Nouvelles du Petit Paradis en Colombie

La vie quotidienne dans le sud des Andes colombiennes

 

Note de lecture :

Fontaine, je boirai de ton eau

Dans le numéro 448 de "Cambio", daté du 21 janvier 2002, Héctor Abad Faciolince, un des chroniqueurs réguliers de cette revue, aborde un thème qui m'est cher et sur lequel j'ai souvent écrit : le caractère national colombien. Sa manière de le définir est différente de la mienne, mais je crois que nous disons à peu près la même chose. C'est réconfortant de ne pas être le seul à avoir raison !



FONTAINE, JE BOIRAI DE TON EAU

"Les pays, comme les personnes, possèdent un caractère qui les définit, une attitude vitale de fond qui se répète au long des temps, et qui, en principe, peut se formuler au moyen d'un verbe. Si je devais dire quel est le verbe qui définit le caractère de la Colombie, je choisirais celui-ci : temporiser. Temporiser, c'est transiger, s'accommoder des choses telles qu'elles se présentent, dire ou menacer que l'on va faire quelque chose, et ensuite ne pas l'accomplir, le laisser à moitié fait, l'ajuster, se prêter à ..., s'arranger... J'admets que dans la sphère personnelle, cela peut être une qualité de ne pas être trop rigide, mais je doute qu'un Etat ou un Gouvernement - ou plus généralement tout type de loi - peut fonctionner quand son application est incertaine ou donne lieu à des accommodements. Je tends à penser que beaucoup de verdicts judiciaires seraient plus appropriés, plus "justes" si ils n'étaient pas prononcés par des juges, mais plutôt par des machines, du fait que les appareils ne s'arrêtent pas à des considérations personnelles (par exemple que le jeune qui a brûlé un feu rouge est le neveu d'un ministre, ou le fumeur de marijeanne le fils du roi).

Mais revenons au caractère national. Je ne sais pas si vous vous souvenez de la dernière Coupe d'Amérique. On allait l'organiser en Colombie, puis on a dit que non, une semaine avant il semblait que oui, ensuite ça serait l'année suivante, et, enfin, quand il ne restait plus que 48 heures (cette affaire de 48 heures nous enchante), on décidait de la faire ici. Un autre exemple. Vous savez ce qui gêne le plus les utilisateurs du Transmilenio de Bogotá et ceux du métro de Medellin ? Que l'un et l'autre s'arrêtent toujours au même endroit. Les usagers regrettent les bus qui s'arrêtent là où le passager le désire ou où ça chante au conducteur. Les bus nous paraissent une merveille parce qu'ils stoppent au milieu de la chaussée et à chaque pâté de maisons. Dans les parcours de bus colombiens - urbains ou interurbains - il y a autant d'arrêts que de centimètres de trajet. Le caractère national n'aime pas ce qui est ferme, défini, sûr, et c'est pourquoi aucun maire de ce pays n'a jamais réussi à ce qu'on respecte les arrêts de bus.

Le gouvernement de Pastrana [l'actuel président de la République pour encore cinq mois] pourrait passer à l'histoire avec la définition suivante : le quadriennat de la valse hésitation. Ou encore : le gouvernement des ultimatums ratés. Il y a environ deux ans, le Président (en brandissant l'index et en prenant l'air fâché) donnait une semaine à ses ministres pour que chacun d'eux présente un plan concret afin de développer l'emploi. Plus de 104 semaines ont passé et on n'a jamais vu les plans d'emploi. Vous vous souvenez du référendum pour faire tomber le Congrès qui nous a fait verser de l'encre pendant six mois ? La seule chose qui est tombée, c'est le référendum lui-même. Vous avez déjà oublié l'embrouille du bulletin fiscal qui nous a obligé à faire des queues et des paperasses pendant des mois ? Ils l'annulèrent le jour-même de son entrée en vigueur. Vous vous remémorez la zone démilitarisée du sud de Bolivar qui était déjà décidée ? Et bien, elle aussi est mort-née.

J'appartiens au petit nombre de gens qui se réjouirent que le Président soit revenu en arrière lors de la rupture des dialogues, la semaine passée. Cela m'enchante de voir les fusils au repos et les va-t-en-guerre (qui ne vont pas à la guerre ni y envoient leurs fils) se mordre les coudes de fureur contenue. Mais, quoique cela m'ait réjoui, je me rends parfaitement compte que ce n'est qu'un pas de plus dans la danse traditionnelle nationale de l'arrangement, du consentement, de la perpétuelle incapacité de tenir ses engagements. Si quelque chose manque à ce pays, c'est le sérieux.

Mais ne pensez pas que dans ce cas la seule instance à mollir ait été le Gouvernement. Voyez la guérilla des Farc : ils affirmèrent que si les contrôles de la zone démilitarisée continuaient, jamais ils ne reviendraient à la table du dialogue. Et ils y sont toujours. Ce qui se passe, c'est que ce côté temporisateur et mollachu, nous l'avons presque tous. Voyez le cas des écrivains. Alvaro Mutis a dit qu'il ne retournerait pas en Espagne à cause du visa imposé aux Colombiens ; comme l'a écrit un lecteur de "Cambio ", Mutis n'a pas profité du moment parfait pour qu'on entende vraiment sa protestation, en recevant le prix Cervantes à Mexico plutôt qu'à Madrid. Mais non, Mutis se montre tel qu'il est, un pur Colombien (et non comme l'Espagnol qu'il voudrait être) en promettant qu'il ne fera pas ce qu'il finira par faire. Et à ce propos, il vaudrait mieux me mordre la langue, parce que quand on est Colombien, il ne faut jamais dire : "Fontaine je ne boirai pas de ton eau", de n'importe quelle eau, aussi putride qu'elle soit."

15 février 2002.


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