Nouvelles du Petit Paradis en Colombie
La vie quotidienne dans le sud des Andes colombiennes
ChroniqueTrois ans déjàComment avez-vous mis le pied dans le troisième millénaire ? En ce qui me concerne, je suis resté dans le deuxième, convaincu qu’un siècle ayant cent ans et non quatre-vingt dix-neuf, le vingt-et-unième, comme tous les autres, ne commencera pas avant la fin de l’an 0, le 1er janvier 2001. Je ne l’affirme pas pour me rendre intéressant. A vrai dire, cela m’est complètement égal et je n’ai rien fait pour persuader les membres de mon entourage de remettre d’une année des réjouissances qu’ils ont bien méritées. Rien ne les empêche de recommencer l’an prochain, de manière cette fois officielle. En dépit du raz de marée de bons sentiments et d’heureux présages qui nous a inondés tout au long des dernières semaines de cet "anno horribilis" 1999 - crise économique sans précédent, redoublement de la violence, tremblement de terre et inondations -, je suis sceptique sur l’effet que ce changement de numéro va avoir sur la nature humaine, en Colombie ou ailleurs. Un siècle, un millénaire ne sont qu’un battement de paupière dans l’histoire de l’homme et les intentions de ceux qui la dirigent - "el Buen Dios de los Colombianos" comme dit le Président à la fin de ses interventions télévisées, Viracocha ou l’aveugle Destin -, sont bien trop obscures pour que je me laisse emporter par un optimisme exagéré. Nous n’avons pas dû attendre très longtemps que les événements ici me donnent raison : les FARC ont choisi notre département, comme première cible du nouveau siècle ou millénaire, où elles ont attaqué deux villages et une caserne. Mais comme cela se passe à cinquante kilomètres ou plus à vol d’oiseau du Petit Paradis, nous nous offrons le luxe de ne pas nous sentir concernés. Bref, comme vous allez le voir, le sujet de cette chronique n’est pas tourné vers l’avenir, mais vers le passé, et plus précisément le troisième anniversaire de mon arrivée ici, excusez-moi du peu. |
La bonne mesureTrois ans, c’est la bonne mesure pour rendre compte d’un processus d’intégration dans un pays étranger. Les sensations, les impressions de l’arrivant sont encore fraîches, elles n’ont pas encore été balayées par l’habitude et les routines ou effacées par le besoin d’appartenir. L’étonnement, l’indignation, la révolte, la colère n’ont pas encore sombré dans l’indifférence ou la résignation qui accablent la majorité des habitants de cette région australe, dont l’éloignement et l’isolement du centre des choses ont été encore soulignés par l’inclémence d’une saison des pluies qui semble tenir du Déluge et par les barrages de la Panamericana érigés par des indigènes que la persistance de ce gouvernement - et des précédents - à ne pas respecter leurs engagements à leur égard a rendus enragés. D’un autre coté, l’accumulation des informations, des expériences et des observations est suffisante pour sortir de l’état de stupeur et d’incompréhension qui m’a envahi au début de mon séjour ici. J’ai l’impression de disposer de quelques clés d’interprétation que même les natifs n’ont pas parce qu’ils n’ont jamais éprouvé le besoin de comprendre leur propre système de référence. Sans doute y a-t-il encore beaucoup de spéculations dans ma démarche de connaissance, mais comme j’ai abandonné depuis longtemps toute prétention scientifique, cela ne me gêne que modérément. Un rêve d’enfantPendant une période qui a duré plusieurs mois, quand j’avais sept ou huit ans, j’entretenais de longues conversations, avant de m’endormir, avec de nombreux interlocuteurs imaginaires dans un pays que mes maigres connaissances de géographie d’alors ne me permettaient pas situer dans un endroit précis de la planète - mais qui était bien loin assurément de la Suisse du début des années 40, encerclée par les nazis -, dans une langue que j’inventais au fur et à mesure de mes aventures, et qui pouvait ressembler de loin à l’anglais. Besoin de m’évader hors d’une famille composée de six adultes où j’étais le seul enfant, de fuir par le rêve éveillé un espace protégé sans doute, mais envahi par l’imagerie de la guerre et par les préoccupations quotidiennes, dues aux restrictions et à la stagnation économique qui avaient sérieusement diminué notre train de vie ? Je l’ignore, mais il me semble que cette expérience précoce m’a marqué définitivement. Je n’ai jamais arrêté de rêver à cette sensation extraordinaire de maîtrise d’une autre langue que la mienne et de dépaysement total que les circonstances de la vie ou un manque de courage m’ont empêché de réaliser. J’ai vécu quelque chose d’approchant dans des séjours prolongés en Allemagne ou en Angleterre, mais j’étais obsédé alors par deux idées bizarres et contre-produisantes : celle de ne pas paraître étranger et celle d’atteindre la perfection linguistique, deux exploits impossibles à réaliser sans un certain génie mimétique que je n’ai pas. J’ai hésité un instant à rompre les amarres après un long stage de formation en Californie, mais, comme la chèvre de M. Seguin, une corde - imaginaire dans mon cas -, m’a toujours ramené à un pieu fermement planté dans le sol helvétique. Seule la crise des quarante ans m’a jeté dans un exil ardéchois qui a servi de substitut à une aventure plus lointaine, mais aussi de préparation à la vie rurale. Je n’ai jamais réussi, jusqu'à ce que j’arrive ici, à prendre suffisamment de distance par rapport à la société et la culture françaises pour les voir sans le filtre magique de la fascination qui afflige tous les Suisse Romands, ainsi que les Belges et les Canadiens, je suppose. Un proverbe espagnol affirme que l’occasion est chauve, alors que le français dit qu’il faut la saisir par les cheveux. Il semble donc que pour finir les cheveux de l’occasion de mon départ dans un pays vraiment exotique ont assez poussé pour que je puisse enfin les attraper et arriver, par la grâce d’une rencontre, en Colombie. L’impossible maîtriseTrois ans, c’est à la fois peu et beaucoup pour réaliser ce rêve de toute-puissance, qui était probablement de me transformer en un autre Mathieu, moins timide, moins introverti, capable d’être éloquent, volubile ou de devenir un centre d’attraction par le magnétisme de son verbe. Rien de tout cela ne s’est produit et, à l’aune de mes espérances enfantines, je continue à n’être qu’un bafouilleur. Peut-être aussi ai-je mal choisi mon pays de destination. Une nuit, alors qu’il n’y avait plus de transports en commun, je demandai mon chemin à un Londonien noctambule. Je cherchai à me rapprocher de Picadilly Circus, mais ayant par ignorance accentué la seconde syllabe, le passant ne comprenait absolument pas où je voulais me rendre. Après le quatrième ou cinquième essai infructueux, il s’exclame : "oh, Picadilly Circus !" Pour surmonter cette humiliation et tenter de contrôler l’accent tonique anglais - encore une entreprise désespérée -, je me suis épuisé dans des efforts donquichottesques. Mais peut-être qu’au bout de dix ans de séjour, ils m’auraient permis de parler parfaitement l’anglais. Ils sont superflus ici : les plus horribles déformations qu’Allemands, Français ou Américains font subir à la prononciation ou à la grammaire espagnole paraissent enchanteresses aux oreilles des Colombiens et ce sont eux qui dépensent toute l’énergie nécessaire pour déchiffrer avec plus ou moins de succès ce que vous voulez dire. Ensuite, non seulement j’ai renoncé à mon vain projet de me transformer en natif, mais encore je ne fais plus rien pour dissimuler mes origines, - malgré le danger potentiel que cela implique -, de toute façon couvert par Lunita, attentive à déjouer toute opération visant à exploiter ma vulnérabilité supposée de gringo. Du coup, je n’ai plus rien investi dans l’apprentissage de la langue, mais me contente des petites corrections de trajectoire impulsées par Lunita qui me rend ainsi la monnaie de ma pièce, puisque quand nous sommes en France, c’est moi qui suis chargé d’améliorer sans douceur sa prononciation et sa grammaire françaises. Par contre, j’ai considérablement progressé dans la compréhension du colombien parlé ou écrit, et je n’ai besoin de recourir à un dictionnaire que quand je traduis un texte, par scrupule plus que par nécessité. J’arrive à comprendre les paroles des chansons, haut fait dont je suis particulièrement fier, vu que je n’y étais jamais parvenu en allemand ou en anglais. Peut-être que les chanteurs latino articulent mieux que leurs confrères germano-anglo-saxons. Je saisis aussi les doubles sens graveleux dont les Colombiens des deux sexes sont si friands, autant que certains Français adorent les contrepèteries. Je commence à être expert dans les régionalismes, mais bien sûr ceux de l’endroit où je vis. Quand j’arrive dans un terroir inconnu, je dois repartir à zéro. Enfin, je parviens à identifier les accents régionaux et même à imiter brièvement celui des Costeños (habitants de la Côte atlantique), qui, entre autres infractions, avalent les s. Le revers de la médaille est que je suis en train d’oublier le français, que je ne pratique plus que par écrit, en le lisant ou en l’écrivant. En fait, j’utilise plus le Robert que le dictionnaire français-espagnol, pour être sûr de ne pas commettre d’hispanismes. Je me surprends à faire des fautes d’orthographe, comme par exemple casi au lieu de quasi que j’ai corrigées tardivement dans une récente chronique et le choix entre "ser et estar" me paraît plus facile que l’accord du participe passé. A notre arrivée en Europe, il me faut plusieurs jours pour retrouver un peu de fluidité dans l’usage de ma langue maternelle. Et j’ai de la peine à comprendre ce que me disent mes voisins ardéchois de toujours. Enfin, j’ai complètement oublié l’allemand, comme si j’avais effacé ce fichier en copiant l'espagnol par-dessus, détruisant le résultat de dix ans d’études secondaires et universitaires. Quand j’essaie de parler allemand, ce sont les mots espagnols qui sortent de ma bouche, à ma grande horreur, comme si des crapauds ou des serpents en jaillissaient. Pourquoi diable suis-je si heureux ici ?J’en ai assez dit dans les Nouvelles du Petit Paradis, et plus haut, sur les différentes étapes de ma colombianisation. Il me reste à expliquer un phénomène curieux pour beaucoup de ceux qui nous entourent : pourquoi je suis si heureux ici ? Je revois l’expression médusée d’une jeune employée de banque avec laquelle, il y a quelques semaines, nous remplissions un formulaire d’ouverture de compte : "Pero que hacen Ustedes aca" ? (Mais qu’est-ce que vous faites ici ?). Voulant dire par là que si elle, elle avait cette possibilité qui est la nôtre de vivre ailleurs, elle ne resterait pas une minute de plus à Ciudad Dormida. Je me suis évidemment aussi posé cette question et je me suis rendu compte que la réponse n’était pas évidente. La première explication me paraît liée a ce que j ‘appellerai la "vie simple". Comme tout ce qui est simple, il n’est pas facile de décrire à quoi correspond ce concept. La première chose qui me vient à l’esprit est l’absence de contraintes, en particulier d’ordre mondain : nous ne sommes tenus à rien, nous n’avons aucune obligation du genre "je t’invite ou je te ménage ou je te fais la cour parce tu pourrais être utile un jour à ma carrière ou à mon ascension" qui est la base des relations sociales - hors de l’amitié -, aussi importantes ici, sinon plus, qu’en Europe. N’ayant aucun poste, aucune fonction, ni réputation à défendre, ne dépendant de personne, nous sommes maîtres de choisir notre mode de vie. Mais, me direz-vous, c’est la condition de retraité qui offre cette merveilleuse liberté dont vous pourriez profiter aussi bien, et mieux même, en Europe. C'est vrai. Mais si nous étions restés en Europe, nous n’aurions rien d’autre à faire que de penser à notre prochain voyage d’agrément, de quelle couleur faire repeindre la cuisine, quel menu offrir aux membres du Comité de l’Association des Seniors, comment trouver un mari à notre petite chienne yorkshire, dans quel restaurant fêter notre anniversaire de mariage, etc. Sans doute aurions-nous pu nous intéresser au sort des quelques sous-prolétaires qui devaient bien exister dans notre voisinage et qui ne sont pas pris en charge par les services sociaux : immigrés clandestins, tziganes, vieillards sans famille vivant dans un hospice. De quoi en tout cas nous donner de temps à autre le sentiment être utiles à quelque chose ou à quelqu’un. Ici, nous avons cette occasion plusieurs fois par jour, de manière toute naturelle, sans grands moyens, ni efforts démesurés, si l’on excepte le cas de Don Samuel, qui non seulement nous a coûté beaucoup de temps et de travail, mais aussi beaucoup d’argent, parce que nous estimions essentiel de lui donner la possibilité de continuer de s’occuper, aussi admirablement qu'il le fait, de son fils de 38 ans, handicapé profond, qui, sans cela, aurait fini comme déchet humain dans un asile de fous - j’utilise ce terme à dessein -. Lunita a entrepris une véritable croisade en sa faveur qui a mobilisé la famille étendue - qui l’est vraiment - et des autorités comme le maire de notre commune, l’épouse du maire et les chefs du service de santé et d’éducation de Ciudad Dormida, le directeur du Service de Médecine Légale et le Tribunal Supérieur de Ciudad Dormida, plusieurs juges de famille et leur personnel. Elle a commencé à raconter cette histoire dans Don Samuel y el enfermito, pour ceux qui savent l’espagnol. Une autre dimension importante de la vie simple, c’est de retrouver - dans l’environnement rustique et primitif, désert culturel sinon humain, qui est le nôtre - la valeur de la lecture, à la manière de la question rebattue : "quel livre emporteriez-vous dans une île déserte" ? Quant je suis de passage à Paris, je vais acheter un plein sac de bouquins à la FNAC ou chez Galignani. Ce qui était autrefois une habitude triviale de consommation, au point que j’avais acquis des livres que je n’ai jamais lus par la suite, devient un rite quasi religieux. J’ai l’impression d’entrer dans un temple pour y chercher le trésor de la vérité, que je trouve toujours - à la différence des jeux d’aventure sur ordinateur que je n’arrive jamais à terminer -, sachant que, une fois revenu sur nos terres, je n’aurai plus accès à cette source. Et pour être sûr de ne jamais être en manque, je choisis les plus gros livres qui soient, entre mille et deux milles pages, en version intégrale . Parmi ceux, lus ou à lire, qui constituent ma provision actuelle : Un silence d’environ une demi-heure de Boris Schreiber, Les Mémoires de Casanova, De la démocratie en Amérique d’Alexis de Tocqueville, À la recherche du temps perdu de Proust (enfin publié en un volume chez Arléa), The Life of Samuel Johnson de James Boswell, Siete Novelas d’Álvaro Mutis, Les Essais de Montaigne, Mes Mémoires d’Alexandre Dumas. Pas seulement de gros livres, mais de vrais grands livres, à l’exception du dernier, le seul à ne pas justifier l’énorme investissement en temps d’une lecture attentive, mais relevant plutôt des extraits choisis, qui doivent certainement exister. Depuis que je suis ici, j’ai en effet renoncé à la lecture rapide et déguste chaque ligne, comme si c’était la dernière fois que je lisais ce texte - ce qui est probable -. Une digression déplacée, à propos du Journal de Samuel PepysLe livre qui m’a occupé ces quatre derniers mois est "The Shorter Pepys" tiré de "The Diary of Samuel Pepys" (Penguin Classics London 1993). J’aurais pu y consacrer une Note de Lecture, mais je n’ai pas réussi à trouver un rapport entre ce que je vis ici et le journal de ce fonctionnaire anglais, entre 1660 et 1669. Pour diminuer mon sentiment de culpabilité, j’invite ceux qui ne s’intéressent qu’à la Colombie à sauter ce paragraphe. Pourquoi la version abrégée, alors que je me vantais, il n’y a que quelques lignes, de ne lire que les versions intégrales ? Je vais ajouter la honte à la culpabilité : j’ai tout simplement reculé devant le poids - le classe touriste n’a droit qu’à vingt kilos de bagages qu’une tolérance permet de hisser à 30 kgs, mais c’est encore bien trop peu par rapport aux envies de tout emporter de là-bas -. Peut-être aussi que le prix m’a arrêté, mais je le regrette amèrement. En effet, ce livre m’a fasciné, passionné, subjugué, enchanté. D’abord, parce que je suis un très bon client pour les bouquins genre "Sinoué, l’Égyptien", "Les derniers jours de Pompéi", ou la série "La Vie Quotidienne à, en, sous...". Je ne crois ni à la réincarnation, ni à la machine à remonter le temps, pourtant j’ai une forte capacité à me projeter dans d’autres époques, pour peu que j’aie un support adéquat comme un livre, une visite de monument ancien, ou un film comme "Barry Lindon" ou "Les liaisons dangereuses". Mais je suis toujours pris d’un doute sur la véracité de la reconstitution, pas tellement historique, mais concernant la psychologie et la mentalité des gens ordinaires. J’ai adoré les bouquins d'Auel sur la préhistoire, tout en trouvant que les réactions de ses personnages ressemblent un peu trop à celles des pionniers de l’Ouest américain. Or, le journal de Pepys vous permet de vous plonger, comme si vous y étiez, dans le Londres de l’époque de la Restauration, quand corruption, libertinage et opportunités économiques se donnent la main pour faire oublier la période d’austérité imposée par Oliver Cromwell, avec de nombreux détails sur la vie de tous les jours, le temps qu’il fait, les magasins, le menu et l’ordonnancement des repas, la décoration de la maison, les relations avec les domestiques, les rapports entre les membres du Board de la Navy, la vie de la Cour (qui paraît si provinciale à coté de celle du Versailles contemporain), le monde des marchands, les moyens de transports, les pièces et les livres à la mode, sans compter les morceaux de bravoure sur la peste (1665) et le grand incendie de Londres (1666). Ensuite, parce que Pepys se livre tout entier - non pas à son lecteur et de manière truquée comme le J.-J. Rousseau des "Confessions "ou les innombrables auteurs de journaux célèbres, en ayant un œil sur leurs contemporains et l’autre sur la postérité - mais à lui-même, dans un compte-rendu d’activité quotidien, qui tient aussi du livre de comptes et de l’examen de conscience, bien qu’il soit Anglican et ne montre pas de sympathie particulière pour les "fanatiques", comme il appelle les Puritains, à la manière du temps. Pepys nous dit tout de lui avec une candeur déconcertante depuis les gaz qui l’incommodent parfois, jusqu’à ses rapports de subordination avec les grands personnages de son temps, en passant par ses relations avec sa femme et les femmes. A part moi-même, je crois bien n’avoir jamais eu le sentiment de connaître si bien un autre homme, de sentir ses élans et ses passions, de partager ses craintes, ses joies et ses triomphes, d’éprouver de la compassion pour les épreuves qu’il traverse, de censurer ses petitesses ou de sourire de sa vanité et de ses ridicules. La troisième raison tient à la possibilité de vérifier une fois encore de manière presque expérimentale une de mes idées fixes : que, au-delà des aspects matériels et techniques propres à une société, l’homme au fond ne change pas, il est toujours le même, mû par les mêmes ressorts et réagit de la même manière aux situations, malgré les 331 années qui se sont écoulées depuis ce 31 mai 1669 où Pepys trace la dernière ligne de son journal. Quand il commence à l’écrire, 8 ans 1/2 auparavant, il a presque 27 ans. Il n’est personne, comme disent gentiment ceux qui croient avoir la chance d’être quelqu’un : un simple employé au Trésor, qui est pourtant sorti de Magdelene College à Cambridge et qui est marié depuis 6 ans à une très jolie jeune femme, d’origine modeste, avec laquelle il n’aura jamais d’enfant. Un événement important dans la vie d’avant, puisqu’il va le fêter chaque année, est l’extraction réussie d’une pierre urinaire qu’il conserve précieusement comme témoignage du risque mortel auquel il pense avoir échappé, avec raison sans doute, vu les faibles compétences des chirurgiens de son époque. Ce qui reste un mystère pour moi est pourquoi il se lance dans ce travail exigeant qui l’absorbe beaucoup, comme il le révèle lui-même. Il n’a en effet aucune prétention littéraire et le soin qu’il prend à le chiffrer ou à recourir à un sabir franco-latino-espagnol dans les passages scabreux montre qu’il n’avait aucune intention de le publier. Peut-être était-ce un moyen de s’aider lui-même à voir plus clair dans ses choix de vie et dans la difficile ascension sociale dans laquelle il s’est lancé avec une volonté et une ambition de fer. A peine l’a-t-il commencé en effet qu’il est nommé secrétaire du Lord Admiral grâce à l’intervention d’un petit cousin bien placé, Edward Montagu, comte de Sandwich, un ancêtre de l’inventeur de la spécialité du même nom. Il arrête sa rédaction à cause de graves difficultés de vision qui lui font craindre de devenir aveugle. En raison du caractère intime de ses confidences, il ne peut évidemment pas envisager de le dicter et cette décision lui coûte énormément : "So I betake myself that course which [is] almost as much as to see myself go into my grave..." (Ainsi je m’engage à cette ligne de conduite qui est presque équivalente à descendre dans ma tombe). Il ne reprendra jamais le fil de cette conversation avec lui-même. Contrairement à ce qui figure sur la quatrième de couverture, Pepys n’est pas à mon avis "le plus admirable des hommes" ou plus exactement je dirais que ce qui le rend admirable est qu’il ne l’est pas tellement, en dépit de sa réussite ultérieure - il est considéré comme le fondateur de la Navy moderne, qui deviendra l’instrument de la domination britannique sur le monde pendant les deux siècles qui suivent, et il est un des premiers présidents de la Royal Society -. En fait, c’est un homme comme vous et moi, avec ses mesquineries et ses grandeurs, ses aspirations et ses contradictions, son courage et ses lâchetés, son ambition qui coexiste un temps avec son rêve de vivre tranquillement de ses rentes à la campagne, s’il venait à tomber en défaveur. Ce qui est admirable est sa capacité à se montrer sans fard dans la relation de ses actes et de ses opinions, qu’il ne prend pas la peine de justifier. A travers les siècles, il me tend un miroir dans lequel ce qui me déplaît est probablement ce que je n’aime pas voir en moi et ce qui me plaît est ce que je ne suis pas du tout ou pas assez.
Inventaire en vrac :
Pour ceux qui se laisseraient convaincre par mon enthousiasme, je tiens, pour éviter tout reproche, à les mettre en garde : à part quelques passages dignes d’une anthologie, le Journal de Pepys ne vaut pas par la qualité de son écriture, mais par la portée du témoignage qu’il livre sur son époque et sur la condition humaine. Incidemment, son Journal ne sera publié qu’en 1825, cent vingt deux ans après sa mort. Encore quelques mots sur la vie simple, qui ne l’est pas tellement en définitiveLire l’ouvrage longuement commenté ci-dessus dans mon hamac, suspendu dans le kiosque en guádua et paille - dont vous pourrez bientôt voir les étapes de la construction dans une prochaine livraison des Nouvelles du Petit Paradis - est un plaisir exceptionnel de tous les sens : odeur de l’oranger en fleurs, lumière et chaleur du soleil à l’extérieur, pénombre et fraîcheur à l’intérieur, fond de verdure intense sur lequel ressortent les taches de couleurs vives des fleurs, chant des oiseaux qui vaquent à leurs occupations en ignorant notre présence, repos du corps lové dans le hamac et stimulation intellectuelle de la lecture, alternant avec de délicieuses périodes de somnolence. Il ne manquerait que le goût, mais rien ne vous empêche d’y boire votre café et d’y croquer une tablette de chocolat - que je prends à table après le repas - pour que la jouissance soit totale. Dans ce même contexte que j’ai appelé un désert culturel, mon équipement informatique n’est pas qu’un banal outil quotidien. Il nous permet de produire sur place des documents qui étayent les démarches judiciaires ou administratives que nos voisins viennent nous demander. Il me donne accès au reste du monde depuis l’arrivée de l’Internet à Ciudad Dormida, il y a un peu plus d’une année. Je ne m’imaginais pas qu’un fait aussi insignifiant que celui-là puisse changer ma vie autant que cela a été le cas. Si je ne m’étais pas installé en Colombie, l’idée de raconter mes expériences quotidiennes ne me serait pas venue à l’esprit. Mais la perspective d’écrire dans mon coin un livre qui ne serait jamais publié ou diffusé convenablement a coupé mes élans créatifs jusqu'à ce que je découvre l’existence de web hosts gratuits et que je me lance dans l’apprentissage du HyperText Markup Language (html). Je n’avais jamais trouvé jusque-là un support adéquat à mes envies de communiquer de préférence par écrit avec les autres. Merci Angelfire ! Une autre caractéristique évidente de la vie simple est qu’elle doit être la moins compliquée possible, je veux dire par là que la balance entre les activités imposées et frustrantes - style démarches administratives, recherche de solutions à des problèmes sans intérêt ou à des conflits stériles - et les activités agréables et productives est très nettement en faveur de ces dernières. Santa Rosa étant aussi un désert administratif et décisionnel, on ne peut rien y entreprendre, encore moins du fait que nous avons réservé l’utilisation du téléphone portable aux urgences. Comme nous y passons 80 % de notre temps, notre pourcentage de liberté et de détente est identique. En outre, comme j’ai de manière indue prolongé indéfiniment mon statut de gringo inadéquat et incompétent, j’en profite pour me soustraire le plus possible aux formalités auxquelles nous ne pouvons échapper le peu de temps que nous passons à Ciudad Dormida. L’ombre tutélaire de Lunita ne m’a cependant pas protégé contre d’intenses angoisses au début de mes aventures internautiques, dues aux prestations catastrophiques de notre fournisseur d’accès Internet de l’époque qui m’obligeaient à travailler la nuit et à la solitude face aux problèmes techniques non maîtrisés que je rencontrais alors. S’il fallait encore ajouter un motif de satisfaction, c’est de pouvoir continuer à maintenir un équilibre entre les activités physiques et intellectuelles, comme je le faisais en Ardèche. Ayant pris en horreur tout effort improductif du type gymnastique, bicyclette statique, haltères, jogging ou traversées de piscine olympique, je n’ai qu’à sortir le matin pour trouver quelque occupation corporelle : ramasser le café, hacher menu un bananier, couper l’herbe, repeindre le portail, réparer tout ce qui se déglingue ou même, à la rigueur, laver le 4x4 quand il est couvert de boue ou de poussière. Cela donne encore plus de prix à la sieste et aussi assez de forme pour affronter une longue après-midi devant l’écran de l’ordinateur. La vie simple, pour en terminer une fois pour toutes, c’est de me sentir complètement libéré de ce qui m’a longtemps gâché la vie et que j’appellerai le regard des autres, voulant dire par là leur envie ou leur dédain, suivant leur position dans l’échelle sociale. Ici, nous n’avons nul besoin d’impressionner qui que ce soit par notre élégance, notre mode de vie supérieur, notre culture, notre aisance matérielle, la haute position de nos relations, l’ancienneté de notre famille, tout ce qui paraît tellement important dans le premier monde, et aussi naturellement dans le troisième, pour les autochtones. Ce que nous faisons, ce que nous achetons n’a de sens que par rapport à nos vrais besoins ou à nos désirs d’amélioration personnelle ou celle de notre cadre de vie. C’est peut-être cela le bonheur : être capable de vivre pour soi en étant sensible au sort d'autrui. Un bonheur qui tient à un fil
La précarité de notre situation, le pressentiment que tout peut s’arrêter d’un moment à l’autre pour de nombreuses raisons que je n’ai pas envie - par superstition - d’évoquer, mais que vous pouvez imaginer facilement, rend plus intense la valeur de ce que nous vivons ici. Jamais je n’ai eu autant cette impression de fragilité, d’une période de grâce où tout est donné, mais peut-être repris, au point que, de temps en temps, je vis par anticipation le moment où je penserai avec regret et nostalgie à cette période de ma vie : Et c’est avec gratitude que tu recevras l’heure que tu n’espères plus." (Je vous épargne le texte latin : Horace, Épîtres I, 4, 13, cité par Montaigne dans "Que philosopher c’est apprendre à mourir", Les Essais, Arléa, Paris 1992.) Pourquoi le Petit Paradis n’est pas tout à fait le ParadisLa première raison peut paraître dérisoire : on ne peut pas s’y promener tout nu. Ce n’est pas qu’une référence à la Genèse, c’est aussi un plaisir qui doit, comme toujours, trouver son origine dans la petite enfance ou dans ce que j’appelle le Vieil Homme, qui habite chacun de nous, la condition originelle de l’humanité et ses racines animales. Il n’y avait qu’à voir notre chien adoptif, Pibe, se rouler sur l’herbe au soleil pour comprendre ce que je veux dire. Pibe que des mains criminelles ont empoisonné. Le Petit Paradis n’échappe pas non plus à l’esprit du mal... Ne pas pouvoir se débarrasser de ses vêtements pour profiter des caresses du soleil ou de l’air chaud de la bonne saison me paraît une punition exagérée. Mais le prix de cette transgression serait beaucoup trop élevé : personne ici ne se livre nu au regard des autres. Même les travailleurs ne se débarrassent pas de leur maillot, quelle que soit la chaleur. Les femmes sont plus généreuses de leur intimité : l’absence de soutien-gorge, de boutons à leurs blouses, une déchirure malicieuse, ou les trois à la fois, permettent d'entrevoir un ou deux seins plus ou moins charmeurs. Même si les coquettes exposent un décolleté vertigineux et leur nombril, comme c’est la mode actuellement, elles ne vont jamais plus loin. Il y a de nombreux concours de chemisettes mouillées pour les plus aventureuses, mais les strip-tease de ménagères sont totalement inconnus ici et seraient sûrement l’objet d’une réprobation universelle. S’entourer d’une haie bien épaisse pour se livrer au vice solitaire du nudisme serait pire encore : de nombreux voyeurs ne manqueraient pas de répandre des rumeurs dans tout le village sur le comportement obscène des gringos. Heureusement, il nous reste l’été en Ardèche où ce genre de pudeur a disparu depuis quelque temps. La seconde raison pour laquelle le Petit Paradis n’est pas complètement le Paradis est aussi plutôt triviale : c’est le temps qu’il fait. Ma première perspective sur le sujet a été faussée par un phénomène météo déjà connu à l’époque des Incas, baptisé el Niño. Comme le socialement correct sévit aussi ici, les services gouvernementaux ont tenté sans beaucoup de succès de remplacer el Niño - l’Enfant Jésus - par l’expression "fenómeno del Pacífico" qui a le mérite d’être précise, puisqu’il s’agit d’un courant chaud de l’Océan Pacifique, qui en remontant depuis le Chili accentue soit la sécheresse, soit les pluies dans les régions exposées à son influence, alors que la Niña est un courant froid qui a les mêmes effets, mais dans les régions inverses. En conséquence, depuis que nous sommes arrivés, nous n’avons jamais eu de temps normal - pour autant que ce concept ait une quelconque validité en matière météorologique, ce dont je doute fortement - : en exagérant à peine, nous avons subi environ dix-huit mois de sécheresse dus au Niño, suivis de 18 mois de pluie dus à la Niña. Foin de Paradis, qui à mon sens est un équilibre parfait entre soleil et pluie de manière à ce que, par exemple, on n'ait jamais besoin de se livrer à la corvée d’arrosage, on dispose toujours d’autant d’eau que nécessaire, et que les chemins soient juste assez mouillés pour qu’il n’y ait ni poussière, ni boue, etc. La troisième raison est plus sérieuse : il n’est pas facile d’être tout seul dans son petit paradis, bien que ce soit ce que presque tous les Colombiens aisés tentent de faire (on peut vivre dans le nord de Bogotá, à Barranquilla, Cali ou Medellin comme dans les banlieues riches des grandes villes américaines ou européennes). L’expérience ne me convainc pas : ou le "paradis " est pour la majorité sinon pour tous, ou il n’est pour personne. Comme dit le proverbe ici (mais est-il jamais appliqué dans ce pays profondément inégalitaire ?) : "todos en la cama, o todos en el suelo" (tous dans le lit, ou tous par terre). C’est la manière la plus pertinente - mais pas la seule - d’expliquer la permanence de la violence et de la guerre civile dans ce pays. C’est vrai que c’est agréable et divertissant de vivre au 18e siècle en ayant tout le confort du 21e. Mais je ne m’habitue pas à la misère et la précarité dans laquelle vivent nos voisins, quoique nous fassions pour les aider, qui n’est que peu de chose par rapport à leurs besoins essentiels. Quand je vois une très vieille femme, sans une seule dent, marcher pieds nus dans la boue, ou des enfants continuer à jouer dans la cour de l’école, tandis que leurs camarades se mettent en rang pour recevoir une collation matinale, parce que leur mère ne peut pas payer les mille pesos (55 cents) hebdomadaires, un prurit social-démocrate me fait me gratter : comment, moi, tellement bien et heureux dans mon cocon, et eux, dépourvus du plus élémentaire ? Ce n’est même pas de la mauvaise conscience, parce que je ne me sens nullement responsable de leur situation : je paie des impôts, je n’achète pas de produits de contrebande, je ne me livre à aucun trafic illicite, je ne cherche à corrompre personne ni à exercer aucune pression ou chantage pour obtenir des avantages indus, je ne profite pas de ma situation de privilégié pour exploiter les plus pauvres, je dépense et j’investis dans le pays de l’argent qui vient d’ailleurs pour l’essentiel. Pas de mauvaise conscience donc, mais de la colère : si tous les Colombiens qui ont quelques moyens, et en particulier tous ceux qui détiennent une parcelle de pouvoir, en faisaient autant, oui, la Colombie pourrait être vivable pour la grande majorité de ses habitants. Certains, en particulier parmi ceux qui détiennent une parcelle de pouvoir, trouveront que ce genre d’affirmation a des relents populistes ou démagogiques, pour ne pas dire marxistes. Un agréable séjour de vacances d’une semaine, passée dans une demeure bucolique aux parois de bahareque (mélange de terre et de bambou), au toit en carton bitumé pourri par les intempéries, au sol en terre battue, en pleine saison des pluies, avec comme repas principal une soupe où trempent un peu de riz et quelques morceaux de plantains ou de pommes de terre, les feraient peut-être changer d’avis et apprendre à donner un peu de leur superflu. Malheureusement, pas plus que le paradis n’existe sur terre, les utopies ne se réalisent. Quand quelque chose paraissait totalement improbable à mes grands-parents, ils s'exclamaient : "ça sera pour l'an 2000 !" Puisque nous avons fini par y arriver, en l'an 2000, disons qu'ils changeront d'avis quand les poules auront des dents. Ou, en faisant preuve d'un peu plus d'optimisme, quand la paix signée avec tous les acteurs de la violence permettra peut-être d'imposer une répartition plus équitable des richesses en Colombie. Février 2000
(Suite : Une journée dans la vie de Mathieu L.)Retour à la chronique précédente |