Nouvelles du Petit Paradis en Colombie
La vie quotidienne dans le sud des Andes colombiennes
ChroniqueLe dernier amour de Don RafaelIl faut donner du temps au temps, a dit quelqu'un - je ne me souviens plus si c'est Mitterrand ou une publicité de la SNCF -, mais c'est cette phrase qui m'est revenue à l'esprit quand j'ai pensé au thème de cette chronique. Je suis incapable de raconter à chaud une histoire de la vie quotidienne au Petit Paradis, il faut que je laisse s'accumuler une certaine couche de temps, assez épaisse pour que le désir d'écrire puisse s'enraciner en elle, mais pas trop afin que les impressions et les souvenirs soient encore suffisamment détaillés et précis et que mon besoin de véracité puisse l'emporter sur la tentation d'une reconstitution littéraire. C'est aussi pour cette raison que le fil des Chroniques s'interrompt de temps en temps. Voici donc l'histoire de Don Rafael et de quelques autres personnages de Santa Rosa qui faisaient ressembler notre vie là-bas à un récit garciamarquésien. |
Un homme exemplaireDans une Chronique maintenant vieille de trois ans, je rendais hommage aux vertus familiales de Rafael, notre intendant, à son dévouement envers sa femme, Tránsito, gravement handicapée par une attaque cérébrale, envers les deux petites-filles qu'il avait adoptées, se substituant à un père absent, et qu'il a accompagnées jusqu'au bout de leurs études secondaires. Nous avions interprété ses perpétuels besoins d'argent et ses tentatives d'arnaque comme un moyen de faire face aux charges que lui imposaient ces soins et ces préoccupations domestiques. C'est aussi ce rôle d'époux et de grand-père parfait qui nous a fait accepter le partage de son temps avec trois autres propriétaires de finca et de nous contenter d'une part si congrue, que les trente mille pesos que nous lui versions chaque mois et qui représentaient en théorie six, puis cinq jours de travail, constituaient une sorte de préretraite. La suite de l'histoire va nous obliger à abandonner cette version morale et édifiante pour une autre qui l'est beaucoup moins. Comment Rafael se retrouve veufAlors qu'Orlando, le fils de Rafael, travaille chez nous sur le chantier de l'extension de notre maison, on vient l'appeler d'urgence, sa mère venant d'avoir une seconde attaque cérébrale. Une ambulance l'emmène dans un des hôpitaux de Ciudad Dormida où un diagnostic pessimiste est posé : elle n'a aucune chance de récupération et, dans ces cas-là, le malade est rendu rapidement à sa famille. Celle-ci n'est le plus souvent pas en mesure de payer les frais d'hospitalisation dans un établissement de long séjour, qui ne sont pas couverts par l'assurance de base. C'est ainsi que certaines familles se retrouvent avec de gros malades chroniques, totalement dépendants, pour des mois ou des années, sans aucune aide médicale ou sociale, et dans des conditions de promiscuité dramatiques en raison de l'exiguïté des demeures paysannes. Comme sa femme est incontinente, Rafael n'a pas trouvé d'autre solution que d'acheter des couches à 3000 pesos la pièce, il en faut 4 par jour, soit 360.000 pesos par mois (à cette époque, le salaire mensuel minimum est de 260.000 pesos !). La situation risquant de devenir rapidement insupportable, Lunita conseille aux différents membres de la famille de rassurer la malade en lui disant qu'elle peut partir tranquillement vers sa destination finale, ils pourront se débrouiller sans elle. Cette méthode semble avoir un effet, puisqu'au bout de quinze jours, elle meurt doucement sans avoir repris connaissance, alors que dans une autre famille du voisinage, l'invalide s'était attardée pendant une douzaine d'années. A peine apprenons-nous la nouvelle que nous nous rendons chez Rafael pour présenter nos condoléances à la famille. Comme toujours dans ce genre de situation, je me sens totalement inadéquat, encore plus dans ce cadre-là. Cependant, j'ai appris par cœur une phrase passe partout : "mi sentido pésame" qui, à ma grande surprise, déclenche une longue réponse chez la fille de Rafael, à laquelle je ne comprends rien. Orlando vient nous saluer, il me secoue longuement la main, les yeux rougis, pas par les larmes comme nous nous en rendons compte tout de suite à ses vacillements, mais à cause d'un excès d'aguardiente. Et dire que la défunte ne sera enterrée que le surlendemain ! Dans quel état sera-t-il alors ? Rafael nous invite à passer dans la pièce la plus proche de l'entrée, remplie de fleurs, où trône un superbe cercueil laqué entouré de six énormes chandeliers et où la "finada" est étendue sur un rembourrage recouvert de satin blanc. La pauvre aura dû attendre de mourir pour connaître un tel luxe, elle qui a dormi toute sa vie sur quelques planches mal jointes et une mince couche de fibres de cabuya. Nous nous recueillons un instant avant de nous asseoir sur un banc et de nous voir offrir un café et un petit pain. Au cours des dix minutes de notre visite, pas moins de trois vieilles femmes du voisinage recevront aussi leur collation, qui constitue visiblement la principale raison de leur passage. Nous promettons de revenir dans le courant de l'après-midi pour une seconde visite, car nous repartons le lendemain pour Ciudad Dormida, sans pouvoir assister à l'enterrement ni à l'une des trois messes pour le repos de l'âme de Doña Tránsito. Comme nous nous inquiétons du montant des frais funéraires, Rafael nous rassure, c'est l'assurance de son fils, conducteur de "train" dans une grande raffinerie de canne à sucre de Palmira, qui les prendra en charge. La mort de l'un de ses membres est pour une famille paysanne l'occasion de faire connaître la place qu'elle occupe dans la communauté. Dès le décès, une activité fébrile s'empare de tous les proches. Orlando construit devant la maison de son père une sorte d'auvent en feuille plastique où les visiteurs pourront s'installer à l'abri de la pluie sur une demi-douzaine de bancs et de tables empruntés au curé. La bru et les petites-filles de Rafael entretiennent un feu permanent dans la cuisine où elles font cuire de l'eau pour le café et du riz et des pommes de terre qui servent de garniture obligée à la "fritada" (morceaux de porc cuit dans sa graisse) qui sera servi aux visiteurs. Comme le bois est un peu vert, le foyer répand une fumée âcre qui pique les yeux et s'infiltre jusque dans la chambre funéraire. Contrairement à mon habitude de n'avoir que le strict minimum d'argent liquide à disposition, pour des raisons de sécurité, il me reste 50.000 pesos que je remettrai à Rafael, avec lesquels il pourra acheter cinq bouteilles d'"aguardiente", qui représente la plus importante dépense pour le départ des défunts, à part les frais d'obsèques. Lunita, de son côté, s'affaire pour confectionner un substitut de couronne mortuaire avec les fleurs dont nous disposons dans le jardin et quelques palmes. Etant ainsi en mesure de donner la solennité requise à notre second passage, nous retournons à la maison de Rafael où Yanira, sa petite-fille nous prie de nous asseoir et nous sert le plat du jour déjà mentionné, sans aguardiente. En effet, il est plus facile de dire non tout de suite que de ne pas continuer à boire une fois que l'on a commencé. Du fait que Rafael est assez connu dans le village, notamment pour les liens qu'il a établis avec ces Messieurs de Ciudad Dormida, ce sont au moins cent cinquante ou deux cents personnes qui vont lui manifester leur sympathie au cours de ces journées et profiter de son hospitalité. Nous apprendrons que Rodolfo, son principal patron, lui a prêté 350.000 pesos pour lui permettre de fêter dignement avec elles le départ de son épouse. Sur la piste du pot aux rosesQuand nous revenons à Santa Rosa, nous manifestons bien sûr une certaine patience vis-à-vis de la tendance marquée de Rafael à l'absentéisme, le veuf doit réorganiser sa vie. Lunita ayant conçu l'idée de copier les troncs de mélèzes coupés en deux et évidés qui servent de fontaine ou de bac à fleurs dans le Haut-Valais, traversé l'été précédent, je ne m'oppose pas franchement à ce projet, mais tente de la convaincre de la difficulté extrême à le réaliser. Comme d'habitude, mes objections l'encouragent à persévérer dans cette folie. Je suis surpris, et d'une certaine manière soulagé, de voir Rafael déployer beaucoup d'énergie pour l'aider à mener à bien les différentes étapes de l'ouvrage. Il s'agit tout d'abord de faire abattre les pins morts qui sont situés devant la maison de Don Samuel, ensuite de couper les troncs en rondins susceptibles d'être fendus en deux, puis évidés. Rafael convoque le propriétaire de la tronçonneuse qui est déjà intervenu chez nous et guide toute l'opération d'abattage et de découpage, qui me paraît en fin de compte plutôt sympathique dans la mesure où Don Samuel disposera d'une abondante réserve de bois pour une fois bien sec, qui lui servira à cuire la nourriture de son cochon. Malgré la dureté de la tâche, car le bois n'est plus frais, Rafael se charge d'évider les six demi-troncs que nous avons obtenus, avec une hache et un entrain incroyable. Entre-temps, j'ai découvert qu'on pouvait se procurer à Ciudad Dormida du goudron pour étanchéifier les fondations. Trop tard pour les nôtres, mais juste à temps pour les bacs à fleurs. Rafael ne rechigne pas non plus devant les difficultés de l'opération en raison de l'extrême viscosité du produit. Nous ne tardons pas à comprendre que ce zèle inaccoutumé trouve sa justification dans le fait que, comme il s'agit d'un travail exceptionnel, la rémunération le sera aussi. Mais pourquoi donc, puisque sa femme est morte et que ses petites-filles ont arrêté leurs études ? La réponse à cette question ne viendra que quelques semaines plus tard. Un secret de polichinelleAu cours d'une conversation fortuite entre Lunita et Yanira, celle-ci se plaint que son "père" n'habite plus la maison familiale et qu'il n'a pas payé la facture d'électricité depuis plusieurs mois, si bien que la compagnie a fini par la couper. Sans courant, sans argent, les deux filles en sont réduites à aller demander de l'aide au reste de la famille. A la question de savoir où donc habite Rafael, Yanira finit par cracher le morceau : chez Dioselina, sa maîtresse, qui vit avec sa nombreuse parenté dans une maison à quelques centaines de mètres de la nôtre Lunita ayant activé son réseau habituel d'informatrices, il semble bien que nous étions les seuls à ignorer cette situation et qu'en réalité cette relation date de plusieurs années. Il me revient à la mémoire qu'un jour, cherchant Rafael chez lui, son épouse qui arrivait quand même à prononcer quelques mots, nous avait répondu, avec un geste indéchiffrable : "Il est avec une femme.", mais nous n'avions pas attaché d'importance à cette phrase, l'attribuant à son état diminué. Doña Romelia, la personne qui s'occupe de nos cuyes, nous apprend que les deux seules maisons qui n'ont pas été cambriolées au cours de la précédente vague de vols, quelques mois auparavant, sont celles où Rafael est intendant et est chargé en théorie de la sécurité des lieux : la nôtre et celle de notre voisin et ami Rodolfo. Or, le bruit court dans le village que les meneurs de la bande sont les fils de Dioselina et, que, de ce fait, ils voulaient éviter que l'amant de leur mère ait des ennuis. Nous nous souvenons aussi que la femme qui était venue consulter Lunita, peu après notre arrivée, pour savoir si son ex-compagnon, qui avait construit la maison qu'ils habitaient ensemble auparavant, avait la possibilité de revendiquer sa possession devant la justice, était… Dioselina. La maison achevée, celle-ci l'avait jeté dehors, pour le remplacer par un candidat plus présentable : notre Rafael. Après avoir vérifié qui était le propriétaire du terrain et le détenteur légal de la maison - dans les deux cas Dioselina -, Lunita l'avait rassurée, elle ne courait aucun risque de se la voir enlever. Dernière remémoration. Un des journaliers que Rafael nous avait imposé au début et qui nous était apparu comme particulièrement désagréable, peu soigneux et malhonnête, n'était autre que le fils aîné de Dioselina. Et encore, avant que nous ne confiions la récolte du café à des personnes connues de nous, Rafael embauchait pour ce travail les filles et les brus de la même, si bien que nous voyons maintenant sous un autre jour les dénonciations de notre voisine Fredismila sur le vol de café, qui nous avaient semblé être motivées par la jalousie. On nous dit aussi que cette femme, qui n'a rien de bien séduisant, à part le fait qu'elle a quinze ans de moins que Rafael, fait suer le burnous. Non seulement Rafael lui remet la plus grande partie de l'argent qu'il gagne, mais encore il travaille chez elle comme un journalier, il laboure, plante et sarcle ses terrains, tout cela pour avoir le droit de partager sa couche. J'ai traité ailleurs les étonnantes relations qui existent entre les femmes et les hommes de Santa Rosa, mais je n'aurais jamais imaginé que notre respectable intendant, Don Rafael, qui approche de la septantaine, puisse être à ce point amoureux d'une femme qu'il est prêt à faire pour elle ce qu'il a toujours refusé de faire pour nous : travailler comme un "peón". Ce manque d'imagination démontre une certaine naïveté de ma part : à Santa Rosa comme ailleurs, l'amour n'a pas d'âge. D'autres révélationsNous partageons ces informations croustillantes avec notre voisin Rodolfo, qui est aussi surpris que nous, mais nous en apprend de belles : les récentes fripouilleries commises par Rafael à son égard. La première ne nous étonne guère : il ne lui a pas rendu les 350.000 pesos destinés à couvrir les frais causés par le décès de sa femme. Vu que ce prêt n'entraîne pas la perception d'intérêts (qui peuvent aller jusqu'à 10 % par mois), l'emprunteur ne se sent pas fortement motivé à le rembourser. Ensuite, Rafael n'a pas payé certains des travailleurs qui sont intervenus dans la finca - à l'évidence ceux qui n'appartiennent pas à sa nouvelle famille - au cours de ces derniers mois, bien que Rodolfo lui ait remis l'argent de la paie. Ils finissent par débarquer chez lui à Ciudad Dormida pour réclamer leur dû. Et malgré l'inventivité de Rafael à trouver des excuses souvent tirées par les cheveux, il est incapable d'en imaginer une lorsqu'il est confronté à ce trou de plusieurs centaines de milliers de pesos. Il n'est pas plus en mesure d'expliquer l'état d'abandon dans lequel se trouve toutes les plantations de la finca, surtout celle de café dans laquelle il aurait fait répandre un montant équivalent d'engrais. Pas de doute que l'argent et les sacs de fertilisants ont servi à convaincre Dioselina de conserver un vieillard lubrique de notre connaissance dans son lit. Un jour que Rodolfo vient à l'improviste visiter sa finca, il constate qu'il n'y a pas de courant électrique. A quoi Rafael lui répond que la compagnie d'électricité est en train d'effectuer des travaux sur la ligne, un autre mensonge. En réalité, il a empoché l'argent qu'il allait réclamer chaque mois pour payer les factures d'électricité pendant si longtemps, que la patience, pourtant longue, de la compagnie a fini par s'épuiser et un agent est venu couper le courant. Mais l'affaire des cochons est celle qui nous a le plus fait rire. L'année précédente, un neveu d'Ensa nous avait offert un cadeau empoisonné, un porcelet noir. Que faire d'un tel animal ? J'étais fermement opposé à ce qu'on le garde au Petit Paradis, même, et surtout, attaché à un pieu, la seule manière d'éviter qu'il laboure toutes nos plantes et nos fleurs, et encore moins, enfermé dans une porcherie temporaire. Lunita réussit à convaincre Rafael de l'élever en plein air jusqu'aux fêtes de fin d'année, "a medias" (50/50), notre apport consistant à fournir l'animal et la nourriture d'engraissement et celui de Rafael à déplacer régulièrement son piquet de façon à ce qu'il trouve toujours quelque chose à manger et à le rentrer dans sa maison la nuit, chacun en recevant la moitié au moment du sacrifice. Ce mode coopératif est le seul qui permette de garantir que le cochon arrive à maturité et prévienne une disparition prématurée - vraie ou simulée -. Contrairement à mon pronostic pessimiste - jamais nous ne verrons la couleur de la viande de ce porc-là -, il était florissant et consommable un peu avant Noël. Après l'avoir saigné, Rafael a ramassé des feuilles de bananiers bien sèches, les a placées autour et y a mis le feu pour brûler ses soies épaisses. Puis, il l'a découpé et nous avons obtenu une douzaine de livres de viande délicieuse, laissant en prime à Rafael le sang et la tête, dont les paysans raffolent. Rodolfo et sa femme ayant mangé un ragoût de notre cochon, ils furent tellement éblouis par sa saveur et sa tendreté, que Rodolfo décida sur le champ de faire acheter deux porcelets et de les faire élever dans un enclos à construire par Rafael dans sa finca, commettant l'erreur de ne pas partager avec lui les risques et le fruit de l'opération. La traversée de la finca de Rodolfo nous fournissant soit un but de promenade soit un raccourci, nous suivons le sort du projet pas à pas. Au début, les choses se passent bien et les deux cochons, achetés chez nos amis Isidore et Irma, prospèrent dans un enclos convenablement aménagé. Puis, selon un scénario écrit à l'avance et répétitif, elles se dégradent inexorablement. Nous trouvons à plusieurs reprises les animaux sans eau et sans nourriture. D'autre part, les sacs de "mogolla" que Rafael achète tous les quinze jours à leur intention sont bien entendu détournés. Désespérée par ces mauvais traitements, une des deux bêtes s'étrangle en tentant de sortir de force de l'enclos. Rafael présente ce décès comme dû à une maladie, de façon à pouvoir récupérer le cadavre pour ses propres besoins. Le second cochon meurt d'épuisement quelques semaines après, mais cette fois notre bonhomme n'informe pas son patron. Il continue à acheter deux fois par mois la mogolla aux frais de Rodolfo auquel il donne des nouvelles rassurantes sur la santé et la croissance du défunt. Ce n'est que lorsque Rodolfo, qui a rêvé pendant des mois de réunir toute sa famille à Noël autour d'un festin porcin maison, donne l'ordre à Rafael d'exécuter l'animal, que la supercherie est découverte. Tous ces faits se déroulent à peu près simultanément si bien que Rodolfo n'en peut plus et décide de congédier Rafael. Malgré qu'il ait informé l'intéressé, il n'arrive pas à concrétiser cette décision, car lui-même et sa femme sont très attachés à "Rafaelito", qui a été leur intendant depuis leur installation à Santa Rosa. C'est lui qui a planté les caféiers et a participé à tous les projets lancés par Rodolfo - qui ont tous échoué - : l'élevage de cuyes, celui de tilapias, les poules et les canards, les chiens, les arbres fruitiers, les cultures de framboises, d'ananas, de plantains et de bananes, etc. Il nous est difficile de comprendre cette persistance dans la confiance, qui nous a toujours paru mal placée. Elle s'explique sans doute par le fait que Rafael était différent il y a quinze ans de ce qu'il est devenu aujourd'hui et qu'il a été déséquilibré par la terrible déchéance de son épouse et l'attirance fatale envers Dioselina. Le coup de grâce vient un peu plus tard : Rafael traîne son patron devant l'Inspection du Travail et lui réclame presque autant de millions qu'il a passé d'années à son service. Le pauvre Rodolfo est très abattu à la fois par ce qu'il juge être une trahison et par l'écho que pourrait avoir cette affaire dans la bonne société dormidasienne. Il tient beaucoup à sa réputation d'homme généreux et intègre et ne voudrait à aucun prix qu'elle soit entachée par le soupçon qu'il a exploité son intendant pendant toutes ces années. Il est évident que c'est l'entourage dioselinien qui a soufflé cette idée à Rafael et que l'indemnité qu'il réclame est totalement hors de proportion avec la quantité de travail qu'il a fournie et les fonctions qu'il a exercées. Nous sommes prêts à témoigner que Rafael a eu jusqu'à quatre patrons à la fois, qu'il n'a jamais vécu dans la finca, ni participé à son exploitation autrement qu'en embauchant des péons. D'autre part, le montant des abus qu'il a commis ces derniers temps représente un préjudice important. Nous sentons bien cependant que Rodolfo n'a pas envie d'enfoncer Rafael par des arguments juridiques. Lunita arrive à le convaincre de se rendre à l'Inspection du travail avant d'y être convoqué pour présenter la situation d'une manière plus équilibrée et proposer un arrangement. L'inspectrice est renversée par cette démarche, venant de la part d'un des représentants de l'establishment dormidasien, en général plus préoccupés par la recherche des moyens d'échapper aux conséquences de leurs mauvaises pratiques que de trouver des compromis avec leurs travailleurs récalcitrants. Rafael finit par reconnaître l'évidence et se déclare prêt à accepter un réglement à l'amiable. L'indemnité est fixée à 2.400.000 pesos, moins 800.000 pesos de dédommagement, soit 1.600.000 pesos payables en huit mensualités de 200.000 pesos. En outre, bien que cela ne fasse pas partie de la convention, Rodolfo embauchera comme intendant le compagnon de Yanira qui va bientôt donner naissance au premier arrière-petit-fils de Rafael. La charge restera dans la famille. Un archange déchuL'archange Rafael, avais-je écrit, en pensant au rôle d'initiateur à la réalité locale qu'il avait joué à notre arrivée à Santa Rosa. Nous déchanterons vite. Malgré tout, jusqu'à ces événements, j'avais supporté ses manquements et ses petites filouteries, parce que le personnage me paraissait intéressant et pittoresque et qu'en définitive, nous arrivions assez bien à contrôler l'importance des dommages qu'il pouvait nous infliger. Par contre, dès le moment où il a versé dans ce qu'il faut bien appeler la délinquance et le chantage, le peu de confiance que je lui accordais encore s'est transformé en rejet. Je n'ai plus envie de lui parler, ni même de le voir, malgré que le motif de son changement de comportement ne soit pas simplement le goût de l'argent facile qui motive tellement de Colombiens, mais le désir amoureux. Pourtant, son comportement me paraît répugnant parce qu'il n'est pas fondé sur une véritable relation d'amour réciproque, mais sur une stratégie vénale qui consiste à acheter une femme, qui ne l'aime pas, jouant ainsi le rôle traditionnel du barbon bafoué par sa maîtresse. Au moment de notre départ vers l'Europe, nous sommes persuadés qu'il ne fera rien pendant ces trois mois, mais comme nous souhaitons avoir une sorte d'assurance contre le vol, nous ne lui payons plus que 10.000 pesos pour effectuer quelques rondes de sécurité et confions à Doña Romelia le soin d'entretenir le reste, la récolte de café - importante à cette époque - étant partagée en trois parts. A notre retour, nous trouvons le Petit Paradis comme jamais nous ne l'avions vu, une véritable splendeur. Que s'est-il passé ? Dioselina, peu après le dernier des versements mensuels effectués par Rodolfo, a saqué Rafael comme un malpropre. Celui-ci est donc retourné dans sa maison auprès de ses petites-filles et il a voué tous ses efforts à l'entretien et à la culture des terrains familiaux, et à l'embellissement de notre finca. Ravis de ce revirement imprévu, nous le récompensons généreusement, pour une fois. Cet état idyllique ne dure que quelques jours. D'une part, Dioselina récupère son vieil amant, faute probablement d'en avoir trouvé un autre aussi malléable - elle est également une vieille femme aux yeux des hommes de Santa Rosa - et d'autre part, comme je l'ai décrit dans Déplacés par la violence…, le processus qui aboutira à notre départ du Petit Paradis se met en marche. A la méfiance retrouvée se joint le soupçon : que ne serait pas prêt à faire Rafael pour convaincre Dioselina de le garder ? Dans un épisode antérieur, au moment d'un des passages de la guérilla de l'ELN (Ejercito de Liberación Nacional), il nous avait raconté, avec le luxe de détails habituels, une conversation nocturne avec le commandant. Celui-ci lui avait posé plusieurs questions : "qui est ton patron ? de quoi se compose la finca ? est-ce que ton patron te traite bien ? est-ce qu'il te paye bien ?" Selon ses dires, il avait répondu oui aux deux dernières questions et il en ressortait implicitement qu'il n'avait pas mentionné notre existence. Cependant, déjà à cette époque, l'idée que Rafael pouvait nous créer de sérieux ennuis m'avait traversé l'esprit. Il avait également tenu Rodolfo au courant de cette rencontre, qui n'est plus revenu à sa finca pendant les six mois suivants, ce qui avait motivé une certaine hilarité de notre part, Rodolfo se gardant bien de nous avouer que c'était la peur qui l'amenait à réagir ainsi. Comme par ailleurs nous sommes devenus des propriétaires absentéistes, rejoignant les habitudes de ces Messieurs de Ciudad Dormida, nos relations avec Rafael se sont totalement distendues. Comme l'an passé, nous sommes revenus pendant nos trois mois de vacances en Europe au système de l'"assurance-vol". Rafael s'est également rendu compte de cette dégradation, car, lors de la dernière visite-éclair de Lunita au Petit Paradis I, il lui a fait savoir qu'elle n'était pas obligée de le garder à notre service. La question que nous nous posons, à moitié sérieusement, est celle-ci : si nous renonçons définitivement à sa collaboration, va-t-il nous dénoncer à l'Inspection du travail ? Pour pouvoir y répondre, il faudrait que nous puissions être tenus au courant de l'état de sa relation avec Dioselina. Quelle tristesse, quel chagrin, quelle nostalgie ! Tout un pan de notre existence est venu à bas. Nous ne saurons peut-être jamais la fin de cette histoire. Ainsi va la vie… en Colombie ! 11 août 2002 (Suite : Ciao !)Retour à la chronique précédente |