Nouvelles du Petit Paradis en Colombie
La vie quotidienne dans le sud des Andes colombiennes
L'arrivéeJe suis arrivé à Ciudad Dormida pour la première fois, le 28 décembre 1992, avec Lunita, mon épouse, qui en est originaire. Je me souviens de la date parce que c'est le jour des Saints-Innocents, qui est l'équivalent de notre 1er avril. Les journaux publient des fausses nouvelles, qui ont été prudemment annoncées comme telles quelques jours auparavant. On fait toutes sortes de farces et, dans la région andine, on jette de l'eau sur les passants qui ne s'offensent pas trop de ces agressions rituelles et même répliquent avec enthousiasme, bien que l'interdiction récente des pistolets à eau gâche un peu le plaisir. Comme toutes les coutumes, elles ne réjouissent vraiment que ceux qui les ont pratiquées étant enfant. Nous étions partis de Bogotá tôt le matin dans un petit Fokker à turbopropulseurs, qui avait l'air d'un jouet et nous avions fait une première tentative d'atterrissage en rasant le flanc de montagnes escarpées, verdoyantes et désertes. Mais un nuage obstinément accroché au bord de la piste nous a obligé à faire demi-tour et à nous poser à Cali, où nous avons attendu 3 heures que l'hôte indésirable veuille bien nous faire place nette, en crevant de chaleur parce que nous avions gardé les vêtements d'hiver apportés d'Europe et que nous étions encore sous l'effet du décalage horaire. La deuxième tentative fut la bonne. Déjà les montagnes ne me paraissaient plus aussi menaçantes et nous avions survolé une région beaucoup plus avenante, cultivée en petites parcelles de tous les dégradés du vert et parsemée de toits rouges, sans me douter que c'était là que, quelques années plus tard, j'allais vivre, au Petit Paradis, sous les ailes des quatre avions qui atterrissent chaque jour à l'aéroport, quand les nuages ont décidé de s'en aller. Comme à d'innombrables reprises dans mes premiers contacts avec Ciudad Dormida, sa région et ses habitants, j'ai l'impression de revivre un passé lointain d'un demi-siècle. Le petit aéroport avec sa piste unique, son bâtiment de service minuscule et rudimentaire, me rappelle celui de Genève-Cointrin au printemps 1949, alors que je prenais l'avion, un DC3, pour la première fois de ma courte vie, allant à Paris passer mes vacances avec mon père, après le divorce de mes parents. La même foule de proches et de curieux, séparée de la piste par un grillage, regarde les arrivants ou les salue. Il fait très chaud. On trotte jusqu'à la salle des bagages, équipée d'un tapis roulant qui ne marche pas. Nous récupérons nos valises et sortons, happés par un groupe de personnes connues et inconnues, qui nous entraînent bruyamment vers les voitures. La route est sinueuse et encombrée par d'énormes poids lourds de 50 tonnes, qu'il faut dépasser dans les virages sans visibilité, avec un véhicule plutôt ancien dont les reprises sont handicapées par l'altitude. J'appuie le pied sur un accélérateur imaginaire, mais le conducteur, lui, paraît garder son calme, tout au long de la manoeuvre de dépassement, qui dure une éternité : je vois défiler une à une les six doubles roues du mastodonte, puis apparaît un échappement gigantesque et nickelé. Je respire avec soulagement, mais surgit déjà devant nous un autre poids lourd. Je suis surpris de voir que le conducteur du véhicule qui vient en face ne klaxonne pas méchamment quand il doit ralentir pour nous laisser passer. J'ai beaucoup de peine à suivre la conversation animée qui s'est engagée entre les passagers de la voiture. J'ai l'impression d'avoir oublié tout ce que je savais d'espagnol et bafouille lamentablement. Nous montons régulièrement dans un paysage de montagnes plutôt arides, couvertes de buissons, et sans perspective. Puis, une descente s'amorce et nous finissons par arriver à un endroit dégagé d'où l'on domine Ciudad Dormida, dont les maisons se sont répandues comme une coulée blanche dans la vallée, montant jusque sur les flancs du volcan, qui, de loin, paraît bien tranquille et plutôt rassurant. Nous amorçons la descente et nous arrivons dans la ville en suivant la Panamericana, qui mène à l'Équateur voisin. Il fait presque frais, nous sommes à 2.500 mètres d'altitude. Premières désillusionsNous étions venus à Ciudad Dormida à l'occasion du mariage de l'un des fils de Lunita, avec une jeune suisse allemande et bien sûr aussi pour me présenter aux nombreux membres de la famille que je ne connaissais pas encore : enfants, petits-enfants, soeurs, neveux et nièces, et conjoints des précédents. Ces circonstances, stressantes pour le solitaire que je suis, n'ont pas contribué à améliorer l'impression peu favorable que m'a alors donné la ville. J'ai vécu de quelques jours à quelques semaines dans d'innombrables villes, parmi lesquelles figurent les plus belles du monde. Plus que la visite des musées et des haut-lieux touristiques, mon plus grand plaisir dans une ville inconnue est de marcher au hasard des rues, souvent jusqu'à l'épuisement, et d'observer tout ce qui mérite quelque attention, des vitrines des magasins à la manière de se vêtir et au comportement des passants, sans oublier l'architecture et l'organisation générale de la ville. Je prends un bain de ville, mousseux comme du champagne, et parfois, comme à Londres, Vienne, Prague, Copenhague, San Francisco, Amsterdam, Berne, et aussi à Cartagena de Indias, cela me procure une sorte d'ivresse. Les grandes villes de Colombie se prêtent mal à la découverte piétonnière à cause de leur étendue, des régularités de leur plan en grille, de la quasi disparition de leur passé colonial et de l'insécurité qui y règne. Les voleurs repèrent vite le flâneur étranger et même si, par chance, rien de vraiment désagréable ne se passe, cela crée une tension qui ôte à l'exercice beaucoup de son charme : il faut prendre l'allure de quelqu'un qui sait où il va et ne regarde que ses pieds, pour ne pas tomber dans un trou, ou les voitures, pour ne pas se faire écraser. On m'avait tellement répété que je courrais le risque de me faire agresser que je ne suis sorti qu'accompagné, le plus souvent en voiture. Je me suis vu imposer par une excessive sollicitude un mode de découverte qui n'avait rien de commun avec mes vieilles habitudes, d'où un peu de mauvaise humeur et une bonne dose de lassitude désenchantée, qui ont teinté en gris ce premier séjour :
MariageLe matin de la cérémonie du mariage, nous avons rendez-vous dans l'étude du notaire n° 3 du Cercle de Ciudad Dormida. Pour qui a fréquenté, si peu que ce soit, les luxueux locaux des notaires français ou suisses, le terme d'"étude" n'est pas le plus approprié : le local, austère et triste, est entièrement ouvert sur la rue bruyante dans laquelle il est situé, les gens entrent et sortent sans contrôle ou font la queue devant les différents bureaux, tandis que les employés aux écritures copient à la machine à écrire d'épaisses liasses de documents, sans cesse interrompus par les nouveaux arrivants. Les jeunes mariés sont dans le bureau du notaire, situé au fond du local, où s'entassent déjà une vingtaine d'invités. Une jeune femme, jolie et nerveuse, qui, visiblement, remplace le notaire pour la première fois dans sa fonction d'officier d'état civil, lit le contrat de mariage en bafouillant, et même, connaissant deux des fils de Lunita, se trompe de prénom, ce qui provoque une rafale de fous rires et une réaction indignée de la jeune mariée - qui même si elle trouve son beau-frère sympathique, n'a pas envie de l'épouser -, réactions qui augmentent encore le trouble de l'officiante, laquelle finit pourtant par arriver au bout de son pensum. Les jeunes mariés échangent leurs anneaux et tout le monde s'embrasse. Voyage en chivaComme il n'y a pas de cérémonie religieuse, on rejoint le lieu du rendez-vous où nous attend une chiva : bus rural, ouvert sur les côtés, avec des sièges en bois et une galerie couverte d'une bâche, peint de décors aux couleurs vives, et en général surchargé de marchandises et de passagers, qui se juchent sur les côtés ou sur le toit. L'imagination du propriétaire n'a pas de limites pour baptiser son véhicule, du "Condor des cimes" au "Roi de la route". Il y ajoute souvent un dicton qui lui sert de publicité et une référence à la Vierge ou à un saint afin de se prémunir contre les nombreux risques qu'il va rencontrer, ce qui lui semble plus efficace que l'assurance obligatoire. On peut louer une chiva pour toutes sortes d'usage : transporter un chargement de sacs de ciment ou de ballots de cabuya, les délégués d'une convention politique, des touristes, ou comme dans notre cas, un mariage. J'apprendrai plus tard qu'ici on n'utilise pas le terme de chiva, mais celui bus escalera o escalera tout court, référence probable à l'échelle qui permet de grimper sur le toit. Direction : une petite ville à 42 kilomètres de Ciudad Dormida. Le nombre d'invités s'est considérablement accru et nous sommes bien une cinquantaine dont quelques citoyens suisses qui accompagnent le père et la belle-mère de la mariée. A défaut de couvertures - nous allons monter à plus de 3000 mètres d'altitude -, on charge une caisse d'aguardiente, la boisson locale par excellence qui, comme cela s'impose, porte le nom du volcan. Les adolescents montent sous la bâche avec une provision de bouteilles, tandis qu'arrive l'orchestre typique qui va nous accompagner toute la journée. La chiva s'ébranle dans un déchaînement de cris et de rires. Nous nous engageons sur la route qui fait le tour du volcan. Dès que nous sortons de Ciudad Dormida, elle n'est plus goudronnée et devient très étroite. Les croisements entre véhicules lourds sont difficiles et nous sommes souvent durement secoués sur les bancs de bois sans coussin. Il n'y a pas de vitres, mais de grosses bâches en plastique non transparent, si bien qu'il faut choisir entre être un peu abrité et voir le paysage, qui est magnifique : d'un côté, des montagnes à perte de vue avec tous les dégradés de bleus dans un ciel chargé de nuages, sans neige bien qu'elles aient plus de quatre mille mètres, et de l'autre côté, les flancs du volcan recouverts d'une herbe épaisse et intensément verte, parsemée de bosquets d'eucalyptus, où tombent de petites cascades. Premier arrêt à un gros village à une heure de Ciudad Dormida, avec une grande place désolée, sans un arbre, un buisson ou une fleur, une église disproportionnée et une dizaine de cabanes rustiques où trônent des matrones : dégustation de fritada (morceaux de porc frits dans leur propre graisse), accompagnée de rasades d'aguardiente, interprétation d'airs locaux par les membres de l'orchestre, qui restent sérieux comme des papes malgré les braillements des chanteurs, joyeux, mais pas encore ivres, bavardages des invités qui tentent de franchir les barrières linguistiques et culturelles. Nous repartons et continuons à monter. A un embranchement en Y, la route est barrée par un train routier qui a malencontreusement glissé dans un fossé. Tout le monde descend, y compris l'orchestre qui joue paresseusement quelques morceaux pour faire passer le temps. Le conducteur de la chiva tente de sortir le camion du fossé avec un câble, mais la pièce est trop grosse, elle ne bouge pas d'un pouce. Une heure se passe en conciliabules tranquilles, arrive un camion par l'autre bout de l'Y, mieux placé pour dégager le train routier. Un quart d'heure d'attente supplémentaire et nous pouvons continuer notre chemin. Nous passons sur une crête où quelques nuages sont restés accrochés. La chiva rase ce qui me paraît être un précipice au fond duquel on voit une petite ville dans une vallée verdoyante. Je me croise les doigts en espérant que le chauffeur ait résisté aux offres de petits verres d'aguardiente et j'adresse une pensée émue à mon grand-père qui montait à Saint-Luc sur une route pareille à celle-ci, il y a plus de septante cinq ans. Encore une bonne heure avec quelques passages d'ornières boueuses où notre véhicule patine avec bonne volonté, mais sans s'embourber, et nous voilà arrivés à destination, très connue pour être un but de pèlerinage. Une autre église immense sur la place traditionnelle, mais celle-ci est plantée d'arbres et d'arbustes en fleurs. Repas et autres festivitésLa chiva s'arrête devant une maison peinte de couleurs vives, récemment restaurée par un parent du gendre de Lunita et où va se dérouler la suite de la journée. Les petits incidents de trajet nous ont passablement retardé et nous ne nous mettons à manger qu'à deux heures de l'après-midi. Nous avons fourni le vin d'Ardèche qui a bien supporté le voyage. Grâce à Arturo, chef d'escale à Roissy, il est arrivé directement à Ciudad Dormida, évitant la douane, en contrebande en quelque sorte, mais ce n'est que le début de mon déconditionnement de citoyen helvétique, respectueux des lois et des règlements, déjà entamé, à la réflexion, au cours de vingt années de séjour en France. L'heure solennelle est arrivée : Peter, le père de la mariée, un médecin zurichois, fait un discours en espagnol, qui me ramène quelques années en arrière, au mariage de ma propre fille, où j'avais moi aussi harangué une foule d'au moins cent invités au son de Bolivia Manta. Ce qui allait successivement entraîner, dans une chaîne d'événements dont je tairai la causalité : un divorce, un voyage en Bolivie, une rencontre avec Lunita et ma présence à cette autre cérémonie, où, grâce au ciel, je suis dispensé de participer, du fait de ma condition de pièce récemment rapportée. Ce qu'il nous raconte est bien triste : sa femme et lui ont passé des mois à rassembler des photos de l'enfance et de la jeunesse de la mariée et à faire un montage qu'il pensait présenter ce jour même. A leur arrivée à Bogotá, à la suite d'un malentendu, les personnes qui devaient les prendre en charge n'étaient pas là. Des voleurs ont profité de leur désarroi pour exécuter le coup classique : quelqu'un vous bouscule, un complice s'interpose en faisant semblant de vous aider, pendant que, profitant de votre inattention, un troisième s'empare du butin, la mallette qui contenait la collection de photos, et heureusement pour les délinquants, d'autres choses plus négociables comme les passeports et les dollars. Mais les voleurs colombiens ne sont pas fair play : ils ont dû jeter les photos dans une poubelle au lieu de les remettre à n'importe quel guichet de l'aérogare. La police connaît ce manège, mais n'arrive pas à y mettre fin, malgré l'effet désastreux que cela produit sur les touristes étrangers qui, comme Peter, jureront de ne jamais remettre les pieds dans ce pays de sauvages. C'est l'heure du dessert et du champagne, également fourni par nos soins, en contrebande. Le gâteau de mariage est en forme de maison paysanne avec un banc où un jeune couple est installé, pourtant sans volcan en arrière-plan, qui est la caractéristique de l'artisanat dormidasien ; il y a aussi une note bien exotique, des leckerlis apportés par la belle-mère de la mariée. Les invités se sont mis à danser : le san juanito, le bambuco, le pasillo, qui sont les rythmes traditionnels de la partie andine du Sud de la Colombie. Puis, l'orchestre rural étant définitivement hors course, nous passons à la musique enregistrée : salsa, merengue, vallenato, mambo. Une maison typiqueComme je manque d'entraînement, je n'insiste pas trop et visite la maison qui est ancienne et typique de la région. A l'entrée, côté rue, il y a à droite la chambre à coucher des maîtres de maison et à gauche deux grandes pièces de réception, au plafond haut et boisé, dont le mobilier ne comprend pas les inévitables copies de meubles de style anglais, français ou espagnol, tant prisées par les petits bourgeois latino-américains, ce qui témoigne du bon goût du propriétaire, ancien attaché culturel de l'ambassade de Colombie en Chine, qui a ramené de son séjour non seulement des meubles, mais aussi l'habitude insolite ici, pour un membre de l'establishment, d'utiliser les transports publics pour faire les allers et retours entre Ciudad Dormida et son domicile rural. En continuant tout droit depuis le vestibule, on débouche sur un vaste patio, entouré d'une terrasse couverte assez large pour s'y tenir, surélevée par rapport à la pelouse qui est au centre et qui ne comprend pour le moment aucune plante, les travaux de rénovation venant de s'achever. Le toit de la terrasse est soutenu par des poteaux en bois sculptés et peints de couleurs vives, auxquels sont accrochées des suspensions florales. Une barrière de bois court tout autour de la terrasse. Le patio est complètement isolé de l'extérieur et des voisins et on ne voit que le ciel. Une immense cuisine et la salle à manger se trouvent en face de l'entrée et on a le choix entre faire le tour à l'abri de la pluie fine qui commence à tomber et la voie directe par l'intermédiaire de deux petits escaliers. L'heure du départ a sonné pour ceux qui ne veulent pas rentrer de nuit en chiva, le brouillard étant fréquent sur cet itinéraire. Nous le savons pas encore, c'est une surprise du destin, nous reviendrons souvent dans cette maison hospitalière, située une grosse demi-heure du Petit Paradis. Une excursion où l'on profite des paliers thermiquesUn neveu de Lunita, architecte-promoteur, vient d'achever un ensemble touristique, sur la Panamericana, au bord du fleuve Patía. Il nous propose d'y passer la journée. Nous partons en voiture avec Elisa, la seule des enfants de Lunita qui soit restée dans sa ville natale. Nous refaisons en sens inverse l'itinéraire de l'aéroport, puis continuons à descendre une route qui, aujourd'hui, est presque déserte. Les rivières sont encaissées dans des cañons profonds de plusieurs centaines de mètres et le pont se trouve au fond, si bien qu'il faut à chaque fois, et Dieu sait s'il y a des rivières dans cette région, descendre tout en bas, puis remonter. Ceci a un énorme avantage en ce qui concerne le dépassement des camions : aussi bien à la descente qu'à la montée, en raison de la forte pente, les malheureux avancent comme des tortues. Ils s'ennuient prodigieusement et profitent de tout intermède, comme le suivant. Brusquement, nous crevons. Arrêt forcé. Nous sortons la roue de secours et cherchons les outils. Stupéfaction : ni cric, ni manivelle. Je fulmine silencieusement sur l'imprévoyance criminelle du propriétaire du véhicule et sur mon propre excès de confiance. Je nous imagine déjà rôtissant de nombreuses heures au bord de la route sous le soleil tropical ou attaqués par des pirates. C'est sans compter sur les charmes d'Elisa qui arrête d'un geste de la main le premier chauffeur de 50 tonnes qui passe par là. Stupéfaction : non seulement, il nous prête les outils, mais se charge du changement de roue, sans faire aucune remarque désagréable ni prendre un air de mépris condescendant sur l'infériorité des femmes au volant. Première expérience de la serviabilité et de la gentillesse qui sont la marque de nombreux Colombiens, paradoxe dans un pays où la violence est endémique, comme nous le constaterons seulement quelques minutes après. Nous continuons notre route en priant qu'il n'y ait pas une autre crevaison. Un peu plus loin, dans une région semi-désertique, les enfants qui vivent là tendent une corde en travers de la route et la tiennent bien haute jusqu'à ce que le véhicule ne soit plus qu'à quelques mètres. Ils la baissent rapidement dans l'espoir que le conducteur ralentisse assez pour leur lancer une pièce de monnaie. Les hommes ont déserté cet endroit et il ne reste plus que des femmes, des enfants et des vieillards qui tentent de survivre en mendiant ainsi. On nous dit plus tard qu'assez souvent, des automobilistes qui ne connaissent pas la région et qui craignent une attaque de bandits, accélèrent à la hauteur du barrage et traînent sur plusieurs mètres, en le blessant parfois grièvement, un des enfants, qui n'a pas eu le temps de lâcher la corde : jeu cruel qui révèle qu'ici la vie des plus pauvres ne vaut littéralement que quelques centaines de pesos. Une ultime descente et nous voilà en vue de notre but. Les maisons blanches de l'ensemble de vacances se voient de loin. Nous entrons dans la résidence et trouvons la famille du neveu au bord de la piscine. La chaleur est telle que c'est certainement l'endroit le plus adéquat. Je découvre ainsi une des caractéristiques essentielles du climat tropical : les paliers thermiques. Il ne nous a pas fallu une heure et demie, y compris la crevaison, pour passer de 2500 à 500 mètres d'altitude, c'est-à-dire d'environ 14 à 24° de moyenne, avec tous les changements de végétation que cela implique. Il suffit de descendre ou de monter pour se trouver à la température et à la saison souhaitées. A part l'hiver évidemment, car à une latitude si proche de l'équateur, il faut monter à plus de 5000 mètres pour trouver de la neige. A moins d'un entraînement préalable, difficile d'échapper au "soroche", au mal d'altitude, qui ôterait tout son charme à l'exercice. En ce qui me concerne, le passage quasi instantané du printemps à l'été me paraît tout à fait suffisant. Vues de plus près, les maisons de vacances ont un air d'île grecque ou de centrale nucléaire miniature, qui a valu à leurs concepteurs un prix d'architecture. Il s'agit d'une sorte de tunnel blanc avec deux façades en U retourné, complètement vitrées, où la lumière entre à flots. Cette disposition, qui me paraîtrait redoutable dans un été européen, où le soleil chauffe pendant 16 heures, l'est beaucoup moins quand le jour ne dure que douze heures et les nuits sont fraîches. Nous dominons le fleuve Patía, qui, comme beaucoup de cours d'eau ici charrie des eaux brunes, dans un vaste lit qu'il n'occupe que partiellement en ce moment. Je n'ai pas le courage de descendre le voir de plus près, dans l'incertitude des périls à encourir. Je préfère profiter du bain à remous et de la piscine. Au retour, qui se fait sans incident, nous goûtons une spécialité locale, les arepas de choclo, délicieuses galettes de maïs arrosées de beurre frais. Personne dans la voiture n'ayant de serviette ou de mouchoirs en papier, il n'y a pas d'autre solution que de se lécher les doigts et de se les essuyer sur les jeans. Ciudad Dormida aujourd'huiSept ans après, Ciudad Dormida est toujours fondamentalement une ville provinciale, repliée sur elle-même. Mais les vents de la modernité ont soufflé assez fort pour que quelques signes de réveil se manifestent. Aux dires des habitants, le changement le plus évident est une forte aggravation de la délinquance et de l'insécurité, venues d'ailleurs selon eux, c'est-à-dire des nombreux lieux de conflits, de catastrophes ou de crise qui l'entourent. Ciudad Dormida n'est plus la ville calme et tranquille qu'elle aurait été dans un passé récent et sans doute idéalisé. Mais ce n'est pas la seule transformation qu'a subi la ville : en même temps que la violence est arrivé, ce n'est pas un hasard, l'argent de la drogue, de la contrebande et du trafic d'armes. Ciudad Dormida est un carrefour naturel des flux entre pourvoyeurs et acheteurs. C'est un paradoxe de son histoire : après avoir été pendant des siècles enclavée par des conditions naturelles difficiles qui l'ont maintenue à l'écart des progrès, quand enfin s'ouvre la voie de transport relativement adéquate qu'est aujourd'hui la Panamericana, c'est pour y voir circuler toutes sortes de marchandises illégales et de personnes indésirables. Cet argent, dûment lavé, s'est investi dans des magasins plus avenants, dans des galeries et de petits centres commerciaux, dans des programmes d'habitation ou de bureaux de meilleur standing ; pourtant tout cela est resté plutôt étriqué et dépouillé, sans beaucoup d'originalité ou de luxe. Ces derniers mois, un ensemble immobilier conséquent est en train de sortir de terre, qui hébergera un supermarché plus moderne et le premier cinéma multiplex de la ville. Peut-être, ce n'est pas encore sûr à 100%, pourrais-je réaliser un de mes rêves : aller voir un film l'après-midi en semaine. Cette augmentation dans la circulation des capitaux a aussi amélioré les finances de la municipalité et des services publics. On a vu surgir de terre successivement un terminal de transport terrestre, un abattoir municipal - après un scandale équivalent à celui de La Villette, toutes proportions gardées -, un pont routier qui dégage la sortie sud de la Panamericana, dotée en outre de deux rond-points à son entrée nord. Le précédent maire avait commencé à établir sa réputation de meilleur maire de Colombie en entreprenant la réfection des rues du centre ville, mais le manque d'entretien préventif et les travaux d'infrastructure ont réduit à néant ce louable effort : en effet, de nombreuses rues de la ville ont été éventrées pour la doter d'un système d'assainissement, qui a permis aussi de récupérer la rivière qui la traverse et qui n'était rien d'autre qu'un égout à ciel ouvert ; et pour que la compagnie locale de téléphone puisse presque doubler le nombre de lignes installées, alors qu'il était pratiquement impossible d'obtenir un raccordement sans le racheter à prix d'or un autre abonné. Autre signe de modernité indiscutable : il y a deux sites Web consacrés à la ville. Pour autant, le sentiment quotidien est du pareil au même, comme on dit à Genève : la circulation est toujours aussi difficile, mais je ne prend plus la voiture, il y a toujours autant de trous, mais je les ai repérés avec suffisamment de précision pour les éviter sans effort, les trottoirs sont toujours aussi encombrés, mais j'ai appris à marcher du pas lent du citoyen dormidasien, les commerçants sont toujours aussi peu aimables, mais je me suis habitué à leurs manières et je ne dis plus ni bonjour, ni merci beaucoup. Les gaz d'échappement que je respire ne me piquent plus les yeux, ni ne me donnent des maux de tête. Seuls, les poteaux à haute tension qui bordent toujours les rues du centre me paraissent continuer à être une menace latente : je les vois comme par prémonition joncher les rues détruites par le prochain tremblement de terre et leurs fils ondoyer comme des serpents de feu sur le sol. S'il te plaît, Monsieur le Maire, fais enterrer les câbles à haute tension ! Cependant, les changements ne sont pas que matériels : la candidate au Concours national de la beauté qui représentait le département et sa capitale a été nommée vice-reine de Colombie. Les mauvaises langues l'ont un peu chicané sur ses origines, vu que sa mère vient d'Amérique centrale, mais ce sont des vilaines jalouses. Comme un bonheur ne vient jamais seul, l'unique équipe de foot de la ville a accédé après cinquante ans d'attente à la ligue nationale A, ce qui fait que les meilleures équipes du pays viendront y jouer et qu'enfin on lira dans les journaux, on entendra à la radio, on verra à la télé le nom de Ciudad Dormida. Et puis, il n'y a pas que la ville qui change. C'est ainsi que, quand je reviens à Ciudad Dormida après quelque temps d'absence hors du pays, j'ai l'impression de revenir chez moi. Je commence à ressentir à son égard un étrange sentiment... qui pourrait bien ressembler à de l'affection. Ne serait-il pas temps de remplacer cet adjectif qualificatif plutôt péjoratif ? Ciudad Linda, Bonita, Preciosa, Amada ? Nous verrons bien. Février 1999 (Suite : Comment s'acheter un petit paradis) |