Nouvelles du Petit Paradis en Colombie

La vie quotidienne dans le sud des Andes colombiennes

 

Note de lecture :

Caconia

"Caconia" est le pays des "cacos "(voleurs), comme la Colombie est le pays de Colomb. C'est le poème qui a donné son titre à une toute récente anthologie des oeuvres d'Hernando Martínez Rueda, dit Martinón ("Caconia y otros poemas", Planeta, Bogotá 2000).

Échantillons.

Mais auparavant, quelques repères biographiques

Martinón, né en 1907, fils d'un chirurgien connu de Bogotá, sembla, dans un premier temps, vouloir suivre les traces de son père en devenant également médecin. Ayant adhéré tout jeune au Parti Conservateur, il arriva jusqu'au poste de suppléant de Laureano Gómez, (un de ses grands admirateurs, quand celui-ci n'était encore que sénateur), avant de se lasser du Parti et de ses politiciens, mais pas de la politique qu'il allait traiter à sa manière littéraire et humoristique. Pendant longtemps professeur à l'Université des Andes, il va consacrer la dernière étape de sa vie à la bibliothèque de l'Université Nationale et à la "tertulia" avec ses amis et sa compagne, dont les noms ne vous diraient rien.

Parmi ses nombreux talents figurent la parodie de grands poètes colombiens (tels que Guillermo Valencia, José Eustasio Rivera, León de Greiff), son érudition un peu pédante et sa capacité à apprendre les langues étrangères, trois ingrédients qui sont le fondement de sa brillante réputation dans les cercles de la bonne société bogotanaise, encore terriblement provinciale, des années 40 - 70.

Martinón, qui est mort en 1977, n'a pas laissé de disciples, bien que quelque chose de son esprit irrévérencieux ait passé dans la bande dessinée télévisée de Santiago Moure y Martin de Francisco "El último programa", qui raconte les invraisemblables aventures de deux journalistes minables dans Chibchombia, le pays des Chibchas (une tribu indienne du centre du pays), la Colombie d'aujourd'hui.

Je ne vais m'intéresser ici qu'au Martinón satiriste, qui nous fait découvrir les traits semble-t-il éternels de la société colombienne. Ma traduction n'a d'autre ambition que de clarifier le sens littéral de ses poèmes et ses références au contexte local, difficiles à déchiffrer par un lecteur non-colombien.

Caconia

Ah, l'heureux temps où les voleurs se contentaient des essuie-glaces ! Aujourd'hui, ils volent l'ensemble du véhicule. Les juges, peut-être, ne sont pas aussi corrompus qu'autrefois, mais ils présentent la même tendance à relâcher les délinquants que la police arrête de temps à autre, parce qu'il n'y a plus de place dans les prisons...

No es Caconia país subpolar como Islandia o Laponia
(La Caconie n'est pas un pays circumpolaire comme l'Islande ou la Laponie
sino bella región tropical: el hermoso país de Caconia.
(sinon une belle région tropicale : le magnifique pays de Caconie.)
Con dos costas y mares azules más claros que el Jonio,
(Avec deux côtes et des mers bleues plus claires que l'Ionie,)
todo clima acaricia, todo fruto se rinde al caconio;
(le caconien profite de tous les climats et de tous les produits;)
mas no vive el caconio de los dones que brinda Natura
(mais le caconien ne vit plus des dons de Dame Nature,)
sino de robar limpiabrisas o cualquier otro objeto de manufactura.
(sinon du vol d'essuie-glaces ou de n'importe quel autre objet manufacturé.(1)

No hay Parnaso en Caconia, ni Musas, ni fuente Heliconia;
(En Caconie, il n'y a pas de Parnasse, ni de Muses, ni de source héliconienne;)
sólo un arte, caquear, es la flor y el placer de Caconia,
(seul l'art du vol est la fleur et le plaisir de la Caconie,)
pues Caconia no es más que una vasta, una gran cacoteca
(car la Caconie n'est rien moins qu'une grande, immense filouthèque)
en donde hay que enrejar los bombillos y amarrar la caneca.
(dans laquelle il faut mettre une grille aux ampoules et attacher les poubelles.)
Al llegar a Caconia las copas se van de los rines
(En arrivant en Caconie, les enjoliveurs quittent les roues)
y se erizan los pelos del resorte de Omega o Longines
(et les balanciers des ressorts d'Omega et de Longines se hérissent de peur.(2)

Por la calle, en Caconia, refunfuña la gente con cierta acrimonia
(En Caconie, les gens dans la rue, ronchonnent avec une certaine acrimonie)
porque no hay albañal que conserve su tapa en Caconia;
(parce qu'il n'y a pas un seul égout qui conserve sa plaque en Caconie ;)
y sostienen los caconílogos que no es embeleco,
(et les caconiologues avancent que ce n'est pas par erreur)
que se roban la tapa y que vuelven después por el hueco.
(qu'ils volent la plaque et reviennent après pour le trou.)
Y no hay cárcel, panóptico, fortaleza, prisión o colonia
(Et il n'y a pas de prison, centre de détention, forteresse, pénitencier ou colonie)
que pudiera guardar tanto caco como hay en Caconia.
(qui pourraient accueillir autant de voleurs que ceux de Caconie.)

El caconio es famoso en Taiwan y temido en Estonia
(Le caconien est réputé à Taiwan et craint en Estonie)
como toda la prensa mundial a la vez testimonia
(comme en témoigne l'ensemble de la presse mondiale,)
porque roba una aguja sin ojo, una brocha sin hebra.
(parce qu'il dérobe une aiguille sans chas, un pinceau sans soies.)
Un caconio dejó sin botones de timbre a Ginebra,
(Un caconien a laissé tout Genève sans un bouton de sonnette,)
y robaron los hilos de la luz, cierta noche, en Osaka,
(et, une certaine nuit à Osaka, volèrent les cables électriques,)
dos caconios: un caco varón y una caca.
(deux caconiens : un voleur mâle et une femelle.(3)

Todo caco del mundo quisiera vivir en Caconia
(Tous les voleurs du monde voudraient vivre en Caconie)
porque allí es un Brahmin, es un lord, un Medina Sidonia
(parce qu'ici ils sont des Brahmanes, des lords, des Medina Sidonia (4)
y como es Palestina al sionista y Ucrania al cosaco
(et comme la Palestine est au sioniste et l'Ukraine au cosaque)
es Caconia la patria ideal de cualquiera que es caco.
(la Caconie est la patrie idéale de tout voleur.)
Es lo más natural que se sienta en su casa todo caco en Caconia
(C'est la chose la plus naturelle qu'un voleur se sente chez lui en Caconie)
como crece feliz en mitad del pulmón la pulmonia.
(comme se développe avec entrain dans le poumon la pneumonie.)

Y la acción más bolonia, y la más infantil ceremonia
(Et l'action la plus stupide, et la plus infantile cérémonie)
es poner contra un caco un denuncio por robo en Caconia;
(est de dénoncer un voleur pour vol en Caconie ;)
porque el juez, que es caconio, a la vez tan cabal como probo
(parce que le juge, qui est caconien, tout aussi juste qu'honnête,)
suelta al caco en razón de que el caso fue de hurto, no robo.
(relâche le voleur du fait qu'il ne s'agissait pas d'un vol, mais d'un larcin.)
Fuero igual no tuvieron siquiera los zares:
(Même les tsars n'ont pas eu une telle juridiction :)
porque al caco, y es claro, en Caconia lo juzgan sus pares.
(parce qu'en Caconie, la chose est claire, ceux qui jugent le voleur sont ses pairs.)

(1) Comme dans l'Alger des années 50, les propriétaires de voiture de Bogota obligés de laisser leur véhicule garé dans la rue en ôtaient tous les soirs les essuie-glaces, pour être sûrs de les retrouver le lendemain matin.
(2) Jeu de mots intraduisible : "erizar el pelo" signifie faire dresser les cheveux sur la tête, mais "pelo"est aussi synonyme de "péndola", balancier de montre.
(3) Encore un jeu de mots intraduisible : "caca" a le double sens de "voleuse" et de "caca".
(4) Amiral espagnol qui assuma le commandement de l'Invincible Armada en 1588 et fut défait par la flotte anglaise.

Nostalgia del pantalón

Quand on parle du Général, ici comme en France, on pense à quelqu'un de bien précis. En Colombie, il s'agit de Gustavo Rojas Pinilla, qui, comme son illustre pair, n'était même pas général. C'est le seul président de facto - une autre manière de dire dictateur - qu'ait connu le pays au 20e siècle, entre 1953 et 1957 (voir "L'Etat inachevé"). Contrairement à la plupart de ses homologues latino-américains, il a eu la bonne grâce de ne pas s'accrocher au pouvoir et a accepté de s'effacer sous la pression des deux grands partis - conservateur et libéral -, pour une fois réunis, et de celle de la plupart des corps constitués du pays. Ce n'est pas le moment de faire le bilan de l'action de ce personnage curieux et intéressant, mais plutôt de se divertir à ses dépens, en compagnie de notre poète.

En el palacio de San Carlos
(Dans le palais Saint-Charles (1)
cuando las cinco van a dar
(quand cinq heures vont sonner)
todas sus prendas personales
(tous ses effets personnels)
está testando el General.
(le Général est en train de léguer.)

Tome, Mayor, mis charreteras
(Prenez, Major, mes épaulettes,)
Ud. Ministro, un espolín
(Vous Ministre, un éperon)
esta hebilla para la Armada
(cette boucle pour la Marine,)
esta polaina para el SIC.
(cette guêtre pour le SIC. (2)

Dejo mi gorra al ordenanza
(Je laisse ma casquette à l'ordonnance)
y mi guerrera al edecán;
(et ma tunique à l'aide de camp ;)
un calcetín con monograma
(une chaussette à monogramme)
al Alcalde de Bogota.
(au Maire de Bogotá .)

Guarde, Almirante, mi pistola,
(Gardez, Amiral, mon pistolet)
tenga, gerente, este botón;
(prenez, directeur, ce bouton ;)
la bota derecha va a Sendas,
(la botte droite va à Sendas,(3)
la compañera a Ecopetrol.
(l'autre à Ecopetrol.(4)

Pero mis viejos pantalones
(Mais mes vieux pantalons)
a que manos irán a dar?
(dans quelles mains vont-ils finir ?)
Fiel comandante de mi guardia
(Fidèle commandant de ma garde)
Ud. los guarde, Capitán.
(conservez-les, Capitaine.)

Oh! pantalones verde oliva
(Oh ! pantalons vert olive)
como los pastos de Melgar!
(comme les prés de Melgar !(5)
esta tarde del diez de Mayo
(en cette après-midi du 10 mai (6)
cómo me invitan a soñar!
(comme ils m'invitent à rêver !)

Hay pantalones graves, serios
(Il y a des pantalons graves, sérieux)
de tono gris, de paño inglés
(au ton gris, en tissu anglais)
en que se enfundan los burgueses
(qu'enfilent les bourgeois)
cuando se visten de chaquet.
(quand ils mettent un habit.)

Pantalones funambulescos:
(Pantalons funambulesques :)
los de Pierrot, los de Arlequín,
(ceux de Pierrot, ceux d'Arlequin,)
esmaltados de lentejuelas
(émaillés de paillettes)
o con pompones de satin.
(ou avec des pompons de satín.)

Pantalones de manta burda
(Pantalons de drap grossier)
bajo torsos que tuesta el sol
(sous des torses cuits par le soleil,)
que alguna vez fueron heroicos
(qui furent un jour héroïques)
en los lanceros de Rondón.
(portés par les lanciers de Rondón.(7)

Pantalones de piel de tigre
(Pantalons de peau de tigre)
en los ijares de Tarzán,
(sur les flancs de Tarzan,)
y otros de tul que apenas velan
(et d'autres de tulle qui voilent à peine)
las esposas del sultán.
(les épouses du sultan.)

Los de raso que se ilustraron
(Ceux de satin qui s'illustrèrent)
en las figuras del minué,
(dans les figures du menuet)
y los de seda que en los toros
(et ceux de soie que dans les corridas)
el asta hirio más de una vez.
(la corne a blessé plus d'une fois.)

Mas de todos los pantalones
(Mais de tous les pantalons)
ninguno tuvo el avatar
(aucun n'a connu autant d'avatars)
de los calzones verde oliva
(que les culottes vert olive)
de este uniforme militar.
(de cet uniforme militaire.)

Ellos sintieron la aspereza
(Elles ont senti la rudesse)
del helicóptero y el jeep,
(de la jeep et de l'hélicoptère)
y otras veces se acariciaron
(et en d'autres occasions se frottèrent)
en las blanduras del cojín.
(à la douceur du coussin.)

Recogieron el tinte
(Elles ont ramassé la teinte)
de las deshesas, y después
(des pâturages, et ensuite)
daban un toque campesino
(elles donnaient une touche champêtre)
en el reflejo del parquet
(aux reflets du parquet.)

Y en el palacio y en la hacienda
(Et dans le palais et la propriété de campagne,)
hasta el nivel del cinturón
(jusqu'à la hauteur du ceinturon)
acogieron la reverencia
(elles ont reçu la considération)
del mayordomo o del doctor
(de l'intendant ou du docteur.)

Marcharon con paso solemne
(Elles ont marché d'un pas solennel)
en el salón lleno de luz,
(dans le salon illuminé)
o se agitaron convulsivos
(ou se sont agitées convulsivement)
ante la ardiente multitud.
(devant la multitude ardente.)

Y fueron erguidos y fuertes
(Et elles ont été dressées et fortes)
en la marcial alocución,
(dans l'allocution martiale)
o postrados y genuflectos
(ou prosternées et agenouillées)
vencidos de mística unción.
(subjuguées par l'onction mystique.)

Porque si el humo del combate
(Car si la fumée des combats)
no los llegó nunca a manchar,
(n'a jamais pu les tacher)
se saturaron de alhucema
(elles se sont saturées de la lotion)
con el incensario ritual.
(de l'encensoir rituel.)

Oh pantalones verde oliva
(Oh pantalons vert olive)
de este uniforme militar!
(de cet uniforme militaire!)
recogidos y desinflados
(abandonnés et dégonflés)
cómo me invitan a soñar!
(comme ils m'invitent à rêver!)

Porque en la tela un poco usada
(Parce que sur la toile un peu usée)
y hacia la parte posterior
(et vers la partie postérieure)
se ve la huella vergonzosa
(on voit la trace honteuse)
del puntapie de la Nación.
(du coup de pied de la Nation.)

(1) Bolívar y a vécu. On dit que c'est lui qui a planté l'immense noyer qui se dresse dans la cour. Lors d'une tentative d'assassinat le 25 septembre 1828, sa maîtresse, Manuela Saenz lui a sauvé la vie en le jetant par l'une des fenêtres. Aujourd'hui occupé par le Ministère des Affaires Etrangères.
(2) Probablement un service secret
(3) Service officiel d'action sociale
(3) Compagnie nationale des pétroles
(4) Lieu de villégiature favori des Bogotanais
(5) 1957, le jour de la grande manifestion nationale qui mit fin à son régime
(6) Juan José Rondón et ses 14 lanciers se sacrifièrent lors de la bataille du Pantano de Vargas, le 25 juillet 1819, contre l'armée royale espagnole.

Aqui no ha pasado nada (Nueve de Abril de 1948)
(Ici, rien ne s'est passé)

Le 9 avril 1948 est un des jours les plus noirs de l'histoire de la Colombie au 20e siècle. Non seulement parce qu'un de ses politiciens les plus populaires, Jorge Eliécer Gaitán, a été assassiné ce jour-là, mais parce que les conséquences sociales et politiques du terrible soulèvement qui a suivi et qui a détruit une partie du patrimoine architectural de Bogotá, ont pesé tout au long de la seconde moitié du siècle. La grande peur des élites lors de ces journées de folie plébéienne a produit aussi bien une sauvage répression, une méfiance profonde envers toute forme de mouvement de masse, que la dénégation évoquée par Martinón, qui à l'évidence n'est pas du coté des manifestants. Bien que tous les faits évoqués correspondent d'assez près à la vérité historique, il reste très discret sur les responsabilités des conservateurs dans cette tragique affaire.

Un très beau livre a été publié sur ce sujet : "El saqueo de una ilusion, El 9 de abril: 50 anos después" (Número Ediciones, Bogotá 1997). Il rassemble une centaine de photos superbes de Sady González et 10 contributions de diverses personnalités. Incidemment, l'acharnement des protestataires contre les tramways a signé la mort de ce mode de transports publics à Bogotá, et a constitué une des causes du chaos véhiculaire qui y règne encore aujourd'hui .

Que después de anochecer
(Que, après le crépuscule)
no puede salir la gente
(les gens ne peuvent pas sortir)
porque un caco o un agente
(parce qu'un voleur ou un agent)
nos mete una puñalada?
(nous donne un coup de couteau ?)
Que cinco mil policías
(Que cinq mille policiers)
y bandidos veinte mil
(et vingt mille bandits)
con machete y con fusil
(armés de machettes et de fusils)
tienen la ciudad sitiada?
(tiennent la ville assiégée ?)
No señor,
(Non Monsieur,)
aquí no ha pasado nada.
(ici, rien ne s'est passé.)

Es cierto que por la radio
(Est-ce vrai que par la radio)
se oyó la voz exaltada
(on entendit la voix exaltée)
de un Decano y de un Rector
(d'un Doyen et d'un Recteur)
convocando a la asonada?
(appelant à l'émeute ?)
Es cierto que un Senador
(Est-ce vrai qu'un sénateur)
que tiene un oficio ruin
(aux viles pratiques)
encabezaba el Motín
(était à la tête de la mutinerie)
en la ciudad incendiada?
(dans la ville incendiée ?)
No señor,
(Non Monsieur,)
aquí no ha pasado nada.
(ici, rien ne s'est passé.)

Que más de quinientos muertos
(Que plus de cinq cents morts (1)
inocentes y bandidos
(innocents et bandits)
arrojaron confundidos
(confondus ils jetèrent)
a una fosa improvisada?
(dans une fosse improvisée ?)
Que aquellos que los mandaron
(Que ceux qui les menaient)
gozan de salud cabal
(jouissent d'une excellente santé)
que el partido liberal
(que le parti libéral)
les perdona sus deslices
(leur pardonne leurs faux pas)
y será en los infelices
(et envers les malheureux)
la justicia ejecutada ?
(la justice passera-t-elle ?)
No señor,
(Non Monsieur,)
aquí no ha pasado nada.
(ici, rien ne s'est passé.)

Que estudiantes de Derecho
(Que des étudiants en droit)
soltaron los criminales
(ont libéré les criminels)
y las escuelas rivales
(et les facultés rivales)
atacaron con sevicia?
(ont attaqué avec brutalité ?)
Que al Palacio de Justicia
(Que, du Palais de Justice )
arrimaron una tea
(ils approchèrent une torche)
y que quien roba y saquea
(et que ceux qui volent et pillent)
es la alegre muchachada?
(sont de joyeux jeunes gens ?)
No señor,
(Non Monsieur,)
aquí no ha pasado nada.
(ici, rien ne s'est passé.)

Que por salvar su persona
(Que pour sauver sa personne)
huyó el Nuncio a toda prisa
(le Nonce s'enfuit à toute allure)
que no queda ni ceniza
(qu'il ne reste même pas les cendres)
de la Diócesis Primada,
(de la Diocèse du Primat,)
que un periodista lo abona
(qu'un journaliste certifie)
diciendo que fueron curas
(que ce sont les curés)
los que hicieron las locuras
(qui accomplirent ces folies)
que vio la gente espantada?
(devant les gens épouvantés ?)
No señor,
(Non Monsieur,)
aquí no ha pasado nada.
(ici, rien ne s'est passé.)

Que a cierto ilustre doctor
(Qu'un certain illustre docteur)
candidato a presidente
(candidat à la présidence)
asesinaron vilmente
(ils assassinèrent bassement)
para encender la poblada
(pour enflammer la populace,)
y luego, contentos todos,
(et ensuite, tous contents,)
para matar a los godos
(pour tuer les conservateurs)
les achacan la trastada?
(en leur imputant ce mauvais coup ?)
No señor,
(Non Monsieur,)
aquí no ha pasado nada.
(ici, rien ne s'est passé.)

Que aunque por temor ne se hable
(Que, bien qu'on ne parle pas par crainte (2)
es claro que se sospecha
(il est clair que l'on soupçonne)
que el que un crimen approvecha
(que celui à qui profite le crime)
es presunto responsable?
(en est le responsable presumé ?)
Y al que llamaron traidor
(et que, à celui qu'ils appelèrent traître)
con cara desvergonzada
(d'un air effronté)
le llaman Libertador?
(ils l'appellent le Libérateur ?)
para heredar su mesnada?
(pour hériter de ses suiveurs ?)
No señor,
(Non Monsieur,)
aquí no ha pasado nada.
(ici, rien ne s'est passé.)

Que triunfó la CTC
(Que la CTC (3) a triomphé
con la cual hay que pactar,
(avec laquelle il faut pactiser)
porque no se puede andar
(parce que l'on ne peut pas rouler)
si no nos dan gasolina?
(si l'on ne nous donne pas d'essence ?)
Que ciertos que yo me sé
(que, à ce que j'en sais, certains,)
gente matrera y ladina
(des gens rusés et malins)
con Montaña y Molina
(avec Montaña y Molina (4)
van mandando la parada?
(sont ceux qui mènent la parade ?)
No señor,
(Non Monsieur,)
aquí no ha pasado nada.
(ici, rien ne s'est passé.)

Que es éste un pais tan bello,
(Que ce pays est si beau)
de población tan confiada,
(et sa population si confiante)
que al terminar el degüello,
(qu'à la fin du massacre)
la última gente colgada,
(les derniers à être pendus)
dirá con la soga al cuello:
(diront la corde au cou :)
No señor,
(Non Monsieur,)
aquí no ha pasado nada.
(ici, rien ne s'est passé.)

(1) Le nombre de morts du "bogotazo" n'a jamais été établi avec certitude, mais il est probablement largement supérieur à 500, de nombreux troubles ayant également éclaté dans le reste du pays.
(2) Dans cette strophe, Martinón fait allusion aux divisions du parti libéral, ainsi qu'à l'hypothèse avancée à l'époque selon laquelle les auteurs intellectuels du meurtre de Gaitán (jamais démasqués) proviendraient de ce même parti libéral et enfin, aux tentatives de récupération des troupes gaitanistes par la faction qui lui était farouchement opposée, et qui comprenait deux futurs présidents de la république : Carlos Lleras Restrepo et Gabriel Turbay.
(3) Confederación de Trabajadores de Colombia, fédération syndicale dont le syndicat des ouvriers du pétrole était un des fers de lance.
(4) Deux intellectuels gaitanistes qui s'emparèrent d'un émetteur de radio et tentèrent à travers ce média de donner une orientation politique à l'émeute.

Gozos para la novena de Santa Liduvina
(Cantiques pour la neuvaine de Sainte Liduvine)

Cette imploration a d'abord le mérite de mettre en évidence un des traits du caractère national qui est d'invoquer Dieu ou ses saints dans des circonstances intéressées, afin de connaître le succès dans ses entreprises. On sait, par exemple, que les tueurs à gages de Medellin implorent la Vierge avant d'aller assassiner leur victime et qu'ensuite, ils remettent l'argent ainsi gagné à leur maman. La prière à Sainte Liduvine concerne plutôt les gens qui ont quelque chose à perdre. Les Colombiens d'aujourd'hui pourraient la reprendre presque telle quelle, à l'exception d'un mot qui pesait de tout son poids il y a vingt-cinq ans : la révolution. Il est presque totalement oublié aujourd'hui, sauf dans quelques secteurs marginaux et autres groupes d'insurgés en armes.

Ensuite, cette prière souligne une nouvelle fois la continuité des maux dont souffrent les Colombiens : criminalité débridée, drogue, difficultés économiques, contrebande, corruption, arbitraire étatique, rapts, peur des possédants, surenchère des extrémistes. On dirait le sommaire du journal télévisé d'hier soir.

Bendita santa que sola
(Sainte bénite que seule)
nuestra devoción inventa
(notre dévotion invente)
y en tus méritos se cuenta
(parmi tes mérites, on compte)
no haber sido indo-espanola
(ne pas avoir été indo-espagnole)
pues que por gracia divina
(puisque par grâce divine)
no fuiste de esta región,
(tu n'es pas de cette région,)

Ruega por nos, Liduvina
(Prie pour nous, Liduvine)
las víctimas de Colón.
(les victimes de Colomb.)

Donde medra el homicida
(Là où prospère l'homicide)
y el bandido hace su agosto
(et où le bandit fait son beurre)
y mientras que sube el costo
(et tandis que l'indice monte)
baja el precio de la vida
(le prix de la vie diminue)
pues sólo de cocaina
(car de la cocaine seulement)
no hay escasa producción
(n'est pas en baisse la production)

Ruega por nos, Liduvina
(Prie pour nous, Liduvine)
las víctimas de Colón.
(les victimes de Colomb.)

Donde cualquiera en el mando
(Là où tous les chefs)
resulta igual de funesto
(sont aussi néfastes les uns que les autres)
y sólo no cae impuesto
(et où les seuls qui échappent à l'impôt)
al soborno y contrabando
(sont les suborneurs et les contrebandiers)
pues en cualquier oficina
(car, dans n'importe quel bureau)
funciona la corrupción
(fonctionne la corruption.)

Ruega por nos, Liduvina
(Prie pour nous, Liduvine)
las víctimas de Colón.
(les victimes de Colomb.)

Donde decreto y secuestro
(Là où le décret et le rapt)
son de temer igualmente
(sont à craindre pareillement)
porque llegan de repente
(parce qu'ils arrivent promptement)
y ambos van tras de lo nuestro
(et sont tous deux un risque )
pues que son como se opina
(car, comme on dit, ce sont)
dos maneras de extorsión
(deux formes d'extorsion.)

Ruega por nos, Liduvina
(Prie pour nous, Liduvine)
las víctimas de Colón.
(les victimes de Colomb.)

Donde reformas sociales
(Là où les réformes sociales)
cuelgan el alma de un hilo
(vous font mourir d'inquiétude)
y no halla la gente asilo
(et les gens ne trouvent pas de refuge)
a sus mermados caudales
(pour leur fortune écornée)
pues hay que escoger o ruina
(car il faut choisir entre la ruine)
o si no revolución.
(ou, sinon, la révolution.)

Ruega por nos, Liduvina
(Prie pour nous, Liduvine)
las víctimas de Colón.
(les victimes de Colomb.)

Donde no tener no es bueno
(Là où il est mauvais de ne rien avoir)
y tener es un pecado
(et avoir est un péché)
y se vive atormentado
(et où l'on vit tourmenté)
por lo proprio o por lo ajeno
(pour ses possesions et pour celles des autres)
pues la fuerza nos conmina
(car on nous force)
a ser pobre o ser ladrón.
(à être pauvre ou larron.)

Ruega por nos, Liduvina
(Prie pour nous, Liduvine)
las víctimas de Colón.
(les victimes de Colomb.)

Donde por los dos extremos
(Là où des deux extrêmes)
ambos bandos a la par
(les deux camps également)
van con miras a acabar
(visent à en finir)
con lo poco que tenemos
(avec le peu que nous avons)
pues en puja tan cretina
(car, dans une surenchère aussi stupide)
no se espera salvación.
(on ne peut attendre de rédemption.)

Ruega por nos, Liduvina
(Prie pour nous, Liduvine)
las víctimas de Colón.
(les victimes de Colomb.)

Balada del pandeyuca

Le pain de yuca (en réalité, de manioc, voir la recette un peu plus bas) est l'équivalent colombien du croissant parisien. Il y a d'innombrables vendeuses de pains de yuca, dans les entrées des centres commerciaux et des grands magasins, ou sur les places et au coin des rues passantes, équipées d'un petit four électrique, à gaz ou à charbon de bois. On les trouve sous deux formes, en principe distinguées par un signe, pas toujours fiable, si bien qu'il n'existe aucune certitude sur la version que vous allez déguster : simplement au fromage ou fourrés avec de la confiture de goyave.

Il serait imprudent de confier au hasard, sauf à être de passage, le choix de son fournisseur de pains de yuca : il y en a qui vous emmènent au septième ciel et d'autres, décevants, leur bonne apparence dissimulant une pâte molle et caoutchouteuse, alors qu'elle devrait présenter un peu de résistance à la mastication avant de fondre dans la bouche, et au goût incertain, alors que la saveur particulière à la farine de yuca devrait se marier parfaitement avec celle du fromage et de la goyave. En outre, ils doivent être mangés tièdes. Froids, ils perdent une grande partie de leur enchantement.

Chaque fois que je reviens en Colombie, je me précipite vers la vendeuse de pandeyuca, qui campe à l'entrée du Cafam de la place de Lourdes, pour retrouver ce régal si typique du pays (même si, en vérité, elle ne mérite pas une note supérieure à 7/10 !).

Es lo mejor que se manduca,
(C'est le meilleur que l'on puisse becter)
hay que jalarle al pandeyuca
(il faut se goinfrer de pains de yuca)

El pandeyuca es una joya
(Le pain de yuca est un joyau)
de la cocina colonial
(de la cuisine coloniale)
nuestros abuelos no sabían
(nos grands-parents ne savaient pas)
sin pandeyuca merendar;
(goûter sans pain de yuca)
suele mojarse en chocolate,
(en général, on le nappe de chocolat,)
también se puede rellenar
(on peut aussi le fourrer)
y con dulce de breva o moras
(et, avec de la compote de figues ou de mûres)
es bocado de cardenal.
(c'est un morceau de roi.)

Cuando la cosa se trabuca
(Quand les choses vont mal)
hay que jalarle al pandeyuca
(il faut se goinfrer de pains de yuca)

El que prepara pandeyuca
(Celui qui prépare le pain de yuca)
debe ponerse delantal
(doit mettre un tablier)
y hacer la pasta con cuajada,
(et faire la pâte avec du fromage frais)
fécula, yemas, agua y sal;
(de la fécule, des jaunes d'oeufs, de l'eau et du sel)
no necesita levadura
(la levure n'est pas nécessaire)
para que pueda levantar
(pour qu'il puisse lever)
sólo amasar unos rollitos
(seulement pétrir quelques rouleaux)
que se colocan a dorar.
(que l'on met à dorer.)

Cuando la suerte se espeluca
(Quand la chance cafouille)
hay que jalarle al pandeyuca
(il faut se goinfrer de pains de yuca)

Es una especie de nepentes
(C'est une espèce de nepenthès (1)
para el que trata de olvidar:
(pour celui qui tente d'oublier :)
los orientales usan opio
(les orientaux utilisent l'opium)
y los ingleses veronal;
(et les Anglais le véronal ;)
en el Egipto comen lotos,
(en Egypte, ils mangent des lotus,)
mascan hachís en Turkestán;
(au Turkestan ils mâchent du hachisch ;)
aquí comiendo pandeyuca
(ici, en mangeant du pain de yuca)
nada podemos recordar.
(nous pouvons tout oublier.)

Cuando el gobierno se desnuca
(Quand le gouvernement se rompt le cou)
hay que jalarle al pandeyuca
(il faut se goinfrer de pains de yuca)

Un japonés hace hara-kiri,
(Un Japonais se fait hara-kiri,)
bebe cianuro un alemán;
(un Allemand prend du cyanure ;)
Cleopatra se mete en el seno
(Cléopâtre place sur son sein)
una serpiente de coral,
(un serpent corail)
Petronio se corta las venas,
(Petronius se coupe les veines,)
Neron se clava en el puñal
(Néron se plante un poignard.)
Aquí comemos pandeyuca
(Ici nous mangeons du pain de yuca)
no nos pensamos suicidar.
(nous ne pensons pas à nous suicider.)

Cuando la suerte nos machuca
(Quand le sort nous écrase)
hay que jalarle al pandeyuca
(il faut se goinfrer de pains de yuca)

Savoranola se consume
(Savonarole se consume)
en la pira inquisitorial;
(sur le bûcher de l'Inquisition ;)
arde la nave capitana
(le vaisseau amiral)
del Almirante en Trafalgar
(brûle à Trafalgar)
y Adolfo Hitler se calcina
(et Adolf Hitler se calcine,)
en su bunker de Wilhelmplatz
(dans son bunker de la Wilhelmplatz.)
Saquen del horno el pandeyuca
(Sortez du four les pains de yuca)
no se nos vaya a chamuscar!
(avant qu'ils ne roussissent !)

No hay que morir como Churruca,
(Il ne faut pas mourir comme Churruca (2)
hay que jalarle al pandeyuca
(il faut se goinfrer de pains de yuca)

Tiberio se destierra a Capri
(Tibère s'exile à Capri)
Cincinato se pone a arar
(Cincinnatus se met à labourer)
Napoleón en Santa Helena
(Napoléon à Sainte-Helène)
rumia su largo batallar
(remâche ses nombreuses batailles
Carlos V medita en Yuste
(Charles-Quint médite à Yuste)
y Felipe en el Escorial
(Et Philippe à l'Escorial.)
A nosotros en la despensa
(Quant à nous dans le cellier)
nadie nos viene a molestar.
(personne ne vient nous déranger)

Envío:
(Envoi :)

Príncipe: la gloria es caduca;
(Prince: la gloire est caduque ;)
hay que jalarle al pandeyuca
(il faut se goinfrer de pains de yuca)

(1) Breuvage magique chez les Grecs anciens.
(2) Marin espagnol mort à Trafalgar.

Recette du pain de yuca (Boyacá-Cundinamarca)

J'imagine qu'après cette lecture l'eau vous est venue à la bouche et que vos papilles frémissent du désir de goûter le pain de yuca. Ça n'est pas sorcier, dès le moment où l'ingrédient principal, la fécule de yuca ou de manioc, est disponible. Pourtant, il y a peu de chance que vous réussissiez du premier coup, c'est un coup de main que les filles apprennent de leur mère ou mieux les petites-filles de leur grand-mère.

Il en faut une livre, plus : 2 livres de fromage blanc bien égoutté et émietté, 3 cuillères à soupe de beurre, un oeuf battu, une cuillère à soupe de levure chimique (la recette du Tolima-Huila est sans levure et avec deux jaunes d'oeufs). Vous me mélangez tout cela et me le pétrissez jusqu'à obtenir une bonne consistance. Puis, vous me façonnez des demi-lunes ou des boules d'environ 4 centimètres de diamètre que vous posez pas trop près les unes des autres sur une tôle graissée et vous enfournez.

Il y a deux secrets pour la réussite : un pétrissage consciencieux et la température du four qui doit être élevée : préchauffage de 15-20 minutes à 350 degrés.

Si tout se passe bien, il ne vous reste plus qu'à vous goinfrer de pains de yuca.

Avril 2000


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