Nouvelles du Petit Paradis en Colombie
La vie quotidienne dans le sud des Andes colombiennes
Note de lecture :La guerre des enfantsA deux reprises, les enfants colombiens ont trouvé une place dans les Notes de lecture, Le pays rêvé (La Colombie vue par des enfants) et Les villes éphémères des enfants : imaginaires nomades de la violence (La ville décrite par des enfants déplacés par la violence, extraits traduits en français). La parution du livre « Los niños de la guerra » de Guillermo González Uribe (Editorial Planeta Colombiana, Bogotá, novembre 2002) m’offre l’occasion cette fois de donner le point de vue de certains des jeunes participants à la guerre civile en Colombie. Le livre de González contient onze récits recueillis par l’auteur auprès d’enfants enrôlés dans les rangs des guérillas ou des paramilitaires. J’en ai choisi deux, dont je présente la traduction française. Mes critères de choix sont simples : un récit qui inclut aussi la vie personnelle, ni trop long, ni trop court ; une fille, un garçon. Je n’ai pas retenu le plus horrible, le plus sanglant, le plus concret, le plus moral, etc. Cependant, ces deux récits ordinaires résument bien l’exceptionnelle cruauté du conflit interne colombien dont ces jeunes acteurs parlent avec une factualité étonnante. Mais ces histoires, des centaines de milliers d’enfants colombiens, des millions peut-être, pourraient aussi bien les avoir racontées, si l’on en excepte la séquence du passage dans les rangs des acteurs armés. Le respect des droits de l’enfant n’est encore dans ce pays qu’un article de la Constitution et une loi, plus qu’une réalité. Une des étapes essentielles de la lutte contre la violence passe par une diminution drastique de la violence intra-familiale, et l'élargissement des programmes de réinsertion des mineurs ex-paramilitaires et ex-guérilleros à tous les mineurs maltraités ou exploités. J’ai également traduit l’introduction de l’auteur qui donne quelques informations sur sa démarche. Il s’agit d’un genre journalistique [cet ouvrage a reçu le Premio Planeta de Periodismo 2002] qui est répandu en Colombie et dont l’auteur le plus prolifique est Germán Castro Caicedo. Un autre exemple représentatif est "Rebusque mayor (relatos de mulas, traquetos y embarques)" d’Alfredo Molano (El Ancora Editores, Bogotá 1997). On pourrait considérer le livre de García Marquez "Noticia de un secuestro" comme la forme la plus aboutie de ce genre. L’auteur réunit un certain nombre de témoignages d’acteurs impliqués dans une situation déterminée (la participation des enfants dans le conflit interne colombien, le sort des "mules" colombiennes - personnes recrutées par les narcotrafiquants pour introduire de petites quantités de drogue dans les pays développés -, les victimes d’enlèvements) qu’il livre sans autre commentaire.
Je dois avouer que ce type d’ouvrage me laisse sur ma faim. Pour deux raisons essentiellement :
Ces réserves formulées, voici les trois fragments annoncés, qui sont riches d’informations pour ceux qui n’ont pas la possibilité de connaître directement la réalité colombienne. INTRODUCTION"Les pages de ce livre sont remplies de mots qui racontent les histoires intenses vécues par des enfants et des jeunes, engagés dans la guerre qui ravage le pays. "En Colombie, il y a sept mille enfants en armes". Humberto Sánchez, directeur d’un des foyers d’enfants réinsérés, a prononcé cette phrase au hasard [sic], quand, le jeudi 5 juin 2002, nous parlions de ce projet. Je suis revenu sur ce chiffre, j’ai demandé des précisions. Quinze jours après, alors que je m’entretenais avec Juan Manuel Urrutia, à cette époque directeur de l’Institut colombien de bien-être familial (ICBF), et avec Julián Aguirre et Mabel González qui dirigent le programme, je leur citais ce chiffre, ils se sont regardés et loin de le rejeter, ils ont estimé qu’il n’était pas exagéré de compter 10000 enfants et jeunes gens en armes en Colombie. Selon ces calculs, une bonne partie des protagonistes de cette guerre - toujours plus envahissante -, de ceux qui tuent et meurent, sont des enfants et des jeunes gens. Un mois auparavant, le mercredi 8 mai, au cours de l’atelier de journalisme culturel, donné par Tómas Eloy Martínez et organisé par la Fondation Nouveau Journalisme à Buenos Aires, nous parlions avec Héctor Abad Faciolince [un chroniqueur de l'hedomadaire Cambio] des thèmes que l’on a souhaité développer sans pouvoir le faire. En discutant et en soupesant des idées, nous avons débouché sur une qui m’a accroché : conduire un entretien avec un enfant guérillero et un enfant paramilitaire pour savoir ce qu’ils ont ressenti face à la mort, et à partir de là, qu’ils racontent leurs histoires de vie, lesquelles donneraient sûrement un éclairage sur la guerre et sa logique, ou son manque de logique. J’ai fait l’exercice sur la base de données fictives, nous avons discuté ce sujet avec vingt journalistes d’Amérique latine et nous avons confronté les manières de réaliser ce travail, en tenant compte des difficultés, telle que le lieu où conduire les entretiens afin que les enfants puissent s’exprimer librement. Les choses avancent une fois que l’on a une idée. Une semaine après, à Bogotá, j’ai parlé des thèmes et des projets avec la directrice du Cerlalc, Adelaida Nieto. Au final, elle m’a dit "Vous devez parler des enfants désinsérés avec Marina Valencia". Trois jours après, j’ai rencontré Marina et la voie s’est ouverte pour la réalisation d’un projet particulier, qui a impliqué, en coordination avec l’ICBF, cinq entités qui travaillent avec les jeunes désinsérés. Je leur ai rendu visite, j’ai parlé avec eux et j’ai travaillé leurs histoires. LES ENFANTS DESINSERESEn découvrant le projet, j’ai presque retrouvé la foi en la possibilité que l’Etat fonctionne. Le travail s’effectue avec des moins de dix-huit ans qui ont fait partie de groupes guérilleros et paramilitaires. Des enfants qui ont été désengagés du conflit parce qu’ils ont été capturés, se sont rendus ou ont été abandonnés par les groupes armés du fait qu’ils étaient malades. Au début, il était plus facile de parler avec les filles ; elles étaient plus ouvertes au dialogue et enclines à raconter leurs expériences. Les garçons se montraient un peu plus réticents et je n’avais pas pu engager un dialogue profond avec ceux qui étaient en contact avec les paramilitaires ; ils étaient plus fuyants et renfermés que les autres. J’en ai connu un qui m’a marqué, il n’avait pas plus de quinze ans et il était malade. Il m’a dit qu’il avait un ulcère. Cela m’a surpris, vu son jeune âge. Je l’ai interrogé et il m’a dit : "J’ai attrapé un ulcère pour ne pas avoir mangé pendant plusieurs jours, à plusieurs reprises." J’ai pensé qu’il y avait une histoire à suivre et je l’ai observé. A chaque repas, il s’assurait que chacun aie ses couverts, la soupe et le plat principal. Il ne s’asseyait pas avant que tous soient servis. J’ai su qu’il venait de Medellín. Je n’ai pas réussi à le faire parler de son expérience ; au final, il m’a offert un bracelet en fil qu’il avait tissé. Dans un autre voyage, j’ai réussi à parler avec plusieurs jeunes ex-paramilitaires. Si les histoires de ceux qui ont été guérilleros sont dures, celles des paramilitaires sont les plus dramatiques que j’aie entendues de ma vie. LES FOYERSJe suis arrivé à un foyer d’enfants désinsérés en pleine fête, le soir avant qu’un groupe de dix jeunes passent à la deuxième et dernière phase du programme, quand ils rejoignent les maisons de jeunes pour continuer leurs études et mettre en route des projets productifs. Ce soir-là, ils ont chanté, ils ont récité [des poèmes], ils ont dansé, ils se sont donnés des cadeaux, ils ont raconté des histoires et ils se sont souhaités toute la chance et l’amour du monde. Le jour suivant, les jeunes ont repris le fil du travail de création qu’ils avaient entrepris. Ils avaient passé une semaine à lire des contes avec l’équipe du Cerlalc (Centro Regional para el Fomento del Libro en America Latina y el Caribe), dirigée par Beatriz Helena Robledo ; ce jour-là, ils ont relu certains contes et ont choisi celui qui leur plaisait le plus pour le monter en ombres chinoises : "L’âne et le figuier de Barbarie", une histoire de la tradition wayúu [tribu indienne du département de la Guajira, situé au nord de la Colombie]. Ils prirent trois jours pour préparer le montage. Le premier jour, ils se répartirent les rôles et élaborèrent les déguisements et la mise en scène. Pendant ce temps, Sergio, un garçon qui était arrivé à peine une semaine avant, repassait le texte en donnant la parole à ceux qui avaient une tirade ; chacun des acteurs préparait son costume, et ceux qui n’avaient pas des rôles de premier plan les aidaient et construisaient la mise en scène. Tout pouvait servir. Un morceau de carton pour les oreilles de l’âne, des branches pour les arbres, des journaux pour les chapeaux et les papiers de couleur : jaune pour le désert, violet pour la nuit, rouge [sic] pour les abeilles. Un groupe se concentrait sur les effets sonores : le murmure nocturne, le sifflement du vent, le braiment de l’âne, le bourdonnement des abeilles. La première répétition eut lieu le deuxième jour. Il faut signaler que les activités collectives étaient vidéoscopées. Tout d’abord par Diego Narciso, le vidéaste du Cerlalc ; puis par José, un garçon de onze ans, qui s’empara de la caméra dont il maîtrisa le fonctionnement rapidement. Ils apprécièrent l’enregistrement de la fête, et celui de la répétition leur servit à détecter les défauts du spectacle. Ils mirent à profit la troisième journée pour perfectionner le montage, les costumes et la mise en scène, et au début de la soirée, ils présentèrent le spectacle terminé. Il s’agissait d’un processus de création en commun dans lequel ces jeunes redevinrent enfants et s’investirent dans la réalisation d’un spectacle qui les remplit de joie et produisit d’intenses émotions. LE PROGRAMMEParmi les programmes d’aide à la jeunesse en danger, celui-ci représentait une expérience particulière que partagent des garçons et des filles issus de divers groupes de guérilla et de paramilitaires. Dans beaucoup de cas, les différences disparaissent rapidement, bien que des traces subsistent dans les interrelations quotidiennes. Pendant le montage du spectacle, Catalina, qui appartenait au ELN, trébucha et fit tomber un paravent ; Sofía, ex-membre des FARC, lui dit : "Ça ne pouvait être qu’une éléniste". Dans la pratique, ils coexistent, et même il y a des idylles impensables, comme celle d’un ex-paramilitaire avec une fille des FARC. La majorité a réussi à s’accepter mutuellement, laissant de côté le passé ; d’autres se montrent encore réticents. Près de trois cents enfants font partie du programme, lequel gère plusieurs maisons dans divers lieux du pays, et dans lesquelles travaillent des équipes composées d’éducateurs, de psychologues, de travailleurs sociaux et d’artistes, avec l’appui de personnel médical et administratif. La partie initiale du programme, qui se déroule dans les foyers, comporte trois phases. La première inclut l’accueil, l’adaptation, l’intégration, le diagnostic, les droits et devoirs, et le début des activités en groupe et de formation. La seconde est centrée sur le renforcement des valeurs, le plan d’action personnel, la gestion des problématiques et les activités académiques et professionnelles. La troisième comprend la manifestation d’attitudes autonomes, l’élaboration de projets de vie et la conception de projets de production. Une vingtaine d’enfants cohabitent dans chaque foyer et comptent sur l’appui et la compagnie d’éducateurs 24 heures sur 24. Les mineurs du foyer y sont entrés volontairement ; ils vont tous les jours au collège et en reviennent. J’ai perçu qu'il s'agit d'une expérience ouverte, autogérée, non autoritaire. Difficile aussi, et non dépourvue d’obstacles. La partie finale du programme prévoit le transfert à des maisons de jeunes où se poursuivent les plans d’études et la mise en route des projets productifs. Humberto Sánchez, le directeur du foyer que j’ai le plus visité, dit que c’est un projet d’affection, de formation et d’amour, d’où sont exclus la haine et la vengeance. Il ajoute que "dans la guerre, l’amour est un infiltré". José Luis Mantilla, coordinateur et éducateur, souligne que les foyers sont des incubateurs de paix qui cassent les schémas du travail avec les enfants ; ils y vivent un processus partagé de prise de décisions. Ce qui est recherché est de créer un climat de confiance, d’amour, de respect et de développement. Il ne s’agit pas d’un projet parfait, nul ne l’est. Certains enfants sont partis. D’autres ne sont pas encore adaptés et on essaie de trouver des solutions aux conflits qui se présentent par le biais du dialogue. Mais il y a déjà quelques jeunes qui sont au clair sur leurs projets, et il y en a un qui s’apprête à entrer à l’université. LE FUTURC’est un programme pilote : des jeunes qui connaissent des conditions aussi bonnes que possible pour se développer et avancer dans l’existence. Des jeunes qui récupèrent l’enfance perdue et se projettent vers le futur. Mais ce sont à peine trois cents sur les dix mille impliqués dans la guerre. Et il est certain qu’aussi longtemps qu’existeront les conditions sociales, économiques et politiques d’exclusion, et que la maltraitance intrafamiliale continuera à être aussi répandue, il y aura dans les villes et les campagnes colombiennes des milliers de garçons et de filles disposés à entrer dans les groupes armés comme une alternative de survie. On ne saura qu’avec le temps si les attentes générées par ce programme se réaliseront, mais ce qui est d’ores et déjà clair est qu’un projet qui prend en charge trois cents enfants victimes de la guerre en vaut la peine. Cependant, il est insuffisant et le nombre effroyablement élevé de mineurs en armes est un cri d’alerte démontrant que la guerre, ce n’est pas seulement les cadavres quotidiens, mais aussi les séquelles qu’elle laisse sur la société ; il faudra que passent plusieurs générations pour guérir ces blessures, qui n’ont pas encore fini de s’ouvrir. En les regardant jouer au football, en passant avec eux quelques jours, en conduisant les entretiens, j’ai vu d’impressionnantes cicatrices dans toutes les parties de leurs corps. Cicatrices de blessures provoquées par leurs parents ou les combats. Cicatrices dans l’esprit, l’âme et le corps. Une réflexion : si nous voulons vraiment la paix, il nous faut pénétrer dans les causes profondes de la guerre, dépasser les disqualifications manichéennes et connaître sa dynamique ; comprendre les raisons du conflit pour trouver des solutions réelles pour ne pas tomber dans une nouvelle frustration [Cf. à ce propos "Guerre civile, ou incivile ?" ]. La paix ne se fait pas avec des adjectifs, mais en allant aux racines de la guerre : ses origines, ses conséquences et ses développements et en connaissant ceux qui la font au quotidien. En voyant ces enfants et en écoutant leur histoire, on se convainc de la nécessité de réformes profondes dans le pays. Et on pense une nouvelle fois que ce n’est pas avec des balles que l’on mettra fin au conflit social que nous vivons. Que la guerre est chaque jour pire, qu’elle se vide progressivement de toute humanité et que ces jeunes, parmi beaucoup d’autres Colombiens, sont ceux qui en souffrent dans leur chair. Que tant qu’il y aura des situations de misère et de pauvreté extrême, que tant qu’ils continueront à être maltraités dans leur famille et sans avoir de possibilités d’étude et de développement, les enfants continueront à faire partie de la guerre. CES ENFANTS...Quand ces enfants nomment des villages et des régions, on prend la carte de la Colombie, on se souvient du peu que l’on connaît et on voyage sur cette carte, guidé par les péripéties de ces mineurs. La guerre nous a conduit à découvrir un pays que nous sommes en même temps en train de détruire. En sortant du foyer des jeunes, je vois d’autres jeunes passer dans une voiture sportive en train de se chamailler et je pense que ce conflit dérive en partie d’une société fermée, de classe, inconsciente, dont les dirigeants n’inculquent pas à leurs enfants les principes sociaux et démocratiques. Parfois, ces enfants font des cauchemars. Les souvenirs leur tombent dessus. Le dimanche précédent, lors de ma visite à une maison située à la campagne, plusieurs enfants jouaient au football. Un coup de pied énergique envoya le ballon contre la ligne électrique. C’était six heures du soir. Il y eut un court-circuit et peu après, on entendit une explosion. Quelques enfants partirent en courant. D’autres se jetèrent par terre. D’autres se cachèrent, certains prirent une position de défense. DES MOIS APRESLors de la dernière visite à un foyer d’enfants désinsérés et à plusieurs maisons de jeunes, la deuxième semaine d’octobre 2002, je me suis rendu compte que la plupart des jeunes avançaient dans leur processus de formation. D’autres étaient encore un peu désorientés. Il est possible que beaucoup d’entre eux s’en sortent. D’autres étaient trop affectés par les expériences qu’ils avaient vécues et leur sort était incertain. Mais presque tous luttent, avec une aide de divers types, pour récupérer leur enfance perdue et trouver un chemin qui leur permette de s’en tirer. Les processus d’étude continuent. Les projets productifs avancent lentement et leur avenir n’est pas clair. Ces témoignages restent comme une histoire profonde de la guerre en Colombie et la visualisation de ce programme comme une initiative qui intègre diverses entités pour faire avancer un projet unique et nécessaire, qui, souhaitons-le, ne se verra pas arrêté par des changements bureaucratiques." (Les noms des protagonistes ont été changés pour protéger leur identité.) JE VEUX FAIRE SAVOIR A LA SOCIETE QU’IL FAUT QU’ELLE NOUS ACCEPTEQuand je le vis pour la première fois, en chemisette et blue-jeans, il était le présentateur de la fête que l’on offrait aux garçons et aux filles qui quittaient les foyers pour les maisons de jeunes. Plusieurs semaines après, je le rencontrai en haut-de-forme et smoking en tant que maître de cérémonie de la première manifestation publique présentée par les enfants et les jeunes désinsérés de la guerre. Il est mince, jovial, prêt à collaborer et enthousiaste. Il est toujours au centre de la partie. Il fut le premier que j’interviewai dans un foyer d’enfants désinsérés ; le premier à m’expliquer qui ils étaient et ce qu’ils y faisaient. La seconde partie de l’entretien eut lieu dans une maison de jeunes, d’où les jeunes affrontent la vie en société. Il était toujours content, alors parce qu’il partageait une chambre confortable avec Iván, son ami, avec lequel il s’apprêtait à monter une affaire, et il se préparait pour présenter l’examen de l’Icfes que lui permettra d’entrer à l’université. Il a un regard de grand enfant, quelques grains de beauté sur le visage et un grand sourire. TÉMOIGNAGE"Un jour, mon père allait me battre et moi, je lui ai dit que s’il le faisait, j’entrerais à la guérilla, je viendrai le disputer et je le tuerai ; à cette époque, l’EPL [Ejercito Popular de Liberación] était vers chez moi. Mais mon papa n’en a pas tenu compte, il m’a battu et je me suis rebellé et lui ai échappé Je suis resté trois heures dans la rue. Quand je suis revenu, je ne l’ai pas regardé dans les yeux à cause de la rage que j’avais. Je vivais avec mon papa et ma maman, mais la relation entre eux n’était pas bonne à cause de mon caractère rebelle : nous nous disputions beaucoup, ils me battaient et j’étais en colère. J’avais plaisir à faire ce qui les embêtait. Ils me disaient : "Ne va pas au torrent" et je m‘enfuyais là-bas. Ils me disaient : "Ne va pas avec telle personne, elle ne te convient pas", et aussitôt, c’est avec elle que j’allais. L’an passé, ils sont venus et nous nous sommes réconciliés. D’abord nous avons discuté, mais maintenant notre relation est bonne. Nous avons un dialogue direct parce que nous parlons ouvertement de nos problèmes. Je leur ai présenté des excuses et leur ai raconté que j’étais en train d’étudier et que, avec mon ami Iván, nous allions monter un projet productif de boulangerie. Mes parents sont contents et ils ont confiance en moi ; ils espèrent que je vais les faire venir, parce que la zone où ils vivent est très rouge ; pour être plus clair, ils sont en danger. Dieu veuille que je puisse les aider. Mon papa est porteur, il charge le bois, les meubles dans les camions ou décharge les marchandises, et ma maman lave le linge que les gens lui apportent et s’occupe de mes deux petites soeurs. Ils vivent dans le village, dans le "corregimiento" [subdivision de la commune en Colombie], chez ma mémé, chez ma grand-mère, la maman de mon papa, qui est morte il y a déjà une année. Maintenant, mon grand-père leur a laissé une parcelle et ils sont en train de construire une maison. Mon papa et ma maman ont toujours eu des moyens limités, qui leur suffisaient à peine pour me nourrir et ils ne pouvaient pas m’envoyer étudier ; alors, mon parrain m’a aidé, ou sinon il aurait fallu me mettre à travailler avec mes parents. Une partie de ma famille ne m’aimait pas, ils me rejetaient pour être le fils de ma mère, parce que ma mère était pauvre, elle n’avait pas beaucoup d’argent, tandis que la famille de mon père en avait un peu plus. Je me souviens que quand j’avais sept ans et nous étions plus ou moins bien avec mon papa, il m’a emmené à la pêche. Je me souviens très bien qu’il m’a beaucoup engueulé parce que j’avais perdu un gros poisson, "une guabine". Il m’a crié : "Ah ! le petit con, il m’a laissé partir le poisson. Qu’est-ce que nous allons faire maintenant !" Je lui ai répondu : "Mais papa, je ne savais pas que le poisson était vivant !" Il a recommencé à m’engueuler : "Evidemment qu’il était vivant ! Je ne t’emmènerai plus jamais pêcher". Mais trois mois après, il m’a de nouveau emmené et cette fois, ça a marché. Ce jour-là, nous avons fait la fête ; nous sommes partis à huit heures du soir et sommes revenus à deux heures du matin avec les dix "capitaines" que nous avons pêchés ; nous sommes arrivés contents à la maison. Une autre fois, ils donnèrent à mon papa une parcelle de cacaotiers à partager et il m’emmena aussi, mais comme je n’étais pas habitué, les moustiques me piquèrent partout ; toutefois, j’ai appris à ramasser le cacao, à abattre, à récolter. Ensuite, mon papa nous emmena à Salazar, chez une jeune fille que l’on appelle la Vierge miraculeuse, parce qu’elle fait des miracles. Un autre jour, il m’a acheté un vélo, en mauvais état, mais c’était un vélo : il l’a acheté à mon oncle. Mon papa m’a dit : "Javier, va à la maison, je dois te parler". Et moi, je pensais, inquiet : "Maintenant, qu’est-ce qui va se passer, quel est le problème ?" Je suis arrivé, il m’a regardé et il m’a dit : "Tiens, cette bicyclette est à toi". J’ai dansé de joie et je l’ai remercié. C’était ainsi : parfois, je me sentais bien avec lui, parfois non. Je me souviens aussi qu’à une époque ma maman ne vivait pas avec mon papa ; elle travaillait à Bucaramanga comme employée de maison, mais ils la payaient mal et ne la traitaient pas bien ; un des fils de la patronne en vint à me battre. Quand mon papa l’a su, il est venu la chercher et l’emmener au village. Ensuite, ils se sont mariés. A cette époque, j’avais onze ans - maintenant ça fait quatre ans qu’ils sont mariés - ; j’étais très content, parce qu’ils furent plus unis et que leur relation s’améliora, car mon papa a toujours aimé boire. Il a changé un peu en étant marié et il a encore plus diminué sa consommation quand je suis allé à la guérilla. Mon entrée les a durement touchés, ils se sont repentis et ils ont vu que me battre, comme ils le faisaient, n’était pas la forme correcte de me punir. Mais j’ai beaucoup de peine pour ma maman ; j’ai fait beaucoup souffrir la vieille. Elle est presque morte d’un infarctus ; ils l’emmenèrent à la clinique. Et elle souffre de migraine ; ou plutôt toute mauvaise chose que je lui fais, ou quelqu’un de ma famille, peut la tuer. Toute chose un peu forte peut la laisser raide. C’est ce que le médecin lui a dit récemment, mais elle ne me l’a pas raconté, je l’ai su par l’épouse de mon oncle et j’ai dit : "Ouououille, très sainte Vierge !" Je suis né à Las Mercedes, commune de Sardinata, dans le Nord de Santander. Maintenant, j’ai seize ans. Je suis arrivé dans ce programme du fait que j’étais membre des acteurs armés, bien que je soie déjà désinséré. J’ai été capturé, et cela fait deux ans que j’avance dans ce processus. Cette dernière période m’a beaucoup servi parce que j’ai appris à apprécier mes choses et je m’en suis bien tiré pour l’essentiel. Le Bien-être familial m’a aidé pour mes études ; je suis en train de terminer la onzième, je termine en juin et j’entrerai à l’université l’an prochain, si Dieu me le permet. J’appartenais à l’ELN [Ejercicio de Liberación Nacional]. Nous étions en train de nous entraîner pour prendre la prison de Cúcuta quand nous avons été capturés. C’était à peine sept mois après que je me sois incorporé à la guérilla. Je suis arrivé là-bas parce que ce qui me plaisait, c’était ses idéaux, être avec eux, connaître autre chose, mais je ne pensais pas que c’était aussi cruel. C’est vrai que pour moi, ça n’allait pas mal ; je leur suis reconnaissant parce que j’ai appris à faire la cuisine, laver mon linge, à savoir que je devais être responsable de moi-même, ou sinon il me fallait assumer les conséquences ; c’est vrai qu’ici, j’ai tout renforcé par la coopération : ma responsabilité, savoir que je dois répondre de mes affaires, être autonome, savoir que quand je désire quelque chose, je peux lutter, je peux me battre, je peux l’obtenir. Mes vieux en prirent un sale coup quand ils me capturèrent et m’emmenèrent à Bogotá. Ils leur avaient dit qu’ils m’avaient tué ; ils étaient tristes, préoccupés, ils pleuraient sur moi. Ils étaient allés à Cúcuta à la Médecine légale, à la morgue pour réclamer mon corps. Quand je les ai appelés, ma maman ne le croyait pas. Elle disait que ce n’était pas moi, que j’étais déjà mort. Je lui ai dit : "Non, maman, c’est moi, c’est moi". Et elle : "Non, mon garçon, c’est que tu es déjà mort". Jusqu’à ce que je la convainque, mais alors elle a cru que j’étais en prison - à ce moment-là nous n’avions pas encore une bonne relation -. Je lui disais : "Maman, je vais très bien. Je suis en train d’étudier". Et elle : "Je ne te crois pas, tu es en prison". Jusqu’au jour où elle est venue me rendre visite pendant deux jours ; elle m’a vu, elle était contente et c’est depuis là que nous avons amélioré la relation. En décembre, nous avons pu établir un contact direct avec ma maman, nous pardonner tout ce que nous nous étions fait et maintenant nous sommes une famille unie. Mon idée est la suivante : comme mes parents m’ont aidé quand j’étais petit de les aider moi maintenant. J’ai une grande confiance dans mes projets. Dieu veuille que tout se réalise. L’OIM va patronner le projet, le budget, je crois, se monte à deux millions six cents mille pesos [environ mille USD], pour Iván et pour moi, et il est déjà approuvé par l’OIM et Corfas, une autre ONG qui nous appuie ; ils nous donnent des directives pour éviter l’échec. Ils sont avec nous dans la gestion, nous aident à entrer dans les cours de boulangerie et ceux d’administration des entreprises ; des cours simples d’administration des affaires. En cela, j’ai mis ma foi et ma confiance et je sais que je vais le réussir. Je suis entré dans la guérilla après que l’ELN ait mené une attaque dans la région. Les guérilleros emmenèrent vingt-trois policiers, ils en libérèrent un parce qu’il était blessé, mais ils enlevèrent les autres. A cette époque, j’avais commis une faute. J’allais avec une bande et nous avons décidé d’aller cambrioler une échoppe. Personne ne se rendit compte, personne ne soupçonna, mais un garçon avoua, dit la vérité et la guérilla nous attrapa, et nous tua presque ; elle nous condamna à six mois de travaux. A cette époque, c’était déjà l’ELN qui dominait la zone, bien que l’EPL s’y mettait aussi et les FARC y passaient de temps en temps. La peine se déroulait dans des maisons paysannes, dans une vereda [subdivision du corregimiento : voisinage] où ils étaient, de façon à nous empêcher de nous enfuir. Et comme nous nous comportions bien, nous travaillions de six heures du matin à six heures du soir et nous ne bougions pas, nous n’essayions pas de nous échapper, alors ils nous donnèrent une autre chance. Je travaillais chez une dame qui me prit en affection, elle m’aimait beaucoup et pour cette raison, elle m’a aidé. A la fin, ils me dirent : "Javier, retourne chez toi". A cette époque, je les ai connus comme des personnes qui travaillaient et je me mis à croire en eux. Je dis au commandant José, à l’oncle José comme ils l’appelaient : "Je veux entrer". Mais il me répondit : "Non, tu es trop enquiquineur, tu es trop petit". J’insistai, mais rien à faire. Ils me renvoyèrent à la maison. Peu après, je me mis à la recherche d’un autre commandant, qui avait comme surnom L’Araignée - maintenant il est avec les paramilitaires -, et je le pressai, jusqu’à ce que, un mardi, un milicien arrive chez moi. Je dis à ma maman que j’allai travailler, mais elle se rendit compte. Ensuite, elle vint pour essayer de me sortir, mais je refusai. Ils m’expliquèrent tout le premier jour : "Ici, tu dois apprendre à faire la cuisine, mon frère, laver ton linge, et parfois on ne peut pas dormir parce que l’armée est à nos trousses et peut nous tuer". Voilà pour le premier jour. Le soir, ils me dirent : "Tu dois assurer deux heures de garde, debout ici et très attentif, si tu vois quelque chose, tire dessus ou siffle et nous nous levons". Ils me donnèrent aussi un avertissement : "S’il y a un accrochage avec les flics, et qu’ils te blessent, ne dis pas blessé, mais dis un code que nous comprendrons". Là-bas, ils me changèrent de prénom et ils me montrèrent comment nettoyer un fusil et aussi une mini-Uzi, une mitraillette. Ils me montrèrent aussi comment arrêter un bus, ils me dirent : "Toi qui connais la zone, tu dois te couvrir le visage, tu montes dans le bus et tu dis : "Bonjour, nous appartenons à l’Armée de Libération Nationale, n’ayez pas peur, nous vous prions de descendre pour une fouille et de nous montrer vos papiers pour motif de sécurité". Ils descendaient, et nous emmenions à part ceux que nous ne connaissions pas et nous les interrogions pour savoir si c’étaient des infiltrés ou des gens ordinaires, pour déterminer s’ils les tuaient ou s’ils les laissaient aller quand n’y avait rien. Là où nous opérions, il y avait dix bonshommes, mais le plus petiot, c’était moi, avec à peine treize ans. J’étais une sorte de mascotte. Parfois, la nuit, nous ne dormions pas, nous devions marcher deux heures, trois heures et de jour nous gardions la route de façon à ce qu’aucun véhicule ne passe, plus exactement il nous fallait être vigilants, car si un paramilitaire ou un soldat infiltré entrait, c’était de notre faute. Parfois, il me fallait faire la cuisine de jour et je ne pouvais pas me laver, parce qu’il ne nous restait pas de temps pour armer les mines. Je n’ai jamais été au combat, ce qu’on appelle combat. Quand nous allions prendre La Victoria, nous étions en train de préparer une embuscade au cas où l’armée arriverait, un hélicoptère nous tomba dessus et nous attaqua et nous lui répondîmes. Voilà comment passèrent les trois mois : le quatrième mois, ils vinrent me chercher et m’envoyèrent au campement central. Nous allions aux veredas, à La Paila et à San Gil, transportant les mines et nous les placions sur les côtés de la route au cas où l’armée viendrait ; de cette manière, les soldats ne passaient pas. Mais nous nous trompions aussi. Une fois, nous avons presque échangé des tirs avec des camarades qui ne nous avaient pas avertis qu’ils venaient. J’étais de service et soudain, ouille, très sainte Vierge ! un camion. Bien sûr, j’ai appelé et alors nous étions en alerte, mais ils ne voulaient pas s’identifier. Nous étions déjà en train de nous mettre à plat ventre, jusqu’à ce qu’ils disent qu’ils étaient de l’ELN. Pour notre part, nous n’avions pas confiance, mais à la fin, le commandant a parlé, les a mis au courant et, furieux, les a engueulés et ils ont promis de toujours nous aviser avant d’arriver. Un autre jour, ils nous emmenèrent à la route principale, à la route qui va de Cúcuta a Ocaña, ils nous mirent à un barrage, d’où nous avons récupéré, ou plutôt volé, quelques camions remplis de marchandises, et ils nous ont donné des yaourts et des vêtements civils pour que, quand il nous faudrait sortir du village, ils ne se rendent pas compte que nous sommes des guérilleros. Ensuite, j’arrivai au campement central où ils me donnèrent un uniforme neuf et je rendis mon arme. Puis ils m’envoyèrent à un entraînement militaire : comment prendre une base ; comment nous replier quand ils nous attaquent ; comment prendre le dessus avant que l’ennemi nous gagne ; comment sortir un blessé et comment, par exemple, déplacer un otage, un millionnaire — comme nous autres nous disons — sans qu’il se blesse ; ils nous apprenaient à en prendre soin. Ils nous donnaient aussi des cours de politique ; par exemple, pourquoi l’ELN a surgi et quels sont ses idéaux. L’entraînement a duré trois mois et déjà à la fin, en janvier, ça a été très dur parce que l’armée nous avait coupé l’approvisionnement. Nous avons pu manger un peu de haricots, de plantains et de viande de bœuf, mais nous étions maigres et dénutris. Nous nous trouvions dans le Catatumbo et pour finir nous étions contents de nous en aller quand ils nous ont attrapés, le 12 janvier 2000. Cela faisait déjà trois mois que nous nous entraînions et il nous manquait seulement un jour pour arriver au commandement central, d’où nous allions partir pour prendre la prison de la Picotá, à Cúcuta, afin de libérer quelques camarades, mais en nous rendant vers Las Mercedes, l’armée s’est rendu compte et nous coupé la route à El Tarra. Nous étions onze : trois mineurs et huit majeurs, tous en civil, mais l’uniforme dans le dos avec une mine. Au début, il paraissait qu’ils voulaient nous tuer, ils nous mirent en rang, mais une femme qui était par là nous sauva, elle se mit entre eux et nous et ne bougea pas. Le commandant aussi ne les laissa pas faire, il nous a pris du bon côté, parce qu’il voulait que nous lui donnions des informations. Pour ma part, je leur expliquai seulement comment j’étais entré et ils nous montrèrent des photos afin que nous identifiions les commandants. De El Tarra ils nous emmenèrent à Ocaña, et là-bas, le Défenseur [du peuple] dit à trois d’entre nous : "Vous avez deux possibilités, aller dans une maison pour apprendre des choses nouvelles, étudier et vous en sortir, ou retourner chez vous". Je pensais en dedans de moi : "Si je lui dis que je rentre chez moi, ils m’envoient au trou, à la prison de mineurs. Il vaut mieux lui dire que je vais dans cette maison et ensuite je me tire". Nous sommes arrivés à Bogotá en pensant nous enfuir quand nous le pourrions, mais la directrice nous a dit très clairement "Vous êtes des connards. Pardonnez-moi l’expression, mais vous êtes des connards, étudiez, ne soyez pas de la chair à canon". Elle nous a dit beaucoup d’autres choses et nous a fait nous rendre compte de l’occasion qui s’offrait à nous. C’est alors que je me suis décidé à recevoir des choses nouvelles, à apprendre, à connaître des personnes nouvelles. Je suis entré à la guérilla parce que ça me plaisait ; je trouvai bien les idéaux tels que l’égalité de tout le peuple, que nous soyons tous ensemble et que nous ne soyons pas exploités par les Etats-Unis. Peu après aussi pour le goût des armes et l’uniforme, pour sentir que je commandais, pour l’envie d’être commandant, d’avoir un commandement. Mais parfois, on avait l’impression qu’ils nous attrapaient pour arranger les gens de la mauvaise façon et non pour les aider. Je pense que ça vaut la peine de lutter pour les choses, pour que les gens soient bien, mais pas en utilisant la violence. Je suis d’accord avec les idéaux, mais sous forme démocratique. Je les appuie, mais avec l’idée que nous construisions des ponts, que nous changions le style politique, que nous écoutions les gens, oui, mais pas avec les armes, ça non ; ce n’est pas juste que les innocents tombent quand ils n’y sont pour rien. Maintenant, au collège, nous traitons parfois des thèmes politiques ; ils parlent des guérilleros et moi j’interviens rapidement et je les défends, si bien que le professeur me demande pourquoi, moi, je sais tout ça et je lui dis : "Prof, c’est que j’aime étudier les idéaux de la guérilla, et pas seulement de la guérilla, mais de tout le monde. Je regarde la télévision, je lis des revues et des livres". J’ai écrit une dissertation sur les enfants désinsérés du conflit ; l’idée centrale était comment sortir les enfants, comment désinsérer les jeunes du conflit armé. Cela a beaucoup plu au prof ; je lui ai dit que j’avais obtenu l’information auprès du Bien-être familial. Je ne crois pas que la paix soit possible rapidement dans ce pays. Maintenant, tous sont en train de croître, de se renforcer, de s’armer pour la guerre. Je pense que la paix vient d’abord de chacun, que quand chacun veut faire la paix, il la fait ; en revanche, la paix n’arrivera jamais, et jamais il n’y aura la paix, s’il n’y a pas la volonté. Maintenant, ce qui va s’accroître, c’est la guerre, car les deux groupes veulent dominer les territoires de la coca et les gens, et chaque groupe recherche comment augmenter le nombre des hommes. Dans ce programme, je me sens comme en famille. Ils m’ont vraiment très bien accueilli ; ils m’ont donné amour et estime. Ils m’ont appris à m’apprécier, à être autonome, à décider pour mon propre compte, que personne ne me dise ce que je dois faire. Et ils m’ont appris aussi à aider les autres ; je veux enseigner ce que j’ai appris aux autres jeunes qui en ont besoin, c’est pour ça que j’ai pris la décision d’étudier la psychologie, aussi parce que ça me plaît, et en outre, j’ai quelque chose qui fait que, dans les institutions où j’ai passé, les jeunes s’approchent de moi, me racontent leurs affaires et me demandent de l’aide, et souvent je les aide correctement, je les oriente. Ici, au début, on arrive et ils nous accueillent, nous expliquent les normes, comme par exemple s’occuper du nettoyage, aller étudier, profiter au maximum de la formation qu’on nous offre, faire son lit, se laver les dents et être bien habillé ; ne pas manquer de respect envers les adultes et ne pas se disputer avec les camarades. Ici, on passe par trois phases : la première est l’intégration dans le groupe, ainsi que l’accueil. La deuxième est quand on commence à être autonome et à faire des rencontres : nous nous réunissions pour traiter les problèmes, les bonnes choses, les progrès, comme dire j’ai appris à additionner, par exemple, j’ai lavé ma serviette de toilette, je me suis disputé avec tel camarade et je l’ai invité à nous réconcilier. Et on a des échanges avec le psychologue. Dans la phase trois, c’est presque terminé, la personne est déjà autonome, indépendante, elle est déjà capable de faire les choses toute seule, et elle n’a presque plus besoin d’aide, mais elle a encore un bras qui la guide. Ensuite, c’est le passage aux maisons de jeunes. Demain, je m’en vais là-bas. Je ne ressens pas de nostalgie à propos de ce départ, parce que c’est un pas en avant dans la vie. Je pense que comme j’ai eu le cran d’être un leader négatif, maintenant j’ai la possibilité de faire un autre type de choses. Et je pense que ce n’est pas nécessaire d’avoir seulement étudié ; ce qu’on doit avoir, c’est la connaissance, l’envie et mettre beaucoup de persévérance. Comme la boulangerie que nous allons monter. J’espère continuer à étudier, j’ai déjà parlé avec l’université et il est possible qu’ils ne me fassent pas payer. Je n’ai pas dit que j’étais désinséré sinon que je venais d’un programme du Bien-être familial. Ils m’ont dit qu’il était probable que je payerai peu, ou que sans doute ils m’offriraient une bourse si j’obtenais un bon résultat à l’Icfes [épreuve d’entrée à l’université]. Comme je n’ai pas pu entrer cette année à l’université, je profiterai de ce qui reste de l’année pour la boulangerie, pour bien me situer ; ensuite, je dis à ma famille qu’elle vienne ici et que mon papa prenne en charge l’affaire pendant que j’étudie. Je veux faire savoir à la société qu’il faut qu’elle nous accepte, qu’elle regarde ce que nous sommes en train de faire, que nous ne sommes pas des personnes mauvaises, que nous avons beaucoup de bonnes choses et que nous les faisons maintenant. Les gens disent que les guérilleros sont des tueurs et je ne sais pas quoi d’autre ; c’est-à-dire que je ressens cela parce que, au collège, nous faisons des débats et on sent cette haine. Ils disent : "Ouah, si je vois un guérillero ici, j’appelle la police ou je le tue ! Les guérilleros sont des tueurs et des preneurs d’otages". Et moi je dis : "Très sainte Vierge, s’ils se rendent compte que je viens de là-bas, ils m’achèvent". Nous, les ex-guérilleros et les ex-paramilitaires, nous vivons ensemble, je suis même l’ami de plusieurs d’entre eux. C’est que nous ne sommes plus des guérilleros ou des paramilitaires ; nous sommes des jeunes désinsérés, nous sommes des jeunes normaux. On ne pense pas que l’on doit tuer les autres. Je ne reproche rien à personne. Si arrive un camarade des AUC [Autodefensas Unidas de Colombia], des paramilitaires, sois le bienvenu, mon frère ; si tu viens pour changer, que ce soit pour le bien. Je ne suis plus obligé de tuer qui que ce soit." JE SUIS ENTREE DANS LA GUERILLA ET J’EN SUIS SORTIE POUR LES CHOSES DU DESTINElle est hardie, marrante et joyeuse. Elle a un corps exubérant. Elle s’exprime sur un ton mélodramatique. Elle passe en une seconde de l’allégresse la plus totale à la plus grande tristesse.
TEMOIGNAGE"Je suis née dans l’île de San Andrés, mais, quand j’étais encore très petite, nous sommes allés vivre à Tumaco, Nariño, où j’ai grandi. Peu de temps après notre arrivée, ils ont tué mon papa ; après un certain temps, je me suis rendu compte que c’était un de ses amis, mais on n’a jamais su pourquoi. De l’île, je me souviens quand nous allions à la plage pour nager dans la mer. Je suis partie de là-bas comptant seulement six petites années. Nous autres, nous sommes quatre frères et soeurs : l’aînée, moi-même et deux garçons. Mes parents s’entendaient très bien, je ne les ai jamais vus discuter ou se disputer. Ma maman et moi nous nous entendions bien, jusqu’au jour où ils ont tué mon papa ; c’est à ce moment-là qu’ont commencé les discordes, les conflits, parce que ma maman a beaucoup souffert de cette mort. J’ai suivi jusqu’en cinquième primaire, j’ai passé et ça a commencé à mal aller. Mon papa avait une boulangerie qui marchait bien. Quand il est mort, ma maman a vendu le matériel. Nous avions aussi un petit supermarché, mais ma maman a vendu le terrain sur lequel il se trouvait. J’étais très gâtée par mon papa, parce que la plus grande n’était pas de lui, tout en l’aimant comme si elle l’était ; il l’a élevée, lui a tout donné depuis qu’elle était petite. J’étais la première fille de mon papa, et quand il est mort, j’ai eu l’impression que tout s’abattait ; ce château de rêves et d’illusions que j’avais avec mon papa s’est écroulé, s’est effondré. Les envies, la bonne vie, les luxes…Tout cela s’est terminé pour moi, parce que ma maman a été très différente avec moi. Elle a commencé à me maltraiter, elle me battait pour un rien et ensuite elle me disait : "Ton papa n’est plus là pour tout te donner". C’est ainsi qu’à l’âge de onze ans, je me suis enfuie à Cali. Je suis partie à Cali avec une amie et nous avons commencé à travailler dans des familles. Ensuite, on m’a trouvé un travail dans un petit magasin, où je suis restée trois mois ; j’ai été dans d’autres postes et avant d’avoir treize ans, je suis tombée enceinte de ma fille. J’étais déjà depuis neuf mois avec Efrain - qui n’a pas été mon premier petit ami, mais le premier homme de ma vie - quand je me suis rendue compte que j’étais enceinte. Je lui ai dit ce qu’il en était, il était très content et a loué un appartement pour que nous vivions ensemble ; tout allait très bien jusqu’à ce jour où, le quatrième mois de ma grossesse, il est arrivé du travail et m’a dit : "Milena Rocío, quand le bébé arrivera, je te l’enlève". Je ne sais pas s’il était sérieux ou s’il déconnait. A la même époque, ma maman a appris que j’étais à Cali. Elle est venue, et quand elle a vu que j’étais enceinte, elle m’a emmenée avorter ; bien que je lui ai dit que je ne voulais pas - quelque chose en moi me disait non, de ne pas faire cela ; la conscience me disait non -, donc, je me suis enfuie de la clinique. Je lui ai dit que je tenais à mon enfant, que je l’élèverai comme je pourrais, que je ne voulais pas faire cette bêtise de tuer un être humain. J’ai raconté au papa ce qui s’était passé et cela ne lui a pas plu ; il m’a dit que si j’avais avorté, il m’aurait tuée, et il m’a proposé de nous marier ; c’était comme s’il voulait m’obliger à le faire. Je l’aimais, oui, mais je ne ressentais pas le désir de l’épouser. A ce moment, je pensais que c’était une folie, qu’à cet âge - j’avais treize ans - je n’étais pas prête pour une aussi grande responsabilité. Alors, j’ai attendu qu’il parte au travail, et je me suis enfuie. Je suis allé chez ma soeur qui était déjà mariée et qui m’a dit qu’elle allait m’appuyer pour les choses les plus importantes dont j’aurai besoin. Elle vivait aussi à Cali, et elle et son mari m’ont très bien accueillie. Ils me gâtaient et ne me laissaient rien faire de fatigant, mais je me sentais un peu mal du fait qu’ils me donnaient tout. Alors, j’étais déjà au cinquième mois quand ma maman m’a appelée et m’a dit d’aller chez elle, qu’elle m’attendait. J’ai rassemblé mes affaires, ma soeur m’a accompagnée et le soir même nous sommes parties pour Tumaco. Ma maman m’a aidée autant qu’elle le pouvait. J’ai eu la petite à son côté. Adriana Sofía a maintenant trois ans, moi dix-sept. Quand je l’ai prise dans mes bras à l’hôpital, j’ai ressenti une immense joie ; elle était si jolie quand elle née qu’une doctoresse était enchantée et n’arrêtait de me répéter que je la donne en adoption ; je lui ai répondu non, pour rien au monde. J’ai eu peur et j’ai dit à ma maman : "Je ne veux pas rester dans cet hôpital, je pars". Elle m’a sortie tout de suite. Quand la petite a eu cinq mois, ma maman a recommencé à me castagner et je lui ai dit : "Maman, pourquoi tu me bats, pourquoi tu me maltraites, je n’ai rien fait de mal ; dis-moi ce qui ne te plaît pas, ou est-ce que tu ne m’aimes pas". Un jour, elle m’a dit, sur un ton furieux, qu’ils m’avaient échangée à l’hôpital, qu’elle ne m’aimait pas, que je n’étais pas sa fille ; alors, j’ai pensé à m’enfuir avec la petite. Un dimanche, je lui ai dit que j’allais sortir me promener. Elle m’a demandé pourquoi j’habillais la petite, que, si je voulais, je pouvais m’en aller seule, mais que je ne sortirais pas le bébé de la maison. Elle m’a enlevé le sac de voyage et le sac à dos que j’avais remplis surtout des affaires de la petite, et ensuite elle l’a prise par les jambes et moi par les bras ; ma maman la tirait d’un côté et moi de l’autre, jusqu’à ce que je la lâche par crainte de la blesser, car elle était toute petite. Elle l’a empoignée et m’a dit de me tirer de la maison. Depuis lors, je n’ai jamais rien su d’aucune des deux, mais le 24 décembre de l’an passé, ma maman m’a envoyé une lettre et quelques photos. Elle me racontait que la petite allait bien, qu’elle était belle, qu’elle était jolie, qu’elle disait déjà des mots comme maman, qu’elle marchait déjà et qu’elle désirait que je revienne à la maison. Je lui ai répondu en lui racontant que j’allais bien, que je me surpassais, j’étais en train de me former et que j’étais dans un endroit où je me sentais protégée, en train d’apprendre, et entourée de personnes qui m’aiment. Cela fait environ deux ans et demi que je ne vois pas ma fille. Ce qui me ferait le plus plaisir dans la vie serait de la serrer contre moi. Bon, je me suis enfuie de chez ma maman et je suis arrivée à Tumaco. J’ai travaillé d’abord chez une famille et après, une amie m’a dit : "Dis donc, à Barbacoas, tu peux gagner beaucoup d’argent", mais elle ne m’a pas dit que la guérilla était par là-bas, ni que nous allions travailler dans la cocaïne, avec les narcos. Elle m’a dit qu’un de ses cousins avait besoin de gens qui l’aident. "Toi qui est travailleuse et tout, vas-y, en un mois, tu te fais deux ou trois millions de pesos". J’ai pensé : "Ainsi bien sûr, j’aide ma maman et ma fille". A Barbacoas, j’ai commencé à l’effeuillage, récoltant la feuille de coca ; après, j’ai travaillé à la cuisson et enfin ils m’ont passée au laboratoire, où se fait tout le processus de la cocaïne. D’abord, ils ramassent la feuille, la hachent, ajoutent du ciment et la mélangent dans des fûts de plastique. Ensuite, ils rajoutent de l’essence avec un peu de produits chimiques jusqu’à ce qu’ils obtiennent la cocaïne. En un mois, j’ai gagné deux millions, et j’ai envoyé à ma maman un million, sans savoir si elle l’a reçu. A cette époque, j’ai commencé à boire ; je buvais beaucoup. Tout l’argent que je gagnais passait dans la boisson et les vêtements, et en plus, j’ai commencé à fumer. Je regardais la cocaïne, mais je n’en suis jamais venue à l’essayer, ils me disaient : "Ne l’essaie jamais, parce que tu commences à expérimenter et tu ne t’en sors plus". Nous buvions avec mon amie, celle qui m’avait emmenée. Je n’avais pas de petit ami, mais oui, je sortais avec des garçons. Je me disais : "Je ne veux avoir personne, je veux être seule". A ce moment-là, le cousin de la fille - ça faisait environ huit mois que j’étais là-bas - m’a proposé de devenir sa copine. Je lui ai dit que non. Malgré cela, il me traitait très bien et me donnait des cadeaux : un jour, il m’a acheté une mini-Uzi pour que je me défende, mais je ne la portais pas. J’avais en moi une sorte de haine, de vengeance, je ne sais pas ; à l’intérieur de moi, je sentais de la haine contre ma maman et je voulais me venger de la mort de mon papa. Alors, quand j’allais vers mes quatorze ans, j’ai décidé de me mettre dans la guérilla. Je suis devenue l’amie d’un guérillero. Un samedi, je suis sortie danser avec mes copines - j’avais un million [environ 360 USD] avec moi, nous avions toujours beaucoup d’argent -. Nous nous sommes préparées et nous sommes allées dans une discothèque du village, à Barbacoas proprement dit, car nous on travaillait à la campagne, dans la jungle. Une amie m’a dit : "Il y a en a un qui est guérillero là-bas. Ils sont mignons ! Ils sont comme les soldats". Elle me l’a présenté et nous avons commencé à parler. Il s’est assis à notre table. Il m’a tout demandé : si j’avais un petit ami, quel âge j’avais, qu’est-ce que je faisais. C’est ainsi que j’ai commencé à entrer en relation avec lui et la guérilla. Je lui ai dit que je m’ennuyais beaucoup, que je ne trouvais pas de sens à la vie, que j’avais envie de mourir, de me tuer, je ne sais pas ; il m’a dit de ne pas penser à une chose pareille, que j’étais très jolie, que j’étais très jeune, que j’avais toute la vie devant moi et de ne pas commettre une folie. Je lui ai dit que je ne savais pas quoi faire et il m’a répondu qu’il allait m’aider et que je lui dise si j’avais besoin d’aide. J’ai toujours beaucoup aimé les armes. Donc, je suis entrée dans la guérilla parce que les armes me plaisaient et pour ce sentiment de vengeance. Au moment d’aller là-bas, j’ai pris conscience des choses, j'ai réfléchi, j’ai réagi et j’ai pensé : "Qu’est-ce qui se passe, qu’est-ce que j’ai fait ?" Mais c’était déjà trop tard pour reculer : il est très facile d’y entrer, mais difficile d’en sortir. J’étais abattue, déprimée ; j’avais beaucoup de mauvaises pensées sur ma vie. Quand je me suis vue dans un campement avec beaucoup de guérilleros, j’ai compris que j’avais commencé une autre vie. J’y suis restée un an et demi. Il y a eu des choses très dures, comme voir fusiller mes propres camarades pour avoir commis des erreurs, telles que voler la nourriture. Ils leur faisaient un jugement, un conseil de guerre et si la majorité votait pour l’exécution, on les exécutait ; si la majorité disait : "Donnez-leur une autre chance", on la leur donnait. J’étais dans un très grand front, environ deux mille guérilleros, dont beaucoup d’enfants ou de jeunes. J’étais une milicienne bolivarienne, ce qui est une fonction très stricte, car on est chargé de s’occuper de la population civile. On est beaucoup dans le village, en uniforme camouflé et avec arme, faisant des causeries aux civils, organisant des réunions. J’avais déjà reçu un entraînement sur les explosifs, les bonbonnes de gaz, la dynamite, les mines anti-personnel, tout cela ; et ils m’ont donné des cours de politique, de soins infirmiers, de premiers secours et de feu et mouvement. [Incidemment, le front des FARC auquel appartenait Milena est l'un des deux fronts qui patrouillaient dans les environs du Petit Paradis I. Cf. L'heure de la guérilla] Je ne suis pas tombée amoureuse là-bas, mais j’ai eu un homme que j’ai beaucoup aimé. Il s’appelait Fernando Guzmán et il était très gentil avec moi. Il était depuis vingt-neuf ans dans les FARC et il avait trente-huit ans. Il était chef d’escouade et de compagnie. Je l’ai connu quand ils m’emmenèrent au campement, qu’ils appelaient L’Empierré, parce qu’il y avait beaucoup de pierres. Aussitôt qu’ils me l’ont présenté, une relation a surgi entre les deux : il m’a plu et je lui ai plu. Mais après, le commandant de tout le front, le commandant supérieur, l’a convoqué et il a été absent trois jours du campement. Pendant ce temps, un autre chef a profité de son absence et a abusé de moi. Ça a été le pire jour de ma vie à la guérilla. Je l’ai raconté à Fernando, il a fait en sorte de désarmer celui qui m’avait violée et ils l’ont fusillé. Avec mon ami nous pouvions avoir des relations. Là-bas toutes les filles disposaient d’un moyen de planification. Certaines utilisaient une injection, d’autres des pastilles, d’autres le T ; là-bas, il y a beaucoup de possibilités de contrôle. Il y avait aussi des petites pilules rondes qu’ils nous mettaient dans le corps, dans le bras, mais qui causaient beaucoup d’altérations : certaines filles maigrissaient, d’autres grossissaient et d’autres tombaient malades. Je planifiais avec une injection, bien que ça me perturbait la période. Ils me la faisaient chaque mois. Là-bas, il y a des médecins et parfois d’autres médecins venaient, qu’ils avaient engagés. Nous disposions toujours de serviettes hygiéniques, deux ou trois paquets, mais elles étaient marquées à notre nom ; s’ils trouvaient une serviette usagée abandonnée, ils savaient qui l’avait jetée et ils la sanctionnaient. Ils nous donnaient aussi du savon, du déodorant, du talc, les choses personnelles. La toilette se faisait dans les rivières, dans les torrents. Certaines se lavaient toutes nues, mais moi je me lavais en culottes et col roulé. Au début, on se sentait gêné, mais après on s’habituait, et comme on savait que parfois on avait que deux minutes pour se laver, peu importait qui était présent, l’important était de se laver. La nourriture était comme tout le reste : très souvent, elle était bonne et en quantité suffisante, mais quand ils servaient toujours la même chose, on se lassait. Dans le campement, je m’entraînais, je faisais la garde, j’allais rigoler dans les autres abris - j’ai toujours été comme ça, très gaie -, embêter les garçons. Ils m’ont appris aussi à tisser et beaucoup d’autres choses ; ils me racontaient leurs histoires et moi, je leur racontais les miennes. Ils me traitaient très bien à la guérilla, ils me donnaient de la tendresse, de l’amour. Beaucoup de personnes me gâtaient, pas seulement mon petit ami, qui était comme mon mari. A la guérilla, ils ne vous paient jamais. Parfois, ils te disaient : "Prends ces quarante mille [pesos] pour t’acheter quelque chose", mais il n’y avait pas de solde. Ils vivaient de la financière : ils vivaient de la drogue et de la prise d’otages. Ils encaissaient l’impôt chaque mois à ceux qui ont des cultures et à ceux qui viennent acheter : aux mafieux et aux narcotrafiquants. Nous, on aidait à surveiller les cultures. Parfois, la guérilla achetait la coca à un prix et la vendait plus chère. Quand ils ont pris les deux cents soldats de Patascoy, il m’a fallu les garder. Tout cela a été très dur pour moi, parce qu’ils disaient : "Laisse-moi partir", mais on ne pouvait pas. On exécute les ordres et c’est tout. Et eux, ils étaient sales et parfois ils étaient maltraités. D’autres me disaient : "Allons-nous en, évadons-nous". Quand je pouvais, je leur apportais des bananes, des fruits, des choses de ce genre, mais ils m’engueulaient à la guérilla, ils me sanctionnaient à cause de ça. J’ai participé à trois combats, pas plus. Lors du premier, j’ai eu peur de mourir, j’étais très effrayée. Je ne savais si je devais courir ou rester tranquille. J’’éprouvais une très grande crainte et je pleurais de peur en voyant les balles qui me passaient de tous les côtés. C’était dans un petit village qui s’appelait La Espriella, au cours d’un affrontement avec l’ELN ; en ce temps-là, les deux étaient en lutte politique. L’ELN voulait sortir les FARC de là et s’emparer de la zone. Les deux autres combats ont eu lieu avec l’armée ; je n’ai jamais eu à faire avec les paras. Je n’aime pas les paras parce que ces mecs quand ils voient un guérillero, homme ou femme, ils le dépècent d’une manière horrible ; ils le découpent morceau par morceau. Après, ici, dans le foyer, j’en ai rencontré. Au début, j’ai ressenti un manque de confiance total. Je pensais : "Si je tourne le dos à ce garçon, est-ce qu’il ne va pas me buter ?" Mais avec le temps, et en étant ici dans ce programme, je me suis rendue compte que non, que tout dans cette vie est pareil, c’est la même chose sinon qu’ils portent des noms différents : paramilitaires, ELN, FARC, armée et il y en a d’autres dont on n’entend pas souvent les noms. J’ai réussi à sortir de la guérilla, à me désinsérer pour les choses du destin. Ce jour-là, il y a eu un affrontement avec l’armée, nous avons combattu environ deux heures et demie et j’ai reçu une balle dans le bras, je me suis tordu la jambe et ils m’ont capturée. J’étais effrayée, parce que quand on est dans la guérilla, ils disent beaucoup de choses sur l’armée, alors on est déjà psychosé. Ils m’ont dit de me calmer, qu’ils allaient m’aider, de ne pas avoir peur ; ils m’ont enlevé mes armes - j’ai tout rendu : le gilet, l’arme, le AK-47 -, ils m’ont emmenée et m’ont fait monter dans un hélicoptère. Je suis montée tout en ayant un peu peur, en plus j’avais mal, la blessure me brûlait. Quand ils m’ont prise, il y avait deux soldats qui m’ont dit : "Vous les guérilleras, vous êtes pires que des putes, vous méritez de recevoir deux balles dans la tête". Ensuite, ils m’ont emmenée pour enquêter sur moi et un officier est arrivé et a demandé : "Hé vous, pourquoi vous n’avez pas emmené la fille à un centre médical?" ; alors, ils m’ont transférée à l’hôpital. Ils m’ont soignée, ils m’ont mis un bandage, et m’ont envoyée au bataillon où je suis restée vingt jours. Ils m’ont interrogée et m’ont conduite au tribunal, chez le procureur, le juge, le défenseur de la famille. Partout, ils m’ont bien traitée. Même à l’armée, ils ont été spéciaux pour moi. Maintenant, je suis dans une maison de jeunes, où je sens que je suis en train d’apprendre beaucoup de choses ; par exemple, que la vie est un processus où l’on apprend et on continue à apprendre pour être meilleure, et plus on apprend, plus on a envie d’apprendre ; on voudrait qu’ils vous apprennent à regarder les choses depuis l’intérieur. Ici, je me sens bien. Ce que je veux, c’est terminer mes études ; maintenant, je suis en sixième et grâce à Dieu, tout marche bien au collège. Quand viendront le jour et le moment de retrouver ma fille, je veux être une personne qui pourra aider ma maman et ma fille, qui pourra leur donner ce dont elles ont besoin. Je demande constamment à Dieu qu’il me donne la force et la capacité d’aller de l’avant, de retourner avec ma fille, d’être quelqu’un et de me distinguer dans la vie." 4 février 2003 |