Nouvelles du Petit Paradis en Colombie

La vie quotidienne dans le sud des Andes colombiennes

 

Note de lecture

Nouvelles de la violence III :
"Colombie : guerre de fin de siècle"

Pour la troisième et dernière fois, - c'est en tout cas mon intention et j'espère que les événements ne me démentiront pas -, voici des Nouvelles de la violence. Dans une récente note de lecture, j'avais cité un extrait du livre d'Alfredo Rangel Suarez, "Colombia : guerra en el fin de siglo" (TM Editores - Universidad de los Andes Facultad de Sciencias Sociales, Bogotá 1998) et je m'étais promis d'y revenir. Cet ouvrage contient six essais, dont les contenus se recouvrent en partie et dont je présente d'autres passages significatifs ci-dessous. L'auteur a été professeur et chercheur à l'Université des Andes, et est actuellement directeur de politique et de stratégie de la Fondation Sociale. Il a écrit de nombreux articles sur le conflit armé colombien et peut être considéré comme le meilleur expert sur ce thème, dont l'importance pour l'avenir du pays est déterminante.

Il est particulièrement opportun de relire ces lignes au moment où viennent de s'engager véritablement des négociations de paix entre le Gouvernement colombien et le Secrétariat des FARC.

Chapitre 1 - La guerre irrégulière de fin de siècle

Les changements de la guérilla

La recherche de solutions à la guerre irrégulière qui se déroule en Colombie requiert une compréhension objective et réaliste de la nature du phénomène de la guérilla et de la dynamique actuelle de sa confrontation avec l'État.

Dans beaucoup de secteurs de l'opinion subsiste une vision de la guérilla et du conflit qui ne correspond plus à la réalité. Cette incompréhension est à la base de la sous-estimation de la menace que représente pour le pays un mouvement armé qui, s'il continue de croître au rythme de cette dernière décade, pourrait compter dans quelques années 30.000 hommes. Dans ces conditions, on pourrait passer de l'actuelle guerre de guérilla à une guerre de mouvement ou même de positions, passage qui requerrait la transformation des guérillas en armées régulières.

Pour la première fois de leur histoire, les guérillas en Colombie se voient devant la possibilité d'atteindre ces objectifs stratégiques, et c'est précisément cette perception du développement du conflit qui conditionne leurs positions face à la guerre et à la paix. Cette situation est le résultat de l'utilisation réussie par les guérillas des changements et des circonstances qu'a vécus le pays depuis les années quatre-vingt.

Pour commencer, la guérilla a redéfini ses objectifs. La révolution socialiste latinoaméricaine et la construction de l'homme nouveau ont cédé le pas à la domination politique des communes de Colombie et à la création de clientèles à travers l'action armée. Durant ces quinze dernières années, la guérilla n'a pas tenté de vaincre militairement l'armée, ni de s'emparer du pouvoir central ; elle s'est concentrée sur la liquidation de la police dans le plus grand nombre possible de localités pour s'emparer du pouvoir local et détenir une plus grande capacité de négociation le moment venu.

Ses moyens ont aussi changé. Auparavant, la guérilla tendait des embuscades à la force publique afin de récupérer les armes des blessés et des morts. Le combat militaire était l'unique moyen de son expansion. Aujourd'hui, cette récupération n'a qu'une importance marginale par rapport aux innombrables canaux du marché noir international des armes, dont l'accès est garanti par les énormes ressources économiques que lui apporte l'usage calculé et constant de la terreur à des fins économiques.

Autrefois, la guérilla se finançait principalement par le recours aux attaques de banques, aux contributions volontaires des paysans et quelques vols ou extorsions commis à l'encontre d'un riche éleveur ou agriculteur. Elle ne recourrait pas encore à l'industrie de la prise d'otages, ni au trafic de drogue. Elle n'avait pas pénétré les secteurs qui sont de grandes sources de devises : le pétrole, le charbon, l'or, ...la coca et le pavot. Elle ne se nourrissait pas des finances communales. Au cours de ces dernières années, la guérilla a réussi à articuler des stratégies financières qui lui procurent des revenus supérieurs à mille millions de pesos par jour [soit 500.000 US$ au cours actuel, plus de 180 millions de US$ par an, près de 1,2 milliard de francs français. "Cambio" cite dans un article du n° 320 du 2 août 1999, les propos du général McCaffrey, le tzar antidrogue du Gouvernement Clinton, qui avance le chiffre de 600 millions de US$ annuels, tirés par les FARC de leur participation au trafic de stupéfiants].

La quantité de ressources financières que gère aujourd'hui la guérilla a causé une distorsion de son image dans beaucoup de secteurs qui voient à tort dans les groupes insurgés une activité destinée à l'enrichissement personnel de leurs membres. Rien n'est plus faux et dangereux que cette interprétation. S'il en était ainsi, les guérillas ne seraient que des groupes de bandits ou de délinquants qui tôt ou tard connaîtraient le même sort que tous les phénomènes de banditisme : une disparition indolore hâtée par les vendettas internes. Il n'en est rien, la guérilla a fait de l'argent non une fin en soi mais un moyen, une de ses principales ressources politiques et le soutien de sa capacité de guerre.

Les partis traditionnels [libéral et conservateur], et leurs dirigeants, ont toujours été la cible des discours les plus radicaux de la guérilla. Aujourd'hui, les accords avec les représentants locaux de ces partis constituent une des principales tactiques pour garantir sa présence et son influence locales.

Si dans leurs débuts, les FARC [Fuerzas Armadas Revolucionarias de Colombia] furent un mouvement de paysans à la recherche d'une idéologie et l'ELN [Ejercito de Liberación Nacional] une idéologie à la recherche d'un mouvement paysan, aujourd'hui les deux forces ont une dynamique militaire et des politiques propres et autonomes. Dans leurs objectifs, la lutte pour la terre a été remplacée par l'influence et la domination territoriales. Leur grande croissance récente ne doit rien à la révolte sociale ni à la protestation idéologique. Leurs bannières nationales sont inexistantes ou peu crédibles, mais le clientélisme armé local et leur habile exploitation du chômage des jeunes en milieu rural leur permet de surnager politiquement et de compter sur des poches de légitimité et d'appui dans de nombreuses régions du pays. Ce passage de l'idéologie au pragmatisme, de la rédemption à la realpolitik ne rend la guérilla que plus dangereuse et déstabilisante.

Son recrutement a changé. Des étudiants et paysans altruistes du début, on est passé aux paysans et colons sans emploi, à la recherche d'un salaire et d'une manière de vivre, dont les signes extérieurs donnent un statut envié aux jeunes guérilleros dans leurs communautés d'origine.

L'impact de la présence de la guérilla dans les campagnes a évolué. Les personnages pittoresques qui crapahutaient dans les rochers sans gêner notablement les populations rurales ont cédé la place à des troupes bien équipées qui sèment la terreur partout où elles sont présentes. Et le résultat est très différent : un pays où oeuvrent des seigneurs de la guerre bien décidés à défendre leurs territoires se féodalise, il se divise en fiefs et principautés où l'escalade de la confrontation entre bandes rivales n'a pas de limites, ce qui n'est pas étranger à la tradition colombienne, comme en témoigne la période la Violence, mais sans proportion avec la puissance économique et le pouvoir de destruction des nouveaux groupes armés irréguliers.

Mais peut-être que ce qui différencie le plus la guérilla d'aujourd'hui de ses ancêtres est l'utilisation permanente et systématique d'une arme inédite contre la population civile : la terreur de masse. Cela paraît l'avoir perverti sans retour. L'expérience historique montre que la terreur absorbe tout et que ceux qui s'y embarquent ne peuvent l'arrêter ; ils savent où ils commencent, mais jamais où ils finiront. La terreur dévore tout : l'effort, le pouvoir, les moyens et les objectifs, même si elle n'est conçue que comme un chaînon de la stratégie générale. Dans la guérilla, les digues et les restrictions morales paraissent détruites pour toujours. Pour elle, le problème d'établir les limites permises de la violence - la grande question qui se pose autant à la violence révolutionnaire que contre-révolutionnaire - ne se pose plus.

S'il est vrai que la guérilla recueille dans de nombreuses régions du pays le soutien volontaire de certains secteurs de la population, par le fait qu'elle se présente comme une solution efficace aux problèmes aigus de sécurité, de justice et d'ordre, et en général, de carence de l'État, il en aussi indéniable qu'en Colombie la guérilla est devenue terroriste par sa recherche systématique, permanente et délibérée de la domination par la terreur qui produit une forme de violence dont les effets psychologiques sont sans proportion à son résultat physique strict. "Tues-en un et tu en terroriseras dix mille" dit le proverbe chinois. Pour être terroriste, la guérilla a cessé d'insister de manière crédible sur l'humanisation du conflit et sur la recherche de sa reconnaissance en tant que force belligérante. La première, parce qu'agir conformément aux lois de la guerre la priverait de l'arme de la terreur et impliquerait - en renonçant à la prise d'otages et à l'extorsion - de se passer d'au moins 60 % de ses rentrées économiques, ce qui réduirait considérablement ses possibilités d'expansion politique et de croissance militaire. La seconde, parce que, après la débâcle communiste, aucun État ne serait disposé à reconnaître la belligérance de forces aussi impliquées dans le trafic de drogue et violant de manière systématique le droit international humanitaire.

Le calcul politique et temporel de la guérilla.

La question qui ressort de cette analyse est de savoir si la société et l'État donnent aujourd'hui la réponse adéquate à ce phénomène de la guérilla qui n'a rien à voir avec ce qui se passait il y a seulement quelques années. Si l'on considère l'ampleur des changements survenus, il ne paraîtrait pas très adapté de continuer à insister sur des sorties de conflit qui ne feraient appel qu'à la bonne volonté de la guérilla.

Le conflit avec les guérillas doit donc être posé comme un problème politique en assumant toutes les conséquences de cette position. Cela signifie reconnaître qu'au coeur de sa dynamique il y a une dispute pour le pouvoir. En fonction des forces en présence, il est possible d'apprécier l'évolution future de leur affrontement.

Du point de vue de la guérilla, l'horizon paraît ouvert, avec beaucoup de possibilités de se fortifier sur le plan économique et d'augmenter son pouvoir politique dans les régions. Elle a beaucoup d'espace à gagner et de force à accumuler pour négocier dans des conditions meilleures qu'actuellement, quand viendra le moment opportun pour le faire, c'est-à-dire quand les bénéfices qu'elle peut espérer par la voie de la négociation seront plus importants que ceux de la voie du conflit. Pour cette raison, le moment d'entamer sérieusement une négociation de paix ne semble pas être déjà arrivé pour la guérilla.

D'où le fait qu'elle manipule aujourd'hui la formidable arme du temps d'une manière si exaspérante pour la partie adverse. La guérilla n'est pas pressée. Elle sait que le temps joue en sa faveur, car elle sent qu'elle est en train de gagner la partie et qu'avec chaque jour qui passe, elle accumule plus de ressources, plus de pouvoir et plus d'influence. En outre, pour une guérilla aussi paysanne que les FARC, la perception du temps est rurale, c'est-à-dire que le temps n'est pas une ressource rare mais au contraire abondante et facile à obtenir. Pour l'ELN, un groupe armé qui est profondément pénétré par une vision religieuse de sa mission supposée d'assurer le salut des pauvres, le temps est perçu en termes quasi bibliques, de générations qui accomplissent leur destin et font avancer la lutte jusqu'au point où elle est poursuivie par les générations suivantes. Pour le gouvernement au contraire, la perception du temps est urbaine et électorale : urbaine parce qu'il le perçoit comme une ressource rare et précieuse ; électorale, parce que le temps pour le gouvernement est la courte période de quatre ans qui sépare deux élections. Ces perceptions si différentes sont à la base des rythmes distincts que les deux parties tentent d'imprimer au rapprochement, au dialogue et à la négociation.

Du point de vue de la guérilla, il est préférable de continuer le conflit que de faire la paix. Si le conflit assure de meilleures perspectives de croissance, il n'y a pas de bonne volonté qui vaille, ceux qui à l'intérieur de la subversion s'opposent à sa continuation seront balayés sans considération. La lutte pour le pouvoir impose toujours sa logique inexorable. A l'opposé, le gouvernement insiste pour sortir de la confrontation par le biais de la négociation le plus tôt possible. Les théories de la négociation établissent que le vainqueur sera celui qui est disposé à attendre le plus longtemps, à être le plus patient et le moins anxieux d'arriver à un règlement.

Le moment est-il arrivé de négocier ? Les parties à un conflit vont vouloir en sortir par la négociation quand les deux camps reconnaissent en premier lieu qu'ils ne peuvent pas atteindre leurs objectifs à travers la confrontation, en second lieu, que le prix à payer pour les atteindre par le biais du conflit est trop élevé, et troisièmement qu'il est moins attrayant de poursuivre le conflit que de faire la paix.

L'establishment colombien est convaincu depuis longtemps qu'il en est ainsi. La guérilla, par contre, répond non aux trois propositions, tout en ayant intégré à sa stratégie la négociation comme moyen à long terme de mettre fin au conflit. Le point n'est pas de savoir si elle va négocier ou non, mais quand, avec quelles forces et pour obtenir quels résultats.

Le produit d'une situation aussi asymétrique ne peut être que, d'un côté, un État pressé de négocier et à cette fin disposé à faire preuve d'une grande générosité, et de l'autre côté, une guérilla réticente et volatile face à la négociation, à laquelle elle n'a rien à offrir, les concessions du Gouvernement lui paraissant être la rétribution évidente et naturelle de la grâce qu'elle lui concède de participer à cette négociation.

Le pays doit se rendre compte que notre guerre est irrégulière et que, dans ce cas, la victoire ne signifie pas toujours avoir vaincu militairement l'adversaire, mais toujours l'avoir poussé à bout, épuisé et achevé psychologiquement. Dans la guerre irrégulière, la victoire et la défaite arrivent de manière imperceptible, par la porte de derrière. L'adversaire est vaincu quand il n'a plus la force intérieure et la volonté de se défendre.

La guérilla ne changera sa perception du déroulement de la confrontation et se disposera à négocier sérieusement la paix que quand ses possibilités d'expansion et de renforcement diminueront de manière substantielle. Le moment où un dialogue utile qui conduise à un traité de paix stable et permanent est fonction de la plus ou moins grande capacité de l'État à contenir la guérilla et réduire progressivement les espaces qu'elle a conquis.

Beaucoup d'analystes pensent qu'une guérilla qui a passé quarante ans dans les montagnes a fini son temps. Cela est vrai sur le plan historique, puisqu'elle n'a pas réussi à changer le système ni à réaliser des transformations révolutionnaires dans la société. Cela n'est pas vrai sur le plan politique et militaire. Dans la dernière décade, elle a plus gagné qu'au cours des trente années précédentes en termes de couverture territoriale et du nombre d'hommes en armes.

La guérilla a démontré qu'elle a bien joué à la guerre irrégulière qui est de grande durée et de basse intensité militaire. En fin de compte, la partie qui survivra sera celle qui pourra retenir le plus longtemps possible sa respiration. La guérilla a atteint une solidité financière qui constitue une réserve d'oxygène suffisante pour obtenir le plus grand succès partiel possible.

Il n'y a pas de partie nulle sur le plan militaire

Nous savons bien que le problème de la guérilla n'est pas exclusivement militaire du fait que dans sa naissance, sa permanence et son étonnant accroissement récent s'entrecroisent des facteurs historiques, sociaux et politiques d'une grande complexité. La pauvreté du milieu rural, l'inégalité, la crise agraire, la corruption administrative, la crise des partis continue à alimenter le phénomène de la guérilla. Toute stratégie étatique qui cherche à contenir et proposer des solutions à ce phénomène doit donc être compréhensive et globale et articuler des éléments politiques et sociaux de grande profondeur. Mais il est évident aussi que le facteur militaire a généralement été négligé par les analystes du phénomène en Colombie. L'abandon de ce thème par la société civile est un autre symptôme de notre sous-développement politique. Le facteur militaire est mal mesuré en raison d'une fausse d'appréciation selon laquelle il existerait un équilibre des forces entre l'État et la guérilla. A notre point de vue, ce n'est pas le cas : la guerre peut se gagner, mais elle peut aussi se perdre. Cette réalité est occultée par des croyances qui tendent à être acceptées comme des vérités.

Une de ces croyances erronées est précisément l'existence d'un match nul entre l'État et la guérilla. Ni l'État, ni la guérilla ne serait en mesure de vaincre l'autre, et cette situation serait sans retour. De ce fait, le dialogue serait l'unique voie pour résoudre le conflit et la politique de paix de l'État devrait se limiter à la rechercher à n'importe quel prix, y compris en ne tenant pas compte du refus réitéré de la guérilla à négocier.

Que signifie vaincre l'ennemi dans une guerre irrégulière ? Si c'est le détruire complètement, la solution militaire n'a effectivement aucune viabilité dans le contexte colombien. Mais la destruction ou l'immobilisation de l'ennemi ne correspond pas à la nature de la guerre irrégulière. Les critères de la défaite ou de la victoire ne sont pas identiques pour chacun des camps.

Pour l'establishment, la défaite de l'adversaire se produira quand, par des actions contondantes relevant d'une stratégie général à longue portée, il réussira à changer la perception de la guérilla sur le déroulement stratégique du conflit, quand il réduira ses expectatives de croissance militaire, freinera son rythme d'expansion territoriale, lui infligera des coups à grand effet démonstratif et lui enlèvera des territoires stratégiques du point de vue militaire et économique. En conséquence de tout cela, l'État pourrait soumettre la guérilla à sa volonté, même sans l'anéantir.

Symétriquement, il est possible de concevoir une hypothétique victoire de la guérilla dans les mêmes termes limités que nous avons évoqués à propos de la victoire de l'État sur la guérilla. Pour cela, la guérilla devra détruire la croyance de l'État dans sa possibilité d'obtenir une victoire, en faisant croire qu'elle est invincible. Elle devra aussi être en mesure de défaire l'ordre militaire, civil, économique et politique du pays. C'est ce que les chefs guérilleros appellent construire des facteurs de pouvoir dans le système ou prendre le pouvoir par petits morceaux. Cette victoire hypothétique peut se penser en termes de la réduction croissante de l'espace contrôlé par les forces gouvernementales, d'une augmentation irrésistible de sa capacité de sabotage qui empêcherait le fonctionnement normal de l'économie, de l'isolement d'importants noyaux de population, d'un dur questionnement du mythe de l'omniprésence et de l'omnipotence de l'État, ainsi que du caractère souverain, exclusif, irrésistible et substantiel de son pouvoir, et de l'annihilation de la volonté de l'emporter de l'establishment. Dans ce cas également, une victoire de la guérilla est possible, sans que le concept de match nul s'applique.

Ce concept conduit à renoncer à stimuler l'effort militaire de l'État pour obliger la guérilla à négocier en lui imposant ses conditions et en outre fait apparaître cet effort comme inutile et inadéquat pour favoriser une politique de paix. Plus encore, il contribue à renforcer la croyance que toute action de force de l'État éloigne les possibilités d'une solution politique du conflit, comme si le politique et le militaire étaient exclusifs et non complémentaires. Et aussi, ce qui est le plus grave, il aide à occulter les possibilités qu'a la guérilla de se transformer en un facteur réel de pouvoir capable d'influer de manière décisive le destin du pays à moyen terme. Nier ces possibilités revient à sous-estimer dangereusement l'ennemi sans faire aucune faveur à son propre camp. Se refuser à croire que la guérilla parie sur la guerre pour la gagner est un manque de respect pour le sérieux de l'adversaire.

Options politiques et militaires

Il devrait être évident que, dans les conditions actuelles de la lutte et devant la réticence des insurgés en armes à se décider pour une solution politique du conflit, l'État n'a pas d'autre alternative qu'accepter le défi de la confrontation armée lancé par la guérilla. La guerre devrait être la continuation de la politique de paix de l'État par d'autres moyens.

Pour préparer une réponse militaire adéquate à l'impératif politique posé par la menace de la guérilla, une définition très claire des objectifs politiques que prétend atteindre l'État est nécessaire. Si la guerre et la politique vont de pair, il ne faut pas oublier que la politique commande les objectifs que la stratégie militaire - qui détermine le déploiement militaire - doit atteindre.

Par rapport au problème de la guérilla, trois options se présentent :

  1. continuer à attendre de manière patiente et sans réaliser aucun effort militaire supplémentaire que la guérilla se décide sagement à négocier la paix ;
  2. supprimer définitivement toute possibilité de dialogue et en finir militairement avec la guérilla ;
  3. laisser ouverte la possibilité d'une solution politique, mais porter des coups à la guérilla sur le terrain militaire afin de l'obliger à négocier.
La première option est une claudication myope et une concession gratuite de temps pour que la guérilla continue à se renforcer comme elle l'a fait jusqu'à maintenant. La seconde ignore les conditions politiques, économiques et sociales propres au pays, ainsi que la grandeur de l'effort de guerre nécessaire. La troisième nous paraît une option viable, et efficace, si l'action est résolue et adéquate. La première étant écartée dès l'abord, examinons les deux dernières.

Du point de vue de la théorie de la stratégie militaire, il y a deux manières de mener la guerre contre la guérilla : comme une guerre d'anéantissement ou une guerre limitée. Une guerre d'anéantissement requiert une armée de masse et la mise à disposition des ressources de la nation pour faire face aux énormes exigences de l'effort militaire. L'évaluation des résultats s'effectuera principalement en mesurant la quantité des forces ennemies détruites. La conquête de territoires sera sans objet et on recherchera toujours la bataille décisive qui mettra fin au conflit. On recherchera l'anéantissement de l'ennemi parce que ses objectifs politiques sont considérés comme radicalement opposés et inacceptables, et pour cette raison aucune transaction n'aura lieu.

La guerre limitée part du présupposé que l'anéantissement de l'ennemi est impossible et c'est pourquoi elle s'orientera vers son affaiblissement progressif. Cette perspective stratégique considère l'accumulation de conquêtes territoriales comme utile pour amoindrir l'ennemi, pour l'empêcher de se réorganiser et pour miner sa volonté de continuer le conflit. Cette stratégie d'affaiblissement a deux pôles : la bataille et la manoeuvre. La combinaison des deux implique qu'à tout instant on peut déterminer s'il faut obéir à la loi de la témérité ou à celle de l'économie des forces.

En Colombie, l'armée a mené de manière erronée une lutte contre la guérilla qui présente les caractéristiques d'une guerre d'anéantissement, sans avoir les moyens nécessaires pour appliquer parfaitement une stratégie de ce type, c'est-à-dire sans une armée de masse et sans disposer des ressources nationales d'une manière illimitée. Cette dernière condition serait tout simplement inconcevable du fait que cela reviendrait à jeter par-dessus bord tant les objectifs de modernisation et d'internationalisation de l'économie que les programmes de développement social. De sorte que la seule alternative réellement disponible est une guerre limitée, avec des objectifs concrets et des délais précis.

Le principal objectif d'une stratégie de ce type est de récupérer au bénéfice de l'État le monopole de la force, de la justice et de l'impôt qui a subi une forte érosion par l'action de la guérilla dans plusieurs régions du pays. Pour l'atteindre , il est nécessaire de comprendre clairement le caractère territorial de la confrontation. Du fait que dans une guerre interne, la stratégie ne peut être exclusivement militaire, il est nécessaire de "nationaliser " les efforts de l'armée en les faisant soutenir par la nation tout entière. Pour y parvenir, il faut premièrement que les affaires militaires cessent d'être le domaine exclusif des spécialistes et que le public soit convenablement formé et informé pour être en mesure d'apprécier les problèmes politiques et militaires qui conditionnent la résolution du conflit. Deuxièmement, l'usage de la force doit être légal, éthique et légitime, compris dans les cadres légaux du droit interne et du Droit International Humanitaire. L'opinion publique constitue le centre de gravité des guerres nationales. Dans la mesure où elle peut infléchir le cours politique des événements, elle est aussi un objectif militaire de première importance.

Cependant, il est facile de constater qu'aujourd'hui la société colombienne ne semble pas désirer s'engager dans une lutte à fond contre les guérillas. Elle semble penser que la solution est de laisser passer le temps. La population urbaine est convaincue que, malgré sa croissance, la guérilla ne menace pas de manière imminente et grave l'existence de l'ordre social et politique actuel.

A mesure que les motifs des actions contre la guérilla se débilitent, celles-ci se convertissent en une sorte de résistance passive qui s'opère sans référence à des principes d'orientation. La confrontation militaire devient routinière et est déterminée avant tout par la prudence, le principal objectif étant de maintenir un équilibre entre les forces opposées et d'éviter que cette demi-guerre ne devienne une guerre entière. La méthode qui prédomine est la menace envers l'ennemi, sa disqualification... et la négociation, sans boussole ni guide.

On en est réduit à l'espoir que les choses s'arrangent. Si faible que soit la base de cette espérance, les désirs sont forts et de cette manière le poids de l'incertitude s'allège un peu. En attendant, le pays traîne la guerre péniblement et sans ressort, comme un corps épuisé par la maladie. La prétendue guerre totale menée par le Président Gaviria semble être l'effort maximum qui ait pu être réalisé par la société et l'État contre les guérillas. Ayant constaté que cet effort n'a pas atteint les résultats espérés, on conclura que la confrontation est inutile. Ce n'est ni plus ni moins qu'une reddition, sans doute conditionnelle, mais une reddition quand même.

Pendant ce temps le défi subversif continue à s'amplifier, à l'abri des diverses crises nationales qui n'ont pas permis au pays de s'occuper véritablement du problème. D'abord, le narcoterrorisme, puis le procès 8.000. Il semblerait que les énergies du pays ne lui permettent que de se concentrer sur, et de traiter, un seul problème à la fois.

Quand on exige de l'Armée qu'elle présente les résultats obtenus, qu'entend-on par résultats ? De fait, jusqu'à récemment, l'armée n'a pas cessé d'obtenir des résultats tactiques favorables ... qui masquent des résultats stratégiques très défavorables. En bref, on gagnait tous les combats contre la guérilla et on lui infligeait de nombreuses pertes, mais simultanément la guérilla continuait à s'accroître de manière géométrique et en amplifiant sans cesse son influence dans des zones toujours plus sensibles pour la marche économique et politique du pays.

Pour quelle raison ? La réponse militaire n'est pas adéquate parce qu'il n'y a pas d'objectifs politiques clairs. Se mettre d'accord sur le fait que tôt ou tard le conflit va se résoudre par la voie de la négociation n'est pas en soi une stratégie. Pour y arriver, faut-il vaincre la guérilla ? la convaincre ? la réduire ? l'annihiler ? l'affaiblir ? l'acculer ?

Il est nécessaire de définir en termes d'objectifs politiques quel type de guerre il faut entreprendre en fonction de quels objectifs militaires. Maintenir la porte ouverte à la négociation en attendant que l'adversaire se mette à négocier revient à lui laisser toute l'initiative et à se soumettre à son caprice. Le pays vit la même situation qu'avec les trafiquants de drogue : pour ne pas avoir voulu voir pendant longtemps l'importance de la menace, le prix à payer pour cette cohabitation a fini par être trop élevé, et le sacrifice pour y mettre fin a été très grand.

La pire des situations est le manque de stratégie et la persistance dans l'erreur. Si on ne dispose pas d'un cadre de référence et de principes d'orientation, on peut mal interpréter les intentions de l'adversaire, sous-estimer sa capacité ou la grandeur de la menace qu'il représente, se tromper sur la nature du conflit. A partir de là, on peut imposer des limites trop réduites à l'effort requis, croire qu'en maintenant une guerre de bas niveau on va la gagner, exiger des militaires plus que les armes seules peuvent apporter, se tromper sur l'appréciation des résultats, percevoir tardivement le changement de cours de la confrontation, perdre la guerre sans s'en rendre compte et ne pas réagir à temps pour corriger le cap.

C'est ce qui est arrivé aux États-Unis dans la guerre du Vietnam, qui n'est pas directement comparable à la guerre interne colombienne. Mais, plus de vingt ans après sa fin, la société américaine n'a toujours pas pu se mettre d'accord sur quelles furent les leçons à en tirer, ni sur les raisons pour lesquelles elle a été perdue. La différence est que si les États-Unis n'y jouaient que leur orgueil national, la Colombie y joue son avenir en tant que nation, la prolongation de la guerre nous faisant perdre un temps précieux pour le développement et le progrès. D'où l'importance d'apprendre plus rapidement.

Chapitre 3 - Les élections [...]

Les élections et la dispute pour le pouvoir local

Les élections des maires et gouverneurs de 1997 ont été affectées par la violence politique la plus aiguë de ces dernières années. En effet, alors que l'on comptait avant le début du processus électoral, un assassinat de maire tous les trois mois, une fois la campagne commencée, ce nombre s'est élevé à deux par mois. Dans une sur quatre des communes du pays, le processus électoral a été faussé par la pression armée de la guérilla ou des groupes paramilitaires.

Le résultat de ces élections accroît la division politique du pays en quatre types de communes : celles contrôlées par les guérillas, celles que gèrent les paramilitaires, celles où la souveraineté de l'État se maintient et celles qui continueront à être l'objet d'une dispute. Il y a plus : dans certains cas, la réalisation des élections a conduit à légitimer par les urnes un pouvoir issu de la terreur exercée par les groupes armés sur la population.

Ceci est le résultat de la combinaison de deux facteurs. D'une part, une lutte intense entre les groupes guérilleros et paramilitaires pour consolider et amplifier leur influence sur les communes. D'autre part, c'est la conséquence de la démocratie sans sécurité qui a accompagné le processus de décentralisation, lequel a attribué l'autonomie politique et administrative aux communes et a renforcé leurs rentrées fiscales, mais sans améliorer leurs possibilités d'apporter la sécurité à la population, ni celles d'administrer la justice. Ceci n'est pas un argument contre la décentralisation, qui est un grand progrès démocratique : c'est seulement la confirmation de son caractère inachevé et des risques que cela entraîne.

Avec l'accaparement de beaucoup de pouvoirs locaux, les guérillas tentent de résoudre la grande contradiction dans laquelle elles se débattent actuellement et qui consiste à jouir d'une situation économique très solide et d'une capacité militaire croissante et démontrée, mais d'un potentiel de mobilisation politique quasi nul au niveau national. Le résultat paradoxal de cette situation est que, tandis que l'opinion nationale rejette majoritairement la guérilla, il y a beaucoup de gens dans les régions qui demandent à entrer dans ses rangs. La guérilla donc ne se renforce pas pour trouver une légitimité, mais bien plutôt elle la trouve, cette légitimité, dans le fait qu'elle se renforce.

Comme la guérilla, les paramilitaires - qui copient au pied de la lettre les tactiques des insurgés - ont compris que leur contrôle et leur influence dans les zones rurales continueraient à être incomplètes et précaires s'ils n'arrivaient pas à s'emparer des administrations communales. C'est ainsi que les processus électoraux se sont transformés en une dispute féroce et criminelle entre bandes rivales pour s'assurer les résultats qui les favorisent.

Cela a abouti à voir des maires, des conseillers communaux et des candidats à ces postes menacés ou tués et une population intimidée ou déplacée. Tandis que les mairies se transforment en objectifs politiques, les maires et les conseillers se convertissent en objectifs militaires et la population en chair à canon électorale. Cela conduit à une augmentation sans précédent du nombre de violations des droits de l'homme, et en particulier du Droit International Humanitaire (DIH), à un moment où l'opinion nationale n'a pas encore pris conscience de l'énorme importance que le monde extérieur assigne à ce thème, dont la détérioration excessive pourrait provoquer des difficultés imprévisibles au pays.

D'un autre côté, la grande faiblesse institutionnelle de l'État a été mise en relief de manière dramatique pendant cette époque électorale. L'État s'est révélé incapable de garantir les conditions de sécurité nécessaires pour réaliser des élections libres et transparentes dans le quart des communes du pays. La guérilla contrôle environ deux cents communes [sur 1070 environ], les paramilitaires une centaine, mais il faut ajouter que dans 10 % des communes et 95 % des "corregimientos" [villages distincts du chef-lieu] la police est absente. L'État a laissé le champ libre à ses ennemis qui pullulent sans rencontrer une force capable de les contenir.

Le terrorisme électoral dans la stratégie de la guérilla

L'assassinat du sénateur Jorge Cristo fut la déclaration de guerre que les guérillas firent à la classe politique traditionnelle dans quelques régions du pays pour l'empêcher de se livrer au prosélytisme électoral.

Pour pouvoir comprendre de manière correcte la portée de cet événement, et l'assassinat d'autres personnalités moins connues sur le plan national, il faut les interpréter comme l'expression d'une tactique politique électorale de l'insurrection qui vise à miner la légitimité des élections locales et régionales et la questionner sur le plan national. A cette fin, la guérilla a mis au point diverses formes d'action.

Ainsi, elle a empêché complètement la tenue des élections dans certaines communes en prohibant l'inscription des candidats. Dans d'autres communes où elle n'avait pas ce pouvoir, elle a entravé la campagne des candidats les plus liés aux dirigeants traditionnels de la région. Enfin, là où son influence est en voie de consolidation, elle a exercé des pressions sur les candidats en leur imposant des accords par la force de façon à obtenir la possibilité ultérieure de coadministrer les communes.

Cette tactique électorale paraît consistante avec la stratégie de guerre des groupes insurgés qui passe graduellement de la guerre de guérilla à la guerre de mouvement et de positions. Il s'agit de remettre en question de manière absolue le contrôle de l'État sur certaines zones du territoire, non seulement en exerçant un pouvoir de fait, mais aussi en empêchant la présence physique des agents politiques et militaires de l'État, ainsi que la réalisation normale des processus administratifs et légaux, y compris le processus électoral - fondement du pouvoir démocratique -, dans ces zones où les guérillas aspirent à être le pouvoir unique de fait et de droit.

L'objectif stratégique de cette nouvelle phase de la guerre irrégulière est d'isoler spatialement l'adversaire dans un certain nombre d'îlots entourés de territoires hostiles où la guérilla pourrait obtenir une influence croissante, sans cependant tenter de dominer complètement dès le début les zones elle a une certaine présence.

Elle aspire à établir deux formes de relation avec le territoire : l'une visant à une domination absolue, l'autre en manifestant une présence mobile et occasionnelle. Dans la première, le combat est ouvert et la confrontation se régularise. Dans la seconde, la guerre de guérillas et les forces irrégulières se maintiennent. A travers le premier mode de relation au territoire, la guérilla tente de formaliser son caractère de force belligérante.

Le sabotage opéré par les guérillas sur le processus électoral est sans précédent dans le pays, par sa dimension et par sa portée, raison pour laquelle on ne peut pas l'interpréter comme une somme de faits épisodiques ou isolés produits par une guérilla réticente à laisser compter ses appuis à travers des élections. C'est cela, et beaucoup plus encore.

Cela signifie que la guérilla a décidé de commencer à couper les ponts qu'elle avait construits de manière utilitaire avec des secteurs de la classe politique traditionnelle et qui lui avait permis de consolider sa présence dans beaucoup de régions du pays par le biais du partage du pouvoir local et régional. Cela prouve aussi que sa décision d'augmenter le niveau de la guerre est sérieuse et qu'elle est disposée à assumer les risques politiques et militaires que cela représente, peut-être parce qu'elle est convaincue que la rentabilité politique de ses succès militaires va compenser l'augmentation des coûts de ce pari.

Dans ce cadre, il est tout à fait consistant que la guérilla ait abandonné le projet de construire des partis politiques légaux qu'elle avait il y a quelques années et qu'elle consacre maintenant tous ses efforts à articuler des mouvements politiques clandestins qui lui servent à consolider ses appuis politiques pour mener la guerre. Également consistant qu'elle continue à utiliser les dialogues de paix - même si c'est en augmentant constamment ses exigences - comme une simple tactique politique à l'intérieur d'une stratégie de guerre, dialogues auxquels elle recourt quand ils lui sont utiles pour légitimer ce qu'elle a obtenu par la confrontation armée, qui est sa grande priorité en ce moment.

La guérilla a-t-elle été vaincue dans les élections ?

L'écrasante votation pour la paix et la légère diminution de l'abstentionnisme dans les élections d'octobre 1997 ne doivent pas cacher le fait que les guérillas ont démontré leur capacité à intervenir dans les processus politiques locaux dans quelques zones du pays, qui, même si elles n'ont pas un poids électoral significatif, ont une importance territoriale et stratégique très grande. Il faut aussi constater que la guérilla n'a pas pratiqué le sabotage électoral dans toutes ses zones d'influence. Dans certaines d'entre elles, des considérations de type politique ou économique ont pesé plus lourd, par exemple dans les communes qui ont d'importants revenus en redevances et où existent, et se renouvellent, des accords entre l'insurrection et les élites politiques locales.

La guérilla prétend implanter dans toutes les communes où elle a réussi à empêcher l'élection d'autorités légitimes, son propre pouvoir, qui coexisterait avec le pouvoir national de l'État. Ce nouveau pouvoir local, imposé par la force, aurait soi-disant comme objectif d'en finir dans ces localités avec la courroie de transmission du clientélisme, qui, selon la guérilla, rend possible l'hégémonie des partis libéral et conservateur au niveau du pouvoir central de l'État. Pour les insurgés, en attentant contre l'administration locale, on affaiblit la machine clientéliste nationale.

Ce serait la version créole de la théorie du double pouvoir, qui, selon l'orthodoxie révolutionnaire, doit surgir dans les moments de crise de l'establishment, de division des élites politiques et sociales, d'absence de leadership intégrateur, toutes choses qui configureraient une situation pré-révolutionnaire. La lecture géostratégique de cette situation serait que, tandis que l'État ordonne et garantit les processus électoraux normaux dans les villes grandes et moyennes, la guérilla a la capacité d'empêcher ces processus dans les zones rurales.

Cela conduit à conclure qu'en dépit de l'importance et de la signification du Mandat pour la Paix, il n'y a pas à se faire trop d'illusions : l'effet du vote urbain ne va pas avoir pour conséquence qu'une guérilla paysanne se précipite pour négocier. Ses perceptions ne sont pas urbaines, ses calculs non plus. La guérilla se sent forte et elle est presque intacte dans ses niches de légitimité rurales, sans que l'on puisse exclure qu'elle continue à y gagner du terrain sur les plans politique et militaire, malgré qu'elle ne soit jamais parvenue à construire des appuis significatifs en milieu urbain. Le caractère essentiellement paysan et rural de l'insurrection armée en Colombie se fait sentir toujours plus fortement, évidence de notre profond fractionnement social et de notre précaire intégration en tant que nation. Cela contribue à expliquer pourquoi la guérilla au début a disqualifié le Mandat pour la Paix en tant que simple manoeuvre du Gouvernement dans les zones urbaines et ne s'est sentie en rien obligée de le prendre en compte, en dépit de ses résultats.

Le moins souhaitable qu'il puisse arriver dans le pays est que, après la nécessaire et salutaire catharsis démocratique du 26 octobre 1997, cette vision limitée, urbaine et centralisatrice du conflit finisse par prévaloir, qui voit la guérilla comme un phénomène négligeable, comme une menace lointaine et potentielle. Si dur que ce soit, il faut rappeler que la lutte armée ne prend pas fin par des plébiscites, que les guerres ne se terminent pas par décision de la majorité ; s'il en était ainsi, il y a longtemps que nous aurions obtenu la paix.

Ainsi donc, en dépit des dix millions de votes, la guérilla n'est pas vaincue, elle reste solide dans ses zones d'influence et elle a une dynamique propre et une lecture particulière de la réalité qui continuera à rendre difficile la solution du conflit armé interne.

[La suite du chapitre est une actualisation de la problématique militaire, déjà abordée au Chapitre 1, en prenant en compte la série de défaites successives récentes subies par l'Armée.]

Chapitre 4 - Le droit humanitaire et la guerre irrégulière

La guérilla peut-elle respecter le Droit Humanitaire International (DIH)

La guérilla colombienne peut être cataloguée comme l'une des plus efficaces en matière de finances. Elle a su utiliser avec succès différentes méthodes d'exploitation du territoire afin d'en tirer le profit maximum. Sa grande dispersion géographique et sa longue durée d'existence lui ont permis d'identifier et de réaliser dans chaque zone du pays les activités légales et illégales les plus rentables pour arriver à avoir des finances aussi solides que celles qu'elle possède aujourd'hui et qui se convertiront en un facteur critique, à l'heure de se décider en faveur de la paix. Mais, en attendant ce moment, les énormes finances de la guérilla se sont transformées pour l'État et tous les citoyens en un des principaux problèmes de sécurité nationale pour le déroulement de la vie économique et sociale et la plus grave source de violation continue du droit humanitaire.

La guérilla ne peut pas arrêter brutalement sa dynamique fébrile de recherche de ressources, ni réduire ces dernières rapidement, car, à l'augmentation inusitée de ses rentrées, a correspondu une augmentation substantielle et diversifiée de ses dépenses. Aux frais purement logistiques et militaires des débuts, qui furent des époques de simple subsistance, il faut ajouter aujourd'hui aux frais d'entretien et d'expansion de l'appareil armé, des dépenses qui comprennent le paiement des salaires des recrues et une forme de sécurité sociale incluant frais de santé, indemnité de licenciement et retraite, ainsi que dans les zones qu'elle contrôle, le financement de petits ouvrages d'infrastructure que la guérilla est obligée de réaliser pour légitimer la perception permanente de contributions.

Aux yeux de tous, et malgré le refus de ceux qui ne veulent pas le reconnaître, la guérilla est donc une entreprise fructueuse sur le plan économique, politique et militaire, qui entre en concurrence avec l'État pour le contrôle du territoire, de la population et des ressources.

Qu'est-ce que cela a à voir avec le droit humanitaire ? En dehors de l'énorme impact économique en terme de soustraction de l'épargne et des investissements nationaux et étrangers, le problème est que la concentration de l'activité de la guérilla dans l'accumulation de ressources économiques, plus que dans le combat militaire, fait que ses actes de violence, de contrainte et de terreur se dirigent principalement non plus contre les combattants adverses - police et armée - mais contre les civils non-combattants. Dans tout son champ d'opération, c'est-à-dire presque tout le territoire national, la guérilla ne reconnaît à personne le droit d'être en dehors du conflit. De son point de vue, personne ne peut être neutre : celui qui n'est pas avec elle, est contre elle.

Les normes humanitaires de la guerre - obligatoires pour l'État, non parce qu'elles figurent dans des protocoles qu'il a signé, mais parce qu'elles relèvent de ses principes fondamentaux - cherchent à empêcher que l'homme devienne une bête, et par conséquent, elles interdisent de transformer des personnes sans défense en cibles directes des moyens de destruction utilisés dans la guerre. L'humanisation de la guerre signifie beaucoup plus que d'en finir avec les mines anti-personnel. Cela signifie aussi de mettre fin à des actes qui attentent contre ces normes : l'assassinat de maires ou de fonctionnaires qui se refusent à conclure des contrats avec la guérilla, la prise en otage de chefs d'entreprise, de commerçants, d'agriculteurs, d'éleveurs, de propriétaires de mines, d'agents de compagnies publiques ou étrangères, de cadres des services de l'État, l'extorsion sous toutes ses formes et toutes sortes de contraintes économiques sous menace de mort envers des civils non-combattants.

Les questions sont évidentes : l'engagement supposé de la guérilla de respecter le droit humanitaire, d'humaniser le conflit, inclurait-il l'arrêt de la terreur à des fins économiques contre les non-combattants ? S'il en était ainsi, cela interromprait de manière abrupte le flux des ressources économiques nécessaires à son activité politique, à son fonctionnement et à son expansion militaires. Avec la dynamique de croissance que présente aujourd'hui la guérilla, ne serait-elle pas dans l'impossibilité de respecter le droit humanitaire ? L'alternative est simple : si elle respecte le droit humanitaire, elle s'appauvrit ; si elle s'appauvrit, son influence territoriale se réduit, comme sa capacité de recrutement et son expansion militaire. Le prix politique serait en conséquence si élevé qu'il paraît très difficile que la guérilla soit disposée à le payer, sans manifester une véritable volonté de paix et de recherche de solution au conflit.

La guérilla est-elle d'accord d'humaniser le conflit même si cela signifie perdre près de la moitié de ses revenus - disons 100 millions de US$ par an - dès maintenant jusqu'à la fin du conflit ? Si comme le projette et l'exige un secteur de l'ELN, la réconciliation nationale passe par l'humanisation du conflit, la cessation de la terreur de la guérilla à des fins économiques contre les civils serait la preuve décisive de l'initiation d'un véritable processus de paix.

Belligérance et humanisation

Encore récemment, de nombreux Colombiens étaient préoccupés en pensant - à tort - que la ratification du Protocole II de Genève par le Gouvernement ouvrirait la porte à une reconnaissance de la guérilla comme partie belligérante. Cette crainte a disparu, car il est clair pour tout le monde que souscrire à ce Protocole ne modifie en aucun cas le statut juridique des parties impliquées dans le conflit interne.

Pour autant, après avoir dissipé ce doute, la conviction persiste qu'accorder aux guérilleros le caractère de belligérants serait leur concéder un avantage inacceptable, constituerait un attentat contre la souveraineté nationale et serait un questionnement de la légitimité de nos institutions démocratiques. Du fait de ces craintes, la reconnaissance de belligérance à la guérilla fait partie des thèmes tabous du conflit interne. Il nous paraît au contraire que leur attribuer ce statut ne serait pas préjudiciable envers l'État, mais serait tout à fait approprié à la clarification, la régularisation et l'humanisation du conflit, ce qui pourrait nous mettre sur la voie de sa solution.

En premier lieu, il convient de préciser que la reconnaissance de la belligérance en faveur d'une force irrégulière dans le cadre d'un conflit interne peut-être réalisée par des États tiers ou l'État qui affronte la rébellion. Exercer une domination territoriale et un commandement responsable, réaliser des actions concertées et permanentes, utiliser des uniformes et des signes distinctifs, sont quelques-unes des conditions formelles pour qu'un État reconnaisse une force irrégulière comme partie belligérante dans un conflit interne.

Malgré la contamination provoquée par ses activités criminelles, la guérilla en Colombie a des objectifs politiques que l'on peut clairement apprécier ; ne pas lui reconnaître cette nature politique équivaudrait à fermer d'entrée toute possibilité de négociation, car un État ne négocie pas avec des délinquants, il les soumet à la loi. La guerre menée par la guérilla est une guerre orientée par un projet stratégique qui cherche la substitution - au moins partielle - de l'État par le biais d'une domination progressive du territoire. De fait, la guérilla exerce déjà des fonctions étatiques dans quelques régions où elle a le monopole de la force, de la justice et des contributions. Il serait stupide de le nier. Dans certaines zones, elle exerce une domination mobile, basée sur le contrôle social et celui des voies de communication, ailleurs ce contrôle est intermittent dans le temps, ou poreux dans l'espace. La guérilla a des cadres responsables, capables de concerter des actions et d'imposer une discipline ; son corps armé a un uniforme et utilise des signes distinctifs. Formellement, donc, la guérilla satisfait aux conditions requises pour qu'on lui reconnaisse la belligérance. Mais les formalités ne suffisent pas, du fait que cet acte est avant tout une option politique calculée qu'utilise un État du point de vue duquel il est toujours nécessaire de faire la balance entre les coûts et les bénéfices politiques.

Les formalités réglées, il y a en Colombie deux obstacles qui gênent une prise de la décision aboutissant à reconnaître la belligérance à la guérilla : la dimension exagérée qu'a pris actuellement la violation systématique et permanente du DIH d'un côté, et ses liens toujours plus intenses avec les trafiquants de stupéfiants. Dans ces conditions, si cette décision se prenait, deux possibilités existent : exiger antérieurement le respect total du DIH et l'abandon du trafic de drogue ; lui reconnaître ce statut pour l'inciter à respecter ces deux conditions. Au bénéfice du réalisme politique, on pourrait suivre un chemin intermédiaire, qui prend en compte les intérêts des deux parties : proposer aux forces irrégulières la reconnaissance en tant que forces belligérantes si elles démontrent leur intention de respecter les lois et les pratiques communes des conventions de guerre, soit par une déclaration explicite, soit par des actions dans ce sens. Elles abandonneraient plus tard le trafic de drogue, au moment où elles seraient en situation d'assumer les coûts politiques que devrait supporter une force régulière qui resterait liée à des activités reconnues comme illicites par la communauté internationale.

Prenant en compte le coût important pour la guérilla de s'engager dans l'humanisation du conflit, et qu'il est peu probable qu'elle le fasse par bonne volonté et en échange de rien, le Gouvernement pourrait proposer à la guérilla une reconnaissance en tant que force belligérante, dans la mesure où elle cesserait de prendre des otages, de se livrer à l'extorsion et au vol, de menacer, terroriser et assassiner la population civile. Une telle reconnaissance renforcerait le caractère politique de son combat et la légitimerait en tant qu'opposition armée à l'État. Elle contribuerait à accentuer son caractère d'acteur politique, diminuerait le caractère délictueux de sa lutte et réduirait au maximum les actes d'hostilité qui rendent exagérément difficile le retour à la paix. En outre, cela ôterait tout prétexte à la dangereuse prolifération des groupes paramilitaires dans le pays et rendrait possible un appui plus décidé de la société à la lutte de l'État contre ces groupes qui ne s'affrontent pas directement à la guérilla [cela n'est plus vrai au moment de la traduction de ce passage], mais qui contribuent à déshumaniser le conflit en victimisant la population civile.

Quel est le coût réel pour l'État ? La déclaration de belligérance confère aux forces irrégulières le droit de faire la guerre, raison pour laquelle les belligérants capturés ne peuvent plus être jugés pour rébellion, mais obtiendraient automatiquement le statut de prisonniers de guerre qui seraient remis en liberté seulement à la fin des hostilités, ainsi que l'établissent les normes de la guerre comme mesure licite pour réduire le potentiel belliqueux de l'adversaire. Comme les belligérants ne sont pas des civils, mais des militaires membres de d'une armée, les guérilleros seraient jugés par des tribunaux militaires au cas où ils auraient commis des crimes de guerre ou des violations du DIH ; dans ces cas, une fois le conflit terminé, l'État ne pourrait leur offrir aucune amnistie, qui contredirait ses fondements éthiques.

L'État colombien devrait supporter la présence de délégations diplomatiques de la guérilla dans les États qui l'auraient reconnu comme force belligérante et prendre des mesures pour que l'aide que ces derniers lui apporteraient ne lui parvienne pas. Cependant, il est peu probable que cette reconnaissance par des tiers se produise : premièrement, parce que ce serait un acte d'hostilité envers l'État colombien et on ne voit pas d'où pourrait venir cette animosité ; deuxièmement, parce que, après la chute spectaculaire du bloc socialiste et la fin de la guerre froide, il y a peu d'États enclins à le faire pour des raisons purement idéologiques ; troisièmement, parce que si la guérilla arrêtait les prises d'otages et les extorsions, il lui faudrait compenser la diminution de près de 80 % de ses revenus actuels par une intensification de son activité dans le trafic de drogue, et pour des raisons morales et légales, peu d'États seraient disposés à lui accorder cette reconnaissance. Enfin, parce que c'est une coutume universelle que les États tiers ne reconnaissent la belligérance de forces irrégulières dans un conflit interne qu'au moment où ils sont absolument sûrs que ces dernières sont à un pas de conquérir le pouvoir, éventualité qui est totalement exclue en Colombie par n'importe quel observateur sensé et moyennement informé.

De son côté, l'Armée nationale s'affronterait à une autre armée régulière qui devrait agir selon les normes du droit international, en observant les lois et coutumes de la guerre, et non aux traditionnelles "bandes de scélérats". Cette possibilité devrait être envisagée par l'Armée comme quelque chose de positif et en aucun cas comme une remise en question de sa légitimité, laquelle trouve sa source dans la légitimité que l'État colombien tire du soutien de - et de l'acceptation par - une majorité écrasante de la population.

La Colombie doit explorer de nouvelles voies et formules créatives pour la solution du conflit interne. Pour cela, il faut réviser les vieux moules, les idées fixes et les lieux communs qui font que la nature de l'adversaire et du conflit sont mal comprises, ce qui rétrécit et éloigne les possibilités d'arriver à la paix.

Les enfants dans la guerre

La dégradation de notre conflit interne pourrait nous amener au point de répéter les expériences catastrophiques de beaucoup de pays où la participation massive d'enfants dans les guerres intestines a occasionné de graves traumatismes sociaux au cours de la guerre, mais surtout dans la période de paix qui a suivi.

D'une part, le recrutement d'enfants de moins de seize ans constitue une violation flagrante de la Convention des Nations Unies sur les Droits de l'Enfant, d'autre part c'est au sens strict un crime de guerre, puisque cela viole les codes internationaux qui régulent les conflits armés.

Divers facteurs favorisent la permanence du recrutement d'enfants dans les conflits armés au niveau mondial. En premier lieu, l'évolution technique des équipements de guerre a permis que les armes d'infanterie soient plus légères, plus faciles à manipuler et plus mortifères, de telle sorte que la force physique n'importe plus et que la différence entre combattants adultes et adolescents s'est estompée. En second lieu, la fin de la guerre froide a tari les sources de l'aide militaire à toutes les parties en conflit, ce qui a amené certaines armées ou mouvements de guérillas à se tourner vers le recrutement d'enfants, dont le coût d'entretien - pour dire les choses crûment - est moins élevé que celui des adultes. En troisième lieu, dans beaucoup de régions rurales, la pauvreté est tellement désespérante, que pour beaucoup d'enfants et pour leurs parents, s'enrôler équivaut à progresser dans la vie : ils reçoivent des vêtements neufs, leur première paire de chaussures et une arme. Pour la plupart, c'est aussi la première fois qu'ils peuvent compter sur trois repas par jour et des soins médicaux.

Finalement, il est très fréquent que des dirigeants inhumains viennent à préférer les enfants aux adultes comme instruments de guerre, en profitant d'une circonstance dramatique, mais indéniable : il est plus facile de convertir des enfants - immatures, impressionnables, manipulables - en assassins. En effet, ils se révèlent être des combattants plus brutaux, parce qu'ils n'ont pas encore développé leur sens du jugement, ils ne perçoivent pas la juste valeur de la vie humaine - ni de la leur, ni de celle d'autrui -, et perdent rapidement tout scrupule pour exécuter des actes cruels comme la torture.

Avant de se laisser glisser sur la pente dégradante du recrutement massif d'enfants pour la guerre, les guérillas créoles devraient bien mesurer les terribles conséquences psychologiques que devront subir ces enfants - s'ils survivent - de retour dans la société civile, après la fin du conflit. L'expérience internationale démontre que les séquelles laissées par les rigueurs du combat les rendent pratiquement irrécupérables pour une vie normale dans une communauté en paix.

Malheureusement, il existe des antécédents historiques en Colombie qui font craindre une recrudescence de la participation d'enfants dans le conflit interne. Dans les guerres civiles du tournant du 19e siècle, on a vu de nombreux cas de ce genre : on parle, par exemple, d'un bataillon composé exclusivement d'enfants du Santander et d'un autre, appelé le Bataillon Sardinas [ados]. Déjà à cette époque, on appréciait l'obéissance des enfants et leur intrépidité face au danger. Pour ne pas parler de la participation d'enfants dans les innombrables actes de violence et de cruauté commis par les organisations de bandits qui ont pullulé dans le pays au cours des années cinquante.

Avec ces antécédents, il est encore plus préoccupant de voir comment la guérilla recrute des enfants dans les régions où le départ des jeunes vers les villes, causé par le chômage rural, n'y a laissé que les personnes âgées et les enfants. Avant que ces derniers ne deviennent des adolescents et s'exilent dans les villes, la guérilla les incorpore à ses rangs. Il faut reconnaître ce fait évident : plus le nombre d'enfants impliqués dans la guerre augmentera, plus le conflit se dégradera et plus le chemin vers la normalisation et la paix sera et traumatisant.

Le phénomène paramilitaire

Le conflit armé en Colombie traverse une phase d'intensification et de dégradation dont l'origine est dans la convergence simultanée d'un important renforcement de la guérilla, d'une augmentation inusitée des groupes paramilitaires et d'un effondrement partiel de l'État du fait de son incapacité absolue à procurer la sécurité aux citoyens, à administrer la justice et contenir les différentes modalités des groupes armés illégaux.

En dépit de la nature politique de la guérilla, les groupes guérilleros ont recouru de manière systématique et massive à des formes d'action relevant du banditisme, qui victimisent la population civile. En termes historiques, aucune guérilla n'a recouru de manière aussi massive au rapt que ne le font actuellement les insurgés colombiens. Les dirigeants politiques locaux sont également la cible des guérillas dans tout le pays et sont soumis à des menaces qui vont de la pression à l'assassinat.

Le débordement des actions violentes de la guérilla, l'accroissement incessant des activités illégales et de la tendance du crime organisé à protéger ses biens mal acquis, jointes à l'incapacité déjà mentionnée de l'État à assurer la sécurité des biens et des personnes, ont contribué au développement accéléré des groupes paramilitaires dans tout le pays. Bien que ce phénomène existe depuis le début des année 80, sa nature et sa dynamique récentes accroissent considérablement son caractère déstabilisateur.

Il ne s'agit plus de tueurs à gages au service des trafiquants de drogue ou de péons armés qui défendent les "fincas" avec des armes défensives, mais de groupes organisés et entraînés militairement, dotés d'armes offensives et capables d'articuler des stratégies d'action au niveau régional et national, dont les appuis sociaux et les sources de financement se sont fortement diversifiés. Dans l'application de méthodes d'action qui visent à provoquer la terreur, les apprentis l'ont emporté sur les maîtres - les guérillas - et, comme elles, ils appliquent de manière efficace la peine de mort et la déportation comme méthode de contrôle territorial et de soumission de la population à leurs desseins.

Cependant, bien qu'ils puissent compter sur une attitude de connivence avec certains éléments de la force publique, sans que cela, heureusement, ne représente une politique institutionnelle délibérée, leur indépendance et leur autonomie à l'égard de l'État est un autre élément nouveau. Leurs aspirations à être reconnus comme des acteurs politiques, et leurs actions et déclarations publiques destinées à y parvenir, sont des manifestations récentes du phénomène paramilitaire. Tout cela configure un projet armé de contre-insurrection, de caractère civil, qui a réussi à rassembler des intérêts régionaux très dissemblables en un projet de portée nationale, qui, sans aucun doute, transforme le paramilitarisme en troisième acteur du conflit armé interne.

Au-delà de la rhétorique publique, la société et une partie de l'État sont radicalement divisés sur l'interprétation du phénomène paramilitaire et l'attitude à adopter à son égard. Occupé à combattre des problèmes critiques comme le terrorisme des narcotrafiquants et la corruption, l'État s'est trouvé surpris et débordé par la radicalisation récente du conflit, sans avoir pu concevoir des stratégies globales qui permettraient de contenir les insurgés et désarticuler les groupes paramilitaires. Du fait que la confusion et le découragement abondent, des solutions désespérées surgissent.

Comme le reste de l'État, les Forces militaires se trouvent sur la défensive et perplexes. Leur attitude d'isolement et leur refus de l'autocritique sont de notoriété publique, après la série de défaites en chaîne survenues en moins d'une année aux mains d'une guérilla. Mises en question sur le plan intérieur pour leur manque d'efficacité et d'efficience dans l'utilisation des ressources publiques et l'absence de résultats, et, sur le plan extérieur, pour les violations des droits de l'homme, les Forces armées manifestent un manque de confiance envers le pouvoir civil et un esprit de ghetto. La Police, pour sa part, résiste vaillamment aux attaques de la guérilla dans beaucoup de localités, mais se résout à en abandonner d'autres, alléguant le manque de soutien de la population. Le système judiciaire est débordé par une masse d'actes délictueux - directement ou indirectement liés au conflit armé, beaucoup plus que l'on ne l'accepte communément - qu'il ne parvient d'aucune manière à traiter, l'immense majorité des cas restant en panne, l'impunité étant non l'exception mais la règle.

La population au milieu du conflit

Comme conséquence de l'accroissement des groupes armés illégaux dans tout le territoire national et de l'impuissance de l'État à les contrôler, le pays est entré dans un processus de fragmentation dans lequel la population est obligée d'accepter les règles du jeu imposées par les armées privées qui se sont constituées en pouvoir de fait dans chaque région.

Cela a eu pour résultat de privatiser la sécurité, l'administration de la justice et la collecte des impôts dans ces régions. De la même manière, les représailles aveugles se sont imposées comme forme de justice et la violence arbitraire comme base du droit. On est entré dans une dynamique de terreur et contre-terreur et dans une escalade de la guerre sale dans laquelle la population civile paie la note la plus lourde.

Les déplacements massifs de population provoqués par les groupes guérilleros et paramilitaires, qui sont en général suivi de repeuplements sélectifs dont le but est de garantir des zones de sécurité pour les dits groupes, ont eu pour conséquence l'homogénéisation politique des régions et l'exclusion totale des personnes qui n'acceptent pas de reconnaître l'autorité de ceux qui imposent par la force les règles du jeu.

La coopération et la confiance collective qui constituent le capital social de base indispensable pour que la vie en communauté produise le développement et la prospérité, ont été remplacées - surtout dans les zones qui sont en dispute par la force des armes -, par la loi du silence, la défiance mutuelle, l'affaiblissement de la vie associative, l'incommunication, le refuge dans la vie privée et la méfiance généralisée. Cette situation entraîne avec elle la chute des investissements, la décapitalisation physique et humaine des régions, la sous-administration des affaires, et la baisse de la production et du revenu, en raison de quoi les possibilités d'amélioration de vie de la population se détériorent progressivement. L'appauvrissement généralisé contribuera à son tour à exaspérer la dispute pour la répartition violente de ce qui reste du produit régional, diminué dans un processus d'auto alimentation dans lequel les seuls indices qui montent sont ceux du crime et du délit.

C'est dans ce type de situation que surgissent les conditions propices à la recherche de solutions non institutionnelles, désespérées et faciles, pour rétablir à n'importe quel prix un ordre public en franche décomposition. Et c'est alors que doit prévaloir la défense de l'intérêt public national sur celle des intérêts privés régionaux. La première s'incarne dans le renforcement des institutions pour le traitement des problèmes de sécurité. La seconde penche vers l'utilisation d'instruments privés pour récupérer la sécurité en cherchant une diminution des niveaux de conflit par une intensification de la violence.

Les Convivir et le conflit armé

[Les "Convivir" ont été créées par une loi du Congrès en 1996, sur l'initiative du Gouverneur du Département d'Antioquia - un des plus importants du pays et un des plus exposés au conflit armé interne -, Álvaro Uribe Velez, qui était très populaire à l'époque et paraissait l'homme providentiel dans l'attente duquel les Colombiens ne cessent pas d'être, malgré toutes les désillusions que cet espoir vain leur a apporté jusqu'à aujourd'hui.
Les "Convivir" sont des associations rurales de propriétaires, armés et équipés de moyens de communication, sous le contrôle des forces publiques et de la justice, et qui ont une double mission : de maintien de l'ordre et de renseignement. Un jugement de la Cour Constitutionnelle leur a interdit de disposer d'armes autres que défensives (revolvers et carabines), ce qui a abouti à l'abandon progressif de ce type d'associations et à leur transformation en groupes paramilitaires, fédérés au sein de l'ACU (Autodefensas Colombianas Unidas), ce qui justifie pleinement les craintes manifestées par Rangel dans les lignes qui suivent.
]

Au milieu de cette situation critique d'insécurité des citoyens et de décomposition des institutions dans tant de régions du pays, a surgi l'initiative des "Convivir", en tant que mécanisme formel d'organisation de la communauté pour appuyer l'action des autorités destinée à rétablir des conditions normales d'ordre public. Intention louable en théorie, mais dont la viabilité est pratiquement nulle, du fait que la dynamique tempétueuse du conflit finit par entraîner avec elle et dénaturer ce mécanisme, que ses créateurs justifient par l'irrésistible invocation du droit du citoyen à s'occuper de sa propre sécurité et du devoir constitutionnel de collaborer avec les autorités.

De notre point de vue, dans la situation particulière de notre pays, ce type d'initiative a pour conséquence de transférer la responsabilité directe et le poids du conflit armé de l'État vers la population civile à travers son implication immédiate dans les hostilités et constitue la solution facile et imprévoyante d'un État qui tente de cacher sa précarité et son impuissance en mettant la population comme bouclier de protection ou mur de contention face à l'avance des groupes irréguliers que l'État a été incapable de neutraliser. L'État, qui a comme premier devoir constitutionnel de défendre la vie des citoyens, prétend maintenant qu'eux-mêmes le défendent les armes à la main contre ses adversaires. Dans la mer de confusion où baigne le conflit armé, les rôles apparemment sont en train de se renverser.

L'impossibilité pratique et évidente dans laquelle se trouve l'État de contrôler les "Convivir" sur l'ensemble du territoire national, à laquelle s'ajoute sa grande précarité institutionnelle pour assurer la sécurité, administrer la justice et collecter les impôts, aboutira très probablement à ce que, dans de nombreuses zones, ces associations, en tant que groupes armés et organisés et ayant une couverture légale, finissent par supplanter l'État dans ces fonctions. La sécurité ne sera pas le bien public par excellence, mais un service de consommation privée qui sera fourni à celui qui pourra payer pour l'obtenir. Le pouvoir intimidant des armes ouvrira la possibilité que ses gestionnaires utilisent les "Convivir" comme des instruments permettant d'intervenir de manière intéressée et partielle dans la solutions de conflits civils, du travail, commerciaux et de toute nature, dans les communautés où elles auront leur siège. La collecte de l'impôt se privatisera, car on ne peut écarter la possibilité que les contributions volontaires pour la création des "Convivir" se transforment imperceptiblement en imposition unilatérale et arbitraire de taxes destinées à leur entretien, au risque pour celui qui ne l'accepte pas de passer pour un élément soupçonnable d'avoir des liens directs ou cachés avec l'ennemi

. La prolifération incontrôlée des "Convivir" pourrait augmenter les processus d'homogénéisation politique régionale et locale qui se produisent déjà, sous la pression et les actions des groupes armés en marge de la loi, ce qui attente contre la diversité et le pluralisme politique et idéologique essentiels au fonctionnement des sociétés démocratiques. De fait, il est probable qu'elles seront utilisés par les chefs locaux pour persécuter leurs adversaires politiques et électoraux, comme cela est arrivé dans les époques funestes de la violence partisane, quand, protégés par le désordre généralisé, provoqué par une situation d'effondrement partiel de l'État semblable à celle que vit actuellement le pays, les caciques recouraient à leurs bandes particulières d'hommes armés pour expulser de la région leurs contradicteurs. On peut même ne pas écarter la possibilité, au milieu d'un conflit tellement avili, leur intervention pour dépouiller les moins valides de leurs terres et concentrer la propriété rurale, comme c'est arrivé dans les années cinquante.

De toute manière, le plus probable, le plus préjudiciable et le moins désirable, est que, dans la confrontation qui va leur donner le caractère d'objectif militaire licite du point de vue du DIH, les "Convivir" ne vont pas se limiter à fournir des informations par radio aux autorités. Elles vont devoir s'armer pour se défendre, comme elles le font déjà. De là à passer à des actions offensives, préventives ou de représailles, avec armement d'assaut, il n'y a qu'un pas, facile à franchir quand l'offre illégale de toutes sortes d'armes et d'équipements de guerre est illimitée dans le pays par l'effet de l'entremêlement et de la simultanéité de tant de guerres anciennes et récentes, de telle façon que les possibilités réelles des autorités de contrôler ce flux militariste sont nulles.

Il est vrai que la collaboration avec les autorités est un devoir civique et constitutionnel de premier ordre, mais au milieu d'un conflit aussi dégradé, dans lequel l'État a assumé progressivement une attitude contemplative et attentiste laissant la population civile exposée au vandalisme des violents, cette collaboration ne s'obtiendra pas par la génération spontanée, les autorités devront la gagner au moyen de la confiance qu'elles susciteront par leur efficience contre le délit par l'intermédiaire de l'usage éthique, légal et efficace de la force et des moyens de coercition que la nation a mis légitimement entre leurs mains.

Il n'est pas moins vrai que, face au débordement du conflit, il est nécessaire de penser à des mesures extraordinaires. Car, en répétant ce qui a été fait jusqu'à présent, qui n'a en rien contribué à neutraliser de si nombreux et divers facteurs de violence, on ne pourra pas faire face aux menaces croissantes qui planent sur l'avenir de la nation. Nous considérons que les options institutionnelles pour récupérer la sécurité des citoyens, tel que le renforcement de la force publique et du système judiciaire, peut-être plus difficiles, peut-être plus lentes, offrent un chemin plus sûr pour la récupération de l'ordre public démocratique et pour l'obtention de la paix négociée, que les voies non institutionnelles qui cachent derrière les mirages de sorties faciles et rapides le danger de déclencher une guerre civile ouverte, aux conséquences imprévisibles.

La dimension des défis que représente le seul renforcement institutionnel pour récupérer la paix publique est immense. La Colombie doit multiplier par deux le nombre de policiers qu'elle compte, ne serait-ce que pour atteindre les standards internationaux de pays où il n'y a pas de conflit armé interne et où la délinquance ordinaire et le crime organisé sont sous contrôle. La réforme militaire qui modernise et renforce les forces militaires, sans entraîner nécessairement une augmentation de ses effectifs, ne peut plus attendre. L'amélioration de l'efficience et de l'efficacité de la justice, en particulier de sa capacité investigatrice, est une urgence nationale. Ces thèmes de fond semblent pourtant voilés et ont été écartés du débat public en partie à cause des espoirs exagérés que le gouvernement et une bonne partie de l'opinion ont mis dans les vertus supposées des "Convivir".

Ceux qui de bonne foi et pour leur propre défense promeuvent l'initiative des "Convivir" doivent tenir compte que, comme l'a dit le vieux sage de la politique nationale [l'ex-président Lopez Michelsen], nous ne sommes pas au Danemark [Dinamarca], mais au Cundinamarca [le département qui entoure le District Spécial de Santafé de Bogotá].

Un pays moins libre

L'intensification et la dégradation du conflit armé interne font de la Colombie un pays toujours moins libre. Bien que le pays se soit longtemps enorgueilli d'être une nation libre et démocratique, le conflit armé insurrectionnel qu'il vit depuis près de trente-cinq ans commence à limiter de manière grave la jouissance des libertés civiques et à remettre en question les processus démocratiques par lesquels se constitue et s'exerce le pouvoir politique.

Même si le conflit armé existe depuis longtemps, son impact négatif sur la liberté et la démocratie s'est accentué ces dernières années du fait de l'intensification et de la dégradation du conflit. Il en résulte une détérioration grave des libertés de déplacement, de résidence, d'organisation, de l'emploi, de l'enseignement, d'élire et d'être élu. Ainsi, à côté des lourdes conséquences en termes de pertes de vies humaines et de possibilités de développement et de progrès, le coût de l'escalade du conflit armé a été une limitation notoire des libertés personnelles et collectives des Colombiens.

Si l'on applique la méthode de Charles Humana, reprise par les Nations Unies, pour mesurer le degré de liberté dans les pays membres, on peut dire qu'au moins 20 des 40 libertés envisagées sont restreintes par l'action des insurgés ou des anti-insurgés. Il faut cependant préciser que l'usage de la force par l'État est légitime, pour autant qu'il s'exerce dans les limites légales et éthiques définies par l'ordre constitutionnel.

En reprenant les cinq groupes selon lesquels Humana classe les quarante libertés principales, on constate que l'action des parties au conflit lèse d'une manière ou d'une autre les libertés suivantes :

a) dans le groupe appelé "droit à" :

  1. voyager dans son propre pays
  2. s'associer et se réunir pacifiquement
  3. répandre des idées et recevoir de l'information
  4. surveiller les violations des droits de l'homme.
b) dans le groupe "liberté de refuser"
  1. le travail forcé ou le travail des enfants
  2. les assassinats et les disparitions extrajudiciaires
  3. la torture ou la contrainte
  4. la peine capitale
  5. la détention illégale
  6. le châtiment corporel
  7. l'adhésion obligatoire à un parti
  8. la censure politique de la presse
  9. l'interception des lignes téléphoniques.
c) dans le groupe "liberté de réaliser" :
  1. l'opposition politique pacifique
  2. les élections pluralistes au vote secret et universel
  3. les tribunaux indépendants
  4. les syndicats indépendants.
d) dans le groupe "droit légal à" :
  1. être considéré innocent jusqu'à ce que sa culpabilité soit démontrée
  2. recourir à une aide juridique quand c'est nécessaire et choisir son propre avocat
  3. être jugé en public
  4. ne pas autoriser la saisie arbitraire des biens.
Du fait autant de l'expansion territoriale de la guérilla que du débordement des groupes paramilitaires, la possibilité qu'ont les Colombiens de voyager librement dans le territoire national s'est réduite considérablement. La fréquence croissante des barrages réalisés par les groupes armés illégaux sur les routes principales et secondaires, ainsi que sur de nombreux fleuves transforme tout déplacement terrestre ou fluvial en aventure pour les Colombiens et encore plus pour les étrangers. Dans de nombreuses régions, les gens ont limité de manière drastique la fréquence et la longueur de leurs déplacements du fait du danger d'être pris en otage, soumis à une extorsion, à une détention arbitraire ou une exécution sommaire de la part le plus souvent de la guérilla, mais aussi des groupes paramilitaires.

Parfois, les forces militaires ont exigé des sauf-conduit pour autoriser les déplacements des civils. Les bavures sanglantes qui sont survenues au cours de ces contrôles et ont touché dans certains cas des civils innocents, ont augmenté encore le sentiment d'insécurité et la crainte des citoyens de se déplacer dans le pays.

Le fait que les groupes armés illégaux aient établi leurs propres codes de guerre ne diminuent pas le risque. Même si ces normes proclament le respect de la population civile, elles laissent la porte ouverte pour qualifier des personnes comme collaboratrices directes ou indirectes de leurs ennemis, et, en conséquence, en faire les cibles de leurs actes violents.

Les membres des syndicats ou des organisations civiques sont perçus en de nombreuses occasions par les agents des organismes de sécurité de l'État et par les membres des groupes paramilitaires comme des personnes susceptibles de militer dans des organisations de gauche, et par extension, comme des sympathisants des groupes guérilleros. Le harcèlement et les menaces dont elles sont victimes pour cette raison attentent contre la liberté d'association et de réunion pacifique. La liberté d'enseignement est menacée aussi bien par les guérillas que les paramilitaires dans les zones en conflit. Des dizaines de maîtres du primaire ou du secondaire ont été assassinés, menacés ou ont disparu. Des enseignants universitaires ont subi le même sort.

Malgré les efforts des derniers gouvernements pour faire de la défense des Droits de l'Homme une politique d'État et pour établir des relations de collaboration mutuelle et d'appui à des institutions et à des personnes qui se consacrent à cette tâche, il y a encore en Colombie une franche hostilité des Forces Militaires envers ces dernières, qui sont trop fréquemment accusées publiquement d'être proches des groupes guérilleros. Beaucoup de militants de droits de l'homme et de fonctionnaires publics de ce secteur ont été assassinés et d'autres ont dû quitter le pays sous les menaces contre leur vie. Certains sièges de ces organisations ont été perquisitionnés ou dynamités par les groupes paramilitaires.

D'autre part, dans beaucoup de zones de conflit, les paysans sont contraints à réaliser certains travaux pour les groupes guérilleros ou paramilitaires qui dévastent la région et auxquels ils ne peuvent se soustraire sous peine de passer pour hostiles ou ou suspects, et s'ils acceptent, d'être désignés comme des collaborateurs de l'ennemi. Dans les deux cas, l'absence de liberté dans le refus du travail forcé peut entraîner de sérieuses conséquences.

Les assassinats et les disparitions pour des causes politiques augmentent d'année en année. Les acteurs armés du conflit sont aussi responsables d'innombrables cas de torture et de sévices envers des personnes retenues arbitrairement par les guérilleros et les paramilitaires, et illégalement par les agents de l'État. La liberté de presse est aussi affectée. Le Gouvernement a récemment imposé des restrictions à la couverture d'incidents concernant l'ordre public. Des reporters ont été assassinés ou menacés par les groupes guérilleros et paramilitaires. Beaucoup de journalistes ont été pris en otage par les groupes guérilleros sous le prétexte d'envoyer des messages au Gouvernement et certains de ces groupes se sont arrogés le droit de considérer certains journalistes comme des objectifs militaires, du fait de leurs positions soi-disant bellicistes. Occasionnellement, des entités gouvernementales interceptent sans autorisation légale les conversations téléphoniques de personnes suspectées d'avoir des contacts avec les groupes armés illégaux.

L'opposition publique pacifique a diminué dans de nombreuses régions du pays. L'Union Patriotique a été victime d'un génocide à motivation politique qui a coûté la vie à près de trois mille de ses membres. Guérillas et paramilitaires limitent les libertés politiques dans les régions qu'ils dominent. Qu'un seul candidat doive renoncer à se présenter sous l'effet de la menace, et le processus électoral est irrémédiablement perverti, même si toutes les formalités légales sont respectées par ailleurs.

L'an passé près de deux cents fonctionnaires ou candidats à des charges publiques, appartenant à toutes les filiations politiques ont été assassinés par les groupes guérilleros et environ soixante maires ou candidats à la mairie ont été pris en otage. Les paramilitaires de leur côté ont empêché dans les régions qu'ils contrôlent tout prosélytisme électoral aux candidats indépendants ou de gauche qui, à leur avis, étaient des alliés de la guérilla, Ils ont appelé la population à voter et ont annoncé qu'ils considéraient l'abstention et les abstentionnistes comme des alliés de la guérilla, en promettant des représailles contre ce type de comportement. Les guérilleros réinsérés ont eu de sérieuses difficultés à participer aux élections du fait des menaces proférées à leur encontre par les guérilleros actifs. Certains membres du Comité international de supervision du processus électoral ont été retenus et fait prisonniers par ces groupes.

Les guérilleros administrent la justice dans quelques zones du pays. De manière expéditive et sans appel, ils jugent et imposent des sanctions qui comprennent l'exécution et le bannissement de la région envers des personnes qu'ils considèrent comme indésirables ou infiltrées par l'ennemi, qui peuvent être simplement ceux qui se refusent à collaborer suffisamment avec eux.

Les responsables syndicaux continuent à être la cible de tous les acteurs armés du conflit. Guérilla, paras et Forces publiques s'unissent pour persécuter les militants syndicaux. Beaucoup sont mort dans cette confrontation, à tel point que dans certains cas, le secteur bananier par exemple, peu de dirigeants d'associations de travailleurs survivent pour raconter ce qui est arrivé.

La liberté de choisir son lieu de résidence est affectée par le conflit armé. Des centaines de milliers de personnes ont été l'objet de déplacement forcé qui les a obligées à quitter leur domicile, en majorité à cause des affrontements entre guérillas et paramilitaires, mais aussi du fait de manoeuvres ourdies par de grands intérêts économiques, légaux ou illégaux, qui utilisent ou manipulent les groupes paramilitaires, afin de provoquer l'exode des familles paysannes dont ils rachètent les terres et les biens à des prix dérisoires dans certaines régions déterminées.

La liberté d'entreprendre est gravement mise en péril par le conflit interne. La confrontation a érigé des barrières à l'initiative privée dans le domaine de l'entreprise et décourage les investissements et le maintien sur le marché. Par le biais de l'extorsion, de la menace, de la prise d'otage, des attentats contre l'infrastructure, les insurgés interfèrent dans les règles du jeu économique, affectent certains agents ou certains secteurs plus que d'autres et distordent la libre affectation des ressources, en augmentant le coût des transactions, en générant de l'incertitude, en élevant les risques de l'investissement, les coûts d'opportunité, en diminuant les incitations à augmenter la productivité.

La logique qui domine toute la confrontation armée est celle qui définit précisément que la population soit instrumentée par les acteurs armés afin de la mettre à leur service. Ils savent que celui qui gagne l'appui actif ou passif, volontaire ou forcé de la population obtient une supériorité dans la confrontation. A cette fin, ils proclament tous le respect de la population civile et l'exigent des autres parties, mais ils se refusent à respecter ce principe, parce qu'ils savent que ce serait accorder gratuitement un avantage à l'adversaire, qui en profitera à leurs dépens. De sorte que la seule façon de récupérer le plein exercice des libertés individuelles et collectives dans un pays en guerre n'est pas de lancer des appels candides au respect de la population civile, mais de mettre fin à la guerre.

Épilogue

La transition entre le gouvernement d'Ernesto Samper et celui d'Andrés Pastrana a été marquée par une accélération du processus de paix, mais aussi de la confrontation armée.

A quoi jouent les FARC ?

Il faut instiller une goutte de réalisme dans la mer d'illusions qui va monter comme la marée devant l'annonce de la reprise des dialogues entre la guérilla et le prochain gouvernement. Il reste à préciser que ce qui suit n'est pas une argumentation contre le dialogue, qu'il faut continuer à rechercher pour avancer dans un processus qui sera aussi long et complexe que l'a été le conflit, mais un appel à la compréhension de sa portée et de ses limites. A quoi sont en train de jouer les FARC ?

Avant toute chose, il faut signaler qu'après quatre ans de jeûne en matière de dialogues de paix - pour la première fois en seize ans -, la guérilla a besoin de s'oxygéner politiquement en retournant à la table des négociations. Elle a bien profité de la crise politique pour faire un saut qualitatif sur le terrain militaire, passant de la guerre de guérillas à la guerre de mouvement et provoquant la crise militaire dans laquelle se trouve aujourd'hui l'État, incapable de se confronter à la nouvelle manière d'opérer des guérillas, comme l'ont démontré les coups successifs reçus par l'Armée.

Reprendre les dialogues avec le gouvernement qui succède à celui d'Ernesto Samper était donc inévitable pour les FARC, après qu'elles aient disqualifié Horacio Serpa [le candidat malheureux du parti libéral qui avait fait de sa capacité personnelle à négocier la paix un des principaux arguments de sa campagne] en tant que porte-drapeau de la paix et exprimé tacitement leur préférence pour Andrés Pastrana. La question qui surgit est : qu'est-ce qui a motivé ce coup électoral et quel est leur calcul politique ? Parce que, indubitablement, un mouvement pareil, sans précédent, doit répondre à un calcul politique froid, les FARC se caractérisant par un comportement très cérébral et peu émotif.

Il est probable qu'elles ont disqualifié Serpa parce que, en tant que détentrices d'un pouvoir réel qu'elles se sentent être - et qu'elles sont - dans le pays, elles estiment que leur interlocuteur doit être un vrai représentant de l'autre pouvoir, qui puisse compter sur la confiance et le soutien entiers de l'establishment et des forces militaires. Serpa, en vérité, ne disposait ni de la première, ni du second. Cela sent l'élitisme et l'exclusion, mais obéit au réalisme politique le plus cru.

Mais alors, pourquoi Pastrana ? D'abord, parce qu'il remplit bien cette première condition. Et ensuite, parce que très probablement, elles ont estimé qu'il était le candidat dont le futur gouvernement correspondrait le mieux à leur vision et leurs calculs sur l'avenir de la guerre et de la paix. A part le fait de considérer Andrés comme un digne représentant de l'élite, les FARC voient en lui et son équipe une réédition du "gavirisme néolibéral" [la politique d'ouverture économique suivie par le Président Gaviria entre 1990 et 1994, qui serait une des causes, selon certains, de la grave crise actuelle], lequel incarne des politiques qui pourraient conduire à rendre plus aiguës les contradictions sociales dans le pays, surtout quand la calamiteuse situation dont il héritera l'obligera à adopter "les recettes du Fonds Monétaire International". Dans la vision simpliste et apocalyptique des FARC, cela pourrait produire une situation sociale explosive, dont elles pourraient profiter dans une tribune comme celle de la table des négociations, sans avoir à subir la concurrence du populisme de Serpa.

De plus, en accord avec la vision caricaturale qu'a la guérilla du paramilitarisme comme un phénomène généré et dirigé par l'État, et en particulier par l'Armée Nationale, elle considère que Pastrana, lui, disposera de l'autorité sur, et de la confiance des, forces militaires pour y mettre fin, alors que Serpa ne les avait pas et que le phénomène aurait continué à déborder. La continuité entre Samper et Serpa aurait en outre signifié l'escalade des fumigations massives des cultures de coca et de pavot sous la pression des États-Unis ; Andrés Pastrana disposant aussi de leur confiance, il serait en mesure d'atténuer cette pression.

Mais ce calcul de convenance ne signifie aucunement que les FARC se sont résolues à faire la paix avec le prochain gouvernement. Il n'y a rien qui puisse conduire à penser que le dialogue soit pour ce groupe guérillero autre chose qu'une tactique politique dans sa stratégie de guerre. Le plus certain est que pour poursuivre sa confrontation avec l'État, il continuera à développer ses plans de guerre, il tentera d'approfondir la crise militaire, en attaquant et détruisant les postes militaires, avant et après le début des conversations ; il essayera de capturer le plus grand nombre de soldats pour les utiliser comme monnaie d'échange ; il placera l'économie comme nouveau centre de gravité du conflit, empêchant sa récupération par le sabotage économique ; et enfin, il continuera à rechercher l'équilibre stratégique des forces avec l'État comme condition préalable nécessaire pour négocier cette fois la fin de la guerre.

Ce qui nous attend n'est donc pas un dialogue paisible entre la guérilla et l'État, sinon sans doute le plus traumatique, accidenté et violent processus de négociation de ces derniers temps, dans lequel le conflit militaire interagira de manière inédite avec la table de négociations pour renforcer ou affaiblir la position de chacune des parties.

Près du dialogue, loin de la paix

L'intention du Président Andrés Pastrana, à peine élu, de débloquer le processus de paix à travers un geste aussi audacieux que de rendre visite aux commandants guérilleros de las FARC dans leurs propres campements, est très louable. Cela lui a valu justement l'appui espéré des Colombiens. Cependant, un tel acte a des répercussions importantes qu'il convient d'analyser.

Tout d'abord, cette visite signifie pour les FARC leur plus grand succès politique en presque quarante ans de lutte insurrectionnelle. C'est la reconnaissance de la réalité incontestable de leur pouvoir politique et militaire, laquelle rivalise avec la légitimité de l'État dans beaucoup de régions du pays. En outre, que cela arrive après ses plus grands succès militaires lui apporte une signification supplémentaire : sans aucun doute, les FARC se trouvent dans le meilleur moment politique et militaire de toute leur histoire.

A tel point qu'il est difficile de penser qu'elles vont abandonner, en un tel moment, la possibilité de continuer à avancer sur ces deux terrains. Le succès a été d'une telle dimension qu'elles pourraient même abandonner temporairement leur prétention d'imposer un échange de prisonniers de guerre avec l'État. La reconnaissance comme armée insurgée qu'ils pensaient obtenir avec cet échange, ils l'ont déjà avec la visite du Président élu.

Mais la logique du développement de cette organisation est d'avancer dans chaque conjoncture historique aussi loin qu'il est possible. Et c'est le meilleur moment pour continuer à accumuler des forces. Pour cette raison, la rencontre avec Marulanda [le chef historique des FARC] et Briceño [le fameux "Mono Jojoy", artisan de leurs récents succès militaires] nous rapproche de la table des négociations, mais nous éloigne paradoxalement de la paix.

Les FARC ont maintenant une légitimité politique suffisante pour faire démarrer la deuxième phase de leur plan stratégique, dont le début a été approuvé par une réunion faîtière de nombreux guérilleros réalisée en décembre passé, et qui prévoit d'arriver à moyen terme sur le terrain militaire à cent fronts de combat et une force de trente mille hommes. Comme ce sont des gens réfléchis, qui savent où ils vont et réalisent ce qu'ils se proposent, il faut prendre ces plans au sérieux et assumer qu'ils font partie des réalités de la guerre. Même s'ils n'aident pas à alimenter les rêves de paix.

L'avantage à long terme qu'a obtenu la guérilla avec cette rencontre est compensé par le bénéfice à court terme pour Pastrana : cela lui a permis de prendre directement entre ses mains, avant même d'accéder à sa charge - et par son intermédiaire bien sûr à l'État - les rênes pour la reprise du processus de dialogue, perdues au cours des quatre années précédentes.

Mais le pays aussi partage un gain avec l'insurrection : la rencontre marque la fin de la "narcoguérilla". Le discours qui assimilait à tort la guérilla à un cartel de la drogue ou à de simples bandits s'est vu démenti. Ce discours avait été agencé à l'intérieur du pays par l'Armée Nationale et à l'étranger par des secteurs de la droite nord-américaine. Après la rencontre du président élu par le plus grand nombre de votes de l'histoire du pays avec les commandants qui représentent le passé et le présent des FARC, continuer à utiliser ce discours et ces termes disqualifiants équivaudrait contester la légalité et la validité des actes du Président de tous les Colombiens.

Il convient aussi de considérer l'incidence de cette rencontre sur l'Armée Nationale. Sans aucun doute, il ne lui sera pas facile d'assimiler l'accolade entre son prochain commandant en chef, Pastrana, et les commandants des insurgés qui l'ont rossé aussi sévèrement, de manière répétitive et sans pitié dans des événements qui représentent les plus grandes catastrophes de son histoire. Cette assimilation compréhensive serait plus viable si les FARC commençaient à diminuer leurs actions militaires, mais cette éventualité est la moins vraisemblable, car elles ne vont pas abandonner l'accomplissement de leur plan stratégique pour une embrassade avec le Président.

La rencontre entre Pastrana et Marulanda va changer notre façon de voir la guérilla - cela est encourageant -, mais aussi la façon de se voir de la guérilla, - cela est inquiétant -.

Les accords de Mayence

Entre le 12 et le 15 juillet 1998 a eu lieu une réunion convoquée par l'ELN à laquelle ont assisté des membres du Conseil National de la Paix et des porte-parole de la société civile, choisis par cette organisation insurgée. Cette réunion a eu des aspects positifs, mais aussi déconcertants et incertains. Sur le plan positif, c'est le premier pas d'une nouvelle phase de négociation avec l'ELN, un groupe qui prend l'initiative pour la première fois de lancer un processus de paix. Pendant longtemps, il a considéré le dialogue comme une trahison de la cause révolutionnaire ; ensuite, il a accepté de négocier sous l'égide des FARC. Maintenant, il le fait seul, dans une démonstration d'indépendance politique.

D'un autre côté, il est préférable de voir la direction de l'ELN occupée à des activités de relations publiques dans le - et hors du - pays que de la voir investie exclusivement dans la guerre. La politique est une façon civilisée de continuer la guerre, et cela serait la véritable manière d'humaniser la guerre.

Que cherche l'ELN ? D'abord l'appui politique et social qu'elle n'a jamais pu rassembler sous ses bannières en trente ans de lutte insurgée. En second lieu, gagner du terrain à l'approche imminente de la reprise du dialogue entre l'État et la guérilla.

Que l'ELN cherche à s'appuyer sur la société civile pour le début de la négociation est en un certain sens licite et même préférable à condition que toutes les parties en soient conscientes et que l'ELN joue le jeu honnêtement et ne les laisse pas tomber comme de vieilles chaussettes. C'est un long détour pour la société civile et il faut espérer que celle-ci ne méconnaisse pas les avancées déjà réalisées avec l'État, car, en Colombie, nous n'en sommes pas au premier jour de la création en matière de processus de paix.

Il y a des points déconcertants, comme la proposition de l'ELN d'abandonner progressivement la prise d'otages dans la mesure où on lui restitue ces ressources et on n'en profite pas pour l'affaiblir stratégiquement. Accepter cela sans la condition impérative que cessent toutes ses actions armées contre l'État et la société reviendrait à passer de la prise d'otages individuelle à l'extorsion généralisée. Remettre un seul peso à l'ELN pour qu'elle continue sa guerre serait d'une absurdité politique digne d'Ubu.

Mais le plus déconcertant est le fait que les représentants de la société civile n'aient pas exprimé dans le document final - comme c'était leur droit et leur obligation morale et politique - leur rejet absolu de la prise d'otages, sans aucune atténuation, comme un crime de lèse-humanité, qu'aucune cause politique ne peut justifier. Le mutisme du Procureur de la République et du Défenseur du Peuple est impardonnable.

Désormais, le pays sera dans l'attente de voir quand l'ELN violera ses engagements en retenant en otage des mineurs, des femmes enceintes, ou des vieillards - ce qui constitue une acceptation tacite de la validité de la prise d'otage de tous les autres mortels -, et en rejetant paradoxalement la responsabilité de ces rapts sur une société qui refuse de financer la guérilla par d'autres moyens.

Faire apparaître comme résultat de la réunion de Mayence l'acceptation par l'ELN des normes du DIH et des recommandations d'Amnesty International, révèle une certaine manipulation de la part de l'ELN et la grande ignorance manifestée par les participants et les médias. Le 15 juillet 1995, le commandant Manuel Pérez a fait exactement la même annonce devant les médias. Tout le monde aurait dû présenter une réclamation aux membres de l'ELN pour le non-respect pendant trois ans des engagements qu'ils avaient pris volontairement.

Il y a aussi des incertitudes. Ce n'est un secret pour personne qu'il a toujours existé une certaine émulation entre les FARC et l'ELN. Même si l'ELN ne l'a jamais reconnu, il est vrai que son sort stratégique en tant que groupe secondaire dans la guerre et dans la paix dépend beaucoup des FARC, le groupe principal qui représente le 80 % des forces insurgées dans le pays, avec lesquelles elle partage la même histoire récente et les mêmes zones d'influence dans beaucoup de régions.

Pour cette raison, un cessez-le-feu qui n'impliquerait que l'Armée et l'ELN est impensable, car les FARC pourraient en profiter. Que l'ELN s'engage à arrêter les attentats contre l'infrastructure pétrolière en échange d'une révision de la politique énergétique du pays, et cette offre perdrait tout intérêt et toute validité comme enjeu de négociation au moment où les FARC annonceraient qu'elles continueraient les attentats contre l'oléoduc et qu'elles auraient même la capacité de le détruire entièrement. Cette menace, faite peu de jours après que l'ELN fasse son offre, montrerait soit dit en passant comment les FARC pourraient manifester leur mécontentement face aux mauvais tour de leurs compagnons de lutte. Il est sûr et certain qu'elles n'ont aucune envie qu'on leur ôte des mains le manche de la poêle qu'elles tiennent en matière de négociation et de guerre. Et sans doute se refusent-elles à entrer dans un processus de négociation dont elles ne poseraient pas les conditions en faisant valoir leur suprématie militaire.

La portée de ce qui a été atteint est incertaine pour la plupart des Colombiens. Seule l'ELN sait - mais le sait-elle ? - si elle a déjà pris ou non la décision d'abandonner la lutte armée comme façon de faire de la politique, même si ce n'est pas tout de suite, mais à la fin d'un long et complexe processus de négociation.

Le noeud paramilitaire

Les membres du Conseil National de Paix [une instance créée par le Gouvernement Samper, ignorée par son successeur, et dont l'impact sur la recherche de la paix est pratiquement nul] et les dénommés représentants de la société civile ont décidément signé des chèques tirés sur le compte du nouveau gouvernement.

Ce fut d'abord Mayence. Puis, ils ont donné aux paramilitaires un statut politique complet et se sont engagés à ce que l'État fasse de même pour discuter et décider avec les paras la solution de presque tous les problèmes nationaux comme condition de leur démobilisation. Preuve à l'appui. Au point 5 de la soi-disant Déclaration du Nudo de Paramillo [un lieu-dit qui est le sanctuaire du chef du mouvement paramilitaire], nos porte-parole se sont engagés à faire connaître publiquement que l'ordre du jour des négociations de paix que doit mener le gouvernement national avec les Autodefensas Unidas de Colombia (AUC) devra donner des réponses à des problèmes tels que : la démocratie et la réforme politique, le modèle de développement économique, la réforme sociale, économique et judiciaire, la force publique dans un État de droit, le plan d'aménagement du territoire et la décentralisation, l'écologie et le développement, les hydrocarbures et la politique pétrolière.

Cela revient ni plus ni moins à accorder aux paramilitaires un statut politique entier et à leur reconnaître un pouvoir suffisant pour que les destinées du pays dépendent de leur volonté de faire la paix. Cela n'a pas été, comme ont tenté de le faire apparaître leurs signataires par la suite, un simple accord sur des sujets humanitaires, qui n'est soit dit en passant qu'un coup de chapeau au drapeau du DIH, alors que les paras continuent à considérer qu'ils ne font pas partie de la population civile, laquelle est l'objet de leur action criminelle, notamment toutes les personnes qu'ils désignent comme collaboratrices de la guérilla.

Les paras ont bien des objectifs politiques, en tant que mouvement anti-insurrectionnel qui tente de contenir la guérilla et de lui disputer son influence territoriale. Mais cela ne les agrée pas en tant qu'interlocuteurs de l'État pour définir le sort du pays qu'ils disent défendre, mais par des méthodes illégales et criminelles. Leur caractère mercenaire au service de grands intérêts économiques privés, pas toujours légaux, affaiblit leur prétention à être reconnus comme porteurs d'un projet politique collectif ou d'un nouvel État en gestation.

Plus qu'au partisan traditionnel, les paras colombiens sont assimilables aux condottieri prémodernes, des capitaines au service des grands seigneurs terriens. Ils se trouvent fréquemment sur les propriétés des narcotrafiquants ou à proximité de grands projets de développement (barrages hydroélectriques, nouvelles routes) qui valorisent de manière exponentielle les terres qui les entourent. Cela indique que derrière le paramilitarisme, il y a autre chose qu'un intérêt politique altruiste de contre-insurrection. Leur nature est complexe, mais il convient ni de leur reconnaître un statut politique complet, ni de les réduire à de simples bandes de délinquants ordinaires.

Leurs objectifs politiques les rendraient sujets de fait à un traitement spécial, distinct de celui que l'État doit donner aux bandes de hors-la-loi, mais leur dépendance vis-à-vis d'importants intérêts particuliers et leur caractère mercenaire les excluent de la possibilité de déterminer les destinées collectives. A mi-chemin entre les délinquants politiques et les délinquants ordinaires, les paras requièrent un traitement imaginatif en accord avec leur complexité et le caractère inédit de leurs actions.

Pour cette raison, on ne peut les tenir à l'écart de manière absolue du processus de paix, parce qu'ils sont là et se sont convertis en troisième acteur de la confrontation armée. En plus, ce sont des acteurs autonomes et indépendants de l'État - ce qui n'exclut pas l'évidente complicité qu'ils entretiennent avec certains de ses agents -, à la différence des cas du Salvador, du Guatemala ou du Pérou où les paras étaient organisés, armés et dirigés par l'État. Ils ne sont donc pas une simple prolongation du bras armé de l'État, révocables sur ordre ministériel.

Il reste à déterminer la portée des accords avec les paras et le moment de les négocier pour mettre fin à la guerre. Il ne serait pas convenable pour l'État de jouer une partie simultanée avec paras et guérillas, et encore moins avec des ordres du jour identiques. Cela reviendrait à affaiblir encore plus la légitimité de l'État, déjà fortement affectée par la fragmentation du pouvoir régional dû à l'intensification du conflit.

La reconnaissance de la composante politique de leur action contre-insurrectionnelle permettrait de leur donner une reconnaissance juridique et légale - à l'exception des crimes de lèse-humanité - en échange de leur démobilisation et désarmement, au moment où existerait un accord définitif et sérieux entre l'État et la guérilla. Dans la mesure naturellement où l'État n'aurait pas réussi à les désarticuler par l'usage légitime et efficace de la force, comme il est dans l'obligation indéclinable de le faire.

Une tentative d'actualisation

Un an et demi s'est écoulé depuis la publication de l'ouvrage dont je viens de traduire d'importants extraits. Le grand mérite de l'auteur est que la plupart de ses analyses continuent à être pleinement valides et peuvent servir de grille de référence pour l'interprétation des événements qui se sont produits pendant cette période.

Au cours de ses dix-huit premiers mois d'existence, le gouvernement Pastrana a trois succès à mettre à son actif : le retour de la Colombie dans le concert des nations civilisées, le sauvetage du secteur financier, qui a évité au pays une crise à la thaïlandaise et l'ouverture de négociations avec les FARC. Sur tous les autres points de son programme, le Président n'a pas commencé à se rapprocher des objectifs qu'il s'était fixés, d'une part, parce qu'il est confronté à la pire crise économique qu'ait connu le pays au cours de tout le 20e siècle, mais aussi :

  • par sa tendance à s'isoler dans le ghetto de son entourage proche, par insuffisance de charisme et de leadership, par manque de souffle et d'envergure de sa vision ; par le recours à certains des vieux trucs de politique politicienne de ses prédécesseurs, alors même que le thème de sa campagne était le changement, en particulier dans la manière de faire de la politique (mais que peut-on attendre d'un Président conservateur qui nous parle de changement ? Voir Chirac.) ;
  • par l'insuffisance de cohésion et de cohérence au sein de sa propre équipe gouvernementale, par le manque de vigilance de son brain-trust économique qui a pris des décisions allant à contre-courant de la situation réelle du pays, par l'incompétence manifeste de certains ses ministres tant sur le plan de l'exécution que de la communication ;
  • du fait de l'incapacité d'une classe politique colombienne - préoccupée exclusivement de ses intérêts à court terme -, à prendre de la hauteur et à se mobiliser autour d'un projet de rénovation nationale.

Les FARC ont évidemment profité de la faiblesse et du sentiment d'urgence de ce gouvernement pour lui imposer des conditions préalables draconiennes - la prise de possession de fait d'une zone démilitarisée aussi étendue que la Suisse -, ce qui a accentué le sentiment d'abandon d'une population pourtant habituée à la négligence et à l'incurie de ses gouvernants.

Après ce tableau général peu encourageant, je vais aborder sans me perdre dans les détails, un certain nombre de points qui permettent d'actualiser les pages précédentes.

L'aggravation des conditions de sécurité de la population par la montée de la criminalité ordinaire

Rangel ne mentionne pas comme une des conséquences de l'incapacité de l'État à assurer des libertés fondamentales comme celle de se déplacer librement et de veiller à l'intégrité des biens et des personnes, l'augmentation des activités délictueuses et criminelles telles que les prises d'otages à des fins purement économiques - certains otages étant revendus à la guérilla -, de la piraterie terrestre, du pillage, des agressions, des attaques à main armée, des vols de véhicules ou des cambriolages qui sont le pain quotidien de la population.

Du fait que les Polices - nationale et autres services -, et l'Armée sont investies dans de nombreuses tâches de protection (installations vitales, voies de communication, personnalités, etc.) et de lutte contre les trois forces illégales - guérilla, paramilitaires et narcotrafiquants, sans parler de la contrebande -, il n'est pas étonnant que les délinquants et les criminels profitent du champ qui leur est laissé pour se livrer impunément à des activités délictueuses, qui constituent aujourd'hui une des principales sources d'insécurité sur les routes, dans les campagnes et dans les villes de Colombie.

Le projet de loi sur les remises de peine à l'occasion du Jubilé catholique, qui vise indirectement à décongestionner des prisons surpeuplées, va remettre dans le circuit des milliers de délinquants, dont les terribles conditions d'incarcération ont encore augmenté la dangerosité, les prisons colombiennes constituant un sujet supplémentaire de honte nationale, qui n'empêchent pas de dormir les nombreux ministres qui se succèdent au portefeuille de la Justice et n'ont rien fait pour mettre fin à ce scandale qui dure depuis des décennies.

La réforme de l'Armée

Les changements qu'a subis le haut-commandement militaire, et l'intervention de plus en plus importante du grand voisin nord-américain dans la réorganisation de l'Armée, son financement, la définition de sa tactique, rendue possible par l'arrivée au pouvoir de Pastrana, ont donné des premiers résultats. Les FARC ont subi plusieurs revers importants au cours de ces derniers mois, qui semblent avoir eu pour effet de renforcer l'aile politique de ce mouvement aux dépens de son aile militaire.

Rien n'indique cependant que le gouvernement ait réussi à articuler une nouvelle stratégie militaire aux objectifs de paix, de réconciliation nationale et de reconstruction du pays. Il s'agit plutôt de gains tactiques qui ont rendu le moral à l'Armée, sans que la condition des populations civiles exposées aux exactions des groupes armés illégaux ne se soit en rien améliorée.

L'arrivée de bataillons de lutte antinarcotique, entièrement équipés - entre autres d'hélicoptères de combat battant neufs - et entraînés par les mêmes Américains va peut-être durablement changer le sort des armes, mais sûrement augmenter l'intensité des combats.

Enfin, le sort du "Plan Colombia" concocté par le Gouvernement Pastrana pour canaliser d'importants fonds d'aide nord-américains est suspendu à la cessation des hostilités entre le Président Clinton et la majorité républicaine au Congrès qui semble vouloir faire de la Colombie un thème des prochaines élections présidentielles, d'où le flot de rumeurs qui courent à Washington sur la situation du pays.

Pour autant, les militaires n'ont pas renoncé à leur vocabulaire, contrairement à ce qu'espérait Rangel : "bandoleros, banditos, narcoguerilleros, cuadrillas" sont toujours des termes au menu des déclarations des gradés de terrain ou de l'État-major.

La reconnaissance de la belligérance

Dans une récente chronique de "El Tiempo", le principal quotidien de Colombie, l'ex-président López Michelsen a mis, comme à son habitude, les pieds dans le plat à propos de la reconnaissance du caractère belligérant des FARC, qui est un tabou de la vie politique colombienne. Cet effort méritoire pour relancer un débat national sur le sujet a fait un flop retentissant, après quelques escarmouches entre les éditorialistes et les principaux chroniqueurs du pays.

Il n'est pas besoin d'être un spécialiste des négociations de paix avec un mouvement subversif pour se rendre compte que le seul levier puissant que le gouvernement actuel a entre les mains dans la présente négociation avec les FARC est précisément celui de la reconnaissance de la belligérance qui constitue la plus grande aspiration de ce mouvement, que ni l'exercice de la force, ni l'emploi de ses importantes ressources financières ne peuvent lui procurer.

La question qui se pose est évidemment de savoir quel est le moment le plus favorable pour en obtenir le maximum d'avantages. Le gouvernement aurait brûlé sa plus précieuse cartouche s'il l'avait tirée dans la phase préliminaire de la négociation où il s'est révélé incapable d'exiger la moindre concession des FARC en échange de l'attribution à ce mouvement de la zone démilitarisée comprenant cinq communes du sud-ouest du pays. Il semble bien que le moment favorable à une discussion sérieuse sur ce thème arrivera quand l'Armée aura réussi non seulement à contenir les FARC, mais à les faire reculer.

La deuxième question est de savoir ce qui peut être obtenu de la part de ce mouvement guérillero en échange de cette reconnaissance. La réponse paraît, elle aussi, évidente : l'arrêt total de l'implication de la population civile dans la guerre, c'est-à-dire la fin des attaques contre les villages et des destructions insensées qu'elles occasionnent, l'arrêt de toute forme de sabotage économique que ce soit par l'intimidation ou les attentats, la cessation de toutes les modalités de la prise d'otages et de l'extorsion contre l'ensemble des civils - simples citoyens, fonctionnaires, élus, chefs d'entreprises, agriculteurs, éleveurs, etc. -.

La fin de non recevoir plutôt raide opposée par le Gouvernement à la proposition ou provocation de l'ex-président peut avoir deux interprétations :

  • Une attitude rigide sur le sujet qui serait la réaffirmation du refus constant de négocier la belligérance avec la guérilla opposé par les différents gouvernements colombiens ;
  • Le désir de différer la discussion de ce thème à un moment où la négociation avec les FARC aura atteint un point de non-retour et permettrait de déboucher enfin sur la conclusion d'un traité.

Le début des négociations avec les guérillas

Les tergiversations et les contradictions d'un Gouvernement qui maîtrise mal les finesses de la négociation avec un adversaire aussi coriace - et aussi sûr de tenir la queue de la poêle -, que les FARC ont retardé énormément la mise en route du processus de paix. Cependant, en référence aux précédentes tentatives, le fait que les FARC soient toujours assises à la table des négociations est en soi un exploit non négligeable, même si les intentions de ce mouvement restent impénétrables : impossible de dire s'il s'agit d'une tactique dilatoire destinée à gagner du temps ou la manifestation d'une véritable volonté de paix. La négociation au milieu de la guerre, qui est la règle du jeu acceptée par les deux parties, rend encore plus difficile le déchiffrage des intentions des FARC.

A entendre leurs porte-parole  s'exprimer, le 4 décembre 1999, lors de la première audience publique de la Commission thématique, qui constitue le relais entre les négociateurs et la population, nulle restriction ou arrière-pensée ne semble mettre en doute cette volonté de paix.

Leur réponse positive à la proposition du Président d'instaurer une trêve de Noël - d'une durée de trois semaines -, parait aller dans le même sens. Reste à voir si elles accepteront de la prolonger de manière indéterminée, ce qui confirmerait l'hypothèse formulée plus haut selon laquelle les politiques sont en train de prendre la haute main sur les militaires au sein de ce mouvement guérillero.

L'ordre du jour des négociations comprend les douze points suivants, qui comprennent un certain nombre de sous-rubriques :

  • Solution politique négociée
  • Protection des droits de l'homme en tant que responsabilité de l'État
  • Politique agricole intégrale
  • Exploitation et conservation des ressources naturelles
  • Structures économiques et sociales
  • Réforme de la justice, lutte contre la corruption et le trafic de stupéfiants
  • Réforme politique pour le développement de la démocratie
  • Réformes de l'État
  • Accord sur le DIH
  • Forces militaires
  • Réactions internationales
  • Formalisation des accords.

Avec un tel programme, on peut s'attendre à une négociation longue et ardue, d'autant plus que le produit des discussions sera soumis à des groupes de réflexion dans tout le pays. Compte tenu du fait qu'il faudra à un moment ou à un autre joindre ce premier processus de négociation avec ceux conduits avec l'ELN et les paramilitaires, il est peu probable que le Gouvernement Pastrana soit celui qui va signer la paix.

En ce qui concerne précisément l'ELN, les maladresses successives de ce même Gouvernement, - et en particulier le traitement de faveur accordé à Marulanda, le chef historique des FARC, auquel le Président a rendu visite trois fois -, l'ont acculé à contredire brutalement les engagements que ses représentants avaient apparemment pris à Mayence et à monnayer trois prises d'otages de masse : les passagers d'un avion d'Avianca qui se rendait de Bucaramanga à Bogotá, les fidèles d'une église de Cali et un groupe de pêcheurs de Barranquilla. A la suite de ces actions désespérées, il semble que les négociateurs du Gouvernement aient opéré un virage significatif qui a eu pour conséquence, comme dans le cas des FARC, de renforcer les politiques de l'ELN aux dépens des militaires, bien que de nombreux otages restent encore aux mains de ce groupe de guérilla, et de mettre prochainement sur les rails un second processus de négociation.

La conjoncture actuelle semble donc conduire à un renforcement des mécanismes menant à la paix, même si on ne doit pas se laisser aller à un optimisme exagéré sur ses chances d'aboutissement et sur la fin des souffrances de la population civile.

Le renforcement de la société civile

Il semble bien que le Manifeste pour la Paix qui a abouti au vote de près de dix millions de Colombiens en faveur de la paix en octobre 1.997 ait été plus qu'un feu d'artifice. L'assassinat de Jaime Garzón en août 1999 a jeté plusieurs centaines de milliers de personnes dans les rues. La manifestation du 24 octobre 1999 a réuni des foules dépassant probablement les dix millions.

Il est difficile de savoir quel effet cela aura sur les acteurs du conflit. Les FARC ont choisi d'installer la table des négociations avec le Gouvernement le jour même de cette dernière manifestation et en ont profité pour reprendre à leur compte les slogans : ça suffit ! (les prise d'otages, les meurtres, les assassinats de civils, ça suffit !) en les arrangeant à leur sauce (le chômage, l'extradition de citoyens colombiens, le bradage des ressources nationales, ça suffit !).

Une chose est de manifester dans les rues, autre chose est d'opérer une prise de conscience sur les véritables causes de la rébellion armée et de faire des choix politiques qui conduisent à leur trouver des solutions, en particulier en élisant des hommes politiques aux différents niveaux - local, régional et national - honnêtes, compétents, dévoués à la cause publique, l'anti-portrait de ceux d'aujourd'hui. Un premier test de la maturité des électeurs aura lieu aux élections municipales d'octobre 2.000.

Pour en savoir plus :

Nouvelles de la violence I : "L'État inachevé"

Nouvelles de la violence II : "Bandits, caciques et paysans"


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