Nouvelles du Petit Paradis en Colombie
La vie quotidienne dans le sud des Andes colombiennes
Note de lecture :La pilule du diable 1Dans une "Chronique" sur la tradition, j'ai abordé le rôle de l'Eglise catholique dans la société colombienne. A cette occasion, je remarquai qu'il y avait une sorte de conspiration du silence des médias et des milieux universitaires sur la véritable nature de l'Eglise et la manière dont s'exerce son pouvoir - notamment dans le domaine économique -, ainsi que son influence sur la vie sociale et politique du pays. Dans le numéro du 12 mars 2001 de l'hebdomadaire "Cambio", j'ai lu avec étonnement une attaque féroce contre la tentative de l'Eglise de faire interdire la pilule du lendemain. Bien que la tonalité anticléricale de l'auteur, Héctor Rincón, m'indispose un peu, il me semble important de faire connaître une des rares prises de position écrite, sinon la seule, sur une des plus graves violations des libertés individuelles qu'est la criminalisation de l'avortement. Mon sentiment de déjà vu, déjà lu, déjà entendu se réfère à mon indignation de jadis devant les arguments de mauvaise foi - c'est le cas de le dire - qui avaient déjà accueilli la proposition de loi autorisant l'avortement, présentée par Simone Weil en 1976. Combien de siècles faudra-t-il attendre avant qu'un autre pape s'excuse envers les millions de femmes que cette erreur aura condamnées à la stérilité ou à la mort ? J'ai introduit des paragraphes pour faciliter la lecture des phrases aux longueurs proustiennes de l'auteur.
PILULECette Eglise, celle qu'on nous a imposé, la catholique, l'apostolique, la romaine, celle de ces monseigneurs habillés comme des drag queens pour les after party du vendredi soir, cette Eglise qui s'est inventée le péché et qui a géré au nom de Dieu le massacre de ses dissidents, qu'ils s'appellent indigènes pendant la Conquête ou communistes à l'époque moderne [en Colombie], cette Eglise, sans aucun engagement social, de hiérarques opulents, apathiques, qui ont décrété le bannissement de leurs ouailles entre les mains des honnêtes apôtres et des curés simples et rustiques qui ont vécu dans des communautés déguenillées, loin des palais et des clubs mondains et prétentieux, cette Eglise, complice d'infâmes chapardages, avocate d'office du statu quo, complotant contre les changements sociaux et stigmatisant la libre pensée et le libre arbitre, cette Eglise, qui prétend s'opposer à la science, à l'évidence et passer par-dessus les lois, les violer, et influencer les décisions de l'Etat pour les invalider et imposer à tous les Colombiens, à ceux qui sont ses fidèles et à ceux qui ne le sont pas, à nous qui ne le sommes pas, nous imposer à tous son jugement religieux et ses opinions contraires à la vie si tu ne fais pas partie de son troupeau ou en faveur de la vie si tu en fais partie, c'est ton affaire. A cette Eglise, les 400.000 avortements par an qui, en Colombie, sont pratiqués dans des boucheries clandestines, ne suffisent pas, car, ici, pour 100 grossesses, il y a 25 avortements, pas plus qu'elle ne s'indigne du fait que ses prohibitions engendrent l'industrie antihygiénique des cliniques de garage et des médecins opérant avec un couteau, ou que le résultat du manque d'amour se perpétue chez les enfants qui naissent ici, installé pour toute la vie, en raison de ce chiffre épouvantable selon lequel le 50 % des grossesses ne sont pas désirées dans ce pays, avec ses conséquences d'avant et d'après l'accouchement, que lui importe à cette Eglise, obsédée par le sexe limité à la reproduction, cette idée fixe qui va à l'encontre du droit humain au plaisir et à la libre disposition de ton corps et aux fins vers lesquelles tu veux conduire ta propre vie, en ayant des enfants ou non, ça te regarde. Debout sur la pierre de sa croyance anticonceptionnelle, personne ne lui conteste le droit de l'avoir, mais qu'elle ne nous l'impose pas à tous je le dis et le redis, cette Eglise a recouru à des influences souterraines sur le Gouvernement et l'Etat pour tenter de la généraliser et de retirer de la circulation la Postinor-2, le miracle scientifique prouvé et éprouvé contre les oublis probables des risques reproductifs dans le libre exercice de la sexualité humaine, elle a recouru à des avocats papelards et aux consciences bigotes pour empêcher les femmes d'avoir le droit de s'épargner les malaises et les remords de conscience et de ne pas devoir recourir aux charlatanes aux ongles longs, qui s'enrichissent dans ce pays grâce aux prohibitions et aux augures de l'enfer que cette Eglise utilise pour terroriser les hommes et les femmes. Pour cette Eglise, les statistiques toujours plus macabres de l'avortement clandestin et ses séquelles traumatiques ne valent rien, ni ne lui servent les évidences scientifiques de la découverte de ce médicament qui n'est qu'un anti-implantatoire et dont le nom public de pilule du lendemain n'est pas sans poésie, sinon que, armée de ses ressources d'influence, cette Eglise a tiré le tapis sous les pieds d'un organisme étatique qui s'appelle l'Institut de Surveillance des Médicaments et des Aliments, qui avait déjà examiné scientifiquement et autorisé de manière autonome la libre circulation de cette prodigieuse trouvaille de laboratoire. Non. Rien ne lui sert. Ni la certitude scientifique du caractère non-abortif de la nouvelle pilule, révisée et approuvée par l'Organisation Mondiale de la Santé et par la Fédération Internationale de Gynécologie et Obstétrique entre beaucoup d'autres, même cela ne la convainc pas, ni le renfort que l'on pourrait appeler épidémiologique selon lequel l'avortement présente déjà en Colombie le caractère d'un problème de santé publique, rien de tout cela ne la convainc ni ne l'émeut. Cette Eglise, qui continue à être ancrée dans l'hier. Post-scriptum :Cette Eglise, à laquelle, comme moi, Héctor Rincón, prête peut-être plus de pouvoir qu'elle n'en a réellement, n'a pas réussi à faire interdire la Postinor-2. Depuis le 22 janvier de cette année, 200 doses sont vendues chaque jour par l'intermédiaire de Profamilia, l'équivalent du Planning Familial en France. C'est peu de chose face aux 400.000 avortements clandestins évoqués dans l'article, mais c'est un début. Il est sans doute exagéré d'écrire que l'Eglise colombienne n'a aucun engagement social. Il serait plus juste de dire que son engagement social, à travers la "Pastoral Social", a une finalité intéressée, qui est l'évangélisation des Colombiens, notamment des plus pauvres, et leur intégration dans le contingent des fidèles, dont le nombre importe, oui, au Vatican, qui revendique déjà un milliard de catholiques, dont la quasi-majorité vivent en Amérique latine. D'où la rumeur d'un futur pape originaire de cette région. Que Dieu nous protège que ce soit le cardinal colombien Castrillón qui a plus à voir avec Pie IX (qui a décrété que l'avortement est un péché entraînant l'excommunication) qu'avec Jean XXIII ! La seule réaction des lecteurs de Cambio, publiée dans le numéro du 19 mars 2001 vient d'un ancien séminariste : "L'Eglise est une organisation verticale, autoritaire et fermée. La seule manière d'arriver aux instances du pouvoir est une acceptation inconditionnelle des postulats qui émanent toujours, non de l'esprit saint, mais du sommet, postulats qui n'ont rien à voir avec l'esprit de l'évangile et tout à voir avec les puissances terrestres. L'Eglise, rétrograde et réactionnaire par définition, a toujours été à la traîne de l'histoire et ne manifeste aucune honte par rapport aux nombreux abus qu'elle a commis. Cela suffit ! Il est temps que notre Etat fasse valoir la séparation des pouvoirs d'avec l'Eglise. Elle a le droit de prêcher ce qu'elle considère être la vérité, ce qui est inacceptable est qu'elle prétende nous imposer à tous, comme elle l'a fait pendant des siècles, une vérité que non seulement beaucoup d'entre nous n'acceptons pas, mais que nous rejetons avec véhémence." avril 2001 |