Nouvelles du Petit Paradis en Colombie
La vie quotidienne dans le sud des Andes colombiennes
LA TÉLÉVISIONQuand nous sommes arrivés à Ciudad Dormida et au Petit Paradis pour nous y installer, la télévision n'était pas prévue dans la longue liste des investissements prioritaires. Nous avions acheté une radio lors de notre précédent passage et cela me paraissait à la fois suffisant et heureux, le seul écran qui me ravisse vraiment étant celui d'un ordinateur, ou à la rigueur le grand écran. Mais, le mois de mai arrivant, qui, comme chacun sait est celui de la Mère, sacrée dans ce pays dédié à la Vierge, les enfants de Lunita lui offrirent non pas un, mais deux postes de télévision. Dans ces conditions, faisant aussi bonne figure que possible à une telle infortune, je me suis installé dans mon fauteuil du Petit Paradis - au figuré, car à cette époque nous n'avions que des chaises inconfortables et dangereuses, un héritage du précédent propriétaire, qui projetaient à terre les personnes non prévenues - et j'ai regardé notre petit écran d'un oeil quand même intéressé, bien que critique. Trois types de programmes constituent le principal fond de commerce de la télévision colombienne : les journaux télévisés, les feuilletons et les sports, ces derniers, disons-le tout de suite, ne m'intéressent que médiocrement. Au fil des semaines, j'ai identifié cinq sujets de mécontentement : les pannes, les téléjournaux, les feuilletons, la publicité et les horaires. Je m'en tiendrai là. Pannes, pannes, pannes...Les pannes ont constitué une source d'irritation immédiate et récurrente. Au moment de mon feuilleton préféré, du film du samedi soir ou du téléjournal de 21 h 30, l'écran se couvre de zigzags funestes, puis de neige, le son se coupe et j'attends, crispé et furieux, que l'interruption s'arrête, si j'ose dire. A la 4e reprise, on finit par éteindre le poste et prendre un livre ou aller se coucher. Cela a duré à peu près une année : l'argent manquait aussi bien pour acheter l'essence du générateur qui alimentait l'émetteur relais - situé au sommet du volcan qui domine Ciudad Dormida - qu'assurer son entretien. Grâce à une campagne de publicité insistante, nous avons été informés qu'Inravision, l'entreprise étatique chargée de la transmission des signaux hertziens, allait mettre en place de nouveaux équipements. Il a fallu attendre encore quatre mois avant que le progrès n'arrive jusqu'à nous et effectivement le nombre de pannes a diminué de façon sensible. Entre temps, mon feuilleton préféré s'était achevé et je ne l'ai pas remplacé, si bien que les quelques interruptions hebdomadaires qui subsistent ne me gênent plus vraiment. Ce qui me paraît par contre tout à fait anormal est que nous devions "payer" ce progrès en n'ayant plus le choix à Santa Rosa qu'entre deux chaînes au lieu des quatre qui nous étaient offertes précédemment. Par contre, la situation à Ciudad Dormida où un organisme para-municipal assure la diffusion d'un nombre variable de programmes, est toujours aussi catastrophique : certaines chaînes, y compris nationales, disparaissent pendant des semaines entières ; elles changent de canal à tout moment ; sur certains canaux, l'image est complètement déformée et il ne reste que le son. En Europe, de telles prestations déclencheraient une révolution. Ici, selon la phrase qui sert à décrire l'étrange apathie des citoyens face aux dysfonctionnements de tous genres qui les affectent, "no pasa nada", il ne se passe rien, comme si les gens trouvaient normal que rien ne marche correctement. Depuis plus d'une année maintenant, il y a cependant une solution, privée, offerte par deux compagnies multinationales qui proposent chacune un bouquet de canaux par satellite, équivalent à ceux qu'on trouve dans le reste du monde. Cette solution coûte cher ou pas selon la place que vous accordez au petit écran dans votre vie. Je dirai plus loin pourquoi nous ne l'avons pas encore adoptée. Organisation de la télévision colombiennePour comprendre la suite de mes propos, il faut parler un peu de l'organisation de la télévision en Colombie. Avec la nouvelle Constitution de 1991, la Commission Nationale de Télévision a été mise en place en tant qu'organisme régulateur de la télévision. Ses missions sont exhaustives et touchent à tous les domaines de la politique télévisuelle. Deux de cinq membres de son comité de direction sont nommés par le gouvernement, les trois autres représentent les milieux intéressés. Comme le précise le texte constitutionnel, la Commission est autonome, mais bien entendu, elle ne l'est que sur le papier, car, dans ce pays, il est impossible d'empêcher les membres d'une instance officielle de se préoccuper de ce que pense le Président ou le Président de manifester de manière souterraine ses désirs. La plupart des décisions de la Commission ont donc pris un caractère politique et ont suscité d'abondantes polémiques. Au moment de notre arrivée, il n'y avait que des chaînes publiques. Deux généralistes, Canal Uno ("Como ninguno", sans égal !) et Canal A ("CanAl" !), dont la mascotte est un lion, pas rugissant comme celui de la Métro-Goldwin-Mayer, mais un beau mâle rayonnant comme un soleil. Une chaîne à vocation culturelle, Señal Colombia, qui présentait tous les aspects de la vie en Colombie : artisans et artistes, fêtes et manifestations, coutumes locales et régionales, paysages et aussi retransmission des débats au Sénat et à la Chambre des Représentants. Des chaînes généralistes régionales telles que Tele Pacífico ou Tele Antioquia. La particularité de ces chaînes publiques dont la principale ressource est la publicité, est qu'elles ne sont que des coquilles vides dans lesquelles la CNT loge les programmes et les journaux télévisés produits par des entreprises privées qu'elle choisit dans un processus de concours pour l'obtention de concessions. Ce processus a eu lieu au milieu de la présidence Samper, secouée par l'énorme scandale du financement de sa campagne électorale par les narcotrafiquants, dont les séquelles se font encore sentir aujourd'hui : de temps à autre, un gouverneur, un membre du Congrès ou un ancien ministre est arrêté et jeté en prison pour avoir reçu des chèques du Cartel de Cali, pendant que le principal intéressé enseigne tranquillement le droit public dans une université espagnole. Une des décisions les plus controversées de la Commission fut l'élimination de tous les journaux télévisés qui avaient rendu compte de manière critique du scandale, notamment le meilleur d'entre eux sans doute, en tout cas le plus professionnel, QAP, qui disparut du jour au lendemain sans réactions notables des collègues, peut-être secrètement satisfaits d'être débarrassés d'un concurrent encombrant. Pour remplacer les partants, la Commission a sélectionné des entreprises dont on savait qu'elles étaient favorables au président en place. Une autre option particulièrement critiquable - à mon avis - de la Commission est d'attribuer des espaces horaires limités à une demi-heure, à l'exception des films évidemment, des retransmissions d'événements sportifs et du feuilleton du dimanche soir. La Commission a également choisi les concessionnaires des deux chaînes privées qui ont été créées il y a un peu plus d'une année, dont le coût d'entrée était de 95 millions de US$, une somme énorme pour la Colombie. Sans aucune surprise, la Commission a élu les entreprises qui dépendaient de deux des quatre grands groupes économiques du pays, laissant de côté des propositions plus novatrices. Comment aurait-elle pu arbitrer entre "Caracol" qui appartient au groupe Santo Domingo et "RCN" qui dépend du groupe Ardila Lülle au profit d'un concurrent de second rang ? Toute solution différente aurait entraîné des pressions suffisamment fortes sur elle et sur le Président pour qu'elle s'en tienne à la décision qu'elle a choisi sagement de prendre, sans s'embarquer dans un conflit sans issue. Cela montre la portée réelle de son autonomie. Du fait des nombreux cafouillages qui se sont produits dans sa gestion et de l'affaire des journaux télévisés, la Commission s'est trouvée dans le collimateur du nouveau président Pastrana qui a prématurément annoncé sa mort, ce qui aurait signifié le retour à une intervention directe du gouvernement dans la politique télévisuelle, ce que personne de sensé ne souhaite. Comme cela requerrait une modification de la Constitution peu susceptible d'être acceptée par le Congrès sans de nouvelles polémiques, le président est revenu à de meilleurs sentiments et a nommé ses deux représentants. Señal Colombia et Tele Pacífico ayant disparu de notre écran et Caracol et RCN n'étant pas transmis à Santa Rosa, je ferai référence par la suite essentiellement à Canal Uno et Canal A. Pour concrétiser ces données un peu arides, voici les parts d'audience des chaînes que j'ai citées (avril 1999) :
Les chaînes publiques ont senti le risque d'une fragilisation face aux deux privées, unitaires dans leur gestion. Alors qu'il y a 2-3 ans, Canal A présentait sur sa mire les logos de la vingtaine d'entreprises de programmes qu'elle hébergeait, elle a réussi à leur imposer à la fois de disparaître de l'affiche et d'accepter une régie unique de publicité. Canal Uno a cherché à se donner une image moderne et créative, au prix de certains excès, cela ne l'empêchant de se faire dépasser par Caracol-TV, 8 mois seulement après la création de cette dernière. La Señal chute vertigineusement, desservie par des conditions de diffusion désastreuses. Journaux télévisésEn raison de l'organisation que j'ai décrite plus haut, huit journaux télévisés, sur les deux chaînes, se succèdent le matin, à midi, le soir à 19 h et à 21 h 30, et idem les fins de semaine, soit une douzaine d'entreprises de production différentes. Ce qui pourrait être une richesse dans la diversité n'est en fait qu'un clonage, impitoyablement imposé par le rating. Nous ne regardons que les deux journaux du soir, la radio nous accompagnant au petit déjeuner et au déjeuner. Tous les studios des journaux télévisés offrent un espace grandiose qui permet des mouvements de caméras impressionnants sur les présentateurs. Certains intègrent le back-office sur le plateau, ce qui dynamise un peu un décor en général très figé. La formule la plus répandue est un homme et une femme pour les nouvelles générales et un troisième homme pour le sport, qui tient une place importante. Deux présentateurs (trices) sur trois sont excellents, ils s'expriment clairement, ils sont agréables à regarder et vêtus avec élégance, mais malheureusement, leur compétence journalistique n'est pas toujours à la hauteur de la qualité de leur présentation. Sans doute, la direction des journaux télévisés a-t-elle une part de responsabilité dans cette carence presque générale. Ce qui saute en effet aux yeux de l'amateur de journal télévisé que je n'ai pas honte d'avouer être, est une médiocrité professionnelle, faite de superficialité, de mauvaises habitudes et d'une insuffisance éthique qui ne semblent choquer personne ici. Exemples :
FeuilletonsSi les films américains de deuxième ou troisième catégorie et les séries genre "Walker Texas Ranger" ou "Bay Watch", ainsi que mon adoré "Mr Bean", sont au menu des week-end, les feuilletons télévisés sont le pain quotidien des téléspectateurs colombiens la semaine : il y en a à toutes les heures, à part le soir, après 22 h 30. Malgré ma détestation de ce genre télévisuel, j'avais apprécié au cours d'un séjour précédent, quelques épisodes de "Café", un feuilleton qui avait le même goût stimulant que la boisson de son titre. Il a été diffusé depuis dans rien moins que 71 pays. Une fois installé ici, j'ai aussi suivi avec intérêt deux autres feuilletons qui me paraissaient intéressants sur le plan sociologique : "La Femme du Président", dont l'intrigue permettait découvrir quelques aspects du monde de l'entreprise, ainsi que l'univers carcéral ; "Deux femmes" qui décrivait d'une façon pas trop invraisemblable le milieu politique bogotanais à travers la rivalité entre une candidate présidentielle et l'épouse de son principal concurrent. Bien que les feuilletons fabriqués ici soient sûrement supérieurs aux rois du genre vénézueliens, brésiliens ou mexicains, stéréotypés et tournant presque toujours autour des petits problèmes de la bourgeoisie, je me suis lassé. Je n'arrive pas à digérer le système qui m'oblige à poser le derrière sur mon fauteuil - aujourd'hui à bascule ! - tous les jours, à la même heure, pour suivre pendant 30 minutes - dont il faut soustraire les 2 ou 3 minutes des génériques de début et de fin, et les 7 à 8 minutes des quatre ou cinq interruptions publicitaires - les péripéties d'une histoire qui en général débute assez bien, mais que le succès d'audimat va diluer jusqu'aux pires invraisemblances : il faut alors tenir 200 épisodes. De demi-heure en demi-heure, on peut passer sa vie à s'immiscer dans celle de personnages plus ou moins crédibles. Cela peut durer jusqu'à 8 ans, quand le rythme en est hebdomadaire, comme ça a été le cas de "Vols secrets", qui racontait les histoires entre les employés et les deux directeurs d'une agence de voyage plutôt fantaisiste, dont on se demandait comment elle pouvait survivre économiquement avec un tel personnel, mais qui avait au moins le mérite de tenter d'être drôle. On voit bien l'intérêt que cela présente pour les entreprises qui les fabriquent : lorsque l'un de leurs produits a du succès, comme c'est le cas de "Perro Amor" (L'amour chien), un feuilleton qui s'est terminé récemment, l'entreprise et les acteurs voient s'ouvrir toutes les portes devant eux, en particulier celles des annonceurs et des producteurs. Perro Amor a ramassé la presque totalité des prix dans une cérémonie semblable à celle des Set d'Or et a créé un phénomène de société, également exploité sur le plan du merchandising, puisqu'on a vendu des disques tirés de sa bande musicale et une ligne de sous-vêtements. L'explication de ce triomphe tient probablement à son personnage principal masculin, terriblement sympathique, mais plutôt faible et veule, pris entre deux femmes dont l'une le manipule diaboliquement et l'autre finit par se lasser de l'aimer. Tout s'arrange au dernier épisode, car c'est le père de son enfant..., un héros bien éloigné du macho latin dont ne rêvent plus visiblement les Colombiennes d'aujourd'hui. Les téléspectateurs paraissent parfaitement d'accord d'être dupes. On a dit que les Américains ne manquaient aucun épisode de "Dallas", parce que c'était le principal sujet de conversation le lendemain dans leur lieu de travail. Je ne sais pas ce qui se passe dans les entreprises colombiennes, je sais seulement que Lunita a suivi religieusement "Perro Amor" et n'aurait manqué pour rien au monde "J'aime Paquita Gallego", dont elle allait jusqu'à écouter la bande sonore, à Ciudad Dormida, quand l'image était défaillante. Une génération de Paquitas ne saura pas pourquoi leur maman leur a donné un prénom aussi stupide que le feuilleton. C'est cette fidélité inconditionnelle qui m'a amené à ne pas souscrire aux services de télévision par satellite. Faites le compte : entre les deux téléjournaux du soir et les deux feuilletons auxquels ni l'un ni l'autre nous ne voulons renoncer, c'est toute la tranche horaire 19 h - 22 h 30 qui est irrémédiablement entamée. Et à 22 h 30, grâce à la vie saine que nous menons à la campagne, nous n'avons qu'une envie : aller nous coucher. PublicitéDu fait que même la télévision publique ne reçoit aucun financement gouvernemental - nous avons la chance de ne pas payer de redevance ni pour la télévision ni pour la radio -, la conséquence est que la publicité envahit toute la programmation. Il n'y a que les discours du Président qui échappent aux coupures. Les retransmissions de matches de football en direct sont accompagnées de petites bandes publicitaires en haut et en bas de l'écran et seul le commentaire est interrompu, ce qui ne me paraît pas en revanche très gênant. Comme la grande majorité des programmes ne durent qu'une demi-heure, les 7-8 minutes de messages publicitaires, répartis en plusieurs tranches, accentuent le sentiment subjectif de pollution par la publicité. Non seulement elle est envahissante, mais elle est aussi répétitive. Du fait qu'elle est très coûteuse, seules les grandes entreprises et les institutions gouvernementales peuvent y recourir. Il y a donc peu d'intervenants qui ont en plus tendance à rentabiliser la production des spots sur des périodes prolongées. Ce n'est pas que la publicité soit mauvaise ou mal faite, c'est que le gag qui fait rire 5 ou 6 fois devient franchement rasoir au bout de la 500e répétition. Mais tous les messages ne sont pas des gags, loin de là : il faut supporter 1000 fois le même test des serviettes hygiéniques ou des couches-culottes avec un liquide bleu - heureusement ! -, 1000 fois les annonces des trois opérateurs de télécommunications qui se disputent actuellement le marché longue distance, 1000 fois les filles qui balancent une somptueuse chevelure comme on ne voit que dans les spots publicitaires, 1000 fois les mêmes filles qui ne répandent aucune mauvaise odeur après leur dure (!) journée de labeur, 1000 fois la possibilité de gagner une grosse somme d'argent, une voiture, une maison, que sais-je encore, en déposant votre salaire ou vos économies auprès d'une banque qui ne vous dit rien des intérêts qu'elle va vous verser en échange, ni de la longueur moyenne des queues à ses guichets. Je pense ne pas avoir oublié beaucoup des produits qui se présentent à notre attention en ce moment. La seule parade que nous ayons trouvée à cette avalanche de banalités mensongères - à part d'aller faire pipi ou fermer le portail à clé, ce qui ne fournit que deux occasions de s'absenter par soirée -, est de couper le son. Outre le repos pour les oreilles, cela permet, quand enfin apparaît un nouveau message, de se demander ce que l'annonceur est en train de vendre, et croyez-moi, ce n'est pas toujours facile à deviner, il faut bien que les agences de publicité justifient leurs honoraires. Même si cela va contre la tendance actuelle, je pense qu'une publicité qui ne dit pas l'essentiel par l'image n'est pas bonne.
"Lunes, martes, o sábado, (Lundi, mardi, ou samedi) La colère m'envahit chaque fois que j'entends ce texte, écrit par des gens que j'imagine grassement payés, bien installés dans un bureau luxueux, protégés par une armée de vigiles. Qu'est-ce qui les autorise à utiliser ce ton moralisateur ? Il n'y a presque pas de ligne qui ne contienne une affirmation offensante pour un secteur donné de la population, notamment les femmes, qui sont totalement absentes de cette exhortation, comme si l'avenir de la femme était encore l'homme. Et que dire, par exemple, de "c'est une mère colombienne qui t'a alimenté" comme si les mères colombiennes ne faisaient qu'alimenter leurs enfants, alors que pour beaucoup d'entre elles, il est plus facile d'offrir de l'amour que de la nourriture ? alors que les mères des soldats, des policiers, des guérilleros, des paramilitaires, des narcos, des otages, des prisonniers, des jeunes habitants des quartiers pauvres, craignent tous les jours pour la vie de leurs enfants et que trop d'entre elles pleurent leur mort devant les caméras de RCN-TV ? Je ne vois qu'une seule ligne à sauver dans tout ce fatras de bonnes intentions : "sache que tous les jours naît une nouvelle espérance". Il aurait peut-être fallu commencer par là. Cela n'a pas empêché le Président de la République de cautionner par sa présence le lancement de cette campagne. HorairesJ'ai déjà exprimé plusieurs fois la frustration que je ressens face à des émissions qui ne comportent qu'à peine plus de vingt minutes de contenu. Cela donne une grande impression de superficialité et de fragmentation des programmes, à quoi s'ajoute le fait que les émissions intéressantes - il y en a - sont diffusées après 22 h 30, quand le gros de l'audience est au dodo et que le problème du rating ne se pose plus. Lorsqu'il reste 5 % du public, on peut s'offrir le luxe d'en perdre les 9/10e en faveur d'un concurrent plus démagogique. Bien sûr, ce problème existe aussi en Europe, mais il y a toujours la possibilité de se réfugier sur Arte. Un jour peut-être, finirons-nous par nous offrir un bouquet de chaînes satellite et... deux postes de télévision supplémentaires. Violence à la téléDifficile de ne pas terminer ce tour d'horizon sans revenir sur la violence qui envahit le petit écran en Colombie. Il y a bien un système de codification des programmes, basé sur deux critères : sexe et violence. Et sur trois catégories d'âge : tous publics, 12 ans et plus, plus de 18 ans. La majorité des programmes sont cotés 12 ans et plus, sexe et violence modérés, présence d'un adulte souhaitée. La "violence modérée" me paraît toujours excessive quand on sait que ce type de programme passe aux heures où les enfants sont susceptibles de regarder la télé : journaux télévisés, feuilletons, émissions genre "faits divers ou tranches de vie" et les films américains de seconde zone qui représentent le 80 % de la programmation cinématographique. Mais la violence de ces derniers n'est sans doute pas la pire, parce qu'elle est loin de la réalité colombienne et se déroule dans des contextes différents. Beaucoup plus pervers est l'effet de la violence quotidienne, celle qui a lieu au sein de la famille, du voisinage, dans la rue et qui inspire l'imagerie télévisuelle, notamment dans les téléjournaux et les feuilletons. Comment ne pas faire l'hypothèse que la télévision se nourrit de la violence et la nourrit, dans un cercle qui me paraît infernal ? Je sais que ce n'est pas la mode d'incriminer la télévision dans la montée universelle de la violence. Jusqu'à maintenant, les producteurs de télé ont assez bien réussi à décrédibiliser les études qui montrent un lien entre le niveau de violence dans une société et la fréquence des actes violents qui passent à la télévision et ont su culpabiliser les autorités de surveillance en les accusant de censure quand ils prennent des mesures de protection. Dans un récent reportage de RCN-TV, on a pu voir comment un homme qui tentait de raisonner des manifestants a été jeté à terre, piétiné, puis poignardé, à quelques mètres de policiers en faction devant la mairie de la ville, qui n'ont pas bougé non plus pour le transporter dans un hôpital. C'est un témoin de la scène qui l'a emporté dans ses bras jusqu'au service d'urgence où il est mort. Cela m'a rappelé une scène similaire sur une chaîne française, la mort d'un terroriste d'origine algérienne pourchassé par la police, qui m'avait horrifié autant parce que la fiction de "Mort en direct" paraissait devenir réalité, que par la prise de conscience de ce que pouvaient ressentir les jeunes immigrés en voyant un des leurs abattu comme un chien errant. Quelles leçons peuvent tirer les voyous colombiens, ou les fils d'immigrés, de ce type de reportage, sinon que la violence est le moyen de résoudre leurs problèmes de relation avec les autres ? Le point intéressant est que presque personne ici, à ma connaissance, n'a incriminé la chaîne qui a présenté le reportage, évidemment acheté par tous les téléjournaux. Décidément, la violence paie. Violence dans la viePeu après que cette chronique ait été écrite, alors que nous étions déjà partis pour l'Europe, deux tueurs ont assassiné, le 13 août 1999, Jaime Garzón, que "Libération" a assez justement appelé le Coluche colombien - mais il tenait aussi de Thierry Le Luron et de Desproges -, du fait de la place exceptionnelle qu'il occupait en Colombie en tant qu'humoriste et imitateur, et aussi en raison du rôle qu'il commençait à jouer dans le processus de paix. Coluche et Garzon partagent un destin commun : leur mort a été provoquée par une moto. Avec une différence essentielle : dans un cas, il s'agissait d'un accident stupide, dans l'autre, d'un acte commandité par une des "forces obscures" qui sont à l'oeuvre dans ce pays et ne reculent devant absolument rien pour procurer le moindre avantage à leur cause. Ce n'est pas que les mots manquent pour exprimer son indignation et sa révolte devant ce crime absurde et inutile. C'est qu'ils ont déjà été si souvent utilisés dans des circonstances identiques qu'écrire devient dérisoire. Que pèsent les mots face à une violence extrême, dont le visage anonyme est encore plus ignoble si c'est possible, quand elle s'attaque à un humoriste de génie. Garzón, malgré son non-conformisme et son impertinence, avait accès de temps à autre à la télévision d'état :
Un dernier souvenir de Jaime : une soirée de rire aux larmes à Ciudad Dormida pour un spectacle "Mama Colombia", dont il partageait la vedette avec Fanny Mikey, la mère du théâtre en Colombie et la créatrice du Festival International du Théâtre de Santafé de Bogotá. Je me souviens en particulier de son imitation des six derniers présidents du pays qui m'avait servi d'initiation burlesque à la haute politique. Malgré son immense succès et sa popularité, comme Coluche, il ne s'était jamais pris au sérieux. D'autres malheureusement l'ont fait et ont tué le rire. LA RADIOJ'ai toujours préféré la radio à la télévision, je ne pense pas que cela ne tienne qu'à mon âge - j'avais près de 19 ans quand j'ai vu ma première émission ; cela m'a laissé plutôt froid, et pourtant c'était probablement "Au théâtre ce soir", une des émissions les plus prestigieuses de la défunte ORTF -. C'est que la radio m'a toujours accompagné dans mes activités manuelles : on ne peut pas construire une maison ou l'aménager, laver la voiture ou la vaisselle en regardant la télé. Et puis, je n'arrive pas à me débarrasser de l'impression que je gaspille mon temps chaque fois que je reste planté devant le petit écran sans trouver un véritable intérêt pour ce que je regarde ! La radio, en Colombie, présente des traits assez semblables à ce que j'ai indiqué plus haut à propos de la télévision. L'État y est impliqué, puisque c'est le Ministère des Communications qui attribue les fréquences. Il existe aussi une Radio Nationale, dont je dirai quelques mots plus bas. Toutes les autres sont privées et dépendent de la publicité pour la plus grande partie de leur financement, exception faite d'émetteurs semi-publics comme les radios municipales ou universitaires. Les deux principaux acteurs sont ceux déjà cités à propos de la télévision privée : Caracol et RCN (Radio Cadena Nacional). Il existe quelques autres chaînes nationales comme Todelar, Colmundo, Arte, etc., beaucoup de radios régionales qui couvrent un ou plusieurs départements, et enfin un grand nombre de radios locales, dont quelques-unes en milieu rural. Il existe aussi un émetteur dédié à l'information 24/24 h, Radionet, qui n'arrive pas jusqu'à Ciudad Dormida. Ma manière d'écouter la radio en ce moment est assez limitée : les nouvelles, au petit déjeuner - qui se prolonge quand même jusqu'à 9 h 1/2 - 10 h - et au déjeuner ; de la musique, si possible folklorique ou traditionnelle, pendant le dîner. Il n'y a pas d'émetteur de radio à Santa Rosa, ni dans la commune dont nous dépendons. Tout nous arrive de Ciudad Dormida. Une particularité de la région est que la majorité des émetteurs que nous recevons sont en modulation d'amplitude (AM), pratiquement inécoutables le soir, moment où par contre nous arrivent les nouvelles de Radio France International et Radio Suisse International en ondes courtes. Il n'y a que 5 ou 6 émetteurs en modulation de fréquence (FM) qui parviennent jusqu'à nous, dont celui de la Police Nationale qui diffuse de tout, à part le jazz et la musique classique, "Tropicana " musique tropicale, "Amor en stereo" des boléros et des ballades, ainsi que celui de l'Université du Cauca à Popayán, qui est le seul émetteur à proposer toutes les musiques, du hard rock à la musique classique européenne en passant par les folklores de tous les pays. Ce dernier émetteur a une particularité des plus étranges : il disparaît pendant de longues périodes. Il y a sûrement une explication rationnelle à ce mystère, mais je n'ai jamais eu le courage de faire les démarches nécessaires pour le dissiper. Le même phénomène se produit avec la Radio Nationale, qui diffuse aussi de la musique enregistrée et parfois des retransmissions en direct, exploit technique solennellement vanté par des commentateurs trop bavards et prétentieux qu'une panne vient démentir mal à propos. Jean qui rit, Jean qui pleureJe suis infiniment plus satisfait de la radio que la télé. J'arrive presque toujours à trouver la musique qui convient à l'humeur du moment. Pendant les éclipses de la radio de l'Université du Cauca, j'utilise mon fonds de CD. Il y a bien quelques motifs d'indignation qui concernent surtout la diffusion des nouvelles et bien sûr la présence de la publicité, pourtant moins pesante qu'à la télé. Ils me font autant rire que pleurer. Ma venue en Colombie m'a permis de me rendre compte que quand je vivais en France, je n'écoutais que les radios nationales d'État, où la publicité commerciale est absente : France Musique, France Culture, France Info et France Inter. J'ai donc découvert ici les radios locales, en particulier une de celles qui touchent le milieu populaire et rural : appelons-la "Radio Sierra". Radio SierraJe ne saurais dire pourquoi j'ai été un de ses fidèles auditeurs, si ce n'est parce qu'elle me paraît incarner l'esprit du lieu et sans doute aussi parce que je me suis vite rendu compte que les radios nationales ne parlaient de ce qui se passe à Ciudad Dormida ou dans le département qu'au cours des trois basculements quotidiens d'une demi-heure laissés à leurs correspondants locaux. Vu mes habitudes d'écoute déjà mentionnées, je consomme principalement la tranche d'information entre 6 h et 8 h et 12 et 14 h. Bizarrement, chaque espace horaire est concédé à deux entreprises extérieures : les "Nouvelles du Sud" - dépendant du principal quotidien local - et "Aujourd'hui dans le Département", qui se le partagent à égalité. Chaque équipe journalistique a un directeur et un(e) assistant(e), la première gère aussi un réseau de correspondants locaux dans différentes municipalités de notre département et des départements voisins. Pour mes oreilles de gringo, tout m'est apparu d'un autre monde et d'un autre âge. Le matin, comme nous sommes rarement levés avant 7 h, nous n'écoutions qu'"Aujourd'hui dans le Département". Pendant plus d'un an, son directeur nous a divertis par sa manière de perdre le fil de ce qu'il lisait ou de bafouiller. Avec l'arrivée d'une assistante qui supportait mal les pitreries involontaires de son chef, la situation s'est corsée : une sorte de lutte pour le pouvoir s'était développée et ils se coupaient fréquemment la parole ou parlaient en même temps. Il faut dire que la plus grande partie du travail journalistique consiste à lire des communiqués de presse de divers organismes, qui sont faits pour être lus plutôt que dits. Ces petits incidents apportaient un peu de piment à l'ennui généré par les longs monologues des deux intervenants. Le dernier quart d'heure de chaque émission était un vrai régal : il était consacré à des appels des auditeurs qui faisaient part de leurs problèmes de quartier, souvent dans un langage à peine compréhensible pour moi, au début. Presque tous commençaient par dire : "Bonjour, Monsieur le journaliste, merci de me donner la parole sur votre prestigieux émetteur", puis présentaient leur plainte ou leur revendication. Les choses s'arrêtaient là, sauf quand l'auditeur avait touché un point sensible, que l'un ou l'autre commentait, mais sans jamais avoir l'idée de téléphoner à l'entité ou l'entreprise concernée pour enquêter sur le problème présenté et y revenir le lendemain matin. Cependant, de temps en temps, le directeur interviewait une personnalité locale et, curieusement, ne présentait plus aucun syndrome de perte de ses moyens. La propriétaire du prestigieux émetteur a dû finir par se rendre compte de l'incompétence manifeste de l'équipe d'"Aujourd'hui dans le Département", si bien que deux ou trois jours après notre retour d'Europe, un nouveau duo, composé comme le précédent d'un vieux journaliste et d'une recrue fraîche émoulue de l'Université, Faculté de Communication Sociale, s'est mis en place. Au début, le changement nous a paru positif, puis, du fait de la suppression du quart d'heure des auditeurs et la routine s'installant, j'en étais presque venu à regretter l'ancienne équipe. La lecture des communiqués continue et les seules diversions sont les compliments galants de la part du vieux monsieur à la jeune femme, qui pousse alors des gloussements inconvenants. Une photo parue dans la presse locale nous a permis de découvrir un joli visage et un ample décolleté, ce qui explique probablement les réactions de son collègue et des messieurs - de tous les âges - qu'elle interviewe. Les "Nouvelles du Sud" sont plus professionnelles, mais n'échappent pas pour autant à une mauvaise habitude, généralisée dans la radio colombienne : une qualité désastreuse des enregistrements hors studio. De nombreux entretiens ou retransmissions de discours sont presque inaudibles et je n'ai jamais entendu un journaliste s'en excuser. Cela tient d'abord au fait que les reporters n'utilisent pas de matériel d'enregistrement professionnel, mais de petits magnétophones à 30 US$, et ensuite, qu'ils ne font aucun effort pour s'isoler du bruit ambiant, auquel les Colombiens paraissent indifférents. Une source importante de dépaysement est la publicité. Alors que les filles dénudées abondent dans les spots télé, il n'y a pratiquement que des hommes au bel organe - je veux dire la voix - dans les messages radiodiffusés. Ils vantent les produits sur un ton grave, ronflant, emphatique, à la façon des commentateurs sportifs, les uns et les autres continuant à crier dans le micro, comme on devait le leur recommander aux temps héroïques des débuts de la radio. La rédaction des messages n'a pas beaucoup changé non plus et les annonceurs ignorent totalement le concept de publicité mensongère ou de concurrence déloyale. Échantillons :
Entonces necesita frotarse Doloran. Doloran se frota y el dolor se marcha. El dolor le tiene miedo a Doloran. (Alors, il faut vous frotter avec Doloran. On se frotte avec Doloran et la douleur s'en va. La douleur a peur de Doloran.) Gracias por arrojar las basuras en su lugar, (Merci de jeter les ordures à leur place,) Gracias por hacer fila y respetar los paraderos de los buses, (Merci de faire la queue et de respecter les arrêts de bus,) Gracias por respetar las señales de tránsito, (Merci de respecter la signalisation routière,) Gracias por no pitar si no es necesario, (Merci de ne klaxonner que si c'est nécessaire,) Gracias por ser solidario y civico con sus semejantes, (Merci de votre solidarité et civisme envers vos semblables,) Gracias por respetar a los niños y ancianos, (Merci de respecter les enfants et les vieilles personnes,) Gracias por parquear en lugares permitidos, (Merci de stationner dans les endroits autorisés,) Gracias por no fumar en lugares prohibidos, (Merci de ne pas fumer dans les lieux interdits,) Gracias por cuidar la naturaleza. (Merci de protéger la nature.) Si así actua, es Usted de la clase de ciudadano que necesitamos para sacar del atraso a Ciudad Dormida. (Si vous agissez ainsi, vous appartenez à la classe de citoyens dont nous avons besoin pour sortir Ciudad Dormida de son retard.) Si todos actuamos así nuestra ciudad sera el paraíso que merecen nuestros hijos. (Si nous agissions tous de cette manière, notre ville serait le paradis que nos enfants méritent.) Campaña que promueve (Campagne menée par) Juan Marcelino Unigarro Ordoñez, consejal del Municipio de Ciudad Dormida. En Ciudad Dormida, no faltan nuevas empresas (De nouvelles entreprises ne sont pas nécessaires à Ciudad Dormida) Porque Correcaminos con el incremento de su parque automotor, proyección de nuevas rutas, (Parce qu'avec l'augmentation du parc de véhicules, les nouveaux parcours en projet) Gracias a la seriedad, responsabilidad y educación de los conductores, (Grâce au sérieux, à la responsabilité et l'éducation des chauffeurs,) Ha logrado brindar una mejor atención y un mejor servicio a los usuarios del transporte urbano. (Correcaminos a réussi à améliorer l'attention et le service envers les usagers du transport urbain.) Correcaminos, con la modernización de su equipo, se prepara par a el siglo XXI, (Avec la modernisation de ses équipements, Correcaminos se prépare au XXIe siècle,) Pensando en Usted y en el futuro del transporte colectivo. (En pensant à vous et au futur du transport collectif.) (Nous ne sommes pas les premiers, mais nous sommes les meilleurs.) La meilleure radio du mondeComme les nouvelles locales se terminent à 8 heures, je passe sur un émetteur national pour avoir les nouvelles du pays et de l'étranger. Ma radio favorite, bien qu'il s'agisse d'une relation amour-haine, est RCN, "la mejor radio del mundo", dont le directeur, Juan Gossain, est une figure nationale. Bien qu'il paraisse un vieux monsieur, il n'a que cinquante ans et, malgré que son titre puisse lui permettre de trôner dans un fauteuil cuir au dernier étage de l'immeuble, il est devant son micro tous les jours de la semaine de 6 à 10 h du matin. C'est un autocrate achevé - d'où ma haine - qui interrompt ses journalistes, leur pose des colles dont il connaît la réponse - du genre qu'est-ce qui s'est passé le 7 avril 1925 ? -, qui ne se gêne pas pour affirmer au micro sa foi catholique ou sa conviction que la peine de mort devrait être infligée aux preneurs d'otages, qui aime à faire étalage de ses connaissances ou pontifier sur ses convictions, et dont la présomption est sans limite (voir le slogan déjà mentionné qui a fini par être remplacé il y a quelque temps par un autre à peine moins prétentieux : "RCN, LA radio"). Pourquoi continuer à l'écouter, me direz-vous ? C'est une question que je me suis déjà posée. Une des seules alternatives étant "Caracol", qui appartient au Groupe Santo Domingo envers lequel j'ai une antipathie déclarée, parce que c'est un fondement extrêmement solide de l'establishment colombien, mon choix s'est porté dès le début sur RCN, qui appartient au quatrième groupe économique du pays. Selon le même principe, je consomme plus volontiers du Pepsi-Cola que du Coca-cola, si je ne peux pas faire autrement que de boire du cola, ce que je réussis quand même à éviter la plupart du temps. A chacun ses lubies, je tiens aux miennes ! Celle-là n'est pas aussi farfelue qu'elle le paraît : si 5 % seulement des citoyens du monde suivaient mon exemple, les grandes multinationales tiendraient plus compte des véritables besoins de leurs clients, n'est-ce pas Bill Gates ? (je n'ai pas encore réussi à prendre la décision de migrer sur Linux, à l'aide, à l'aide !). Mais revenons à la radio : une autre raison plus pertinente sans doute de mon choix est que cet homme aime ce qu'il fait, y croit, respecte et sert bien les clients que sont ses auditeurs. Que peut-on demander de plus ? Ce même homme a le pouvoir de déranger qui il veut - à l'exception du Président de la République -, par téléphone, au petit matin pour lui faire cracher ce qu'il sait ou ce qu'il pense. Il lui donne bien humblement son titre - ex-président, ministre, maire, ex-candidate à la présidence, directeur général, etc. - et eux l'appellent "Juan"ou "Juancho", ou encore "Don Juan". C'est le petit jeu des élites bogotanaises, qui sévit aussi sur les ondes dormidasiennes. Du fait de son inflation du moi, il pense que rien moins qu'un ancien ministre peut lui servir de commentateur maison. C'est ainsi qu'il avait choisi Rudolf Hommes, ministre de l'économie sous l'ex-président Gaviria et grand maître d'œuvre de l'ouverture économique, laquelle a contribué à la ruine d'un nombre respectable d'entreprises colombiennes qui n'ont pas supporté le vent froid de la concurrence. Il faut préciser que Hommes parle extrêmement vite et avale la moitié des mots, ce qui ne le qualifiait pas a priori pour le job. D'autre part, il passe son temps à voyager du sud au nord des Amériques. Mais Juancho était ravi de son hochet jusqu'au moment où il n'a plus supporté ses arrivées tardives et l'a saqué du jour au lendemain. Il l'a remplacé par un autre ancien ministre, ancien maire de Bogotá, Jaime Castro, plus âgé, plus stable, et doté, lui, d'une excellente élocution. Malgré son statut, ce dernier lui donne du "Señor Director", comme les autres collaborateurs. Il pose les questions embarrassantes à la place de Juancho, habile à ménager la chèvre et le chou, ce qui explique du reste sa longévité à son poste. Mais quand des personnalités d'importance nationale s'assoient autour de la "mesa de trabajo" (la table du studio), notre Don Juan frétille d'activité et réduit à la portion congrue notre commentateur maison, tout prestigieux qu'il soit. De temps à autre, il lui laisse la parole après une pompeuse introduction : "les journalistes eux aussi s'expriment". Malgré tout, Gossain n'arrive à déplacer qu'une minorité de ses invités jusqu'au studio où pourtant il leur offre le petit déjeuner. Je ne sais pas à quoi correspond cette réticence des importants bogotanais : distance, difficultés de déplacement, crainte concernant leur sécurité, alors que leurs homologues parisiens semblent ravis de se trouver devant un micro, aussi à sept heures du matin. Comme le même phénomène se reproduit à Ciudad Dormida, l'explication est peut-être dans le désir des personnalités de multiplier les déclarations sans perdre trop de temps. Gossain a plusieurs manies. La première consiste à présenter comme des radios associées - "los lideres se unen" (les leaders s'unissent) - CNN (il n'y a qu'une lettre de différence !), la BBC, Radio-Vatican, les radios hollandaise, allemande, française en espagnol, alors qu'il ne fait qu'acheter leurs services, souvent du reste pour présenter le point de vue de l'extérieur sur les événements de Colombie. Cela remplace en quelque sorte les correspondants à l'étranger que RCN n'a apparemment pas les moyens de s'offrir. Une autre manie est de mettre en perspective l'actualité en recourant aux commentaires du Professeur Bustillo, qui fait beaucoup référence à l'antiquité gréco-romaine. Une troisième manie, également liée au monde scolaire est "la hora del recreo" (l'heure de la récréation), annoncée et terminée par une petite clochette. Il s'agit de nouvelles qui, en principe, sont chargées de divertir les auditeurs, mais qui sont parfois aussi déprimantes que les autres. Un autre grand moment de radio, le dimanche matin, est "Desafíos" (Défis), l'entretien contradictoire dirigé par Plinio Apuleyo Mendoza, écrivain, mais surtout journaliste, connu pour ses opinions néo-libérales et son goût des controverses. Il a écrit un livre qui a fait beaucoup de bruit ici, "El perfecto idiota latinoamericano", qui décrit les méfaits de l'économie dirigée, qui a longtemps régné en Colombie, et les bienfaits supposés de l'économie libérale, introduite ici il y a une dizaine d'années. En raison de ses positions idéologiques, il a été désigné, selon l'expression consacrée, "objectivo militar" par l'ELN. Une récente tentative d'attentat par colis piégé lui a valu la solidarité de ses confrères. Paradoxalement, c'est un conducteur de débat en général respectueux des opinions contraires aux siennes qu'il ne manifeste que du bout de l'oreille ou plutôt de la langue. C'est un des rares endroits dans les médias audiovisuels où des personnalités d'opinions, de positions, de partis opposés s'offrent le luxe de discuter pendant trois quarts d'heure de thèmes d'intérêt national, d'une manière civilisée, en s'écoutant les uns les autres. Je crois n'avoir entendu qu'une seule fois quelqu'un dire : "laisser-moi terminer". Immédiatement après, suit "El Gran Especial", un autre entretien avec un ministre ou un acteur de la vie nationale, dirigé par Antonio Pardo García, un vieux journaliste, qui conçoit encore son rôle plus comme faire-valoir de ses invités que comme vedette médiatique, mais sans aucune flagornerie, si fréquente ici envers les puissants. Cette matinée riche d'informations me permet de mettre en perspective les éléments que me fournit la presse, dont je vais parler incessamment, et de me forger une opinion personnelle sur la situation complexe du pays. LA PRESSEJ'ai lu la presse colombienne bien avant de m'installer en Colombie. Cela fait plus de sept ans que je suis abonné à "Semana", et j'ai lu pendant près de deux ans sur Internet les versions électroniques de "El Tiempo", "El Espectador" et "Poder y Dinero", devenu depuis "Dinero", auquel je suis également abonné. L'essentiel de ce qu'il faut lire, à en croire un sondage opéré il y a quelques mois auprès de 5000 chefs d'entreprises (Semana, n° 891 du 31 mai 1999), qui ne sont cependant pas représentatifs de l'opinion publique colombienne :
Le même sondage révèle que le meilleur directeur de journal d'information radio est... Juan Gossain à 46,4 % et le meilleur téléjournal public est CM& (à 53 %), celui que je regarde le plus régulièrement. Ma seule erreur semble donc être le choix d'"El Espectador". En réalité, j'ai cessé de le lire depuis que je suis ici, du fait que la version électronique était nettement supérieure à la version papier. Dans le domaine de la presse quotidienne, le véritable problème est qu'aucun journal n'arrive à Santa Rosa, où, naturellement, il n'y a pas de bureau de poste. Je pourrais peut-être m'arranger avec le chauffeur d'un bus escalera pour qu'il me livre un exemplaire de "El Tiempo" tous les jours, mais je prévois tellement de difficultés pratiques que je n'ai demandé à aucun d'eux s'il serait d'accord de s'en charger. Un exemplaire par semaine nous suffit pour assurer le stock de papier journal nécessaire à allumer les feux de branches et de feuilles et emballer les avocats (pour qu'ils mûrissent). Bien que les chiffres énoncés plus haut pourraient amener à conclure que je suis un des hommes les mieux informés du pays, j'ai quand même des reproches à formuler envers de si prestigieuses sources. Pour commencer par le moins grave : presque tous les journaux et les revues reproduisent régulièrement des articles de la presse anglo-saxonne de tendance libérale : El Tiempo, deux pages du "Wall Street Journal" ; Dinero, un article de de la "Harvard Business Review" ; Semana, un article de "Newsweek" et deux de "The Economist". De nombreux gurus viennent des États-Unis prêcher la bonne parole dans des conférences ou des séminaires. Au moment où beaucoup de voix s'élèvent ici pour réclamer un changement de modèle économique et où les négociations avec les FARC mettent ce sujet au premier plan, je trouve dommage que la presse ne contribue pas à l'éclairer de manière moins systématiquement orientée. En ce qui concerne El Tiempo, je ne suis pas arrivé à prendre l'habitude de lire les deux pages de commentaires - où se trouve également l'éditorial - écrits par des personnalités qui sont les seules à pouvoir exprimer librement leurs opinions. Elles sont fort respectées par le lectorat national et largement commentées, y compris dans les médias : on se régale des commentaires des commentaires des commentaires, jusqu'à ce que le thème soit vraiment épuisé. Et moi aussi. Les articles rédigés par les journalistes dans le reste du quotidien ne présentent que les faits sans analyse ni interprétation. J'ai déjà mentionné le même phénomène à propos des journaux télévisés ou de radios : fausse conception de l'objectivité ? contrôle excessif des rédacteurs en chef ? hiérarchie rédactionnelle obsolète ? peur des conséquences éventuelles d'une critique envers un personnage important ? tradition difficile à remettre en question sans risquer de désorienter des lecteurs influents ? Tout cela à la fois ? Seules les revues échappent à cette maladie, probablement du fait que le rythme hebdomadaire rend plus facile la vérification que la ligne générale est respectée. Presse miroirMa principale réserve concerne la subordination de la presse colombienne aux pouvoirs économique et politique, si étroitement intriqués dans ce pays. Elle est le reflet de l'establishment dont elle fait partie. Comme je l'ai souvent remarqué dans ces pages, ce n'est pas un problème spécifiquement colombien, ce phénomène de dépendance se retrouve partout, comme celui d'une excessive complicité entre les journalistes connus et les hommes politiques au pouvoir, mais sans doute pas au point atteint ici. Des journaux comme "Le Monde", "Libération", "The Washington Post", "The Manchester Guardian", "Die Neue Zürcher Zeitung", peut-être même "Le Temps", malgré ses liens avec un grand éditeur suisse, sont des quotidiens de journalistes qui détiennent également le pouvoir économique, ou dans lesquels ce pouvoir est subordonné à la ligne éditoriale du journal, quelle que soit par ailleurs sa coloration partisane, là n'est pas la question. En ce qui concerne la presse colombienne par contre, mon sentiment est que le pouvoir économique et l'influence politique finissent toujours par l'emporter, en cas de conflit, sur la ligne éditoriale. "El Espectador", le seul quotidien national qui pouvait revendiquer une longue tradition d'indépendance, puisqu'il était aux mains de la même famille depuis sa fondation en 1887, vient d'être racheté par le groupe Santo Domingo, pour compléter son pôle de communication qui comprend la radio et la télévision Caracol et une importante participation dans une compagnie de téléphone cellulaire. L'assassinat du directeur d'El Espectador en 1989, sur l'ordre de Pablo Escobar, le chef du Cartel de Medellin, et - comme souvent dans les groupes familiaux -, de mauvais choix de gestion lui ont fait perdre progressivement sa crédibilité, sa santé économique et enfin son indépendance, perte sanctionnée par le départ de plusieurs de ses meilleurs collaborateurs. L'arrivée à la barre d'un ancien ministre des Affaires Etrangères n'a rien changé à sa situation. La prise en main par un fils de président, ex-candidat à la Présidence et ancien ambassadeur à Washington réussira-t-elle à le sortir de la salle de soins intensifs ? Son jeune rival, El Tiempo, fondé en 1911, est également la propriété d'une famille, descendante, elle, d'un ancien président de la république libéral. Pour cette raison sans doute, son directeur, qui est mort il y a quelque temps, s'est voulu le soutien inconditionnel de l'institution présidentielle. On peut considérer que son appui a été décisif pour permettre au président Samper de se maintenir au pouvoir, malgré la tempête déclenchée par le financement de sa campagne par les narcotrafiquants. On peut espérer que la nouvelle génération, qui vient d'accéder à la barre, abandonnera cet étrange positionnement, malgré tous les avantages que cela peut apporter à une entreprise de presse. Sans se faire beaucoup d'illusions, car un des membres de la famille est candidat à la candidature pour les prochaines élections présidentielles... Il y a un certain nombre d'autres journaux d'importance régionale comme "El Colombiano" de Medellin, "El Pais" de Cali, "El Heraldo" de Barranquilla, dont la diffusion, la qualité rédactionnelle et l'influence ne sont pas à la hauteur des précédents. Deux quotidiens se partagent un maigre lectorat économique : "Portafolio"et "La República". En ce qui concerne les revues, "Semana" a connu une évolution récente qui ne m'enchante pas, en s'inspirant du style rédactionnel des hebdomadaires américains comme "Newsweek" et "Time", qui est tellement bien équilibré qu'il en devient "ni chicha ni limoná" comme on dit sur la Côte, ni chair ni poisson. Souvent du reste - je ne parle plus des hebdos américains -, l'objectivité supposée est mensongère, parce que des éléments d'appréciation contradictoires sont simplement laissés de côté. Cela est décevant quand on se souvient que la réputation de "Semana" s'est construite grâce au journalisme d'investigation de son ancien rédacteur en chef, puis directeur, Mauricio Vargas, notamment pendant le quadriennat de Samper. C'est sans doute aussi sous son influence que "Semana" est devenu une revue essentiellement politique et économique. Malgré tous les problèmes sociaux qui assaillent le pays, on n'y trouve pas d'articles de fond, de dossiers ou d'enquêtes sur la santé et les hôpitaux, l'éducation et l'enseignement, les services publics, la délinquance, la violence quotidienne, la pauvreté, ou encore la terrible situation des régions rurales. Le non-conformisme à l'égard du pouvoir ne s'exprime plus à haute voix dans la revue qu'à travers les caricaturistes et l'opposant de service qu'est Antonio Caballero, Don Quichotte créole rompant des lances contre tous les moulins de la domination arrogante, qu'ils s'appellent classe politique, élite, patronat, militaires, paramilitaires, guérilla ou narcos. Comme la méfiance et le soupçon, sans lesquels il est difficile de survivre dans ce pays, m'ont contaminé, j'ai le sentiment que ce qui importe au propriétaire de "Semana " aujourd'hui n'est plus tellement le journalisme d'opinion que de se maintenir dans sa position de leader du marché, qui lui a permis de créer sous l'ombrelle de "Semana "un bouquet de revues de divertissement plutôt futiles - voir Jet-Set - pour lesquels il y a une clientèle et des annonceurs, et dont le dernier-né s'appelle "Soho", le 50e clone de Playboy. Il y a peut-être quand même un espoir, car le même Mauricio Vargas a repris avec d'autres journalistes connus, dont "Gabo" (Gabriel García Marquez), "Cambio", une revue qui a végété pendant de nombreuses années, malgré d'évidentes qualités rédactionnelles. Avec du talent et de l'argent - à voir l'abondante publicité de la nouvelle formule -, elle pourra - mais le voudra-t-elle ? - affirmer son indépendance et faire entendre une voix discordante dans le concert d'une presse trop bien élevée ou trop asservie à des intérêts particuliers.
Septembre 1999
(Suite : Café et cabuya,
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