Nouvelles du Petit Paradis en Colombie
La vie quotidienne dans une région des Andes colombiennes
Note de lecture :Guerre civile, ou incivile ?Dans la collection des "Libros de Cambio" (Cf. Réformes institutionnelles en Colombie), une nouvelle publication a retenu mon attention : "Guerra civil ? El lenguage del conflicto en Colombia" (Guerre civile ? Le langage du conflit en Colombie) Editions Alfaomega Colombiana S.A, Bogotá 2001. Il y a plusieurs mois, j'avais été irrité par une remarque d'Andrés Pastrana, le Président de la République actuel, qui, lors d'une de ses interventions officielles, avait précisé que le conflit colombien n'était pas une guerre civile, mais un conflit interne. Cela me semblait faire partie de la tendance des milieux dirigeants colombiens à ne pas voir la réalité en face et à tenter de la masquer par des mots. En fait, il s'agissait d'une allusion à un débat actuel dans le pays sur la nature du conflit. L'essai de Eduardo Posada Carbo est une contribution intéressante à la clarification des concepts. Malheureusement, comme beaucoup de travaux sur le même thème, il montre ce que n'est pas le conflit colombien, mais pas ce qu'il est. Un autre sujet de frustration est le point commun que présente ce travail avec la plupart des contributions académiques ou spécialisées d'ici et d'ailleurs : la distance ou l'ignorance que leurs auteurs manifestent par rapport aux conditions de vie réelles de la population, en particulier rurale, face à la violence sous toutes ses formes, comme si la violence à laquelle elle est exposée depuis des décennies - sinon des siècles - était uniquement celle des divers acteurs armés - policiers, militaires, guérillas et paramilitaires - dans une situation de conflit. Comme d'habitude, il s'agit d'un résumé-traduction en français. Les remarques entre [ ] et en italiques sont miennes et n'engagent que moi. IntroductionL'objet de l'essai n'est pas d'offrir un concept alternatif, mais de passer en revue des stéréotypes. La tendance à considérer le conflit colombien comme une guerre civile est largement répandue à l'intérieur et à l'extérieur du pays. Cette position est vigoureusement contestée par une autre tendance, selon laquelle il s'agit d'une erreur intellectuelle dont les conséquences peuvent être néfastes. Une troisième position est proche de celle que j'exprime dans l'introduction ci-dessus : il ne s'agirait que de jeux de langage. L'auteur examine ensuite une deuxième caractérisation de conflit, celle de violence généralisée, puis une troisième selon laquelle le conflit serait une guerre contre les civils ou l'Etat. Certains commentateurs, dont l'auteur, soulignent l'importance de définir avec précision la nature de ce conflit, car de la définition exacte découlerait son traitement sur le plan interne et externe, en relation avec le droit international et la perception qu'en a la communauté internationale. Les définitions de la guerre civileLa "guerre" est un concept complexe, difficile à expliciter. Dans la perspective du droit et de la politique internationaux, la guerre est associée historiquement aux conflits entre nations. La "guerre civile" se réfère à un conflit qui a lieu à l'intérieur des frontières d'un Etat. Dans une définition donnée par Juan Espinosa en 1855, en référence à la situation de l'Amérique latine, trois éléments ressortaient : 1. les parties en conflit appartiennent à une même communauté politique ; 2. il existe un certain équilibre entre les parties en conflit ; 3. le niveau élevé de confrontation détermine des conduites extraordinairement brutales. Pour de Vattel, en 1758, les deux parties à des conflits internes doivent être considérées comme deux corps politiques séparés, comme deux nations différentes. La distinction entre guerre et guerre civile n'a pas lieu d'être, ce type de conflit doit être traité de la même manière qu'une guerre internationale. Le droit international distingue traditionnellement trois étapes dans la qualification d'une guerre civile :
Pour surmonter ces ambiguïtés, un auteur comme Falk a proposé de classer les guerres civiles en cinq catégories :
Cette classification n'évite pas la difficulté à distinguer les conflits internes des internationaux, dans la mesure où, à part la guerre civile standard, les autres types de guerre peuvent impliquer des états tiers. Un autre type de guerre civile a acquis un statut particulier en liaison avec les Conférences de Genève, les guerres de libération nationales, qui relèvent du Protocole I de 1977 et sont donc soumises aux lois de la guerre internationale. Le droit international a abandonné en pratique la conception classique de guerre civile qui implique la reconnaissance du statut de belligérance pour la remplacer par l'expression "conflit armé de caractère non international". La nouvelle classification des conflits s'établirait ainsi :
En dehors du droit international, le concept de guerre civile est employé fréquemment pour se référer sans autre précision aux divers conflits internes. Pour les économistes, une guerre civile est un conflit interne qui entraîne au moins mille morts en combat. Les spécialistes des relations internationales utilisent le concept de guerre civile dans son acception la plus extensive. Cela aboutit à ranger dans le même panier des pays tels que la Grande-Bretagne et le Ruanda et met en évidence le caractère peu discriminant de ce concept. Une autre distinction est le caractère pré- ou para-étatique des guerres civiles dont la fonction n'est pas uniquement de contribuer à la formation de l'Etat, mais peut aussi entraîner sa transformation ou sa décomposition. L'Etat aurait cessé d'être le principe organisateur des guerres civiles qui ne se mèneraient plus par référence à son existence. L'abandon de la référence à l'Etat ne dissipe pas non plus les ambiguïtés du concept de guerre civile. Enfin, selon Enzensberger, la guerre civile n'est pas seulement une coutume antique, c'est la forme primaire de tout conflit collectif. Alors que les guerres civiles d'autrefois débouchaient sur l'avènement de l'empire de la loi, celles d'aujourd'hui n'ont ni objectif, ni plan, ni stratégie, tout n'est que mise à sac, mort et destruction. Ce type de conflits ne se rencontre pas seulement dans le Tiers-Monde. Les guerres civiles, qu'Enzensberger appelle "guerres moléculaires", affectent aussi les sociétés industrialisées. Toute révolte locale peut prendre des proportions épidémiques comme les événements de Los Angeles en 1965 l'ont montré. Le concept de guerre moléculaire se confondrait avec les différentes formes de violence et de criminalité du monde contemporain. [L'essai de Posada Carbo a visiblement été écrit avant les attentats du 11 septembre 2001, qui entreraient bien dans la perspective d'Enzensberger. L'élément de terrorisme urbain est en effet déterminant dans la stratégie de mouvements qui sont à l'origine de conflits armés non internationaux récents. L'utilisation rationnelle de la violence irrationnelle comme dans le cas de l'ETA, de l'IRA militaire, d'Al Quaida, du Hamas ou des Farc (dans la modalité récente des attaques de villages et actuelle des attentats urbains) semble bien se substituer à des revendications de plus en plus vides de sens, sur le plan politique, religieux ou social. De la même manière, l'utilisation systématique du séquestre et de l'extorsion à but économique par les Farc occulte de plus en plus la perception des finalités désintéressées de leur lutte, si elles existent encore. Guérilla, capitalisme néo-libéral, même combat (pour le pouvoir) ! En Colombie, les chefs de la première se déplacent dans des véhicules (blindés, souvent volés) identiques à ceux des représentants du second. En s'en tenant au nombre de policiers liquidés par les tueurs de Pablo Escobar, on pourrait aussi faire entrer la lutte du Cartel de Medellin contre l'Etat colombien dans la catégorie des guerres moléculaires.] "Guerre civile" en Colombie ?Dans une perspective générale, on pourrait accepter que le conflit est civil, dans la mesure où il s'agit d'une guerre intestine et non d'une guerre internationale entre Etats. Certains estiment que ce conflit s'est internationalisé du fait de l'aide militaire nord-américaine au Plan Colombia, qui a des effets sur les voisins de la Colombie, principalement le Venezuela et l'Equateur. Cette perspective paraît inexacte à l'auteur du fait qu'un conflit interne peut avoir des effets externes sans se transformer en guerre internationale. Pour autant, bien que le conflit soit interne et opposent des citoyens du même état, l'auteur rejette la caractérisation de guerre civile au conflit colombien, qui lui paraît erronée et inadéquate. Il utilise la classification de Falk pour le démontrer. Ce n'est pas une guerre de sécession, ni les Farc ni l'Eln n'ont revendiqué une partition de l'Etat colombien. Ce n'est pas une guerre d'autonomie, selon le modèle de lutte anticoloniale pour l'autodétermination. Ce n'est pas à l'évidence une guerre de réunion (avec un Etat tiers), ni une guerre d'hégémonie (d'un Etat tiers). Reste la guerre civile standard, catégorie abandonnée par le droit international en raison des difficultés concrètes à déterminer quand un conflit interne prend le caractère d'une guerre civile. [L'auteur ne fait aucune allusion à la revendication des Farc concernant le statut de belligérance, qui caractérise une guerre civile standard, et qui a fait l'objet de vives controverses dans une période récente, mais a été complètement laissée de côté comme solution au conflit actuel. On dit souvent que le coût des réformes nécessaires pour donner satisfaction aux revendications des Farc serait extrêmement élevé et qu'il devrait être payé par les riches de ce pays, particuliers et entreprises. L'establishment colombien n'a jamais voulu prendre en considération le coût de cette autre solution, qui est évidemment douloureuse en terme de souveraineté nationale, mais la situation actuelle ne l'est-elle pas tout autant ? Cette omission de l'auteur est surprenante, car la reconnaissance du statut de belligérance des Farc offre une véritable solution, au moins sur un plan théorique, au conflit colombien. Le fait qu'en ce moment les Farc disposent de la zone démilitarisée du Caguan (aussi grande que la Suisse) où aucune institution d'Etat n'intervient, remplit une des principales conditions du statut de belligérance. Celui-ci pourrait être accordé, par exemple, en échange du respect par les Farc des lois de la guerre civilisée, qu'elles violent systématiquement en ce moment. Cela démontrerait que le terme "guerre civile" peut effectivement s'appliquer au cas colombien d'un point de vue réaliste. Comme celui-ci est inacceptable pour les souverainistes auxquels appartient vraisemblablement l'auteur, il la passe sous silence.] On peut retenir quelques éléments qui ont traditionnellement servi à cette caractérisation :
L'exemple de guerre civile classique est celui de la guerre civile américaine ou espagnole, qui se caractérise par la division massive et collective de toute une nation en deux camps irrémédiablement opposés sur ce que devrait être le modèle désirable de société (F. Uricoechea). Ce n'est pas le cas de la société colombienne qui est assiégée par des groupes armés que l'immense majorité rejette, comme l'attestent le vote, les marches pour la paix, les articles de presse, les communications académiques et intellectuelles, les prises de position des dirigeants économiques et politiques, le total manque de confiance de la population dans les mouvements de guérilla. Tout aussi fausse est la notion de guerre civile "intermittente" ou "constante" depuis l'indépendance, comme l'ont suggéré certains auteurs, dont la cause serait le processus avorté de création de la nation. Il n'y a pas de continuité entre les guerres civiles du 19e siècle, la période de graves conflits internes connue comme la "Violencia" et la spirale de violence armée, qui se manifeste depuis les années 80. D'autre part, entre les conflits, il y a presque toujours eu des périodes de tranquillité relative. Entre le dernier conflit du 19e siècle - la Guerre des Mille Jours (1899-1902) et le premier du 20e siècle, la Violence, (1946-66) plus de quarante années de paix se sont écoulées, dont la signification n'a pas été reconnue à sa juste valeur. De la même manière, la Violence et le conflit actuel n'ont en commun, ni l'origine ni le déroulement. Selon Daniel Pécaut [le colombianologue français à la mode], on ne peut comprendre le conflit colombien actuel sans prendre en compte les éléments violents propres à la narco-économie. Le terrorisme des cartels de la drogue n'a pas de précédent dans l'histoire du pays. Pour la première fois, un protagoniste de la violence prétendait déstabiliser l'Etat. Le conflit armé ne peut être détaché des immenses ressources financières détenues par les secteurs illégaux et la combinaison de coopération et d'affrontement entre ces acteurs. Pécaut insiste sur la nécessité de ne pas confondre le conflit actuel avec une guerre civile, et encore plus de 35 ans, ce qui reviendrait à légitimer le récit légendaire que les guérillas prétendent imposer. Pécaut suggère de prêter plus d'attention aux discontinuités qu'aux continuités. Bien qu'il y ait dans le conflit colombien des années 90, des éléments qui conduisent à penser que le pays va vers la guerre civile, d'autres invitent à le distinguer des guerres civiles classiques ou d'autres conflits contemporains, tels : la prévalence de l'Etat de droit, les efforts de modernisation institutionnelle, la culture démocratique et l'attitude de la population face aux acteurs armés et celle des acteurs armés face à la population.
[Point 1 : Prenons l'exemple de l'assurance-chômage, une des revendications des Farc et un des éléments de marchandage dans les conversations actuelles, dont le but est de conclure un cessez-le-feu. Avant même que ce thème soit discuté à la table des conversations de paix, le Ministre de l'Economie a déclaré que l'assurance-chômage est inapplicable en Colombie à cause de son coût, insupportable pour l'économie. Il est sans nul doute le porte-parole des milieux patronaux, mais représente-t-il l'opinion des millions de Colombiens qui sont au chômage ou survivent dans l'économie informelle ? Assurément non, ces derniers sont peut-être contre les Farc, mais applaudiraient des deux mains un filet de protection qui assurerait aux familles au moins la garantie de pouvoir manger à leur faim. Disqualifier ainsi une proposition valable - à condition de ne pas copier ce qui se fait en Europe, et quelles que soient les arrière-pensées des Farc -, est une manière incivile de troubler le cours d'une négociation déjà inextricable.
Point 2 : Ce qui me semble par contre contestable est l'incapacité de l'auteur du présent essai à considérer les conflits en Colombie dans une autre perspective - abordée dans le paragraphe suivant -, unificatrice celle-là, d'une culture de la violence, qui affecterait la population colombienne depuis bien plus longtemps que l'Indépendance, dans la mesure où elle serait issue de la violence de la Conquête et de la Colonie. Cette perspective est fondée sur la mémoire historique des générations - en partie légendaire - qui passe du père au fils, puis au petit-fils, très différente de celle des annales officielles. Elle n'exclut pas la nécessité de mieux identifier les différents conflits historiques et contemporains (cf., par exemple, la disparition totale de l'opposition séculaire et sanglante entre libéraux et conservateurs dans les conflits actuels). Dans cette perspective, le débat sur guerre civile ou pas me semble être plutôt académique et éloigné des réalités vécues par la population. Il est vrai qu'aujourd'hui ce n'est plus le gouvernement en place qui est directement à l'origine des massacres et des déplacements forcés, mais ne l'est-il pas indirectement dans la mesure où il s'avère incapable d'assurer la sécurité des biens et des personnes dans les zones occupées par les acteurs armés illégaux ? Alors, la prévalence de l 'Etat de droit, oui, mais dans plus ou moins la moitié du territoire de la Colombie !
Point 3 :
Si l'on se place du point de vue de la culture de la violence, on peut donc dire qu'il n'y a pas de véritable solution de continuité entre 1902 - la fin de la Guerre des Mille Jours - et 1946 - le début de la Violencia -, deux épisodes à haute conflictualité qui opposent libéraux et conservateurs, comme ceux qui ont surgi dans la période de "paix" qui les a séparés.] Violence généralisée ?Si le conflit colombien n'est pas une guerre civile, comment le qualifier ? Beaucoup des réponses à cette question n'éclairent pas plus la nature du conflit que la notion de guerre civile. La principale est que la Colombie est exposée à un niveau élevé de diverses formes de la violence qui n'aurait que peu de relations avec le conflit armé qui oppose l'Etat aux guérillas. C'était notamment le diagnostic de la Commission d'Etudes sur la Violence en 1987, qui a constitué par la suite la ligne dominante exprimée par de nombreux représentants de l'Etat colombien. Le gouvernement actuel manifeste la même position, tout en reconnaissant en certaines occasions que le pays est en guerre. Quelle guerre ? Rarement civile. Le président Pastrana s'est référé en octobre 1998 à deux guerres : la guerre du narcotrafic contre le pays et contre le monde et la confrontation de la guérilla contre un modèle économique, social et politique qu'elle juge injuste. Il n'y a pas de guerre civile dans le pays, dit-il, mais une guerre "contre les civils". Dans ses propositions de paix, le gouvernement actuel insiste sur le fait qu'il ne s'agit pas seulement de mettre fin à la confrontation armée, mais de transformer les structures afin de faciliter la coexistence pacifique des citoyens. Implicitement et explicitement, la rhétorique officielle fait allusion à l'existence d'une culture de la violence qu'il conviendrait de remplacer par une culture de la paix. Il convient de remarquer que ce discours évolue en fonction du contexte des négociations, mais, pour l'essentiel, il se réfère au diagnostic le plus répandu du problème colombien : une situation de violence généralisée. Cette vision se réfère à une approche dominante qui ne distingue pas entre victimes et bourreaux et aboutit à criminaliser la nation tout entière. Les actes de violence s'expliquent par une caractéristique de l'identité nationale. Par exemple, le traitement des statistiques des homicides tend à montrer que la violence politique ne représenterait qu'environ le cinquième de ces cas, les quatre cinquième restant étant dus à la violence ordinaire entre citoyens. Outre le fait que ces statistiques sont contestables vu l'absence de données fiables et d'enquêtes sérieuses sur les morts violentes, il est de plus en plus difficile de distinguer, quand les guérillas commettent des assassinats, si elles le font en tant qu'acteurs politiques ou en tant qu'organisations criminelles qui pratiquent l'extorsion et le rapt. Contrairement à ce qui est présenté comme un fait, on pourrait émettre l'hypothèse qu'un haut pourcentage des homicides en Colombie est causé par un nombre relativement restreint de criminels et d'agents violents. [L'argumentation de l'auteur - et celle de ses sources - s'appuie sur une conception trop limitée de la violence. La violence quotidienne entre Colombiens ne s'apprécie pas seulement au nombre d'homicides, même si la Colombie est au 1er ou 2e rang mondial du taux d'homicides pour 100.000 habitants. C'est la seule statistique relativement fiable dont on dispose dans le pays, car beaucoup d'autres types de violence comme, par exemple, les rixes, les agressions, les voies de fait ne sont pas dénoncés par les victimes, à cause du manque de présence et d'efficacité des instances policières et judiciaires, et de la crainte de représailles, si elles le faisaient. L'hypothèse selon laquelle les actes violents sont le fait d'une minorité infime me semble également très contestable, comme du reste le mea culpa généralisé ou les affirmations du genre "nous sommes tous des violents". Lorsque je parle d'une culture de la violence, je ne me réfère pas à une position moralisatrice ou fixiste : les Colombiens ne sont pas plus méchants que les autres peuples, ils n'ont pas dans leur patrimoine héréditaire un gène de la violence. Je me réfère à un vécu de cinq ans dans une communauté rurale, qui ne se distinguait pas particulièrement des autres ou des quartiers populaires des grandes villes, ainsi qu'aux innombrables faits divers qui attestent cette réalité. Rien n'est plus contagieux que la violence, comme l'a si bien montré René Girard. Les carences éducatives, l'alcoolisme, la promiscuité, le travail infantile, l'instabilité des couples parentaux, les conditions matérielles dégradées (logement, transport, services publics, insécurité) qui règnent dans le pays affectent une proportion importante de la population colombienne et sont génératrices de violence quotidienne. Un enfant battu ou humilié, s'il n'a pas la chance de vivre ultérieurement une expérience libératrice, va être trop souvent un père ou une mère maltraitant(e) et humiliant(e). Mais la violence, ce n'est pas seulement les cris ou les coups, c'est aussi le refus trop généralisé dans ce pays d'assumer ses responsabilités et une position éthique dans ses différents rôles sociaux : parent, employeur, membre d'une communauté ou d'une profession, citoyen. (Pour une confirmation de mon point de vue voir "Fontaine, je boirai de ton eau".) Bien sûr, ce n'est pas un phénomène purement colombien, mais la proportion des citoyens de ce pays qui ne respectent pas leurs engagements est beaucoup plus élevée que dans la plupart des autres pays - affirmation que je ne peux pas étayer par des statistiques ! - du fait du climat généralisé d'impunité qui y règne.
(Cf. plusieurs pages des NPP qui illustrent mon propos : Une terre de tradition première, Guerre contre la société et l'EtatSi la guerre n'est pas civile, elle pourrait être contre les civils ou contre la société. Cependant, cette perspective est aussi incomplète. Si les victimes civiles du conflit sont nombreuses, les attaques des guérillas et, en d'autres temps, celles des cartels de la drogue, visent les forces armées et d'autres représentants de l'Etat. Quelle que soit leur pratique, les Farc disent combattre l'Etat colombien. Toutefois, le conflit interne ne se réduit pas à cette confrontation, il y a d'autres acteurs : délinquance organisée, narcotrafiquants, paramilitaires. Tout effort pour comprendre le conflit colombien doit apprécier la complexité de la nature de l'Etat à travers ses deux siècles de vie républicaine. Les recherches menées sur les conflits post guerre froide mettent précisément l'Etat au centre de la discussion. Pour Kaldor, les nouvelles guerres surgissent de l'érosion de l'autonomie de l'Etat, et dans certains cas de sa désintégration. Pour Holsti, le problème n'est pas la faiblesse militaire des Etats, mais leur manque de légitimité et leur inefficacité pour fournir sécurité et ordre. Ces remarques visent des états décolonisés d'Afrique ou d'Europe de l'Est. La Colombie n'est pas un état récent, ni un état en voie de désintégration. En dépit des problèmes, l'Etat fonctionne bien - et parfois d'une manière extraordinairement efficace -. Les difficultés qu'il rencontre ne découlent pas de la décolonisation, ni de revendications ethniques. Sa légitimité démocratique est indéniable, dans un contexte compliqué. L'Etat représente de larges secteurs de la société nationale à un niveau de représentativité qui contraste avec celui de ses adversaires. Les efforts de changement et de réforme de son fonctionnement sont méritoires, notamment ceux qu'a introduits la Constitution de 1991. Changements accompagnés par l'aboutissement d'un processus de paix qui mérite les plus grands éloges [celui du mouvement de guérilla M-19 conduit au cours de la présidence Barco]. En conséquence, l'Etat et la politique colombienne ont acquis au cours de la dernière décade à la fois une complexité et une dynamique plus grandes qui ne sont pas prises en compte par le langage obsolète des formateurs d'opinion. Il est important de réviser ces stéréotypes sur l'Etat colombien. [Une fois encore, je dois manifester mon désaccord avec l'auteur, qui a tendance à voir le verre à moitié plein, en tant que bon représentant de l'establishment. L'Etat colombien à travers ses trois niveaux - national, départemental, local - n'exerce sa souveraineté que partiellement, sur les taches jaunes d'une peau de léopard, les noires étant entre les mains des acteurs armés illégaux. L'image de la peau de léopard n'est du reste pas tout à fait correcte, car l'emplacement et l'étendue des taches change constamment, si bien qu'il est difficile d'affirmer sur quelle proportion du pays cette souveraineté s'exerce réellement. Comme je l'ai déjà souligné, une grande partie des milieux populaires ne se sentent pas représentés par le système politique, qui n'est démocratique que dans sa forme : respect et organisation des cycles électoraux, ce qui est déjà beaucoup en Amérique latine ! Cependant, la non-inscription sur les listes électorales et l'abstention touchent toujours une proportion importante de la population en âge de voter. Le vote de la plus grande partie de l'électorat rural est manipulé par les caciques ou les acteurs armés. La participation des citoyens à la vie locale, la pierre de touche de la démocratie, n'est encore qu'un phénomène marginal. Enfin, la Constitution de 1991, dans sa partie la plus essentielle de mon point de vue, celle de la protection des droits fondamentaux des citoyens, n'est que partiellement appliquée : un nombre considérable de Colombiens voient leur droit à une vie digne, à la sécurité des biens et des personnes, à l'éducation, au travail, au logement, à la santé, etc., non respectés. Ce qui peut paraître remarquable, je le concède, est la capacité d'un certain nombre de gestionnaires privés et publics - une minorité agissante - à assurer un niveau élevé de prestations dans un contexte de haute insécurité et d'anarchie. C'est le cas, en particulier, des trois derniers maires de Bogotá : Jaime Castro, Antanas Mockus (qui en est à son second mandat) et Enrique Peñalosa. En l'espace d'une dizaine d'années, ils ont réussi, grâce à leur contribution spécifique - respectivement les finances, la vie civique, l'espace public -, à rendre vivable une mégapole qui ne l'était pas. Ce succès indéniable - comme d'autres - est trop mis en avant, d'une manière intéressée, par certains milieux, peu désireux de faire connaître la situation dramatique de nombreuses autres villes ou communautés du pays, ainsi que les dysfonctionnements massifs de l'Etat ou de la démocratie colombienne. ] ConclusionCet essai a d'abord contesté l'application exhaustive du concept de guerre civile au conflit colombien, qui, il est vrai, présente un caractère civil du fait qu'il oppose les membres d'un même Etat. Cependant, nous n'avons pas affaire à une communauté divisée en camps armés opposés qui se combattent pour des alternatives d'organisation ethnique, religieuse ou territoriale. Le conflit colombien ne peut pas non plus être envisagé sous l'angle de la violence généralisée. Il y a bien des groupes armés illégaux dont la capacité de nuisance est d'une part extraordinairement élevée et d'autre part qui s'est accrue significativement au cours de cette dernière décade. Cependant, la majorité de la population ne s'identifie pas à ces groupes armés. L'Etat reste fondé sur les principes de la démocratie qui lui donnent légitimité et représentativité. Il ne s'agit pas d'un simple jeu de langage comme l'a montré le mouvement intellectuel espagnol qui a récupéré les "mots pour la démocratie" en démontant l'argumentation fallacieuse de l'ETA. Même si la situation de l'Espagne n'est pas comparable à celle de la Colombie, le message est valable pour les deux pays et les intellectuels colombiens doivent défendre leur démocratie. Pour autant, le fait de ne pas définir le conflit interne comme une guerre civile ou une situation de violence généralisée ne signifie pas que l'auteur ne reconnaît pas la gravité de la situation. Il pense qu'il faut inverser la logique habituelle : c'est le conflit qui en fin de compte est la cause de l'affaiblissement de l'Etat, et non le contraire - la faiblesse de l'Etat est la source du conflit -. Ne pas contester ou abandonner un concept comme celui de guerre civile empêche de poser un diagnostic précis pour la recherche de solutions rapides et effectives au conflit. [L'Etat colombien, depuis sa fondation, a toujours été miné de l'intérieur par des intérêts partisans ou régionalistes, qui ont été à la source de la grande majorité des conflits internes. Cela ressort clairement du résumé de L'Etat inachevé. Cette situation a-t-elle été fondamentalement transformée par la Constitution de 1991 ? Oui, sur le papier, dans la mesure où elle a doté l'Etat d'institutions judiciaires, économiques et sociales nouvelles ou renforcées, où elle a fait des droits de l'homme le centre de gravité de l'action étatique. Dans la réalité, ces transformations ou innovations institutionnelles n'ont pas abouti, parce que la corruption et les trafics d'influence, qui sont la cause principale du manque de légitimité et d'efficience de l'Etat colombien, n'ont pas diminué significativement, malgré les dénonciations. Celles-ci ne débouchent que rarement sur des condamnations, lesquelles sont en général légères, et, en conséquence, ces délinquants en col blanc ne tardent pas revenir à la vie publique sur laquelle ils continuent à exercer une influence délétère.
Comme faisait dire Montesquieu à un de ses porte-parole, "le plus grand mal que fait un ministre sans probité n'est pas de desservir son prince et de ruiner son peuple ; il y en a un autre à mon avis mille fois plus dangereux : c'est le mauvais exemple qu'il donne. [...] Malheureusement, les électeurs, faute de culture civique, continuent à élire un gros contingent de politiciens locaux, régionaux et nationaux, (plus ou moins) corrompus et incapables de promouvoir le bien commun. Rien ne permet d'affirmer que des phénomènes positifs comme les mouvements de citoyens en faveur de la paix, de résistance civile, de vigilance civique, la naissance de partis indépendants ont atteint le seuil nécessaire pour créer un mouvement d'opinion capable d'exercer une pression irrésistible sur les décideurs publics et privés et les obliger à s'engager dans un processus de recherche de consensus sur les fins de la société colombienne et sa transformation. D'autre part, malgré l'insistance de l'auteur sur le liaison entre abandon de concepts périmés, pertinence du diagnostic et adéquation des solutions à l'actuel conflit, il ne propose aucune ouverture dans ce sens. On pourrait attendre des intellectuels colombiens un peu plus que des analyses sémantiques, dont il conviendrait de consolider la signification par des orientations plus spécifiques et concrètes. A titre d'exemple : malgré trois ans et demi de conversations de paix, les parties n'ont jamais présenté de propositions élaborées de solution à un des problèmes les plus critiques de la fin des différents conflits : que faire des dizaines de milliers d'hommes et de femmes qui sont actuellement dans les rangs des acteurs armés ? On a suggéré dans ce sens : créer des projets de colonisation dans des zones de regroupement, leur assurer une formation et un salaire pendant une période de transition précédant la réinsertion, les intégrer dans des corps spécialisés de l'Etat (gardes dans les parcs nationaux, chemins ruraux, défense civile, etc. dont les effectifs sont insuffisants) ou même de l'armée où leur exceptionnelle connaissance de terrains difficiles pourrait servir. La conception de tels projets est complexe et coûteuse, elle nécessite l'élaboration de scénarios et de simulations, et personne ne serait mieux placé pour les réaliser que les départements spécialisés des universités colombiennes. Pour terminer, il me semble intéressant de proposer quelques pistes pour une synthèse que l'auteur du présent essai a esquivée. Esquisse de synthèsePoint 1 :
Point 2 :
Point 3 : Le caractère civil de ces conflits, au sens traditionnel de guerre civile, est indéniable jusqu'au début du 20e siècle. Par la suite, les conflits armés conservent certaines caractéristiques de la guerre civile sans qu'on puisse continuer à utiliser cette expression au sens propre, sauf dans l'hypothèse peu plausible qu'une réponse sérieuse soit donnée à la revendication du statut de belligérance par les Farc. Par contre, ce sont les populations civiles qui continuent à payer le plus lourd tribut de ces conflits, dont la barbarie est un trait permanent : on n'éventre plus les femmes enceintes pour erradiquer les engeances libérales ou conservatrices, mais on enlève des enfants pour obtenir plus sûrement le paiement par les parents des rançons exigées. Je fais l'hypothèse (à vérifier) que la fréquence des conflits internes de nature civile est une caractéristique propre à la Colombie. Dans les autres pays d'Amérique latine, la conflictualité interne, dont le niveau est généralement élevé, est plutôt issue de l'intervention répétée des forces armées dans la vie nationale (coups d'état et dictatures militaires), dont les exemples les plus récents sont ceux de Chávez au Venezuela et, en Equateur, le coup d'état manqué du Colonel Gutiérrez, qui a cependant abouti à la démission du président élu Mahuad.
Point 4 : Cependant, il est indéniable que le niveau et la diffusion des actes de violence et d'illégalité ont connu une augmentation notable au cours de ces dernières années en raison des séquelles de la grave crise économique, subie par le pays depuis 1999, les limites sévères de la lutte contre le crime et la délinquance, aussi bien dans le domaine de la corruption que de la criminalité ordinaire et l'incapacité notoire de l'Etat à assurer la protection des biens et des personnes.
Point 5
La paix au sens large - fin du conflit armé et réduction notable de la délinquance et de la criminalité qui affecte la population - ne pourra être obtenue dans un temps raisonnablement court qu'à la condition de mener toutes les actions mentionnées ci-dessus - et d'autres - conjointement. Cela requiert du gouvernement et de l'ensemble des décideurs publics et privés un effort exceptionnel en termes de ressources économiques et humaines qui n'a jamais été envisagé jusqu'à aujourd'hui, et qui nécessitera vraisemblablement une aide internationale pouvant inclure l'intervention de Casques Bleus sur le territoire national. Rien ne permet de dire, à trois mois des élections présidentielles, que les milieux intéressés soient prêts à envisager de telles éventualités.] 16 février 2002 |