Nouvelles du Petit Paradis en Colombie

La vie quotidienne dans le sud des Andes colombiennes

 

Note de lecture :

Chansons de Colombie,
un hommage à Álvaro Dalmar

Álvaro Dalmar, de son vrai nom Álvaro Chaparro Bermúdez, un des plus grands compositeurs colombiens du 20e siècle, vient de mourir. Comme je déteste les chroniques mortuaires et qu'au demeurant c'est sa mort qui m'a révélé son existence, ayant souvent entendu ses oeuvres sans savoir qu'il en était l'auteur, ma façon de lui rendre hommage consistera à présenter le texte de neuf de ses chansons (pour la musique, il faudra attendre !), représentatives de quatre des genres musicaux de la région andine qui font partie du patrimoine colombien : bambuco, bolero, pasillo et guabina. Les thèmes qu'il développe dans ces oeuvres sont traditionnels de ce type de répertoire : variations sur l'amour, la femme et la nature, le sentiment patriotique...

Terre de musique et de rythme

La Colombie est une terre de musique, - pas de toutes les musiques, certaines, comme la musique classique européenne lui semblent presque étrangères -, une terre où de nombreuses ascendances de rythmes et de genres se sont mêlées au cours des siècles jusqu'à aujourd'hui et ont produit une diversité étonnante de danses et de chansons traditionnelles qui ont un double statut : musique populaire et musique de chambre, ou même symphonique. Un énorme répertoire s'est constitué, qui est interprété aussi bien par des chanteurs classiques, telle "Besame morenita" de notre compositeur, enregistrée par le baryton colombien Carlos Julio Ramírez, qui a fait le tour du monde dans les années 60, que par de petits ensembles régionaux de musiciens amateurs - au sens où ce n'est pas leur occupation principale -, en général d'un excellent niveau. La pratique de la musique vivante, guitare et chant essentiellement, est encore largement répandue - bien que peu enseignée -, ce qui contribue à maintenir au répertoire les succès les plus anciens, fidèlement transmis de génération en génération.

Depuis les années 40, ce fond proprement colombien s'est enrichi de tout l'apport de la musique du Mexique et des Caraïbes et un nombre considérable d'artistes, compositeurs et interprètes, font carrière, parfois internationale comme Shakira ou Carlos Vives, soutenus par un public chaleureux et enthousiaste. Il en résulte une abondante production discographique qui n'a nul besoin de quotas à la radio et à la télévision pour être encouragée...

Trois livres de référence

Les informations que je présente sont tirées de "Historia de la música en Colombia a través de nuestro bolero" d'Alfonso de la Espriella Ossío (Edición Norma Santa Fe de Bogotá 1997), un gros ouvrage touffu, rempli de détails, qu'un index complet permet d'exploiter rationnellement.

Les textes des neufs chansons sont tirées de l'ouvrage précédent ainsi que de deux chansonniers :

     
  • "Canciones de nuestra Colombia" de Luis Armando Zarruk Z. (Apartado Aereo 36-36 Bucaramanga 1998), qui recense près de 1000 chansons, appartenant principalement au genre bambuco et pasillo, mais aussi boleros, criollas, danzas, guabinas, pasajes, sanjuaneros, torbellinos, vals, corridos, rajaleñas, cumbias, joropos, porros, paseos, etc. 
  • "Ayer y hoy en mis canciones" de Noel Salazar Giraldo (Editorial Andina, Manizales 4e édition 1990) qui contient 1200 biographies de compositeurs et interprètes et 1500 chansons de toute l'Amérique hispanique, plus quelques classiques universels comme "Another Brick in the Wall", "The Sounds of Silence", "Yesterday" et "Nathalie" !

Álvaro Dalmar, une mini-biographie

Il naît le 7 mars 1919 à Santafé de Bogotá et fait ses études chez les Frères des Écoles Chrétiennes qui sont assez bien implantés en Colombie. Depuis l'âge de 12 ans, il joue en cachette sur la mandoline de son papa et ne tarde pas à devenir un des meilleurs mandolinistes de la ville. A 15 ans, il fait la connaissance d'un musicien et compositeur célèbre à l'époque, Alfonso Mejía Navarro, qui lui apprend tous les secrets de la guitare.

En 1941, il part à New-York et entre à la Juillard School of Music où il étudie le solfège, la théorie, l'harmonie, la composition, la direction d'orchestre et surtout la guitare avec Andrés Segovia.

En 1945, il fait son service militaire aux États-Unis et offre des concerts de guitare aux officiers du camp.

De retour à la vie civile, il écrit la musique de trois films pour la Columbia Pictures et enseigne la guitare à quelques vedettes de cinéma de l'époque : James Mason, Anthony Quinn et Elizabeth Taylor. Il commence des études de philosophie et de lettres à l'Université de Columbia qu'il n'achève pas à cause de ses fréquents déplacements.

Il compose un important catalogue d'oeuvres pour la guitare classique. En 1946, il crée le Trio Dalmar et enregistre un 33 tours où figurent ses premières compositions romantiques.

Il voyage dans le monde entier, passe deux ans et demi en Suède. Les chanteurs de l'époque commencent à rechercher ses compositions et il connaît son premier grand succès en 1948 avec le boléro "Tan lejos". Il poursuit parallèlement une carrière de compositeur-interprète et une de concertiste jusqu'à ce qu'un accident stupide - il se prend les doigts de la main gauche dans la porte d'un taxi - arrête la seconde. De ce fait, il va se consacrer exclusivement à la composition d'un nombre considérable d'oeuvres (plus de cinq cents selon ses déclarations dans un entretien télévisé, mais probablement mille selon de la Espriella). Au cours de son séjour new-yorquais, il fonde l'Orchestre Álvaro Dalmar y sus Cantamérica.

En 1966, il revient à Bogotá, après une absence de vingt-cinq ans, où il crée le Quinteto Dalmar. En 1968, il écrit un roman "The Waiting Years", publié aux États-Unis. En 1971, il part pour l'Espagne où il réorganise l'Orquesta Cantamérica et y fait connaître le répertoire latino-américain.

Il retourne à Bogotá en 1978 et crée avec quelques amis une agence de publicité spécialisée dans la musique et les jingles commerciaux. Il compose aussi des musiques officielles et les hymnes de quelques présidents de la république de l'époque.

A l'occasion du 500e anniversaire de la Conquête de l'Amérique, il compose une lamentation incaïque "Indio soy" qui gagne un concours latino-américain. A cette même époque, il reçoit le Prix Aplauso qui récompense une vie de création artistique. Au cours de la cérémonie, il présente "Viejo maestro", une valse, une sorte d'adieu à la vie, bien avant son départ définitif, à l'âge de 80 ans.

Chansons d'amour

Le thème récurrent dans la chanson traditionnelle colombienne est naturellement l'amour, dans tous ses états : amour passion, amour rancoeur, amour abandon, amour promesse, amour divin, etc..

Commençons par la chanson dont j'ai déjà parlé plus haut : "Tan lejos", un boléro. La période d'or du boléro se situe entre les années 40 et 60. Tant par le texte que par la danse, c'est une invitation à être romantique, un sentiment qui paraît ne pas être totalement oublié aujourd'hui, quand on sait que Luis Miguel a vendu plus de 6 millions d'exemplaires de son CD de boléros "Romance". Le boléro, comme beaucoup d'autres choses, est arrivé en Colombie en provenance d'Espagne, au temps de la Colonie, mais il disparaît complètement. Sa version moderne vient en fait de Cuba, et trouve son origine dans l'ancienne contredanse anglaise, convertie en contredanse française et transportée dans les Antilles par les réfugiés français qui fuyaient la Révolution. Métissée par la musique des indiens et des noirs, elle devient successivement contredanza cubaine, danza afrocubaine, danza, habanera, danzón et enfin bolero. Celui-ci arrive dans les années 30 sur la côte atlantique de la Colombie, en particulier par les ondes de l'émetteur à ondes courtes de PWX Cuba et envahit tout le pays, comme le reste de l'Amérique latine et du monde.

Tan lejos

(Si loin)
Tanto tiempo sin estar contigo,
(Tant de temps sans être avec toi,)
sin sentir tus labios temblorosos de pasión
(sans sentir tes lèvres tremblantes de passion)
cerca a los míos.
(près des miennes.)
Tantas noches de inquietud y hastío,
(Tant de nuits d'agitation et d'ennui)
sin sentir el fuego de tu cuerpo
(sans sentir le feu de ton corps)
abrazador juntito a mí.
(étreignant le mien.)

Tan lejos, tan sola y tan triste,
(Si loin, si seule et si triste,)
hay veces que lloro yo por tí.
(parfois je pleure pour toi.)
El fuego de los besos que me diste
(Le feu des baisers que tu m'as donnés,)
parece que revive siempre en mí.
(il semble qu'il revit toujours en moi.)

Inútil tratar de olvidarte;
(Inutile de tenter de t'oublier ;)
en vano negarlo si es así.
(nier en vain qu'il en est ainsi.)
No puedo dejar de adorarte.
(Je ne peux cesser de t'adorer.)
Vivir es horrible, tan lejos de tí.
(Vivre est horrible, si loin de toi.)

Après l'amour enflammé par la séparation, voici maintenant un échantillon d'un genre si répandu ici que l'on peut se demander ce que les femmes colombiennes font à leurs compatriotes masculins. L'amour déçu, vindicatif, le cri du mâle blessé par la trahison de l'objet aimé, qui apparemment s'en fiche et se divertit loin de lui : musique, très populaire, de carrilera (muletiers), de ranchera (vachers), de despecho (dépit), de desengaño (désillusion), que les compositeurs qui ont pignon sur rue ne dédaignent pourtant pas. Les peines de coeurs sont universelles.

Il s'agit d'un pasillo, une valse au "style du pays", c'est-à-dire plus rapide que la valse viennoise, la première étant pratiquée dans les milieux populaires et la seconde dans la classe supérieure. Le pasillo s'établit comme genre musical dans le cours de la seconde moitié du 19e siècle.

Lágrimas (Larmes)

Lágrimas de amargura vierten mis ojos,
(Mes yeux versent des larmes d'amertume,)
Lágrimas tan amargas como la hiel
(Des larmes aussi amères que du fiel)
Al ver que en mi presente solo despojos
(En voyant ce qu'il reste en ce moment)
Quedan de nuestro idilio del ayer.
(de notre idylle d'hier.)

Dime si eres dichosa como yo ansío,
(Dis-moi si tu es heureuse comme je le crains,)
Si otros labios te besan con frenesí
(Si d'autres lèvres t'embrassent avec frénésie)
Si en la obsesión enferma de tu extravío,
(Si dans l'obsession maladive de ton égarement)
Ya ni siquiera en sueños piensas en mí.
(Tu m'as déja complètement chassé de ton esprit.)

Lágrimas de tristeza dejó tu olvido
(Ton oubli a laissé des larmes de tristesse)
Sombras que hacen más negra mi soledad.
(Des ombres qui rendent plus noire ma solitude.)
Fuiste como ave inquieta que deja el nido
(Tu es partie comme une oiselle inquiète qui abandonne le nid)
Para cruzar del cielo la inmensidad.
(Pour traverser l'immensité du ciel.)

Dime si en los azares de tu jornada
(Dis-moi si au hasard de ton voyage)
Vuelas acaso en busca de algún querer,
(Tu voles peut-être à la recherche de quelque amour)
O si al vagar sin rumbo y abandonada
(Ou si errante sans but et abandonnée)
Con las alas rendidas quieres volver.
(Les ailes fatiguées tu souhaites revenir.)

Une autre chanson fameuse de Dalmar met en scène l'amour malheureux, qui est aussi une figure fréquente dans la chanson traditionnelle. L'homme, encore amoureux, exprime sa souffrance pour la perte de la femme aimée, perte dont la cause n'est pas toujours exprimée de manière transparente. Cela laisse entendre qu'il y est peut-être pour quelque chose.

Il s'agit d'un bambuco , une danse typique de la Cordillère, dont le répertoire est considérable. Une controverse a fait rage sur les origines du bambuco. On a longtemps cru que c'était un rythme africain à cause d'un passage de "María", une des oeuvres les plus illustres de la littérature colombienne, selon lequel "bambuco" viendrait de Bambouk, une région du Soudan français d'où l'on importait des esclaves noirs.

Plus vraisemblable est l'hypothèse que bambuco serait dérivé de Bambuca, une encomienda du fondateur de Neiva, Don Diego de Ospina y Medinilla, d'après le nom d'une petite rivière de la même région. Quand Don Diego arrive avec ses gens à Bogotá où il est nommé chancelier du Vice-Roi, on les appelle les Bambucos. Le rajaleñas, préfiguration du bambuco, était très répandu dans cette région et est constitué par un mélange d'apports espagnols, indiens et noirs africains. Une des plus belles manifestations folkloriques de Colombie est le "Reinado Nacional del Bambuco", qui a lieu chaque année au mois de juin à Neiva.

Amor se escribe con llanto (Amour s'écrit en pleurant)

Amor se escribe con llanto en el diario amargo de mi desencanto;
(Amour s'écrit en pleurant dans le journal amer de mon désenchantement)
Amor que sembraste un día
(L'amour que tu as semé un jour)
Rosas de esperanzas en el alma mía.
(Roses d'espérance dans mon âme.)
Amor que llegaste riendo, amor que te vas llorando.
(Amour, toi qui es venu en riant, amour, toi qui t'en vas en pleurant)
Ayer de dicha cantando, hoy sin illusiones
(Hier chantant de bonheur, aujourd'hui sans illusions)
Con mis tristezas muriendo.
(Mourant de tristesse.)
Tu querer fue un cariño como de santo,
(Ton amour fut une tendresse sainte,)
Tibia luz en las noches de mi extravío;
(Une lumière fragile dans les nuits de mon égarement ;)
Te adoré y a pesar de quererte tanto
(Je t'ai adorée et malgré la force de mon amour)
Hoy me has enseñado que amor se escribe con llanto.
(Aujourd'hui tu m'as appris qu'amour s'écrit en pleurant.)

Toujours sur le thème de l'amour, passion ou charnel cette fois, voici la chanson la plus connue de Dalmar. Il s'agit aussi d'un bambuco.

Bésame morenita (Embrasse-moi, petite brune)

Mírame, mírame, quiéreme, quiéreme, bésame morenita,
(Regarde-moi, regarde-moi, aime-moi, aime-moi, embrasse-moi petite brune,)
Que me estoy muriendo por esa boquita
(Car je me meurs pour cette bouche menue)
Tan jugosa y fresca, tan coloradita,
(Si juteuse et fraîche, si colorée)
Como una manzana dulce y madurita
(Comme une pomme douce et bien mûre)
Que me está diciendo no muerdas tan duro no seas goloso
(Qui est en train de me dire : ne mords pas si fort, ne sois pas gourmand)
Y chupa, que chupa que es más sabroso
(Et embrasse, car embrasser est plus savoureux)
Y dale un abrazo a tu morenita.
(Et étreins ta petite brune)
Y me está pidiendo que besa, que besa la condenada
(Et elle me demande que j'embrasse, que j'embrasse la condamnée)
Que amor sin mordisco no sabe a nada
(Que l'amour sans morsure n'a le goût de rien)
Así te lo dice tu morenita.
(C'est ce que te dis ta petite brune)
Mírame, quiéreme, bésame morenita.
(Regarde-moi, aime-moi, embrasse-moi, petite brune)

Ultime variation sur l'amour, mais le sujet ne sera cependant pas épuisé, les amours champêtres et les complications qu'ils peuvent vous apporter.

Il s'agit d'une guabina. Comme ma source, Alfonso de la Espriella, ne dit rien sur cette danse, je reste coi, jusqu'à plus ample information.*

* Voici ce que dit Alberto Londoño de la guabina, dans Danzas colombianas (Editorial Universidad de Antioquia, Medellin 1989) :
"La guabina est un chant et une danse des terres froides et montagneuses de Colombie, on dit qu'elle est d'origine européenne, mais on dit aussi qu'elle est indigène, d'origine chibcha ou muisca. On dit que dans le folk on ne la danse pas, on la chante a capella.
Au 19e siècle, c'était une danse de couple enlacé, actuellement c'est une danse de couple séparé [...] ; la guabina est triste, nostalgique, paisible, innocente, amoureuse, romantique et poétique."

La guabina de Salustiana

Por detrás de Monserrate
(De derrière Monserrate)
viene el indio colombiano
(vient l'indien colombien)
va de jipa y alpargate
(il porte un chapeau de paille et des espadrilles)
y lleva un tiple en la mano.
(et une petite guitare à la main.)

Se escuchan en la alborada
(On entend à l'aube)
las quejas de sus canciones;
(les plaintes de ses chansons ;)
que dulce es esa tonada
(comme ces accents sont doux)
que entonan sus corazones.
(qu'entonne son coeur.)

Ay si la guabina.
Ah oui, la guabina

Esta mañana cuando truje las mazorcas
Ce matin quand j'ai coupé les épis de maïs
me topé con Salustiana
je suis tombé sur Salustiana
y por eso casi me horcas,
et à cause de cela tu me pendrais presque
y matas a Salustiana.
et tu tuerais Salustiana.

Nos entramos pa' la venta
Nous sommes entrés par la fenêtre
pa' ver si podía yo verte,
pour voir si je pouvais te voir
y ay! jeroz si estaba brava
et ouille ! féroce, elle était fâchée
tu cara de chicha* juerte,
ta bouille de chicha fermentée
y ay! jeroz y estaba juerte
et ouille, féroce, elle était fermentée
tu cara de chicha brava.
ta bouille de chicha fâchée.

Y querés que nos casemos
Et tu voudrais qu'on se marie
y busquemos la madrina;
et qu'on cherche la marraine
pa' qué querés que lo hagamos
pourquoi tu voudrais qu'on le fasse
si el muchacho ya camina?
puisque le petit marche déjà ?

Compadre, qué cara dura
Compagnon, quel visage dur
me lo dijo mi vecina,
ma voisine me l'a dit,
mire a ver si la criatura
voyons si la créature
que está buscando madrina
qui cherche une marraine
no es alguna travesura
n'est pas une quelconque espièglerie
de algún indio de la esquina.
de quelque indien du coin.

Ay, si la guabina supiera...
Ah, si la guabina savait...

* une boisson alcoolique obtenue par la fermentation du maïs

Autres thèmes

Un thème rencontré très fréquemment est celui de la femme associée à la nature, au ruisseau, au torrent, à la rivière et à la vie bucolique.

Encore un bambuco, un des plus connus de Dalmar.

Al caer de la tarde (Au crépuscule)

Al caer de la tarde cuando se duermen las flores
(Au crépuscule, quand les fleurs s'endorment)
Y murmura a lo lejos una oración la quebrada,
(Et que le torrent murmure une prière au loin)
Se despierta un lucero y entonan los ruiseñores
(Une étoile se réveille et les rossignols entonnent)
Un concierto de trinos en la enramada.
(Un concert de trilles dans la ramure.)

Y poquito a poquito va ribeteando la luna,
(Et petit à petit, la lune met un liseré)
La silueta que borda sobre el trigal mi cabaña;
(A la silhouette que ma cabane brode sur le champ de blé ;
Hay letargo de estrellas en la laguna
(Les étoiles se reflètent dans le lac immobile)
Y un enjambre de ensueños en la montaña.
(Et un essaim de songes envahit la montagne)

Y se cubre de encajes y lentejuelas el cielo,
(Et le ciel se couvre de dentelles et de paillettes)
Y perfuman la noche con suave olor los manzanos.
(Et les pommiers parfument la nuit d'une douce odeur.)
Ya me espera mi china con un clavel en el pelo
(Déjà ma chérie m'attend avec un oeillet dans les cheveux)
Y un rosal de caricias entre sus manos.
(Et un bouquet de caresses entre les mains.)

Un autre thème répandu est l'évocation d'un instrument de musique, fidèle compagnon du musicien et reflet de ses états d'âme. Dans le cas de notre auteur, il s'agit du "tiple", guitare soprano, appelé le plus souvent du diminutif affectueux de "tiplecito", et de la guitare.

Un tiple y una guitarra (Un tiple et une guitare)

Un tiple y una guitarra
(Un tiple et une guitare)
desgranan sus quejas al viento
(égrènent leurs plaintes au vent)
se escucha en la madrugada
(on entend dans le petit matin)
sus notas tristes como en un lamento.
(leurs notes tristes comme une lamentation.)

La noche se está llenando
(La nuit se remplit)
de arpegios junto a una ventana
(d'arpèges près d'une fenêtre)
acordes que van despertando
(des accords qui vont réveiller)
amores tiernos, como flor temprana.
(des amours tendres comme une fleur précoce.)

El tiple llora sus penas
(Le tiple pleure sa peine)
con voz que el alma desgarra
(d'une voix qui déchire l'âme)
sus cuerdas de angustia llenas
(ses cordes pleines d'angoisse ;)
hace el eco y llanto
(lui fait écho en pleurant)
del bordón de la guitarra.
(le bourdon de la guitare.)

Suspiros en la alborada
(Des soupirs au point du jour)
rumor en la lejanía
(une rumeur lointaine)
e un tiple y una guitarra
(et un tiple et une guitare)
que armonizan juntos
(qui harmonisent ensemble)
una dulce melodía.
(une douce mélodie.)

Les compositeurs colombiens honorent volontiers les lieux avec lesquels ils entretiennent un lien particulier, que ce soit la Colombie, les départements et les villes - dont la majorité ont un hymne -, ou les villages. J'ai recensé près de 80 oeuvres de ce type dans "Canciones de Colombia", sans compter celles qui sont dédiées aux femmes qui incarnent ces lieux, comme par exemple : "Campesina santandereana" ou "Ibaguereña". Dalmar a écrit un boléro plutôt convenu en l'honneur de Cartagena de Indias.

Cartagena señorial (Seigneuriale Carthagène)

Hoy quiero cantarle a tu gloria,
(Aujourd'hui je veux chanter ta gloire,)
hablar de tu historia, mis sueños contar
(parler de ton histoire, conter mes rêves)
el mar te contempla entre arrullos
(la mer te contemple en te bercant)
y suaves murmullos, morena sin par.
(et en murmurant doucement, brune sans égale.)

Hay en la noche pleno derroche de blanca luna
(Une lune blanche éclaire la nuit à profusion)
el mar refleja perlas que deja sobre la espuma
(la mer reflète les perles qu'elle laisse sur l'écume)
y mil estrellas claras y bellas bordan tu cielo
(et mille étoiles belles et brillantes sont brodées sur ton ciel)
y entre fulgores hablan de amores en tu desvelo
(et en scintillant parlent d'amour dans ton insomnie)

Hay en la esencia de tu existencia tanta belleza
(Il y a dans l'essence de ton existence autant de beauté)
como en tu gloria, como en la historia de tu grandeza
(qu'en ta gloire, qu'en l'histoire de ta grandeur)
Dios mismo quiso que un paraiso
(Dieu lui-même a voulu que tes plages de corail)
fueran tus playas de coral, linda morena
(soient un paradis, belle brune)
Cartagena señorial.
(Carthagène seigneuriale.)

La plupart des Colombiens sont très patriotes et en tant que tels, les auteurs écrivent tous au moins une chanson en hommage à la terre natale. Celle qui suit est un bambuco dont les paroles, qui n'échappent pas complètement au chauvinisme ambiant, me paraissent mieux adaptées pour exprimer son amour de la patrie que celles de l'hymne national ("Se baña en sangre de héroes la tierra de Colón" (Le sang des héros inonde la terre de Colomb)). Mais les traditions sont les traditions et l'hymne colombien a été composé par Rafael Nuñez, aussi glorieux comme poète que comme Président de la République. Tout compte fait, il ne répand pas plus de sang que les couplets de la Marseillaise, qui ont résisté jusqu'à présent à toutes les tentatives d'adoucissement des moeurs. Dalmar parle aussi de sang, mais il s'agit de celui qui bout dans ses veines... et n'en sort pas !

Mis dos amores (Mes deux amours)

Dos cosas llevo en el alma y son mi orgullo donde quiera,
(Je porte deux choses dans mon âme qui sont mon orgueil où que ce soit)
la adoración a mi patria y el amor a mi bandera.
(L'adoration de ma patrie et l'amour de mon drapeau)
Cuando le canto a tu gloria, patria noble y soberana,
(Quand je chante à ta gloire, patrie noble et souveraine)
siento el bullir de mi sangre,
(je sens mon sang bouillir)
sangre altiva y colombiana.
(sang altier et colombien.)

Son en mi vida los dos amores
(J'ai dans ma vie deux amours)
mi tierra hermosa y de mi pendón los colores;
(ma belle terre et les couleurs de ma bannière)
su sol ardiente, sus campesinas
(son soleil brûlant, ses paysannes)
y el ritmo alegre de sus bambucos y guabinas.
(et le rythme joyeux de ses bambucos et guabinas.)

Como entristece el recuerdo
(Comme le souvenir devient triste)
cuando ausente en tierra extraña
(quand absent, en terre étrangère)
falta el azul de tu cielo y el verdor de tus montañas
(manquent le bleu de ton ciel et la verdeur de tes montagnes)
sin un bambuco y un tiple, que hagan la boda más grata
(sans un bambuco et un tiple qui rendent la noce plus plaisante)
llenando alegres la noche, con rumor de serenata.
(et remplissent, joyeux, la nuit d'une rumeur de sérénade.)

Pour en savoir plus

Sonolux a sorti en décembre 1999 les cent chansons nominées à la "Canción colombiana del siglo", cinq CD (pour le prix de deux) qui fournissent un panorama complet, sinon exhaustif - il en faudrait vingt ! -, de la chanson colombienne au 20e siecle : vals, llano, guabina, bunde, sanjuanero, bambuco, pasillo, merecumbe, salsa, paseo, tropical, currulao, moderna, rock en espanol, porro, cumbia, bolero, balada, carranguera, carrilera, son paisa, vallenato, il y en a pour tous les goûts. On y trouve les trois chansons présentées dans cette note : "Amor se escribe con llanto", "Bésame morenita" et "Lágrimas". La chanson du siècle est une valse qui s'appelle "El camino de la vida" (le chemin de la vie), une valse de Héctor Ochoa, qui se termine par les vers suivants :

Es por eso amor mio que te pido,
(C'est pour cet amour qui est le mien que je te demande,)
Como lo pido a Dios, si llego a la vejez, que estes conmigo.
(Comme je le demande à Dieu, d'être avec moi, si j'arrive à la vieillesse.)

Amour, toujours.

Septembre 1999.
Actualisé en mars 2000.


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