Nouvelles du Petit Paradis en Colombie

La vie quotidienne dans le sud des Andes colombiennes

 

Chronique

Voleurs d'enfance

Mes premières maîtresses d'école s'appelaient Mme Burger et Mlle Valette. Je me souviens de leur nom, parce que je leur dois mes plus beaux souvenirs d'élève. Je les cite ici, pour rendre un chaleureux hommage à leur amour de l'enseignement, et des enfants, cela va de pair. Rien n'est plus magique que l'apprentissage de l'écriture et de la lecture, qui sont les clés de l'autonomie et de la culture. Bon, je n'oublie pas le calcul, mais cela ne me paraissait pas avoir le même caractère merveilleux. Par la suite, au cours d'une longue carrière scolaire et universitaire, j'ai eu des dizaines de maîtres et de professeurs. Deux ou trois, pas plus, m'ont donné l'impression que leurs cours étaient une parenthèse enchantée dans un éternel ennui, consacrée à la découverte du savoir : généraliste avec M. Dégailler, prof de 7e, l'anglais avec Jean Mahyère, les poètes latins avec P'tit Louis, tous trois professeurs au Collège Calvin, à Genève.

Mais, trêve de nostalgie, je ne rédige pas cette chronique pour évoquer mes souvenirs d'enfance et de jeunesse (un jour, peut-être…), mais pour dénoncer l'inqualifiable attitude de toute une société, qui laisse le syndicat de l'enseignement public, Fecode, dérober à des millions d'enfants ce temps de découverte et de bonheur.

J'écris sous l'empire de la colère, qui, je le sais bien, est mauvaise conseillère. Je n'oublie pas tout à fait, cependant, la règle que je me suis imposée de ne pas me laisser emporter par les préjugés et les stéréotypes. Mais que c'est difficile !

 

Les écoles, le long des chemins

Mon premier contact avec l'école colombienne remonte aux toutes premières semaines de notre installation au Petit Paradis. Au long de la vingtaine de kilomètres de chemins vicinaux qui nous mènent, vers le sud, jusqu'à un gros village qui est un but d'excursion dominicale pour les habitants de Ciudad Dormida, ou, vers le nord, jusqu'à un autre gros village, qui est un lieu de marché - et également de pèlerinage, mais religieux celui-là -, s'égrènent quelques écoles rurales. Tout ce qui se présente alors à mes yeux, avides de connaître mon nouvel environnement, est objet d'analyse. La première chose qui me frappe est l'état relativement convenable des bâtiments. Rien de comparable avec les masures scolaires d'Haïti que j'avais découvertes à travers les photos qu'envoie "Partage" aux parrains de ses filleuls. La seconde chose est que les élèves ne vont à l'école que le matin. La troisième : quelle que soit l'heure à laquelle nous passons, les enfants sont en train de jouer à l'extérieur des classes.

Nous restons avec cette question et cette inquiétude : que peuvent-ils bien apprendre dans de telles conditions ?

Un enseignement au rabais

Deux ans plus tard, nous prenons contact avec l'école primaire de Santa Rosa, la plus proche de notre domicile rural. Nous faisons la connaissance de sa directrice, Ursulina, une femme d'une cinquantaine d'années, mère de cinq enfants, fervente catholique, qui vit à Ciudad Dormida, et des quatre instituteurs locaux, que l'on appelle ici avec respect "professeurs".

Je ne sais pas si le règlement qui imposait aux instituteurs du canton de Vaud de demeurer dans la commune où ils enseignaient, et dans le logement que celle-ci leur offrait, existe toujours, mais j'en vois aujourd'hui tout l'intérêt. En effet, Ursulina arrive à 7 h et demie du matin, après une grosse heure de voyage, dans le "bus des professeurs". Les enseignants des écoles de diverses "veredas" et du collège du "corregimiento", qui vivent à Ciudad Dormida, ont organisé ce moyen de transport. A 12 h 30, parfois avant si le chauffeur est pressé, le bus les ramène. Il faut encore ajouter vingt minutes pour qu'Usulina arrive à pied jusqu'à son établissement, d'où elle repartira aussi vingt minutes avant.

Dans les quelques heures qui séparent leur arrivée de leur départ, directeurs et enseignants sont très pris : par des réunions avec leurs collègues, par des problèmes pratiques telles que l'organisation de la cantine scolaire ou du "bingo" destiné à récolter des fonds pour une excursion ou une amélioration matérielle, par la réception des parents d'enfants à problèmes, par les formalités administratives, et, depuis six mois, par la préparation de la grève contre l'Acte Législatif 012, que tout le monde abrège ici en "Zérodouze". Reste-t-il un peu de temps pour que les enfants apprennent quelque chose ? S'il fallait en juger par les résultats obtenus, pas beaucoup.

Lunita ayant organisé une activité de bibliothèque pour les enfants de notre vereda, destinée en priorité à ceux qui sont sortis de l'école, elle a constaté qu'un sur 35 sait lire couramment et que la plupart ont de grandes difficultés à écrire leur nom sur la feuille où ils ont dessiné, après la séance de lecture.

Et pourtant, l'école de Santa Rosa appartient à une expérience de rénovation pédagogique en milieu rural, appelée "Escuela Nueva", qui vise à adapter le programme et les méthodes d'enseignement aux capacités et au niveau des enfants. Me fondant sur la longue fréquentation des enseignants et des enseignés, j'aurais tendance à penser que cette adaptation a consisté à cultiver la paresse et l'indolence des premiers et l'ignorance des seconds.

Le comble de l'inadéquation me semble être atteint au cours de la cérémonie de fin d'année. Les enfants qui quittent le cycle préscolaire à 6 ans pour entrer en première primaire reçoivent un parchemin orné de leur photo en couleurs et ils portent l'uniforme popularisé par les distributions de diplômes dans les high schools américaines : la toge et la toque. J'ai dû me pincer pour être convaincu que je ne rêvais pas, tant le spectacle de ces petits indiens déguisés en diplômés universitaires était incongru. Si les parents n'étaient pas obligés de payer 6.000 pesos (un jour de travail pour un journalier), la chose ne serait que risible. La justification de cette mascarade m'échappe complètement. Quand j'essaie de comprendre son ressort profond, je ne vois que la recherche d'une "dignification" excessive de la fonction magistériale, sans exclure les petits bénéfices que procure la commercialisation de cet attirail. Aussi ai-je fabriqué un diplôme, - à l'intention des préscolaires et aussi des 5e, qui sortent du cycle primaire, cependant sans toque ni toge - dûment orné de lettres gothiques et des armes de la Colombie, imprimé sur un beau papier, que nous allons remettre gratuitement aux impétrants, en conseillant aux parents de refuser de payer la location de l'uniforme.

Un élément essentiel : la cantine

Une des raisons pour laquelle les enfants ne sont pas en classe quand nous passons devant leur école vers 10 heures, est, comme nous apprendrons plus tard, que le repas, fourni par la cantine scolaire grâce aux apports en nature de l'Instituto Colombiano de Bienestar Familiar (ICBF) et à la quote-part en argent payée par les parents, est servi à cette heure-là. Il ne s'agit pas d'un déjeuner, mais d'une "refrigerio reforzado" (collation enrichie), qui est un hybride entre le petit déjeuner - que beaucoup d'enfants ruraux sautent parce que leurs parents n'ont rien à leur offrir - et le déjeuner, qui est en général l'unique repas consistant de la journée. Cette collation, élaborée par une cuisinière locale, suit un plan diététique qui assure aux enfants un apport équilibré en vitamines et minéraux, ainsi qu'en fibres. La cantine est gérée par un Comité ad hoc, composé de parents, qui est le plus souvent placé sous la houlette des professeurs, lesquels profitent en général de leur statut social supérieur pour leur en imposer et les disqualifier.

Lorsque Lunita a aidé le nouveau Comité de la cantine de Santa Rosa à organiser plus rationnellement son fonctionnement, elle a constaté des aberrations qu'une directrice pourtant interventionniste ne s'était jamais préoccupée de résoudre :

  • Par exemple, les enseignants qui tourbillonnent dans la cuisine, en donnant des consignes contradictoires, empêchant la cuisinière de faire son travail ou se mêlant du choix, de l'embauche et du renvoi de cette dernière.
  • Par exemple, les enseignants qui paient le même montant que les élèves pour un repas pourtant beaucoup plus copieux. Une partie du budget, peu importante sans doute, est détournée de l'alimentation des enfants, alors que l'on attendrait de ces mêmes enseignants - qui, en zone rurale, disposent de revenus jusqu'à 10 fois supérieurs à ceux des parents -, qu'ils contribuent bien au-delà du prix de revient du repas, afin d'améliorer l'ordinaire des enfants. Il est vrai que certains professeurs paient de leur poche la quote-part d'un ou plusieurs élèves de leur classe, dont les parents sont trop pauvres pour pouvoir l'assumer régulièrement. Cela leur vaut parfois des critiques de la part de collègues, dont le christianisme s'exerce surtout au plan spirituel. Il serait cependant préférable que ces âmes charitables payent le prix fort pour leur repas, afin de permettre au Comité de la cantine de choisir lui-même les enfants à aider.
  • Par exemple, les enseignants qui accumulent un retard de plusieurs semaines ou mois dans le paiement de leur quote-part, ce qui évidemment leur ôte toute autorité morale pour rappeler aux parents retardataires leurs obligations dans ce domaine, de sorte que la qualité de la nourriture offerte aux enfants puisse être garantie et que le salaire de la cuisinière soit réglé en temps voulu.
  • Par exemple, les enfants qui mangent dehors, l'assiette sur leurs genoux ou sur le sol, parce qu'il n'y a pas de salle à manger. Grâce à l'insistance de Lunita, cette lacune vient d'être comblée : les pères de famille ont aménagé une nouvelle cuisine et un réfectoire dans une salle de classe trop grande et un "bingo" va permettre d'acheter des tables et des chaises en plastique pour améliorer le confort des enfants.
  • Par exemple, les mères de familles qui arrivent à la porte de la cuisine avec deux ou trois récipients à remplir, parce que leurs enfants ne sont pas venus à l'école sous un prétexte quelconque, ce qui est une violation flagrante de la raison d'être de la cantine scolaire, qui est d'inciter les parents de condition modeste à envoyer les enfants à l'école, ne serait-ce que pour qu'on les nourrissent convenablement.

A ce propos, petite parenthèse sur les nombreux bingos organisés dans notre corregimiento, qui ne consistent pas, comme vous pourriez le penser, à jouer au loto, mais à passer le samedi soir à se soûler avec de la bière ou de l'aguardiente, à manger des "chuzos" (brochettes) de "chancho" (porc) ou des "empanadas" (rissoles) fourrées au riz, et accessoirement à danser au son puissant de la sono, toutes choses qui ne m'incitent guère à profiter de ces occasions de diversion. Nous nous contentons d'acheter des billets de tombola dont le lot principal est assez souvent une tête de cochon (celui qui a servi pour les brochettes). J'adresse d'ardentes prières à la Vierge pour que nous ne gagnions pas. Quelle que soit la méthode, l'objectif est le même : ramasser de l'argent. Les bénéfices sont en général substantiels, car, en dehors du Carnaval et de la fête patronale, ce sont les seules opportunités de défoulement collectif. En plus, grâce aux campagnes anti-corruption et à la vigilance de Lunita, les membres des divers comités n'en mettent plus la moitié ou les trois-quarts dans leurs poches. Parenthèse fermée.

Un phénomène généralisé

Cette situation catastrophique ne serait-elle pas une exception regrettable ?

En réalité, pour avoir fait quelques devoirs à la place des élèves de 10e (terminale) du collège voisin, je me suis rendu compte que la situation y était identique. C'est ainsi que j'ai dû (me) taper sur ordinateur la copie du plus grand nombre possible de pages du cours de physique, consacré à la mesure du temps, la note étant proportionnelle au nombre de pages recopiées. Cette intéressante innovation pédagogique m'a rappelé les rares jeudis matins (j'étais un élève sage) passé à recopier 250 fois je ne sais plus quelle maxime morale (ce qui montre l'inanité de ce genre de punition). Et puis, vous voyez l'utilité de tout connaître de la clepsydre ou de l'horloge à poids ? Moi pas, passe encore le sablier pour la cuisson des œufs durs. Jusqu'au bac, l'apprentissage se fait par cœur. De ce fait, les enfants ont une mémoire fantastique, mais purement mécanique, la moindre nécessité d'analyse ou de réflexion les prend en défaut. Mais, même là où cela pourrait leur servir dans la vie courante, comme dans le cas de la table de multiplication, leur rendement est faible.

Cet établissement secondaire produit des bacheliers, ce qui pourrait être considéré comme une opportunité remarquable dans la campagne profonde où nous vivons. Pourtant, la grande majorité de ceux qui sortent ne trouvent pas de travail, car ce qu'ils ont appris ne pourrait éventuellement leur servir qu'à enseigner à la génération suivante le même savoir inutile, si toutefois des postes d'enseignants étaient disponibles… Ils se tournent donc les pouces, du fait que leurs parents, très fiers de cette promotion sociale, n'osent pas leur demander de se salir les mains. Ou, lorsqu'ils ne trouvent pas indigne de leur condition de contribuer à leur entretien, ils filent la cabuya sur le bord des chemins.

Le nouveau directeur de ce collège est venu récemment nous voir pour nous demander de l'aider à trouver des fonds internationaux afin de créer un autre type de baccalauréat, mention "gestion micro-entreprise agricole", centré sur l'acquisition de connaissances concrètes dans les domaines de l'agriculture, de l'élevage, de la gestion, de la commercialisation, etc. Nous l'avons vivement encouragé à persévérer dans cette voie et, aux dernières nouvelles, il semblerait que son projet pourrait être financé par des fonds du Plan Colombia.

Il a cependant reconnu qu'idéalement, il lui faudrait pouvoir changer tout le personnel enseignant dont il dispose, peu motivé, peu actif, réticent à s'engager dans une reconversion. On voit mal en effet le prof de physique cité plus haut construire de ses mains une unité artisanale de production de gaz méthane, utilisant les déchets de la future exploitation modèle du collège.

Une statistique révélatrice

Un récent article de "Dinero">, qui a fait pas mal de bruit dans la république, a présenté le classement des 100 premiers lycées du pays selon les résultats que leurs élèves ont obtenu à l'ICFES, une épreuve qu'ont passé 432.487 élèves de 11e en 2000. Pour la première fois, cet examen n'était plus basé sur la mémoire, mais sur une évaluation des capacités d'analyse et de raisonnement, ce qui rend ce classement plutôt crédible, bien que certains des directeurs de lycées prestigieux, mais mal placés à leur avis, en aient contesté la validité, sous prétexte qu'on ne mesurait pas ainsi les qualités morales de leurs étudiants.

Sur les 100 établissements, seuls 2 (deux) appartiennent à l'enseignement public, tous les autres sont privés, avec des statuts divers - institutions religieuses, associations, lycées étrangers, etc. - Pour ne parler que de mes deux attaches nationales, le Colegio Helvetia est au 18e rang (mais a avancé de 67 places par rapport à 1999), le lycée Louis-Pasteur de Bogotá est 1er, le lycée français de Pereira 11e, le lycée Paul-Valéry de Cali 17e. Ouah !

Est-il vraiment nécessaire de souligner la faible performance des collèges officiels ? J'y vois en tout cas la preuve que tout le mal que j'ai dit jusque-là de l'enseignement et des enseignants publics n'est pas une invention. Et ce n'est pas fini !

Une dernière pièce à conviction

Pour revenir au primaire, j'ai parlé dans une autre chronique de la petite école "Le Soleil Levant", dont les professeurs nous avaient réservé un accueil très chaleureux (voir Charité business). Nous avons appris depuis à bien les connaître. Et si l'une appartient sans conteste à l'espèce rare ici des enseignants créateurs de souvenirs d'enfance inoubliables, l'autre est le prototype du maître incompétent qui semble encombrer les rangs de cette profession dans ce pays.

Lorsque nous avons connu Pachito, il était à la fois directeur de l'école et maître des préscolaires. Il m'avait ébloui au cours de notre première rencontre par sa capacité à improviser un discours de bienvenue senti et éloquent. L'éblouissement a fait place progressivement à la déception devant son inconsistance et ses manquements. Alors que sa collègue avait expressément réclamé la classe des préscolaires, il l'a gardée, pensant que ce serait celle qui lui demanderait le moins de travail. En fait, chaque fois que nous lui avons rendu visite, un bruit de fond insistant couvrait ses paroles et les enfants semblaient livrés à eux-mêmes. Dans les quelques rencontres que nous avons organisées avec les parents d'élèves, il s'est systématiquement mis en porte à faux avec les consignes ou les orientations que nous souhaitions leur faire passer. Particulièrement sensible aux charmes d'un joli décolleté, il accordait à leurs propriétaires tout que celles-ci, malines et conscientes de leur avantage, lui demandaient. Il a par exemple inscrit une kyrielle d'enfants de 4 ans en préscolaire, alors que l'âge d'entrée normal est de 5 ans. Il quittait fréquemment son poste, abandonnant la classe à la surveillance de sa collègue ou renvoyant les enfants chez eux, incapable de les supporter plus longtemps, ou enfin pour se rendre à des convocations officielles ou syndicales.

Une organisation aberrante

C'est ainsi que nous avons découvert que toutes les réunions d'enseignants, organisées par le Département de l'Education de Ciudad Dormida, la direction du secteur ou le syndicat ont systématiquement lieu le matin, ce qui prive les enfants d'un jour de classe, alors que les enseignants sont libres l'après-midi. Il en va de même à Santa Rosa, où, en outre, le nombre des absences, justifiées ou injustifiées, de la directrice serait, selon les parents, élevé, notamment les vendredis.

Il est vrai que certains établissements sont au régime de la double journée, matin et après-midi. Un nombre indéterminé d'enseignants profitent du reste de ce dispositif pour obtenir un second salaire, et donc une seconde retraite. On dit même que certains cumulent trois (et jusqu'à quatre) salaires et retraites. C'est le cas d'un des co-propriétaires de notre immeuble à Ciudad Dormida, qui l'avoue ingénument, pour ne pas passer pour nécessiteux, je suppose. Mais s'il le fait aussi ouvertement, c'est que cette pratique est autorisée pour les enseignants, dispensés de respecter l'interdiction (figurant dans l'article 128 de la Constitution) faite aux fonctionnaires de toucher deux salaires du Trésor.

On trouve aussi des enseignants du public qui accomplissent une deuxième journée dans l'enseignement privé. Il est difficile de savoir si ces différents cas de figure concernent un nombre important de personnes ou si c'est un argument utilisé par ceux qui veulent réduire les privilèges des enseignants du public, comme nous le verrons plus bas. Il est par contre tout à fait avéré que le montant de la retraite d'un enseignant peut être supérieure au montant de son dernier salaire, cas probablement unique au monde (comme les Colombiens aiment bien ce genre de revendication, je la leur sers !). Prenons l'exemple d'un instituteur que j'ai rencontré récemment. Il a été mis à la retraite à l'âge de 50 ans, après 20 ans de carrière, et touche une pension de 700.000 pesos, avec laquelle, il faut lui donner raison sur ce point, il aurait de la peine à entretenir sa famille, bien que la moitié des salariés colombiens n'atteignent pas ce chiffre. Ayant continué à travailler dans l'enseignement public, il gagne aujourd'hui, ayant atteint 35 ans d'ancienneté, 1,3 millions de pesos. Quand il sortira de ce second poste pour prendre sa retraite définitive, il touchera le 85 % de son dernier salaire, dans lequel sont intégrées toutes les primes, soit 1.105.000 pesos, auxquels viendront s'ajouter les 700.000 de la première retraite, soit au total 1.805.000 pesos. C.Q.F.D.

Autre avantage exorbitant et autre probable record mondial de privilèges (pour un simple travailleur, entendons-nous bien, je ne parle pas des "cacaos" - les milliardaires colombiens - ou des membres du Congrès) : les enseignants ne contribuent pas à leur système de retraite, c'est le gouvernement qui cotise à leur place. Imaginez votre salaire mensuel augmenté de toutes les amputations qu'il subit pour financer votre retraite ! Le Pérou !

En outre, les enseignants du public suivent un parcours de carrière qui, en apparence, va dans l'intérêt des enfants. Il est en partie lié à l'ancienneté et en partie à l'obtention d'unités de valeur correspondant aux cours de perfectionnement qu'ils suivent. Cependant, comme il n'y a aucun contrôle réel, aucun système d'inspection autre que sur le papier, aucune évaluation de leur performance, leur progression dans l'échelle d'avancement ne correspond ni à l'amélioration de leur capacité pédagogique, ni à celle du niveau de leurs connaissances, car les cours qu'ils suivent ne sont pas toujours en relation avec ceux qu'ils donnent. Cela me rappelle les débuts de la formation permanente en France, où les salariés pouvaient choisir leurs stages sans tenir compte du contenu de leur fonction : cours sur la peinture de la Renaissance à Florence, littérature chinoise à l'Institut des Langues Orientales ou traversée des Cévennes à cheval servaient à remonter le moral des bénéficiaires, à enrichir leurs références culturelles, sinon à augmenter leurs compétences ou la qualité de service.

Un autre aspect étonnant des déviations qu'a subies le "Estatuto del Docente" (Statut de l'enseignant) est que c'est l'intéressé qui choisit le lieu de son affectation, ce qui fait que les professeurs titulaires se concentrent surtout dans les grandes villes, où la vie est supposée plus agréable et plus facile. D'où le grand nombre de maîtres auxiliaires qui sont embauchés par les municipalités à des conditions draconiennes pour pallier le manque de titulaires dans les régions rurales et semi-rurales : contrats limités à une année, sans aucune prestation sociale et rémunération très inférieure au salaire minimum. On dit aussi, mais peut-être n'est-ce qu'une rumeur mal intentionnée, que les postes intéressants sont vendus par leurs détenteurs à leurs possibles successeurs.

L'Acte Législatif N° 012

On peut concevoir que la moindre remise en question de cette situation exceptionnellement avantageuse, à laquelle il faut ajouter la garantie de l'emploi - dans un pays où 50 % des travailleurs sont au chômage ou relèvent de l'économie informelle -, se heurte à une opposition véhémente de la part des quelques 310.000 enseignants du secteur public.

C'est pourtant ce qu'un gouvernement, qui s'est surtout manifesté jusqu'à présent par ses hésitations et sa pusillanimité, a réussi à obtenir à travers le 012. Le personnage qui a accompli cet exploit est Juan Manuel Santos, Ministre de l'Economie, petit-fils de président, qui me laissait plutôt froid (c'est peu dire !) jusqu'à présent. Son courage et son obstination ont triomphé de tous les obstacles, sans beaucoup d'aide d'un Président de la République, trop occupé à embrasser d'un air gourmand le trophée de la Copa América (de football). Il ne s'agit que d'une remarque désobligeante de ma part, puisque cette scène grotesque a eu lieu après le vote de la Chambre des Représentants. Ma question est, et je ne suis pas le seul à la poser : le Président n'a-t-il rien de mieux à faire que d'aller à Asunción sauver l'attribution du siège de ce tournoi pour la Colombie, en mentant effrontément, comme la plupart des officiels colombiens, sur la situation réelle du pays ?

Comme mon intention n'est pas de vous impressionner par mes connaissances récemment acquises sur la législation parlementaire, qu'il vous suffise de savoir que le 012 modifie les deux articles de la Constitution qui définissent le système des transferts de ressources du gouvernement central vers les départements et les communes. Jusqu'au vote du 012, le montant des transferts était un pourcentage croissant des revenus courants de la nation destinés au financement de l'enseignement primaire et secondaire, de la santé et de l'investissement social. Après son adoption, ce montant sera fixé, pendant une période transitoire de 7 ans, à partir d'une base de 10,9 billions de pesos, augmenté du pourcentage de l'inflation annuelle et d'un supplément 2 % pour les 4 premières années, et 2,5 % pour les trois suivantes. Par la suite, pour autant que la loi ne soit pas modifiée avant d'arriver à cette échéance, l'augmentation annuelle sera équivalente au pourcentage moyen d'augmentation des revenus courants de la nation au cours des quatre années antérieures.

Je vous pardonne si vous avez baillé ou froncé les sourcils, à la lecture du paragraphe précédent, quel ennui ! De quoi s'agit-il en réalité ? D'une part, l'enjeu est celui de la décentralisation des pouvoirs vers les départements et les communes. Pendant 105 ans, la Colombie a vécu sous un régime centralisateur dans lesquels le Président de la République et son parti désignaient gouverneurs et maires et décidaient des transferts et des investissements à réaliser dans les régions. La Constitution de 1991 a inversé la perspective, mais l'esprit centralisateur n'a pas disparu d'un coup de baguette magique. D'autre part, l'année 1999 a marqué un changement radical dans le domaine économique : pour la première fois depuis plus de 40 ans, le PIB a baissé, et de 5 %, et le déficit budgétaire a explosé. D'exception latino-américaine par sa stabilité macro-économique et sa réputation de débiteur sérieux, la Colombie a brutalement passé au rôle honteux de pays soutenu par le FMI.

Le mélange de ces deux ingrédients expliquent la nécessité du 012 : une décentralisation mal canalisée a entraîné une expansion incontrôlable des dépenses des départements et des communes, dans un contexte de corruption généralisée et de mauvaise gestion, au moment où les ressources disponibles de la nation ont baissé dramatiquement pour des raisons intérieures et extérieures sur lesquelles je n'insisterai pas. Les conséquences ont été particulièrement douloureuses pour les entités et les fonctionnaires publics des trois niveaux - municipal, départemental et national - : baisse drastique des budgets, salaires et retraites non payés pendant des mois, charretées de mise à la retraite anticipée et de licenciements, qui se poursuivent aujourd'hui encore. Les services de la Gouvernance de notre département vont passer de 1090 personnes à 198, dont les 41 membres de la Philharmonie départementale, son principal fleuron culturel, qui a miraculeusement échappé au massacre. Le terme de massacre, vigoureusement contesté par notre Gouverneur, est du reste injuste, beaucoup de ces employés représentant la "quote-part" des animaux politiques de tous poils qui se sont succédé au pouvoir dans le département (voir Une terre de tradition, troisième partie). Les mauvaises langues disent que le seul travail qu'ils accomplissaient était d'aller chercher leur chèque à la fin du mois.

La finalité du 012 est donc de maîtriser l'expansion des transferts de la nation aux départements et aux communes, en lissant leur augmentation et en la liant à l'inflation, ainsi qu'en définissant longtemps à l'avance leur montant. Il est aussi de fournir un socle constitutionnel aux substantielles modifications de la Loi 60 qui traite de la destination et de la répartition des transferts entre le niveau départemental et municipal, modifications qui vont toucher de plein fouet les privilèges du syndicat et des enseignants, si ministres et membres du Congrès ne baissent pas à nouveau leurs culottes devant les exigences de Fecode.

Un syndicat menteur, violent et stalinien

Toute personne de bonne foi et bien informée ne peut qu'être d'accord avec les intentions du gouvernement actuel, en attendant de voir si elles se concrétisent, même s'il est douloureux pour ma conscience de gauche de me mettre du côté du FMI. Ce dernier n'est qu'un pompier qui tente d'éteindre des incendies allumés par des gouvernants nationaux corrompus et incompétents. Qu'il soit maladroit et dogmatique ne change rien aux données du problème. Il faut bien que quelqu'un se charge de mettre un peu d'ordre dans une situation économique et financière qui a échappé au contrôle du gouvernement en place et risque d'entraîner un pays en difficulté au fond de l'abîme. Que ce soit toujours les plus pauvres qui fassent les frais de cette intervention est dans la logique financière de cette institution : porter atteinte aux intérêts des possédants risquerait d'augmenter la débâcle. C'est sans doute le cas de la crise colombienne où tout le monde, riches et pauvres, a beaucoup perdu, et cela explique peut-être la difficulté du pays à rétablir ses équilibres fondamentaux. Cependant, la stratégie des institutions internationales qui aident la Colombie à sortir de cette situation a tenu compte des nombreuses critiques qui leur ont été faites dans d'autres cas : des dispositifs ont été mis en place pour amortir un peu les effets des mesures d'austérité qu'elles ont préconisées. Ils viennent compléter le volet social du Plan Colombia. Je ne veux pas dire que cette action de soutien aux plus défavorisés réponde à leurs besoins, nous en sommes très loin, mais quelque chose est fait dans la bonne direction et les revendications sociales devraient porter prioritairement, me semble-t-il, sur le renforcement de ces mesures, plutôt que sur la défense à outrance d'intérêts sectoriels.

La position de la "Federacion Colombiana de Educadores" (Fecode), le syndicat unique des enseignants primaires et secondaires, est à l'opposé de ces considérations. Son analyse est simpliste et trompeuse : le gouvernement Pastrana s'agenouille devant les diktats du FMI et, ce faisant, met en danger l'école publique et les acquis populaires en matière d'éducation. Le gouvernement va privatiser l'école à laquelle les pauvres n'auront plus accès. Il faut couler le 012, mais Fecode ne propose rien à mettre à sa place, bien qu'elle soit la mieux placée pour suggérer une alternative.

Ainsi résumée, sa thématique évite soigneusement toute allusion au maintien des privilèges des enseignants du public. Ce que défend Fecode avec un désintéressement louable, ce sont, selon elle, les intérêts des enfants et des parents issus des classes les moins favorisées. Ceux de la classe moyenne, à laquelle les adhérents de Fecode appartiennent de fait, ont compris : ils envoient leurs enfants dans les établissements privés ! Pour cette raison, la Fédération n'a pas hésité à mobiliser les familles populaires et à les faire descendre dans la rue, où gamins et gamines dès 8-10 ans ont répété mécaniquement les slogans du jour et ont fini par se trouver face aux policiers anti-émeutes, équipés de leur attirail universel - casques, boucliers, matraques, grenades de gaz lacrymogène et véhicules blindés, équipés de lances à eau -. A d'autres occasions, les mêmes enseignants les ont fait défiler avec des petits drapeaux blancs en faveur de la paix. Nul doute que ce sont les leçons de la violence qui vont l'emporter dans leurs jeunes esprits, frauduleusement entraînés dans un combat qui n'est pas le leur.

Syndicat violent, donc, qui n'a pas hésité à recourir aux menaces et aux voies de fait pour influencer les membres du Congrès, qui se présentent l'année prochaine devant leurs électeurs. Ils sont particulièrement vulnérables ici à une consigne de boycott, un mouvement bien orchestré de quelques centaines ou milliers de voix pouvant entraîner la perte de leur siège. Des adhérents de Fecode sont allés lancer des pierres contre le domicile de certains représentants ou sénateurs qui avaient eu l'imprudence de manifester clairement leur intention de voter en faveur du 012 ou de ne pas soutenir les revendications du syndicat. Le soir de l'ultime vote, d'autres adhérents ont téléphoné aux épouses de certains représentants en les menaçant directement, elles et leurs enfants, mettant en oeuvre un plan machiavélique qui visait à éloigner les maris de la Chambre et obtenir ainsi, faute de quorum, l'ajournement de la séance au lendemain, où un autre truc aurait permis de reculer encore la décision.

Syndicat menteur et manipulateur, parce que l'affirmation selon laquelle le gouvernement va privatiser l'éducation n'est qu'un slogan vide de sens. Que la politique de l'éducation du gouvernement actuel ne soit pas à la hauteur des enjeux que va affronter le pays dans ce domaine, n'autorise pas à dire n'importe quoi. Ecarter les enfants pauvres d'une éducation de qualité serait le plus sûr moyen de maintenir le pays pour une génération encore dans le sous-développement.

Syndicat stalinien, parce que toute cette campagne virulente contre le 012, qui s'est mise en branle l'automne passé, a été conçue et réalisée par le petit groupe qui est à la tête de la Fédération, relayé avec une discipline de fer par les délégations départementales. La CGT est un modèle de gestion démocratique des conflits sociaux à côté de Fecode, qui ne laisse aucune place aux initiatives et à la sanction de la base. L'état-major bogotanais fait bouger ses troupes sur le territoire national comme des pions dans un jeu de stratégie. Toute vélléité d'états d'âme ou de dissension est impitoyablement réprimée comme les actions d'éventuels briseurs de grève, qui se laisseraient émouvoir par les difficultés et les retards imposés à leurs élèves par les bouleversements incessants des programmes et des rythmes scolaires et par les innombrables jours d'école perdus. Les sbires syndicaux font respecter les ordres jusque dans notre petite école de Santa Rosa, comme nous allons le voir.

Syndicat stérile et dépassé, incapable de proposer autre chose que d'accroître le montant des crédits destinés à l'éducation, alors que l'essentiel des efforts importants qui ont été faits dans ce domaine en Colombie n'ont servi en définitive qu'à augmenter les salaires et les retraites de ses adhérents, démontrant une fois de plus que la motivation et l'excellence ne découlent pas automatiquement de l'accroissement indéfini des avantages matériels, mais de l'existence d'un projet pédagogique réunissant élèves et enseignants autour d'une visée commune.

Toute cette capacité de manœuvre et d'intimidation ne serait pas seulement destinée à la défense préventive des intérêts des enseignants, mais aussi, dit-on, à assurer l'élection de la présidente de Fecode à la tête de la Confédération Unitaire du Travail (CUT), organe faîtier des syndicats colombiens, dont le président va être remplacé prochainement. La conquête de cette position stratégique assurerait à Fecode un renforcement important de sa faculté d'influencer les décisions gouvernementales en faveur de ses thèses rétrogrades.

Pourquoi nous ?

C'est une question légitime, qui découle de toute situation où un gouvernement, dont une grande partie des décisions et des actes sont rejetés par une majorité de la population - au moins à travers les sondages -, comme c'est le cas du Président actuel, tente d'ôter à un secteur professionnel les avantages dont il bénéficie.

Le syndicat des enseignants aurait pu la poser à l'opinion publique, aux médias, aux hommes politiques pour tenter de les mettre de son côté. Cela supposerait évidemment qu'il respecte le jeu démocratique et accepte sportivement de perdre, au lieu de recourir aux méthodes décrites plus haut.

En même temps, c'est une question difficile à poser si ceux qui recherchent l'appui de la nation présentent un bilan aussi défavorable que celui des enseignants du secteur public. Personne, à part les fanatiques néo-libéraux ou les tenants de l'extrême-droite qui voient en eux de dangereux gauchistes, ne soutiendrait des mesures visant à les ramener à l'aune commune si l'éducation publique en Colombie était la meilleure d'Amérique latine, si le taux d'alphabétisation et de couverture des besoins étaient proches de 100. Il s'agit bien sûr de politiques éducatives qui ressortent d'un niveau de décision ministériel, mais quand on voit la capacité d'action de la Fédération sur tous les gouvernements de ces vingt dernières années, on se dit que si elle avait exercé la même pression pour conquérir des avantages éducatifs en faveur des apprenants, elle les aurait obtenus.

Pourquoi vous ? Parce que en tant que corps collectif - je ne parle pas des individus -, votre niveau de prestation est insuffisant pour justifier de tels écarts en votre faveur.

Un argument moins convainquant - parce qu'il s'appuie sur le partage de la pauvreté et non sur celui des richesses -, est que les privilèges des uns constituent en l'état actuel des choses un obstacle important pour une répartition plus équitable des ressources de la nation, comme, par exemple, dans le domaine des retraites.

Une grève inutile...

Les grèves d'enseignants, prolongées et répétitives, sont une spécialité latino-américaine. Je les ai découvertes à Cochabamba, en Bolivie. Les manifestants barraient le centre ville et transportaient leurs bureaux et des sièges de la salle de classe au milieu de la rue, où ils tentaient de convaincre les passants de la justesse de leurs revendications. Pour autant que je me souvienne - cela remonte à 13 ans -, les enseignants boliviens avaient quelques bonnes raisons de protester : bas salaires, retraites misérables, mauvaises conditions de travail.

Ce n'est pas le cas, nous l'avons vu, de leurs collègues colombiens qui se sont lancés dès le 15 mai 2001 dans une grève illimitée destinée à empêcher le vote de l'Acte Législatif 012.

Le même jour, les enseignants ont installé des tentes improvisées faites de guaduas et de plastique sur la place principale de Ciudad Dormida, dans lesquelles ils ont placé des chaises et des bancs et de quoi boire et s'alimenter. Le même scénario avait eu lieu il y a trois ans, mais j'ai oublié quelle était la revendication de l'époque. Une estrade a été montée avec une sono puissante qui diffusait toute la journée des chansons engagées et, de temps à autre, un syndicaliste ou des sympathisants à la cause tentaient de rameuter par un discours leurs troupes ou des passants blasés. Les enseignants de base se sont relayés jour et nuit pendant près de trois semaines. J'étais partagé entre une certaine admiration - les nuits sont longues et fraîches -, et l'exaspération suscitée par le spectacle d'un centre ville transformé en camp de nomades, le bruit insupportable de la sono et l'état éthylique avancé de certains professeurs, luttant contre l'ennui et le froid en buvant de l'aguardiente. Ou encore par les graffitis qui couvraient le socle de la statue d'Antonio Nariño, le précurseur de la Nation, ou les destructions infligées à la façade de ma banque par des jets de pierre et des pétards.

Au début, la police avait fermé la place à la circulation et l'avait transformée en zone piétonnière (il n'en a aucune à Ciudad Dormida), à ma grande satisfaction, puis la grève se prolongeant, elle l'a rouverte. Avec le passage du temps, on finissait par trouver cette situation presque normale, puis le moral des troupes baissant, et la présence des occupants n'ayant plus de justification, tout ayant été dit et redit à satiété, le syndicat a décrété la fin de l'occupation, mais pas de la grève, qui s'est encore poursuivie pendant 3 longues semaines. Le niveau de mobilisation est remonté de plusieurs crans au moment où la Chambre a commencé la discussion du 012 : défilés en ville (avec les enfants), barrages de la Panamericana, occupation du principal poste frontière avec l'Equateur, mais le cœur n'y était plus vraiment, car il était évident que le gouvernement avait réussi à convaincre une majorité de Représentants de voter cette modification de la Constitution. Et la grève s'est arrêtée aussi brusquement qu'elle avait commencé, après 6 semaines, la base faisant preuve d'une impressionnante discipline, obtenue autant par la force de la menace que par celle de la conviction.

… et injuste

Les cours ont aussi cessé à la petite école de Santa Rosa. Et, à la colère de constater l'indifférence des instituteurs locaux face à la privation d'apprendre que subissent les enfants, s'ajoute celle de voir ces derniers spoliés de leur collation journalière. Aussi, quand, au cours d'une réunion avec un groupe d'habitants, certains parents se plaignent du fait que leurs enfants vont perdre l'année, Lunita se met en tête de trouver des remplaçants aux enseignants défaillants, passant par-dessus mes molles objections, fondées sur mon scepticisme habituel face à une situation floue et une certaine réticence à nous embarquer dans une problématique en définitive politique.

Une première idée consiste à convaincre quelques-uns des bacheliers qui se tournent les pouces dans le corregimiento de fonctionner comme maîtres de remplacement, mais il apparaît rapidement que les jeunes gens en question ne travailleront pas sans être rémunérés. Yanira, fille d'Orlando, notre maçon, et compagne du conseiller communal de Santa Rosa, propose de prendre contact avec les jeunes qui travaillent au Service de l'Environnement de la Municipalité, qui sont bacheliers. Aussitôt dit, aussitôt fait. A ma grande surprise, le chef de service est d'accord de mettre à la disposition de Lunita quatre jeunes gens pour réviser le programme.

En regroupant les niveaux les moins nombreux, nous arrivons à couvrir le préscolaire et les 5 niveaux de primaire. Lunita fournit du papier et des cahiers, car il n'est pas question d'utiliser le matériel officiel. La première semaine, tout se passe comme sur des roulettes, les enfants sont ravis d'avoir de nouveaux "professeurs", les instituteurs improvisés sont ravis de se trouver dans ce rôle, les parents - la plupart ont envoyé leurs enfants -, sont ravis de les voir étudier à nouveau et profiter de la cantine.

La situation change brutalement le lundi suivant. L'information est arrivée jusqu'aux vraies institutrices, qui débarquent, folles de rage, à l'école et menacent les remplaçants : ils sont dans l'illégalité, ils vont avoir de sérieux ennuis, et, le comble, ils ne sont pas solidaires. Les deux premiers arguments sont faux, car, si la grève est légale, le droit au travail reste garanti pour les non-grévistes, bien qu'il ne soit ni reconnu, ni défendu dans la pratique. Comme ils sont couverts par un ordre de mission de la commune, ils n'ont absolument rien à craindre. C'est ce que leur dit Lunita, mais ils sont visiblement déséquilibrés par la véhémence des reproches qui leur sont faits et inquiets des conséquences possibles.

Lunita contre-attaque en mobilisant l'Association des Parents d'Elèves à travers son président qu'elle convainc de convoquer une réunion, afin de demander aux parents de soutenir l'initiative de la révision des programmes. Le succès est total, plus de 90 % des parents sont d'accord. Rassérénés, les remplaçants achèvent la semaine sans autre complication. Notre erreur tactique est de ne pas avoir rédigé alors un compte-rendu mettant en évidence ce résultat quasi-unanime. En effet, la participation citoyenne est un des thèmes à l'ordre du jour dans les communes et dans les établissements scolaires. Cette manifestation de la volonté populaire aurait probablement permis, s'il elle avait été portée à temps à la connaissance des autorités, de contrecarrer les manœuvres ultérieures des enseignants.

La semaine suivante, l'offensive professorale change de cible. La pression s'exerce cette fois sur le Directeur de l'Education de la Municipalité, qui soutient dans un premier temps son collègue de l'Environnement. Les bruits et les rumeurs circulent abondamment, et la détermination des remplaçants diminue d'heure en heure. L'un d'eux, dont la copine est enseignante dans une autre vereda, déclare forfait. Lunita incite ceux qui restent à continuer, puisque l'ordre de retourner au Service de l'Environnement n'est pas arrivé, mais c'est peine perdue, ils prennent congé des enfants en organisant une bataille d'eau. Pendant ce temps, le syndicat organise une manifestation devant la Mairie, qui rassemble, nous dit-on, deux cents enseignants. Il n'y en aurait eu que la moitié que ce serait déjà beaucoup demander au Directeur de l'Education de persister dans son soutien à cette initiative. Le chef de l'Environnement finit par nous envoyer un courrier dont le contenu est révélateur : il invoque en effet les nécessités du service pour rappeler les quatre "mis à disposition" et aussi son souhait d'éviter d'avoir des problèmes avec le Directeur de l'Education.

Lunita, comme toujours, ne s'avoue pas vaincue. Avec l'aide du conseiller communal, elle tente de revenir à la formule des bacheliers, mais en recourant à ceux qui ont demandé un poste à ce même conseiller. La manœuvre échoue cependant devant l'attitude obstinément hostile des institutrices officielles.

La dernière semaine de grève passée, directrice et enseignantes finissent par reprendre leur poste. Mais au lieu de recommencer les cours, elles se livrent à une opération vengeance envers les enfants d'abord, en leur affirmant que, dès l'année prochaine, leurs parents seront obligés de payer 80.000 pesos par mois pour qu'ils puissent entrer à l'école. Elles convoquent ensuite les parents degré par degré pour leur reprocher d'avoir envoyé leurs enfants aux séances de révision et leur manque de solidarité.

L'inqualifiable attitude de toute une société

Cela fait une vingtaine d'années que dure cette prise en otage d'une partie importante de la population et qu'un groupe de dirigeants syndicaux a privé et prive toujours, avec la collusion des enseignants, des millions d'enfants d'une scolarité normale, et du bonheur d'apprendre.

Pourquoi cette tolérance, cet abandon, cette soumission ?

Cela vient tout d'abord, je crois, du fait que l'éducation publique est destinée essentiellement aux classes populaires. Antonio Caballero, dans une de ses chroniques de "Semana" (dont je vous recommande vivement la lecture sur le Net), écrivait que la guerre serait terminée depuis longtemps en Colombie si les policiers et les soldats qui tombaient sous les balles de la guérilla étaient issus des classes aisées, au lieu d'être des fils de paysans. De la même manière, la qualité de l'éducation et des enseignants du public serait largement supérieure à ce qu'elle est actuellement si les parents des mêmes classes n'envoyaient pas leurs enfants dans des établissements d'enseignement privés.

Cela n'explique pas l'emprise que Fecode exerce sur la société colombienne, qui a pour conséquence une absence presque totale de critiques, pourtant largement justifiées, contre les énormes lacunes de l'enseignement public et contre l'attitude du syndicat. Les radios et les télévisions se font les porte-parole de ses mensonges grossiers ou donnent des compte-rendus et des images des violences des manifestants avec la même objectivité indifférente que lors des attaques de la guérilla contre les villages, comme si les enfants n'étaient pas les principales victimes de cette grève, politique dans son essence. Je n'ai lu que des appréciations très mesurées sur ces faits dans la presse qui, pendant des mois, a ignoré le sujet du 012. Une ligne, pas plus, mais visant juste, dans le no du 25 mai 2001 de Dinero : "Maestros movilizando niños para justificar sus demandas? Qué horror !" (Les maîtres mobilisant les enfants pour justifier leurs revendications ? Quelle horreur !)

Le seul qui a brisé ce tabou complice est le Ministre de l'Economie déjà cité, qui a mis en évidence les contre-vérités propagées par Fecode dans sa campagne anti-012. A ma connaissance, le seul document qui remet ouvertement en question les privilèges des enseignants est le compte-rendu de la Misión Alesina sur les réformes institutionnelles, que je présenterai longuement au mois de septembre.

En fait, en tant que société, les Colombiens ne se mobilisent en faveur des enfants que le jour qui leur destiné, "El Día del Niño", où les droits des enfants sont évoqués avec des trémolos dans la voix par les nombreux intervenants et défenseurs de l'enfance. Lorsqu'il s'agit de dénoncer la violation du droit à l'éducation que représentent les jours perdus pour toutes sortes de raisons dans l'enseignement public, il n'y a plus personne. Ou, on se contente, comme souvent ici, de faire une loi, la 115, la loi générale de l'éducation. C'est une loi extraordinaire, un peu verbeuse, puisqu'elle compte 55 pages, format lettre US. Si elle était appliquée, tous les petits Colombiens pauvres vivraient l'expérience inoubliable que j'ai évoquée au début de cette chronique. La place me manque pour dire pourquoi, mais peut-être suffit-il de citer le 1er paragraphe de l'article 5 :
"Fines de la educación. De conformidad con el artículo 67 de la Constitución Política, la educación se desarrollará atendiendo a los siguientes fines:
1. El pleno desarrollo de la personalidad sin más limitaciones que las que imponen los derechos de los demás y el orden jurídico, dentro de un proceso de formación integral, física, psíquica, intelectual, moral, espiritual, social, afectiva, ética, cívica y demás valores humanos."
(Finalités de l'éducation. Conformément à l'article 67 de la Constitution Politique, l'éducation se développera en réalisant les finalités suivantes:
1. Le plein développement de la personnalité, sans autres limites que celles imposées par les droits d'autrui et par l'ordre juridique, dans un processus de formation intégrale, physique, psychique, intellectuelle, morale, spirituelle, sociale, affective, éthique, civique et [incluant] les autres valeurs humaines.)

Ce thème des finalités de la formation intégrale est repris et développé spécifiquement 5 ou 6 fois tout au long de la Loi, sans que jamais le chemin soit défini pour passer de l'état de barbarie dans lequel se trouve l'école officielle à cet eden pédagogique. Les rédacteurs de ce monument se comportent comme Moïse sur le Mont Sinaï, ils font confiance au Dieu de l'éducation pour réaliser les fins admirables de la Loi. Avec le même succès.

Pour revenir à Fecode, la crainte qu'elle suscite vient de ses méthodes, car tout opposant est la cible d'une excommunication qui peut lui coûter cher s'il doit sa situation au vote des Colombiens, ou à une personne dont dépendent ces votes, et, à l'inverse, tout sympathisant reçoit l'onction de la Fédération. Ceci explique l'absence étonnante de réaction du syndicat face aux déviations de fonds que subissent les budgets de l'éducation dans de nombreux départements et municipalités. Il est difficile de dénoncer des abus dont ses propres amis sont les auteurs, d'autant plus lorsque ces faits de corruption n'amputent pas la paie des professeurs titulaires.

Il y a enfin le prestige du maître d'école dans une société hiérarchisée où le savoir est relativement peu répandu. Cela rappelle les trois piliers du village français d'autrefois : le maire, l'instituteur et le curé. Ajoutons encore la situation socio-économique favorable de l'enseignant qui en fait un membre de la classe moyenne, roulant voiture. Cela n'est vrai, il faut le préciser, que des nombreux enseignants qui parviennent en fin carrière et qui constituent le fond de la clientèle du syndicat, la moyenne d'âge de la profession étant élevée, 42 ans. Ceux qui arrivent aujourd'hui sur le marché sont dans une position beaucoup moins favorisée, mais n'ont pourtant pas la faculté de se désolidariser des nantis, s'ils veulent faire leur trou, à leur tour.

Le système est donc complètement verrouillé, et en dehors d'une action frontale, peu probable, menée par un gouvernement en fin de parcours et des membres du Congrès, exposés à la réélection, je serais prêt à parier - si je ne détestais pas les paris - qu'ils transigeront avec Fecode et négocieront une solution de compromission, qui ménagera l'essentiel des intérêts du syndicat et de ses affiliés. A moins que Juan Manuel Santos se révèle être un véritable homme d'état, capable de subordonner ses intérêts personnels au bien de la nation. Cela est si rare ici que l'on pourrait tout de suite lui élever une statue (à part Bolivar et Nariño, les présidents colombiens n'en ont pas, tout juste un buste au Congrès).

En attendant, on continuera à voler à la majorité des pauvres de Colombie leurs souvenirs d'enfance heureuse dans la découverte du savoir.

13 juillet 2001

(Suite : Retour d'Europe)

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