Nouvelles du Petit Paradis en Colombie
La vie quotidienne dans le sud des Andes colombiennes
ChroniqueDu rêve à la réalité : premier épisodeAprès huit mois d'absence, nous voici de retour au Petit Paradis, cette fois pour nous y installer et pour y vivre. Le premier contact est difficile et je suis bien loin de l'impression d'enchantement qui m'avait submergé la première fois : le jardin paraît abandonné, les rosiers sont à moitié morts, les feuilles des agrumes sont jaunies, la plantation de café est toujours aussi impénétrable et encombrée de bananiers tombés, l'intérieur de la maison est rempli de vieux meubles incommodes et dépareillés, les vitres, les murs, le sol sont sales et poussiéreux. Où que je porte mon regard dans le jardin ou la maison, je découvre quelque chose à faire ou à refaire et je ne sais pas par où commencer. Seule, la vue sur le volcan est intacte et magnifique. A toute heure, les nuages ou la lumière changent et lui donnent un autre aspect. |
Un mystère vite éclairciNous avons retrouvé Rafael, l'intendant, tel qu'en lui-même, et pourtant sur la réserve jusqu'à ce que nous le confirmions dans son rôle ; il pensait que nous n'aurions plus besoin de lui dès lors que nous serions installés à demeure. Les premiers jours sont une véritable lune de miel, il suffit de lui demander quelque chose pour qu'il le fasse dans l'heure qui suit. Il grimpe dans les arbres comme un jeune homme et nous remplit des sacs d'oranges pas mûres. Il en ferait plutôt trop, et je le trouve bavard et fatiguant, j'ai beaucoup de peine à comprendre ce qu'il raconte. Cependant, les billets anonymes ont repris, encore plus décousus et indéchiffrables que le premier, et nous finissons par lui en parler. Il nous apprend que ce sont nos voisins de droite, Don Sigismondo et surtout Doña Fredismila, qui sont jaloux et lui en veulent, parce qu'il leur interdit de laisser paître la vache sur notre pré ou de ramasser les régimes ou les feuilles des bananiers et des plantains.Des visiteurs importunsDu fait qu'il n'y a ni clôture, ni portail, nous constatons que les gens et les animaux entrent comme Pedro dans sa maison, selon l'expression consacrée ici, c'est-à-dire comme dans un moulin. Pibe, un grand chien sympathique dont Rafael a la garde et dont l'obsession est d'entrer dans la maison d'où nous le chassons tout aussi obstinément, nous adopte. Il se roule avec volupté sur l'herbe et nous saute dessus avec ses grosses pattes aux coussinets rugueux pour nous manifester son amour. Le chien de Don Sigismondo, un roquet jaune à la voix aiguë, vient nous inspecter régulièrement en aboyant contre nous, traduisant peut-être les sentiments de ses maîtres envers les intrus que nous sommes. De nombreux de ses congénères viennent faire un petit tour, attirés par je ne sais quelles perspectives : simple curiosité, attrait de la nouveauté ou plus vraisemblablement recherche de compléments alimentaires. Quand nous aurons fait creuser un trou profond dans la terre pour y jeter les déchets de cuisine, ils n'arrêteront pas d'y tomber de préférence au milieu de la nuit. Incapables d'en sortir par leurs propres moyens, ils commencent par pousser des gémissements de chiots, puis des cris, puis des hurlements. Pas question de continuer à dormir sans aller voir ce qui se passe avec une lampe de poche. N'ayant aucune envie de les attraper et présumant qu'ils doivent éprouver la même répulsion face à cette éventualité, je ne trouve rien d'autre à leur proposer que de glisser une échelle d'aluminium battante neuve et, à ma grande stupéfaction, ils comprennent instantanément l'usage de cet accessoire insolite pour un quadrupède, se hissent précautionneusement sur les marches en y laissant des traces boueuses, puis détalent sans demander leur reste. Malgré mon peu de sympathie pour ces cabots inquisiteurs et mal élevés, je suis très impressionné par cette preuve d'intelligence canine, si l'on définit l'intelligence par la capacité à s'adapter à des situations imprévues. Le grilBien qu'elle ne figure pas sur la longue liste de travaux urgents, notre première œuvre d'amélioration est une fantaisie : un gril dont nous avons copié le modèle chez des amis, afin d'y faire griller les cuyes ( ou cochons d'Inde, une délicieuse spécialité locale) de notre futur élevage. Nous nous mettons en quête d'un maçon. Tout naturellement, nous nous tournons vers Rafael pour nous mettre en contact avec un homme de l'art qui se révèle être son fils, Orlando. Nous sommes surpris de son attitude sombre et peu loquace, qui contraste avec la prolixité du père. Ce n'est pas la seule différence, Orlando a tout du guerrier inca : la taille élevée, le visage taillé au couteau, le corps musclé sans un gramme de graisse, qui fait ressortir les nombreux défauts physiques de la plupart des autres villageois quand ils jouent à la "chaza", (sport ancien typique de la région, sorte de pelote basque qui se joue sans "cesta" ni fronton, avec le poing), sur le terrain de sports, un nom un peu ronflant pour désigner un champ terreux où jeunes et vieux se détendent les fins d'après-midi et de semaine. Il faudra des mois pour que Orlando se dégèle et montre un côté plus avenant et plus ouvert. Malgré tout, nous nous mettons d'accord rapidement sur le travail à faire et sur le prix, que nous ne discutons pas, car il nous paraît tout à fait raisonnable. Je découvre alors que ma contribution à la réalisation de l'ouvrage ne s'arrête pas au paiement des heures, il faut procurer au maestro le sable, le ciment, le fer qui lui sont nécessaires. Alors qu'en Ardèche, un simple appel téléphonique au dépôt de matériaux permettait d'avoir dans le cours de la même journée ou le lendemain matin tout le nécessaire, chaque ingrédient que nous a demandé Orlando se vend dans un endroit différent. Comme il n'est pas question d'exploiter les gravières de rivières, qui se trouvent au fond de cañons profonds de plusieurs centaines de mètres et inaccessibles, le sable et le gravier sont concassés dans des carrières. Ils sont livrés par camion entier au prix de l'or, du fait qu'il y a plus 70 km à parcourir. Il y a cependant une alternative qui consiste à faire remplir chez un revendeur des sacs en plastique d'engrais - semblables à ceux qu'en France les paysans abandonnent en bout de champ, parce qu'ils ne savent pas qu'en faire -, et dont je découvrirai peu à peu les multiples usages. Dans une région où les brouettes sont presque inconnues, ils servent à transporter la terre, les pierres, les feuilles mortes, l'herbe pour les cuyes, les cuyes eux-mêmes, les oranges ou les citrons, les guavas, à stocker le fumier de poules, bref tout et n'importe quoi. On peut les acheter d'occasion dans certaines épiceries qui fonctionnent aussi comme dépôts agricoles. Nous étant munis des précieux sacs, nous nous rendons à l'entrepôt pour les faire remplir de sable et de pierres concassées. Le revendeur nous les transporte jusqu'au terminus de la chiva où Rafael se charge de les escorter. Le ciment se vend dans des petits dépôts spécialisés : on trouve du ciment équatorien bon marché, parce que de contrebande, ou volé, comme presque tout ce qui vient du pays voisin, mais les maçons préfèrent le ciment colombien, probablement parce qu'il est de meilleur qualité, le slogan "achetez colombien" n'ayant pas encore été inventé ici. Le prix varie fortement selon la disponibilité du produit, qui est parfois stocké par des spéculateurs, et la politique commerciale du marchand. Il est donc recommandé de visiter plusieurs dépôts avant de se décider. Il ne manque plus qu'un rouleau de fer à béton que l'on trouve dans les quincailleries. Disposant de tous les ingrédients nécessaires, Orlando peut se mettre au travail. Il arrive avec son aide, un garçon d'environ 14 ans, le fils de sa deuxième femme. Il éprouve quelques difficultés à comprendre le croquis que j'ai dessiné, mais nous finissons par nous mettre s'accord. Il creuse une fondation qui me paraît bien mince, mais qui est suffisante vu la compacité du terrain, coule une dalle dans laquelle il place les ex-pierres décoratives, peintes de couleurs vives, accumulées par les précédents propriétaires, que j'ai commencé à éliminer systématiquement. Il monte rapidement une ossature en briques - le principal matériau de construction de la région - fabriquées selon les méthodes ancestrales et cuites dans des fours artisanaux rudimentaires, chauffés au bois, ce qui a beaucoup contribué à la déforestation qui affecte la zone andine. Nous découvrons alors le rythme journalier des travailleurs et leur façon de se nourrir. Après un petit déjeuner copieux, la journée commence vers 7 heures du matin. Peu après 10 heures, l'épouse ou la mère arrive avec les cantines en aluminium contenant le repas principal. C'est pourquoi on voit vers cette heure-là des cohortes de femmes de tous âges marchant sur les chemins avec le ravitaillement de leur homme, ou de leur fils, qu'elles partagent avec lui sur le lieu de travail. Une heure plus tard, on les voit revenir à vide. Vers deux heures, elles amènent un repas plus léger. A cela s'ajoutent les deux cafés au lait avec petit pain que leur offre Lunita dans l'intervalle. Nourrir un travailleur à la journée n'est pas une sinécure, et pour cette raison nous préférons un paiement dit "grevé", supérieur d'environ 1000 pesos, ce qui est peu payé pour les cinq repas ou collations qu'il faut fournir. A quatre heures, la journée payée se termine et s'ajoute pour la plupart des travailleurs un second cycle consacré aux activités de saison jusqu'à la tombée de la nuit qui se situe dans une fourchette allant de six heures moins dix à six heures et demie. Contrairement aux journaliers agricoles, Orlando travaille rapidement et n'ajoute pas un temps de sieste dans la caféteraie à celui du repas. C'est un maestro, même s'il n'en a pas le titre, par sa capacité à faire les choses avec soin, qui contraste avec le manque de fini qui est la caractéristique de tous les travaux que nous avons confiés à d'autres artisans. Comme bien de ses confrères européens, il laisse un peu partout les traces de son passage. Nous aurons recours plusieurs fois encore à ses services, avant qu'un entrepreneur de Ciudad Dormida reconnaisse ses qualités et lui offre un poste de responsabilité et stable. Le portail de l'entréePour en finir avec la réputation de finca abandonnée qu'a visiblement le Petit Paradis dans le village, nous entreprenons de le fermer. Rafael nous indique l'adresse d'un serrurier qui devrait pouvoir nous fabriquer un portail et qui se trouve à à environ 5 km de la finca, dans un village ancien, qui a connu des temps meilleurs. Le premier contact avec Don Eulogio me laisse perplexe. Il a subi récemment une attaque cérébrale qui lui a paralysé le côté gauche. Son atelier - un bien grand mot pour une pièce minuscule - est vide, le poste à souder antique est relié au réseau par des fils dénudés, sans prise, le travail de soudure se fait sur le sol en terre battue. Il s'adresse de préférence à moi, d'une voix grasseyante, l'élocution brouillée, en m'appelant patron, pour me faire plaisir sans doute, comme en France certains utilisent le mot chef pour flatter leurs interlocuteurs. Bien que je ne comprenne pas la moitié de ce qu'il dit, je suis gêné par son excessive obséquiosité qui me laisse pressentir un prix largement surfait, et je ressens en même temps une certaine compassion pour la situation délicate de cet homme, qui ne peut compter sur aucune aide extérieure, malgré son état de santé dégradé. Je me rendrai compte plus tard que les ruraux savent bien jouer de la corde sensible de ces Messieurs de Ciudad Dormida. D'autre part, il n'est pas seul, son fils travaille avec lui. Dans une société rurale où les liens communautaires se sont presque totalement décomposés, la solidarité familiale reste forte, notamment entre les générations et fonctionne dans les deux sens : selon les circonstances, les parents et les grands-parents aident les enfants ou petits-enfants, ou vice-versa. Ce que nous appelons la promiscuité est acceptée ici sans problème et les ascendants se serrent pour accueillir, cas fréquent, une mère célibataire et son (ses) enfant(s). Nous emmenons Don Eulogio voir le travail à réaliser. Du fait qu'il ne peut pas plier la jambe, il mesure très approximativement l'espace entre un arbre et un poteau en bois qui soutiennent le petit toit de l'entrée où il faudra placer le portail et fait quelques calculs mentaux. Résultat : 250.000 pesos que Lunita ramène quand même à 200.000, délai de livraison 15 jours. J'anticipe le pire, sans le dire, à quoi bon, je ne vois pas d'alternative à sa proposition. Nous ignorons encore que les bus escaleras transportent presque n'importe quoi de Ciudad Dormida à Santa Rosa à des prix imbattables. Mais, oh merveille, dans un pays où la ponctualité n'est pas une valeur reconnue, quinze jours après, un samedi, Don Eulogio nous fait informer qu'il vient nous installer le portail l'après-midi même, par l'intermédiaire d'un messager à motocyclette, qui est le moyen de pallier à l'absence de téléphone. Il y a une seule ligne à Santa Rosa, le numéro 1 s'il vous plaît, qui appartient à un ancien gouverneur du département. Vers deux heures, la chiva s'arrête à la hauteur de notre chemin et un groupe de passagers s'affaire déjà pour descendre les deux vantaux du portail qui paraissent peser une tonne chacun. Rafael réunit quelques voisins pour le porter jusqu'à l'entrée. Il correspond au croquis sur lequel nous nous étions mis d'accord. Si tout n'est pas absolument à l'équerre, il donne une impression générale de solidité et a bonne apparence, même sans se plier à la coutume locale de le peindre en rouge et blanc. Reste à installer ce monument sur le poteau d'un côté et un vieil oranger de l'autre et à faire en sorte qu'il se ferme. La chose me paraît presque impossible, je dois l'avouer. Comme je ne m'y attendais pas, mais l'expérience m'apprendra à le faire rapidement, Don Eulogio n'a apporté aucun outil, ni moyen de fixer les vantaux. Il compte sur le "patron" pour résoudre ces problèmes subalternes. Les quelques voisins qui sont restés pour nous aider analysent les difficultés à surmonter. Une procédure se met progressivement en place : à l'aide d'une pelle plate, l'un d'eux racle la terre pour éliminer les irrégularités du sol, un autre ajuste à coups de machette l'aplomb de l'oranger. Un troisième effectue une connexion provisoire entre les rallonges et la perceuse électrique qui suscite un intérêt démesuré et que les gens se passent avec autant de précaution que s'il s'agissait d'un vase précieux. Après ces préparatifs, on peut passer à la phase d'installation et c'est là que mes prémonitions trouvent un début de réalisation : l'articulation du vantail est assurée par une charnière soudée au cadre, au lieu des gonds habituels qui auraient pu être fixés avant la pose de la penture. Cela, je suppose, dans l'intention de faciliter l'opération qui ne nécessite ainsi aucune mesure. Les trous ne permettant pas le passage des clous de 5 pouces dont je dispose, Don Eulogio s'empare cérémonieusement de la perceuse et, sous les yeux ébaubis des assistants, agrandit les trous de la charnière, puis, une fois que ceux-ci ont mis en place le vantail, perce le bois. Malheureusement, comme le vantail doit rester dans l'axe du poteau, il s'avère presque impossible de donner des coups de marteau suffisamment puissants pour enfoncer les clous, si bien qu'il n'y a pas d'autre alternative que de les plier pour assurer l'assemblage, en priant le ciel qu'ils résistent au poids, ce qu'ils feront ... un certain nombre de mois. Le même problème se répète de l'autre côté. Reste l'épreuve finale de la fermeture des deux vantaux. Miracle, non seulement les battants se ferment sans trop forcer, mais le passant de sécurité s'ajuste dans le tube qui le reçoit. Aujourd'hui encore, je ne comprends pas comment Don Eulogio a réussi ce haut fait, sinon avec l'aide de la Vierge qui assiste tous les colombiens à l'heure de la vérité, ou tout au moins vers laquelle ils se tournent à cette heure-là - je préfère laisser ouverte la question de savoir si elle répond ou non à leur demande - , qu'ils soient maestros, footballeurs, narcotrafiquants, tueurs à gages, guérilleros, militaires ou Président de la République. Je ne sais pas pourquoi les exemples d'intercession qui me sont venus à l'esprit sont uniquement masculins, il va de soi que les femmes sont tout aussi empressées à recourir à ses services. La grande armoire de rangementDès notre arrivée à la finca, le problème du rangement s'est posé avec une acuité particulière, vu l'absence de placards et la convergence des nécessités culinaires de Lunita avec mes besoins de bricoleur, qui augmente de manière géométrique l'encombrement de la maison, contre lequel je lutte en faisant cadeau à Rafael de tout ce qui me paraît inutile et qu'il ne refuse jamais. C'est que tout se récupère ici, l'ère du jetable est encore loin, des verres en plastique du pique-nique aux capsules de bouteilles de bière, qui peuvent servir à fixer le fil de fer barbelé sur les poteaux. Dans la continuité de notre politique initiale - il faut faire travailler les gens du coin -, nous nous sommes mis en quête d'un menuisier, pour une fois sans les conseils de Rafael qui dit ne connaître personne, afin qu'il nous fabrique une armoire rustique. En demandant à gauche et à droite, nous avons fini par tomber sur Don Luis, qui vit dans une maison en plein village et qui nous reçoit sur le pas de la porte. Nous ne verrons même pas son atelier dont je doute qu'il existe. Don Luis a le gabarit habituel : petit, mince, brun de peau et cheveux noirs, chapeau crasseux, sans âge. Nous lui fournissons un schéma qui précise les dimensions, deux mètres de haut par deux mètres de large par cinquante centimètres de profondeur, avec quatre pieds et deux portes, en pin, une bonne armoire rustique, quoi ! Comme d'habitude une longue période de réflexion aboutit curieusement au même prix que le portail : 250.000 pesos, qu'après une dure négociation Lunita réduit à 200.000 ; malgré ses efforts, il s'avérera impossible de descendre en-dessous. Tope-là ! Nous versons un acompte pour lui permettre d'acheter le bois et, pleins d'une confiance qui m'étonne rétrospectivement, nous attendrons à peine trois semaines le résultat. Comme le portail, il nous est annoncé par un messager, qui nous apprend que l'armoire est disponible chez son créateur. Reste à assurer son transport. Après quelques tergiversations, sur les instances de Rafael qui est chargé de l'organiser, Don José accepte de faire avec sa chiva un voyage spécial, qui doit compter environ deux kilomètres aller et retour, pour 3.000 pesos.> Quand nous entendons les coups de klaxon qui annoncent son arrivée, nous nous précipitons vers l'entrée. Rafael a mobilisé la même équipe de voisins que pour le portail. Ils sont déjà en train de descendre l'armoire avec des cordes, de la plate-forme arrière de la chiva, réservée aux objets pesants que l'on ne peut pas hisser sur le toit. Une averse tombe juste à ce moment, nous sommes à la saison des pluies. Dans un réflexe d'habitant de l'Ancien Monde, que je suis encore après tout, je me précipite avec un morceau de plastique pour protéger le haut du meuble, tandis que les porteurs se mettent à l'abri sous le portique de l'entrée. Je découvrirai par la suite que les Colombiens n'éprouvent pas le même fétichisme pour les objets que les européens - mis à part ceux qui les imitent servilement en s'entourant de copies d'antiquités anglaises, françaises ou espagnoles, les vraies étant évidemment hors de portée de la classe moyenne supérieure, comme on dit ici -. L'autre exception de taille est la voiture, qui est l'objet d'un véritable culte. Je dois être le seul propriétaire de voiture neuve à Ciudad Dormida qui ose se promener en ville avec un véhicule couvert de poussière. Quant aux meubles, ce sont de fidèles serviteurs qui en voient de toutes les couleurs : une raie, une trace ronde laissée par une casserole trop chaude ne sont pas une catastrophe, mais les marques d'une vie bien remplie. C'est encore pire à la campagne où tant que le meuble tient debout il fait son office, aux risques et périls de l'utilisateur. Il est préférable de vous assurer que la chaise branlante que l'on vous offre va résister une fois encore à votre poids. Pour revenir à notre armoire, un petit arrosage aura éliminé un peu de la poussière dont elle est couverte. Alors que les porteurs ont repris leur marche, un doute me traverse l'esprit : ce mastodonte que six hommes portent avec peine ne serait-il pas démontable ? Vérification faite auprès de Don Luis, l'affreuse vérité se fait jour : le concept de démontabilité ne fait partie de son répertoire. Ce genre d'objet se transporte une unique fois dans les cent ou cent cinquante ans de son existence probable, il ne bougera plus jamais de l'endroit où on le met, définitivement. Pourquoi se rendre l'existence amère afin d'ajouter un perfectionnement inutile et compliqué à réaliser, semble-t-il penser ? Un dernier espoir s'envole : mêmes les portes ne peuvent être ôtées, ce qui aurait allégé quelque peu la charge. Vu la configuration de la cuisine par laquelle doit passer l'armoire pour trouver sa place dans ce que nous appelons avec un chouia de snobisme la salle à manger, un autre doute me tenaille : comment arriveront-ils à l'entrer ? Pendant je m'affaire à ôter tous les obstacles qui se trouvent sur le trajet du monstre, les voisins se concertent calmement sur l'itinéraire à suivre. Nous mesurons la porte d'entrée : un centimètre de plus et l'armoire ne passait pas. Brusquement, les bouffées de pessimisme qui me sont familières s'évanouissent, un courant de confiance m'envahit, tandis que je me souviens de la pose du portail : plus cela paraît difficile, et plus ils ont envie de démontrer (à eux-mêmes ? à moi ?) qu'ils vont y arriver, on est pas des machos pour rien. Et effectivement, à coup d'encouragements réciproques, centimètre par centimètre, ils manipulent l'engin et le retournent dans un sens, puis dans l'autre, le hissent par-dessus la banque de la cuisine, puis le mettent en position verticale avant de le redescendre et de le faire virer, une fois passée la deuxième porte, dans sa position finale, contre la paroi, dans la bonne humeur, et sans le moindre dommage. Tout le monde est enchanté. Pour continuer dans l'allégresse ambiante, je leur offre un verre d'aguardiente, bien mérité. Ils n'en voudront pas plus, ce n'est pas le moment de se soûler. Cette capacité à s'unir spontanément dans une action collective, improvisée ou non, est une des grandes capacités des gens d'ici, dont l'origine doit, j'imagine, se trouver dans les anciens modes d'organisation des sociétés indiennes. Malheureusement, elle n'est que rarement sollicitée, parce que les décideurs, les hommes publics, les possédants, les patrons soit la sous-estiment et la dévalorisent, soit en ignorent l'existence. Et quand elle l'est, c'est sous la forme dégradée de "mingas", de journées de corvée, pour le nettoyage d'un chemin ou la construction d'un aqueduc. La réfection du toitOrlando nous demandant une semaine pour changer les poutres d'une partie du toit, pendant la saison des pluies où il pleut chaque après-midi, nous cherchons un autre artisan. Don Eulogio, consulté, nous recommande un "gran maestro", Darío, qui vient du même village que lui. Ce terme de grand maestro m'impressionne vivement et a dû réveiller en moi des réminiscences d'enfance du genre Arthur Rubinstein ou Ernest Ansermet. Bref, cette expression me fait visualiser un couvreur virtuose, hors du commun, et abolit mon sens critique habituel. Par la suite, je ne me laisserai plus prendre à ce maniement hyperbolique du langage, qui est si caractéristique de cette région. Quand nous ferons la connaissance de Rodolfo, notre voisin de derrière, il ne répétera pas moins de 30 ou 40 fois : ¡ que maravilla ! quelle merveille ! sans justification à mes yeux, mais en jouant sur une corde sensible pour ses compatriotes, celle de l'exagération laudative. Les Colombiens rencontrent une difficulté extrême à formuler des jugements balancés. L'expression critique est ressentie comme une attaque et, c'est bien connu, on n'attaque que ses ennemis, avec une férocité qui laisse pantois. D'un autre côté, la pensée positive a fait des ravages, ici comme aux États-Unis, et se transforme souvent en approbation inconditionnelle, parfois insincère. Entre la fadeur qui pardonne tout et la violence destructive, il est difficile, aussi longtemps qu'une relation de confiance profonde ne s'est pas établie, d'exprimer un ressenti authentique qui peut comporter des aspects négatifs. Même si vous trouvez l'autre charmant, vous n'êtes pas obligé, après tout, de trouver tout ce qu'il fait admirable. Le gran maestro, Darío, est un jeune homme vigoureux et sympathique, d'un style bien différent de celui de tous les hommes que nous avons rencontrés jusqu'ici. Il nous demande 20.000 pesos de moins que Orlando pour faire le même travail, qu'il assure pouvoir réaliser en moins de deux jours, deux raisons suffisantes pour lui confier immédiatement le chantier. Il nous faut d'abord nous procurer une dizaine de poutres d'eucalyptus. Un dialogue difficile s'instaure sur le traitement de protection : Darío, malgré son jeune âge, n'utilise pas autre chose que le mélange d'huile de vidange et de fuel, qui en colombien s'exprime par l'abréviation bizarre d'ACPM (acépéémé), avec lequel j'ai fait mes premières armes de bricoleur dans une vieille ferme haut-savoyarde, il y a trente-cinq ans. Vu la vitalité de la nature ici, ce remède de "bon homme" me parait insuffisant pour contrer le risque de nous retrouver d'ici quelques années avec une ou deux poutres à nouveau rongées par des vers industrieux. Nous finissons par découvrir dans une quincaillerie de Ciudad Dormida un immunisant qui ressemble à un produit ancien dont j'ai oublié le nom et dont l'odeur me rappelle immanquablement un petit chemin de campagne dans une chaude journée d'été, parce qu'il servait autrefois à protéger les poteaux en bois, de téléphone ou d'électricité, et peut-être aussi les chalets. Accompagné de vernis, cela devrait nous permettre de résister quelques années de plus aux assauts des prédateurs créoles. Pour faire bonne mesure, nous achetons aussi de la peinture de couleur rouge pour les plaques de fibrociment, qui m'a fait tant d'impression du haut des airs, et un tube de pâte hydrofuge pour boucher les nombreuses gouttières qui nous accablent lors des fortes averses. Darío accepte de nous accompagner un matin jusqu'à un village où il y a plusieurs dépôts de poutres. Il prend le temps de choisir les plus droites, ce qui raffermit ma confiance, ébranlée par l'épisode de l'ACPM. Nous le laissons sur la place avec la mission d'assurer le chargement des poutres sur la chiva de 12 h 30 qui arrive deux heures plus tard devant chez nous. L'après-midi se passe sans trace de Darío, la matinée du lendemain également. Il finit par arriver dans le courant de l'après-midi, tous les chauffeurs de chiva, sauf un, ayant - paraît-il - refusé de charger les poutres, parce qu'elles risquaient d'abîmer la carrosserie. Ce qui rend la vie si divertissante en Colombie est que les histoires que racontent les gens pour expliquer leur retard ou leur non venue peuvent aussi bien être vraies, si farfelues qu'elles soient, que mensongères. Il n'y a pas de limite à la créativité dans l'invention de l'histoire ou au caractère invraisemblable de la réalité. On finit par ne pas trouver extraordinaire d'avoir mis un jour et demi pour assurer le transport de dix poutres sur 20 km. Le lendemain, Darío arrive avec deux compagnons. Le ciel nous étant favorable, il n'y a pas de risque de pluie. Le travail s'organise tambour battant : un ouvrier est assigné à l'immunisation des poutres, un autre coupe les attaches des plaques du toit, pendant que Darío dégage les anciennes poutres à coups de massette qui ébranlent toute la maison. A sa décharge, il faut dire que la nature homogène du terrain a pour conséquence que, quand un gros camion passe sur le chemin à 35 m de la maison, il fait trembler les vitres. Les coups de cognée pour fendre un rondin suffisent à faire vibrer le sol jusqu'à l'intérieur. Néanmoins, je désapprouve cet excès d'énergie, mais je ne sais pas trouver les mots adéquats pour modérer son ardeur. Ayant imaginé qu'il démonterait toutes les plaques du toit, je suis surpris de voir qu'il se contente de les soulever pour ôter les poutres anciennes et les remplacer par les nouvelles, avant qu'elles ne soient sèches et même sans les avoir vernies auparavant. Je suis envahi par une nouvelle vague de désapprobation qui me laisse d'autant plus désorienté que je me rends compte qu'il ne s'agit pas de différences culturelles, mais de pratiques personnelles acquises dans mon passé de constructeur : j'ai préparé des dizaines de poutres selon un processus minutieux qui consistait à les poncer soigneusement, puis à passer une première couche de lasure traitante, à la laisser sécher, puis à passer une deuxième couche, respectant ainsi scrupuleusement les indications du fabricant. Sa méthode est astucieuse, mais si elle lui fait gagner du temps et bien des efforts, elle ne permet pas de corriger les défauts de la première pose. En effet, le couvreur s'étant épargné la peine de couper les plaques à la bonne longueur et aux coins, celles-ci se chevauchent exagérément, laissant un espace important par lequel passe le froid - tout est relatif -, les aiguilles du grand pin, les insectes attirés par la lumière et surtout la poussière soulevée par les vents d'été. Pendant que Darío attaque littéralement la deuxième pièce, l'ouvrier vernit les poutres, juché sur l'échelle toute neuve qu'il éclabousse. Tandis que je tente éperdument de protéger les carreaux du sol avec des vieux plastiques et des journaux, je ne peux rien faire pour l'empêcher de maculer les plaques de fibrociment, peintes en blanc à l'intérieur. La journée m'a paru interminable et, comble du désespoir, je constate que les poutres destinées à soutenir le faux plafond en bois de la chambre à coucher, que je vais installer moi-même, sont posées complètement de travers. Dernier outrage sur lequel je ne peux pas garder le silence : le haut des murs qui est à moitié démoli, et je le signale à Lunita, afin qu'elle exige que Darío le recimente. Mon état d'esprit ne s'améliore pas le lendemain matin, consacré aux finitions et en particulier à peindre les plaques du toit en rouge. Sans même prendre la peine d'ôter les feuilles et la mousse, l'un des ouvriers étale la peinture avec un balai-brosse et celle-ci coule le long des plaques et se répand sur le carrelage de la terrasse. D'en bas, je suis leur déplacement sur le toit afin de prévenir les débordements en étalant des journaux, qui commencent à s'épuiser. Heureusement, ils arrivent au bout du bidon, le toit ne sera qu'à moitié peint, mais je n'ai qu'une hâte, les voir partir. Jusqu'au bout, un sentiment de désapprobation m'envahit : Darío utilise ses doigts pour boucher quelques trous avec de la pâte de silicone. Je m'apercevrai plus tard, en tentant de colmater les nombreuses fuites qui subsistent que, malgré ma répulsion, c'est le seul moyen pour les éliminer définitivement. Je me dis, en repensant à cet épisode, que peut-être Darío a mal interprété notre désir que les choses aillent vite, confondant "vite fait, bien fait" avec "à la va-vite". Ce malentendu s'est greffé sur la tendance des travailleurs d'ici à s'économiser la peine en simplifiant la réalisation des tâches qu'on leur confie à un niveau acceptable pour le patron, qui est trop idiot, pensent-ils, pour s'en rendre compte, un peu à la manière des femmes de ménage espagnoles ou portugaises de jadis qui poussaient la poussière sous les tapis pour ne pas à avoir à la ramasser. Faute d'éducation, faute d'avoir intériorisé des critères de qualité, que personne ne s'est préoccupé de leur enseigner, le goût du travail bien fait, comme la satisfaction qu'il apporte, est très peu répandu. Les travailleurs se comportent comme des enfants qu'il faut surveiller de près pour obtenir ce que l'on veut ou punir lorsqu'ils ne répondent pas aux exigences. A part quelques exceptions, cette attitude ne me paraît primordialement dictée ni par la paresse, ni par le goût de l'argent facile, ni par le désir conscient de vous berner, mais par l'ignorance et le manque de formation, leurs prestations ne sont pas meilleures quand ils travaillent pour eux. Malgré toutes ces considérations, j'ai beaucoup de peine à supporter ce genre de comportement et, pour éviter le stress qui en résulte, j'en suis venu à faire les choses moi-même ou à ne rien faire. La seconde partie du toit n'est toujours pas peinte en rouge, c'est un moyen de reconnaître la maison quand vous passerez au-dessus. En visite chez les voisinsAu retour d'un voyage de ravitaillement à Ciudad Dormida, nous constatons qu'on nous a volé une suspension pour plantes que Lunita avait soigneusement repeinte en blanc, une des ampoules de 100 watts de la terrasse et un petit ananas, qui n'était pas encore mûr. Ce n'est pas la valeur du larcin qui importe, mais l'insécurité perpétuelle que cela laisse pressentir. De plus, en faisant le tour du terrain, nous constatons qu'un cochon noir en liberté est en train de ravager les cabuyas de la clôture. Tout en étant furieux, je comprends que les voisins, dont nous sentons les regards traverser le rideau de verdure qui nous sépare d'eux, pour observer les agissements de ces nouveaux venus qui les ignorent, continuent à nous envoyer des messages d'une autre nature, les bouts de papier n'ayant pas atteint leur but. Je décide d'aller nous présenter in petto. Nous saurons plus tard que ce cochon appartient en fait à María del Carmen, la voisine de gauche. Le roquet jaune accourt, curieusement sans donner de la voix, comme s'il pensait : "tiens, je les connais ces deux-là". Nous suivons un sentier entre des caféiers de 3 mètres de haut et nous arrivons dans une sorte de cour qui sert à sécher le café. Nous appelons et sommes accueillis très chaleureusement par Doña Fredismila, qui ne nous demande pas qui nous sommes, elle le sait très bien : un petit bout de femme maigre, vive, au type indien, vêtue de haillons, à l'âge incertain et coiffée, comme Rafael, d'un chapeau de feutre crasseux. Elle est sourde comme un pot et parle en criant d'une voix nasillarde qui rappelle irrésistiblement Donald Duck. Elle éclate à plusieurs reprises d'un rire strident, presque diabolique, sans raison apparente de mon point de vue. Cette manière un peu forcée de rire ne lui est pas propre, elle est fréquente chez les femmes d'ici, comme la tendance à monter le ton à la fin des phrases, qui doivent être, je suppose, des vestiges de la langue quechua que plus personne ne parle, mais dont de nombreux mots sont encore utilisés. Elle nous fait entrer dans une pièce sombre au sol de terre battue, que traverse une poule suivie d'une douzaine de poussins pépiants. Il y a deux grabats et le vieux poste de télévision en noir et blanc qui orne toutes les maisons paysannes que nous allons visiter. Elle ramène deux chaises branlantes et se met à nous parler. Une fois encore, j'ai beaucoup de peine à suivre la conversation, qui traite d'abord des problèmes de voisinage : nous les informons que nous allons installer une clôture, afin d'éviter que leurs animaux passent chez nous. Normalement, nous serions en droit de leur demander une contribution de 50 % aux frais pour la partie commune, mais je me rends vite compte que cela signifierait plusieurs semaines de tergiversations et une entrée en matière plutôt inopportune pour établir des relations de bon voisinage. Nous passons ensuite à une longue diatribe sur les agissements indélicats de Rafael : ses ébats amoureux dans notre lit avec les ramasseuses de café, alors que celui-ci n'a plus la disposition des clés de la maison depuis que nous l'avons achetée, ce qu'ignore apparemment Doña Fredismila, dont les yeux pétillent de malice quand elle parle de ce sujet qui semble l'intéresser plus que de raison ; une sombre histoire de vol de café par un des ouvriers recrutés par le dit Rafael, que même Lunita ne comprend pas ; et tout ce que Rafael emporte chez lui sans rien demander à personne. Naïvement, sans paraître se douter qu'elle se dénonce ainsi elle-même, elle se plaint qu'il rapporte ses incursions dans la propriété de notre voisin Rodolfo, dont Rafael est également l'intendant, et le traite de lèche-cul. Nous écoutons, incrédules, ce flot de paroles venimeuses. Par la suite, après quelques nouvelles tentatives de nous convaincre de la lubricité de Rafael, elle finira par abandonner le sujet. Mais peut-être pas la préoccupation qu'elle recouvre : prenant congé lors d'une visite de fin d'année, elle me caressera les fesses sans équivoque. Un des fils, Leonidas, vient nous rejoindre, et les deux hochent de la tête en disant : "enfin, il va avoir du respect" que j'interprète de façon erronée comme "nous allons faire en sorte qu'il y ait du respect entre voisins" alors qu'ils veulent dire : "puisque les maîtres sont revenus, Rafael va enfin être remis à sa place". Doña Fredismila disparaît un moment et revient avec deux tasses de café au lait fortement sucré accompagné d'un petit pain tout sec. Un véritable supplice pour moi, du fait de souvenirs d'enfance mal digérés : le lait me fait vomir, ou tout au moins c'est ce que je pensais jusque-là, et depuis plus de vingt ans que je ne mets pas de sucre dans le café ou le thé. Expliquer tout cela à Doña Fredismila me paraît une tâche surhumaine dans laquelle je renonce à me lancer. Je bois stoïquement le breuvage, tandis que Lunita, qui n'a pas mes scrupules d'européen, le verse discrètement au pied de sa chaise. A notre prochaine visite, nous lui ferons savoir nos goûts, mais cela doit lui paraître si exotique qu'elle n'arrivera jamais à les satisfaire. Cette pratique curieuse de l'hospitalité jointe aux difficultés de communication que crée sa surdité nous amènera à espacer nos relations formelles. La relation se borne à des salutations le long de la clôture du champ qu'elle loue pour ses vaches et où elle fait aussi sécher la cabuya. Au moment où nous nous installons, elle est en pleine histoire d'amour avec une vache Holstein, qui semble son unique raison de vivre. Elle ne parle que d'elle, qui est en outre le sujet de violentes explosions de colères que tentent d'apaiser le reste de la famille, et dont nous entendons quelques échos nasillards : la vaca, la vaca ! "Comment ce gringo peut-il ne pas apprécier le lait tout frais de ma vache adorée ? Et pourquoi ces imbéciles paient-ils quelqu'un pour couper l'herbe qu'elle brouterait avec soin et volupté, tout en fumant le terrain ?", semble-t-elle penser. Deux jours après notre visite, le veau de la fameuse vaca, s'étant libéré de son pieu, attiré par l'herbe fraîche de notre pré et réalisant inconsciemment le voeu de sa maîtresse, entre chez nous, à ma grande colère. Dans un acte d'autorité qui m'est peu familier, j'envoie Lunita chercher Doña Fredismila pour lui faire constater illico cette infraction flagrante au respect entre voisins et lui brandis un doigt vengeur sous le nez, en lui disant que cela ne doit jamais se reproduire, avant que, tous, nous courrions derrière l'animal pour l'attraper. Elle ira se plaindre dans une épicerie du village, nous traitant de braillards. Pour apaiser sa rancoeur, au cours de l'été qui jaunira son pré, je lui offrirai pour sa vaca des troncs de bananiers, qui sont gorgés d'eau et qui, hachés menu, servent de substitut à l'herbe. Leonidas, son fils, n'a rien avoir à voir avec le héros spartiate dont il porte le nom. Il est mince, et, comme sa mère, est vêtu d'habits tout déchirés, bien que relativement propres. Le plus frappant est son visage tordu, dont l'expression bizarre est inquiétante, jusqu'à ce qu'on n'y fasse plus attention, l'habitude venant. Par la suite, pendant quelques mois, il vient régulièrement m'emprunter des outils : un tournevis pour régler le moteur de la machine à défibrer les feuilles de cabuya, une pince pour serrer l'écrou du guidon de sa bicyclette. Au début, il les garde plusieurs jours, malgré mes recommandations et je dois envoyer Rafael les réclamer. Il passe le dimanche matin au bord de la route, interpellant les passants pour engager la discussion avec eux ; l'après-midi, il se soûle avec application et rentre chez lui en zigzaguant, accroché à son vélo. Un jour de plus grande ivresse, il s'obstine à vouloir passer devant une voiture et faillit se faire renverser. Il écoute pendant de longues heures de la musique de carrilera, de despecho, une spécialité mexicaine qui s'est acclimatée en Colombie : toujours les mêmes cassettes usées, à plein tube sur un mauvais magnétophone, ce qui constitue une raison suffisante pour apprécier les fréquentes coupures d'électricité. Le texte des chansons parle du dépit ressenti par l'auteur face à la trahison de la femme qu'il aimait. Nous apprendrons plus tard que Leonidas courtise une voisine, une enseignante, qui refuse ses avances. Sans doute y a-t-il un lien entre ceci et cela. Don Sigismondo, le père, petit et mince, fait une brève apparition silencieuse. Lorsque nous le rencontrons au village à la sortie de la messe, il est méconnaissable dans ses habits du dimanche, comme son épouse du reste. Le regard que nous jette ses yeux bleus est indéchiffrable, et me paraît hagard, peut-être à cause d'un début de cataracte. Chaque dimanche, il passe un long moment dans le pré qui borde notre terrain à réciter ou lire des textes bibliques. Doña Fredismila et lui ont de longues discussions où sa voix cassée de vieillard sert de continuo aux éclats aigres de sa femme. Malgré leur apparence misérable, ils sont loin d'être pauvres. Cette manière de dissimuler ses moyens, qui est répandue ici, doit venir, je suppose, des temps anciens de la colonie où les paysans tentaient d'échapper comme ils le pouvaient au paiement des lourds impôts de la Couronne, stratégie qui est encore bien utile aujourd'hui quand la guérilla passe collecter les contributions "volontaires". Et puis, dans cette société rurale relativement égalitaire, il est sûrement préférable de ne pas susciter l'envie des autres villageois. Comme je l'avais pressenti, notre visite a mis fin aux petits larcins qui nous avaient tant ennuyés. Elle nous encourage aussi à accélérer les travaux de clôture afin de supprimer dans la mesure du possible les occasions de frottement avec ces voisins bizarres, ce qui va nous amener à faire de nouvelles rencontres. (Suite : Du rêve à la réalité, deuxième épisode)Retour à la chronique précédente |