Nouvelles du Petit Paradis en Colombie

La vie quotidienne dans le sud des Andes colombiennes

 

Chronique

Une terre de tradition

(première partie)

Dès mon arrivée ici, ce thème m'a fasciné et j'ai tenté de mettre par écrit le produit de mes cogitations. Jusqu'à ce que j'aie pris l'engagement solennel de les publier en ce mois de mai 2000, et qu'en conséquence je ne puisse plus me dérober, j'ai eu énormément de mal à le faire.

Cela vient sans doute de ce que la tradition touche aux fondements mêmes d'une société. Or, nous avons tous une tache aveugle par rapport à notre citoyenneté : nous sommes plus sensibles aux aberrations des autres nations qu'à celles de notre propre peuple. La tache des Colombiens me paraissant spécialement aveugle, j'éprouve, je crois, une certaine réticence à m'exprimer sans détour.

Trêve de délicatesse ou de crainte, voici toujours et encore la litanie de mes étonnements et de ma perplexité, l'expression de mes "fantaisies informes et irrésolues, [..] non pour établir la vérité, mais pour la chercher" (dixit Montaigne dans "Des prières", Livre I, chapitre LVI des "Essais", qui est mon livre de chevet en ce moment).

 

Un pays à remonter le temps

Dans la première chronique que j'ai écrite sur mes expériences gringuesques, j'ai commencé par constater qu'arriver dans cette région du sud de la Colombie m'avait ramené près de cinquante ans en carrière. Dans une chronique plus récente, le saut dans le passé s'est élevé à deux siècles. Je serais tenté de dire - plus pour la beauté du propos que par strict respect de la vérité historique -, que, si l'on veut comprendre quelque chose à cette partie de la Colombie, c'est un bond de près de cinq cents ans qu'il faudrait faire - vers 1538, l'année de la fondation de Ciudad Dormida -, tant il y a de traces de cette culture hispanique dont les trois piliers étaient - sont ? - la royauté, le catholicisme et la hiérarchie sociale, les castes, les classes, appelez ça comme vous voudrez. Les puristes ne manqueront pas de me faire remarquer que le troisième n'est qu'une dimension des deux premiers, mais j'y suis attaché. Car, sans lui, comment tiendrait mon trépied ?

Pour quelqu'un qui a été élevé dans la Genève protestante des années 40-50, dont les valeurs affirmées - sinon toujours pratiquées - étaient l'honnêteté, la sobriété, le refus de l'ostentation, le respect d'autrui et des lois, une forme atténuée d'égalitarisme, le civisme et la recherche du bien commun, arriver en Colombie est une épreuve même après avoir reçu la préparation adéquate que constitue un séjour de près de vingt-cinq ans en France.

Que reste-t-il de cette Genève-là ? Peu de choses probablement, mais qu'importe, c'est cet attirail moral que j'ai traîné toute ma vie, comme l'escargot sa coquille, et c'est à cette aune-là que j'ai mesuré les pays et les sociétés que j'ai traversés.

L'inventaire incongru que je propose plus bas n'a donc rien à voir avec le recensement propret et enjolivé des coutumes et du folklore colombiens tels que les présente la chaîne de télé publique "Señal Colombia". C'est à d'autres formes de tradition que je vais me référer.

Du caractère pompeux des prénoms

Le prénom constitue une des entrées en matière avec une personne, et donc avec une société. J'avais été étonné, quand Lunita m'avait parlé pour la première fois de ses enfants d'apprendre qu'ils puissent s'appeler Fernand, Ernest, Germain, ou Gloire, qui me paraissaient bien démodés, en version française.

Ce n'était que le début d'une surprise sans fin. Comme l'état civil colombien n'a aucune velléité de censure, vous pouvez affubler vos rejetons de tout ce qui vous passe par la tête, que l'ignorance de l'orthographe anglaise enrichit d'innombrables variantes : par exemple, Harvey, qui - pour une raison que j'ignore - est à la mode en ce moment, peut s'écrire Arbey ou Harbey, John s'est colombianisé en Jhon, Jason en Yeison, Byron en Bairon ; un des rares prénoms d'origine française - langue inconnue ici : je n'ai jamais lu une citation dans la presse sans au moins une faute -, Lisette, se transforme en Liceth, le son ze ne faisant pas partie du répertoire phonétique de l'espagnol.

Les membres de générations à peine plus anciennes me ravissent par les innombrables allusions à l'antiquité gréco-latine ou juive et à l'histoire colombienne. Je m'étais déjà amusé au cours de mes vagabondages dans le canton de Vaud du nombre d'Abraham, Isaac ou Jérémie que l'on pouvait trouver dans les villages, protestants bien sûr. Ici, ils s'appellent aussi Mardoqueo, Ezequiel ou Saúl.

Combien de Darío, Plinio, Marco Antonio, Julio César, Augusto, Alcides, Virgilio, Belisario, Aurelio, Euclides, Diógenes, Diomedes, Nicomedes, Leonidas, Milciades, qui ignorent tout de leurs célèbres homonymes ?

Les présidents colombiens contemporains ont donné un lustre nouveau à certains de ces antiques prénoms : Julio César Turbay, Belisario Betancur, Virgilio Barco, et encore César Gaviria. Ceux des plus anciens ont été longtemps une source d'inspiration pour le choix de parents rêvant à d'insignes destins pour leurs fils : Simon Bolívar (nom devenu prénom, libérateur, général et président), Antonio (Nariño, précurseur de la patrie, général et président), Francisco de Paula (Santander, général et président), José Ignacio (de Márquez, président), José Hilario (López, président), José María Obando (nom devenu prénom, général, président), Rafael (Nuñez, président et Reyes, général et président), Marco Fidel (Súarez, président), Guillermo León (Valencia, président), Mariano (Ospina, président), Alfonso (13 rois d'Espagne, López Pumarejo et López Michelsen, présidents). Ou encore Camilo (Torres, héros de la liberté).

Les filles ont moins de chance : les femmes des présidents sont longtemps restées des figurantes, dans l'ombre de leurs illustres époux. Une des premières à sortir de l'anonymat a été Ana Milena (Gaviria), ce qui a entraîné la floraison de ce second prénom. Il y a aussi d'innombrables Leidy, Leydi Daiana, la réputation de la femme de l'héritier du trône d'Angleterre ayant franchi l'océan. La plupart des parents ne connaissant pas les titres nobiliaires britanniques, ils ont inclus Lady dans la liste des prénoms à la mode. Reste à voir si sa fin lamentable ne va pas décourager les mères colombiennes de baptiser leur fille ainsi. Dans le même ton : une mère n'a pas hésité à appeler sa fille Mayerlin (sic), ce qui tendrait à démontrer que le fantôme de Maria Vetsera est arrivé - par quels détours ? - jusque dans les faubourgs de Ciudad Dormida.

Il y a enfin des prénoms appartenant à des époques que je pensais révolues, dont certains pourraient évidemment figurer dans les catégories déjà énoncées : Artemio, Arturo, Adolfo, Aïda, Alirio, Anselmo, Arcesio, Aristóbulo, Bayardo, Clelio, Efraín, Eliseo, Eliécer, Emigdio, Heriberto, Libardo, Oswaldo, Peregrina, Serafín, Victoria, etc. Beaucoup sortent de la liste des saints de l'Église catholique, certains parents paresseux ou dévots s'étant contentés pendant longtemps d'utiliser le feuillet du calendrier, le jour de la naissance de leur enfant, pour choisir le prénom du dernier né. On peut les excuser, les familles comptant souvent une douzaine de descendants, d'où le succès de Segundo (deuxième), qui demande encore moins d'efforts. Nul doute qu'il va avoir de nombreux Mariano, dans la perpective de l'accession du curé d'Angostura au rang envié de premier saint colombien. Au début, tant de pompe ou de désuétude me faisait rire, surtout quand il s'agit d'humbles paysans, comme on dit ici, et j'avais du mal à mémoriser ces prénoms étranges, que la langue espagnole rend encore plus sonores. Aujourd'hui, plus rien ne m'étonne.

A l'occasion de ce tour d'horizon, il m'est revenu un petit fait : après avoir choisi les prénoms de ma fille, Anne-Catherine, je m'étais dit que c'était deux prénoms de reine. Les pères sont partout pareils.

Doctor, Don y Maestro

J'ai déjà évoqué (voir Les choses qui fâchent... et Du rêve à la réalité...) l'inutilité d'appeler votre menuisier "Doctor", "Maestro" suffit. Il me reste à dire quand cela peut être indiqué, dans ce pays si épris de formalisme.

Lors d'un stage de formation en Autriche, j'avais découvert avec stupéfaction l'usage du "Herr Doktor" : Herr Doktor Ingenieur, Frau Doktor Abteilungschefin. Pour allonger encore un peu la sauce, on pouvait ajouter le nom, ce qui donne : Herr Doktor Oberbuergermeister Sauerkraut, et offre beaucoup d'occasions de trébucher au voyageur étranger avant d'arriver à formuler la raison pour laquelle vous souhaitez rencontrer un personnage aussi important. Jusqu'alors, pour moi, un docteur ne pouvait être autre chose qu'un médecin, sans nécessité d'ajouter "Monsieur". Comme j'étais encore à cette époque un adolescent attardé, je m'étais juré de ne jamais tomber dans ce travers servile, quoique cela puisse me coûter.

Le lien avec la Colombie n'est pas si tordu qu'il ne paraît : les rois d'Espagne ont été des Habsbourg jusqu'au début du 18e siècle et leur régime altier, tatillon, bureaucratique et insensible aux aspirations populaires a laissé des traces jusque dans ces régions perdues. Je ne suis plus jamais retourné en Autriche pour y travailler, si bien que je ne sais pas si cette dérisoire coutume existe toujours. Je sais par contre qu'elle doit être scrupuleusement respectée dans ce pays-ci.

Nous avons récemment rencontré la directrice d'un service étatique décentralisé pour lui présenter un projet. Après la réunion, nous avons confirmé par écrit les points qui avaient fait l'objet d'un accord et nous avons soumis ce courrier à l'une de ses collaboratrices. Parmi les corrections recommandées, figurait l'ajout de "Doctora" devant le nom de cette personne. Seuls des gringos pouvaient commettre un si considérable impair.

Je n'ai pas beaucoup changé en quarante trois ans : le mot "Doctor" ne sortira décidément pas de ma bouche, sinon dans une intention sarcastique. Et je n'ai pas renoncé à dissuader mes interlocuteurs d'utiliser ce faux titre pour m'honorer. Je ne revendiquerais même pas celui de "Licenciado" auquel j'aurais pourtant droit. Toutefois, cette pratique est un peu adoucie ici. Il est superflu de rajouter : "Señor" devant "Doctor". Pour créer une sorte de complicité entre le quémandeur et le dignitaire qui reçoit sa requête, on peut utiliser le prénom au lieu du nom : Doctora Josefina ; on peut aussi y ajouter un diminutif : Doctorcito Miguelito.

Qui est dupe, à part les imbéciles et les vaniteux, qui sont peut-être plus nombreux que je ne le suppose ? Il s'agit après tout d'une ancienne tactique qui consiste à vous abaisser pour grandir votre interlocuteur, afin d'obtenir plus facilement ce que vous voulez en tirer, ou, en d'autres termes, adopter un profil bas. Conclusion : si vous avez une affaire à traiter avec un Colombien, ne suivez pas mon exemple, donnez-lui du "Docteur", il y a peu de chance que cela vous nuise.

Je suis moins intransigeant quant à l'usage du "Don", qui est un ancien titre nobiliaire, utilisé autrefois par les blancs pour se différencier des indiens ou des métis. En raison de l'accroissement rapide de la population d'origine européenne, "Don" ou "Doña " a perdu son caractère distinctif et n'est plus utilisé aujourd'hui qu'envers les personnes âgées comme une marque de respect, surtout à la campagne. Quand nous cherchons Rafael, notre intendant, dans le voisinage, nous utilisons l'expression "Don Rafael" afin d'augmenter son importance aux yeux des personnes que nous rencontrons. N'utiliser que son prénom serait un manque de considération de notre part, bien que dans les relations quotidiennes avec lui nous ne nous encombrons plus de cette particule. Je ne proteste donc pas quand on s'adresse à moi en m'appelant Don Mateo et je ne me sens pas autant l'objet d'une manipulation.

Quant au terme "Maestro", à part le cas déjà mentionné des artisans, il est beaucoup employé, non seulement, comme en Europe, pour s'adresser à un compositeur ou à un chef d'orchestre, mais aussi envers toute personne qui, exerçant un métier artistique ou intellectuel, a atteint une certaine réputation dans son milieu, qui peut être un village : historien, poète, écrivain, photographe d'art, peintre, sculpteur, metteur-en-scène, acteur, tous sont des maestros. Petit extrait du journal local pour illustrer mon propos : "Eduardo Alvaro Hurtado, el "Maestro", como con respeto y cariño lo llamaron los centenares de estudiantes que fueron sus alumnos de la Facultad de Derecho, confiesa que es un hombre feliz en su hogar, orgulloso por los triunfos de sus hijos y satisfecho por sus realizaciones profesionales." (E.A.H., le "Maître", comme l'appelaient avec respect et tendresse les centaines d'étudiants qui furent ses élèves à la Faculté de Droit, avoue qu'il est un homme heureux dans son foyer, fier du succès de ses enfants et satisfait de ses réalisations professionnelles).

Comme dans les deux cas qui précèdent, cet usage est le reflet d'une culture où il est essentiel de valoriser la personne avec laquelle vous entrez en contact par l'emploi d'un titre honorifique, sans vous préoccuper de savoir si elle le mérite ou non. Dans tous les cas, votre stature va s'augmenter en rapport avec le titre de votre interlocuteur. Plus il est considérable et plus votre propre importance s'accroît et cela, tout compte fait, est gratifiant pour les deux partenaires. Cela vaut aussi pour l'utilisation de "señor "devant un nom de profession - señor Periodista - ou de fonction - señor Director, señor Consejal, señor Ministro -. En outre, l'expression "si señor" ou "no señora" est employé par les subordonnés ou les employés de maison pour exprimer leur assentiment à ce que leur dit leur supérieur ou patron. Lorsque vous n'êtes pas dans cette situation, cela sert à donner plus d'emphase à l'expression de votre accord ou désaccord.

Une politesse un peu surannée

Une autre facette du même phénomène est le respect des formes et des convenances qui règne dans la classe moyenne et au-dessus, que j'appellerai d'un terme générique la politesse. Après avoir écrit ce qui suit, je suis tombé sur un livre abandonné par un autre visiteur de la récente Foire du Livre de Bogotá dans un rayonnage où il n'avait rien à faire. Il s'agissait du "Manual de Urbanidad y Buenas Maneras de Consulta Indispensable Para Niños, Jóvenes y Adultos" de Carreño. Vous pensez peut-être qu'il s'agit d'une copie offset d'une curiosité du 19e siècle par un Slatkine créole. Il n'en est rien : le copyright est de 1993, 8e édition, s'il vous plaît, datée de mars 2000 de Panamericana Editorial Ltda, un grand éditeur populaire colombien. Intrigué par ce clin d'oeil du destin, je l'ai acheté : 4 US$, ça n'est pas la ruine, malgré la montée en flèche de cette devise en ce moment. J'y reviendrai sans doute dans une prochaine note de lecture, une fois que j'en aurai extrait quelques-unes des perles les plus représentatives de l'urbanité et des bonnes manières dans ce pays. D'ores et déjà, j'ai mieux compris les réactions effarouchées de certaines personnes à l'égard d'un individu aussi vulgaire et mal dégrossi que votre serviteur.

En effet, après avoir copié le style de vie du milieu petit bourgeois dont je suis issu pendant une douzaine d'années, j'ai balancé par-dessus bord tout ce qui ressemblait aux raffinements de la vie urbaine et j'ai passé 6 ans sans eau (de la ville), sans électricité, sans téléphone : "l'âge de la pierre" disait une publicité du Monde, que j'avais soigneusement découpée (car mon seul luxe à cette époque, à part l'air pur et le silence du plateau de Labeaume, était de lire Le Monde).

Progressivement revenu à la vie civilisée pour des raisons surtout économiques - l'obligation de perdre ma vie à la gagner -, je n'ai plus réinvesti dans des commodités telles que les meubles anciens, les tapis d'Orient, les tableaux, les bibelots, l'argenterie, la vaisselle, les nappes brodées...

La bourgeoisie étant ce qu'elle est, je n'aurais pas dû être surpris de voir que les Colombiens, dès qu'ils accèdent à une certaine aisance, singent leurs congénères américains ou européens, comme ils l'ont toujours fait d'ailleurs. Je m'étonne que l'on puisse dépenser autant d'énergie et d'argent dans la poursuite des formes extérieures de la respectabilité, en quoi je fais preuve, je le sais, d'une indécrottable naïveté. Et je ne peux m'empêcher de sourire intérieurement quand les gens me montrent avec fierté les horreurs qu'ils ont achetées à prix d'or chez un brocanteur parisien.

Mon rêve à moi serait de trouver des "infieles " en creusant les fondations de la nouvelle aile de notre maison, dont la construction va nous occuper ces deux prochains mois, pas au point, je l'espère, de négliger l'écriture des Nouvelles du Petit Paradis. "Infidèles" (au sens de païens), c'est ainsi que les gens de Santa Rosa appellent les vestiges qu'ont laissés leurs ancêtres dans des tombes profondes de plusieurs mètres. On y trouve parfois de très belles poteries, peintes de motifs géométriques et cela m'impressionne beaucoup plus que les lampes à pétrole du 19e ou les vases de Lalique.

Un autre trait de la bourgeoisie colombienne est la délicatesse de ses manières. Quoiqu'ayant pratiqué le baise-main comme adolescent (pour m'élever au-dessus de la foule), je me suis habitué au caractère direct et plutôt sans gêne des relations dans le milieu professionnel où j'ai vécu ces vingt dernières années. J'avais même fini par éliminer de mon répertoire le trop mécanique : comment allez-vous ? J'ai donc été décontenancé par la complication des rites de rencontre en Colombie. C'est une véritable rafale de questions qui vous assaille : "Que tal? Como estás? Como te va? Que hubo? Que de nuevo? Que más?" Bien entendu, comme en France, votre interlocuteur n'attend pas vraiment de réponse de votre part, mais, déséquilibré par cet excès d'intérêt, j'ai mis du temps à m'en rendre compte et je ne suis pas assez spontané pour en faire autant.

Je n'arrive pas non plus à manifester verbalement avec toute la chaleur nécessaire la satisfaction que me procure la rencontre d'une personne avant de savoir si elle me plaît ou non et à enfiler les phrases toutes faites comme des perles : "Que gusto conocerle, es un gran placer para nosotros de tenerlo aqui, nos honra inmensamente su presencia en nuestra humilde casa, que alegria! que felicidad!" (quel plaisir de faire votre connaissance, c'est un grand honneur pour nous de vous avoir ici, votre présence dans notre humble demeure nous honore immensément, quel joie ! quel bonheur !).

Ensuite, alors qu'à Lyon les trois baisers était de mise, même avec une femme rencontrée pour la première fois, ici, je suis toujours dans le doute de savoir à partir de quel degré de connaissance le baiser est adéquat et j'ai peur d'être importun. Et comme l'habitude locale est de s'en tenir à un seul baiser, je me sens frustré parce que ça s'arrête tout de suite, si bien que je me limite à une banale poignée de main, qui doit être ressentie comme un manque de tempérament de gringo.

Le plus difficile pour moi a été l'apprentissage de l'"abrazo " (l'accolade) avec les hommes, accompagné de grandes claques dans le dos. Comme pour le baiser, je ne sais pas trop à quel moment il devient indiqué, et j'ai de la peine à régler une distance correcte. Pas trop près pour ne pas tomber dans une confusion équivoque (qui m'a amené un jour de distraction à embrasser la joue mal rasée de Rodolfo, notre voisin), pas trop loin, car cela ne ressemblerait plus à un abrazo. Je me suis rendu compte que je n'étais pas le seul à rencontrer ces problèmes d'ajustement. Les journaux ont publié récemment une photo de l'accolade entre Tirofijo, le plus vieux guérillero du monde et Juan Camilo Restrepo, le Ministre de l'Économie dans laquelle ils avaient plutôt l'air de faire un tour de valse que de se saluer avec toute la cordialité qui convient entre machos.

Une autre manifestation de l'exquise politesse colombienne que j'ai de la peine à assimiler et encore moins à maîtriser est la pratique des compliments. Tout ce que vous présentez à l'attention de vos interlocuteurs est accueilli avec un flot de paroles élogieuses : "que proyecto tan lindo! Que casa tan divina! Ustedes son personas tan buenas !" (Que ce projet est bien fait ! Que cette maison est divine ! Vous êtes des personnes si bonnes !) Ce type de réaction se répète avec tellement de régularité que j'en suis venu à éprouver de sérieux doutes sur leur authenticité et j'attends que des actes concrets viennent confirmer ces "paroles verbales", qui, il faut le dire, le restent le plus souvent. L'enthousiasme presque passionné de la première rencontre tourne en eau de boudin et les éventuels engagements (aide, invitation, promesse de documentation) ne se concrétisent jamais.

A propos des formes de la politesse, mon expérience la plus déroutante est survenue à l'occasion d'une conversation téléphonique avec mon fournisseur d'accès à Internet, comme je n'arrivais pas à me connecter à ma boîte aux lettres. Après lui avoir indiqué mes coordonnées, la secrétaire m'a demandé : "Su merced podría decirme su clave ?" (Votre grâce pourrait-elle me dire son code secret ?) J'ai eu un moment d'intense doute - cette personne me confondrait-elle avec un lord anglais ? - puis je me suis souvenu que c'est une expression encore couramment utilisée dans le département de Boyacá, dont elle était probablement originaire.

L'heure colombienne

Il est évident qu'être à l'heure - au sens helvétique, à la minute dite, neuf heures trente et pas trente et une - ne fait pas partie du code de bienséance de ce pays. Dans ce domaine, on peut s'attendre à tout, y compris à ce que la personne qui vous a donné le rendez-vous n'y soit pas ou n'y vienne pas, parce que ce concept est plutôt flou dans l'esprit de la majorité des Colombiens. Disons qu'il n'engendre pas chez eux un sentiment d'obligation très ferme. Le rendez-vous va tenir si rien de plus important ne survient, plus important pas toujours au sens rationnel du terme, qui relèverait d'une décision stratégique ou tactique, mais lié à la fantaisie, la spontanéité, l'ici et maintenant de la personne.

Nous avons aussi fini par comprendre que si on nous donnait rendez-vous à 14 heures, il était inutile de venir avant 14 h 30, mais en définitive plus sûr d'arriver un peu avant 15 heures, sans s'excuser naturellement pour le retard. L'heure de reprise du travail dans les bureaux est en principe à 14 heures, mais la pratique est distincte, soit que le travailleur s'accorde une petite sieste à son domicile avec son conjoint ou quelqu'un d'autre, soit qu'il fasse ses courses ou prolonge une conversation passionnante au resto du coin. Je profite de cette circonstance pour naviguer tranquillement sur Internet entre 12 h 30 et 14 h 30.

En plus, la situation de Ciudad Dormida est un peu spéciale : comme toute décision dépend de quelqu'un qui vient de Bogotá ou y va, et du fait que l'aéroport est souvent fermé à cause des nuages ou parce qu'Avianca a rencontré un problème de nature indéterminée, cela vous donne une importante latitude en ce qui concerne le respect de vos engagements. Par exemple, ayant déjà acquis quelque expérience quant aux horaires locaux, je me suis permis d'arriver avec une heure de retard au seul séminaire auquel j'aie participé, ce qui finalement est revenu à avoir une heure d'avance, puisque nous avons attendu encore une heure que le conférencier prévu vienne de Bogotá. Las, il n'est jamais arrivé et nous avons eu droit à un exposé bouche-trou.

Il en va de même dans la vie privée : l'heure n'est pas l'heure. Si quelqu'un vous dit : "je te rappelle dans une demi-heure, je passerai à cinq heures", la probabilité que cela soit certain est proche de zéro. A Santa Rosa, la marge d'incertitude est encore plus grande, parce que non seulement les gens ne respectent pas l'heure, mais souvent ils ne l'ont même pas. Ils arrivent donc quand ça leur chante avant l'heure, après l'heure, jamais à l'heure, à moins d'un hasard extraordinaire.

Face à une telle anarchie, inutile de se mettre en colère ou d'être déplaisant. En fait, j'ai découvert que si cette licence a des incidences désastreuses sur la productivité, dans la mesure où vous dépendez de quelqu'un pour la réalisation d'une tâche quelconque, la liberté qu'elle offre est extrêmement agréable, puisque la contrainte temps disparaît quasiment de votre vie. Le plus curieux est que, revenu en Europe, je reprends instantanément ma vieille discipline et je peste quand le train a cinq minutes de retard.

Les récompenses d'honneur

Rien ne me parait plus futile que la passion des Français pour un bout de ruban ou une croix de la Légion d'Honneur, les Palmes Académiques, le Mérite Agricole, et j'en passe. Je trouve plus admirable la sagesse helvétique en cette matière : la Suisse est sans doute le seul pays au monde à ne pas accorder cette sucette à ses citoyens et à interdire (mollement il est vrai) aux représentants de ses diverses autorités d'accepter des décorations étrangères.

Qu'on m'autorise encore une fois à me référer à Montaigne. Vous l'aurez compris, ce n'est pas par snobisme ou pour faire étalage de ma culture. C'est d'abord parce qu'en lisant le chapitre VII du Livre II auquel j'ai emprunté le titre de ce paragraphe, Montaigne m'a fait changer partiellement d'avis sur une de mes répugnances invétérées. Et ensuite, parce que l'écriture des "Essais" est presque contemporaine de la Conquête, à laquelle il consacre du reste un long passage, riche d'intérêt, montrant entre autres choses, qu'il était conscient de la tragédie qui s'était jouée alors : "Jamais l'ambition, jamais les inimitiés publiques ne poussèrent les hommes les uns contre les autres à si horribles hostilités et calamités si misérables" (Livre III, chap. VI Des coches :"Notre monde vient d'en trouver un autre...").

Sa pensée, pour subtile et complexe qu'elle soit, est encore prise dans une gangue de respect vis-à-vis des penseurs et des auteurs antiques, ainsi que de l'institution catholique, comme il s'en explique d'ailleurs. Peut-être s'agit-il d'une prudence de sa part pour diminuer les risques qu'il encourrait à exposer publiquement ses opinions, mais peut-être reflète-t-il aussi la révérence de son époque par rapport à toute forme établie d'autorité. Tout cela me rappelle étrangement le contexte dans lequel je vis aujourd'hui et me permet de mieux le comprendre.

Que dit Montaigne à propos des récompenses d'honneur ? Deux choses en résumé : la première, qui m'a ouvert une nouvelle perspective sur ce sujet, est qu'accorder une récompense de ce genre coûte beaucoup moins cher au prince que de distribuer des terres ou d'autres avantages en espèce ou en nature ; la deuxième, aussi sagace, est que tout abus dans la distribution des honneurs conduit à les vider de leur substance. Du fait que l'objectif visé est de faire ressortir au moindre coût les méritants afin de leur accorder un statut privilégié et se les attacher ainsi plus fortement, il est évident qu'en multipliant leur nombre, on affaiblit la reconnaissance du mérite et la portée du privilège.

A voir les charretées de décorations accordées à tous les étages du pouvoir en France, on pourrait conseiller à ces diverses instances de relire attentivement ce grand penseur. Par contre, il serait injuste de reprocher à leurs homologues colombiens d'ignorer son existence, connue d'une poignée d'universitaires : je ne pense pas qu'il soit au programme du baccalauréat.

Ce long préambule pour en arriver à un constat : si les Français ont une passion pour les récompenses d'honneur, comment faudrait-il appeler la soif inextinguible des mêmes qui semble affecter une proportion notable des membres de la société colombienne ?

Désirant obtenir des informations plus précises sur les avantages offerts par l'organisme chargé de repartir des aides en faveur de segments défavorisés de la population, nous avons rendu visite il y a quelque temps à sa représentante départementale. Son bureau est logé dans un des rares palais de Ciudad Dormida. Il s'ouvre sur une galerie qui entoure un patio intérieur. Quand je dis ouvrir, il faut prendre le terme à la lettre : la porte à deux battants du bureau reste ouverte toute la journée, quand bien même la température extérieure ne dépasse pas 14 ou 15 degrés un jour sans soleil. De quoi, en ce qui me concerne, renoncer à jamais à toute charge, si importante qu'elle soit, qui m'obligerait à passer les cinq ou six heures quotidiennes constituant l'horaire de travail normal d'un haut fonctionnaire, dans un bureau ouvert ainsi à tous les vents. Dans une visite ultérieure, je découvrirai que le bâtiment historique du Gouvernement départemental présente la même disposition. Ces perspectives d'emploi étant purement imaginaires, je ne me verrais pas non plus exposé au ridicule de devoir passer une ruana en laine vierge par-dessus les deux pulls qui me permettraient de résister à une telle froidure.

Derrière le bureau de cette personne sont suspendus une vingtaine de cadres divers dont le contenu m'intrigue énormément. Et comme la plupart sont de taille réduite, je suis incapable de les déchiffrer. Conscient de la nécessité de conserver une certaine discrétion et de suivre la conversation, je n'arriverai pas à distinguer autre chose qu'un diplôme universitaire. D'autres circonstances plus favorables s'étant offertes par la suite, je finirai par inventorier les différentes possibilités qui peuvent se présenter : sous la forme de papier, diplômes post grades, attestations de participation à un séminaire, un atelier, un regroupement régional ou national, ou, suprême distinction, à l'étranger ; sous forme plus solide, plaques de bois ou de métal gravés qui constituent la preuve tangible que vous avez été l'objet d'une cérémonie de "homenaje" (hommage) ou "reconocimiento" (félicitations). Si vos mérites sont vraiment importants, vous aurez reçu des statues ou des assemblages de métal de 20 à 60 cm de haut, pouvant ressembler à un catafalque étiré ou à un monument romain stylisé que vous alignerez sur une étagère ou, le cas échéant, si vous êtes vraiment une personnalité hors pair dans une ou plusieurs vitrines.

Inutile de dire que ce phénomène m'a paru totalement incongru jusqu'au jour récent où Lunita et moi avons reçu au cours d'une modeste cérémonie d'homenaje une plaque en bois gravé évoquant notre importante contribution à la cause de l'éducation dans la ville de Ciudad Dormida. (Le pourquoi fera l'objet d'une autre chronique.) Malheureusement, notre appartement est trop petit et il n'y a plus de paroi libre pour exposer quoi que ce soit. Une autre raison de ne pas exposer la plaque est qu'elle contient une faute dans l'orthographe de mon nom, un v à la place du b, qui le rend méconnaissable à mes yeux, bien qu'il se prononce de manière identique en espagnol. Il nous faudra le rapporter au magasin spécialisé dans ces articles, un jour où nous n'aurons rien de mieux à faire...

La remise d'une plaque, d'une statue ou d'un bibelot, d'une décoration - il y en a d'innombrables - donne généralement lieu à une manifestation publique avec discours du récipiendaire et du ou des représentants de l'institution qui l'honore, et à laquelle il peut appartenir ou non. Une bonne partie du temps des cadres de l'administration locale ou régionale, des services publics et d'autres organisations est consacré à passer d'un homenaje à l'autre. Les raisons de l'organiser sont diverses, l'anniversaire de l'arrivée de l'impétrant dans l'organisation qu'il dirige, ou de la fondation de cette dernière, étant les plus fréquentes, mais tout est bon pour créer l'occasion puisque, évidemment, c'est aussi celle de mettre l'organisateur en évidence et de bénéficier des retombées de l'événement. En outre, comme presque tous les jours de l'année sont dédiés à une profession ou à un état - jour de l'Enfant, du Journaliste, de l'Educateur, de la Femme, de l'Environnement, de la Secrétaire, de l'Amour et de l'Amitié (à ne pas confondre avec le jour des Amoureux) -, il faut être de mauvaise foi pour de ne pas trouver le prétexte à une petite fête.

Une fois que le mécanisme se met en marche, il est difficile de l'arrêter : par exemple, admettons que vous receviez le prix "Príncipe de Asturias" en Espagne. L'Ambassade de Colombie à Madrid vous mijote à la hâte un cocktail. Cela laisse du temps à la Présidence de la République pour faire les choses de manière plus convenable lorsque vous arriverez à Bogotá, rien moins que la remise de la croix de Boyacá. Le Maire de Ciudad Dormida suivra bien sûr avec l'Ordre du Mérite au grade de Commandeur, si vous ne l'avez pas déjà reçu, et le Gouverneur itou avec la Médaille du Mérite départemental, puis viendront l'Académie d'Histoire, l'une ou plusieurs des cinq universités avec un titre de docteur honoris causa, la Chambre de Commerce, le club des Kiwanis, etc.

Je soupçonne sans pouvoir l'affirmer avec une totale certitude, que vous pouvez jouer un rôle actif, ainsi que le font les bénéficiaires de décorations françaises, pour susciter l'organisation d'un "reconocimiento", spontané et enthousiaste. Il me paraît évident que c'est le cas du premier et unique quotidien de Ciudad Dormida qui fêtait récemment ses dix-sept ans d'existence et qui réunissait à cette occasion tout le gratin dormidasien, enfin celui qui se reconnaît dans ce canard d'orientation libérale par conviction, mais pluraliste par nécessité. "C'est un instant sublime dans ma vie", a dit le directeur fondateur. Ce n'était jamais que la dix-septième fois qu'il éprouvait un tel sentiment. Comme l'a si bien formulé le Gouverneur : "Et pour terminer, je voudrai exprimer le désir fervent de continuer à lire aujourd'hui et pour toujours les pages du Journal du Sud, messages d'optimisme, de foi et d'espoir en des lendemains meilleurs pour le département et la Colombie". Cela promet encore beaucoup de sublimité dans la vie de notre directeur, qui, entraîné par l'atmosphère chaleureuse de la réunion, a garanti pour cent ans encore la présence de son journal dans le département.

Certains personnages célèbres finissent par se consacrer presque exclusivement à participer à ce genre de cérémonie. Par exemple, le général Rosso José Serrano, le chef de la Police Nationale, qui vient presque toujours en tête des sondages de popularité depuis deux ou trois ans, en est l'objet non seulement en Colombie, mais à Washington et dans quelques autres grandes villes des États-Unis. Pour ne pas donner l'impression de glisser dans les mondanités, il prononce aussi une conférence à l'université locale. Une certaine unanimité existe dans ces deux pays pour affirmer que c'est le meilleur flic du monde et pour le lui faire savoir à tout bout de champ. C'est sans doute ce qui lui a donné l'idée d'écrire un livre sur sa lutte contre les grands cartels colombiens de la drogue de Medellin et de Cali, laquelle est à l'origine de sa position exceptionnelle.

Comme un bonheur ne vient jamais seul, ce livre a été pendant quelques mois en tête des ventes en Colombie ("Jaque mate" Norma Bogotá 1999). Attention, cela ne signifie nullement que nous ayons la meilleure police du monde, très loin s'en faut. Pourtant, je ne voudrais pas non plus que vous pensiez que j'ai une dent contre ce cher général. Vous aurez tout compris par contre si vous tirez la conclusion qu'il n'y a aucun rapport entre l'individu objet d'un homenaje et l'efficacité de son action, laquelle ne préoccupe personne ici. L'important, c'est la rose : le climat de communion et de chaleur humaine qui se crée autour de la personne honorée et qui permet à tous les présents de refaire le monde, de rêver ensemble un moment et de se sentir meilleurs.

Eloquence, où es-tu passée ?

L'ingrédient principal de l'homenage, c'est évidemment le discours. Je dois dire que j'ai été assez déçu sur ce plan, car si les discours sont nombreux et copieux, ils sont presque toujours ennuyeux selon deux modalités principales : la lecture d'un texte, de manière appliquée et terne, lorsqu'il s'agit de personnalités de la société civile, l'improvisation brillante et vide si ce sont des politiciens. L'art oratoire en Colombie est en voie de disparition.

La seule fois que j'ai entrevu ce qu'il pouvait être, c'est à la distribution des diplômes de baccalauréat du Colegio de San Francisco Javier (lycée jésuite pour les ignorants - dont j'étais ! -, un des meilleurs de Ciudad Dormida). Pour augmenter l'ampleur et la portée de la cérémonie, on distribue les diplômes à la jeune génération, puis on offre une piqûre de rappel à celle des pères (ceux qui ont obtenu leur diplôme il y a 25 ans) et des grands-pères (ceux qui ont obtenus leur diplôme il y a cinquante ans). L'idée est jolie, d'autant plus qu'il peut arriver que père et fils puissent être présents à la même cérémonie (une demi-douzaine), mais aussi grand-père, père, et petit-fils. Il n'y avait qu'une seule famille dans cette situation et tout le monde a senti la solennité du moment dans la voix du recteur, cassée par l'émotion, quand il a annoncé le trio. Et puis, le grand-père a prononcé un bref discours à l'antique, probablement appris par cœur : la voix puissante, le geste affirmé, le ton emphatique. Je ne me souviens plus du contenu en détail. J'étais partagé entre les larmes et le rire à voir ce vieillard de plus de quatre-vingt ans bander ses forces pour cette ultime prestation, touchante et ridicule à la fois.

Peut-être étais-je aussi un peu irrité : en Colombie, la tradition - toujours elle - veut que la cérémonie de distribution de diplômes soit accompagnée par la marche d'Aïda, celle des trompettes. Au lieu de passer un disque de cette musique magnifique, que la répétition n'arrive pas en ce qui me concerne à vider de sa magie, le collège, qui ne fait rien comme les autres, avait rassemblé un petit orchestre d'élèves. Jamais de ma vie, je n'ai entendu quelque chose d'aussi dissonant et maladroit, même dans les auditions auxquelles j'ai participé dans ma jeunesse. J'en avais honte pour les organisateurs de la manifestation et au bout de deux heures de ce martyr, je n'avais qu'une envie, sortir.

Pour revenir à l'art oratoire, à plusieurs occasions, j'ai entendu des enregistrements grésillants des discours de Gaitán, qui m'ont fait pensé à ceux de Mussolini, duquel ses adversaires l'ont souvent rapproché, pour lui nuire. Sans doute les maîtres, colombiens ou italiens, de Gaitán ont-ils une source commune : la romanité. Alors fasciste ou non ? Pour répondre à cette question, il aurait fallu qu'on le laisse gouverner. J'ai aussi passé quelques soirées à regarder la retransmission télévisée des débats du Sénat et de la Chambre des Représentants, et tout récemment un morceau d'anthologie : le discours d'un des deux vice-présidents de cette dernière instance se refusant à démissionner après la découverte d'un nouveau scandale de contrats fictifs et finissant par éclater en sanglots devant la caméra. Plus proche de Guignol que de Cicéron.

Disparue la pensée bien charpentée, évanoui le fil rigoureux et logique de l'argumentation, oubliés l'équilibre et le balancement de la phrase, la montée en force progressive de la voix au service de la puissance de conviction et terminant dans une envolée irrésistible. On sent bien que ces politiciens ne prennent plus le temps, comme de Gaulle, d'écrire leurs discours et de les apprendre par cœur. Ce qui reste de l'éloquence d'autrefois, c'est la voix forte dont le volume est tel que certains pourraient se passer de micros, c'est l'abondance de gestes, c'est une certaine exagération méridionale dans l'expression des sentiments - colère, indignation, émotion patriotique -, fréquemment stéréotypée et artificielle, comme chez les mauvais acteurs.

Les membres du Congrès sont trop souvent affligés d'une sorte de diarrhée verbale et ne craignent pas de répéter dix fois la même chose avec quelques variantes, ni de perdre le fil d'une argumentation en général confuse et spécieuse. Ils ne sont jamais sanctionnés dans le dépassement du temps de parole par un président de séance laxiste et incompétent. Ils n'ont sûrement pas lu La Rochefoucauld : "La vraie éloquence consiste à dire tout ce qui doit être dit, et rien de plus", mais peut-être Molière : "c'est un beau parleur qui a l'art de ne rien vous dire dans une longue harangue" (traduit de l'anglais, merci Bookshelf !) A l'image des footballeurs colombiens, l'immense majorité des politiciens sont devenus des professionnels aux automatismes bien huilés, mais sans étincelles de génie, ni authenticité.

L'usage de l'hyperbole n'est pas limité au milieu politique, il est aussi largement répandu dans les médias parlés ou écrits. Un petit exemple : à propos de Martinón, dont j'ai traduit plusieurs poèmes pour la note de lecture d'avril, la revue Semana écrivait : "Un génie ressuscite". Malgré l'encouragement implicite que cela représente pour chacun de nous à se considérer comme tel, il est évident que le rédacteur de Semana se trompe. Traquer l'exagération ou le demi-mensonge en Colombie est une tâche surhumaine et inutile : il suffit de diviser par un facteur allant de 2 à 5 tout chiffre ou déclaration qui parvient à votre connaissance pour vous rapprocher, à tâtons évidemment, de la vérité.

Patriotisme et chauvinisme

Tous les jours, à midi et à 18 heures, la télé publique arrête sa programmation toutes affaires cessantes et fait jouer l'hymne colombien interprété par des représentants de toutes les couches de la population : enfants, familles, vieillards, indiens, blancs, noirs, paysans, citadins, pauvres, riches, aucun ne manque à l'appel et tous ont la main sur le cœur en hommage à la patrie. Il en va de même au début et à la fin des émissions de la journée. Ce court métrage est bien fait, percutant, mais évidemment la répétition le vide peu à peu de sa charge émotionnelle. Sur la chaîne RCN, le style est plus chic et moins soucieux d'unanimité populaire : une trentaine de reines de beauté arpentent les murailles de Cartagena en portant les bannières des départements, qui flottent dans le vent marin.

Toutes les interventions du président à la télé étant précédées de l'hymne national, cela vous permet de vous esquiver à temps si vous n'avez pas envie de vous taper un quart d'heure d'ennui, mais si vous avez décidé de rester dans votre fauteuil, impossible d'y échapper, sauf à avoir accès aux chaînes étrangères, qui ne sont pas tenues, elles, de retransmettre les messages présidentiels.

Malgré tout, la musique de l'hymne colombien me plaît beaucoup : elle est rapide, entraînante, facile à mémoriser. Selon une habitude invétérée, je l'accompagne en sifflant. Elle a été composée par un Italien, Oreste Sindici, qui a dû être, j'imagine, un élève de Verdi. Elle est très différente de "La prière patriotique" (Seigneur, accorde ton secours au beau pays que mon cœur aime), que j'ai apprise et chantée étant enfant et dont l'audition me fait mouiller les yeux. La Suisse, sur ce plan, est un curieux pays : pendant longtemps, l'hymne national a eu la même mélodie que le God Save the Queen. N'ayant pu convaincre l'inamovible reine d'en changer, les autorités helvétiques ont fini par céder et ont introduit un autre air et d'autres paroles. Si bien que je ne sais plus quel est l'hymne national suisse du moment. Quant aux paroles de l'hymne national colombien, j'ai déjà exprimé quelque part mon désaccord : combats guerriers, sang, agonie, mort, héroïsme, cela ressemble à la Chanson de Roland et il n'y a pas grand-chose à sauver à mes yeux d'étranger. "El bien germina ya" (le bien germe déjà) dit la dernière phrase du refrain, mais cet espoir vieux de cent treize ans semble tarder à se réaliser.

Ma position par rapport au sentiment patriotique est ambiguë, sans doute à cause de mes multiples allégeances nationales. D'une part, la vague de justification culpabilisée qui a balayé ma première patrie, à la suite de l'affaire des biens juifs, m'a écoeuré, mais moins que les dénégations obstinées de Mitterrand à propos de la responsabilité du régime de Vichy dans les persécutions contre les Juifs : il y a dans l'histoire de toute nation de nombreux épisodes peu glorieux, et ces deux exemples sont particulièrement honteux. Que faire, sinon reconnaître ces erreurs historiques et tenter d'éviter de les reproduire dans l'avenir ? D'autre part, quand je vivais en Suisse, j'ai toujours mal supporté l'incroyable suffisance de ses habitants, de ses autorités, de ses industriels ou de ses banquiers, qu'un humoriste local depuis longtemps disparu avait gentiment fustigé: "Y en a point comme nous !"

J'ai ressenti ici ces deux sentiments contradictoires, ayant retrouvé chez les Colombiens ce mélange curieux d'abjection et de prétention, pour des raisons bien différentes.

En commençant par le positif, il faut dire que l'immense majorité des Colombiens sont très patriotes, et ils ont du mérite face à une mère patrie aussi ingrate qu'exigeante. Mais, comme en Suisse, leur patriotisme a de profondes racines locales et régionales. De la même manière qu'un Helvète se définit avant tout comme Bâlois, Appenzellois ou Valaisan, un Colombien s'identifie d'abord en tant que citoyen d'Antioquia (Medellin), de Valle del Cauca (Cali) ou de Santander (Bucaramanga). Cette comparaison n'est pas aussi forcée qu'il n'y paraît, car le pays a vécu une longue période fédéraliste dans la deuxième moitié du 19 siècle. Le débat entre le centralisme autoritaire, instauré à partir de la Constitution de 1886 pendant plus d'un siècle et la décentralisation régionale et démocratique n'a jamais été fermé. La preuve : un groupe de personnalités paisas (Antioquia) a proposé récemment un projet de Constitution fédéraliste pour la Colombie.

William Ospina dit du peuple colombien "qu'il a été éduqué pendant des siècles dans l'art triste de se haïr et de se déprécier" (El saqueo de una ilusión, p. 9). C'est une formule, mais je la trouve très juste. Cela vient d'abord de la prééminence dans l'inconscient collectif du dolorisme chrétien et de l'auto flagellation, imposés par une Église catholique qui a envahi tout le champ social, ensuite de l'habitude de toujours regarder vers l'extérieur (l'Espagne d'abord et pendant longtemps, puis l'Europe et aujourd'hui, les États-Unis) pour fixer les critères de sa réussite dans de nombreux domaines, et enfin le mépris ou le désintérêt des élites et des cercles dirigeants pour toutes les manifestations de l'invention et de la créativité populaires.

La réaction internationale au rôle de premier plan que le pays a joué et joue toujours dans la production et la distribution de stupéfiants n'a bien sûr rien arrangé. C'est le prix à payer pour l'étrange complaisance que les autorités et les citoyens ont montré et de manière durable vis-à-vis de ce phénomène. Les uns et les autres ont largement profité de la prospérité que le narcotrafic a induit dans tous les milieux. Et, une fois encore, la réponse n'est pas venue de l'intérieur, mais elle a été imposée par les États-Unis, de manière irrésistible à l'occasion du quadriennat de Samper, l'avant-dernier président, élu par l'argent de la drogue.

Si les milieux gouvernementaux semblent imperméables à la notion que leur responsabilité pourrait être engagée dans la narcotisation de la société, en justifiant celle-ci par la théorie commode de la demande (la Colombie produit et exporte de la cocaïne parce qu'il y a une demande mondiale pour ce produit) et le nombre de policiers et de militaires tombés dans la lutte contre la mafia et contre la guérilla qui assure sa protection, les citoyens colombiens quand à eux paient un lourd tribut psychologique : l'expérience douloureuse d'être désignés collectivement comme membres d'une nation criminelle et encore plus d'être victimisés individuellement quand ils se rendent à l'étranger.

Cela fait que le patriotisme des Colombiens s'exprime positivement surtout par l'attachement à la petite patrie qu'est la région ou le département, à travers des valeurs partagées telles que l'histoire, la tradition, les coutumes, les qualités sociales et humaines supposées de la population locale. Vis-à-vis de la nation colombienne, il s'agit plutôt d'un patriotisme défensif, procédant d'une réaction de solidarité face à ce qui est ressenti comme une attaque de l'étranger. Je pense qu'il en va des pays comme des individus : lorsque l'estime de soi descend au-dessous d'un certain seuil, l'alternative est de survaloriser agressivement les quelques éléments de réaffirmation qui tombent sous la main ou de sombrer dans la dépression.

C'est alors que surgit le chauvinisme qui me paraît avoir deux causes distinctes :

  • lorsqu'un pays perd sa situation dominante comme c'est le cas de la France après 1870, de la Grande-Bretagne après la première guerre mondiale ou quand les facteurs qui lui permettaient de trouver une reconnaissance internationale s'affaiblissent comme dans le cas de la Suisse de la fin du 20e siècle
  • lorsqu'un pays est l'objet d'une réprobation internationale pour des raisons variées, comme l'Italie fasciste, l'Irak, la Serbie et bien sûr la Colombie depuis les années 70.

J'utilise indifféremment chauvinisme ou nationalisme, mais je trouve que "chauvin " a une connotation grotesque qui me convient. "Nationaliste " est plus noble, donc plus ambigu et plus dangereux. Je pourrai dire aussi patriotard, franchouillard, colombiard...

Il y a de nombreuses manifestations de cette infirmité. La plus généralisée est une surestimation de l'importance de la Colombie dans le concert des nations. Les représentants gouvernementaux, quelle que soit leur couleur partisane, en ont la bouche pleine, aussi je suppose pour donner l'impression à la population qu'ils font quelque chose pour soulager sa terrible situation. Je ne sais pas ce qui se passera le jour, que j'appelle pourtant de tous mes voeux, où, s'étant débarrassée des fléaux de la drogue, de la guerre civile et de la corruption, la Colombie retrouvera son rang de nation moyenne dans tous les sens du terme. Je crains pour la santé mentale de ses dirigeants, replongés dans l'anonymat, et exposés à la nécessité de se démener vraiment pour convaincre les représentants de la Banque Mondiale, du FMI, de la Communauté Européenne, du Congrès américain d'aider une Colombie devenue inoffensive. Nous n'en sommes pas encore là.

La plus cocasse est l'appel à la rescousse des Colombiens qui ont acquis une célébrité mondiale supposée pour un double usage : à l'étranger, faire contrepoids à la désastreuse publicité que font les arrestations de mules chargées de cocaïne et les innombrables événements négatifs qui se produisent dans le pays et parviennent à la connaissance de l'opinion publique internationale (voir Lettre à Amandine) ; sur le plan intérieur, fournir des modèles valables à opposer à ceux bien trop généralisés de contrebandier, profiteur, trafiquant, escroc, politicien véreux, gestionnaire corrompu. Au premier rang figurent García Marquez et Botero, et aussi deux astres de seconde grandeur comme Patarroyo y Llinas. L'inconvénient est que ces quatre-là sont largement entrés dans le 3e âge ou s'en approchent et ne constituent donc pas une source d'inspiration enthousiasmante pour les jeunes générations.

Dans ce climat de recherche forcenée de l'honneur perdu, les revendications farfelues abondent, qui sont peut-être justes d'un point de vue théorique, mais n'ont aucune incidence sur la situation réelle du pays et ne servent qu'à la masquer : la Colombie serait le réservoir d'eau de l'Amérique, mais la pollution d'une grande partie de ses rivières ou de ses fleuves atteint un degré effrayant ; elle serait le deuxième pays du monde en bio-diversité, mais d'une part, la destruction de la forêt andine et tropicale par une colonisation sauvage érode les terres et menace de désertifier de vastes régions, et d'autre part, le commerce illicite des espèces protégées risque de faire disparaître des centaines d'animaux et de plantes rares ; elle serait la plus ancienne démocratie du continent - ce qui est vrai si le critère choisi est la démocratie formelle - mais elle est en même temps l'un des quelques pays au monde où les droits fondamentaux de la population sont les plus systématiquement violés.

C'est là que la variété et le sport viennent sauver la mise. Le matraquage interne est terrifiant en faveur de vedettes du moment, le message sous-jacent étant : ils sont tellement bons que nous ne pouvons pas être mauvais. Commençons par la joueuse de tennis Zuluaga, 50e au classement ATP, qui semblait vouloir monter irrésistiblement vers les premières places, mais stationne à ce niveau plutôt médiocre, lequel correspond à peu près au classement de la Colombie selon le PIB. Le "pitcher" noir Rentería semble être une valeur plus sûre, mais dans la partie très réduite du monde où le baseball a pignon sur rue. On peut en dire autant du pilote débutant en Formule Cart Montoya, qui avait tout cassé l'an passé en gagnant le championnat. Cette année, le propriétaire de l'écurie ayant eu l'idée saugrenue de changer de moteur et de suspension, notre héros ne gagne plus rien, au grand désespoir d'une demi-douzaine de grandes entreprises colombiennes qui ont misé leur campagne publicitaire sur un canasson.

Mais, c'est aux footballeurs que revient la palme. Comme la paie est mince en cette période de crise, de nombreux joueurs professionnels ont fait leurs malles. On en trouve dans toutes les parties du monde, en Europe et en Amérique Latine surtout, mais encore aux États-Unis et au Japon. Cela nous vaut des comptes-rendus quotidiens, minutieux et délirants dans la presse et les journaux télévisés sur les exploits de ces compatriotes, qui ne s'adaptent pas toujours aux conditions assez dures régnant dans les clubs professionnels étrangers et dont certains rentrent au pays la queue basse. Pour ceux qui brillent un peu, on ne parle pas de l'Inter de Milan ou du Middlesborough, mais de l'équipe de Córdoba ou de Ricard.

Quoi qu'en pensent les journalistes sportifs qui sont presque aussi nombreux ici que les joueurs, être colombien ne constitue pas une recommandation extraordinaire. Depuis la victoire 5 à 0 de la Colombie sur l'Argentine il y a dix ans je crois, le pays vit sur le mythe rédempteur pour l'orgueil national que le football colombien est l'un des tout premiers du globe. A chaque Championnat du monde, aux Jeux Olympiques, on revit le même psychodrame : l'équipe nationale, la Selección - rien avant, rien après, tout le monde connaît - se fait ignominieusement jeter dehors par des équipes ne valant pas tripette. Seule exception, la sélection des moins de 21 ans dont la victoire en 1999 au championnat du monde de Toulon n'a paradoxalement suscité que des réactions polies : "ouais, bravo les gars !" Il est vrai que quelques mois plus tard l'équipe des moins de 23 ans (je m'y perds, je ne savais même pas que ça existait) s'est fait battre 9 à 0 par l'équipe brésilienne. La honte des hontes, un record absolu dans un tournoi international !

Quand la Sélection joue, comme en ce moment, pour la qualification au Championnat du Monde de 2002, la vie du pays est suspendue. Malgré la gravité des problèmes qui assaillent la Colombie - ou à cause d'eux ? -, les émetteurs de radio populaires consacrent infiniment plus de temps d'antenne à commenter les plus petits faits de l'actualité footballistique qu'à informer et former leurs auditeurs sur les facteurs qui influent sur leur vie quotidienne.

Vous avez senti, j'imagine, que je n'aime pas beaucoup le foot, enfin, le foot professionnel, ce monde de mercenaires et de truqueurs, dominé par l'argent, comme la plupart des autres sports d'équipe d'ailleurs : basket, hockey, base-ball. La chanson, par contre, c'est autre chose. Carlos Vives et Shakira sont de véritables ambassadeurs de charme et de talent, même si je ne suis pas sûr que ceux qui les écoutent avec plaisir savent qu'ils sont Colombiens. En fait, cela n'a aucune importance. Pour que la Colombie change vraiment, il ne suffit pas que Montoya devienne le meilleur pilote de la Formule 1 ou que la Selección gagne le Championnat du Monde de Football, même si cela flatte l'orgueil national. Il faudra que tous les Colombiens se remettent en question, sans se soucier de l'image du pays sur le plan international, et se prennent par la main pour construire un pays comme tous les autres, ni meilleur, ni pire, mais où il fasse bon vivre.

Y a-t-il une antidote au chauvinisme qui, loin d'être un signe de la force et de la vitalité d'une nation, est le symptôme d'une maladie dégénérative ? Mon pronostic à long terme serait plutôt positif pour deux raisons. La première est liée au concept de fraternité latino-américaine, qui est actuellement une valeur faible dans la mesure où le chacun pour soi continue à prévaloir dans la pratique de ces nations, mais puissante symboliquement et porteuse d'avenir. La seconde est le fait que l'espagnol s'affirme de plus en plus comme la deuxième langue mondiale et cela va dans le même sens : les revendications creuses n'ont plus de raison d'être quand une nation peut s'appuyer sur une communauté continentale et un outil de communication universel. Quand l'Amérique latine s'éveillera...

Suite au prochain numéro

Plus du même dans quelque temps et merci de votre fidélité.

Mai 2000

(Suite : Une terre de tradition, deuxième partie)

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