Nouvelles du Petit Paradis en Colombie

La vie quotidienne dans le sud des Andes colombiennes

 

Chronique

Une terre de tradition

(deuxième partie)

Après avoir traité les cotés les plus superficiels de la tradition - exception faite du chauvinisme - dans la précédente chronique, je vais aborder, avec la même circonspection, d'autres aspects plus essentiels pour la vie des Colombiens : droit et lois, élites, racisme, contrebande et contrefaçon.

On me pardonnera, je l'espère, de mélanger ainsi les torchons et les serviettes, sachant que mon point de référence est le caractère très ancien de toutes ces institutions.

(Avez-vous lu la première partie ?
Si non, je vous recommande de le faire.)

 

L'AMOUR DU DROIT ET DES LOIS

Peut-être faut-il que je commence par avouer que le droit est une matière qui m'est profondément étrangère - bien que j'ai une femme avocate et une fille juriste -, du fait de sa nature normative. J'ai de la peine à accepter la contradiction profonde qui existe entre d'un coté les prescriptions contenues dans la loi écrite, et de l'autre, la réalité et la complexité du comportement des acteurs sur le terrain. Il suffit de lire les premiers articles du Titre II, chapitre 1 de la Constitution de 1991, "Des droits fondamentaux", pour s'en rendre compte :

  • Art. 11. - "Le droit à la vie est inviolable. La peine de mort n'existe pas."
    La peine de mort existe bel et bien, elle est imposée à des centaines de personnes chaque année, parfois même avec des parodies de jugement, par des autorités illégales - guérillas, paramilitaires, organisations criminelles -, que l'État est incapable de contrôler.
  • Art. 12. - "Personne ne sera soumis à la disparition forcée, à des tortures ou à des traitements ou des peines cruelles, inhumaines ou dégradantes."
    C'est pourtant le sort des milliers de personnes enlevées par ces mêmes autorités illégales.
  • Art. 22. - "La paix est un droit et un devoir dont l'accomplissement est obligatoire."
    Le contraste entre la norme constitutionnelle et la réalité est des plus saisissants : pour des millions de Colombiens, ce droit est bafoué tous les jours.
J'arrête là cette démonstration, qui pourrait être lassante par sa répétitivité.

Un autre aspect qui me dérange et m'inspire une grande méfiance, est le caractère humain, trop humain, des juges et de la justice : "qui es-tu toi qui prétends pouvoir juger tes semblables ?" Et je vois trop souvent derrière l'affirmation des grands principes de la défense, une manière habile et peu déontologique de se remplir les poches en abusant de la confiance de gens simples. Nous en avons eu de nombreux exemples dans la consultation juridique de Lunita. Mais il en va du droit comme de la guerre : il n'y a parfois pas d'autre solution.

Un peuple de légistes et de procéduriers

Tous les Colombiens de bien, comme on dit ici sans trop savoir qui est inclus dans cette catégorie, chacun - moi y compris - pensant qu'il en fait partie, professent un respect sacré pour le Droit et les Lois, ce qui ne les engage pas plus, en fin de compte, que l'invocation, également fréquente, aux dix commandements ou à la morale chrétienne.

Il est rare de lire un document ou d'entendre une déclaration qui ne contienne pas une référence précise à une loi, désignée par son numéro et l'année où elle a été votée par le Congrès. Il n'est souvent même pas nécessaire de dire de quoi il s'agit, tout le monde est au courant, par exemple, que la loi 100 est celle des Assurances Sociales, que la loi 80 règle les modalités de soumission des appels d'offre auprès des administrations publiques. Vous avez du mérite, par contre, si vous savez que la loi 338 du 26 décembre 1996 permet à la Nation de s'associer à la commune de Corintio (Cauca) pour commémorer le 200e anniversaire de la naissance du Général José María Obando.

C'est probablement en raison de cette prééminence du droit que les FARC se sont mises en l'an 2.000 à édicter leurs propres lois, de manière à ce qu'on les prennent enfin au sérieux. Personne ne sait à quoi correspond la loi 001. La loi 002 établit un impôt de 10 % sur tous les habitants dont la fortune s'élève à 1.000.000 US$, montant ramené à 500.000 US$ pour améliorer son assiette. Les personnes concernées sont priées de se mettre en rapport avec le chef du front de leur domicile pour acquitter leur dû, faute de quoi elles seront kidnappées. La loi 003 vient de sortir, elle concerne la lutte contre la corruption, thème très à la mode en ce moment. Cette dernière loi présente une supériorité sur celles de l'État officiel : elle sanctionne autant les corrupteurs que les corrompus. Plus qu'à Macondo, on se croirait au royaume du Père Ubu. Beaucoup de gens importants sont montés sur leurs grands chevaux à cette occasion, qui ne fait pourtant que confirmer quelque chose que l'on sait depuis un certain temps : la souveraineté de l'État colombien ne s'exerce que sur une partie du territoire national que l'on peut estimer à environ la moitié.

Une autre manifestation de respect est l'emploi du titre de Docteur auquel j'ai déjà fait allusion et qui renvoie prioritairement aux détenteurs d'un doctorat en droit. Ceux-ci doivent constituer une proportion significative de la population de diplômés universitaires, si j'en juge par la liste interminable des avocats dans les pages jaunes de l'annuaire téléphonique de Ciudad Dormida. Pour nourrir ces centaines de professionnels, il faut donc des milliers de clients qui vont recourir à leurs services pour plaider leur cause devant les tribunaux ou régler un problème qui relève d'un des nombreux codes juridiques, publiés par les éditions spécialisées Legis, également sous forme de CD (publicité gratuite, mais méritée par la qualité de ces ouvrages que personne ne peut prétendre connaître dans leur totalité. Les docteurs en droit peuplent aussi tout l'éventail des activités administratives et économiques : une entreprise ou une administration qui n'aurait pas son service juridique serait à peine digne de mériter cette désignation.

Une justice luxueuse

S'il fallait une preuve de plus, ce serait la diversité, la somptuosité et la complexité de l'appareil judiciaire et l'importance du budget qui lui est consacré, autant pour la rémunération de ses personnels que la construction et l'entretien des bâtiments qui les abritent. Croyez-moi, les bureaux du Palais de Justice de Ciudad Dormida ne sont pas ouverts à tous les vents comme ceux du Gouvernement départemental.

Pour autant, l'institution continue à fonctionner comme il y a un siècle, ignorant que l'informatique a été inventée dans les années 50, si l'on excepte le service central de répartition des dossiers. Dans leurs bureaux modernes et impeccablement entretenus, les employés passent des heures à recopier d'épaisses liasses à la machine à écrire, qu'ils entassent par la suite dans des rayonnages qui montent jusqu'au plafond. En matière de rapport qualité/prix, la justice colombienne doit être une des plus chères et une des plus inefficaces au monde : dommage qu'il n'existe pas un classement comme dans le cas de la corruption qui puisse étayer la subjectivité de mon appréciation, laquelle pourrait être considérée comme une injure à sa dignité.

Je ne crains cependant rien : l'estimation la plus conservatrice du taux d'impunité des délinquants et criminels tourne autour de 50 %, mais atteint plus probablement les 70 ou 80 %, quand on sait qu'une grande partie des délits mineurs tels que les vols, les agressions, les atteintes à la propriété, le non-paiement des pensions alimentaires ne font pas l'objet d'une dénonciation. Il y a en outre près de 116.000 ordres d'arrestation non exécutés, donc autant de délinquants en puissance qui courent les rues. La durée moyenne des procès doit être proche de dix ans, quand le dossier n'est pas tout simplement perdu, ou le délai d'échéance de la procédure dépassé, ce qui aboutit dans les deux cas à la libération des prévenus. Il y a bien quelques juges ou procureurs poursuivis et destitués pour corruption ou faute professionnelle, mais, dans l'ensemble, la corporation juridique jouit de la même prérogative que ceux qu'elle est chargée de juger. En même temps, les prisons colombiennes sont remplies d'inculpés en préventive qui passent quelques années dans ces écoles du crime, avant qu'un juge peu pressé se décide à les libérer par manque de preuves.

Des lois sans esprit

Enfin, le moindre aspect de la vie collective est réglementé par une pyramide de lois et de règlements, qui va de la Constitution - laquelle ne comporte pas moins de 380 articles et 212 pages dans l'édition Legis "Constitución Política de Colombia", régulièrement mise à jour - aux règlements municipaux en passant par l'activité législative débordante du Congrès. Tout cet ensemble est en principe rigoureusement articulé. Dans la pratique, il n'en est rien. De nombreuses lois sont mal faites, certaines se contredisent ou contiennent un "mico" (singe), un article ou un paragraphe introduit de manière subreptice, par un ou plusieurs parlementaires qui tentent de favoriser ainsi des intérêts souvent occultes (trafiquants, contrebandiers, insurgés en armes, etc.). Ne me demandez pas comment ces petits singes s'introduisent dans le texte des lois, et n'en sont chassés parfois qu'à la dernière minute, quand le scandale gronde, cela me parait être un mystère encore plus épais que ceux de la Kabbale. Le nombre de lois que la Cour Constitutionnelle a invalidé pour des raisons de fond ou de forme est impressionnant : encore à mi-mai, le Plan National de Développement, qui contient tout le programme du gouvernement pour l'année 2.000, est tombé à cause de vices de procédure. Il a fallu plus de six mois à la Haute Cour pour arriver à cette décision, qui a fait monter de quelques points le dollar.

Je ne connais pas le nombre de docteurs en droit qui peuplent les couloirs du Congrès, mais ils sont vraisemblablement de piètres législateurs, car je n'ose pas envisager l'éventualité que les juges de la Cour Constitutionnelle qui sont la crème de la crème puissent ignorer la loi. Le sens commun voudrait que le Congrès demande des avis de droit à des constitutionnalistes pour éviter ce genre de déconvenues, qui représentent un monumental gaspillage de temps, d'argent et d'énergie et augmentent encore, si c'est possible, le discrédit des parlementaires. J'imagine que s'il le faisait, il y aurait à peu près autant d'avis différents que de spécialistes de droit constitutionnel en Colombie, qui sont naturellement légion. Et le sens commun ne semble n'avoir pas grand chose à faire avec une institution aussi respectable que le Droit avec un grand D, légitimée par des millénaires d'histoire.

Un épisode peu reluisant a été l'affrontement entre la Cour Suprême de Justice et la Cour Constitutionnelle à propos de la tentative de la première de juger les membres de la Chambre des Représentants qui avaient absous l'ex-président Samper, soupçonnant à juste titre, mais sans preuve contondante, qu'ils avaient été achetés. Le comble de la bouffonnerie a été atteint quand le président de la Commission des Accusations de la Chambre des Représentants a convoqué tous les juges de la Cour Suprême à la même heure pour les mettre à leur tour en accusation. Résultat : les parties ayant fini par enterrer la hache de guerre pour échapper au ridicule, on ne saura jamais la vérité sur cet épisode douteux. Cela permet à notre ex-président d'être en ce moment le représentant qualifié du parti libéral dans les négociations qui s'engagent avec le Président Pastrana pour sortir le pays de la crise aiguë dans laquelle ce dernier l'a plongé par sa maladresse et son manque de sens politique.

Du fait qu'une des tâches de la Cour Constitutionnelle est de réviser les jugements de "tutelas" (65 % de ses sentences en 1998 !) qui portent sur la violation des droits fondamentaux des citoyens, celle-ci est appelée à se mêler à tous les aspects de la vie quotidienne : droit des individus à porter sur eux leur dose personnelle de cocaïne, fonctionnement équitable du système de prêts hypothécaires, obligation des assurances maladie à prendre en charge un traitement coûteux, suppression de la carte de presse au nom de la liberté d'opinion (allez comprendre !). Le sens commun - toujours lui - voudrait que les tribunaux des divers échelons émettent des jugements mieux fondés en droit pour que la Cour Constitutionnelle ne soit pas obligée de les modifier.

D'un autre coté, je trouve assez émouvant le fait que cette cour de notables se soit mise en tête de faire fonctionner la Constitution comme un outil concret pour améliorer la vie des Colombiens et non pas seulement comme une source de jurisprudence pour que les professeurs de droit puissent se livrer à d'interminables exégèses et d'ardents débats au cours des dix années qui suivent. Il reste à voir avec quelle efficacité. Ses décisions provoquent presque toujours des controverses importantes, les milieux touchés réagissant avec mauvaise humeur en voyant leurs intérêts, en général bien défendus par la classe politique, mis en danger par l'instance judiciaire suprême. Ces décisions sont-elles appliquées réellement ? Encore un autre mystère pour moi. Les juges sont vraisemblablement si occupés qu'ils n'ont pas le temps de le vérifier.

Le maquis juridique est tel qu'il est presque toujours possible de s'appuyer sur une loi lacunaire, ancienne ou dont la révision a été oubliée, pour se soustraire avec l'aide d'un cabinet spécialisé à une obligation quelconque de manière tout à fait légale. D'autre part, la loi est souvent utilisée comme un instrument pour nuire à quelqu'un - hauts fonctionnaires, maires, ministres qui sont vos concurrents ou adversaires politiques -, par personnes interposées bien sûr. En parodiant le dicton "calomniez, il en restera toujours quelque chose", on pourrait dire : "traînez donc ceux qui vous gênent devant un tribunal, vous en tirerez toujours quelque avantage".

Comme le secret de l'instruction n'est jamais respecté, l'effet peut être dévastateur lorsqu'il s'agit d'un personnage connu. En conséquence, il est extrêmement difficile de savoir si les innombrables inculpés ont vraiment commis les délits dont on les accuse ou s'ils sont victimes de dénonciation mensongère ou de montages judiciaires. Par exemple, sur les 14 demandes de retrait d'investiture présentées devant le Conseil d'État en 1998 contre des parlementaires, seules 3 ont été acceptées par cette instance. Comme il se passe des mois ou des années avant qu'une mise en accusation ou un jugement soit prononcé, le doute systématique s'installe et en vient à toucher l'ensemble des politiciens, des hauts fonctionnaires ou des dirigeants des entreprises publiques. Il est d'autant plus difficile de découvrir la vérité que ceux qui sont vraiment coupables maîtrisent à la perfection l'art de mentir en ayant l'air sincère.

Faire respecter vos droits de simple citoyen par cette même justice est une autre affaire. Si vos voisins "costeños " du dessus font la bringue depuis six mois tous les samedis soirs en mettant la sono au maximum, ou si votre ex-mari se refuse à payer la pension alimentaire, il vous faudra beaucoup d'argent, de patience et d'insistance pour arriver à une heureuse issue.

Je ne doute pas un instant que cette majesté et cette omniprésence du droit dans la vie nationale se fonde une fois encore sur la romanité, par le détour de l'Espagne.

L'ESTABLISHMENT

Des élites "avides et insensibles"

Je trouve toujours un peu bizarre cette expression "élites", mais c'est un thème, et un terme, à la fois courant et controversé ici. Et encore, je n'ai pas utilisé les mots "oligarchie" ou "ploutocratie", très connotés à gauche. "Clase alta", la classe supérieure, fait partie du vocabulaire des sciences sociales. "Establishment" par contre, qui me paraît un synonyme approprié, n'est jamais employé. L'idée sous-jacente, également de gauche, est que la situation difficile de la Colombie et les problèmes qu'elle rencontre depuis longtemps, sont dus au fait que les détenteurs du pouvoir économique, social et politique l'ont toujours confisqué à leur profit et n'en laissent que les miettes à la population. Je dois dire que, vu du lieu où je vis, cette théorie me paraît assez juste et me rappelle une ancienne expression - dans un autre contexte -, également sujette à caution, mais non dépourvue de pertinence : "les deux cents familles".

Se pose cependant la question de savoir qui se trouve dans cette position enviable aujourd'hui : à l'évidence, les gouvernants du pays et des grandes villes, les hommes politiques et les chefs de partis, les hauts fonctionnaires, les dirigeants des grandes entreprises, les responsables des organisations patronales et syndicales, les leaders d'opinion que sont les vedettes de la presse ou des médias, les chefs militaires, paramilitaires et guérilleros, sans oublier certaines des épouses des précédents. On n'y trouvera par contre que très peu d'intellectuels et de penseurs, qui semblent s'être réfugiés ou enfermés pour toujours dans la tour d'ivoire de leurs universités. On pourrait donc en établir la liste nominale, comme le fait chaque année la revue Dinero qui recense les cent personnes les plus influentes de Colombie.

Je doute cependant que cette liste trop réduite nous permette réellement de saisir le phénomène. D'abord, une proportion importante des élus change chaque année, ce qui ne signifie pas qu'ils perdent toute influence pour autant. Ensuite, l'élément déterminant n'est pas la part de pouvoir de décision ou d'influence qui leur revient individuellement, mais une manière de penser et de sentir qui s'appuie sur un ensemble de valeurs, d'attitudes et d'opinions, partagées par tous ceux qui pensent appartenir à l'élite, et modèle leur comportement.

William Ospina la décrit ainsi, reprenant les propos de Gaitán (op. cit.) : "Colombia sigue necesitando un proceso de educación de unas elites asombrosamente rudimentarias que con su avidez y insensibilidad ... han arruinado su propria posibilidad de vivir en un país decente. Nadie ignora que los ricos en Colombia son los ricos que peor viven en el mundo... Se han resignado a vivir en la precaridad y la zozobra y les basta el triste lujo de discriminar a sus conciudadanos para sentirse mejores." (La Colombie continue à avoir besoin d'un processus d'éducation de ces élites terriblement rudimentaires dont l'avidité et l'insensibilité a ruiné leur propre possibilité de vivre dans un pays décent. Elles se sont résignées à vivre dans la précarité et l'angoisse et elles se contentent du triste luxe de discriminer leurs concitoyens pour se sentir meilleures.)

Dans la perspective qui est la mienne - que cette attitude des élites s'appuie sur une longue tradition - les premières élites de ce qui allait devenir la Colombie ont été les conquistadores. Ce sont eux qui ont influencé de manière profonde et durable le modèle qui me semble toujours présent, sous une forme atténuée, dans la société colombienne : celui de l'exploitation rapide et sans remords des ressources naturelles et humaines du pays en vue de son enrichissement personnel. Jusqu'au cinquième centenaire de la "découverte" de l'Amérique, on a beaucoup idéalisé la figure du conquistador, sorte de chevalier errant au service de la civilisation et de la foi. Entre parenthèses, je trouve dommage que l'on n'ait pas profité du 900e anniversaire de la Première Croisade pour se livrer à une réévaluation similaire.

Ont suivi pendant trois siècles les représentants et les fonctionnaires envoyés par le Roi d'Espagne, presque toujours incompétents et plus enclins à chercher des arrangements honteux avec les nobles et les possédants locaux, ainsi que, le cas échéant, à épouser leurs filles, qu'à les affronter dans le but de faire respecter les lois utopiques de l'encomienda au bénéfice des Indiens, puis au moment des réformes bourboniennes, à leur imposer une transformation des structures administratives et économiques dont aucun d'entre eux ne voulait. Comment les élites créoles qui s'emparèrent des commandes après les luttes pour l'Indépendance auraient-elles pris leurs distances par rapport à un rôle aussi avantageusement défini ?

Sans doute, certains de leurs membres, dès la fin du 18e siècle, influencés par les idées progressistes des Lumières et de la Révolution Française, ont milité en faveur d'une vision plus généreuse de la société et d'institutions permettant de développer la démocratie économique et politique. Leurs efforts se sont toujours brisés dans la pratique, et jusqu'à aujourd'hui, sur le caciquat, l'union entre les chefs politiques locaux et régionaux et les notables pour la défense de leurs intérêts communs au détriment du bien public, et, dès le 20e siècle, à l'échelon national, sur les ententes entre les milieux économiques et le pouvoir central, détenu tantôt par le parti conservateur ou libéral, tantôt par une coalition des deux.

A voir le comportement d'un bon nombre des serviteurs publics du gouvernement, des départements, des communes ou des élus tels que les parlementaires, les gouverneurs, les députes départementaux, les maires, les conseillers municipaux, nul doute que l'adage "on n'est jamais aussi bien servi que par soi-même" soit encore à l'ordre du jour et que les lois anticorruption n'aient pas l'effet dissuasif espéré. Les cadres du privé, eux, ont pris le chemin de l'exil en tel nombre que le redémarrage des entreprises après la récente récession est mis en péril du fait qu'elles ne trouvent plus de cadres expérimentés pour les remplacer.

Si les militaires ne semblent pas succomber à ce genre de tentations, c'est qu'ils sont chouchoutés par le pouvoir, je parle évidemment des officiers supérieurs qui bénéficient de privilèges substantiels. Les trouffions n'ont pas cette chance : ils tombent par dizaines chaque mois sous les balles des FARC et plus de 500 d'entre eux croupissent aux mains des mêmes depuis deux ou trois ans. Le gouvernement n'a jamais considéré le sort de ces jeunes hommes d'origine très modeste comme un problème à résoudre, et sans l'action obstinée de leurs familles, à la manière des "folles" de la place de Mayo, ils auraient été oubliés depuis longtemps.

Jamais je n'ai autant l'impression que la Colombie est une république bananière qu'en regardant à la télé l'évolution des troupes d'élite en uniformes de gala sur le gazon impeccablement vert des casernes de Bogotá devant une tribune chargée d'une centaine de gradés, en présence du Président, du ministre de la Défense et de l'inévitable ambassadeur des Etats-Unis, dont on pourrait penser qu'il fait partie du gouvernement, à l'occasion d'un départ à la retraite, de la remise de la 3e étoile - le rêve de tout général deux étoiles, que n'y en a-t-il cinq, comme dans l'hôtellerie ! -, d'un "homenaje" ou "reconocimiento". On en oublierait presque qu'une guerre civile féroce se déroule à quelques dizaines de kilomètres de là, le rêve des FARC étant moins trivial : la prise de Bogotá.

Chaque fois que le président quitte le pays, il y a une prise d'armes à la Casa de Nariño pour la passation des pouvoirs à son remplaçant. On pourrait imaginer, vu la rigueur des temps, qu'une section de la garde présidentielle suffirait à la tâche. Mais ce serait faire bon marché de la dignité nationale. C'est donc un ou deux régiments avec fanfare qui sont mobilisés. Le Président, son remplaçant, le ministre de la Défense et le chef des armées défilent au pas sur un tapis rouge au son d'une marche militaire. A un certain moment, ils opèrent un virage à 90 degrés qui exige une manoeuvre délicate : ceux qui sont à l'intérieur du rang diminuent l'amplitude du pas, le dernier marchant sur place.

Un des ministres de Samper, dont j'ai oublié le nom, était célèbre pour son incapacité à marcher en mesure et à ne pas s'embrouiller dans le fameux virage à 90 degrés. Le voir tenter en vain de reprendre la cadence ou de s'aligner sur ses illustres compagnons, la certitude qu'il se sentait à ce moment stupide et ridicule, me vengeaient amplement de mes propres souffrances quand je transpirais avec des milliers de mes camarades sur l'aéroport de la Blécherette pour préparer le défilé du quatre-vingtième anniversaire du Général Guisan, le deuxième et dernier général qu'ait connu la Suisse au 20e siècle : pas de trois étoiles, mais d'épais lauriers que seule le temps de guerre vous permettait de recevoir. C'est pourquoi les colonels suisses ne peuvent plus rêver, ils ont atteint leur plus haut niveau... d'incompétence et les pauvres attachés militaires de ce pays sont toujours en queue de liste protocolaire. Pour revenir en Colombie, l'actuel ministre de la Défense est moins rigolo, il maîtrise parfaitement les arcanes de la parade. Il a dû s'entraîner de longues heures sur le tapis de son salon en compagnie de son chauffeur et de deux de ses gardes du corps.

LE RACISME

Racistes, les Colombiens ?

Dans un premier temps, j'aurai juré que non, au sens fort du mot raciste, à la manière Front National, bête et méchante : bougnouls, youpins, sales nègres. "Mi negro, mi negra" est ici, au contraire, un mot doux quand une personne a la peau un peu foncée. Pour le voyageur de passage, la Colombie se présenterait donc comme une société multiraciale harmonieuse, sans discrimination, ni persécution liée à la race.

Ce n'est que quand on regarde les choses de plus près que les couleurs du tableau changent. Et, dans la ligne de cette chronique, c'est bien en remontant dans le temps que l'on peut en trouver l'explication. Dans la période initiale de la Conquête, les conquistadores montraient plus de considération envers leurs chevaux qu'à l'égard des Indiens qu'ils ont exploités d'une façon brutale et inhumaine du seul fait qu'ils n'étaient ni blancs, ni chrétiens. Une fois décimés, ces derniers ont été remplacés dans les terres basses par des esclaves noirs qui résistaient mieux au climat. Malgré les interdictions des autorités civiles et ecclésiastiques, les différentes races se sont mêlées peu à peu et au 18e siècle, on trouve une pyramide sociale bien établie, de bas en haut : les esclaves noirs, les Indiens, les métis, les blancs créoles, les Espagnol d'origine, les Espagnols nobles (chapetones). Cette hiérarchie sociale rigide peut être assimilée à un système de castes, dans lequel la mobilité ascendante est très faible et limitée aux blancs créoles. Les trois critères qui interviennent sont dans l'ordre la race, le lieu de naissance - la définition du créole étant un descendant d'Espagnol "taché par la terre (d'Amérique)" - et la richesse.

Aujourd'hui, l'influence des facteurs race et lieu de naissance se sont affaiblis, le facteur généalogique est resté ce qu'il était, et le facteur socio-économique a pris beaucoup d'importance. Pour autant, le système de castes n'a pas complètement disparu : on trouve tout en bas de l'échelle les pauvres souvent illettrés, paysans et prolétaires urbains, en majorité noirs, indiens et métis, une classe moyenne modérément multiraciale et ayant accès à l'université, et une classe supérieure où dominent les blancs riches, avec tout au sommet les descendants des familles d'origine espagnole remontant à la Colonie ou à la période de l'Indépendance, dans laquelle se recrutent toujours la plupart des dirigeants du pays - politiciens, hauts fonctionnaires ou chefs de grandes entreprises -.

La mobilité sociale est assez forte dans la classe moyenne, grâce aux énormes investissements consentis par les parents pour la formation universitaire de leurs enfants. Elle est presque nulle dans la classe inférieure et un des seuls moyens de sortir de sa condition pour ses membres est le trafic de drogue et la contrebande, être riche étant la clé d'entrée dans une bonne société, qui n'était, encore récemment, pas trop regardante sur les moyens que vous aviez utilisés pour arriver jusqu'à elle. Une autre voie est le sport professionnel, où les noirs, presque toujours d'origine prolétaire, représentent au moins le tiers des effectifs et dont les Indiens sont absents.

Accepteriez-vous que votre fille (fils) épouse un(e) noir(e) ?

Peut-être répondriez-vous : ça dépend laquelle ou lequel. Malheureusement, vous n'auriez pas beaucoup de choix. Le faible nombre de noirs qui ont accédé à des postes élevés ou à haute visibilité confirme mes propos précédents :

  • Le Procureur Général de la Nation, Gomez Mendez, est le garant de la politique de lutte contre la criminalité et la corruption, avec des résultats mitigés.
  • La sénatrice libérale, Piedad Cordoba, a dû s'exiler à la suite de menaces des "forces obscures", selon le terme consacré, après avoir été kidnappée par le chef des paramilitaires, Carlos Castaño, pour, semble-t-il, discuter avec elle.
  • La représentante indépendante Leonor González Mina est une chanteuse très connue sous le nom de La Negra Grande de Colombia.
  • Le sénateur, Edgar Perea, libéral - fervent partisan d'Horatio Serpa, le candidat défait par Andres Pastrana -, est un journaliste sportif qui n'a pas réussi à abandonner son ancien métier et, peut-être pour cette raison, est généralement considéré comme le plus mauvais membre du Congrès. Il a été le protagoniste de divers incidents dont un fameux : pour protester contre le fait qu'il n'avait pas été écouté par ses collègues, il s'est emparé du verre d'eau qui était devant lui dont il a tenté si maladroitement de jeter le contenu qu'il l'a renversé sur lui.
  • Un certain nombre de gouverneurs de département, dont plusieurs ont été démis de leurs fonctions pour corruption.
  • La présentatrice du journal télévisé CM& que je trouve adorable - pardon pour la futilité du propos - et aussi une excellente professionnelle.
  • Toto la Monposina, une chanteuse célèbre pour les tambours qui l'accompagnent.
  • Une douzaine de footballeurs exportés dans le monde entier.
  • Et quelques acteurs et actrices dont je ne me souviens pas du nom.

Les indiens sont encore plus mal servis et sont pratiquement absents de la scène publique nationale, à l'exception du quota de deux sénateurs indigènes qui leur est attribué par l'art. 171 de la Constitution (vous voyez, je m'y suis mis).

Exclus

Egalement caractéristique est la situation d'exclusion dans laquelle se trouve cette population colorée, qui doit représenter autour de 60 % du total. La forte discrimination qu'elle subit est plus de classe que de race : le mépris, la dévalorisation, le peu d'attention qui sont accordés ici aux pauvres, considérés aussi comme sales, incultes, paresseux et voleurs.

Lorsque le Maire de Bogotá a décidé d'offrir à 70 enfants du Cartucho - une rue qui symbolise la misère, la drogue et la délinquance, mais qui est en ce moment l'objet d'une réhabilitation physique et sociale -, d'être accueillis pendant la journée dans un jardin d'enfants municipal, situé dans un quartier de "clase media baja" (classe moyenne inférieure), il a été reçu à coups de pierres par des habitants furieux qu'on puisse ainsi leur imposer ces déchets humains et il a dû se replier précipitamment, avec les enfants. Devant les réactions indignées de l'opinion nationale et l'image désastreuse qui risquait de coller au quartier pendant des années, les résidents ont mis de l'eau dans leur vin et ont reçu trois semaines plus tard les enfants avec une haie d'honneur, non sans qu'auparavant un juge de famille ait ordonné leur intégration dans l'institution, au besoin par la force.

L'égalité des chances et des opportunités, l'accès à l'éducation, aux soins, à des conditions de travail et de vie dignes - pourtant garantis par la Constitution - sont des mythes. Beaucoup de pauvres, notamment les familles déplacées par la violence, connaissent des conditions infra-humaines, dans les franges des grandes villes, sur des terrains qui ne sont pas constructibles - lit des cours d'eau, ravins -, et dépourvus de services publics. Ce sont eux qui fournissent le plus gros contingent de victimes lors des inondations ou des tremblements de terre.

Beaucoup des zones d'urbanisation auxquelles les un peu moins pauvres ont accès ont été édifiées de manière illégale par des entrepreneurs marrons et présentent de graves vices de construction ou insuffisances d'infrastructure - routes, égouts, alimentation en eau, stabilité des terrains -. Les seuls privilèges dont bénéficiaient les pauvres étaient des services publics (eau, électricité, téléphone) largement subventionnés. Mais la religion du marché et de la vérité des prix étant passée par là, ce système est en train d'être démantelé et les manifestations d'usagers contre les augmentations se multiplient.

Domestiques à gogo

Cet énorme réservoir de pauvres dont la plupart sont inclus dans l'économie informelle - une formule élégante pour désigner le chômage partiel - offre au reste de la population la possibilité d'éprouver le sentiment plaisant d'appartenir à la classe supérieure en les embauchant comme employés de maison. A Ciudad Dormida, vous pouvez vous offrir une cuisinière pour 150.000 pesos, un chauffeur pour 250.000 pesos, et une domestique de 15 ans pour 80 ou 100.000 pesos. Total : un train de vie de grand seigneur pour 500.000 pesos par mois (250 US$), en ayant parfaitement bonne conscience, puisque vous contribuez à réduire le sous-emploi. Vous pouvez faire dormir les deux femmes dans la même chambre et, quoiqu'il vous faille bien nourrir tout ce petit monde, vous n'êtes nullement obligé de leur donner à manger la même chose que vous. Si vos moyens ou vos ambitions sont plus modestes, vous pouvez vous contenter d'une jeune campagnarde, qui vous permettra quand même de vous hisser de quelques crans supplémentaires dans l'échelle sociale.

Si vous étiez tenu de respecter les lois sur le travail, cela devrait vous coûter un peu plus cher : au minimum 941.049 pesos (470 US$), ce qui n'est pas la mort. Mais quel employé va se plaindre, quand le simple fait d'avoir un travail, même mal payé et sans protection sociale, vous fait entrer dans la catégorie des privilégiés. Pour ce prix naturellement, il ne faut pas être très exigeant, certains pauvres justifiant leur mauvaise réputation. Madame passera des mois à tenter d'inculquer quelques rudiments de vie civilisée à ses collaboratrices, au risque, si elle réussit, de les voir débauchées par une de ses amies pour une poignée de dollars en plus, ce qui ne serait que justice, non ?

Caramba, les Colombiens sont-ils racistes, oui ou non ?

Je suis obligé de me rendre compte que j'ai beaucoup de peine à répondre de manière tranchée à cette question. Je crois bien n'avoir jamais lu un article ou une enquête d'opinion ou vu un reportage sur ce thème, car il est bien probable qu'il soit tabou. Il serait étonnant qu'il n'y ait pas des Colombiens racistes, la question est plutôt de savoir dans quelle proportion et avec quelle intensité. Je serais tenté de dire qu'ils sont beaucoup moins nombreux que, par exemple, en France, et moins virulents. Mais le racisme français est mêlé de xénophobie, il est surtout dirigé contre les impurs étrangers - juifs allemands et polonais avant 1940 et immigrés africains et arabes dès les années 50. Ce n'est pas du tout le cas ici, personne de dispute aux noirs, aux indiens ou aux métis leur caractère de Colombiens de plein droit. C'est la moindre des choses, ils le sont souvent depuis plus longtemps que beaucoup de ceux qui croient être sortis de la cuisse de Bolívar.

Un moyen artisanal - je n'en ai pas d'autre - de mesurer le racisme serait de voir quel sort est réservé à la petite communauté juive colombienne. Pour autant que je sache, elle n'a jamais connu de persécution raciale ou religieuse. Ce n'est que quand Fanny Kerztmann, la bouillante directrice de la DIAN (Direction Nationale des Impôts et des Douanes), a commencé à lutter sérieusement contre la contrebande que, des milieux de commercants, pour la plupart d'origine libanaise et musulmane, affectés par ses mesures, ont surgi des allusions perfides à son origine israélite. Ce qui démontre qu'il y a toujours un réservoir latent d'antisémitisme dans toute société, mais les choses ne sont pas allées plus loin, parce que les médias ou les politiciens n'ont pas pris le relais.

Pour tenter de répondre malgré tout à cette question, voici une petite histoire : sur le mur extérieur d'une école primaire toute neuve dans un quartier périphérique de Ciudad Dormida, les professeurs ont confié à un jeune enseignant de race noire la réalisation d'une peinture murale représentant un groupe d'enfants, parmi lesquels l'artiste a placé un petit noir. Qu'arriva-t-il alors ? Quelqu'un aurait-il écrit un graffiti : "negros mal paridos, fuera de aqui" ou aurait barbouillé rageusement la créature ? Non, une main anonyme a simplement blanchi le visage de l'enfant, sans endommager le reste de la peinture. Acte raciste ? Ou proposition utopique, fondée sur l'illusion qu'on effacerait ainsi les différences ? Probablement les deux à la fois : racisme à la créole, hypocrite, qui ne dit pas son nom, mais remplit sa fonction, qui est de protéger tous les blancs de peau contre les revendications sociales excessives des plus pauvres, abrutis par la servilité ancestrale, l'ignorance, la religion et l'alcool.

CONTREBANDE ET CONTREFACON

Un sport national

Si quelque chose est traditionnel ici, c'est bien la contrebande, qui est née de la volonté du Roi d'Espagne de s'attribuer le monopole des échanges et des transports de marchandises entre la Mère Patrie et ses possessions américaines. Le Conseil des Indes, et la Casa de Contratación (Chambre de Commerce) qui ont fait la fortune de Séville, puis de Cadix, ont tenté pendant trois siècles de faire respecter cette politique, avec plus ou moins de bonheur. C'était également des commerçants espagnols, réunis dans le Consulado de Cartagena de Indias qui géraient l'importation des marchandises venues d'Europe et la principale exportation du Royaume de Grenade, l'or. Et pendant toute cette période, les concurrents, et parfois ennemis, de l'Espagne, - l'Angleterre, la France et, dans une moindre mesure, les Pays-Bas - ont fait tout ce qu'ils pouvaient pour violer cette interdiction de commercer, en profitant des nombreuses îles des Caraïbes pour échapper à la flotte royale, perpétuellement insuffisante pour contrôler marchands et pirates, attirés par cette source intarissable de juteux profits.

Les contrebandiers étrangers ont presque toujours pu disposer de la collaboration des fonctionnaires ou des marchands espagnols. C'est ainsi qu'en 1721, le premier vice-roi du Royaume de Nouvelle-Grenade, Jorge de Villalonga fut accusé de complicité avec la contrebande et destitué de sa charge par le Conseil des Indes, qui renonça pourtant à d'autres poursuites, préfigurant l'impunité dont vont jouir encore longtemps les contrebandiers dans ce pays. En 1795, quand le commerçant de Cartagena, Tomás Andrés Torres, fut arrêté pour avoir vendu des marchandises importées illégalement, il ne prit pas la peine de nier les faits. Il déclara que si le gouverneur maintenait les charges contre lui, il lui faudrait boucler la population de la ville, car tout le monde était impliqué dans ce trafic.

Rien ne semble avoir changé dans ce domaine, si ce n'est que les gouvernements étrangers n'y ont plus part. Après avoir soutenu de manière légale la contrebande en faisant de l'Archipel de San Andrés y Providencia une sorte de zone franche où les Colombiens du continent venaient s'approvisionner d'appareils électroménagers, de télévisions, de chaînes haute-fidélité et d'ordinateurs fabriqués au Japon, en Corée ou à Taiwan, ainsi que de vaisselle et parfums français, puis toléré que s'ouvrent dans toutes les villes des "sanandresitos", centres commerciaux voués à la marchandise de contrebande et aux contrefaçons (chemise Lacoste à 5 US$ ou Rolex à 50 US$), le gouvernement colombien a décidé en 1991 de mettre fin à l'économie administrée qui était celle du pays depuis les années 30, pour une politique d'ouverture caractérisée en particulier par la libération des échanges commerciaux et une baisse sensible des droits de douane.

En théorie, cela aurait pu signifier la mort de la contrebande, si quelques années auparavant le gouvernement n'avait pas introduit une taxe à la valeur ajoutée - atteignant un maximum de 16 % en 1999 -, ce qui joint à une taxe douanière de 5 % permet de continuer de s'enrichir joyeusement en concurrençant le commerce légal. La Marine Nationale, malgré quelques jolis coups, annoncés avec clairons et trompettes, n'est pas plus capable que la Real Armada de surveiller les quelques 3000 km de côtes colombiennes, pacifique et atlantique, malgré l'aide sophistiquée fournie par les Yankees.

L'autre élément qui a maintenu la contrebande à flot, est le trafic de drogue. L'antique savoir-faire des contrebandiers colombiens les a amenés à utiliser leurs réseaux dans les deux sens, à la manière des camionneurs qui évitent de revenir à vide : vous livrez les stupéfiants produits en Bolivie et au Pérou à Panama City et vous achetez avec les dollars de la vente des cargaisons de Malborough ou d'appareils de la gamme Sony. Le pas suivant a consisté à ne plus dépendre de fournisseurs étrangers, et, par une astucieuse intégration verticale, à se lancer dans la production de cocaïne et encaisser la différence. Cette merveilleuse combinaison a marché très fort pendant quelques années, avant que la lutte antidrogue conjointe colombo-américaine ne commence à gâcher le négoce. En outre, quand le gouvernement a essayé de croiser ses comptes, il s'est aperçu que le rendement de la TVA était à peine de 50 %, l'autre moitié restant dans les caisses de commerçants véreux, qui vendent des marchandises de contrebande ou ajoutent le produit de l'impôt à leurs bénéfices non déclarés.

L'arrivée à la direction de la DIAN (Direction nationale des impôts et des douanes, dépendant du Ministère de l'Economie) il y a deux ans de Fanny Kertzmann, dont j'ai déjà parlé à propos de l'antisémitisme, a modifié un peu la donne. La Fanny, qui n'est pas plus haute que trois pommes, a commencé par effrayer les contribuables aisés en leur conseillant d'acquitter un impôt forfaitaire qui les libéreraient de toute poursuite ultérieure. Cette menace a été accompagnée d'une publicité agressive avec un doberman montrant les dents. Bien que le fisc colombien ait toujours été compréhensif pour les riches, certains d'entre eux ont pris peur et ont raqué.

Une autre campagne visait à sensibiliser les acheteurs à la nécessité de demander une facture, avec indication de la TVA, pour toutes leurs emplettes. La police fiscale s'est postée pendant quelques semaines à la sortie des centres commerciaux. Si vous n'étiez pas en mesure de fournir la dite facture, vos achats étaient retenus jusqu'à ce que vous la présentiez dans un délai maximum de 15 jours, faute de quoi ils vous étaient définitivement confisqués. On voit mal pourquoi les consommateurs devraient faire les frais de systèmes de distribution et de contrôle déficients, si ce n'est qu'ils constituent le maillon le plus faible de la chaîne, une manière de faire constamment utilisée dans ce pays où l'arbitraire est une des nombreuses variantes de la violence.

Puis, comme souvent ici, la mesure a été suspendue sine die, à cause des protestations de citoyens influents ou d'une intervention apaisante de Juan Camilo, le ministre de l'Économie et chef de Fanny, qui semble détester les conflits nuisibles à son image de présidenciable, ou encore parce qu'elle a été aspirée par les sables mouvants de la bureaucratie étatique. Un récent épisode du même genre visait à imposer aux commerçants de Maicao, dans le nord du pays, qui vivent de la contrebande avec le Venezuela depuis toujours, un impôt forfaitaire qui devait passer progressivement de 4 à 10 %, remplaçant TVA et taxes douanières. Après que les commerçants en colère aient saccagé un dépôt de la DIAN et aient barré pendant quelques semaines la route principale qui unit les deux pays, Juan Camilo a cédé, entraînant la démission de notre héroïne, naturellement refusée par le Président, qui a bien besoin de se dédouaner en matière de corruption.

Fanny ou pas, vu la proximité de l'Équateur, notre département est un paradis pour la contrebande. Il y a plus d'une quinzaine de points de passage non surveillés, qui ne sont souvent que de simples pistes. Toutes sortes de choses passent ainsi la frontière : bottes préférées de la guérilla, armes et autres accessoires militaires, bouteilles de gaz subventionnées par le gouvernement équatorien ; et aussi riz, thon, crevettes, biscuits et chocolats, vêtements que l'on va retrouver dans le centre commercial de Bomboná à Ciudad Dormida, une sorte de sanandresito pour les marchandises équatoriennes ou péruviennes. La qualité n'est pas extraordinaire, mais les prix, oui.

La moitié de l'essence vendue dans le département est - dit-on - de contrebande, pourtant un camion citerne, c'est gros comme un éléphant et ça ne passe pas vraiment inaperçu. Comment ne pas penser qu'il y a des collusions entre contrebandiers et personnel des douanes ? Apparemment, je suis le seul à faire preuve de mauvais esprit. Cela étant, il n'est pas nécessaire de vous infliger un franchissement clandestin de la frontière si vous ne transportez que des objets destinés à votre usage personnel. C'est ainsi que nous avons traversé le pont de Rumichaca, l'unique poste officiel, à la barbe des douaniers, avec un générateur, une débroussailleuse, des cartons de vins argentin et de thon, des vêtements de cuir et autres bagatelles, que personne bien entendu n'aurait pu nous empêcher de revendre, une fois retournés chez nous.

Le royaume du faux

Même si c'est une tradition récente - donc est-ce vraiment une tradition ? - la contrebande de produits de contrefaçon est encore plus lucrative, mais comme dans le cas de la cocaïne, les contrebandiers se sont vite rendus compte qu'il était plus intéressant de fabriquer sur place ces produits plutôt que de les importer illégalement. Il y a 99 chances sur 100 que le CD, la cassette, le bouquin, la paire de lunettes de soleil Ray Ban que vous achetez à un vendeur ambulant dans la rue soit piraté, ce qui ne porte pas trop à conséquence. Je veux dire par là que c'est moins dangereux que si vous commettiez l'imprudence d'acquérir par le même canal de distribution un flacon de Viagra, une bouteille d'aguardiente ou de whisky écossais pur malt, qui risquerait de vous envoyer ad patres ou de vous transformer en légume, comme les petits flacons de pastis frelaté que l'on peut encore trouver, je crois, dans le Midi de la France.

Depuis que je me suis rendu compte de cette menace, je détruis soigneusement tous les emballages de produits de marque, par exemple en écrasant les bidons d'huile d'olive italienne, en cassant en mille morceaux les bouteilles d'alcools étrangers. Sinon, ils feraient la fortune des récupérateurs qui fondent, en compagnie de centaines d'urubus et de chiens errants, sur chaque camion qui vient déposer sa cargaison d'ordures dans la décharge à ciel ouvert de Ciudad Dormida. C'est ma manière de mettre un bâton minuscule dans les roues, mais sans me faire trop d'illusion : j'ai vu dans une mercerie du centre, bien en évidence, des étiquettes en cuir d'une demi-douzaine de grandes marques de jeans. Rien ne vous empêche donc de monter votre petit atelier clandestin dans une pièce de votre maison, et avec une vieille Singer, vous lancer dans la confection de Levi's ou Benetton, personne ne viendra vous déranger. Avec un peu de chance, vous pourriez même trouver sur un marché populaire des pièces de tissus volées dans une des "maquiladoras" (usine de sous-traitement) de grandes maisons américaines et européennes. J'ai acheté un Tommy Hilfiger à huit dollars il y a trois ans et, s'il n'est pas trop bien imité, il est increvable.

Dans un numéro de fin octobre 1999, Semana citait une déclaration du chef de la Police Judiciaire du DAS, selon laquelle il n'y avait pas un seul condamné pour falsification dans les prisons colombiennes, alors que le chiffre d'affaires de la contrefacon pourrait atteindre les 300 millions de US$, ce qui me semble une estimation conservatrice.

Encore une loi mal ficelée. Il s'agit du Decreto-Ley 100 de 1980, art. 217 : "celui qui falsifie une marque [...] encourra une peine de prison de un à cinq ans et une amende de 1.000 à 20.000 pesos", c'est-à-dire 10 US$ au maximum. Si c'est de la fausse monnaie que vous fabriquez, par exemple des billets de 100 US$, la peine de prison est de un à six ans, sans amende. Il faut savoir que le juge peut accorder une série de rabais pour collaboration avec la justice, aveu spontané, etc. et que toute peine inférieure à trois ans de prison est automatiquement assortie d'un sursis, pour ne pas encombrer encore plus des prisons surchargées. On croit rêver ! Comment la Colombie ne serait-elle pas le rendez-vous des malfaiteurs du monde entier ? Dépêchez-vous : le nouveau code pénal n'entre en vigueur que dans une année.

22 juin 2000

(Suite : Une terre de tradition : troisième partie)

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