Nouvelles du Petit Paradis en Colombie

La vie quotidienne dans une région des Andes colombiennes
 

Note de lecture :

Les villes éphémères des enfants :
imaginaires nomades de la violence

Le hasard fait bien les choses. Le mois passé, un sondage d'opinion nous permettait de découvrir superficiellement le monde de l'enfance en Colombie. Et voilà que, par les voies de l'amitié, me parvient un ouvrage, qui me donne l'occasion d'approfondir le ressenti d'une catégorie d'enfants notoirement absente de ce sondage, ceux qui sont confrontés au déplacement forcé par la violence : "Las ciudades efímeras de los niños : imaginarios nómadas de la violencia" de Olga Alexandra Rebolledo Alvarez, paru il y a quelques semaines aux Ediciones Bartleby, à Bogotá.

Présentation

L'ouvrage comprend deux axes qui s'entremêlent et se répondent de manière subtile :
  • une démarche d'exploration thérapeutique auprès de dix enfants déplacés par la violence, basée sur la narration, le dessin et le modelage, et qui fournit un abondant matériel pictural et écrit  ;
  • une réflexion théorique sur la vision qu'ont ces mêmes enfants, venus de régions rurales, de leur nouveau territoire, la ville, à partir des idées développées par Italo Calvino dans son ouvrage, "Les villes invisibles".

Du fait que l'auteur n'a pas choisi de formuler explicitement ses références théoriques, le lecteur éprouve quelque difficulté à entrer dans son cadre - sauf à bien connaître les idées de Calvino, ce qui n'est pas mon cas ! -. Cela m'a amené à donner plus de place à la présentation de témoignages de première main également contenus dans l'ouvrage. Pour ma part, je ne le regrette pas, tant ce thème du déplacement forcé est peu exploré ici, si l'on excepte les brèves et tragiques images des journaux télévisés montrant les cohortes de réfugiés chassés de leurs campagnes par les massacres perpétrés par la guérilla ou les paramilitaires.

L'auteur a partagé pendant quelques mois les rêves et les peurs de ces enfants vivant dans le quartier de Canta Claro à Montería, la capitale du département de Córdoba, un important centre d'élevage, comptant environ 300.000 habitants, situé sur le fleuve Sinú, qui se jette dans la mer des Caraïbes. A 18 mètres d'altitude et 28 degrés de température moyenne, en un mot : les tropiques.

Elle a exploré leur façon de se reconstruire un espace où exprimer de nouveaux désirs, manières d'être et relations au territoire. Elle les a aidé à remplir le silence imposé par le déracinement, à commencer un processus d'élaboration de ce qu'ils ont vécu, à s'affronter à autrui, à esquisser de nouveaux éléments d'identité et d'orientation.

La relation entre l'habitant et la ville est un processus dynamique qui subit d'incessantes redéfinitions. L'expérience du déplacement forcé impose la découverte de ce nouvel espace qui va structurer des désirs, des peurs et des rêves nouveaux, constitutifs d'un imaginaire individuel et collectif où l'autre se présente comme celui qui construit et impose les conditions. D'où l'importance d'explorer l'imaginaire, la représentation sociale des territoires urbains, les interactions et les valorisations collectives, ainsi que la connaissance élaborée par la communauté autour du conflit.

La peur est l'expression de la vulnérabilité de l'individu, mais elle apparaît aussi comme le moteur d'une recherche de lieux qui permettent de produire du sens. Cependant, si les désirs exprimés par les enfants élargissent les frontières de leur territoire, ils augmentent aussi leurs craintes avec chaque rencontre, chaque manque, chaque mutilation. Comme le montrent leurs dessins de la ville, ils rapetissent leur monde et le réduisent le plus souvent à leur propre maison.

L'expérience violente du déplacement forcé semble donc remplir l'imaginaire de la ville d'une menace qui amène les individus à se replier sur la famille. On peut craindre pour l'avenir de la société colombienne dans la mesure où la ville est le lieu par excellence de la rencontre avec les autres et de la création du sentiment du social, du collectif . Sans cette conscience du "nous", il n'y a pas de ville, et donc pas de société possible.

Une autre question concerne la politique gouvernementale de réinsertion des personnes déplacées, qui, au moins sur le papier, vise à les ramener dans leurs lieux d'origine après des actions de pacification et de reconstruction menées par les autorités militaires et civiles. Comment les enfants vont-ils vivre ce retour, après de longs mois ou années d'éloignement, alors qu'ils ont - comme en témoigne l'investigation d'Olga Rebolledo - commencé de manière spontanée, et mené assez loin, leur travail d'intégration au milieu urbain ?

Villes rêvées, villes de la peur, ville réelles

Ces trois catégories de ville proposées par Calvino constituent aussi les étapes du cheminement thérapeutique des enfants. Elles pourraient apparaître comme différentes :
  • les villes rêvées, pleine d'attentes et d'illusions, destinations inatteignables
  • les villes de la peur, le souvenir d'un lieu d'origine d'où on a été chassé
  • les villes réelles, à laquelle on peut donner un nom comme Montería ou Medellin.

En réalité, ces trois villes n'ont font qu'une, du fait que la peur envahit tout l'imaginaire et les rend semblables. Malgré ce constat, je présente les textes des témoignages en suivant le plan original du livre.

Témoignages

Comme je l'ai déjà dit, ce livre contient de nombreux extraits qui expriment les perceptions et les représentations des enfants quant à leurs expériences passées du déplacement forcé ou présentes de la découverte du milieu urbain.

Échantillons :

Les grands-parents

Le témoignage de Dovaldo :

Je vivais avec ma femme et deux de mes fils à San Pedro, [commune de] Tierralta, nous avions un demi-hectare avec un cocotier, il y avait des cultures de plantains et d'ignames. Notre situation était bonne, nous n'avions pas faim, le bout de terrain que nous possédions nous fournissait tout ce qu'il nous fallait, la seule chose qui manquait était que la famille soit réunie. Mes deux fils me manquaient, l'un allait par Bogota et l'autre par Carthagène. A dire vrai, cela n'allait pas bien pour eux. Alors je leur ai dit que par ici la situation était meilleure et pourquoi ils ne viendraient pas. De telle sorte que peu après ils arrivèrent avec leurs affaires et mes petits-enfants, mais vous savez comment va le destin, quand il faut y aller, faut y aller, car à peine étaient-ils arrivés que les choses commencèrent à changer. On ne sentait plus la tranquillité d'autrefois, l'angoisse a commencé, les menaces de la guérilla et des paras, qu'ils allaient attaquer le village, qu'ils allaient prendre en otage le voisin, et ainsi de suite.
Il fallait faire semblant que tout allait bien à cause des enfants, figurez-vous que le jour où la guérilla est entrée dans le village pour se battre contre les militaires, il y eut un échange de balles effrayant. On entendait les coups de feu, les grenades qui tombaient, les cris des gens, et les ordres de ceux qui tiraient, mais on ne savait pas si c'était les bons ou les méchants, nous avions très peur. Nous nous sommes cachés dans la maison pour qu'ils ne nous tuent pas et nous avons dit aux enfants qu'ils se planquent sous les lits, ils demandaient "qu'est-ce qui se passe ?", et nous leur disions "rien", et ils recommençaient à demander : c'est quoi ce bruit ?, et nous leur disions : c'est le tonnerre. Je ne sais pas s'ils ont cru ce conte, mais les enfants sont des enfants, ils oublient les choses.
Après cela, nous sommes partis de San Pedro, parce qu'il faut s'éloigner du mal, et grâce à Dieu, j'avais un parent ici, sinon nous n'aurions eu aucun endroit où aller. Il nous a loué cette petite maison dans laquelle nous vivons maintenant, où on a de la place pour vivre tous, parce que nous sommes plutôt nombreux, comme vous pouvez le voir, nous sommes onze, sept enfants et quatre adultes. Les enfants qui sont avec moi sont mes petits-enfants que mes propres enfants ont laissé à ma charge. Ils vivent ailleurs, mais comme ils ne sont pas dans des lieux sûrs, ils préfèrent que les petits vivent avec moi, alors vous voyez, c'est moi qui dois assumer la responsabilité d'entretenir le foyer, je dois vendre de la yucca et de l'igname pour faire vivre la famille, parce que ceux qui habitent ici n'ont pas de travail. Notre vie a changé, mais bien que parfois nous ne mangeons pas à notre faim, c'est mieux que là où nous étions avant. Si je pouvais mettre une couleur à ce que nous vivons ici, je mettrais du bleu parce que nous ne vivons pas si mal et à San Pedro je mettrais du rouge foncé à cause de tous les problèmes de violence.

Le témoignage d'Elodia :

Cela fait huit ans qu'ils ont tué mon fils, là-bas à Los Indios, un petit village près de Turbo, dans l'Urabá antioquien, où nous vivions avant, mais nous n'avons jamais su pourquoi ils l'avaient tué. Ensuite, la maman [ma fille] est devenue subitement folle et nous n'avons pas su non plus pourquoi. Nous avons commencé à chercher des réponses à toutes ces malédictions qui nous tombaient dessus avec les voisins, la police, mais personne ne nous donnait une aide appropriée. Nous, nous n'étions pas très croyants, mais un jour les évangéliques sont venus frapper à la porte de ma maison pour nous convaincre de croire et nous nous sommes convertis. Ce sont les seuls à nous avoir apporté une solution à notre situation parce qu'ils nous ont offert la foi et l'aptitude à comprendre les autres et à pardonner.
Après cette visite envoyée par Dieu, notre esprit s'est ouvert et nous ne souffrions plus de ce qui nous était arrivé, nous avons compris que tout cela était SA volonté, la mort de mon fils, la folie de ma fille. Dorénavant, nous suivrions les desseins du Tout-Puissant pour pouvoir trouver le bonheur, parce que maintenant nous serions ses protégés.
Je n'avais plus peur de tout ce qui se passait dans le village, la violence provoquée par ces égarés, je la comprenais comme un signe du Seigneur, qui nous disait qu'il y avait des élus pour entrer au paradis et d'autres qui seraient punis après, de sorte que nous savions, grâce à la Bible, qu'ils auraient ce qu'ils méritaient. Ma petite-fille ne comprenait pas et était très effrayée, du fait qu'elle est ignorante comme le sont les enfants, mais c'est grâce à Dieu qui a en disposé ainsi, pour qu'ils ne souffrent pas depuis tout mômes.
Comme je l'ai dit, nous, nous avions été élus par le Seigneur, de ce fait, il allait nous protéger ; quand ces mauvaises gens sont arrivés, j'ai pu découvrir l'endroit où nous serions tous à l'abri. Cette nuit-là, quand j'ai été dormir, j'ai fait un rêve très clair, je ne connaissais pas Montería, et pourtant j'ai pu savoir que c'était ce lieu-là. J'ai vu le canal, une plaine immense avec un nombreux bétail et la ville qui était au bord du fleuve. Quand je me suis levée, j'ai crié à mon époux que je connaissais le moyen de nous sortir de cet endroit, et lui, inquiet, me demandait quelle direction il nous faudrait prendre et moi, je lui ai montré du doigt le chemin que le Seigneur avait prévu à notre intention.

Les villes rêvées

Les villes et les pertes
Elena, 10 ans :
C'est à Port Caché entouré par la mer et si tu veux y aller tu dois voyager en taxi de nombreuses heures. A peine arrivé, la première chose que tu vois, ce sont les motos et tout le monde est habillé en noir et se promène dans les rues larges et goudronnées. Dans cette ville, les maisons sont rouges et sont tout près les unes des autres pour se protéger et que personne n'entre. Les arbres, oranges. Quand tu te promènes cela sent l'ananas, la pomme et le mamey, la mer sent la poire, et les maisons la mangue. Cette ville a quelque chose qu'elle est la seule à avoir, c'est que les enfants sont des magiciens et peuvent soulever les voitures. Mais les gens se disputent beaucoup, tout le monde, sauf moi.
Luis Fernando était un garçon qui vivait un peu loin, dans la campagne et alors il allait tous les jours à la plage. Un jour, il a rencontré une femme et ils allaient à la plage, mais la meuf s'est noyée.

Les villes volatiles
Yuris, 12 ans :
Elle est entourée de montagnes et tu ne peux y arriver qu'en avion, les immeubles sont hauts et roses, les rues sont goudronnées et les maisons en ciment, il y en a des bleues et des roses, c'est pourquoi les gens vivent bien, ils ont à manger et des fenêtres. Les gens sont si puissants qu'ils peuvent soulever les immeubles pour les mettre ailleurs où il n'y a pas de canaux, ce sont les enfants qui ont ces pouvoirs.
Un jour, trois hommes sont arrivés et sont entrés dans la boutique, et ils m'ont dit de ne rien dire sinon ils me tueraient moi ou ma famille, alors je me suis élevé magiquement.

Les villes cachées
Henry, 11 ans :
Elle se trouve dans la finca de toujours, avec des cocotiers, des plantains, il y a aussi des pastèques, des ananas et des mangues, mais les maisons sont comme invisibles, on ne les voit presque pas et moi aussi je suis invisible pour pouvoir coller des marrons à quelqu'un sans qu'il me voie, comme il y a des voleurs, des guérilleros et des types odieux.
Il y a longtemps dans ce village, un de mes cousins est mort, ils me l'ont tué, il avait à peine cinq ans, alors je suis resté seul, je suis venu pour retrouver ma maman et je suis resté heureux et content avec elle. J'ai acheté [un billet de] loterie et je me suis gagné une [camionnette Toyota] Hi-lux, après mon beau-père est venu et ils lui ont volé sa camionnette et je leur ai donné la mienne, ensuite ils ont tué un de mes oncles et j'ai passé deux jours à le veiller dans la maison.

Les villes de la peur

Les villes et l'oubli
Rubén, 8 ans :
Riosucio se trouve dans l'obscurité, cela fait peur, il n'y a pas de lumière mais il y a des montagnes. On arrive à la ville en voiture, ensuite il faut prendre un canot, quand le canot arrive, nous marchons. Quand j'arrivais à Riosucio, la première chose que je regardais, c'était les plantations de plantains. Il n'y a pas de rues, seulement la campagne. Il n'y a pas de couleurs, parce que de jour c'est noir, ça sent le triste et d'autres mauvaises odeurs.
Je ne veux pas me souvenir que c'est moche, parce que nous ne voyions rien, nous étions toujours seuls, cela faisait peur. Mon papa travaillait dans la plantation et je restais avec ma grand-mère et je pleurais beaucoup. Je ne veux plus y aller, jamais plus.

Les villes silencieuses
Luz, 10 ans :
Elle était loin de tout, presque personne savait où elle était, à part ces mauvaises gens. Comme elle était entourée de rivières, ce n'était pas facile d'y arriver.
A Carepa, c'était le village, là il y avait de grandes rues, des restaurants et il y avait des gens qui vendaient des poupées. Les maisons des riches étaient grandes et en parpaings, par contre les pauvres vivaient dans des cabanes de planches. Comme je vivais loin de là, personne ne savait ce qui se passait, ils tuaient les gens et les seuls à avoir peur c'était nous, personne ne nous aidait. Les gens qui criaient dans les plantations de bananes, personne ne les entendait.

Les villes et les tromperies
Henry, 11 ans :
Pour arriver, il faut prendre un bus, mais comme souvent il heurte quelque chose ou s'embourbe, presque toujours nous arrivons à pied. Chaque fois que nous arrivons, il y a une fête, les hommes sont en train de boire et il y a beaucoup de problèmes. Les rues sont noires parce qu'elles sont recouvertes de la boue apportée par le fleuve ou de bananes mûres traînées par le Pirú, qui est plus méchant, il emporte les ponts, les maisons. Les gens habillés en soldats, ce ne sont pas des soldats, c'est la guérilla, mais on croit qu'ils sont bons. Je pensais qu'ils étaient bons, jusqu'au jour où cette guérilla vêtue en soldats arrive et tue une fille, c'est le mari l'a fait tuer par jalousie. Un autre jour, les soldats se mirent à combattre contre la guérilla, juste quand ma grand-mère allait tordre le cou au coq, alors, boum, une bombe.
Un jour, la matinée était magnifique et tranquille, quand la terre se mit à trembler. Les plants de yucca bougeaient et la terre se fendait, je ne voyais plus rien à cause du mal au coeur. Il y avait beaucoup de morts, la terre avalait les gens et il n'y avait plus de place dans les hôpitaux. Des choses arrivaient tous les jours, on ne savait pas exactement ce qui pouvait vous arriver. Mon oncle était en train de danser, il travaillait dans un atelier et on l'avait invité à une fête avec sa femme et la guérilla l'a tué.
Les couleurs du village aussi étaient bizarres, il y avait des noirs clairs, parfois rouges parce que le ciel devient rouge, des jaunes quand le soleil se couche et du bleu quand le soleil est bleu. Quand la lune est pleine, on croirait que c'est le petit matin. Cela sent la poussière, la vache à plein nez et les morts.

Les villes réelles

Les villes sans racines
Emilse, 11 ans :
Le pouvoir d'une dame, comme elle est une sorcière, elle dit aux personnes où elles ont perdu quelque chose ou quelqu'un. C'est que ici ils enlèvent les filles et les emmènent là-bas et personne ne sait où les trouver, alors la dame les aide. Mais parfois, ils les tuent après les avoir violées et les gens se vengent de ceux qui ont fait ça, et ils les tuent aussi. Ici aussi, il y a beaucoup de problèmes. Je me souviens qu'avec ma maman nous sommes allés là-bas [dans le quartier] Alfonso López où vivent mon papa et mes petits frères. Là-bas, ils frappèrent Maximo, un garçon, parce qu'il était assis. Je suis allé avec Maximo chez mon oncle, et je suis partie de là parce que ma tante me battait beaucoup, parce que son petit passait son temps à me frapper et moi je le grondais, alors cela ne lui plaisait pas qu'on lui cherche querelle, jusqu'au jour où elle ne m'a rien donné à manger et je suis partie chez un autre oncle et cet oncle m'a nourri. Après, je suis allé chez ma cousine, parce qu'ils me donnaient à peine à manger. Et ainsi, souvent je suis partie de beaucoup d'endroits.

Les villes et les regards
Henry, 11 ans :
Quand nous sommes arrivés, les voisins sortirent devant leur porte pour voir qui nous étions et si nous avions une maison où nous installer. Cela ne me plaisait pas de voir que tout le monde était en train de nous espionner, mais après, avec le temps, nous nous sommes habitués et nous étions bien, parce que, ici, tout le monde est pauvre et presque tous sont des déplacés.
Moi, ce qui me manque, c'est l'abondance de la nourriture qu'il y avait à Tierralta, parce qu'ici, il est difficile de s'en procurer, c'est pourquoi nous sommes souvent malades. Avant, on mangeait toutes sortes de mangues, du poisson, de tout, maintenant mon grand-père nous donne du "silence" le soir pour nous soûler et pour nous débarrasser des maux de ventre ou aussi de la tisane pour avoir la tête fraîche.
Un jour, mon cousin et moi, qui était Simon le gros, nous étions en train de marcher et il y avait quelques voleurs cachés dans le canal, car ils avaient volé une chaîne à une dame. Nous sommes partis les deux en courant pour avertir les gens et qu'ils les attrapent, les gens sont arrivés avec une machette et un pistolet pour faire cracher la chaîne au voleur et ils la lui arrachèrent, parce qu'ici le seul pouvoir c'est le pistolet, la guérilla et la police.

Les villes repliées
Julio, 9 ans :
Nos maisons sont très rapprochées, elles sont tellement collées que quand je sors dans mon patio, je suis déjà dans la maison de Yuris. Cela me plaît beaucoup qu'il en soit ainsi, parce qu'ils peuvent vous aider s'il vient à se passer quelque chose. Ce n'est pas comme à la campagne où personne ne peut vous entendre parce qu'on est très loin. Comme toutes les maisons sont très proches et personne n'est inconnu, et si quelqu'un que nous ne connaissons pas arrive, tout le monde s'en rend compte.
Il n'y a pas de pouvoirs magiques ici, parce que tout est vrai, rien n'est mensonger.

En contrepoint, une citation d'Italo Calvino (traduite de l'espagnol !): "[...] Il en est des villes comme des rêves : tout ce qu'on peut imaginer peut être rêvé, mais le rêve le plus inattendu est une énigme qui cache un désir, ou bien son contraire, une crainte. Les villes, comme les rêves, sont faites de désirs et de craintes, bien que le fil de leur discours soit secret, ses règles absurdes, ses perspectives trompeuses, et que toute chose en cache une autre."

A quoi a servi ce travail ?

Écoutons l'auteur : "[...] Je crois que ce que nous avons fait ensemble est un acte de création, dans lequel l'autre était nécessaire pour l'un quelconque des futurs proches que nous pourrions avoir : une présentation, [un jeu avec] quelques pantins. Dans ces futurs proches se reflétait un processus culturel en un moment historique, pertinent pour l'élaboration du conflit lui-même.

Au début de ce processus de compréhension de leurs réalités, les enfants se transformèrent eux-mêmes en interlocuteurs de leurs histoires et se contèrent à eux tous le "conte" dont les paroles avaient été effacées. Ils commencèrent alors à s'éloigner de la marginalité et de la solitude qu'instaure la violence vers les lieux de la compagnie, de la mémoire et des noms propres. Ils entremêlèrent leurs silences à leurs rêves, à leurs peurs et souvent la mémoire leur posait d'obscures devinettes qui provoquaient l'oubli.

Tout au long de ces histoires, de ces images, se révélaient beaucoup des structures qui ont sous-tendu notre culture, celles-là mêmes qui ont légitimé la force et la peur comme des pratiques sociales, celles-là mêmes qui ont laissé à la marge et fait taire beaucoup de ces voix. Mais il est aussi possible de dire que dans les récits de ces villes s'ouvre la possibilité de s'approcher et de découvrir les subtiles formes de rêver au milieu de la guerre. Les enfants, dans ce texte, ont témoigné publiquement et ouvertement de leurs désirs, ils ont exploré leur mémoire et ont nommé leurs réalités, le convertissant aussi en une demande explicite : nous ne pouvons pas continuer à penser en marge de leurs rêves, parce que, si nous le faisions, nous continuerions à perpétuer et à accentuer les frontières de leur "pays rhétorique", de leur minuscule "maison univers", et alors ces villes continueraient à être éphémères et à s'effacer toujours plus avec la peur."

Novembre 1999


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