Nouvelles du Petit Paradis en Colombie

La vie quotidienne dans le sud des Andes colombiennes

 

Chronique

Hommes et femmes

(Le peu que je sais des relations entre les hommes
et les femmes en Colombie)

Plusieurs lecteurs (trices) des "Nouvelles du Petit Paradis", qui ont pris la peine de m'envoyer un message, ont un(e) conjoint(e) ou un(e) partenaire colombien(ne) ou rêvent d'en (re)trouver un(e). C'est en pensant à tous ceux et celles qui sont dans cette plaisante situation que j'écris sur ce sujet délicat s'il en est. Rien n'est plus opaque, en effet, pour quelqu'un qui s'établit tardivement dans un pays exotique, que les relations amoureuses.

Dans les quinze premières années de leur vie, filles et garçons apprennent une foule de choses sur l'amour, sans s'en rendre compte. Dans les dix-quinze années qui suivent, ils se livrent à des expérimentations qui leur donnent une pratique, plus ou moins valable du point de vue du sexe opposé. Vers vingt-cinq-trente ans, devenus des hommes et des femmes, ils en savent assez long sur le sujet, même s'il leur est difficile de théoriser leurs expériences.

En ce qui me concerne, je n'ai pas bénéficié de cette longue période de formation sur place. Il me faudrait être un véritable Don Juan ("Mil e tre...") pour compenser mon ignorance. Ce n'est pas mon cas évidemment, bien que Lunita prétende le contraire. En la comptant, je n'ai rencontré en tout et pour tout dans ma vie que deux Colombiennes. C'est dire que mes informations de première main sont insuffisantes pour étayer une quelconque généralisation. Peut-être vaudrait-il mieux que j'abandonne cette tentative avant de me ridiculiser... Bon, je vais donc commencer par les hommes.

Dernière précaution : amateurs de détails croustillants, passez votre chemin. Cette page est destinée à tous et je n'ai aucune envie de me voir coller une étiquette indésirable par un robot trop vertueux. L'autocensure, cela existe aussi sur le Web.

 

"El viejo verde"

Le "vieux vert" est un protagoniste important de la scène amoureuse colombienne qui me concerne directement, puisque je ne peux plus aspirer au personnage de jeune premier. Bien que je n'aie aucune sympathie pour ce rôle que j'assimilerai volontiers aux barbons de Molière, j'ai failli le jouer sans le savoir.

Mais qu'est-ce qu'un vieux vert (je laisse tomber les guillemets) ? Ce n'est pas un vieux beau, car on peut déjà être un vieux vert avant cinquante ans pour peu que vos cheveux grisonnent ou blanchissent, que vous soyez chauve ou affligé d'un petit ventre de buveur de bière. Peut-être faut-il se souvenir qu'il n'y a pas si longtemps, cinquante ans était l'espérance de vie d'un homme en Colombie, et ce terme est toujours présent dans la conscience collective et plus encore dans celle des femmes. Ensuite, le vieux vert n'est pas tellement préoccupé de son apparence : il peut être laid, flasque, édenté, ridé, rougeaud, voûté, mal habillé, pas rasé, puer un peu, vraiment décrépit, vous voyez le genre.

Le trait caractéristique du vieux vert est sa passion pour les femmes, pour toutes les femmes qui sont un tant soit peu baisables - pardonnez-moi la vulgarité de l'adjectif, c'est ce qu'il vise et il n'est pas difficile -. Il le manifeste, cet intérêt, de toutes les manières, mais la première est sans doute le regard qui parcourt l'objet de sa convoitise du haut en bas et en long et en travers, en recherchant le contact visuel. C'est son regard qui va signaler à la femme qu'elle est dans son collimateur.

Moi aussi, j'ai toujours aimé regarder les femmes, qu'elles soient attirantes, intéressantes, mystérieuses, malheureuses ou même laides, plus par curiosité que dans un but de séduction. En fait, il y a une quinzaine d'années, un regard trop prolongé, rempli d'admiration excessive, m'a valu de me perdre dans une relation trouble avec la personne qui en était la cible pendant sept ans - je ne dirais pas de malheur, il y a quand même eu des bons moments -. Comme cela ne m'a pas servi de leçon, j'ai continué à jouer le rôle de l'homme qui aime - regarder - les femmes. Dès mon arrivée en Colombie, j'ai assez vite compris - avec l'aide intéressée de Lunita - que cette pratique pouvait me valoir quelques déboires et une réputation imméritée. En me voyant dans le miroir des autres vieux verts, j'ai trouvé qu'il était temps d'abandonner cette mauvaise habitude.

Mais le vieux vert, lui, n'a que faire de ce genre de scrupule. Si le personnage est un peu ridicule, il n'en est pas moins efficace. Rien ne le décourage dans ses entreprises, il tente toujours sa chance quels que soient les obstacles à surmonter : différence d'âge ou de classe sociale, rejet apparent ou moquerie. Toute réaction de la femme qu'il poursuit lui sert à construire une frêle passerelle sur laquelle il va s'aventurer sans craindre la chute : une de perdue, ...

En effet, en Colombie, être vieux n'est nullement un handicap pour la chose, et je ne parle pas de l'amour vénal, dont, je le dis carrément, j'ignore tout. Si c'est une jeune fille, elle se laissera voler un baiser ou une caresse ; si c'est une jeune femme, le vieux vert peut en attendre plus, surtout s'il accepte d'investir dans un repas, une sortie ou un bijou ; si c'est une femme mûre, tout lui est offert sur un plateau. Mais, cette facilité n'est pas exempte de risque, surtout si le vieux vert est à l'aise et marié. Il peut tomber sur une femme qui a une idée derrière la tête comme celle de se faire entretenir, engrosser ou épouser et qui ne va reculer devant rien pour arriver à ses fins, notamment informer la femme légitime de son existence et des liens que le mari volage entretient avec elle.

Parfois le vieux vert a quelques excuses, au moins dans la bourgeoisie. Sous l'influence toujours forte du catholicisme officiel, les femmes ménopausées ne se prêtent plus volontiers aux joies du sexe et, si les traitement hormonaux pour la prévention de l'ostéoporose - et leurs effets secondaires - sont connus, ils ne conduisent pas nécessairement celles qui les suivent à abandonner leurs principes religieux. Une fois que la fonction de reproduction a disparu, comment justifier aux yeux de Dieu le maintien d'une relation sans tomber dans le péché ? Placés devant ce fait accompli, les maris, fatalement transformés en viejos verdes, n'ont plus qu'à chercher ailleurs, ce qui leur offre un prétexte bien commode.

"El mujeriego"

On pourrait traduire cette figure obligée de l'homme colombien - à de rares exceptions près - par séducteur, coureur de jupons ou dragueur. Le vieux vert n'est qu'une variante selon l'âge d'un type plus général.

Étonné par la fréquence du phénomène, j'ai cherché des explications. La première qui vient à l'esprit est évidemment le machisme. Un homme qui "en a", ne peut pas se contenter d'une seule femme. Au bout de quelques années, même si tout va bien dans son couple, il va devoir se rassurer sur sa capacité de séduction en profitant des occasions qui ne manqueront pas de s'offrir. Il est d'autant plus difficile de résister que les jeunes femmes ici ne sont pas farouches et font souvent le premier pas. Non pas qu'elles soient nécessairement légères, mais parce que la concurrence est rude : la violence et la guerre éclaircissent surtout les rangs masculins.

Une deuxième explication - qui rejoint la première - est l'héritage de la société coloniale, catholique, espagnole, traditionaliste et donnant à l'homme une place privilégiée, situation qui s'est prolongée beaucoup plus tardivement en Colombie que dans le sud de l'Europe. La divorce, par exemple, n'a été autorisé par la loi qu'en 1976. Le maintien forcé des liens du mariage a favorisé évidemment l'adultère ou la constitution de familles adultérines. En une phrase, l'homme ayant tous les droits, il a naturellement celui d'être infidèle.

J'ai pu obtenir, par des voies détournées, une transcription du dialogue suivant, dans le plus pur style du théâtre de boulevard, entre un quadragénaire et une volontaire pour une séance de réaffirmation de la libido masculine, dont je certifie l'authenticité et aussi le caractère exemplaire. En changeant quelques mots, il s'adaptera à toutes les variantes des amours clandestines :
(Le couple arrive en riant.)
Elle : Il n'y a vraiment personne à la maison ?
Lui : Non, non, nous sommes seuls, toi et moi.
(Il allume les bougies du chandelier.)
Elle : Et ta femme ?
Lui : Elle n'est pas là, elle est à Barranquilla.
(Il ouvre une bouteille de vin et lui sert un verre.)
Lui : A ta santé, pour ce corps si divin.
Elle : Tu ne peux pas savoir comment j'ai souffert d'avoir un si gros derrière. Pendant tout le collège, j'étais celle qui en avais le plus. Les pinces des jupes de toutes mes compagnes tombaient droit, et la mienne avait les plis tout ouverts. Les hommes ne me laissaient pas tranquilles, ils me faisaient sans arrêt des remarques.
Lui : Eh oui, ton derrière est magnifique. Tu es une femme très sensuelle. Tu me rends fou.
(Il commence à la déshabiller.)
Elle : Et ta femme ?
Lui : Non, avec elle, il n'y a plus rien.
(Elle est complètement nue.)
Elle : Ce qui se passe, c'est que je voudrais avoir un enfant.
Lui : Et bien, je suis là pour ça.
Elle : Mais j'aimerai d'abord me marier.
Lui : Alors, marions-nous !
Elle : Menteur, tu me dis ça maintenant, mais on verra demain.
Lui : Je te jure que oui, demain ça sera pareil.
Elle: Je te fais un pari : si ta promesse de nous marier n'est pas sérieuse, tu m'offres un collier divin, en or avec des émeraudes, que j'ai vu à la Bijouterie de la Grand-Place.
Lui : Je parie tout ce que tu veux, mais maintenant on va au lit un moment.
(Il la soulève dans ses bras et s'apprête à se diriger vers la chambre à coucher, quand son épouse sort d'une pièce où elle se reposait après être rentrée de voyage. Il est tellement surpris qu'il laisse tomber par terre la femme qu'il tenait dans ses bras.)
Lui : Qu'est-ce que tu fais là ?
Elle : Je suis chez moi.

Familles multiples

Un des aspects de la vie amoureuse colombienne qui m'a le plus étonné n'est pas tant l'adultère qui est un trait récurrent de l'homme occidental - ou de l'homme en général ? -, plus accentué ici pour les raisons que j'ai évoquées, c'est la tendance de nombreux mâles à procréer au fil de leurs relations conjugales et extra-conjugales et à aller d'une femme et d'une famille à l'autre ou aux autres, tout au long de leur existence. Passe encore l'adultère, mais les enfants adultérins ?

Le schéma est à peu près le suivant. L'homme rencontre une première femme et, qu'il se marie avec elle ou non, il lui fait un enfant. Au bout d'un certain temps, il rencontre une autre femme et ... il lui fait un enfant. Il peut alors aller vivre avec sa seconde famille ou non. Il peut aussi quitter la première et se retrouver par exemple chez sa maman, qui lui assure le logement et le couvert. Au bout d'un certain temps, il retourne chez sa première compagne ou épouse, lui fait un second enfant, et ainsi de suite. Pour compliquer la situation, il peut y avoir une troisième femme, qui va fixer l'inconstant ou non, mais qui va de toute manière tomber elle aussi enceinte. En fin de parcours, il n'est pas rare que l'homme se retrouve avec un nombre respectable d'enfants, légitimes ou non, qui pouvait atteindre dix-douze dans la génération précédente, mais facilement cinq-six actuellement.

Question : pourquoi une telle soif de descendance par la multiplication des mères ? L'explication traditionnelle dans les milieux pauvres - les enfants, c'est la richesse - ne joue pas pour les représentants des classes moyennes ou supérieures, chez lesquels on trouve aussi ce curieux comportement. L'argument nataliste n'est pas non plus pertinent, tel qu'on l'a vu en France avec des pères de familles nombreuses qui transformaient les allocations familiales en retraite anticipée. Aurait-il vingt enfants, que le malheureux père n'arriverait même pas à les nourrir, le montant des allocations est trop faible. En outre, comme la majorité ne sont pas reconnus, ils n'ont pas droit à cette allocation, à moins que la mère ait un emploi salarié. Troisième hypothèse : l'ignorance, jointe à la réticence à transgresser l'interdit d'une Église catholique colombienne inconditionnellement fidèle à la papauté. Comme disait une cliente de Lunita à laquelle elle conseillait de recourir à la contraception : "Les enfants sont une bénédiction de Dieu".

Malgré mon besoin irrésistible de tout expliquer - une déformation professionnelle, j'étais sociologue -, j'ai peine à croire que cette dernière conjecture soit la bonne, sans doute parce qu'à voir les conditions d'existence de nombreux des enfants colombiens, j'ai l'impression qu'ils subissent plutôt Sa malédiction ! S'il fallait à tout prix trouver une cause, j'irai plutôt la chercher dans la vanité masculine, incapable de résister à la tendre sollicitation de la femme - "j'ai envie d'un enfant de toi" -, l'éternel piège de notre nature animale dans lequel les hommes colombiens sont ravis de tomber.

Le héros démasqué

Un récent scandale jette un peu de lumière sur cette question : il s'agit du fils illégitime de Galán, à ne pas confondre avec Gaitán, qui sont tous deux les héros sacrés du parti libéral, sans doute parce qu'ils ont été assassinés avant d'accéder au pouvoir. (Eliécer Gaitán était un tribun très populaire dans les années 40, si populaire que le peuple n'a pu s'empêcher de penser que l'establishment politique d'alors (1948) - libéraux et conservateurs confondus - l'a fait liquider au moment où il allait accéder à la Présidence de la République. Luis Carlos Galán, le rénovateur du parti dans les années 80, a été quant à lui très certainement exécuté par les narcotrafiquants qui craignaient de le voir se retourner contre eux une fois élu).

Comme souvent dans ces cas-là, c'est la presse qui a mis au jour une vérité dont on se demande pourquoi elle était si bien cachée. Je préfère cent fois, malgré la répétitivité du sujet, l'attitude des médias anglo-saxons dans l'affaire Clinton-Lewinsky que l'hypocrisie des médias français qui ont couvert pendant vingt ans le secret de l'existence de la fille de Mitterrand. Les citoyens ont le droit de savoir, avant de mettre leur bulletin dans l'urne, si le candidat est un amateur de putains ou de petits garçons, pour mettre les choses au pire. Cela peut avoir une certaine influence sur les événements qui vont se produire au cours de sa période au pouvoir.

Les réactions qui ont suivi la révélation de l'existence du fils adultérin de Galán ont été de deux ordres. Il y a ceux qui ont trouvé que cela donnait une stature humaine au grand homme, ce qui nous ramène directement au sujet : en somme, rien ne serait plus naturel pour un Colombien de bonne famille que de tirer un coup avec la domestique, sans se soucier des conséquences pour la mère et l'enfant. Donc, ils n'ont pas été choqués que ce grand personnage n'ait pas investi dans l'avenir de ce fils-là. Qui s'étonne, lui, que la Fondation Galán disposant d'un budget de 1168 millions de pesos en 1999, la famille n'ait jamais payé ses études à lui, ni celles de ses enfants. Comme si cela avait un rapport...

Il y a les autres qui ont estimé que ce genre d'information était vraiment inopportune l'année où l'on commémorait les dix ans de l'assassinat de Galán, le moment d'exalter le martyr, de rappeler qu'il a donné sa vie pour le pays et faire l'inventaire de ses idéaux, mais pas des épisodes peu ragoûtants de sa vie intime. Cela me fait penser aux héritiers qui expurgent la correspondance de leur grand homme des innombrables petitesses qui y figurent noir sur blanc. Pour l'éternité, s'ils n'étaient pas là pour augmenter sa stature. De quelques millimètres.

Ce qui est certain, c'est que personne n'a conclu que Galán s'était mal comporté à l'égard d'une femme simple et de son enfant. Là où il y a de la gêne, il n'y a pas de plaisir, dit-on. Profitons-en, messieurs, le mauvais exemple, comme souvent dans ce pays, vient de haut.

Un préjugé défavorable ?

Ma description du comportement des mâles colombiens peut paraître caricaturale, autant que le portrait des Français par notre ami Smollett. Je dois quand même avouer que je manifeste une certaine ambivalence à l'égard de mes congénères créoles : j'aime bien la majorité de ceux que je connais personnellement, mais si je pense aux Colombiens en général, je leur trouve beaucoup de défauts, et pas seulement dans leur manière de traiter les femmes.

Tout se passe comme s'ils avaient hérités de l'ensemble des traits négatifs des hommes méditerranéens, et si, au lieu de chercher à s'en défaire, ils les avaient au contraire soigneusement entretenus par fidélité à la "Madre Patria", comme on dit ici pour désigner l'Espagne : ils parlent bien, promettent beaucoup, ne tiennent rien ; ils ont une très bonne opinion d'eux-mêmes, de leur profession, de leur corporation, de leur pays, de tout ce qui les touchent de près, mais sont peu fiables et rarement performants ; ils n'hésitent pas à recourir à la tromperie, à l'intimidation, au chantage pour obtenir de manière détournée ce qu'ils n'arrivent pas à recevoir directement ; ce sont des vendeurs d'illusions qui refusent de voir la réalité en face et la travestissent souvent ; et cette réalité, ils la fuient aussi en se soûlant, ce qui les rend violents ; ils recherchent constamment les moyens de soustraire à leurs obligations, même celles qui sont imprescriptibles ; ils sont prêts à mentir, à déformer la vérité, consciemment ou non, pour se sortir à tout prix et à leur avantage d'une situation délicate ; incapables de prévoir, de planifier, ils sont toujours dans l'urgent, l'improvisation, au bord du gouffre ; jouant de préférence sur le registre émotionnel, ils sont mal à l'aise dans celui de la logique ou de l'analyse, d'où leur grande difficulté à trouver des solutions opérationnelles ou rationnelles à leurs problèmes ou à ceux du pays.

Beaucoup de ces traits dépeignent le comportement des hommes politiques. Par exemple, en ce moment, le héros du jour est le "Chiqui" Valenzuela, le ministre des Mines, un playboy quadragénaire, aux cheveux longs, arrogant, sûr de lui, hâbleur, truqueur, qui, dans un pays européen, aurait été obligé de démissionner pour conflits d'intérêts. Il profite de sa situation de protégé du Président pour dire n'importe quoi à n'importe qui, ou se payer la tête de reporters qui ne sont pas, comme lui, sortis de Harvard. Il n'est pas cependant assez futé pour effacer sur son visage un sourire d'auto-satisfaction quasi permanent qui me donne envie de le baffer. Presque tout le monde ici - femmes comprises - s'est entiché de ce personnage plutôt répugnant à mes yeux, dont j'attends la chute avec impatience. Mais les citoyens ne choisissent-ils pas leurs politiciens à leur image ? Ce serait une explication de la persistance depuis des décennies - des siècles ? - de la corruption, de la violence, du désordre et de l'injustice, à rajouter à celles que j'ai cherchées dans l'histoire et le passé (voir les Nouvelles de la violence I et Nouvelles de la violence II).

Cependant, comment pourrais-je aimer mes amis et parents colombiens, s'il n'y avait que cela à en dire ? Pour compléter le terrible portrait que je viens de tracer, il faut aussi évoquer leur générosité, leur chaleur, leur gaieté, leur optimisme, leur enthousiasme, leur hospitalité. Et puis, s'ils parlent bien ou trop, ils tombent rarement dans la pédanterie ou l'intellectualisme, s'ils s'illusionnent sur leurs possibilités, ils ne se découragent pas de tenter l'impossible, s'ils sont imprévisibles, c'est aussi pour le meilleur, s'ils boivent trop, c'est pour faire face au désespoir ou à la rage qui les submergent parfois face à la dureté de la vie de la plupart d'entre eux.

A ajouter encore à la décharge de l'homo colombianus - celui issu de la Conquête, pas l'indien précolombien -, l'influence de la nature et du climat sur la formation de son caractère : désordre, excès, imprévisibilité, violence, foisonnement, fécondité, que de similitudes entre les hommes et leur environnement. Il manque l'influence de l'hiver qui incite l'homme à prévoir la pénurie et à amasser vivres et moyens de chauffage, qui l'invite à construire un abri confortable pour lui et sa famille et à s'y réfugier, qui lui donne le temps de méditer sur la vie et sur l'avenir.

Hommage à la femme colombienne

Encore une anecdote personnelle :
En vacances à Beer near Seaton (Devon) dans la famille d'un clergyman, j'étais tombé amoureux d'une jeune finlandaise blonde, convenablement prénommée Xarsten. Quelques années plus tard, dans un cours d'été de l'Université de Londres, au fil d'une discussion avec une autre Finlandaise, rousse celle-là, j'avais évoqué ce tendre souvenir. La jeune femme avait mis fin à cet épanchement en disant : "dans la vie de tout jeune homme, il y a une Finlandaise". Je ne sais toujours pas bien comment interpréter cette phrase, prononcée il y a 44 ans. Aurait-elle voulu me faire savoir qu'elle ne serait pas la seconde ou que les Finlandaises sont particulièrement légères, vu le nombre de jeunes hommes qu'il y a sur terre. Les choses ne sont pas allées plus loin en ce qui la concerne et le doute subsiste. Je n'aurais finalement rencontré qu'une seule Finlandaise dans mon existence.

La phrase en question m'est revenue en pensant au contenu de cette chronique. Paraphrasant la déclaration mystérieuse de mon interlocutrice, j'ai envie de dire : "dans la vie de tout homme, il y a ou il devrait y avoir au moins une Colombienne". C'est avec l'une d'elles en tout cas que j'ai réalisé le rêve de ma vie : n'aimer qu'une seule femme et lui être fidèle, elle qui a toutes les qualités des femmes de son peuple. Et aussi quelques-uns de leurs défauts.

Cela tient d'abord à leur physique. Je ne veux pas dire que toutes sont des beautés, mais, du fait du mélange des races qui est assez prononcé ici, elles ont presque toutes un petit ou un gros quelque chose d'exotique, hérité d'un ancêtre plus ou moins lointain, ne serait-ce que la tache de l'Indien sur un point quelconque de leur anatomie, et parfois, le hasard fait bien les choses. Leur petite taille et leurs rondeurs peuvent aussi s'expliquer par ce facteur racial. Avec mes 1 m 70, je me sens un géant. Et c'est agréable.

C'est aussi leur manière caressante d'être qui les amènent par exemple à passer une main bienfaisante sur votre hanche ou votre dos quand on les salue en les embrassant. C'est une certaine liberté dans le regard, dans la façon de mouvoir leur corps, de ne pas fuir un contact rapproché quand, par exemple, on danse avec elles. C'est la tendresse et le dévouement à leur homme qui les amènent à faire tout ce qu'elles peuvent pour le contenter, sans se sentir rabaissées.

Et quand une relation plus intime s'est installée, c'est le don total d'elles-mêmes qu'elles offrent à l'homme aimé : "corps et âme" est une expression qui s'applique particulièrement bien à leur façon de s'abandonner. Une note dissonante m'a cependant frappé dès mon arrivée ici. Il y a chez beaucoup de femmes colombiennes une sorte de dysharmonie entre leur visage, leur corps, leurs gestes, souvent souples et ronds, et leur voix, aiguë, criarde, nasillarde, bien que le colombien soit beaucoup plus doux comme langue que le castillan. Même Paola Turbay, ex-Miss Colombie, dont le visage est considéré à tort ou à raison comme le prototype de la beauté locale, produit des sons horribles pour mes oreilles. J'ai le souvenir d'une théorie de Tomatis sur la gamme des fréquences utilisée par chaque langue, mais comme je n'ai pas le texte sous la main, j'ignore si cela constitue une explication à ce curieux phénomène. Peut-être que cette manière de poser la voix a sa source dans la culture machiste et la psychologie féminine : pour se faire entendre des hommes colombiens, les femmes doivent forcer leur voix.

Mais leurs qualités morales me paraissent encore plus dignes d'admiration. J'ai l'impression que la société colombienne ne tient debout que parce qu'elle repose sur leurs épaules, qui ne sont pas si frêles que ça. Elles sont combatives et lutteuses quand il s'agit de défendre ce qu'elles ont de plus cher, leur famille, leurs enfants, leur homme, quand celui-ci est digne de l'être. Elles sont pleines de foi et d'espoir face à l'adversité de la vie, et Dieu sait si ce qu'elles ont à affronter est difficile en ce moment, et sans doute depuis toujours. Elles sont patientes et endurantes pour construire ou maintenir un bonheur simple. Elles savent aussi être ambitieuses pour monter les échelons en utilisant les armes qu'elles ont à disposition et sans imiter servilement la brutalité masculine, comme trop de femmes européennes ont tendance à le faire.

La face obscure

Les femmes colombiennes seraient-elles des anges ou des saintes ? Bien sûr que non.

D'abord, elles sont partie prenante de la "cultura del incumplimiento y de la desidia" (culture du non-accomplissement et de la négligence), une caractéristique nationale dont les Colombiens de bonne foi ne nient pas les ravages étendus. Comme elles sont plus exposées aux nombreux dysfonctionnements de la vie quotidienne, elles y trouvent un moyen d'alléger leur fardeau.

Ensuite, quand elles ne sont plus amoureuses, elles auraient tendance à se transformer en démons. Si l'homme les trahit un tant soit peu, toute l'énergie qu'elles ont investi dans le couple, va les aider à se propulser loin de lui, après avoir défait un à un les multiples liens de leur histoire commune. Mais en disant "trahir un peu", j'ai déjà adopté le point de vue des hommes d'ici pour qui se payer une petite diversion sert surtout, disent-ils, à redonner du goût à la soupe conjugale. Devant la mauvaise foi et la lâcheté des hommes, elles finissent par répondre au coup par coup. Contrairement à leur mère qui se réfugiait dans la confortable chasteté proposée par la religion, les quadragénaires actuelles s'investissent activement dans la recherche de partenaires plus évolués.

Les enquêtes sur le comportement sexuel des Colombiens menées par "Semana" (no 904 du 30 août 1999) depuis quelques années mettent en évidence un changement du comportement des femmes qui ne sont plus prêtes à accepter les hommages convenus de leurs maris ou compagnons une fois par semaine. Elles revendiquent elles aussi le droit à disposer de leur corps et au plaisir. Déséquilibrés par ces exigences, les machos créoles se débattent entre l'insatisfaction et la peur, et ils commencent à être menacés par l'impuissance qui hantent depuis vingt ou trente ans leurs collègues européens ou nord-américains.

Si une certaine forme de libération sexuelle a touché le pays, et surtout les femmes, la pruderie imposée par le catholicisme n'a pas complètement disparu. Exemple : dans le numéro d'octobre 1999 de "Hombre de Cambio", une revue soit-disant coquine, un article détaille les "dix choses qu'elles aiment que vous leur fassiez". Je n'irai pas plus loin sur le contenu fort concret de ces conseils, mais je trouve amusant que le sexe de la femme y soit désigné par la périphrase "cet obscur objet du désir" et celui de l'homme par "descendre dans les profondeurs". J'ai dû relire deux fois chaque paragraphe pour être sûr de ne pas faire un contresens et tomber dans des pratiques peu convenables.

Et à Santa Rosa ?

Ma faculté de compréhension a également été mise à rude épreuve pour décoder les étranges relations qui existent entre les habitants des deux sexes de Santa Rosa, tant elles m'apparaissent aberrantes, vues à travers la consultation juridique de Lunita, qui a reçu des dizaines de femmes entre 14 et 50 ans, enceintes ou mères de jeunes enfants, abandonnées par le père présomptif.

Cas :

  • Laura :

    Quand le père est présent, ce n'est pas nécessairement mieux. Laura est une femme de trente ans qui a une fille adolescente d'un premier lit et quatre enfants, dont le dernier a huit mois, avec Faustino, un journalier qui travaille quand il peut, c'est-à-dire pas très souvent, ce qui ne l'empêche pas de se soûler avec de l'aguardiente frelaté (le vrai vaut 8.000 pesos les 3/4 de litre, un jour et demi de travail). Elle ne peut plus supporter la violence de ce type qui la bat chaque fois qu'il rentre ivre. Quand elle vient voir Lunita, elle a un oeil au beurre noir et plus de dents du bas, à la suite d'un coup de poing qui a fait gicler son dentier et l'a cassé.

    Elle a tenté une démarche pour se faire stériliser, mais l'opération coûte 25.000 pesos et elle est incapable de mettre de côté une telle somme. Si elle pouvait se faire inscrire au SISBEN, la sécurité sociale pour les indigents, cela ne lui coûterait que 10.000 pesos, plus 3.000 pesos pour l'aller et retour à Ciudad Dormida. Mais quand elle a l'argent pour l'opération, elle n'a pas celui du bus, et inversement. Cependant, c'est elle qui est propriétaire de la petite maison de deux pièces de l'Inurbe où vit toute la famille.

    En apparence, son problème est : comment se débarrasser du bonhomme ? La première démarche pour le moment est d'aller se faire voir par le corregidor et que celui-ci rédige un rapport. Pour peu que Faustino soit un mauvais coucheur, le corregidor ne fera rien par crainte des ennuis. La police municipale est à une heure de route. Il faudrait plus qu'un coup de poing pour qu'elle se dérange. La dernière fois qu'il y a eu un meurtre, la police judiciaire est arrivée trois jours après (de Ciudad Dormida), ce qui était un record de rapidité. L'avant-dernière fois, il a fallu attendre six semaines et les meurtriers avaient eu tout le temps de faire leurs valises.

    De fait, les choses se sont plutôt bien passées. D'abord, le corregidor a accepté de rédiger une mise en garde au brutal : s'il ne cesse pas de la battre, il risque, en théorie, une amende ou d'être jeté en prison. Mais pour que cela se fasse, il faut que Faustino signe la mise en garde et donc que Laura l'amène chez le corregidor. Or, après l'algarade, Faustino, repenti, lui a demandé pardon et lui a promis qu'il ne recommencerait pas. Paroles d'ivrogne, auxquelles Laura semble prête à donner crédit, pour le bien des enfants, dit-elle. Que Faustino a menacé d'emmener si elle persiste dans son désir de le jeter dehors. Et pour lui montrer que ce n'est pas une menace en l'air, il est parti chez son oncle à Ciudad Dormida avec les deux plus grands.

    Laura, en larmes, finit par dire qu'elle ne persiste pas dans son projet de vie solitaire si Faustino prend l'engagement solennel d'être correct, c'est-à-dire de lui ramener les enfants et de ne pas la toucher, autrement que pour la caresser bien entendu.


  • Rosa María :

    Quand elle avait treize ans, Rosa María a commencé à sortir avec Emilio, âgé d'une trentaine d'années et instituteur à l'école voisine. Il passait la chercher avec sa moto pour aller se promener ou danser. C'est qu'elle était la plus jolie de ses compagnes et elle revenait de Cali. Comme la plupart des gens d'ici, ses parents se débrouillent pour survivre de la culture d'un lopin de terre et de travaux occasionnels. Ils sont plutôt flattés de voir leur grande fille courtisée par un professeur et ne font pas opposition à ses sorties.

    Trois ans après, ce qui devait arriver arrive : Rosa María est enceinte. Emilio l'a forcée à faire l'amour - est-ce techniquement un viol ? - à la sortie de la discothèque un samedi soir et elle n'a pas résisté.

    Quand elle vient voir Lunita, accompagnée de ses parents, Emilio s'est remis en ménage avec son ancienne compagne, Elena, qui enseigne dans la même école que lui et dont il a eu un enfant il y a quelques années. C'est elle qui trône maintenant sur le siège arrière de la moto et nargue Rosa María quand ils passent devant sa maison. Rendue furieuse par cette provocation, elle leur jette des pierres.

    Menacé par Lunita d'être dénoncé à la Fiscalía pour détournement de mineure, Emilio finit par se résoudre à signer un document dans lequel il déclare être le père de l'enfant à naître, s'engage à payer les frais d'accouchement, une mensualité de 30.000 pesos, ainsi qu'à le reconnaître. Détail qui en dit long sur la mentalité des hommes d'ici : Emilio est défendu par le directeur de l'école où il enseigne, ce dernier poursuivant des études de droit à côté de sa fonction.

    Profitant du fait que Rosa María et sa famille sont retournées à Cali, Emilio ne paie plus la pension et il n'a jamais fait le voyage au chef-lieu pour légitimer son fils.

Une parfaite amoralité

Comme le collège de Santa Rosa est mixte, les filles ont toutes les occasions de rencontrer des garçons et le temps d'en choisir un qui leur conviennent. Elles résistent tant bien que mal à leur insistantes demandes de leur faire perdre leur virginité, qui semble n'avoir aucune valeur, sentimentale ou pratique. Les accouplements se font à la sortie des discothèques dans l'euphorie de l'alcool, à l'abri relatif des plantations de cabuyas ou de café. Relatif, parce qu'il a toujours quelqu'un qui peut témoigner sur ce qui s'est passé dans une intention qui n'est pas très claire : voyeurisme, témoignage désintéressé, dénonciation. Le résultat n'est pas peu souvent une grossesse précoce. Les unes et les autres ignorent tout de la contraception, la seule information qu'ils aient reçu ce printemps sur un thème connexe étant une conférence sur la grossesse et le développement du foetus.

Les conseils des parents se limitent à une injonction du genre : "¡Cuidese, mija, cuidese!" (Fais attention, ma fille) ou "¡No te dejes pregnar!" (Ne te laisse pas engrosser !). S'ils ne sont pas très adéquats en tant que parents, ils se rattrapent en tant que grands-parents : une grosse colère, quelques coups de ceinturon à la coupable, et l'affront est en général lavé. Si le couple ne vit pas ensemble, la mère et le nouveau-né seront accueillis chez eux sans autre récrimination.

Il y a une recrudescence de naissances neuf mois après les deux principaux événements culturels de Santa Rosa : les fêtes du Carnaval, fin décembre-début janvier, et le festival de Nuestra Señora del Carmen, autour du 17 juillet, qui fournissent l'occasion de nouvelles rencontres sous les mêmes auspices : discothèques, aguardiente et cabuyas. Une infirmière du Centre de Santé, récemment installé dans une maison de la rue principale, avait bien tenté d'instaurer une distribution de préservatifs, avec comme seul résultat d'être accompagnée par les cris de "señorita condom" quand elle se déplaçait dans le village. L'idée d'habiller leur précieux membre d'un bout de plastique avant de se jeter sur leur partenaire ne sourit guère aux mâles du coin, cela leur couperait probablement la chique. Quant aux filles, elles ne disent rien par crainte d'avoir la réputation d'être chichiteuses.

Je ne suis pas sûr que les hommes fassent bien la relation entre l'éjaculation et la fertilisation de l'ovule, mais de toute manière, ils ne sont pas mécontents de voir que le coup qu'ils ont tiré a touché au but. Par contre, ils sont totalement imperméables au concept que ce résultat pas forcément désiré entraîne une forme de responsabilité de leur part. Ils cherchent souvent à y échapper en s'étonnant qu'un seul rappport puisse aboutir à une grossesse ou en affirmant que la femme a eu des relations avec un autre à la même époque, ce qui n'est pas toujours faux.

Prouver la filiation est un cauchemar du fait que la seule preuve indiscutable est l'analyse de l'ADN, qui est un examen coûteux que personne ne serait en mesure de payer s'il n'était pas pris en charge par le Bienestar Familiar (l'équivalent de la DDASS en France) sur demande du Juzgado de Familia (juge de famille). Mais la liste d'attente est interminable : une cliente de Lunita n'a obtenu satisfaction qu'au bout de 14 ans. Et si le père n'a pas un travail salarié, cas rarissime à la campagne, la pension alimentaire est dérisoire : 3 ou 5.000 pesos, 1 1/2 - 2 1/4 US$ par mois, mais bienvenue, car un tout petit peu vaut mieux que rien du tout.

S'il n'est pas étonnant que les couples d'adolescents soient instables, suivre les méandres de la vie sentimentale de nos voisins est un sujet de divertissement inépuisable pour moi. Je me demande d'ailleurs s'il s'agit vraiment d'une vie sentimentale, mais pas plutôt de rapports de convenance sur le plan sexuel, social et quotidien du genre : je t'entretiens et en échange tu me fais la cuisine, le ménage, la lessive et tu couches avec moi. Il y a bien quelques couples mariés qui mènent une vie régulière et semblent unis par une affection mutuelle et l'amour de leurs enfants et petits-enfants. Pour les autres, une vie commune s'instaure à partir d'un rapport sexuel plus qu'amoureux, que la naissance de l'enfant ne cimente pas. Le couple va se défaire quelque temps plus tard et chacun de ses membres va chercher un nouveau partenaire. Entre temps, les soûleries des fins de semaine et les coups qui les accompagnent et ne ménagent pas les enfants vont rendre la vie commune plutôt pénible. Les femmes se vengent en profitant de rencontres fortuites avec d'autres hommes, favorisées par un environnement agreste où l'on se déplace principalement à pied et où les niches de verdure hospitalières ne manquent pas. Je crois relire "La Jument Verte" (de Marcel Aymé), ou tout au moins le souvenir que j'en ai gardé en tant que lecteur de quatorze ans.

Si j'ai éprouvé tant de peine à comprendre ce mode de relation opératoire et fonctionnel, c'est parce que mes facultés d'analyse ont été obscurcies par deux préconceptions qui me sont propres :

  • la première qui veut qu'un couple se construise nécessairement et durablement sur l'amour avec un grand A ;
  • la seconde, que dans un pays profondément catholique et traditionnel comme la Colombie, les principes de la morale chrétienne continuent à inspirer les comportements visibles des gens.
En ce qui concerne la première préconception, elle relève d'une culture historique et philosophique, d'une connaissance de la littérature, du théâtre, du cinéma, toutes choses auxquelles les habitants de Santa Rosa n'ont pas accès. Ils regardent bien la télévision, mais comme un petit enfant peut le faire : ils voient des images - en noir et blanc - qui bougent et les fascinent, sans disposer d'une grille de référence qui leur permettrait d'en déchiffrer le sens. L'amour, dans ces conditions, ne peut s'écrire qu'avec un petit a.

La seconde préconception s'explique par l'histoire. L'oeuvre d'évangélisation des Indiens a été principalement menée par les Jésuites, qui ont perdu peu à peu du terrain, la population mêlée (métis et mulâtres) échappant pratiquement dès le 18e siècle au contrôle de l'Église, de la Colonie, puis de l'État, et manifestant une liberté de moeurs qui résulte peut-être aussi de la dégradation des institutions communautaires indiennes. L'Église catholique, en tant qu'institution, est longtemps restée l'église des privilégiés, associée aux conservateurs du fait de l'anticléricalisme du parti libéral. On aboutit donc au paradoxe que les couches populaires sont toujours profondément croyantes, en unissant de manière syncrétique les anciennes croyances et les figures de Marie et Jésus, tout en ne respectant aucune des prescriptions morales de l'Église colombienne, qui n'a pas été fortement influencée par la théologie de la libération.

Je ne sais pas si le curé de Santa Rosa tonne contre la promiscuité sexuelle lors de la messe dominicale. Même si c'est le le cas, ses paroissiens n'en tiennent aucun compte. Ils continuent joyeusement à forniquer hors des liens du mariage, tout en suivant à la lettre l'injonction de Jésus : croissez et multipliez !

Pour en savoir plus sur les moeurs de Santa Rosa et aussi apprendre le colombien rural (très différent de l'espagnol), deux autres cas : Tres hijas et ¿Violador?

Que l'on finisse par une chanson !

Pour prouver que les hommes colombiens savent aussi se montrer adorables, pour oublier la guerre des sexes, voici une petite chanson d'amour - c'est en train de devenir une tradition dans les "Nouvelles du Petit Paradis" -. Il s'agit d'un pasillo d'Arnulfo Briceño, compositeur-interprète et avocat, né à Cúcuta en 1938, auteur de "Ay mi llanura", considéré comme l'hymne de la région des Llanos.

Amo (J'aime)

Todo lo amo yo si estás conmigo
(Quand je suis avec toi, tout m'est objet d'amour)
la mañana y su sol, el campo, el trigo
(la campagne, le blé, le soleil du matin,)
el cantar de las aves y arroyuelos,
(le chant des oiseaux et des ruisseaux)
las flores del jardin, el aire, el cielo
(l'air, le ciel, les fleurs du jardin.)

Porque al tenerte a tí todo lo tengo
(Parce qu'en t'ayant toi, j'ai tout
cada día nace en mí un mundo nuevo
(chaque jour un monde nouveau naît en moi)
que amo el llanto y la risa de la gente
(j'aime la tristesse et le rire des gens)
todo contigo amor es diferente.
(avec toi mon amour tout est différent.)

Amo esos labios con que me bendices
(J'aime ces lèvres avec lesquelles tu me bénis )
cuerpo que me da calor y abrigo.
(ton corps qui me donne chaleur et protection.)
Amo tu risa frágil, amo tu cabello al viento
(J'aime ton rire fragile, j'aime tes cheveux au vent)
y aún las penas pequeñas
(et même les petites peines)
que me dan si no te veo
(qui quand je ne te vois pas me viennent)
tan sólo unos minutos
(ce ne sont que quelques minutes)
qui para mí son eternos
(qui me paraissent une éternité)
Todo lo amo yo si estás conmigo
(Quand je suis avec toi, tout m'est objet d'amour.)

Décembre 1999

(Suite : Trois ans, déjà)

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