Nouvelles du Petit Paradis en Colombie

La vie quotidienne dans le sud des Andes colombiennes

 

Chronique

Du rêve à la réalité : deuxième épisode

Entre les pratiques hétérodoxes des artisans et les contacts avec des voisins surprenants, la vie au Petit Paradis n'est pas aussi idyllique que je me l'imaginais. Pourtant, l'intérêt que j'éprouve à découvrir ce monde inconnu est une source de divertissement inépuisable.

 

Les arbres de Doña Rosario

Pour finir l'enclos qui nous paraît indispensable à une plus grande tranquillité, il nous faut nous procurer des poteaux. Ayant consulté Rafael, il s'avère qu'il y a un certain nombre d'espèces qui conviennent et qui, en outre, offrent l'avantage, selon lui, de repousser une fois plantés. Je rêve d'une ligne d'arbres entre lesquels il suffirait de tendre des fils barbelés. Quel merveille du climat tropical que cette faculté miraculeuse de repousse ! En outre, ces arbres ont des noms qui sonnent richement à mes oreilles : guayacán, quillacocto, hurapán, nacedero.

En réalité, pas un seul des dizaines de poteaux que nous allons planter ne repoussera. Cela renvoie à une caractéristique locale - et nationale -, qui est d'abonder dans le sens de l'interlocuteur pour lui faire plaisir : je rêve d'une clôture d'arbres, qu'il en soit ainsi, Rafael partage mon rêve et contribue à l'entretenir. Il ne pense pas un instant que je pourrais lui reprocher cet insuccès, ce qui me fait dire qu'ici, le rêve est plus important, et plus réel, que la réalité. Cela explique aussi la tolérance surprenante des gens aux innombrables dysfonctionnements. Comme dans la chanson de Ferrat, "Un jour, un jour", ce qui semble impossible aujourd'hui se réalisera un jour, en définitive peu importe quand. Sans doute y a-t-il dans cette attitude un ingrédient de résignation chrétienne selon laquelle le paradis n'est pas de ce monde, mais qu'il est beau de rêver...

Nous envoyons Rafael chez Doña Rosario, avec laquelle il a un lien de cousinage lointain, négocier l'achat des poteaux dont le prix à la pièce devrait se situer, selon lui, aux alentours de 150 pesos, ce qui me paraît bon marché, auquel il faut ajouter évidemment le prix de la main d'œuvre pour couper et débiter les arbres. Rafael revient bredouille, Doña Rosario ne veut rien entendre et semble vouloir garder ses arbres comme réserve de combustible.

Que faire ? Nous lui demandons de venir nous voir d'urgence, et nous voyons arriver une petite vieille, aux cheveux gris tressés, dont le joli sourire met en évidence plusieurs dents en or ; elle porte une "pollera", une jupe indienne avec plusieurs jupons, pas trop propre, ainsi qu'une veste en tricot, de couleur vive et trouée. Elle me tend les doigts d'une main molle, en les abandonnant un instant dans la mienne, comme toutes les femmes d'ici, ainsi que je le découvrirai par la suite. Serait-ce parce qu'une poignée de main plus franche pourrait être interprétée comme une avance ? Cette hypothèse séduisante se révélera fausse, car les hommes ont la même habitude.

Pour une fois, elle s'exprime distinctement, mais je me rends compte à cette occasion que mes difficultés de compréhension ne viennent pas seulement de la mauvaise élocution de nos voisins ou de mon manque de vocabulaire, mais d'une manière de s'exprimer propre aux ruraux, qui consiste à ne pas s'avancer trop dans la discussion avec un interlocuteur inconnu, et citadin de surcroît, ce qui les amène, quand il y a quelque chose à négocier, à tourner autour du pot, à ne pas aborder franchement les problèmes avant que vous ne les ayez clarifiés vous-même. Si vous ne le faites pas, les choses resteront floues, confuses, difficilement saisissables et propres à toutes les interprétations ou déviations possibles.

D'autre part, dans les récits dont Rafael est friand, qu'il y ait joué un rôle d'acteur ou qu'il se borne à rapporter ce qu'on lui a dit, il ne suit pas un fil chronologique ou une séquence d'action rationnelle, mais se laisse plutôt guider par ses émotions. Ce qui est mis en évidence est une abondance de détails qui expliquent le comment, presque jamais le pourquoi : la motivation, l'explication de ce qui s'est passé reste dans une imprécision mystérieuse qui satisfait nos voisins et me laisse toujours frustré.

Pour revenir à nos poteaux, après avoir démêlé l'écheveau, nous nous rendons compte d'abord que le prix indiqué par Rafael est beaucoup trop bas et que d'autre part, le Docteur Rodolfo, notre voisin de derrière, et encore inconnu, a menacé les fils de Doña Rosario d'un procès s'ils coupaient les arbres qui entourent le ruisseau qui prend naissance sur terrain de cette dernière et descend le long d'un petit vallon. En doublant le prix du poteau et en l'assurant qu'en cas de problème, nous interviendrions auprès du Docteur Rodolfo, nous arrivons à la convaincre de nous vendre une cinquantaine de poteaux. Rafael, accompagné d'Artemio, un jeune travailleur agricole, se rend chez elle pour repérer les arbres à couper. Il revient ennuyé : Doña Rosario n'est plus d'accord, elle dit que les arbres qu'ils ont prévus de couper sont très grands et que le prix fixé est malgré tout trop bas.

Comme Lunita s'est prise d'affection pour elle, à la fois parce qu'elle ressemble à sa maman, et que, malgré ses caprices, elle est douce et agréable, nous allons lui rendre visite. Sa maison est pareille à toutes celles que nous avons vues et je me rends compte que mes réactions se sont déjà normalisées, je ne suis plus horrifié par les conditions de vie des paysans. Somme toute, ces maisons dont la terre et le bois sont les principaux ingrédients semblent leur convenir, ils y vivent apparemment bien. Les seuls changements notables depuis des décades ou des siècles sont l'électricité : des ampoules qui pendent au bout d'un fil, une prise pour un réchaud, la radio ou la télévision ; et l'eau, qui est stockée dans une citerne à ciel ouvert, proche de la maison.

Dans le cas de Doña Rosario, l'Inurbe, qui est l'organisme gouvernemental en charge du financement du logement social, a financé la construction, à une vingtaine de mètres de l'ancienne habitation, d'une maison de deux pièces minuscules, en briques, avec une fondation en dur, un lavoir et une douche W.C., sans toit. Pour le moment, elle y stocke son bois à brûler. Comment y ferait-elle entrer son fils, ses poules et ses cuyes ? Le seul luxe des maisons anciennes est l'espace. Le long des chemins ruraux de la commune, on voit des dizaines de cette variante créole de la cage à lapins, dont la plupart sont inoccupées, leurs propriétaires ayant préféré rester dans leurs vieilles demeures.

Un bel exemple de gâchis administratif, décidé à mille kilomètres de là et présenté comme un progrès spectaculaire ! Il aurait mieux valu investir cet argent dans une remise en état partielle de l'habitat ancien pour la génération qui y finit son existence, et peut-être les suivantes, qui n'ont pas les exigences de la classe ouvrière urbaine. Mais cela requerrait une prise de contact en profondeur avec les paysans et une démarche d'aide respectueuse de leurs besoins et de leur notion du temps, semblables à celles de certaines ONG, mais réclamant des talents introuvables dans les administrations publiques qui gèrent ces programmes. Sans compter qu'un tel processus augmenterait encore plus le risque que les fonds prévus disparaissent dans des poches anonymes, mais largement ouvertes.

Après avoir expliqué à Doña Rosario qu'il ne fallait pas confondre un poteau et un arbre, que de l'un de ses précieux arbres, on pouvait tirer 3 ou 4 poteaux, elle finit par accepter définitivement. Pour éviter un autre revirement de dernière minute, nous lui payons son dû, ce qui va lui permettre, dit-elle, d'acheter du sucre en poudre, blanc, raffiné, le luxe quoi, bien plus cher que la "panela", fabriquée avec le pur jus de canne à sucre, qui nous sert de substitut de sucre depuis que nous l'avons découverte.

Dans la période de récolte, on peut l'acheter directement au moulin sous forme de briques, encore chaudes, qui parfument l'armoire où elles sont entreposées pendant des semaines. Le processus de fabrication est identique depuis 150 ans : les chevaux et les mulets chargés de roseaux de canne arrivent en longues files et stationnent patiemment jusqu'à ce qu'on les débarrasse ; les muletiers qui portent chapeaux de paille et ponchos discutent tranquillement en attendant leur tour. Le moulin est un immense hangar enfumé et noirci. Un premier groupe d'ouvriers prépare les roseaux de canne et les fait passer dans un extracteur, qui amène directement le jus frais ou "guarapo" - que l'on peut aussi consommer sur place - dans un premier récipient en cuivre ; ils empilent les restes en tas de plusieurs mètres, du haut desquels on peut voir la suite du traitement ; une fois secs, ils serviront à chauffer les chaudrons.

Un second groupe d'ouvriers remue le liquide odorant avec de longues palettes, et le verse dans un second chaudron plus petit, et ainsi de suite jusqu'au sixième chaudron où le liquide prend une consistance pâteuse et une couleur brune foncée, qui indique que le contremaître n'utilise pas de soude pour la rendre plus claire et plus homogène, en lui faisant perdre toutes ses vertus. Mais, pour Doña Rosario et nos voisins, la panela est le sucre du pauvre et l'offrir à l'invité avec une tasse de café serait un impair monumental.

De la terre, à ne savoir qu'en faire

Pendant ces tractations mouvementées, Artemio, l'ouvrier agricole contracté par Rafael, creuse les trous pour les poteaux avec une petite pelle plate, rectangulaire. En moins d'une journée, il fait les 50 trous de 15 sur 15 cm et de 50 cm de profondeur. Je découvre une autre merveille de la région, sa nature volcanique : pendant des millénaires, le volcan a expulsé des pierres et des cendres. Plus lourdes, les premières ne sont pas parvenues jusqu'à Santa Rosa, les cendres si et se sont accumulées en couches qui atteignent à certains endroits cent mètres d'épaisseur. Cette terre est cependant trop acide et non fertile. La couche d'humus, qui ne compte qu'environ 30 cm, est de couleur noire qui contraste avec la couleur orange de la terre plus profonde. Certains arbres ont bien compris le problème et étendent leurs racines horizontalement.

Ce qui me réjouis plus que de mesure, après ces vingt années passées sur les champs de cailloux de Labeaume, est qu'il n'y a aucune pierre, à part celles laissées par les constructeurs de la maison, que j'arrive à éliminer peu à peu, ainsi que les pierres décoratives apportées de Ciudad Dormida, qui enchantent les propriétaires de finca. Ils les font peindre en rouge, blanc, jaune et les placent au bord des allées ou des limites, ce qui me paraît du dernier kitsch : il ne manque plus que les petits nains.

Avec la même petite pelle plate, Artemio ôte l'herbe autour de tous les arbres fruitiers et arbustes décoratifs afin que je puisse répandre des engrais chimiques à leur pied. Cette pratique me parait choquante, mais la couleur jaune des feuilles, leur manque de tonus, les fruits peu juteux fournissent un diagnostic indiscutable. Il y a bien des vaches et des chevaux, mais en stabulation libre, et nous ne savons pas encore où trouver du fumier de volaille. Je répands donc parcimonieusement au pied des citronniers, des orangers, des avocatiers du 10-30-10, - 10 parts d'azote, 30 parts de phosphore, 10 parts de potasse, et 50 parts de cochonneries non identifiées -, avec un fort sentiment de culpabilité et la conviction que je suis en train d'empoisonner la nature, pour rien.

Nous constaterons à la prochaine récolte que oui, cela sert à quelque chose, les fruits sont plus gros, plus juteux, plus savoureux. Il est vrai que, par la suite, j'y répandrai aussi des cendres et du terreau de feuilles de café. Pour le moment, selon les instructions de Rafael, je recouvre les granulés d'engrais des mauvaises herbes arrachées auparavant.

Quelques heures après, je surprends les poules de Doña Fredismila en train d'expédier d'un vigoureux coup de patte les touffes d'herbe sèche que j'avais amoureusement rassemblées, de gratter la terre et, qui sait ? de dévorer les granulés. J'ai beau les chasser, rien n'y fait, elles ne seront pas satisfaites avant d'avoir détruit le résultat de mes efforts. Et bien sûr, ce ne sont pas les poteaux qui les arrêtent, ni les trois rangs de fils de fer barbelé que Orlando a tendu avec soin. Il faudra compléter ces travaux défensifs par la pose d'un grillage pour poulailler afin de prévenir presque toutes les incursions indésirables. Seule une dindonne aventureuse volera par-dessus la clôture. Nous la poursuivrons à coup de bâton jusqu'à ce que Doña Fredismila, d'un air inquiet, vienne s'enquérir de son sort, me permettant d'élargir mes connaissances linguistiques locales : dinde ici se dit "chumba" et non "pava" comme en espagnol.

Quand nous aurons terminé le côté de Doña Fredismila, nous nous rendrons compte que les poules de Doña María del Carmen, l'autre voisine, nous arrivent par le côté gauche, traversant tout le champ, irrésistiblement attirées par la caféteraie où elles ne nous gêneraient pas, au contraire, si elles n'envahissaient pas aussi le reste du terrain où elles se comportent aussi mal que celles de Doña Fredismila. Il nous faudra entreprendre une deuxième campagne de fermeture, dont la réalisation demandera, grâce à l'expérience acquise, infiniment moins de temps et d'efforts que la première.

Travaux d'électricité

Quelque temps après notre arrivée, débarque un grand - aussi grand que moi - gaillard, à la moustache rare - comme chez tous les indiens, qui ont peu de poils - la casquette de baseball inclinée sur l'arrière du crâne, un reste de deux dents planté dans la mâchoire inférieure, qui lui donne une élocution chuintée, mais, heureusement, sans expédition de postillons. Il m'appelle tout de suite "Docteur Mateo", et se présente comme Jesús, installateur-électricien du "corregimiento". D'âge moyen, son style contraste fortement avec celui des autres hommes : il est cordial, assuré, parle haut, sans se départir d'un certain respect pour les représentants de la classe supérieure à laquelle tout indique que nous appartenons, et surtout le 4x4 neuf qui est parqué devant la maison, dans un des pneus duquel il donne un coup de pied au passage, ce qui, à sa grande surprise, déclenche le hurlement de l'alarme, un accessoire indispensable ici.

Nous découvrirons peu après qu'il est un des fils de Doña Rosario, que ses capacités d'électricien sont à peine supérieure aux miennes, qu'il fait aussi le commerce des cordes de cabuya, et qu'il a la fâcheuse habitude d'emprunter de l'argent à ses nouvelles connaissances - grâce aux avertissements de Rafael, nous ne perdrons que 10.000 pesos -. Selon une pratique répandue dans les familles paysannes, il a squatté la maison de son frère, qui travaille comme conducteur de train de canne à sucre dans la Vallée du Cauca. Enfin, il a passé de l'Église catholique à l'Église évangélique dans des circonstances dramatiques, à la suite de la maladie, qui se révélera mortelle, de l'un de ses fils.

En dépit de ses limitations, que nous n'avons du reste pas encore expérimentées, nous avons des travaux importants à lui confier. En effet, le soir, à chaque fois que le frigo se met en marche, la tension du réseau baisse tellement que nous ne pouvons plus lire et le moteur fait un bruit inquiétant qui donne à penser qu'il va s'arrêter définitivement de fonctionner. Il n'y a pas de solution du côté de l'entreprise de distribution d'électricité du fait qu'il faudrait changer le transformateur pour améliorer notre situation en bout de ligne. Par contre, un de nos voisins est raccordé au réseau en provenance du corregimiento d'à côté et dont le transformateur vient d'être changé à la suite d'un coup de foudre, qui a entraîné deux mois d'interruption de service.

L'idée d'avoir deux réseaux nous sourit vu la fréquence des pannes, bien qu'ils dépendent tous les deux de la même sous-station. L'expérience nous apprendra que pour nous mettre définitivement à l'abri d'interruptions dommageables pour le poisson congelé qui est dans le frigo et avoir la possibilité de continuer à regarder la télévision, il nous faudra passer par l'achat d'un générateur électrique. Nous rencontrons donc Luciano, dont la rumeur dit qu'il est un fils illégitime de Jesús, pour lui demander l'autorisation de nous brancher sur son poteau. Il nous la donne volontiers, mais considère que cette faveur vaut la moitié de ce que lui a coûté sa propre installation, soit 60.000 pesos. Malgré quelques jours de réflexion qui nous permettent de résoudre les autres problèmes, il n'en démord pas et il nous faut passer par ses exigences.

Ce projet se révèle désastreux sur le plan financier : en effet, le coût du poteau qu'il nous faut ajouter entre celui de Luciano et la maison pour répondre aux normes de la compagnie de distribution d'électricité, est de 130.000 pesos, plus une somme identique pour le transport, son poids respectable interdisant de le transporter en chiva. La pilule nous paraît dure à avaler : 2 fois le salaire mensuel minimum pour un poteau, trop, c'est trop, comme si, en France, il nous fallait payer plus de 12.000 F !

Il se trouve que notre voisin Rodolfo, que nous ne connaissons toujours pas, a acheté deux poteaux pour électrifier un petit bâtiment de service. Rafael m'emmène voir l'un d'entre eux qui est couché depuis deux ans dans un pré. Après avoir vérifié avec Jesús qu'effectivement un seul suffirait, Rafael nous apprend que le Docteur - pour de bon, puisqu'il est médecin - est d'accord de nous le céder à un prix dont nous conviendrons ultérieurement.

Il ne me reste plus qu'à traîner le poteau avec le 4x4. Jesús nous vend deux cordes de cabuya que nous entortillons autour du poteau et je m'ébranle au pas, avec, comme à un enterrement, les hommes qui suivent derrière, en se marrant comme des gosses de s'éviter une grosse fatigue : parmi les nouveaux visages, il y a Bolívar et Simón, deux autres fils de Doña Rosario, dont le second est un peu demeuré.

Pendant ce temps, Artemio a creusé un trou de deux mètres de profondeur. Jesús est dans son élément : il glisse une planche dans le trou afin d'éviter que le poteau ne s'immobilise à mi-parcours et guide les efforts de l'équipe de voisins qui, rémunérés cette fois, ont beaucoup de peine à le hisser. Un instant, il semble ne pas vouloir continuer à monter, puis, brusquement, bascule en place dans le trou. Tandis qu'un voisin tasse la terre autour du poteau, Jesús dirige les ultimes ajustements qui permettent d'obtenir une verticalité acceptable. C'est encore Jesús qui installe les deux fils d'aluminium qui vont transporter le courant jusqu'à la maison et un réseau rudimentaire de prises. Il ne nous restera plus qu'à aller acheter un compteur à l'entreprise d'électricité, payer l'immatriculation et attendre encore 15 jours avant qu'un employé vient effectuer le raccordement pour que, après deux mois d'efforts, le frigo accomplisse sa tâche normalement.

Pénurie d'eau

Nous n'avons pas que des problèmes d'électricité. L'approvisionnement en eau laisse aussi à désirer. Il y a de fréquentes coupures, paradoxalement après une forte averse, et souvent le week-end, lorsque nous avons des invités. Quand nous demandons une explication à Rafael, il nous fournit la réponse laconique et stéréotypée des gens d'ici pour tout ce qui ne fonctionne pas : "habrá algún daño", ce doit être un dommage quelconque. Ce genre de truisme traduit à la fois l'ignorance, l'impuissance, ou la difficulté à communiquer sur les complications de la vie rurale avec ces Messieurs de Ciudad Dormida.

Au fil des semaines, les choses se clarifient un peu. Le fontainier, qui est chargé de l'entretien du réservoir et de l'aqueduc, vit avec ses huit enfants dans une maison non terminée, qui comprend une seule pièce habitable et un appentis où sa femme fait la cuisine sur un feu de bois. La "Junta" (l'association) de l'aqueduc dont nous dépendons, lui paie 2.000 pesos par mois pour ce travail.

Cela ne lui suffit pas pour acheter l'aguardiente avec laquelle il se soûle consciencieusement dès le vendredi soir, ce qui nous fournit une première explication sur les interruptions du week-end. Il a donc d'autres occupations rémunérées qui l'éloignent de sa fonction. Quand il y a une forte pluie, le ruissellement de l'eau sur le sol entraîne les feuilles mortes - qui tombent en permanence ici - vers la grille du collecteur et la bouchent. Le réservoir ne se remplit plus, mais personne, en particulier parmi ceux qui vivent à proximité du réservoir, ne prend la peine de les enlever.

Les occasions d'interruption de service ne manquent pas, comme j'aurai l'occasion d'en faire l'expérience en donnant un coup de pioche pour arracher un arbuste indésirable, qui crève le tube en plastique qui passe à quelques centimètres au-dessous. Comme nous sommes à la saison des pluies, la pression est très forte et nous nous offrons le luxe d'un geyser à domicile. Le temps de trouver Rafael dans un de ses nombreux lieux de travail, de me procurer le matériel de réparation dans un bazar du village, d'aller fermer une vanne intermédiaire pour s'apercevoir qu'elle est endommagée et que le fontainier a perdu la clé du cadenas de la vanne principale, trois jours passeront comme par enchantement. Bien que cela soit complètement superflu, je ne peux m'empêcher de me sentir coupable d'avoir privé d'eau tout ce temps par ma maladresse un certain nombre d'autres usagers. Aussi, quel soulagement quand toutes les conditions préliminaires étant réunies, le dommage est enfin réparé.

Comme les tubes affleurent souvent à la surface, ce type d'incident est fréquent : un sabot de cheval, de cochon ou de vache, une machette qui dérape ou un coup de pelle mal placé - je suis le seul à utiliser une pioche - et la panne survient. Certaines parties du réseau, plus anciennes, sont encore constituées par des tuyaux d'arrosage, cuits par le soleil, qui courent à la surface du sol et comportent de nombreuses petites fuites.

Ce n'est pas que l'eau abonde, bien qu'elle provienne d'une nappe souterraine qui met plusieurs mois à s'épuiser en cas de sécheresse, et dont le débit s'affaiblit progressivement jusqu'au point où l'eau n'est plus fournie qu'une heure par jour. C'est que l'abonnement ne coûtait que 1000 pesos par an, porté à 1.500, puis 3.000 cette année - deux dollars - avec l'engagement d'un nouveau fontainier, payé royalement 6.000 pesos par mois, en apparence plus sérieux, mais pas tellement plus sobre quand, lors d'une rixe avec son prédécesseur, il reçoit un coup de machette qui le met hors combat pour quelques jours, ce qui permet d'inventorier une nouvelle cause d'interruption de service.

Pas question non plus d'installer des compteurs individuels qui mettraient en évidence des différences scandaleuses de consommation entre les usagers. Cela coûterait l'équivalent de plus de 10 ans d'abonnement et nécessiterait l'embauche d'un employé pour effectuer les relevés, la facturation, et le recouvrement, toutes choses qui sont hors de portée de cette Junta. Certains utilisateurs laissent en permanence le robinet ouvert pour remplir leurs bassins, sous le prétexte que les vaches tombent malades si elles boivent de l'eau stagnante ou qu'ils sont en train de laver la cabuya. Il y a bien un système d'amende pour ce genre d'abus, mais qui ne sont jamais payées. Qui prendrait le risque d'un conflit dont on ignore jusqu'où il peut aller pour quelques dizaines de mètres cubes d'eau gaspillés ?

Quand nous avions acheté la maison, Pablo nous avait montré un trou au fond duquel passait un autre tube, dont le diamètre est le double de celui qui alimente actuellement la finca et nous avait fait miroiter la possibilité de nous affilier à une autre Junta qui gère cet aqueduc. Rafael en avait profité pour nous demander une avance de 30.000 pesos, qui représentait le coût d'entrée pour les gens de Ciudad Dormida.

Dès notre retour, nous lui parlons de cette opportunité, mais ses réponses évasives laissent pressentir un problème flou, qui s'efface momentanément de nos préoccupations devant l'abondance de problèmes bien définis qui nous assaillent. Lorsque l'horizon s'est un peu éclairci, nous abordons plusieurs fois le sujet, mais les choses ne paraissent pas susceptibles de s'arranger, et devant notre insistance, Rafael finit par nous emmener voir le président de la Junta, Don Ezequiel.

Nous nous ébranlons un matin, à pied, la maison de Don Ezequiel n'étant pas accessible en voiture. Après avoir suivi quelques centaines de mètres la petite route qui mène au corregimiento voisin, nous commençons à monter sur un sentier entre deux rangs de cabuyas. Arrivés au sommet de la colline, on a une vue magnifique sur la cordillera. Nous continuons sur le sentier bien marqué entre les cultures qui s'étagent du haut en bas des collines. On peut marcher ainsi pendant des heures, allant d'un village à l'autre dans un paysage travaillé par l'homme depuis des millénaires.

Au bout d'une demi-heure de promenade, nous arrivons à proximité de la maison de Don Ezequiel et sommes accueillis, comme toujours, par une poignée de chiens hargneux. Au bout de quelques minutes apparaît le maître de maison, proche de la quarantaine, qui nous invite à entrer dans une pièce obscure et vide, à part un vieux vélo et quelques chaises dépareillées. Don Ezequiel nous prie de nous asseoir et s'en va. Il revient avec une ampoule qu'il visse dans la douille qui pend au plafond, afin d'y voir un peu plus clair. Un dialogue s'engage entre les deux hommes à coup de "Don", qui me fait rire intérieurement, tant leur ton est solennel et mesuré. Ils font un historique qui nous ramène 15 ans en arrière à l'époque de la construction du premier aqueduc auquel le constructeur de notre maison avait contribué.

Par contre, la situation paraît beaucoup moins évidente en ce qui concerne le second qui passe pourtant sur notre terrain. Après les avoir écouté une bonne demi-heure, Lunita essaie de revenir au présent et à notre demande d'affiliation. Don Ezequiel ne dit ni oui ni non, mais se propose de consulter les autres membres de la Junta. Il profite de notre passage pour nous demander le service de remplir un questionnaire de Superintendance des Services Publics à Bogotá dont il ne sait pas que faire. Nous convenons de nous revoir le plus tôt possible.

Un mois se passe et nous décidons de retourner chez Don Ezequiel, cette fois sans Rafael. Nous arrivons à couper court aux préliminaires et arriver sans trop de détours au vif du sujet. Don Ezequiel est visiblement embarrassé, mais est obligé de cracher le morceau : la Junta serait bien d'accord de nous admettre, mais certains usagers mauvais coucheurs ne veulent rien savoir. Ils estiment qu'accepter de nouveaux affiliés risquerait de compromettre l'approvisionnement des anciens, d'autant plus qu'ils ont entendu dire que nous allions construire une piscine. Il s'agit évidemment d'une rumeur intéressée, qui n'a aucun fondement.

Grâce à Rafael, qui adore cancaner, nous arrivons à être au courant des bruits qui courent sur nous : nous serions de richissimes gringos (américains du nord, mais plus généralement étrangers) dont les poules et les cochons d'Inde sont énormes, comme les légumes du potager. Il y a un fond de vérité dans ce dernier cas : notre première récolte de tomates avait été spectaculaire, et les plus audacieux de nos voisins venaient jusqu'à la clôture nous demander d'en acheter, comme remède ! Lunita s'évertue à démentir le fait que de nous serions gringos et riches, de crainte que cela ne viennent aux oreilles de la guérilla ou d'une bande de malfaiteurs preneurs d'otages.

Elle infirme avec force le projet de piscine, mais Don Ezequiel, mortifié, ne voit pas comment convaincre les opposants. Il n'a visiblement aucune envie d'engager une confrontation avec la petite minorité qui bloque la décision. Lunita évoque alors la possibilité que nous déposions une plainte contre la Junta pour refus de prestation de service. La constitution de 1991 a en effet introduit un nouveau type d'action judiciaire, la "tutela", qui permet à n'importe quel citoyen de demander la sauvegarde de ses droits fondamentaux lorsque ceux-ci sont violés ou menacés par une quelconque autorité publique. L'intérêt de cette procédure est sa simplicité et sa rapidité, puisque le juge doit prononcer sa sentence dans un délai qui ne dépasse pas 10 jours, laquelle doit être appliquée dans les 48 heures qui suivent. Pour cette raison, elle a connu un succès considérable, dans un pays où la lenteur et l'inefficacité des instances judiciaires sont catastrophiques, pour ne pas parler de leur haut niveau de corruption. Notre problème d'eau entre parfaitement dans ce cadre.

Don Ezequiel semble paradoxalement soulagé par cette éventualité qui lui ôterait une vilaine épine du pied : face à ses irréductibles opposants, il aurait l'aide de la loi et serait dès lors assez fort pour leur imposer une décision, et ainsi nous donner satisfaction. Nous n'en ferons pourtant rien. Une enquête plus approfondie sur cet aqueduc nous permet en effet de découvrir que l'eau provient de la même nappe souterraine que la nôtre, bien qu'elle soit stockée dans un autre réservoir. Les coupures y sont aussi fréquentes, du fait que la compétence et la rétribution du fontainier sont identiques et que le réseau offre les mêmes imperfections et les mêmes risques. Ensuite, il nous paraît inconvenant d'utiliser une telle arme juridique contre des paysans, dans ce pays où l'esprit de conciliation semble avoir disparu à jamais et où les manoeuvres individuelles des possédants l'emportent presque toujours sur les besoins de la communauté.

Un spot publicitaire nous apprendra opportunément l'existence de citernes en plastique qui remplacent les pesants et fragiles réservoirs en fibrociment que l'on voit sur la plupart des toits des maisons en Colombie. Un neveu architecte nous dessinera une colonne antisismique sur laquelle nous installerons un réservoir de mille litres qui se remplit et se vide par gravité. Orlando transpirera sang et eau pour la construire. Et, grâce à la récolte de café, Rafael sera enfin en mesure de nous rembourser l'avance que nous lui avions faite.

Retouches au portrait de Rafael

Le personnage clé au cours de cette période d'acclimatation est Rafael. Bien qu'il n'ait que quelques mois de moins que moi, il travaille 12 à 14 heures par jour, et ne rechigne pas aux travaux de force. Rafael a plusieurs patrons à part nous, tous propriétaires de fincas beaucoup plus grandes que la nôtre, ce qu’il l’oblige à jongler pour donner satisfaction à tous.

Après une période de grâce à peine plus longue que celle des premiers ministres français, nos rapports avec Rafael se dégradent progressivement. Il n'est plus autant disponible, il disparaît parfois une journée entière sans avertir et sans s'excuser le jour suivant. Il laisse des tâches urgentes en rade.

Ses relations avec Lunita sont particulièrement difficiles : elle le rabroue durement et il se rebiffe, et même à deux reprises, il lui répond : "¡Busquese otro!", cherchez-en un autre, sous-entendu, intendant. Malgré tout, à chaque réprimande, son comportement change et il fait ce qu'il doit pendant quelque temps. Cela vient, j'imagine, qu'il supporte mal d'être commandé par une femme, puisque nous avons convenu que, vu mon insuffisante maîtrise de l'espagnol et mon manque de connaissance du monde rural créole, il était préférable, au moins au début, que ce soit elle qui lui donne les consignes concernant son travail.

Nous envisageons cette possibilité d'en chercher un autre, mais en faisant le tour des travailleurs que nous avons employés, nous sommes obligés de constater que le remède serait pire que le mal. Rafael a l'habitude de traiter avec ces Messieurs de Ciudad Dormida, il connaît leur milieu et leurs manies, même si les nôtres sont différentes, et c'est précisément là que le bât blesse. En effet, nous le contrôlons beaucoup plus que ses autres employeurs, puisque nous sommes en contact permanent avec lui. Nous sommes en mesure de démasquer ses petites ruses, en particulier pour augmenter ses rentrées de manière subreptice, qui semblent justifier ce que tout le monde nous dit à Ciudad Dormida : il n'y a ni confiance, ni amitié possible avec un paysan, qui en plus est notre intendant.

Nous rédigeons un contrat d'emploi avec des clauses draconiennes que nous ne lui montrerons jamais, car, nous comprendrons un peu plus tard que cette dégradation a une cause objective dont, par ignorance, nous n'avions pas pris conscience : d'avril à juin, c'est la période de la principale récolte du café, qui mobilise tout le monde ici, à la fois parce qu'elle nécessite une main d'oeuvre importante, et que chacun a un bout de terrain avec des caféiers, mais surtout parce que c'est la principale rentrée d'argent de toute l'année qui donne aux gens ce sentiment tellement agréable, si fugitif qu'il soit, de prospérité.

Rafael est submergé à cette période, du fait qu'il s'occupe non seulement des plantations de ses deux ou trois employeurs, mais aussi des siennes et de celles de ses enfants. De ce fait, il embauche des dizaines de travailleurs, manie beaucoup d'argent et supporte mal que Lunita vienne lui chercher les poux dans la tête. Passée la crise, les choses rentreront plus ou moins dans l'ordre. Car il y a d'autres périodes de dissipation, particulièrement les trois grandes fêtes religieuses où Rafael joue un rôle un peu spécial et jouit d'une certaine notoriété, à cause de sa parenté avec le curé : celle de Pâques, de Notre-Dame du Carmel qui est la patronne de Santa Rosa, et de Noël.

Nous avons aussi appris des faits sur la vie de Rafael qui nous ont amenés à être plus compréhensifs avec lui. Il est marié avec une femme qui a 10 ans de plus que lui. Elle a subi une attaque cérébrale qui l’a laissée handicapée mentalement, bien que valide physiquement. Il doit assurer une présence régulière auprès d'elle pour lui faire prendre ses médicaments. En outre, son fils Orlando a eu deux filles d'un premier mariage, dont la mère, qui s'en est allée à Cali, n'a plus voulu s'occuper. Comme sa deuxième femme n'était pas d'accord de les prendre en charge, c'est Rafael, le grand-père qui est allé en réclamer la garde à l'Institut Colombien Bien-Être Familial - l'équivalent de la DDASS - et c'est lui qui détient la puissance paternelle. Il prend son rôle très au sérieux et participe à toutes les réunions de parents du collège.

Sa fille vit au village, où elle tient la seule boutique de vêtements. Son deuxième fils est conducteur de train de canne à sucre dans la Vallée du Cauca, ce qui est un bon poste. Beaucoup de gens de Santa Rosa, et du département, vont à Cali parce que c’est là, ou plutôt c’était là, qu’ils trouvaient facilement du travail. A présent, c’est plus difficile, du fait du démantèlement du Cartel du même nom et de la crise économique que cela a déclenché. Le climat tempéré leur plaît et les salaires sont plus élevés qu’à Ciudad Dormida où sévit non seulement le chômage, mais un sous-emploi chronique. Une jeune fille qui, par exemple, travaille comme employée domestique gagne 60 US$ à Ciudad Dormida et près du triple à Cali.

Nous finirons par trouver d'autres personnes pour remplacer Rafael dans toutes les tâches répétitives et manuelles de sa fonction, comme le nettoyage de la "cuyera"- la cabane des cuyes - et l'entretien du jardin potager, pour ne lui laisser que les plus nobles, la surveillance du Petit Paradis et le rôle de messager de la Doctora Lunita. Au fil du temps, notre relation se consolide et un modus vivendi plus confiant et plus équilibré va s'établir.

Un personnage important

Il s'agit de Rodolfo, notre voisin de derrière, chez lequel nous avons une entrée directe du fait que c’est un des autres patrons de Rafael. Pendant plusieurs mois, nous ne ferons qu'en entendre parler par son intermédiaire.

Quinquagénaire, médecin, politicien local, membre et président d'innombrables associations, fondations, etc., père de quatre enfants presque tous adultes, mais pas encore grand-père, il a débarqué chez nous un samedi après-midi, avec une barbe de trois jours, en nous tutoyant d’entrée, comme c'est la coutume ici quand on est supposé appartenir à la même classe sociale. Il a tout regardé en disant : "¡que maravilla! ¡que maravilla!", puis nous a invité à faire la connaissance de sa maison et de sa femme, déjà à la retraite - qu'on obtient ici au bout de vingt ans de cotisations dans la fonction publique ! - et à boire force rhum et Coca-Cola. C’est donc un couple de la bonne société de Ciudad Dormida.

Malgré ce genre de curriculum qui me fait généralement prendre la fuite, Rodolfo me plaît parce qu’il est jovial, chaleureux, généreux, honnête et dévoué à ses amis et à la cause publique. Tel qu'il est, il représente bien l'idéal d'homme que les Colombiens ont d'eux-mêmes, et qui était sans doute répandu avant l'action corrosive de la narco-corruption. Quant à son épouse, elle vient de la Côte Atlantique, ce qui lui a valu pas mal d'avanies au moment de son arrivée à Ciudad Dormida. Puis les gens ont fini par l'accepter, mais, bien qu’elle soit elle aussi sympathique et ouverte, elle est habitée par un désir de revanche, une certaine amertume qui rend son commerce moins facile.

Ils ont commencé par nous inviter à un barbecue où officiait Rafael, ravi d'être élevé au rang de majordome, nous leur avons fait découvrir la raclette. Du fait que Rafael a ses entrées dans la finca qui a près de quatre hectares, nous profitons largement des produits qui nous manquent et en particulier l’herbe pour les cuyes. Nous y dépulpons notre café. Nous avons aussi un projet de pisciculture qui tarde à se mettre en place parce que Rodolfo, en bon Colombien, se satisfait d'en rêver. Aux dernières nouvelles, le bassin, qui avait été rempli de terre par un éboulement, a été nettoyée et rehaussé, mais les poissons, des tilapias, une espèce locale qui qui se prête bien à l'élevage, ne sont toujours pas arrivés. Quand le feront-ils ? Bien que Rafaël les annonce avec un optimisme renouvelé pour la semaine prochaine, je les attends sans impatience : "amanecerá y veremos", demain il fera jour et nous verrons bien.

Petite pelle et machette

L'importance et la diversité des travaux de réfection de la maison et d'entretien du jardin m'ont amené à me procurer peu à peu un outillage presque aussi complet que celui dont je dispose en Ardèche. Cela dépasse l'entendement de mes voisins qui n'utilisent principalement que deux outils : la "palita", petite pelle plate, mais à grand manche, et la "peinilla" ou "machete", la machette. Du fait de l'emploi extensif qu'ils font de leurs mains, on peut aussi les considérer comme des outils, elles suppléent les plantoirs, les râteaux, les couteaux à mastiquer ou à enduire, les pinces, etc.

La palita quant à elle remplace avantageusement la pelle, la bêche, la fourche, la pioche, la houe, le sarcloir et en outre, l'extrémité de son manche est renflée et peut servir pour tasser la terre, par exemple autour d'un poteau. J'ai mis du temps à apprendre à m'en servir, parce que son usage requiert une gestuelle différente de celle de la pelle, en particulier pour défoncer la terre ou y creuser un trou : pas question d'utiliser le pied pour exercer une pression plus forte comme avec une bêche, mais les épaules et les bras afin d'augmenter la vitesse et la force de l'impact de l'outil avec le sol. J'étais très fier du premier trou que j'ai creusé avec ma palita, mais je l'ai vite abandonnée pour les travaux de défoncement et d'arrachage, qui me paraissent toujours plus faciles avec la pioche.

La machette est autant un outil qu'une arme dont le paysan ne se sépare que pour aller dormir. Elle se transporte généralement dans un fourreau en cuir, décoré, avec des franges. Elle s'obtient en tailles et formes différentes : plus ou moins étroite et plus ou moins longue. Avec ces détails, on ne peut empêcher personne de penser qu'il s'agit d'un symbole phallique. J'ai longtemps pensé que même l'étymologie allait dans ce sens, ignorant l'orthographe exact de "peinilla" que j'écrivais comme cela se prononçe : "penilla" d'où j'avais conclu qu'il y avait "pene" (pénis), comme dans "machete", il y a "macho" (mâle). En réalité, dans "peinilla", il y a "peine", peigne... Pensez-en ce que vous voudrez ! Je persiste à penser que la machette est en quelque sorte l'équivalent du couteau de l'armée suisse, en m'excusant de cette comparaison désobligeante pour l'honneur des hommes helvétiques.

Toutefois, les femmes l'utilisent aussi, sans fourreau, puisqu'elles ne portent que rarement le pantalon, ce qui pourrait affaiblir la théorie que je viens de formuler, à moins qu'il ne s'agisse de femmes dominatrices, l'échantillon restreint dont je dispose ne me permet pas de l'affirmer avec certitude. Une chose par contre est certaine, c'est qu'elles ne l'emploient jamais comme une arme. Les combats à la machette sont une exclusivité masculine, ils sont fréquents lors des bals ou des fêtes, dont on dit ici qu'elles ne sont pas réussies s'il n'y a pas au moins un mort. Les blessures sont particulièrement horribles et constituent une version sauvage des combats à l'épée des étudiants allemands. Avec quelques verres d'aguardiente dans le nez, traitez votre adversaire de "cabrón" (cocu ou salaud), "marica" (pédale), "huevón" (couillon), accompagnant cette dernière injure d'un geste explicite, en balançant la main ouverte comme si elle soupesait la taille de ses testicules, voulant signifier par là que s'il en a beaucoup entre les jambes, il n'a pas grand-chose dans le cerveau. Ne vous étonnez pas alors qu'il sorte de son fourreau une grande machette effilée comme un rasoir. Vous y laisserez au mieux quelques doigts ou une main, ou vous verrez vos joues, votre nez ou vos lèvres pendre sur votre menton.

Si votre adversaire a un vieux compte à régler avec vous, c'est vos tripes ou votre cervelle que vous répandrez aussi au bord du chemin, comme en témoignent les petites croix près desquelles une main pieuse dépose quelques fleurs dans une boîte de conserve. Que la Vierge vous aide alors à monter au ciel ou à convaincre une âme charitable de vous emmener dans un service d'urgence de Ciudad Dormida où l'apprenti chirurgien de garde, débordé par les effets des bagarres du samedi soir, vous recoudra approximativement.

En tant qu'outil, la machette est aussi versatile que la palita. Elle sert de scie, de hache, de taille-haie, de faux, de faucille, de sécateur. Elle est l'instrument idéal pour couper les régimes de bananes et de plantains, puis pour hacher menu les troncs qui produisent un excellent terreau. Elle peut même remplacer la palita en cas de besoin, puisqu'il n'y a normalement pas de pierres dans la terre qui puisse en endommager le fil, que chaque propriétaire de machette qui se respecte entretient avec amour.

J'ai découvert pour la première fois l'importance de la machette dans la culture masculine colombienne dans un hôtel de Leticia, où un jeune employé, à la fonction indéterminée, passait des heures à affiler son instrument, qu'il ne paraissait pas utiliser dans d'autres circonstances. Son obsessivité amoureuse m'a donné envie d'en emporter une en Europe, mais je n'ai su m'en servir avec style et efficacité qu'après quelques mois de pratique à Santa Rosa. De plus, la machette ne convient vraiment qu'aux bois tropicaux qui sont beaucoup plus tendres que les chênes torturés du plateau de Labeaume.

Intégrés ?

Le fait que nous soyons les seuls citadins de la région à vivre à la campagne - les professeurs du collège rentrent chaque jour à Ciudad Dormida -, que je manie palita et machette, que je lave la voiture et la vaisselle, que je m'habille pour ces travaux avec des vêtements trop usagés et tachés pour qu'on puisse en faire cadeau aux voisins, que Lunita, malgré son titre de Doctora, ait des occupations productives telles que poules, cuyes et jardin potager, a créé, au début tout au moins, un certain trouble chez les gens de Santa Rosa et nous donne un statut interlope. Ces Messieurs de Ciudad Dormida ne se livrent jamais à des activités de ce genre. Ils ont peu de contact avec la population locale, à l'exception de leur intendant. Lorsqu'ils entrent en relation avec les paysans, c'est presque toujours sur un mode supérieur-inférieur, paternaliste, qui est traditionnel en Colombie et dans toute l'Amérique Latine. Cette manière, méprisante à mes yeux, de les traiter - tutoiement non réciproque, commandement sans ménagement - m’a énormément choqué à mon arrivée, je m’y suis habitué, sans la pratiquer, mais cela aussi les déroute.

Bien que nous ayons des préoccupations communes, notre style de vie est trop différent de celui des gens d'ici : lire un livre, avoir un ordinateur chez soi, une résidence secondaire en ville, le fait même que nous les aidions à travers l'activité de consultation juridique gratuite de Lunita, que nous leur distribuions vêtements et jouets récoltés chez ses enfants, que je rédige les devoirs d'anglais des jeunes filles de 10e et 11e, tout cela leur démontre que nous n'appartenons pas au même monde. Ils ne comprennent pas non plus ce qui peut nous amener à choisir de vivre dans un endroit qui ne présente aucun attrait spécial à leurs yeux, sinon le fait d'y être nés.

Leur représentation de l'étranger est une barrière supplémentaire, difficile à franchir et qui ne tient pas seulement à la langue. Malgré les efforts de Lunita pour les convaincre du contraire, ils sont persuadés que nous sommes fortunés, du simple fait que nous allons chaque année passer trois mois en Europe, alors qu'ils n'oseraient pas rêver de prendre l'avion pour Bogotá. Comment leur faire savoir que nous ne sommes que de pauvres riches, qui se privent du superflu pour pouvoir continuer à le faire ?

Malgré tout, un certain niveau de cordialité et de confiance s'est établi entre eux et nous, grâce aussi, j'imagine, au système des cadeaux réciproques : en échange des services que nous leur rendons, nous recevons ananas, yucas, lait, oeufs, poule ou cuy, ce qui leur donne l'assurance qu'ils ne sont pas en dette à notre égard. Il y a quinze jours, nous avons été invités le samedi au repas de confirmation des deux petites-filles de Rafael, et le dimanche à celui du baptême de la petite-fille de Romelia, la personne chargée de l'entretien des cuyes.

Intégrés ? non, nous ne le serons jamais. Acceptés ? certainement, parce que ceux qui nous connaissent mieux ont fini par acquérir la certitude que nous ne sommes habités par aucune arrière-pensée obscure ou projet chimérique et que notre seul désir est de vivre paisiblement à leur côté.

Mai 1999

(Suite : Les choses qui fâchent un peu, beaucoup...)

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