Nouvelles du Petit Paradis en Colombie

La vie quotidienne dans le sud des Andes colombiennes

 

Note de lecture :

Rebelles sans cause

Dans le numéro 422 de Cambio, daté du 23 juillet 2001, la chronique de Mauricio Vargas, le directeur de la revue, est consacrée à un thème que j'ai déjà abordé ici, celui de la criminalisation de l'avortement, en relation avec les prises de position de l'Eglise catholique colombienne.

J'y reviens, parce que son auteur est un des meilleurs journalistes de ce pays, où il exerce un rôle de formateur d'opinion. J'y reviens aussi, parce sa critique de l'action de l'Eglise est encore plus sévère que celle d'Hector Rincón, malgré un ton plus mesuré.

Voici une autre pièce à ce dossier, que je ne me lasserai pas de compléter, au risque d'indisposer mes lecteurs, en ces temps où les ravages de l'intégrisme musulman font l'objet de virulentes dénonciations. Chrétiens et juifs ont aussi les leurs. A chacun ses intégristes !



LA REBELLION DES EVEQUES

"Dans ce pays où tant de gens qui tirent leur pouvoir de l'argent, des armes ou des charges publiques se sont habitués depuis longtemps à se soustraire aux lois, à les violer avec une fréquence singulière, et où, en même temps, des millions de Colombiens, privés de ces possibilités, s'y voient soumis, que cela leur plaise ou non, on ne devrait pas être surpris que les évêques, représentants d'un autre de ces pouvoirs traditionnels, aient décidé de se déclarer en rébellion contre une loi approuvée par le Congrès et légitimée par un important jugement de la Cour Constitutionnelle, et aient, en outre, appelés les Colombiens, au nom de la Conférence Episcopale, à se soulever contre cette norme, qui établit une dépénalisation - pourtant bien timide et acceptable - de l'avortement dans les cas de viol, d'insémination artificielle non volontaire ou de malformations du fœtus.

En ce qui me concerne, je n'en suis pas surpris. En dépit des nombreuses bonnes choses que l'Eglise a faites, il y a beaucoup d'autres caractéristiques de son message qui l'ont convertie à un certain degré, en co-responsable de la tragédie nationale. Je mentionne, à simple titre d'exemples, le sabotage continuel des plans de contrôle de la natalité, avec les conséquences funestes, et parfaitement mesurables, sur le niveau de misère de millions de Colombiens, ou le fait que les criminels aient cru trouver dans les saintes images, telle celle de la Vierge, une protection pour les crimes les plus inhumains. Je n'en rends pas les curés responsables, mais je crois, oui, que quelque chose va mal dans leur message, dès lors qu'apparaît une Vierge des tueurs à gages.

Mais revenons à notre point de départ. Que prévoit la loi sur l'avortement qui indigne tant les évêques ? Il ne s'agit que d'une dépénalisation partielle. La femme qui avorte, et ceux qui collaborent à cet acte, seront de toute façon condamnés par le juge, même si la grossesse est provoquée par un viol ou une insémination artificielle non volontaire ou qu'un médecin ait constaté une malformation du fœtus. Simplement, le juge pourra, en fonction de son évaluation du cas, suspendre l'exécution de la peine. Quelle timide avancée !

Personne n'a légalisé l'avortement. Le juge, uniquement dans les cas mentionnés, a la faculté de décider que les circonstances qui entourent le cas peuvent justifier une suspension de la peine. Je pense qu'il faudrait aller beaucoup plus loin, mais ce serait le thème d'une autre chronique.

Celui de la présente consiste à mettre en cause les évêques pour leur appel à désobéir à une loi. Je comprends bien que cet appel n'a pas d'implications, car, comme la loi vise à laisser libres les juges de prendre l'ultime décision sur l'exécution de la peine, il n'y a pas de manière concrète de se rebeller contre elle.

Mais comme l'immense majorité des Colombiens ne connaissent pas, ni ne doivent connaître, le droit, le message qu'ils ont reçu la semaine passée de la part de l'Eglise fut celui de se rebeller contre la loi. Et c'est un message désastreux dans un pays qui est déjà passablement anarchique. Si on dit à un Colombien non prévenu et peu au courant de la complexité de ce débat, que l'Eglise, un des principaux pouvoirs et historiquement un des plus respectés, suggère de se rebeller contre la loi, le moins qu'il va penser est que lui aussi a le droit, quand une loi ne lui plaît pas, de se dresser contre elle.

C'est ce qu'on fait les tirofijos [Tirofijo est le surnom de Manuel Marulanda, le chef historique des Farc (Fuerzas Armadas Revolucionarias de Colombia), la guérilla marxiste] et les castaños [Carlos Castaño est le chef de l'aile politique des "Autodefensas Unidas de Colombia" (AUC), le mouvement paramilitaire d'extrême-droite]. C'est ce que fait Jojoy [Mono Jojoy est le surnom de Jorge Briceño, le chef militaire des Farc], quand il décide que les lois qui nous gouvernent ne lui conviennent pas et qu'il invente la sienne, la 002 qui justifie l'extorsion [la "loi" 002 décrète que toute personne ou entreprise ayant des actifs égaux ou supérieurs à 1 million de dollars doit payer un impôt aux Farc]. Il n'est pas convenable que l'Eglise, même si son appel n'a pas de conséquences pratiques, choisisse de s'engager dans la même voie.

Les évêques, et l'Eglise dans son ensemble, ont le droit de prêcher contre l'avortement du haut de leurs chaires. Ils ont le droit de tenter de convaincre une jeune femme enceinte à la suite d'un viol de conserver son enfant. Ils ont le droit de tenter de convaincre un médecin de ne pas l'aider. Cela entre dans les règles du jeu d'un système démocratique, qui respecte la liberté des cultes et qui s'est converti, grâce à Dieu, en Etat laïque. Ce que l'on ne peut en aucun cas accepter est qu'ils se joignent à la déjà longue liste de puissants, qui en raison de leur statut, de leurs armes ou de leur argent, considèrent qu'ils se trouvent au-dessus de la loi, et s'autorisent à inviter d'autres personnes à la bafouer."

30 octobre 2001.


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