Nouvelles du Petit Paradis en Colombie
La vie quotidienne dans le sud des Andes colombiennes
Note de lecture :Le pays rêvéDans l'avion du retour, je feuilletais distraitement la revue de la compagnie Avianca, qui, bien qu'elle ne porte pas les couleurs nationales - jaune, bleu et rouge - confond souvent sa place de première compagnie d'aviation de Colombie avec celle de la plus représentative du pays. Pas étonnant donc que le numéro de septembre 1999 soit entièrement consacré à un exercice fréquent en ce moment dans l'ensemble des médias colombiens : la lutte contre le pessimisme et la désespérance qui se sont emparés de beaucoup des citoyens de ce pays au point que plus de 300.000 d'entre eux se sont exilés au cours de ces dernières années. Je me souviens avoir vécu une période semblable en France, mais cela s'appelait alors la morosité. Parmi les contributions propres à ce genre de publication en papier glacé, et donc plutôt conventionnelles, un article a cependant retenu mon attention : il présente les résultats d'un sondage téléphonique sur la citoyenneté, effectué auprès de 400 jeunes colombiens, âgés de 8 à 14 ans, vivant dans les quatre plus grandes villes du pays - Bogotá, Cali, Medellin et Barranquilla -, et appartenant en principe à tous les milieux socio-économiques. On peut cependant douter que les plus pauvres y soient vraiment représentés, la possession du téléphone étant encore ici le signe d'une relative aisance. Deuxième lacune importante : le sondage ne distingue pas les opinions selon le sexe ou selon l'âge, ce qui aurait probablement mis en lumière des différences significatives. Enfin, à voir la formulation des questions et des items, il est peu probable qu'une préenquête ait été menée, qui aurait permis de dégager une vision plus enfantine du monde colombien. Si contestable que puisse être ce témoignage sur les opinions de ces enfants, il m'a paru intéressant d'en présenter les résultats et de les commenter d'une manière plus approfondie que ce n'est le cas dans la revue Avianca. Reste à savoir si leurs réponses ne sont pas influencées par les valeurs que leur ont transmise leurs parents et leurs éducateurs. Le sondage aurait été plus convainquant si ses auteurs avaient pu confronter les opinions des jeunes à celles des adultes. Elles ne sont peut-être pas aussi différentes qu'ils ne le pensent, les Colombiens ayant une forte propension à rêver : la vie, leur pays ou autre chose... Douze questions rendent compte des perceptions des enfants sur leur patrie, leur entourage et leur rôle de futurs citoyens. J'ai recalculé les pourcentages en fonction du total des réponses, la plupart des questions autorisant des réponses multiples. |
| Pour toi, qu'est-ce que c'est être un bon Colombien ? | % |
|---|---|
| Être une personne solidaire, collaboratrice | 21 |
| Être une personne pacifique | 19 |
| Être une personne qui aime sa patrie | 16 |
| Être une personne respectueuse | 13 |
| Être une personne honnête | 12 |
| Être une personne qui respecte les lois du pays | 11 |
| Être une personne qui a bon coeur | 11 |
| Être une personne qui protège et soigne la nature | 9 |
| Être une personne responsable | 8 |
| Être une personne qui vit en harmonie | 8 |
| Être une personne travailleuse | 8 |
| Être une personne amicale | 7 |
| Être une personne qui ne jette pas des ordures dans la rue | 4 |
Notons tout d'abord que les répondants s'étant peu dispersés (nombre moyen de réponses par répondant = 1,47), cela signifie que les 1 ou 2 réponses fournies par la plupart d'entre eux représentent bien leur philosophie de la bonne citoyenneté.
Le portrait qu'esquisse ces réponses me paraît assez proche du Colombien idéal qui habite aujourd'hui le coeur de la plupart des habitants de ce pays : solidaire, pacifique, patriote, généreux, honnête, respectueux des lois, de la nature et d'autrui, responsable, etc. Contrairement à ce qu'affirment les auteurs du sondage, il ne me paraît pas avoir de dissonance significative entre la vision des enfants et celle des adultes. Par contre, une attitude plus concrète telle que "être travailleur" ou "ne pas jeter de déchets dans la rue" ne recueille qu'une faible proportion de réponses, comme l'aurait fait probablement un item sur la fraude fiscale ou le respect des feux rouges. Le contraste entre le Colombien modèle et le comportement quotidien des habitants de ce pays est saisissant, mais comme, après tout, il s'agit d'un idéal, cela ne me paraît pas tellement choquant : il y a loin du rêve à la réalité.
Cette question introduit de manière implicite le thème de la perte des valeurs. La croyance répandue ici que le comportement des Colombiens d'autrefois pourrait se conformer à cet idéal n'est précisément qu'une croyance, difficile à étayer par des faits, si l'on prend en compte les énormes changements survenus depuis 40 ans : développement économique et social, urbanisation, travail des femmes, etc. Curieusement, bien que ce portrait se confonde presque terme à terme avec celui du bon catholique, seule une référence est faite dans tout le questionnaire à l'Église, pourtant tellement présente dans le pays.
Les enfants me semblent donc refléter fidèlement ce qui se dit aujourd'hui avec insistance dans la société colombienne. Plus qu'une projection dans l'avenir, c'est vers un passé idéalisé que semblerait se tourner la nouvelle génération.
| Te sens-tu fier d'être Colombien ? | % |
|---|---|
| Oui. Pourquoi ? | 98 |
| C'est un très beau pays /Paysages/Variété de la faune et de la flore | 40 |
| C'est le pays où je suis né/J'aime mon pays | 30 |
| J'aime vivre ici | 18 |
| Les gens | 18 |
| Les sites touristiques | 5 |
| C'est un pays libre et démocratique | 5 |
| Les personnages qui rehaussent notre réputation | 3 |
| Non. Pourquoi ? | 2 |
| La violence | 67 |
| L'insécurité | 16 |
| Autres | 17 |
Une fois encore, l'imposante majorité d'enfants qui se disent fiers d'être Colombiens fait écho à ce que ressentent la plupart des adultes. Les raisons invoquées sont plus sentimentales que rationnelles. Pour un patriote, son pays et son peuple sont toujours les plus beaux et les meilleurs du monde, quand bien même il ne les a pas choisis. Quand aux opinions négatives, il ne faut pas se laisser impressionner par les pourcentages : seuls 5 enfants (sur 400) invoquent la violence et 1 l'insécurité. Faut-il préciser que les centaines de milliers d'enfants déplacés par la guerre civile ne sont pas pris en compte dans l'échantillon de l'enquête. Leurs parents n'ont pas le téléphone...
Par manque de connaissance ou par réalisme, seules 4 % des réponses concernent la liberté et la démocratie. Bien que la classe politique colombienne se targue volontiers d'appartenir à la plus ancienne démocratie d'Amérique latine, il reste un long chemin à parcourir pour que le pays passe de la démocratie formelle - l'exercice du droit de vote - à la démocratie réelle - la concrétisation des droits du citoyen tels qu'ils sont définis dans la Constitution de 1991 -.
| Parmi les bons côtés du pays qui suivent, desquels te sens-tu le plus fier ? |
% |
|---|---|
| La famille | 55 |
| Le désir de s'en sortir | 48 |
| Ses paysages | 44 |
| Ses richesses naturelles | 22 |
| Juan Pablo Montoya | 19 |
| Shakira | 16 |
| Ton école | 15 |
| L'allégresse | 12 |
| Gabriel García Marquez | 11 |
| La solidarité | 11 |
| Les gens | 9 |
| La Sélection Colombie [de football] | 8 |
| Manuel Elkin Patarroyo | 8 |
| La créativité | 7 |
| La capacité de travail | 6 |
| Son président | 5 |
| Ses forces militaires | 5 |
| Ses politiciens | 1 |
Cette question est, avec la suivante, celle qui a le plus inspiré les répondants qui ont fourni en moyenne 3 réponses.
Les deux premiers items correspondent à deux impressions fortes que j'ai ressenties depuis que je vis ici : la puissance de la famille dans un contexte où presque toutes les autres institutions sont en perte de vitesse ou discréditées ; la résilience de la majorité des Colombiens face à une adversité qui aurait réduit la plupart des peuples au sauve-qui-peut ou à la passivité résignée. Ces deux items - famille et désir de s'en sortir - représente à eux seuls 35 % des réponses.
Les deux suivants - paysages et richesses naturelles - renvoient à quelque chose que nous avons déjà rencontré dans la question précédente, un leitmotiv qui marque la conscience citoyenne, et particulièrement les enfants. Exprimé de manière pédante : la Colombie rassemblerait sur son territoire 10 % de la biodiversité mondiale. Par contre, la fragilité des divers écosystèmes face aux nombreuses agressions qu'ils subissent ne semble pas encore avoir créé le même courant de conscientisation.
En regroupant les réponses qui concernent des personnages de la vie nationale, on obtient un pourcentage important, 21 %, mais qui me paraît étonnamment raisonnable, s'il on considère qu'il s'agit de préadolescents, prompts à s'enthousiasmer pour des idoles. C'est un sportif qui vient en tête, Juan Pablo Montoya, un coureur automobile dans la Formule Cart. Vous connaissez ? Un vent de montoyamanie souffle sur le pays et ses autorités : le personnage de l'année vient même de recevoir la Croix de Boyacá, la plus haute décoration nationale. Cette adulation exagérée, fréquente dans un pays en manque de héros positifs, se termine en général assez mal pour l'intéressé, à moins qu'il n'ait les pieds solidement plantés sur la terre. Ce sympathique jeune hommme, à qui il reste beaucoup à prouver, est devenu le symbole de l'audace et de l'esprit d'entreprise, qui feraient cruellement défaut au pays.
La Sélection colombienne de football est encore moins performante, mais ses non-exploits sont suivis avec passion par plusieurs millions de fanatiques qui trouvent tous les prétextes pour justifier ses échecs. Ils vivent sur le souvenir vieux de bientôt dix ans d'une victoire de 5 à 0, obtenue contre l'équipe d'Argentine. Shakira est une jeune chanteuse qui fait une carrière brillante dans le monde hispano-américain et peut-être ailleurs. Patarroyo est l'inventeur d'un vaccin contre la fièvre jaune, dont les mauvaises langues - les laboratoires pharmaceutiques des multinationales - affirment qu'il n'est efficace que dans le 35 % des cas. Et enfin, García Marquez est l'auteur - si vous l'avez oublié - de "Cent années de solitude" et Prix Nobel de littérature. Remarquons que le même item, rédigé de manière abstraite dans la question précédente - "les personnages qui rehaussent notre réputation" - n'a recueilli que 2,5 % des suffrages.
On trouve aussi des traits connus - la solidarité - ou nouveaux - l'allégresse, la créativité - du portrait idéal, lesquels recueillent une proportion non négligeable de réponses : 10 %. Par contre, l'école n'attire qu'une minorité d'enfants studieux et le travail est, une nouvelle fois, relégué dans les profondeurs du classement.
A l'autre bout de l'échelle, le Président - Andres Pastrana Arango -, les Forces militaires des trois armes (Terre, Air, Mer) et les politiciens ne réunissent à eux tous que 3,6 % des réponses, ce qui montre le peu de crédit dont disposent les représentants des principales institutions du pays aux yeux des enfants, qui se montrent encore plus sévères que les adultes dans ce domaine.
| Parmi les mauvais côtés du pays qui suivent, desquels as-tu le plus honte ? |
% |
|---|---|
| La guérilla | 64 |
| La prise d'otages | 47 |
| Le manque d'hôpitaux | 37 |
| La violence | 36 |
| La richesse mal répartie/La pauvreté | 29 |
| La malhonnêteté | 25 |
| Le manque d'écoles | 24 |
| Le trafic de drogue | 24 |
| La mauvaise image à l'étranger | 15 |
Comme les adultes, les enfants rejettent vigoureusement la guérilla et une de ses principales séquelles, la prise d'otages. En ajoutant les ingrédients que l'on considère généralement comme typiques de la situation colombienne - la violence, la pauvreté et le trafic de drogue -, on obtient le 66 % du total des réponses, ce qui montre le degré de prise de conscience de ces enfants.
Il n'est pas étonnant que le 8 % des répondants trouve que le manque d'écoles soit un facteur négatif - les enfants sont les victimes directes des carences dans ce domaine -. Mais comment expliquer que le manque d'hôpitaux les préoccupent beaucoup plus, même s'ils ont entièrement raison de souligner cette autre carence dramatique de l'équipement national. Par contre, ils se soucient modérément de la mauvaise image du pays hors des frontières nationales, fort peu d'entre eux ayant eu l'occasion de s'affronter aux critiques des étrangers.
| Si tu pouvais exprimer un souhait au Président pour qu'il améliore [la situation du] pays, que lui demanderais-tu ? |
% |
|---|---|
| Qu'il lutte pour obtenir la paix | 36 |
| Qu'il en finisse avec la violence et l'insécurité | 17 |
| Q'il liquide la guérilla | 17 |
| Qu'il interdise de nouvelles prises d'otages/Qu'il recherche la libération des otages | 15 |
| Qu'il aide les nécessiteux | 14 |
| Qu'il dialogue avec la guérilla et les paramilitaires | 14 |
| Qu'il crée plus d'emplois | 11 |
| Qu'il travaille au développement du pays | 7 |
| Qu'il appuie l'éducation | 6 |
| Qu'il appuie la santé/Plus d'hôpitaux | 5 |
| Qu'il accomplisse ce qu'il a promis | 3 |
Cette question a un petit côté contes de fées, plutôt dérisoire face à l'impuissance des présidents qui se sont succédé à la tête du pays depuis cinquante ans pour résoudre ses problèmes les plus brûlants, notamment la guerre civile - puisqu'il faut bien appeler les choses par leur nom -.
Si l'on ajoute toutes les réponses qui tournent autour de la recherche de la paix et de la réduction des facteurs de violence, on obtient 68 % du total des réponses, qui donne à ce sondage une coloration dramatiquement différente de ce que pourraient revendiquer des enfants suisses ou français. Seules 30 % des réponses concernent des demandes plus concrètes, symétriques de celles formulées dans la question précédente : pauvreté, emploi, développement, éducation, santé. 12 répondants demandent au Président de tenir ses promesses électorales : on peut parier que la proportion d'adultes qui ferait de même serait nettement plus élevée. Les enfants ne votent pas !
| Crois-tu que les enfants vont être capables de construire un pays meilleur que l'ont fait les adultes ? |
% |
|---|---|
| Oui. Pourquoi ? | 93 |
| Nous sommes mieux formés/Nous avons reçu une meilleure éducation | 23 |
| Nous sommes le futur | 18 |
| Nous avons plus d'imagination | 17 |
| Nous désirons un pays meilleur | 13 |
| Nous sommes bons/Nous avons bon coeur | 10 |
| Nous avons des aspirations | 10 |
| Nous ne sommes pas violents/Nous sommes pacifiques | 9 |
| Nous sommes plus intelligents | 7 |
| Nous aimons notre pays/Nous le protégeons | 6 |
| Non. Pourquoi ? | 7 |
| Nous n'avons pas reçu un bon exemple | 52 |
| Personne ne peut changer ce pays | 21 |
| Le manque d'études pour les enfants pauvres | 3 |
L'aspect démagogique de la question n'a pas gêné une forte majorité des répondants de dire oui. C'est quand même le facteur le plus objectif qui vient en premier : la nouvelle génération est mieux préparée et mieux éduquée que les précédentes, mais il ne rassemble que 20 % du total des réponses
Les 80 % restant sont soit des revendications subjectives, soit des truismes. Et pourtant, le conflit des générations est beaucoup moins marqué ici, où le respect de l'autorité et de la tradition est encore vivant. Ce n'est que récemment que le concept générationnel a été importé des Etats-Unis avec le phénomène de la génération X.Les réponses négatives ne sont pas très significatives : 15 répondants estiment à juste titre qu'ils n'ont pas reçu un bon exemple ; les irréductiblement pessimistes ne sont que 6.
| Crois-tu être un meilleur citoyen que ... ? | OUI % | NON % |
|---|---|---|
| Tes parents | 38 | 57 |
| Tes maîtres | 35 | 52 |
| Tes amis | 67 | 33 |
| Les politiciens | 53 | 47 |
| La police | 37 | 61 |
| Le Président | 46 | 52 |
| Le Maire | 43 | 55 |
Les réponses à cette question mettent bien en évidence ce que je disais plus haut à propos du respect de l'autorité et vient contredire radicalement l'affirmation contenue dans la question précédente : la nouvelle génération fera mieux que les précédentes. Une majorité significative des enfants pense que les parents, les maîtres, la police, le maire, le Président - sont de meilleurs citoyens qu'eux-mêmes.
Seuls les politiciens, dont on a vu dans une question antérieure le peu de crédit, obtiennent un score à peine négatif. Un certain trouble perce néanmoins en ce qui concerne les parents et les maîtres qui obtiennent un pourcentage de non-réponse de respectivement 5 et 15 %. On peut faire l'hypothèse en ce qui concerne ces derniers que les fortes critiques qui sont adressées au corps enseignant de l'école publique ne sont pas restées sans écho auprès des élèves.
Le plus curieux est le score des amis : 2/3 des enfants pensent qu'ils sont de meilleurs citoyens que leurs camarades. N'y aurait-il pas un manque de modestie ou de lucidité, ou une certaine présomption dans cette revendication peu solidaire de supériorité, copiée chez leurs aînés ?
| Quelle est, selon toi, l'erreur la plus grave que commettent les adultes qui t'entourent ? |
% |
|---|---|
| Ils sont violents | 25 |
| Ils promettent sans tenir | 20 |
| Ils ne t'écoutent pas | 12 |
| Ils volent | 11 |
| Ils mentent | 11 |
| Ils ne respectent pas les normes | 7 |
| Ils ne te croient pas | 7 |
| Ils ne s'engagent pas dans les campagnes en faveur du pays | 6 |
Cette question, une de celles qui a obtenu le plus bas taux de réponses, aurait gagnée à être plus spécifique. Qui sont ces adultes violents, qui ne tiennent pas leurs promesses, volent, mentent, ne respectent pas les normes ? Les parents ? Les enseignants ? Les commerçants du quartier ? Les voisins ? Les carences morales représentent 75 % du total des réponses. Les relations entre enfants et adultes ne concernent que 20 % des réponses et pourtant elles sont beaucoup plus vitales pour les premiers : les seconds ne les écoutent pas, ni ne les croient.
| Où crois-tu que l'on t'apprend véritablement à être un meilleur citoyen ? |
OUI % | NON % |
|---|---|---|
| À l'école | 93 | 7 |
| À la maison | 98 | 2 |
| À l'Église | 93 | 7 |
| À la télé | 20 | 79 |
| Dans les journaux | 57 | 41 |
| À la radio | 59 | 39 |
Les réponses à cette question confirment que les enfants, à une majorité écrasante, continuent à attendre leur éducation civique des sources traditionnelles que sont l'école, la maison et l'église.
Ils manifestent une forte méfiance à l'égard de la télévision, qui me paraît justifiée. La tranche d'âge peut expliquer la relative faiblesse du score des journaux et de la radio : en effet, les moins de 14 ans n'ont pas encore acquis les outils intellectuels qui leur permettraient de trouver de manière indépendante les informations nécessaires à la formation de leur jugement en matière civique.
| De quelle manière crois-tu pouvoir contribuer à faire de la Colombie un pays meilleur ? |
% |
|---|---|
| En traitant mieux ceux qui m'entourent | 29 |
| En partageant avec ceux qui n'ont rien | 26 |
| En étant un meilleur citoyen | 19 |
| En étudiant mieux | 14 |
| En étant plus solidaire avec mes amis | 5 |
| En étant plus compréhensif avec ma famille | 4 |
| En étant plus optimiste et joyeux | 3 |
| Parmi les qualités suivantes, lesquelles, selon toi, manquent au pays et aux Colombiens ? |
% |
|---|---|
| Qu'il existe de l'amour | 29 |
| Que nous ayons tous les mêmes opportunités | 24 |
| Qu'il y ait de la sécurité | 18 |
| Que nous soyons tolérants | 16 |
| Qu'il y ait de la confiance | 11 |
| Qu'il soit accueillant | 2 |
Sans craindre de me répéter, il me faut constater que 56 % du total des opinions exprimées sont des voeux pieux - qu'il y ait de l'amour, de la tolérance, de la confiance - inlassablement repris dans le contexte actuel et dont les enfants se font naturellement l'écho. Le score obtenu par une revendication de justice sociale comme l'égalité des chances, 24 % des réponses, s'explique par le fait que la société colombienne est une des plus inégalitaires parmi les pays moyennement développés. Enfin, que la sécurité recueille 18 % des opinions montre bien qu'il s'agit d'une attente tout à fait concrète.
| Comment, selon toi, les moyens de communication pourraient contribuer à ce que les Colombiens retrouvent l'optimisme ? |
% |
|---|---|
| En parlant de paix et d'amour | 18 |
| En faisant connaître les bonnes choses du pays | 18 |
| En ne montrant pas tant de violence | 16 |
| En réalisant des campagnes/des programmes éducatifs | 11 |
| En donnant l'exemple et des messages positifs | 10 |
| En étant solidaires | 9 |
| En parlant avec optimisme | 8 |
| En disant la vérité | 7 |
Cette question me paraît vraiment téléphonée, du fait que les médias colombiens sont le support de nombreuses campagnes publicitaires de la part d'institutions étatiques ou d'entreprises privées qui promeuvent la paix, la réconciliation, l'optimisme et les valeurs positives. Bien entendu, ils véhiculent les mêmes contenus dans la partie rédactionnelle comme c'est le cas du numéro de la revue Avianca d'où est tiré le présent sondage. Comme par hasard, c'est aussi la question qui a obtenu le plus bas taux de réponses.
Si l'on réunit tout ce qui concerne la pensée positive, on obtient sans surprise 65 % du total des réponses. Deux items concrets comme "ne pas montrer tant de violence" et "réaliser des campagnes et des programmes éducatifs" réunissent quand même un score de 28 %, tandis que la vérité a de la peine à sortir du puits en n'atteignant qu'un misérable 7 %.
Au-delà des thèmes propres à cette enquête, se pose la question de savoir comment une société change. Un modèle explicatif assez répandu, même si sa validité n'a jamais été vérifiée à ma connaissance, consiste à confier aux générations qui se succèdent le soin de contester ce que les précédentes ont fait ou pas fait. Cela est admirablement illustré par la génération de 68 qui a réalisé cette contestation de manière radicale et assez universelle. A partir des années 70, l'intérêt des médias pour le phénomène générationnel s'est accru et il l'a trivialisé en accentuant son caractère de mode.
De fait, la revendication des nouvelles générations dans les pays développés ne se situe plus sur le plan politique, intellectuel ou théorique, mais sur celui de la création dans le domaine des communications de masse - puissamment relayée par Internet et la Toile, qui a d'abord attiré les plus jeunes - et de l'expression de nouvelles sensibilités, tribales dans la mesure où elles réunissent autour de thèmes sectoriels des groupes relativement restreints que l'on ne peut plus considérer comme une génération.
Bien que j'aie en mon temps fortement exprimé l'idée que c'est aux jeunes de changer le monde, j'ai changé d'avis depuis - faute d'avoir réussi ! -, notamment dans un monde où le poids des anciennes générations devient de plus en plus lourd. La gérontologie sociale montre que, quand certaines conditions sont réunies, les seniors conservent un potentiel de motivation et une capacité de transformation qui les rend mobilisables pour l'action. Si l'on ajoute que c'est dans la tranche d'âge des 40-60 ans que beaucoup d'individus entament une nouvelle carrière, on voit que les acteurs du changement peuvent se recruter dans toutes les saisons de l'être humain et pas seulement au printemps.
Pour revenir à notre sondage, on doit plutôt considérer comme une chance pour la Colombie le fait que l'opposition entre générations soit peu marquée et que sur de nombreux points jeunes et adultes se rencontrent sur l'essentiel. Il serait regrettable que pour suivre un modèle étranger à la culture créole, on en vienne à constituer de manière artificielle un phénomène générationnel qui ferait obstacle au rassemblement des énergies en vue d'un changement profond des mentalités et des comportements.
Les auteurs du sondage se trompent quand ils remarquent : "Pourquoi les rêves des Colombiens des cinq dernières décades ne se sont pas cristallisés autour de leur aspiration à réussir et consolider la paix dans toutes les régions du pays ? Si cela se trouve, c'est parce que ceux qui ont le pouvoir de décision dans ce domaine pensent, parlent et agissent comme des adultes, en même temps qu'ils manquent de la spontanéité, de la sincérité et de l'innocence caractéristiques des enfants." Les enfants cessent vite d'être innocents, spontanés et sincères, ils sont notre miroir, mais c'est faire preuve de beaucoup de naïveté que de penser que ces qualités sont celles qui permettraient de réaliser le rêve des Colombiens d'aujourd'hui. Etre adulte, c'est aussi être rationnel, capable d'analyser sa situation, de planifier l'utilisation des ressources qu'il a à sa disposition, de trouver des solutions réalistes aux problèmes qu'il rencontre, de se projeter dans le futur, et ouvert à la communication, à la discussion et au partage avec les autres, ainsi qu'à la négociation, disposé enfin à rechercher des accords gagnant/gagnant avec ses adversaires.
En réalité, c'est pour ne jamais avoir voulu payer les frais de l'héritage - celui de la Colonie espagnole : une société profondément inégalitaire -, que les dirigeants de la Colombie - hors de toute considération de parti ou de philosophie politique - ont maintenu vivace depuis bientôt deux siècles un irrédentisme populaire qui a trouvé son expression la plus violente et la plus menaçante dans les mouvements actuels de guérilla. Il n'y a plus très longtemps à attendre pour savoir si ceux d'aujourd'hui - gouvernement, partis, politiciens, chefs d'entreprises, responsables de syndicats patronaux, leaders d'opinion - sont enfin prêts à mettre la main au portefeuille et à cesser de défendre leurs intérêts particuliers, au bénéfice d'une plus forte cohésion nationale, qui permettrait d'en finir avec les forces de désintégration qui assaillent le pays. Sauront-ils se comporter en adultes ou continueront-ils à être de petits garçons capricieux, colériques, ignorants, égoïstes et incapables de renoncer à avoir raison contre toute évidence ? Amanecerá y veremos (demain, il fera jour).
Septembre 1999