Nouvelles du Petit Paradis en Colombie
La vie quotidienne dans le sud des Andes colombiennes
ChroniqueSyndics d'immeuble à Ciudad DormidaRien n'a plus contribué à changer mon vécu de la société colombienne que les neufs mois que nous avons passé en tant que responsables de l'Administration de l'immeuble La Gloire, à Ciudad Dormida, dans lequel nous sommes propriétaires d'un studio de 30 m2 . Voici comment. |
Mais d'abord, pourquoi "La Gloire" ?Il s'agit d'un hommage que les quatre enfants de la prématurément défunte, Gloria Acosta, épouse de feu Ricardo Santacruz, ont rendu à leur mère, quand ils se sont constitués en société immobilière pour reconstruire sur la parcelle où s'élevait l'ancienne demeure de leurs parents, située dans un quartier proche du centre ville, un immeuble de quatre étages. Avant même d'envisager d'émigrer en Colombie, il m'avait semblé opportun et commode d'y disposer d'un pied-à-terre, lors de notre mois de vacances annuel. Rien de tel pour découvrir un pays et apprendre à s'y sentir chez soi que d'y être propriétaire, ne serait-ce que d'un mouchoir de poche. En outre, j'ai passé l'âge où l'on trouve sympa de coucher par terre ou sur un canapé-lit défoncé, de se serrer les coudes autour d'un plat de spaghettis bolognaise, ou encore de faire la queue le matin devant la porte des W.C. ou de la douche. Les prix de l'immobilier, qui sont dérisoires en comparaison de ceux de l'Europe, ont achevé de me convaincre de me lancer dans cette affaire. Un petit appartement neuf vaut moins qu'une voiture de catégorie moyenne. Il faut dire aussi, pour ne pas créer de faux espoirs chez ceux d'entre vous qui auraient des velléités de se lancer dans la spéculation immobilière outre-mer, que ce placement est à peine plus rentable que celui de l'achat d'un véhicule. Notre 4 x 4, que nous avons payé 20.000 dollars, en vaut encore 8.000 quatre ans après, alors que notre appartement, qui nous a coûté 12.000 dollars en 1994, n'en vaut plus aujourd'hui qu'à peine 10.000. Il est vrai que la valeur du premier va continuer à baisser irrésistiblement au fil des années, jusqu'au moment où il deviendra un véhicule de collection - avis aux amateurs de voitures américaines de plus de 40 ans, il y en a encore pas mal qui roulent ici -, alors que nous pouvons espérer que, dans un ou deux lustres, quand la paix sera signée, nous allons finir par récupérer notre mise initiale. Mais fermons cette parenthèse politico-financière qui trahit une certaine désillusion de ma part et qui confirme mon impression d'avoir toujours fait de mauvais placements. Mais je n'ai jamais rêvé d'être Rockfeller ou Bill Gates et je me console en me disant que nous aurons évité de payer un loyer pendant toute cette période. Un achat précipitéPeut-être y a-t-il aussi quelque chose dans ma réaction qui tiendrait du ressentiment. En effet, je n'ai pas participé directement à cet achat. Lunita, ayant pris prétexte d'aller se faire soigner à Bogotá, s'était rendue, après un séjour en clinique, à Ciudad Dormida. Je découvrirai plus tard qu'il ne s'agissait pas d'un prétexte, mais d'un étrange manque de confiance dans le système médical du pays d'accueil, au moins quand on a passé un certain âge. Sauf en cas d'urgence évidemment : ce n'est plus alors une question de foi dans la supériorité de la médecine nationale, mais un impératif pratique de survie. A chaque retour en France, je profite de mon passage pour faire toute une série de contrôles et d'examens de santé que j'ai différés jusque-là, alors que les cliniques privées et les médecins colombiens - au moins ceux des grandes villes, qui terminent souvent leur formation aux Etats-Unis -, présentent un coefficient de risque à peu près aussi grand, ou aussi petit (selon le degré de confiance que l'on a dans la médecine), que celui des pays développés. Je ne fais pas référence cependant aux hôpitaux publics qui passent par une crise de financement et de fonctionnement pareille à celle qui a frappé leurs homologues français dans les années 80. Donc, quand Lunita est arrivée à Ciudad Dormida, chez sa fille Elisa, épouse de Pedro Santacruz, il a été question de notre projet d'investissement. Par un heureux hasard, Arturo Santacruz, promoteur et architecte de l'immeuble "La Gloire", qui avait prévu, du fait qu'il était en instance de divorce, d'y nicher un studio de célibataire, venait d'abandonner cette idée, s'étant mis en ménage entre-temps avec sa secrétaire. Lunita, doublement enchantée - de trouver un appartement sans avoir à le chercher et d'être, dans un futur indéterminé, à un étage de sa fille -, signa sur-le-champ le compromis de vente. Quelques mois plus tard, nous revenons à Ciudad Dormida et, sans prendre le temps de déballer nos affaires, nous nous rendons sur le chantier. Ma première surprise fut de découvrir que l'appartement était au 4e et dernier étage, sans ascenseur naturellement, puisque ce n'est obligatoire qu'à partir du 5e. A 2520 m d'altitude, la perspective de me hisser plusieurs fois par jour de ces 10 mètres supplémentaires me parut "couleur fourmi", comme on dit ici (color hormiga), c'est-à-dire sombre. En réalité, nous nous y sommes très bien habitués et, au contraire, cet exercice nous entraîne à conserver le souffle. J'ai la satisfaction de voir que des personnes qui n'ont que le tiers ou la moitié de notre âge arrivent hors d'haleine sur nos hauteurs. La seconde surprise, c'est que 30 m2, ce n'est pas grand, même s'il m'est arrivé à plusieurs reprises de vivre dans moins que cela, mais seul. A peine sommes-nous redescendus au niveau du sol, que la terre se met à trembler, un grondement sourd sort des profondeurs, mais au bout d'une dizaine de secondes, le mouvement cesse. J'avais eu le privilège de vivre en direct le tremblement de terre du Valais - en 1945, je crois -, au cours d'une séance de cinéma dans un home d'enfants de Crans-Montana, où ma mère m'exilait pour se débarrasser de moi pendant toutes les vacances scolaires - c'était mon sentiment à l'époque -. Durant un temps interminable, je roulais sur le parquet du grand chalet où j'étais couché, les images se balançaient sur l'écran, des objets indéterminés tombaient, jusqu'à ce que nous soyons plongés dans l'obscurité. Cette expérience précoce, qui ne m'avait pas du tout effrayé, m'a probablement permis de conserver mon calme mieux que les natifs, ma seule crainte étant que l'immeuble où nous étions logés ne résiste pas à d'éventuelles répliques. J'avais déjà compris que les règlements antisismiques, qui existent bien entendu en Colombie et surtout dans la zone à haut risque où nous vivons, sont faits pour être détournés par des constructeurs peu scrupuleux. Comment savoir si celui de l'immeuble où vous habitez appartient à cette catégorie, si répandue dans ce pays ? En ce qui concerne "La Gloire", comme Arturo y a installé son bureau d'architecte-promoteur, il m'est apparu probable qu'il a respecté les normes, mais seule une expérience en vraie grandeur, disons 6 ou 7 sur l'échelle Richter, nous permettra de le vérifier vraiment. Vu l'incroyable mépris de l'homme colombien moyen pour sa propre vie - et naturellement celle des autres -, il ne serait pas invraisemblable qu'Arturo ait économisé sur la sécurité pour se mettre quelques centaines de dollars supplémentaires dans la poche, misant sur la faible probabilité d'un séisme de première grandeur dans les quelques trente ans qui lui restent à vivre. Pourtant, dans nos premiers contacts, ce même Arturo, l'aîné de la famille Santacruz, se montre agréable et prévenant, il accepte volontiers nos suggestions, en particulier celle qui me tient le plus à cœur, la création d'un grenier au-dessus du plafond suspendu en bois, qu'il conviendra de renforcer, et l'ouverture de deux trappes qui nous permettront de stocker les valises, avec lesquels nous faudrait cohabiter sans cela pendant tout notre séjour. Il accepte aussi de déplacer la porte d'entrée sur le palier, de façon à ce que notre minuscule vestibule soit à l'intérieur de l'appartement, comme le débarras microscopique que Pedro nous a cédé généreusement, la partie haute de son appartement jouxtant le nôtre. Arturo, d'autre part, nous assure que l'aménagement de l'immeuble sera très soigné. Il fera venir les portes des chambres et des armoires de Cali, ce qui, à Ciudad Dormida, est un certificat d'élégance et de qualité. Séduit par sa chaleureuse disponibilité, je serais prêt à payer jusqu'au dernier cent, mais Lunita, plus réaliste, propose un reliquat de 1000 dollars, à payer quand nous reviendrons à la fin de l'année. Bien que les finitions soient loin d'être terminées, nous nous lançons dans la tâche plaisante de commander quelques meubles, afin qu'à notre prochaine arrivée, nous n'ayons plus qu'à vider nos valises, Elisa se chargeant de tout installer pendant notre absence. Nous allons choisir nos rideaux à Quito, qui n'est qu'à 5 heures de route, suivant en cela l'exemple de la bourgeoisie dormidasienne. Mais nous ne devons pas avoir les mêmes goûts, car nous n'y trouvons rien qui nous plaise. Comme, au retour, nous passons par Otávalo et son marché indien mondialement connu, nous découvrons un fabriquant de tissus chamarrés pour gilets, dont les somptueux décors inspirés de motifs indiens nous enchantent. Nous en recouvrirons les sièges et les utiliserons comme rideaux, parfaits pour obscurcir la chambre à coucher. Malgré le soleil et la poussière, ils sont encore comme neufs. La signature de l'acte de vente me permet de découvrir le goût des Colombiens pour les complications juridico-administratives et les queues dans les différentes instances où nous nous rendons, ainsi que le curieux rituel de l'apposition de l'empreinte digitale sur les documents officiels. Dans ce cas-là, celle de l'index suffit, mais, quand je demanderai plus tard ma carte de résident étranger, il me faudra passer - moi qui déteste la saleté et les taches - par l'épreuve complète des dix doigts. On vous remet bien un morceau de papier pour ôter l'encre, mais il ne s'agit que d'un simulacre d'assistance qui ne sert qu'à annoncer la fin du rite. L'encre ne partira qu'après un vigoureux savonnage et frottage à la pierre ponce. Quant aux nouveau-nés, c'est le pied droit qui leur sert de laisser-passer pour leur entrée dans la société. Quand je connaîtrai mieux la Colombie, je comprendrai que ce qui me paraissait une persécution bureaucratique est très utile pour les services de médecine légale afin de leur permettre d'identifier plus facilement les innombrables cadavres qui fleurissent ici ou là. Dernière précaution, nous laissons un pouvoir à Milena Santacruz, sœur des précédents et avocate, afin qu'elle règle la sortie de notre appartement de la société familiale, quand celle-ci sera dissoute. DéconvenuesA notre retour, nous sommes ravis dans un premier temps de voir notre petit nid parfaitement aménagé et propre comme un sou neuf, grâce aux bons soins d'Elisa qui s'est épuisée dans une lutte permanente, au cours des dernières semaines, pour obtenir des artisans que tout soit prêt à notre arrivée (voir Artisans des villes). Mais ce sentiment d'euphorie cède vite sous une avalanche de contrariétés. La cour intérieure et la montée d'escalier de l'immeuble ne sont pas protégées contre les vents dominants, ni contre la pluie, qui tombe jusque devant notre entrée et y laisse une flaque à chaque averse. La barrière de l'escalier et du palier est tellement basse qu'on est saisi de vertige, elle ne sert en fait que d'appuie-main. Aujourd'hui encore, je m'étonne que l'un ou l'autre des occupants de "La Gloire" qui ont l'habitude de rentrer éméchés au milieu de la nuit, le vendredi ou le samedi soir, n'aient pas encore basculé par-dessus. La porte d'entrée de l'appartement est une simple porte de chambre, un coup d'épaule suffit pour l'ouvrir. Nous aurons beau y ajouter une seconde serrure, quelques mois plus tard, les voleurs entreront sans coup férir, profitant d'une absence momentanée de Lunita, et déroberont presque tous ses bijoux, colombiens et ceux qui lui venaient de ma mère, à l'exception d'une montre en or qu'elle avait emporté chez l'horloger pendant qu'ils étaient à l'œuvre ! La Sainte-Vierge a un œil - pas deux - sur "La Gloria", une moitié de grâce lui en soit rendue ! Les rangements de la cuisine sont minuscules, ceux de la salle de bains inexistants. Les rayons manquent dans les armoires, et la porte d'une d'entre elles ne ferme pas. La lucarne de la salle de bain est une simple vitre fixée par 4 clous. Et le pire : le plafond suspendu n'est pas renforcé et les trappes sont si petites qu'on y passerait tout juste un sac à main. Nous apprenons que, pendant notre absence, Arturo, désespéré par le manque d'argent, a tenté de revendre une seconde fois notre appartement. Heureusement, les autres frères et sœurs l'ont dissuadé d'aggraver sa situation. D'autre part, Milena ayant perdu la procuration, elle n'a pas pu effectuer à temps la démarche convenue et la société familiale a dû payer un supplément d'impôt d'un million de pesos. Lunita, cependant, ne vacille pas, malgré les liens familiaux, à mettre les gens devant leurs responsabilités : elle convoque Arturo pour lui dire que nous ne payerons pas les mille dollars restant avant qu'il ait fait arranger le grenier, et informe Milena que comme c'est elle qui a cassé les pots, c'est aussi elle qui devra les payer. Bref, les vacances suffiront tout juste à résoudre quelques-uns de ces problèmes, mais nous en profiterons aussi pour acheter la finca. L'édifice "La Gloria"Dans une des séquences de son faux journal télévisé "Quac", Jaime Garzón, l'humoriste assassiné par les paramilitaires - c'est une certitude aujourd'hui, bien que les auteurs matériels et intellectuels de ce crime ne soient pas encore punis -, interprétait le rôle de Néstor Eli, le portier, volubile et bien informé, de l'Edifice Colombia, lequel symbolisait évidemment la société politique colombienne. A sa manière, l'Edifice "La Gloria", symbolise aussi la société civile colombienne, mais avec une forte sur-représentation de la classe moyenne supérieure. Parcourons ensemble ses quatre étages. Quatre étages, mais cinq niveaux. Difficile de dire qui de l'espagnol ou du français est le plus rationnel : ici, le rez-de-chaussée s'appelle le premier étage. Et comme je ne suis pas encore tout à fait habitué à cette différence, je suis toujours soulagé de constater que bien qu'habitant au "quinto piso", je ne doive monter que quatre étages. Eduardo, Gerardo, Manuel et les autresAu rez-de-chaussée, se trouve le domaine d'Eduardo, le portier de l'Edifice "La Gloria". J'ai connu Eduardo quand il n'était qu'une ombre dans l'immeuble où nous recevaient alors Pedro et Elisa. Pour une poignée de dollars par mois, il était alors veilleur de nuit dans le garage souterrain, où il dormait sur un matelas, dans un coin. Quand nous rentrions le soir en voiture, Pedro klaxonnait et Eduardo courait pour lui ouvrir la porte. Au début, j'ai été choqué par la manière inhumaine dont on le traitait, puis, l'habitude venant, j'en suis aussi venu à considérer qu'il vaut mieux payer quelqu'un pour ce genre de travail que d'installer un portail automatique. Pedro, qui avait pu apprécier les qualités d'Eduardo dans cette humble fonction, avait proposé aux co-propriétaires de "La Gloria" de l'embaucher comme portier, en lui offrant la sécurité d'un emploi au salaire minimum, avec les assurances sociales -chômage excepté, qui n'existe pas ici -. Le salaire minimum aujourd'hui, ce sont 130 dollars. Chaque fois que je reviens en Colombie, je suis effrayé par la faiblesse de ce chiffre, par le fait que ceux qui en bénéficient sont pourtant des privilégiés par rapport à la grande masse des travailleurs, par exemple, les ouvriers à la campagne, que nous payons, comme la mairie, sur la base de 55 dollars mensuels. Et puis, l'habitude venant, j'en viens à considérer qu'il vaut mieux leur offrir du travail à ce prix que de les laisser mourir de faim. Eduardo, le prolétaire, est l'âme de l'"Edificio La Gloria". Sans lui, la vie y serait pour nous assez difficile. Comme je l'ai dit, nous nous hissons sans trop de peine jusqu'au dernier étage, mais c'est lui qui transporte nos volumineux paquets, sacs et cartons, chaque fois que nous arrivons de la finca et que nous y partons. C'est lui qui nous ouvre la porte de l'immeuble ou du garage, quand je klaxonne, rarement la nuit, puisque nous ne sortons pratiquement plus le soir pour des raisons de sécurité. Il le fait le plus souvent avec le sourire et un mot aimable. C'est lui qui se charge de faire nos payements et nous évite ainsi les longues queues aux guichets des banques. De temps à autre, il nous porte une lettre, du fait qu'il n'y a pas de service postal digne de ce nom en ville. Quand quelque chose se détraque dans notre appartement, nous faisons d'abord appel à lui, avant de recourir à une aide extérieure. C'est ainsi qu'un jour il nous a ouvert la porte de notre appartement, dont les clés étaient restées à l'intérieur, avec … sa carte d'identité. L'autre dimanche, il nous a aidé à déménager, sur le même palier, comme nous le verrons plus loin. Pour ces services spéciaux, nous le rémunérons, ce que ne font pas la plupart des co-propriétaires. Par contre, les plus généreux lui passent leurs vêtements usagés, encore en si bon état que certains jours, il est nettement plus élégant que moi. Eduardo a une petite cinquantaine, il est de taille moyenne et presque blanc de peau. Dans ses rares moments de tranquillité, il lit "El Tiempo", ce n'est pas un prolétaire comme les autres. Du lundi au samedi, il passe les nuits seul dans sa loge. Il y a installé deux armoires frigorifiques où il stocke les boissons qu'il vend aux nombreuses personnes qui se rendent dans les bureaux du premier étage (segundo piso !). Souvent aussi, il y entrepose nos provisions en attente d'être transportées à la finca. Comme l'interphone est à l'extérieur, la plupart des copropriétaires des étages supérieurs l'appellent en criant dans la montée. Entre les klaxons des voitures qui entrent au garage, les coups frappés à la vitre de l'entrée par les visiteurs et les appels, Eduardo court d'un point à l'autre sans perdre sa bonne humeur et doit être le champion de Ciudad Dormida en montée d'escaliers. Comme il y a un concours du meilleur employé de l'année, j'aimerai proposer la candidature d'Eduardo, mais la réalisation de ce désir se heurte à tant d'obstacles qu'il va sûrement rester virtuel, à l'état de rêve, comme tant de choses dans ce pays. Le dimanche, Eduardo le passe chez lui, dans un quartier périphérique, en face du volcan, sur la hauteur, à l'abri d'une éventuelle coulée de lave où, jusqu'à récemment, il vivait dans la maison de sa mère, avec sa femme et ses quatre enfants et d'autres membres de la famille. Le mois dernier, il s'est installé dans une petite maison de trois pièces et cuisine, dans un quartier récent, proche de son ancien domicile, grâce au nouveau programme d'accession à la propriété que l'Etat vient de démarrer à l'intention des classes populaires pour tenter de relancer la construction et diminuer un taux de chômage officiel qui dépasse les 20 %. En ajoutant à son salaire ceux de sa femme, qui travaille comme cuisinière et femme de ménage et de sa fille, qui est employée, il est arrivé à convaincre la banque de l'aider à réaliser son rêve : avoir sa propre maison, dans lequel il investit prêt de la moitié du revenu familial. Nous avons invité récemment Eduardo et sa famille à passer un dimanche à la finca. Vous me croirez si vous voudrez, mais c'était la première fois depuis plus de vingt ans qu'il sortait de Ciudad Dormida et de ses environs immédiats. Grâce à son amabilité et sa polyvalence, il a d'excellentes relations avec la plupart des copropriétaires. Seul, Arturo, lui fait la guerre, depuis le début, n'ayant jamais digéré que la copropriété le paie au salaire minimum, alors qu'il pouvait trouver de nombreux candidats qui auraient accepté de travailler pour beaucoup moins. Mais quelles que soient les manœuvres déloyales qu'il utilise et les pièges qu'il lui tend pour le discréditer, - comme lui confier la responsabilité de déplacer sa camionnette dans le garage, alors qu'Eduardo ne sait pas conduire -, il n'a jamais réussi à convaincre les autres copropriétaires de le renvoyer. Vous avez compris que je n'aime pas Arturo, qui représente à mes yeux les mauvais côtés du macho colombien : aimable pour obtenir quelque chose, grossier quand il y est parvenu, prêt à tout promettre et à ne rien tenir, vivant au-dessus de ses moyens et perpétuellement à la recherche de combines pour se sortir de ses inextricables difficultés financières, incapable de s'intégrer à une action collective, brutal avec les faibles qu'il exploite sans vergogne, odieux avec ses frères et sœurs - ce qui est un trait assez rare dans la société colombienne où la seule solidarité qui a survécu au naufrage des valeurs est la familiale -, etc.. Mais assez parlé de lui pour le moment, sinon pour ajouter qu'il est installé dans un des deux grands bureaux du 1er étage. Mais comme ses affaires ne marchent pas très bien - qui s'en étonnerait ? -, il a divisé son bureau en deux et en a loué une moitié à une physiothérapeute. Le propriétaire de l'autre bureau du premier étage est un de ses anciens associés, Gerardo, un ingénieur, qui est presque trait pour trait son opposé : ouvert, franc, heureux en affaires, toujours prêt à rendre service et à chercher une solution aux problèmes. Nous n'avons jamais vraiment mis à l'épreuve sa serviabilité, de sorte que nous ne savons pas si elle participe de cette caractéristique culturelle trop répandue ici qui consiste à offrir généreusement une aide que l'on pense ne pas devoir être tenu de fournir. Gerardo est assez habile pour ne pas s'offenser de la grossièreté et des mauvais procédés de son voisin. Il est assez riche et assez malin pour payer sans renâcler l'impôt de guerre perçu par la guérilla, afin que celle-ci ne fasse pas sauter ses engins de chantier. A partir du deuxième étage, commencent la partie appartements, deux par niveau. Roberto est un professeur, proche de la retraite. Il vit avec sa femme et un de ses petits-fils. Comme beaucoup de ses confrères, il me paraît plus habité par le désir d'ascension sociale que par la vocation pédagogique. Malgré ses efforts, il ne se sent visiblement pas à la hauteur de son ambition et il se met volontiers du côté de celui qu'il pense être le plus fort, ce qui est également un trait répandu de la culture masculine. Soit qu'il ait des problèmes d'argent ou qu'il soit près de ses sous, il manifeste beaucoup de réticences à assumer toute dépense supplémentaire. Son voisin, Manuel, est aussi typiquement colombien. Il s'agit d'un haut-fonctionnaire départemental dont les accointances politiques lui permettent de passer d'une charge à l'autre au fil des péripéties électorales. Il a l'échine suffisamment souple et assez d'amis de tous bords pour se replacer, après quelques mois de vacances forcées, dans un nouveau poste, quand son principal protecteur - sénateur, représentant, gouverneur - perd ou quitte sa fonction. Par déformation professionnelle probablement, il est toujours extrêmement aimable et attentionné, mais sur une réserve très diplomatique. Il vit avec sa femme, leur fille poursuivant des études universitaires à Bogota. A l'étage au-dessus, Milena Santacruz a rapidement vendu son appartement au mari d'une de ses cousines maternelles, Armando. Ce dernier est un Espagnol, qui, comme moi, a suivi son épouse en Colombie par amour. Il y exerce le noble art de la cuisine, mais comme nous n'allons presque jamais au restaurant quand nous sommes à Ciudad Dormida, je ne peux rien dire de ses talents. Il est peu visible, travaillant beaucoup, même la nuit. Contrairement à moi qui me suis considérablement colombianisé, il est resté très espagnol, notamment dans sa manière de s'exprimer et sa prononciation. C'est le seul - relativement - jeune couple de l'immeuble et aussi le seul à avoir de petits enfants. J'ai pris en grippe l'aîné qui a une manière désagréable de couiner pendant des heures quand il n'obtient pas ce qu'il désire. J'en viens à voir d'un œil plutôt indulgent le comportement de certains de nos petits-enfants qui hurlent ou se roulent par terre dans les mêmes circonstances. L'appartement du même niveau est le seul duplex de l'immeuble et son propriétaire est Pedro Santacruz, l'ex-gendre de Lunita, fonctionnaire judiciaire de son état. Je n'ai jamais surmonté une certaine réticence à son égard, peut-être à cause de sa fonction. Peut-être aussi parce que notre premier contact a eu lieu par téléphone, alors qu'il était déjà passablement éméché, à la veille du mariage dont j'ai parlé ailleurs . Je ne me suis soûlé, vraiment soûlé, qu'une seule fois dans ma vie, à l'âge de 16 ans, dans des circonstances mémorables, à Heidelberg, dans un bistrot historique qui doit toujours exister et qui portait le beau nom de "Zum Roten Ochsen". J'ai gardé de cet épisode un souvenir impérissable, mais aussi une profonde répulsion envers le sentiment de perte de contrôle que représente l'état d'ivresse et envers ceux qui s'y abandonnent de manière habituelle. Lunita, qui a pratiqué Pedro pendant presque 25 ans, qui a eu beaucoup affaire à la justice dans son rôle d'avocate de la défense, et qui est plus indulgente que moi, est montée et descendue comme un yoyo entre les deux appartements pendant les deux ans où nous avons coexisté avec ce couple d'âge moyen, dont les grands enfants étaient partis, comme beaucoup de jeunes dormidasiens, étudier à Bogota. Au début, dans l'enthousiasme des retrouvailles, nous y mangions presque tous les jours, et presque toujours la même chose, du poulet, jusqu'à ce que je mette fin, d'une manière plutôt brutale qui m'est peu habituelle, à cette violation répétée de mes habitudes diététiques (le poulet, oui, mais pas plus d'une fois par semaine !). Comme l'unique armoire de Lunita s'est vite révélée trop petite, elle en a squatté une dans l'autre appartement, dont elle avait la clé. Il y aurait encore de nombreuses anecdotes à raconter sur cette proximité entre mère et fille (que je ne recommande pas), mais c'est une autre histoire. Au quatrième et dernier étage se trouve l'appartement de Clemencia Santacruz, l'aînée des filles, qui ne l'habite pas, et dont les mésaventures avec ses locataires ont beaucoup alimenté la chronique sociale de l'immeuble. J'utilise le passé à dessein, car nous avons profité d'une ultime désertion, qui s'est produite à un moment favorable, pour nous y installer et tripler ainsi notre espace vital et jouir d'une vue extraordinaire sur le volcan. Nous n'avons pas connu les premiers locataires, puisque leur présence a correspondu à notre dernier long séjour en Europe. Il s'agissait d'une famille de poissonniers noirs de Tumaco, un des deux ports colombiens sur le Pacifique, un double pléonasme, puisque la plupart de gens à Tumaco vivent du poisson et sont noirs. A entendre ce que nous ont raconté les autres copropriétaires, il est difficile de démêler la part du racisme ou de l'ostracisme de classe de celle de nuisances réelles, telles que les puissantes odeurs de poisson ou de cuisine tropicale et les rumbas de fin de semaine qui se prolongeaient en musique jusqu'au petit matin. Toujours est-il qu'au bout de quelques mois, soit que le loyer fût au-dessus de leurs moyens, soit que les réactions de leurs voisins les aient indisposés aussi, ils ont filé à l'anglaise un dimanche matin, profitant de l'absence d'Eduardo pour déménager leurs affaires, en laissant à la malheureuse Clemencia quelques factures impayées d'électricité, de téléphone, d'eau et de charges, que l'agence immobilière refusa d'éponger. Les locataires suivants correspondaient mieux au profil socio-économique de l'immeuble : un fonctionnaire de la Gouvernance du Département et sa compagne, entourés d'un certain mystère, tenant au fait que l'épouse du premier avait tenté de l'assassiner en lui tirant dessus avec un revolver. A cause de la maîtresse en question ? Nos sources l'ignoraient. Malgré ce pedigree relativement acceptable, ils ont adopté la même méthode de départ en catimini que leurs indignes prédécesseurs, laissant aussi le soin d'acquitter quelques dettes à l'infortunée propriétaire. Le troisième locataire appartenait, lui, à la société dormidasienne. Il s'agissait d'un jeune homme tranquille, et apparemment bien élevé, avec femme et enfant, auquel des parents trop généreux avaient acheté un fonds de commerce de boulangerie-pâtisserie, à quelques "cuadras" de notre immeuble, mais dans un quartier nettement plus relevé. Je suis désolé du caractère répétitif de mes anecdotes, mais il est un fait qu'au bout d'une dizaine de mois, le fils à papa en question ayant laissé péricliter son commerce, la petite famille s'en fut un dimanche matin, en laissant une sérieuse ardoise qui se comptait cette fois en millions de pesos. Nous n'avons pas connu le quatrième locataire, puisque sa courte période de présence dans l'immeuble a correspondu à notre séjour en Europe. Mais il a mis fin au contrat de location de la même manière que les précédents. La cinquième locataire était une étudiante de bonne famille qui sous-louait des chambres à des copains. S'étant probablement trouvée dans la même situation que Clemencia, c'est-à-dire dans l'incapacité de percevoir ses loyers, elle jeta l'éponge un dimanche matin de décembre… A sa décharge, il faut dire qu'elle, au moins, n'a pas laissé de dettes et qu'elle a même payé une note de téléphone de 500.000 pesos, qui, à elle seule, aurait justifié une disparition discrète. La dure condition de propriétaireMais, me direz-vous, n'est-il pas possible de poursuivre tous ces mauvais payeurs ? J'attendais cette question avec impatience. Oui, en théorie, puisqu'en général, l'agence ou le propriétaire exige un garant. Il serait trop simple de demander un dépôt de garantie, comme cela se fait en Suisse et en France. Si cela ne se pratique pas du tout ici, c'est que le 90 % des locataires seraient incapables de la fournir. Ils arrivent tout juste à payer d'avance le loyer du mois de leur entrée. En plus, les compagnies de services publics ne sont pas en mesure de procéder à des relevés intermédiaires ou à changer rapidement les titulaires des contrats, si bien que ceux-ci restent au nom du propriétaire, qui doit assumer la responsabilité du paiement, sauf en cas de négligence évidente du fournisseur du service, par exemple quand il continue à le fournir bien au-delà du délai contractuel en cas de non-paiement, parce qu'il sait qu'il pourra toujours se retourner contre le propriétaire. Sur le papier donc, il est possible de poursuivre le mauvais payeur, ou son garant, devant la justice, mais vu le fonctionnement de cette dernière, il y a de fortes chances que le coût final en avances de frais d'avocat - qui finissent par se transformer en frais tout courts, devant l'impossibilité pratique de faire payer le débiteur -, en pertes de temps et d'énergie, soit beaucoup plus élevé que le montant de la dette. D'où la culture du non-paiement et de l'impunité qui s'est développée depuis une vingtaine d'années en Colombie, même dans un acte aussi élémentaire que de payer son loyer. La seule arme efficace dont dispose le propriétaire, c'est la prévention : être vigilant sur le choix du locataire et vérifier que celui-ci paie régulièrement les services publics, de façon à les faire couper dès qu'ils cessent d'être réglés. Dans ses malheurs, Clemencia a eu une forme paradoxale de chance : tous ses locataires sont partis. Il y en effet de nombreux cas de locataires qui, bien qu'ils ne paient ni le loyer, ni les charges, ni les services publics, refusent de s'en aller. Le recours à la force publique exigeant les mêmes efforts vains que le recours à la justice, les propriétaires n'ont pas d'autre issue que de s'arracher les cheveux. La seule manière de faire partir les locataires récalcitrants, après avoir brandi sans succès les menaces légales ou illégales, est de passer aux voies de fait : ôter le toit, démolir l'escalier, etc. En s'appuyant sur quelques astuces peu coûteuses, le propriétaire véreux bénéficiera de la même impunité que les locataires indélicats. Le fait que les Colombiens n'ont pas l'obligation de se déclarer aux autorités dans leur commune de résidence facilite cette malhonnêteté généralisée. Il en va de même du reste pour les étrangers détenteurs d'une carte de séjour. Le DAS (Departamento Administrativo de Seguridad) sait quand j'entre ou sors du pays, mais il ne sait pas où je vis. Il suffit de disparaître pendant quelque temps du quartier ou de la ville où vous avez laissé une ardoise pour que vos créanciers finissent par se résigner à l'effacer. De l'AdministrationDu fait de la petitesse de notre immeuble et du désir des copropriétaires d'alléger les charges, la fonction de syndic ou administrateur est exercée à tour de rôle par chacun des copropriétaires, en théorie pendant six mois. Le chauffage étant un luxe inconnu ici, malgré la froidure nocturne, et l'eau chaude étant produite dans chaque appartement, les charges se limiteraient à la fourniture d'électricité et d'eau pour les parties communes, et à quelques travaux d'entretien, s'il n'y avait pas la rémunération du portier qui en représente le 90 % (d'où les récriminations d'Arturo Santacruz). Nos véritables contacts avec l'Administration ont commencé quand nous nous sommes installés en permanence en Colombie. Jusqu'alors, nous nous étions contentés de payer la quote-part ordinaire ou extraordinaire demandée, et les augmentations annuelles, sans broncher. A notre arrivée, nous avons été obligés de constater que, si une paroi vitrée avait été installée sur la façade nord, qui nous protégeait du vent, la pluie continuait à inonder notre palier. Nous avons donc entrepris le siège de Manuel, l'administrateur d'alors, par lettre, selon l'axiome "les paroles s'envolent, les écrits restent" (las palabras se las lleva el viento), particulièrement adapté à la situation colombienne. Ou comme dit Lunita "el papel hablará" (le document fera foi). Au 3e courrier, le malheureux a fini par craquer et par convoquer une séance extraordinaire de l'assemblée des copropriétaires où nous avons présenté nos doléances, heureusement soutenus par les deux occupants du 3e étage, qui voyaient l'eau débouler jusqu'à leur niveau lors d'une grosse averse. Avec trois voix, nous étions sûrs d'avoir la majorité. En effet, d'une part, Arturo et Clemencia font partie des absentéistes systématiques - comme nous-mêmes jusque-là -, le premier par mépris de la démocratie associative, la seconde du fait qu'elle est à tel point noyée dans son travail de cadre dans un service public qu'elle est incapable de consacrer même d'un quart d'heure à la défense de ses intérêts. D'autre part, Gerardo soutient systématiquement toutes les propositions d'amélioration de l'immeuble. La conjonction des deux permet de réduire à néant l'opposition systématique de Roberto, souvent soutenu par Pedro, à toute dépense supplémentaire. Il a fallu attendre encore quelques mois pour réunir les fonds et que les artisans se mettent à l'œuvre, avant que la verrière entre en fonction, avec l'inconvénient imprévu que chaque fois que la pluie se met à tomber la nuit, le glou-glou de la gouttière me tient éveillé, car, du fait de l'augmentation de la surface de ramassage de l'eau, c'est un petit ruisseau qui s'y déverse. Du droit, et de la pratique, de la propriété horizontaleComme nous étions absents au moment où les copropriétaires se sont installés dans l'immeuble, nous n'avons pas été en mesure de participer aux premières réunions de l'Administration. Mon manque d'intérêt pour le droit et mon ignorance concernant le fonctionnement d'une copropriété ont retardé pendant longtemps ma faculté de comprendre que nous nous étions fait rouler dans la farine, en ce qui concerne le montant de notre contribution aux charges de l'immeuble, du fait que l'assemblée des copropriétaires avait décidé, en notre absence, de modifier leur répartition, laquelle figure dans le règlement de copropriété auquel est soumis tout immeuble collectif en Colombie. Ce n'est que quand nos revenus connaissent une baisse sérieuse, que je me plonge dans le document presque illisible qu'on nous avait remis chez le notaire n° 3 du Cercle de Ciudad Dormida, en même temps que l'acte de vente, "Acto: Protocolizacion de Reglamento de Propiedad Horizontal del Edificio La Gloria". Je découvre triomphalement que notre quote-part des charges de l'immeuble se monte à 3.83 % du total et non à 12,5 % comme nous le payons depuis le début. Mais cette jubilation est de courte durée. Pedro, qui exerce alors la fonction d'administrateur, répond de manière tellement évasive à notre proposition d'organiser une réunion sur ce sujet que nous remettons le problème au congélateur. Six mois s'écoulent, nous partons en vacances en Europe. C'est Armando qui est nominalement chargé de l'Administration, mais en réalité, comme il a d'autres chats à fouetter, celle-ci est entre les mains d'Eduardo qui se charge de tout, et en particulier de la perception des contributions mensuelles qui lui permettent de se payer son salaire. A la fin des vacances, c'est à notre tour d'assumer l'Administration. Nous découvrons alors que la situation est grave, et pas loin d'être désespérée. Le salaire d'Eduardo du mois de septembre n'a pas été payé en totalité, pas plus que sa cotisation à la sécurité sociale et les indemnités auxquelles il a droit, sans compter l'eau et l'électricité du mois prédédent. Arturo est en retard de neuf mois dans ses versements. Armando, qui est en bisbille avec lui à cause d'un contentieux non réglé dans une affaire de restaurant où ils étaient associés, se refuse obstinément à lui parler. Eduardo, découragé par de précédentes expériences, ne montre pas plus d'enthousiasme à affronter le monstre. Le boulanger-pâtissier amateur du 4e étage doit également six mois de charges, mais dans ce cas-ci, Armando ne lui a rien réclamé, parce que c'est un copain. Pendant quinze jours, Lunita renvoie Armando à ses responsabilités en refusant de prendre le relais, mais il faut bien nous rendre à l'évidence, ce délai est plutôt contre-produisant, tant il est évident que l'Espagnol n'a aucune envie d'apurer la situation désastreuse qu'il a laissé s'aggraver au fil des mois. Il faut cependant lui rendre cette justice qu'il ne manque pas un centime dans ses comptes. Après avoir bataillé avec le livre de comptabilité manuelle qui me rappelle un lointain passé de travailleur indépendant, je me souviens que j'ai Quicken sur mon ordinateur. Les comptes sont une chose, les gens une autre. Notre mandat commence pourtant par un petit miracle : du fait qu'Armando n'est plus administrateur, Arturo paie les neuf mois de retard, et un mois d'avance, celui de décembre. Non seulement nous pouvons régler toutes les dettes, mais nous faisons fabriquer un casier pour le courrier, surmonté d'une vitrine fermée par un cadenas où nous pourrons clouer les mauvais payeurs au pilori, comme nous l'avons vu faire dans des immeubles de Bogota. Le premier à y passer est notre voisin de palier, le locataire de Clemencia. C'est bien sûr le moment de faire remonter à la surface notre affaire de quote-part de charges, maintenant que nous tenons la cognée par le manche. J'épluche le gros volume du Code Civil, que Lunita a acheté pour sa consultation juridique, et qui contient une législation complémentaire consacrée à la propriété horizontale (Loi n° 182 de 1948, Loi n° 16 de 1985 et Décret n° 1365 de 1986). Deux points ressortent de manière évidente de mon étude : 1. les charges sont proportionnelles au coefficient de propriété, basé sur la surface de l'appartement, qui figure dans le Règlement de copropriété ; 2. toute modification du dit Règlement doit être décidée à l'unanimité par l'Assemblée des copropriétaires et le compte-rendu doit être avalisé par un notaire, puis inscrit au Service d'enregistrement des instruments publics et privés. C'est la preuve que la décision qu'ont prise en notre absence les copropriétaires n'a aucune validité juridique et que nous pourrions attaquer la copropriété en justice pour obtenir le remboursement des quelques deux mille dollars que nous avons payés en trop. Nous allons évidemment nous contenter de réclamer le retour aux coefficients initiaux du Règlement de copropriété dès le mois de janvier suivant. Je ne me suis pas limité à calculer combien on nous avait volé au cours des années précédentes, mais aussi combien chaque copropriétaire devait payer au tarif de l'année en cours et sa contribution pour l'année à venir. Le résultat est particulièrement intéressant : pour 6 copropriétaires sur 8, le changement en plus ou en moins est inférieur à 10 %. En ce qui nous concerne, nos charges sont divisées par 3, quant à celles de Pedro, elles augmentent de 70 %. Nous allons donc voir Pedro pour arriver à un arrangement avec lui, avant de convoquer une Assemblée générale extraordinaire. A ma grande stupéfaction, Pedro refuse tout net d'entrer en matière, invoquant la décision qui avait été prise - illégalement - et tentant de la justifier en disant que tout le monde utilise de la même manière les services d'Eduardo, ce qui est une contre-vérité flagrante, puisque, pour en rester à notre cas, nous ne passons que deux jours en moyenne par semaine à Ciudad Dormida et cela pendant neuf mois. Il me paraît plutôt paradoxal que le non-juriste que je suis manie une argumentation juridique fraîchement acquise, alors que Pedro, le juriste professionnel, utilise des considérations douteuses pour étayer une position totalement indéfendable en droit. Je suis révolté par tant de mauvaise foi, de la part de quelqu'un qui, par sa fonction, non seulement est censé promouvoir l'application de la justice dans notre Département, mais encore enseigne le droit - pénal, il est vrai - dans une Université de Ciudad Dormida. Il ne nous reste rien d'autre à faire qu'à convoquer une Assemblée - par l'intermédiaire du tableau d'affichage -, qui, comme notre studio est trop petit, aura lieu dans l'appartement de Pedro. L'ordre du jour comporte deux objets : le budget prévisionnel de l'année 2000 et le retour au Règlement en ce qui concerne la répartition des charges. J'ai soigneusement préparé une série de documents qui appuient notre argumentation. Pedro, qui est absent au début de la réunion, nous avait demandé instamment de ne pas aborder ce second objet, mais Lunita passe outre. Alors que je m'attendais à rencontrer une forte opposition, la décision est prise, sans vote, sous l'impulsion de Gerardo, qui ne s'était jamais rendu compte du fait que nous étions les seuls à vivre dans un studio et trouve notre demande absolument normale. Pedro arrive à la fin de la délibération et, quand il comprend ce qui s'est passé, son visage devient blanc de rage et il n'ouvre plus la bouche jusqu'à la fin de la séance. Nos propositions de budget sont acceptées sans autre, toujours sous l'impulsion de Gerardo, qui propose d'inclure dans ce budget une somme pour repeindre la montée d'escalier et acheter des plantes vertes pour décorer l'entrée. Même quand Armando se plaint que nous ayons inscrit son copain au tableau de déshonneur, notre démarche est appuyée, semble-t-il, par la majorité des présents. Comme nous sortons les derniers de son appartement, Pedro, toujours aussi décomposé, nous pousse littéralement dehors. Notre triomphe est cette fois bien réel, mais je suis conscient - ayant autrefois animé des stages de formation à la conduite de réunion - que nous allons avoir un retour de flamme. Nous avons en fait remis le pouvoir à Gerardo, qui a le statut le plus élevé dans ce groupe et qui s'appuie ses arguments sur des valeurs de générosité, d'équité et d'ouverture, auxquelles il est difficile de s'opposer directement sans paraître mesquin et faiseur d'histoire. De ce fait, la discussion juridique, à laquelle je m'étais préparé, a été court-circuitée, et, pour la même raison, il n'y a pas eu procédure organisée de vote. Comme nous entrons dans la période des fêtes de fin d'année, les réactions ne viendront en fait qu'au début du mois de février. Eduardo nous informe qu'à part Gerardo, Manuel y nous-mêmes, personne n'a payé les charges de janvier. Roberto a bien réglé sa contribution, mais à l'ancien tarif. Renseignement pris, il ne voit pas pourquoi son voisin de palier paie moins que lui (deux mille pesos, 1 dollar par mois !). Nous lui expliquons que c'est parce que la surface de son appartement est un peu plus grande. Il nous rétorque qu'il n'a jamais vu le Règlement de copropriété et, moins encore, l'a signé. Nous lui proposons de lui en fournir une photocopie, mais il ne semble pas intéressé, et les choses en restent là pour le moment. Quinze jours plus tard, nous le mettons aussi sur la liste des mauvais payeurs, et, le soir-même, sa femme paie le solde à Eduardo en lui demandant de rayer leur nom. Roberto ne nous saluera plus pendant quelques semaines, mais le truc a marché. Les vieilles valeurs négatives de la (petite) bourgeoisie dormidasienne constituent donc toujours un levier - la honte devant le regard des autres -, même si le comportement spontané révèle un tout autre panorama : utiliser n'importe quel prétexte pour ne pas respecter ses engagements. Armando, pour sa part, a découvert que nous ne mettons les mauvais payeurs sur la liste qu'à partir du deuxième mois. Il paie donc ses charges avec un peu moins d'un mois de retard. Ayant à notre tour compris sa manière de tricher, nous l'inscrivons sur la liste avant la fin du mois d'avril. Il proteste pour la forme, mais finit par se lasser de ce petit jeu où tout le monde est perdant. Nous ne mettrons pas Pedro tout de suite à l'index. Pour lui permettre de sauver la face, nous lui proposons de payer en nature la mensualité de janvier, par le biais d'une grande plante verte dont il cherchait à se débarrasser. Désarmé par cette preuve de bonne volonté, il ne cessera pourtant pas de se plaindre que la somme qu'il doit payer le mène tout droit à la ruine et l'empêche de vendre son appartement. Après son geste initial de bonne volonté, qui semble l'autoriser à ne payer son dû qu'une fois par an, Arturo reprend ses mauvaises habitudes. Nous le mettons sur la liste noire au début février, mais nous sommes déçus de constater que nous n'obtenons pas le résultat désiré, bien que clients et fournisseurs puissent voir qu'il y figure en passant devant. Nous supposons que cela ne le gêne pas beaucoup, du fait que les uns et les autres doivent être habitués à ses procédés. Il tente cependant d'intimider Eduardo en lui demandant à plusieurs reprises de l'enlever, mais ce dernier, qui se sent protégé par nous, lui répond qu'il le fera quand il aura payé son dû. Le bras de fer dure encore un mois, jusqu'à ce que Arturo se résigne à passer sous nos fourches caudines. Le locataire de Clemencia étant parti dans les circonstances que j'ai déjà racontées, et cette dernière ne se résolvant pas à régler ses dettes envers l'Administration, nous finissons par la mettre, elle aussi, sur la liste,. Après un téléphone indigné à Lunita où elle se plaindra amèrement de notre manque de compréhension, vu que nous connaissons son impeccable honorabilité, elle finira par payer la moitié de sa dette, et, par esprit de conciliation, nous la retirerons de la liste où, au cours de notre dernier mois de fonctionnement il n'y aura plus personne. C'est ainsi qu'au fil des mois, nous nous brouillerons successivement avec la majorité des copropriétaires pour arriver au résultat que non seulement nous aurons fait repeindre et décorer la montée d'escalier, installer des casiers à correspondance qui servent tous les jours, un tableau d'affichage qui reste désespérément vide parce que personne ici ne connaît la valeur de l'information, poser des fermetures automatiques de portes pour améliorer la sécurité et éviter les courants d'air, mais encore remettre à notre successeur, la même Clemencia, une situation complètement nette. Je ne sais pas qui nous en aura été reconnaissant, mais, malgré les difficultés et le ras-le-bol qui nous a souvent envahis au cours de ces neuf mois ingrats, nous avons le sentiment du devoir accompli. Une tentative de généralisationNotre expérience dans l'Administration du microcosme "La Gloria" m'a amené à vérifier l'existence de comportements que je connaissais à travers les médias ou les livres. mais, pour en mesurer pleinement la portée, il m'a fallu les vivre, parfois douloureusement, par exemple quand un proche devenait notre adversaire. A la fin de ce parcours du combattant, je ne suis plus surpris de l'occurrence de tels comportements chez des gens dont j'attendrais autre chose que ces manœuvres mesquines pour des enjeux sans véritable importance. Au fur et à mesure que nous affrontions ces désagréments, les écailles me tombaient des yeux et j'étais bien obligé de voir la réalité humaine de la société colombienne telle qu'elle est. L'immeuble "La Gloire" n'est pas un repaire où un sort malicieux aurait réuni de manière improbable un échantillon complet de mauvais Colombiens, mais un endroit tout à fait ordinaire. Lors de la réunion où nous avons rendu nos comptes et transmis le flambeau à Clemencia, tous les présents ont montré un autre visage - grâce à la bouteille de whisky de 12 ans que j'ai descendue pour leur faire savoir que le temps des bagarres était terminé -, celui de l'affectivité, de la convivialité, du sens de la plaisanterie, du goût de l'anecdote, de la recherche de la bonne entente, de l'absence d'agressivité, etc. qui sont les traits dominants de la sociabilité colombienne, jusqu'à ce que l'excès d'alcool les transforment en fraternité douteuse, ce qui ne s'est pas produit dans notre réunion d'adieu, personne n'ayant fourni une seconde bouteille. Ces deux faces de la même culture ne sont pas exclusives l'une de l'autre. Au contraire, la face positive est souvent utilisée plus ou moins consciemment au service de la seconde. Ce serait une forme amène de la corruption rampante qui entache toutes les relations sociales ici. Comme disait récemment le responsable d'une entité étatique qui a proposé sa démission avant que le Président ne l'exige, la Constitution n'interdit pas d'embaucher un de ses amis. Mais si ce même ami n'est pas le plus compétent des candidats au poste à repourvoir ? Dommage que l'intéressé ne semble pas s'être posé la question, cette précaution lui aurait peut-être permis de sauver son poste. Cela revient à exprimer quelque chose que l'on entend ou plutôt sous-entend fréquemment ici : "entre gens de bonne compagnie, on peut toujours trouver un arrangement". Nous avons refusé de jouer ce jeu-là au cours des neuf mois de notre mandat, parce que nous avons donné la priorité à notre rôle d'employeur, au respect de la relation contractuelle avec Eduardo, qui exige que salaire et prestations soient payés en temps voulu et, par voie de conséquence, au respect du fameux Règlement intérieur, que personne n'a lu, et qui contraint théoriquement les copropriétaires à payer ponctuellement leur contribution mensuelle aux charges. Je crains que tous les copropriétaires sanctionnés au cours de notre mandat n'aient pas compris la pédagogie de notre démarche, et qu'ils aient ressenti notre comportement comme une trahison du gentleman's agreement qui veut qu'en tant que membres de la même classe l'on manifeste beaucoup de tolérance face à des infractions tout à fait mineures, à leurs yeux, surtout quand c'est un prolétaire qui en est la victime. Une constante des relations sociales est donc la violence au quotidien. Ne pas payer son loyer, les charges, les salaires de ses employés, est une forme de violence et la fomente. Une campagne de publicité pour un de ces programmes de la Présidence de la République, (qui paraissent souvent se limiter à cela, à la communication), intitulé "Haz Paz" (Fais la paix) a pris pour thème "Nous, les Colombiens, nous sommes des violents… pour aimer, pour être solidaires, etc.". Cela me semble aller à contre-sens de ce qui est recherché, parce que la plupart de ces mêmes Colombiens n'entendent que la première partie de la phrase "nous sommes des violents", ce qui les confirment dans le bien-fondé de leurs attitudes et comportements. La violence quotidienne se nourrit aussi de l'incapacité foncière des gens d'ici à utiliser l'information de manière efficace. A part la brève parenthèse de notre mandat, aucun des administrateurs bénévoles, n'a jugé utile d'informer les absents ou les distraits sur l'ordre du jour d'une réunion, sur les décisions prises au cours d'une réunion ou sur l'état du paiement des charges qui constitue un bon indicateur de la qualité d'une gestion. Il y a quelques jours, j'entendais un journaliste commenter les statistiques d'intervention de la police dans notre département, pour l'année 2.000. Ce prétendu professionnel de la communication, au lieu de faire connaître ces données chiffrées ignorées des auditeurs, a consacré l'essentiel de son intervention à exprimer ses opinions et commentaires sur des points de détails qui lui semblaient, à lui, intéressants. Il a réussi le tour de force de ne présenter aucun chiffre ni pourcentage des crimes, délits et infractions recensés, en particulier ceux concernant l'évolution par rapport à l'année précédente. Ce comportement étonnant est fréquent ici où les gens sont plus enclins à communiquer ou imposer leurs émotions sur la réalité qu'à chercher à la faire connaître par des éléments objectifs, facilitant une analyse rationnelle, fondée sur la comparaison. De cette incapacité à partager et transmettre l'information utile découle en grande partie le singulier manque de talent des Colombiens pour travailler ensemble, en équipe, afin d'atteindre un objectif commun. On semble tout attendre d'une autorité supérieure, d'un chef, incarné pour certains par Doña Lunita, à laquelle Gerardo donnait son aval, quitte à tenter de défaire par des voies souterraines ce que cette même autorité impose. Nulle part ailleurs qu'en Colombie ne me semble plus vrai le dicton : "Chacun pour soi, Dieu pour tous" qui est l'antithèse de la devise nationale suisse : "Un pour tous, tous pour un" qui a nourri la foi démocratique de mes jeunes années et modèle toujours mes réactions de déception et de colère face à l'individualisme forcené qui règne ici. Un autre aspect surprenant, mais complémentaire, de notre expérience est l'impuissance manifestée par des gens pourtant presque tous "docteurs "à négocier un différend ou un conflit. A aucun moment, il nous a été possible de discuter de la situation créée par notre exigence de revenir au règlement initial de la copropriété et de respecter ses engagements en tant que copropriétaire, afin de trouver des solutions pratiques et des compromis, auxquels nous étions prêts à souscrire. Les seules réponses que nous avons pu obtenir étaient au mieux des promesses vagues et au pire des prétextes fallacieux ou des arguments basés sur la plus pure mauvaise foi. Dans ces conditions, nous n'avons pas eu d'autre recours que l'usage de la force, justifié cependant par le droit et l'absence de dialogue. L'exemple vient, comme presque toujours, de haut, de très haut. Il n'est qu'à voir la manière dont le Président de la République actuel a engagé la négociation de paix avec les Fuerzas Armadas Revolucionarias de Colombia (FARC) en jouant plus sur sa capacité de séduction personnelle, augmentée par le prestige de sa fonction et de sa famille, que sur une approche raisonnée et stratégique de l'interlocuteur d'en face, dont lui-même et ses conseillers connaissaient pourtant, comme tout le monde ici, le caractère redoutable. Il a mis deux ans et demi pour se rendre compte qu'il pouvait, dans le processus de négociation avec les Farc, aussi manier le bâton, pas seulement la carotte. De toutes parts pleuvent les invocations et les implorations à ces Messieurs de la guérilla afin qu'ils manifestent leur volonté de paix et cessent leurs actions contre la population civile, comme si ce genre d'arguments affectifs était capable de faire bouger des chefs rebelles enkystés dans des analyses de la réalité sociale qui remontent aux premières décades du 20e siècle. Et pourtant, de nombreux cadres supérieurs colombiens du privé ou du public ont passé par l'Université de Harvard où ils ont vraisemblablement appris la méthode de résolution de conflits qui porte le même nom. Mais, une fois revenus dans leurs terres australes, ils s'empressent d'oublier ce qui n'est sans doute à leurs yeux qu'une théorie, qui marche peut-être chez les gringos, mais n'a aucune utilité pratique dans ce pays où règne l'irrationnel. Ces réflexions issues de mon expérience personnelle trouvent une confirmation dans un ouvrage comme "Colombia : un proyecto inconcluso" de María Mercedes Cuellar, qui analyse les résultats de l'enquête "World Value Survey". Je ne l'ai pas acheté pour deux raisons (qui pourraient paraître fallacieuses ou de mauvaise foi, mais sont cependant véridiques) : il est trop lourd (pour le transporter en avion, il est en deux gros volumes et on ne le trouve qu'à Bogotá) et trop cher (pour immobiliser une partie aussi importante de mon budget livres dans son achat). Le principal enseignement de l'ouvrage est que les valeurs contradictoires manifestées par les Colombiens constituent la meilleure explication du fait que la construction d'une société prospère et organisée a échoué dans le pays. Les recherches de Enrique Ogliastri, professeur à l'Université des Andes, montrent que les Colombiens confondent la négociation avec le marchandage : ils demandent le maximum et offrent le minimum pour obtenir la meilleure part. L'idée d'une solution gagnant-gagnant leur paraît tout à fait biscornue et impraticable. Quant à Antonio Caballero, le chroniqueur de "Semana", il fait remonter à la Conquête, la tendance généralisée des Colombiens à arracher par la force, par les balles, ce qu'ils ne savent pas et ne peuvent pas obtenir par un processus de discussion démocratique ou de négociation civilisée. 27 février 2000 (Suite : Charité business)Retour à la chronique précédente |