Nouvelles du Petit Paradis en Colombie

La vie quotidienne dans le sud des Andes colombiennes

 

Note de lecture :

Chronique d'un enlèvement

A l'attention de ceux qui penseraient que la guérilla de l'"Ejercito Nacional de Liberación" (ELN), pour être marxisto-chrétienne et donc encore politisée, serait moins sinistre que celle, narcotisée, des "Fuerzas Armadas Revolucionarias de Colombia" (FARC),
à l'attention de ceux qui penseraient que les consignes de prudence contenues dans ma page "Vacances en Colombie ?" procèdent d'un manque d'esprit d'aventure,
voici le témoignage de l'une des victimes de l'enlèvement de la Sierra Nevada, présenté dans un article de Semana du nº 1133 (19-26 janvier 2004), et traduit en français par mes soins.

CHRONIQUE D'UN ENLEVEMENT

Le témoignage de Ido Yosef Guy, l'un des Israéliens enlevés par l'ELN dans la Sierra Nevada, démontre l'horreur qu'ils ont vécue pendant leur captivité.

Deux semaines après avoir été enlevés par un groupe de guérilleros de l'ELN, les Israéliens Erez Eltawil, Benny Daniel, Orpaz Ohayon et Ido Yosef Guy ont tenté un plan d'évasion désespéré. Aussi désespéré que la situation dans laquelle ils se trouvaient.

Par une de ces ironies de la vie, ce qui avait commencé quelques mois auparavant comme des vacances bien méritées en Amérique du sud s'était transformé en un horrible cauchemar dont ils ne savaient pas s'ils allaient se réveiller.

Le soleil et les plages de la Sierra Nevada de Santa Marta n'étaient plus qu'un souvenir et leur seule obsession, ce 27 septembre, était de finir de creuser avec un couteau le tunnel qui leur permettraient de s'échapper vers la liberté. Avec un peu de chance, ils pourraient répéter l'exploit de Matthew Scott, leur compagnon anglais de 19 ans, qui avait réussi à filer d'entre les mains de ses geôliers le 13 septembre, un jour après leur capture.

Quand le trou a été terminé, ils ont arrangés leurs lits pour tromper les guérilleros et à 21 h 15, ils se sont enfuis. Malheureusement, la liberté n'a duré qu'une heure. Les hommes de l'ELN n'ont pas tardé à découvrir le piége et ils se sont lancés sur les traces des quatre fugitifs, qui, malgré l'entraînement reçu pendant le service militaire en Israël, n'ont pas pu se défendre des fourrés de la Sierra Nevada.

Effrayés par les tirs et incapables de s'orienter, les jeunes Israéliens ont été une proie facile pour les guérilleros, qui les ont ramenés au camp.

Ido Yosef Guy assure que ce fut le pire des cent jours qu'ils ont passés entre les mains du groupe armé. "Ils nous ont rattrapés et battus. Nous n'avons réussi à nous échapper que pour une heure ou une heure et demie, mais ils ont suivi notre route. Ils nous ont tiré dessus quatre fois et ils ont donné un coup de machette à Benny. Une fois de retour, ils nous ont battus et nous ont attaché les mains dans le dos avec des lacets, et le jour suivant, Rafael [un guérillero] a jeté Benny par terre et a chargé son fusil comme pour le tuer. Ensuite, ils ont attaché Benny et Erez dans la cabane sans aucun motif."

Selon le témoignage donné par le programmateur IBM de 26 ans à la Fiscalía, cela n'a pas été la seule fois qu'ils les ont maltraités. "Ils nous battaient pendant que nous étions en train de marcher si nous n'atteignons pas un but ou une certaine vitesse. Ensuite, ils chargeaient leur fusil et nous menaçaient. Une fois, quelqu'un s'est arrêté pour se reposer et ils ont tiré par terre pour l'effrayer. Si on obéissait comme un petit chien, il n'y avait pas de problème, mais si I'on faisait quelque chose qu'ils n'avaient pas ordonné, immédiatement, ils recouraient à la force."

La situation a empiré quand les guérilleros se sont rendus compte que les quatre Israéliens avaient servi dans l'armée de leur pays. "Une fois, Vladimir [un guérillero] a donné une grenade à Benny pour qu'il l'inspecte parce qu'ils avaient appris par la presse que nous avions fait le service militaire, bien que nous ayons dit le contraire. Il lui a lancé la grenade, sans la dégoupiller, pour voir quelle serait sa réaction."

Au jour le jour

Pendant plus de trois mois, les étrangers ont parcouru près de 400 kilomètres en marchant d'une cachette à l'autre, souvent avec des vêtements complètement trempés. Le papier hygiénique et un lit étaient des éléments de confort oubliés depuis longtemps et leur alimentation consistait en rations de pommes de terre, panais, yuca et du café comme boisson. De temps en temps, ils pouvaient se laver dans un cours d'eau et, à deux reprises, ils ont pu écouter à la radio des messages de leurs familles. Pour tromper l'armée qui tentait de les libérer, les guérilleros les ont obligés à revêtir des uniformes militaires et même à porter un fusil sans munitions.

Le climat malsain de la forêt tropicale a altéré leur état de santé. "Dans le premier campement, Orpaz a eu de la fièvre et des douleurs aux pieds qui l'empêchaient de marcher. Il avait très mal au dos au point de ne pas pouvoir respirer parce que nous dormions à même le sol humide. Erez avait de l'asthme et les pieds et le dos infectés. En général, nous avions du sang dans les urines, des piqûres d'insectes et des problèmes de selles. Pendant notre captivité ils n'ont jamais fait venir de médecins, et les filles [guérilleras] jouaient les infirmières, mais elles ne savaient presque rien."

Pendant la période de tension de l'enlèvement, les jeunes hommes ont appris à vivre avec leurs gardiens et sont arrivés à les connaître jusqu'à un certain point. "Eduver est de petite taille, il a une grosse tête, brun, il est né en 79, il avait un début de barbe et une tache de naissance sur le front. Vladimir a des yeux de thaïlandais, il est blanc avec une petite moustache, un visage ovale, grand et une voix nasillarde. Il a environ 25 ans et un tatouage sur la main droite. Humberto Pérez est un garçon brun d'environ 24 ans. Il lui manque l'annulaire droit et il a une grande cicatrice sur la main… Nous n'avons vu Carlos que trois fois, ils l'appelaient le "Colonel". Il était chargé de l'intelligence ; d'environ 30 ans, la peau claire et une barbe courte et fournie. C'est avec lui que nous avons parlé et, au début, ils ont dit qu'ils voulaient de l'argent pour nous libérer, ils nous demandaient des renseignements sur nos propriétés, nos comptes en banque, ce que faisaient nos parents, si nous avions fait le service militaire. Au bout de 22 jours de captivité, ils nous ont dit que ce n'était pas pour l'argent, mais pour qu'on libère leurs chefs, qui sont en prison. Ensuite, quand nous l'avons revu, il a emmené Asier Huegun, l'Espagnol [libéré le 24 novembre 2003 avec l'Allemande Reinhilt Weigel]. Chaque fois que nous l'avons vu, il se passait quelque chose."

Pour Ido Yosef Guy, ses trois compatriotes et le britannique Mark Henderson, le voyage en enfer s'est terminé avant Noël, quand la commission humanitaire à la tête de laquelle se trouvait l'Eglise catholique réussit à obtenir la libération des otages au cours d'une négociation qui pourrait poser les bases d'un futur rapprochement entre le Gouvernement et l'ELN.

Après la nouvelle de sa libération et avant de se réunir avec la commission humanitaire, Ido a reçu de la part du chef guérillero un petit papier qui l'a surpris. "Quand ils nous ont libérés le samedi, le chef m'a remis une note avec un numéro de portable afin de le contacter et lui donner de l'argent à l'avenir", a raconté Ido, qui se trouve bien tranquillement dans sa patrie

26 janvier 2004

Pour un approfondissement du problème de la guérilla et de la guerre en Colombie, cf. la Note de lecture sur l'ouvrage "Colombie : Guerre de fin de siècle", qui, malgré ses six ans, reste une référence.


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