille moyenne, cheveux courts, musclé mais pas maigre, air énergique, décision rapide, expression verbale sobre, le charme n'est pas à son répertoire. Il demande la carte d'identité de Lunita, note ses coordonnées et l'écoute présenter les éléments d'information évoqués plus haut, et, après quelques brèves questions, lui propose de présenter sa dénonciation à ses subordonnés. Il semble ne pas entendre la précision qu'elle lui apporte : "Je ne suis pas en mesure de présenter une dénonciation, puisque je ne suis pas directement impliquée par les faits, mais je souhaite que la police fasse quelque chose, car la population est terrorisée par ces individus". Il appelle deux de ses hommes. Ceux-ci ont été informés de l'assassinat de Salvador, mais ignorent tout du premier meurtre, et apparemment de la présence des "antisociaux", comme on dit ici, puisqu'ils ne se sont pas rendus à Santa Rosa. Le colonel nous informe qu'il va envoyer une commission sur place et nous en restons là. Entre temps, comme tous les enfants de Lunita ont été mis au courant des événements, une certaine pression commence à s'exercer sur nous : "La situation est extrêmement dangereuse, Mathieu est étranger, votre 4 x 4 est un objet très prisé des antisociaux, vous êtes totalement isolés, à la merci de délinquants qui vont vous vendre à la guérilla, etc." La presse locale n'est pas beaucoup plus rassurante : une vingtaine de familles auraient quitté le village (c'est faux), une commission de la Croix-Rouge est sur place (c'est vrai), le DAS a découvert un atelier de production, non pas de cocaïne, mais de produits chimiques nécessaires à sa fabrication dans une finca à quelques kilomètres de la nôtre (c'est vrai). Le matin suivant, Eduardo, le portier, nous annonce la visite de deux policiers de la SIJIN (la police secrète) à notre appartement. Sont-ce les mêmes que la veille ? Devenue tardivement prudente, Lunita descend voir ce qu'il en est. C'est une autre équipe, et une nouvelle fois, elle leur expose la situation. Devant leur insistance, elle leur donne le nom de Rafael comme contact, mais refuse, comme ils le demandent, de les loger chez nous. Elle les prie de ne pas la mentionner quand ils se présenteront aux habitants. Le jeudi, nous repartons pour le Petit Paradis, non sans avoir invité Eduardo, le portier de notre immeuble, et sa femme, à profiter de son dernier jour de vacances et venir passer le samedi à la campagne. Du paradis à l'enferLes nouvelles que nous donne un Rafael troublé et inquiet à notre arrivée nous font l'effet d'une bombe. Les flics de la SIJIN auraient parcouru le village en se présentant de la part de Doña Lunita. Les gens affirmeraient que c'est bien que les gringos envoient la police, mais il serait nettement préférable qu'ils envoient l'armée. Les amis de la guérilla auraient fait savoir ironiquement que ce ne sont pas deux policiers qu'il faudrait dépêcher, mais dix (sous-entendu : pour que ça vaille la peine de se déplacer). Tout cela au conditionnel, car nous nous méfions de la "malicia indigena" de Rafael. Les intendants de ces messieurs de Ciudad Dormida ont vite compris l'avantage qu'ils peuvent tirer de l'éloignement prolongé de leur patron, provoqué par la peur des passages des malfaiteurs de tous poils dans les environs de leur finca, et rien ne nous dit que Rafael n'est pas en train d'utiliser cette tactique. Cependant, au cours des deux jours qui suivent, les visiteurs habituels de Lunita confirment en grande partie les informations qu'il nous a fournies. Il est évident en tout cas que tout le monde est au courant que c'est nous qui avons fait venir la police. Or, il faut savoir que si, dans un pays civilisé, il est normal de dénoncer un crime ou un délit aux autorités ou de les informer de tout trouble à l'ordre public, dans la Colombie rurale où nous vivons, cela revient à se désigner soi-même comme "objectif militaire", euphémisme utilisé par les guérillas ou les paras pour "exécution sommaire", "liquidation", à la manière dont Salvador Estrada a quitté ce monde. Dans nos circonstances, il est probable que les uns ou les autres ne vont pas se mettre à notre recherche, comme cela se produit à l'égard de personnes connues - politiciens, syndicalistes ou journalistes - qui nuisent à leur cause, mais nous restons à la merci d'une rencontre fortuite. J'ai l'impression de vivre une aventure à la Harry Potter - je viens de lire trois des quatre volumes à la suite les uns des autres -, cerné par les forces du mal. Comme ce serait merveilleux de pouvoir les arrêter à la grille du Petit Paradis et de les faire disparaître avec ma baguette à coup de stupefy ! impedimenta ! reducto ! expelliarmus ! avada kedavra ! Mais les monstres qui tournent la nuit autour du Petit Paradis ne se laisseront pas expulser aussi facilement que les créatures maléfiques peuplant un livre pour pré-adolescents. Vu le niveau de mes connaissances de magie, la lutte serait vraiment trop inégale… Le vendredi soir, au cours d'une réunion, les voisins évoquent la présence des prétendus paramilitaires qui continuent à patrouiller dans le village en interrogeant les gens, indifférents en apparence à la venue de la police. Par stupidité ? Ou parce qu'une forme de connivence existe avec elle ? Ici, on ne peut jamais répondre à cette question de manière tranchée, tant les cas de confusion des rôles abondent entre les différentes variantes de la criminalité organisée - mafias, guérillas, paramilitaires, - et les corps chargés de les poursuivre en les infiltrant. L'angoisse de ces pauvres gens est contagieuse et, presque sans nous concerter, Lunita et moi décidons de revenir à Ciudad Dormida, le lendemain, profitant de la visite d'Eduardo. Notre sommeil est agité, et quand de grosses gouttes de pluie tombent sur les plaques en plastique de la cuisine en faisant un bruit inusité, Lunita est persuadée que quelqu'un essaie d'entrer dans la maison. Je ne peux la dissuader qu'en allant vérifier qu'il s'agit bien la pluie et pas d'intrus aux mauvaises intentions. Ces dernières heures au Petit Paradis sont pénibles, le temps ne passe pas, car nous n'avons plus rien à faire ou plus exactement, entreprendre une des nombreuses tâches quotidiennes habituelles n'a plus de sens, ne sachant pas quand - ni si - nous allons y revenir. Heureusement, la présence d'Eduardo et de sa femme, qui profitent pleinement de leur journée de détente, est une distraction, mais c'est avec soulagement que nous vidons le frigo de toutes ses victuailles et que nous repartons pour Ciudad Dormida, et plus encore quand nous y arrivons sans autre incident et que nous retrouvons la sécurité relative d'un immeuble en ville. Comme nous informons les parents et les amis de l'évolution de notre situation, leurs réactions sont unanimes : "Ne retournez pas au Petit Paradis, vous êtes dans le collimateur, laissez passer six mois ou une année, le temps que les choses se tassent. Même sans l'épisode de la police, vous étiez en danger". Nous recevons un mail, encore plus dissuasif, d'Esteban - autre fils de Lunita, qui parcourt toute la Colombie pour son travail - que nous vivons comme le coup de massue final. Ces exhortations à la prudence nous semblent raisonnables, n'ignorant pas qu'on nous appelle à Santa Rosa les "gringos" et que notre réputation d'être des gens richissimes est entretenue par la récente distribution de chaussures à une vingtaine d'élèves de l'école voisine. Rage, impuissance et désespoirIl est évidemment tentant de tout mettre sur le dos d'une police aussi incompétente qu'inexistante en zone rurale. Il y avait bien un poste à Santa Rosa, avec une étoile en ciment genre shérif où est inscrite la devise de ce corps : "Dios y Patria" (Dieu et Patrie). Il a été évacué quelques mois avant notre arrivée dans des circonstances que je n'ai pas pu éclaircir. Nous comprenons mieux du coup la passivité et le fatalisme de la population face à toutes les violations dont elle est victime. Réagir en citoyen vous expose à subir de sérieux inconvénients, allant jusqu'à devoir quitter en catastrophe votre lieu de vie et de travail ou être séquestré ou exécuté comme un chien. Le moins supportable est sans doute l'incertitude due au manque d'informations fiables sur la réalité des dangers que vous courrez. Sont-ils concrets ou le produit de la peur qui ne manque pas de surgir dans des circonstances telles que celles que j'ai décrites ? La seule façon de pouvoir répondre d'une manière définitive à cette question est de tenter le diable, quitte à vous en mordre les doigts quand le pire arrive. Dans une récente chronique de "El Tiempo", Alfredo Rangel remarquait que si l'armée colombienne a amélioré sa capacité à contenir les acteurs armés, la police, elle, n'est toujours pas à même d'accomplir sa mission de maintien de l'ordre. Son caractère national fait qu'elle est ressentie sur le plan local comme un corps étranger. Le refus obstiné de ses dirigeants de créer des polices municipales mieux intégrées à la population a pour conséquence que même les habitants des petites villes rurales ne se sentent pas solidaires de ceux qui sont en principe chargés de leur sécurité, envers lesquels ils n'éprouvent aucune confiance. Le nombre relativement faible de victimes civiles dans les attaques féroces menées par les Farc et par l'ELN avec les fameux cylindres de gaz transformés en bombes, contre les casernes de police, situées en général au centre des villages, s'explique par le fait que les habitants évacuent leurs maisons un peu avant l'attaque, avertis qu'ils sont par les agresseurs. Cela ne les protège pas contre la destruction de leurs foyers, mais leur sauve la vie. Aucun d'eux ne va avertir les policiers installés dans la localité, qui découvrent qu'ils sont l'objet d'une attaque, quand le premier cylindre explose. Mais la police n'est qu'un exécutant du gouvernement. Et notre rage pourrait aussi se diriger vers le président actuel qui a laissé se créer les conditions d'une détérioration historique du niveau de vie et de l'insécurité en milieu rural. Le désespoir n'est pas seulement le nôtre, c'est aussi celui de dizaines de milliers de jeunes gens qui n'ont pas d'autre recours que de filer la cabuya pour un dollar par jour, d'aller ramasser la feuille de coca dans le Cauca voisin pour cinq $, de s'engager dans les rangs des paramilitaires ou des guérillas - la paie est la même, environ 140 $ par mois - ou de se déguiser en membres de l'une ou l'autre de ces bandes pour dévaliser et terroriser leurs concitoyens. Impuissants et désespérés, oui, face à une situation sans solution, où le seul choix raisonnable est de fuir, avec le doute tenaillant que c'est peut-être une peur irraisonnée qui vous amène à abandonner tout ce que vous avez construit pendant cinq ans, pas seulement un environnement, une maison, mais un mode de vie et de relations aux autres, des amitiés, des liens et, par-dessus tout, l'offre concrète d'un espoir d'amélioration pour la communauté où nous vivions. Dans les jours qui suivent, je ne digère plus ce que je mange sans appétit, mon intestin est perturbé, je ne dors plus que quelques heures par nuit et attend le lever du jour en remâchant les circonstances de notre départ. Je tourne en rond dans notre appartement de Ciudad Dormida avec un sentiment de vide et d'inanité. Je n'ai plus envie de faire quoi que ce soit, et essaie de tuer le temps en regardant des films que nous louons à la boutique vidéo du coin de la rue. Une confirmationAu cours d'une visite de deux jours au Petit Paradis, au mois de janvier, après nous être assurés que les risques étaient acceptables, nous obtenons des informations sur la suite des événements, qui achèvent de nous convaincre de la justesse de notre décision.Au début du mois de décembre 2001, le Comité de la Junta de Acción Local organise un bingo, qui se déroule avec le même succès que d'habitude. Vers 23 heures, cinq individus masqués débarquent sans crier gare. L'un d'eux se dirige vers le trésorier et lui réclame 200.000 pesos sous la menace d'une machette. Le pauvre homme, que nous connaissons bien, hésite, tarde à s'exécuter, navré de devoir se séparer d'une partie de la recette de la soirée, obtenue au prix de tant d'efforts, et peut-être surpris qu'on ne lui réclame pas la totalité. Ce flottement est suffisamment long pour qu'un des spectateurs inertes de la scène, plus observateur que les autres, se rende compte que les chaussures de l'un des agresseurs lui sont bien connues et, sans réfléchir, il le montre du doigt en s'écriant : "Es el Armando de Doña Tulia!". Comme un seul homme, une dizaine de personnes se ruent sur l'individu et ses compagnons, l'une d'elle le désarme et lui donne un grand coup de machette sur l'épaule, tandis que ses complices, profitant du désordre, arrivent à s'échapper, non sans que l'identité de deux d'entre eux, les frères d'Armando, soit également découverte. Le blessé est transporté dans le premier bus escalera qui part à deux heures du matin pour Ciudad Dormida, et déposé à l'hôpital. Quelques jours après, il s'éclipse avant que la police n'intervienne, rejoignant probablement ses frères à Cali, où les délinquants en fuite trouvent un asile dans une banlieue populaire, chez un membre de la famille, qui n'est pas toujours au courant de la raison de ces visites intéressées. Ce fait divers va être repris par la Cadena Básica de RCN et donné en exemple à l'opinion nationale. Cela va effectivement dans le sens d'une campagne entreprise par les autorités et la police qui consiste à associer la population à la prise en charge de sa propre sécurité à travers la constitution de comités de vigilance dans les quartiers, l'installation d'alarmes communautaires qui, comme le tocsin d'autrefois, invitent les citoyens à se mobiliser contre les malfrats ou les catastrophes - incendies, inondations, etc. -. Les mouvements de résistance civile manifestés par les communautés indiennes du département du Cauca contre les attaques de la guérilla vont dans la même direction. J'éprouve un sentiment mitigé à l'égard de ces phénomènes civiques. Pour une part, il est vrai que l'attitude passive des Colombiens face aux innombrables manifestations de la violence est insupportable et tout ce qui peut contribuer à renforcer le tissu social est bon à prendre. Pour une autre part, quand le niveau de violence est ce qu'il est en Colombie, ne convient-il pas d'abord de renforcer les effectifs de la police - qui sont largement en-dessous des normes existant dans des pays où le niveau de violence est beaucoup plus bas -, avant d'exposer les citoyens à des risques qui ne leur appartiennent pas au premier chef ? On peut soupçonner les promoteurs de ce genre de campagnes d'être plus à la recherche d'économies que du renforcement de la cohésion de la population. Le deuxième épisode a lieu quinze jours plus tard, toujours à l'école de Santa Rosa, lors de la fête de Noël qui réunit tous les élèves et leur famille, et au cours de laquelle on élit aussi la reine de l'école. Les parents et Ursulina, la directrice, avaient beaucoup insisté pour que nous y fassions, comme chaque année, une apparition. Vers 20 h 30, un des garçons qui est à l'extérieur de la salle de réunion, y rentre avec une feuille de papier qu'il tend à la directrice en lui disant qu'un "encapuchado" (cagoulé) qui attend dehors avec une demi-douzaine d'acolytes, lui demande de lire ce communiqué à l'assemblée. Le sang d'Ursulina lui remonte d'un coup vers le coeur et ses pieds se glacent. Le communiqué est émis par le groupe MASACRE (massacre) et il est inspiré de la phraséologie habituelle de la guérilla : "Nous sommes un groupe d'auto-défense paysanne, mais indépendant des AUC de Carlos Castaño. Nous sommes là pour aider et protéger les habitants du corregimiento qui n'ont rien à craindre de notre présence, mais nous nettoyerons sans pitié le village des voleurs et des dénonciateurs ". (Inutile de dire que nous nous sentons visés par le deuxième substantif !) La directrice met le papier dans sa poche sans respecter l'ordre imparti. La plupart des femmes et les jeunes, qui se sont rendus compte de la présence des prétendus paras, se réfugient et s'entassent dans la cuisine. Le commando n'insiste pas, mais son chef, avant de partir, tire un coup de pistolet en l'air, qui fait hurler de terreur plusieurs femmes. Un peu plus tard, une trentaine de personnes qui rentrent chez elles après la fête sont retenues par le commando qui les obligent à sortir du chemin et à se coucher par terre sur le ventre, les mains derrière la nuque. Après être restés environ un quart d'heure - qui leur a paru une éternité - dans cette position éminément inconfortable, - l'une d'elles nous a avoué que pendant tout ce temps elle s'attendait à ce qu'on lui tire un coup de grâce dans la tête -, le chef, auquel on s'adresse comme "mon commandant", leur lit le communiqué et les relâche. Le même scénario se reproduit le lendemain dans une école voisine. On pourrait être tenté de rire face à une parodie aussi caricaturale des films d'action ou des feuilletons télé qui inondent les écrans colombiens et penser qu'il y a une énorme distance entre ces actes infantiles et la réalité présentée quotidiennement par les journaux télévisés. Ce serait à mon avis, une erreur grave, pourtant commise par les autorités, qui ne réagissent le plus souvent que quand l'irréparable a été commis : le meurtre gratuit d'une ou plusieurs personnes, pour qu'on prenne vraiment au sérieux l'autorité que donne l'usage d'une arme à feu quand on ne tire plus en l'air, mais sur un corps humain. Il n'y a que le premier mort qui coûte, et une fois que les membres du commando ont franchi cette étape de l'initiation à la violence extrême, la communauté où ils opèrent commence une lente descente vers l'abîme. Pendant ce temps, à l'entrée du corregimiento voisin, un autre groupe de paramilitaires - vrais ou faux -, arrivé dans deux véhicules, réquisitionnent les habitants pour la construction d'un petit camp retranché, en les obligeant à apporter un sac en plastique de 50 kg rempli de terre. Ceux-ci se prêtent volontiers à cette tâche. Ils ont sans doute l'impression que quelqu'un, enfin, se charge d'assurer leur sécurité. Déplacés, mais où ?Les signes que le cercle se refermait sur notre région n'ont pas manqué avant notre départ pour l'Europe et Esteban, l'auteur de la lettre mentionnée plus haut, nous avait déjà incités à chercher une alternative. D'où le lancement de ce que nous avons appelé par dérision le plan B. En effet, l'armée colombienne a mis en œuvre un plan A, qui correspond grosso modo au Plan Colombia, dans le contexte des conversations de paix actuelles, et, au cas où celles-ci échoueraient, elle a conçu un plan B, secret, si je ne fais erreur. En ce qui nous concerne, le plan A était naturellement de rester au Petit Paradis, et le plan B de déménager en Equateur, qui est le choix le plus évident, puisqu'il est le seul qui nous permette de ne pas abandonner définitivement Santa Rosa et ses habitants, l'idée de vivre en permanence à Ciudad Dormida ne nous effleurant ni l'un ni l'autre. Pour ceux qui connaissent la situation de ce pays, dont le pourcentage de pauvres est encore supérieur à celui de la Colombie (80 % contre 60 % !), cette option peut apparaître risquée, mais enfin, c'est la nôtre et cela fait cinq ans que nous vivons dangereusement. Lors de notre séjour en Europe, nous avons réuni tous les papiers nécessaires pour nous installer chez le petit frère du sud, car y émigrer depuis la Colombie nous aurait posé des problèmes administratifs difficiles à surmonter. Quand, à la suite des événements décrits plus haut, il nous apparaît que décidément le plan A n'est plus viable, nous mettons en marche le plan B et nous partons pour Quito afin de continuer les démarches entreprises. Il ne faut que six heures de voiture pour aller de Ciudad Dormida à Quito, mais la route est plutôt pénible avec une jeep et nous avons l'habitude de nous arrêter à Ibarra. Il ne reste que deux heures pour rallier Quito où on arrive le matin, encore frais, quand ouvrent les bureaux et les magasins.
Nous faisons escale à Tulcán, la ville frontière du côté équatorien, jumelle d'Ipiales, où nous avons des amis et où nous achetons tous les journaux du nord du pays pour prendre connaissance des annonces immobilières. En effet, le plan B comprend deux étapes principales : Comme la deuxième étape nous paraît beaucoup plus compliquée que la première, il ne faut pas perdre un instant. Arrivés à Ibarra en début d'après-midi, nous nous jetons sur les journaux. Déception : les prix, en dollars, nous paraissent épouvantablement élevés, à part quelques cas marginaux, qui me permettent de visualiser une chaumière en terre à moitié effondrée sur un terrain caillouteux et abandonné depuis des siècles. Nous ne voulons pas d'une quinta (l'équivalent de finca) comprenant deux cent hectares avec système d'irrigation, ni même de cinquante hectares avec logement pour le gardien, ni d'une maison de 400 m2 sur deux niveaux, avec piscine. Bref, rien pour les réfugiés sans moyens que nous sommes devenus. Nous tombons sur la seule annonce d'une agence immobilière à Ibarra. La veille, j'avais écumé Internet, mais aucun des mots clés que j'avais utilisés n'avait donné quelque chose, si bien que nous décidons séance tenante de téléphoner pour prendre rendez-vous. Gladys, - qui se révélera être une vieille dame accueillante et serviable, aux traits indiens -, nous invite à passer immédiatement la voir. Elle est un peu déçue de notre manque de prétention, car elle a de superbes choses à nous offrir. Mais réflexion faite, elle se souvient d'une affaire qui pourrait nous convenir. Départ immédiat pour San Antonio, un village proche d'Ibarra. Arrivés à la hauteur du chemin non goudronné où nous devons nous engager, nous avons beaucoup de peine à tourner à gauche, tant le trafic sur cette ligne droite de la Panaméricaine est dense et rapide. Après environ huit cents mètres, nous franchissons la voie du petit train qui traverse presque tout le pays du nord au sud (vous vous souvenez de cette publicité télévisée de Jacques Vabre, avec les touristes juchés sur les toits de wagons de marchandises ?), à l'abandon depuis des années, nous tournons à droite et nous arrivons devant une petite maison simple, mais en bon état, dont l'entrée est remplie de roses et de géraniums de toutes les couleurs et d'autres plantes à fleurs. Les propriétaires sont absents, de sorte que nous ne pouvons pas la visiter, mais notre première impression est si favorable que nous décidons d'abandonner l'étape 1 du plan B - les démarches à Quito - et de revenir le lendemain matin. Nous rencontrons alors Blanca, la propriétaire, et notre préjugé favorable se transforme en enthousiasme : la maison principale compte une grande cuisine, une salle à manger, un salon, une chambre à coucher des maîtres, et la "media agua", qui est en face, trois pièces qui trouvent immédiatement leur destination : une chambre d'ami, une pièce de rangement et un bureau pour Mathieu. Derrière la maison, il y a un jardin potager. Le tout sur 500 mètres carrés, un mouchoir de poche qui contient cependant des citronniers, des mandariniers, des avocatiers, deux pommiers et un pêcher en fleurs ! En plus, depuis l'arrière du jardin, la vue sur le volcan Imbabura est magnifique. Il ne manque que quatre éléments, pourtant indispensables : le téléphone, les placards, le garage, les chéneaux. Nous demandons une journée de réflexion avant de prendre une décision. Il faudra bien ça pour monter un plan financier, car les 18.000 $ qui nous sont demandés peuvent vous paraître une broutille - le prix d'une voiture moyenne -, mais représentent une fortune dans nos circonstances. Devant la faible probabilité de trouver quelque chose qui nous convienne mieux pour un prix équivalent, tenant compte en outre de l'urgence dans laquelle nous nous trouvons, la nuit confirme la décision favorable qu'une soirée de débats intenses nous avait amené à prendre. Il ne nous aura pas fallu soixante heures pour retrouver un lieu d'accueil. Le 16 novembre 2001, nous nous installons dans ce que nous allons appeler désormais le Petit Paradis II, avec 4 chaises et une petite table en plastique, deux matelas de coton et une batterie sommaire de cuisine qui ne comprend même pas un réchaud, et le sentiment accablant de devoir tout recommencer à zéro.
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