Nouvelles du Petit Paradis en Colombie
La vie quotidienne dans le sud des Andes colombiennes
Note de lecture :Nouvelles de la violence I : "L'État inachevé"C'est devenu un lieu commun de dire qu'un peuple sans mémoire est condamné à revivre indéfiniment son histoire. Pourtant, rien ne saurait mieux s'appliquer à la situation de la Colombie, où l'ignorance du passé est un trait du caractère national, qui voisine paradoxalement avec une vénération quasi religieuse pour les grands hommes. Les décideurs politiques d'aujourd'hui ne tirent aucune leçon des erreurs de leurs prédécesseurs, aucune analyse historique ne vient nourrir leur réflexion et éclairer leur approche des problèmes du présent. Ce perpétuel bégaiement de l'histoire explique en grande partie la récurrence de la violence dans cette région d'Amérique Latine. Les deux auteurs du petit livre "Conflicto social y violencia en Colombia", Fernán González et Fabio Zambrano, ont le mérite de montrer le rôle de la dimension historique dans la persistance de ce phénomène. C'est en outre un des rares ouvrages de chercheurs colombiens en sciences humaines à être traduit en français ("L'État Inachevé" Dossier pour un débat n° 42, mars 1995, Fondation pour le progrès de l'homme c/o Éditions Descartes Paris 6e). Suivons l'itinéraire qu'ils nous proposent, avant de proposer quelques réflexions sur la situation actuelle du pays. Introduction : la violence en ColombieSi l'on considère les facteurs objectifs, la Colombie ne devrait pas être un des pays les plus violents du monde : il n'est pas parmi les plus démunis du continent. Mais la violence en Colombie n'est pas un phénomène récent, il a accompagné toute son histoire. A notre époque, la violence est le fait de la guérilla, des groupes paramilitaires et des militaires. Elle est aussi liée aux délinquants et criminels ordinaires qui sont responsables de nombreux enlèvements crapuleux, ainsi qu'aux narcotrafiquants. Elle s'exprime encore par les actions de "nettoyage social" entreprises par des citoyens ou des groupes lassés de l'inefficacité de la police dans la lutte contre la petite délinquance. La violence est aussi quotidienne : quiconque est insatisfait du professeur de ses enfants, de l'action du maire ou gêné par l'activité de son voisin peut décider de régler le problème par une pression, une menace ou une balle de revolver. La vie humaine n'a plus de valeur. Quand ce n'est pas dans sa propre famille, chaque colombien connaît un voisin, un ami qui a perdu la vie d'une manière violente. La violence ordinaire se manifeste de quatre façons dont la fréquence est élevée dans la société actuelle :
Cet envahissement de tout le champ social par la violence amène une grande partie de la population colombienne à se taire, à accepter n'importe quoi, par un réflexe de peur que les choses aillent plus loin, en tant que citoyens, mais aussi dans l'exercice de leur profession. D'où l'impunité dont bénéficient les violents de tous poils, qui tend à augmenter encore le niveau de la violence. La culture de la violence s'enracine dans un long passé. Le fil conducteur choisi par les auteurs dans l'analyse de ce phénomène est la relation entre l'État et la société civile. Leur hypothèse est que la violence est le mode normal de résolution des conflits parce qu'aux yeux des Colombiens, il n'y a pas d'autre alternative, l'État n'assurant pas son rôle d'arbitre, comme c'est généralement le cas dans les sociétés démocratiques, et laissant les individus et les groupes prendre sa place. Dans cette perspective, la situation actuelle est le résultat d'un long processus de construction de l'État et de la société où les stratégies de la violence s'enchevêtrent et s'autoalimentent au point qu'elles gagnent tous les domaines de la vie privée et publique. La justification de l'action violente privée réside dans l'incapacité des pouvoirs publics à assurer la sécurité des citoyens, l'État enfreignant ainsi le pacte fondamental. La violence provient donc de la faiblesse de l'État, qui s'exprime notamment par l'inefficacité de l'appareil judiciaire et par la perte du monopole de l'usage de la force. Cela entraîne la société à refuser son adhésion, l'État étant perçu comme le défenseur des intérêts d'un groupe restreint, et non de la nation tout entière. La fraude fiscale, la contrebande, la corruption des fonctionnaires, l'abstentionnisme sont quelques-uns des symptômes de cette défiance vis-à-vis d'un État déficient et inefficace. Cependant, l'État ne peut pas non plus revendiquer la représentation de tout le domaine public, la société civile le représente aussi. Elle est incarnée en Colombie par un corps social divisé et morcelé, avec la tendance générale dans le monde occidental, mais qui s'exprime encore plus fortement ici, de se réfugier dans des espaces intimes, des communautés restreintes locales, familiales, ethniques, souvent porteuses d'intolérance envers l'extérieur et le différent. C'est ainsi que se multiplient les associations de voisinage, les organisations paroissiales, les comités municipaux, les ensembles immobiliers fermés et protégés par des vigiles armés. Précarité de l'État, éclatement de la société civile sont les deux facettes de la réalité colombienne. Pour comprendre la violence, il est nécessaire de mieux connaître le processus par lequel l'État et la société se sont conformés et articulés. 1. La période coloniale : 1492 - 1800Les auteurs font l'impasse sur la période précolombienne. En effet, les connaissances sur le degré d'organisation et de civilisation des tribus qui peuplaient la région sont fragmentaires, on sait que toutes n'avaient pas atteint le même niveau de développement, on sait que la plupart étaient guerrières. Aucune de ces populations ne s'est imposée aux autres, en créant un empire, comme dans le cas des Aztèques, des Mayas ou des Incas. L'empire Inca s'est arrêté à ce qui est aujourd'hui la région frontière entre la Colombie et l'Équateur. Cette fragmentation de l'occupation du territoire est aussi un effet d'une géographie et d'un climat qui le compartimentent et rendent les déplacements difficiles, jusqu'à la période contemporaine. Les témoignages des Espagnols sur les tribus qu'ils ont rencontrées dans l'espace colombien sont peu fiables, du fait de leurs présupposés idéologiques. On sait qu'ils ont été choqués par les sacrifices humains que pratiquaient les Aztèques, on sait qu'ils considéraient les Indiens non christianisés comme des animaux. Bartolomé de Las Casas a incarné une autre conception. Grâce à son insistance, les relations entre conquérants et indigènes ont été définies par un statut, celui de l'encomienda, qui protégeait les droits des Indiens et réglementait strictement l'emploi de la main d'oeuvre indigène. Malheureusement, les encomenderos n'ont jamais tenu le moindre compte de cette législation humaniste. Là où la population indienne avait l'habitude de payer des tributs et présentait une certaine docilité, les encomenderos en abusent, en manifestant moins d'égard aux êtres humains qu'à leurs chevaux. Ailleurs, les tribus hostiles transforment les villes fondées par les conquistadores en sorte d'enclaves, sans cesse menacées par leurs incursions. Le territoire municipal ou agricole est un patrimoine privé dont le droit de possession, sinon la propriété, est accordé en échange d'une hypothétique allégeance à la Couronne. Le début de la colonisation se caractérise par une lutte constante entre les principaux conquistadores entre eux et parfois contre le pouvoir royal. Au fil du temps se consolident des fiefs créoles fondés sur des relations de parenté et de lignage. Du fait que l'économie coloniale est orientée vers le pillage ou l'exploitation, le commerce et les communications se font essentiellement entre les différentes régions conquises et la métropole. Les mauvais traitement et la surexploitation de la main d'oeuvre indienne entraîne sa progressive disparition. Pour y pallier, on importe des esclaves africains dans les régions à climat chaud. Le système de l'encomienda s'effondre. Le tribut évolue vers un contrat de travail dans les haciendas - grandes propriétés agricoles -. Les Indiens s'enfuient des réserves et un processus de métissage s'instaure avec les pauvres blancs. Les villes existantes se peuplent, d'autres centres secondaires se créent de manière spontanée. Des rivalités apparaissent entre les principales villes et de nombreux conflits surgissent qui ne sont pas seulement des affrontements de classes, mais dépendent de relations de dominance ou d'allégeance, issues du passé colonial et de ses privilèges, ou de l'exploitation de ressources importantes comme les mines. Au 18e siècle, le contrôle des mouvements de population est une préoccupation constante de la Couronne et de l'Église. Des fugitifs de toutes sortes vivent en marge des autorités, dans des communautés paysannes ou de petits centres urbains, dans l'espace laissé libre entre le territoire des villes et celui des haciendas. Ils exercent des activités plus ou moins licites : raffineries de sucre et distilleries illégales, contrebande. Ils ne se marient pas à l'église et ont de nombreux enfants illégitimes. A la fin de la période coloniale, la présence de l'État n'est réelle que dans le territoire urbain des grandes villes et se traduit par l'exercice de la justice, le respect de la hiérarchie sociale et l'exercice de fonctions politiques. Ailleurs, le pouvoir est entre les mains de notables, de commerçants, de grands propriétaires de terres ou de mines. La population métisse, elle, s'attribue le droit d'accéder librement à la terre, et celui de produire et de consommer sans payer d'impôts. Les fonctionnaires de la couronne ne peuvent pas éviter de négocier avec les représentants des grandes familles et se font accepter de la société locale au prix d'une collusion avec elle. L'arrivée des Bourbons sur le trône d'Espagne change la donne : le nouveau roi réforme l'administration, met fin aux privilèges, exerce un contrôle sur l'Église. Il entreprend une transformation radicale de la société basée sur les principes des lumières : la libre entreprise, le développement du commerce, la réforme agraire, la modernisation de l'éducation. Les bouleversements qu'apporte le nouveau pacte colonial, notamment l'instauration du monopole sur l'alcool et le tabac, entraînent des réactions violentes et débouchent sur la révolution des Comuneros - par référence au mouvement de défenseurs de la liberté qui a secoué la Castille en 1520 -. Ceux-ci revendiquent un droit de négociation et de co-décision dans la création de nouveaux impôts. Mais les divisions entre les régions et les villes permettent à l'autorité royale de se rétablir. La juxtaposition de deux populations, l'une intégrée au système colonial, identifiée à l'État et à l'Église, l'autre en rupture de ban, va marquer l'histoire du pays tout au long des 19e et 20e siècles. 2. Vers l'indépendance : 1800 - 1850L'Espagne, au début du 19e, est un pays en difficulté, notamment dans ses colonies américaines. La réforme n'a pas rénové le pouvoir colonial, elle a dressé contre lui les élites créoles, exclues de l'administration, dévolue désormais à des Espagnols de naissance, dans l'idée d'inciter ces mêmes élites à se tourner vers les activités économiques. Au lieu de cela, elles se lanceront dans la politique locale dans le but de récupérer le pouvoir qu'on leur a maladroitement ôté. Dans le même temps, l'intervention de Napoléon crée un vide en Espagne. Les principes traditionnels reviennent au galop dans la Colonie de Nouvelle-Grenade, surtout la notion que l'État est une sorte de propriété privée des élites. Les principales villes du pays se soulèvent. Les insurgés ne se considèrent pas comme des rebelles, mais au contraire comme les sauveteurs des institutions légitimes, mises en danger par les réformes des Bourbons. Ce sont les conseils municipaux qui organisent la révolte, une institution locale qui réunit les notables. De ce fait, le mouvement favorise la naissance d'un sentiment d'appartenance à la communauté coloniale. La révolte est plus marquée à Bogotá que dans le reste du pays. Dans l'esprit des élites créoles, la séparation de l'Espagne vise à la fois à obtenir l'indépendance politique et à maintenir l'ordre colonial à leur profit. Mais les désordres se répandent partout, nourris par le mécontentement latent des milieux populaires. Le 20 juillet 1810 - qui deviendra le jour de la fête nationale en Colombie -, l'Assemblée de Bogotá propose la formation d'une ligue réunissant les 22 provinces dans lesquelles des assemblées identiques sont en voie de formation. Mais cette proposition unitaire dans son esprit ne fait qu'accentuer les rivalités au sein des régions et entre régions où des villes jusqu'ici maintenues dans un rôle secondaire tentent de s'affirmer comme centres régionaux. Ces luttes fratricides se déroulent, alors même que les Espagnols toujours présents organisent une contre-révolution en s'appuyant sur la population métisse, indienne et noire qui craint un pouvoir créole sans contrepoids. On appellera plus tard cette période de l'histoire colombienne, la "patria boba", littéralement la patrie idiote, la drôle de patrie. L'intervention espagnole entraîne une implication de tous contre tous qui élargit les clivages au sein de la société et aboutit à discréditer les autorités coloniales. Les premiers soulèvements se soldent par un échec militaire, du fait du caractère disparate des troupes réunies contre les Espagnols. En 1817, Bolivar reprend la lutte pour l'indépendance sur de nouvelles bases. Il appelle les milieux populaires à se mobiliser en distribuant aux officiers qui en sont issus les biens confisqués aux Espagnols, perpétuant le modèle de l'état patrimonial dans l'armée. Comme la Couronne enrôle également des soldats locaux, la guerre coloniale se transforme en guerre civile. Le conflit se termine en 1819 par la victoire des créoles, mais la société est profondément changée. Après l'indépendance, la population est politisée, les dirigeants populaires sont devenus des chefs militaires qui refusent de désarmer leurs troupes afin de se maintenir au pouvoir aux dépens des anciens notables coloniaux. La violence s'installe durablement comme une composante de la vie politique. La création de la Republica de Gran Colombia est la conséquence de la rupture avec l'Espagne ; création éphémère, elle ne durera que jusqu'en 1830. Il n'y a de place ni pour une monarchie, ni pour des dictatures comme celles qui vont fleurir plus au sud du continent, du fait de l'influence de la Révolution française sur les chefs de l'insurrection comme Bolívar, Santander, Nariño et d'autres, mais aussi des divergences entre eux sur le problème de la centralisation du pouvoir, qui constitue aujourd'hui encore une question non résolue sur les institutions de l'État. En outre, Bogotá n'est pas une capitale reconnue disposant d'une administration solide. Enfin, il n'existe dans la Gran Colombia de 1819 ni état, ni nation, ni peuple. Il n'y a que des communautés locales et une poignée de citoyens éclairés qui diffusent une nouvelle culture politique, font des lois à la mesure du 1 % de la population qui se reconnaît en eux. Cette fiction républicaine n'admet ni différenciation raciale, ni hiérarchie sociale. La population métisse est rapidement séduite par le discours libéral et ses références à l'égalité, la liberté et la fraternité, qui font naître un sentiment d'appartenance à la nation récemment constituée et donne aux élites de nouveaux moyens de contrôle à travers la constitution d'un imaginaire républicain. Ce succès va causer des difficultés aux nouveaux dirigeants. Bolivar et Santander sont souvent considérés comme les créateurs des deux grands partis traditionnels, conservateur et libéral. Même si cela ne correspond pas tout à fait à la réalité, c'est bien autour de leur rivalité que se sont constitués les deux partis et leurs cultures politiques, à la fois opposées et complémentaires. C'est cette même rivalité qui a empêché la formation d'une identité nationale liée à la figure d'un héros commun à toute la nation. Bolívar, marqué par les conflits raciaux qui ont ensanglanté le Vénézuela, craint que la démocratie des mulâtres ne débouche sur le chaos et l'élimination des possédants. Il est prudent et méfiant face à la dissémination des idées libérales. Il compare la situation de l'Amérique Latine après le départ de l'Espagne à celle de la fin de l'empire romain. Il craint le retour du régionalisme, des caciques, des grandes familles. Pour y pallier, il propose la constitution d'un état fort, où le prestige des chefs militaires contrebalancerait le poids des élites traditionnelles, appuyées sur le suffrage censitaire. Sa pensée trahit la peur du désordre social. Il sous-estime la force des nouvelles classes moyennes - avocats, fonctionnaires, politiciens - qui entourent son adversaire. Il perçoit mal les différences qui existent entre les trois républiques qui composent alors la Gran Colombia. Pour sa part, Santander pense que les changements proposés par Bolívar favorisent l'anarchie et que la menace d'un soulèvement populaire est une manoeuvre de son rival pour obtenir les pouvoirs absolus. Les élites modernisatrices sont reconnues dans la société traditionnelle des petites villes et des villages par le biais du vote clientéliste et peuvent ainsi diffuser le nouveau discours politique. Le pragmatisme de Santander l'amène à s'appuyer sur les forces sociales existantes. C'est ainsi qu'il obtient le ralliement du général Obando qui avait dirigé une guérilla loyaliste [à la Couronne espagnole] dans le sud du pays et qui, vaincu, craignait le pouvoir centralisateur préconisé par Bolívar, qui mettrait en danger sa base régionale. En tant que Vice-président de la République, Santander tente de mobiliser les forces populaires, mais n'obtient de réponse qu'auprès de la fraction de la population qui s'est libérée du contrôle des notables et qui vit dans des zones isolées. C'est ainsi que se forme ce qu'on pourrait appeler une démocratie sans peuple qui provoquera plus tard l'irruption d'intermédiaires entre gouvernants et gouvernés : caciques [chefs locaux], gamonales [chefs de plusieurs localités] et caudillos [chefs d'une petit région ou d'un département]. Ils sont les médiateurs entre un état modernisé, qui fait référence au peuple, à la démocratie, à la liberté, et la société traditionnelle, urbaine et rurale. Leur influence est considérable et elle s'appuie dans un premier temps sur les personnes des politiciens libéraux ou conservateurs, plus que sur les partis. Ce n'est qu'après 1860 que les guerres civiles détermineront dans les villes des adhésions durables à la cause libérale ou conservatrice. Ce contraste entre la modernité du discours et l'archaïsme de la société est une constante de la vie politique colombienne jusqu'à aujourd'hui. La persistance de caractéristiques traditionnelles dans la société est à la fois la cause et l'effet de l'importance de l'Église catholique dans la vie du pays. Son influence va se manifester clairement lors de la disparition de Santander, qui avait repris le pouvoir à la mort de Bolívar. Une alliance entre modérés, la hiérarchie catholique et des militaires bolivariens, qui constituera plus tard le fondement du parti conservateur [lequel fête cette année son 150e anniversaire], amène au pouvoir un des leurs. Cela provoque la rébellion des dirigeants libéraux qui s'autoproclament "Chefs suprêmes". C'est ce qu'on appellera la Guerre des Suprêmes, qui se termine par la défaite des insurgés. La question religieuse va devenir un des principaux champs d'affrontement entre les libéraux - les rouges - et les conservateurs - les bleus -. Les libéraux arrivent au pouvoir en 1849 et contestent la place de la religion dans le gouvernement du pays et celle des jésuites dans l'éducation. Ils cherchent à séparer l'Église de l'État, à contrecarrer l'appui de la hiérarchie aux conservateurs, à saper l'autorité du clergé. Mais paradoxalement, ils ne contribuent ainsi qu'à resserrer les liens entre l'Église et le parti conservateur. Cela conduit à la polarisation de deux sous-cultures politiques, l'une autour de la religion catholique, l'autre fondée sur les appels à l'adhésion populaire. Les jeunes libéraux sont marqués par la Révolution de 1848 à Paris. Ils veulent transformer profondément la société, remplacer les anciennes solidarités entre individus par l'adhésion à un parti et à des idées. Ils militent en faveur de l'avènement d'un citoyen ayant accompli une révolution des valeurs et animé par une vision individualiste et égalitaire des relations sociales et politiques. L'instrument de cette mutation est la Société démocratique, dont le prototype, la Société populaire, avait été créé par Santander. Après le succès de la Société démocratique de Bogotá qui obtient l'élection d'un président libéral, de nombreuses autres sont lancées sur tout le territoire. Elles finissent par représenter une force politique considérable. Ce sont elles qui permettent de conjurer une rébellion conservatrice. Les chefs libéraux distribuent à leur membres des armes des dépôts officiels, qui ne seront pas toutes récupérées, une fois le conflit terminé. Les conservateurs de leur côté fanatisent leurs partisans en présentant les libéraux comme des athées et des anticléricaux. Les partis changent de nature : de cercles élitistes, ils deviennent des organisations de masse. L'affrontement politique prend le caractère d'une croisade. Le développement des Sociétés démocratiques s'est fait dans un certain désordre. Certaines, comme celle de Cali, tiennent de la bande armée et se livrent à des actions punitives contre les grands propriétaires. La direction libérale locale se refusant à intervenir, la direction nationale s'unit aux conservateurs pour organiser une répression sanglante. A la même époque, d'autres désordres se produisent, provoqués par les réactions des propriétaires d'esclaves qui se rebellent contre l'abolition de l'esclavage qui faisait partie du programme libéral et finira par être imposé par une loi. Dans les rangs mêmes du parti libéral, le mécontentement gronde chez les artisans, insatisfaits de l'absence de mesures économiques protégeant leur activité. Un clivage profond traverse le parti : d'un côté, la génération ancienne, inspirée de Santander qui incarne le libéralisme modéré, surnommés les Draconiens - de Dracon, le législateur athénien, connu pour sa rigueur - ; de l'autre, les jeunes libéraux, partisans de réformes profondes, mais restant attachés à la propriété privée, surnommés les Golgothiens. Issus des mêmes couches sociales que les conservateurs, ils s'en rapprocheront, à l'occasion de l'arrivée au pouvoir d'Obando (1853). Cette coalition finira par avoir raison, après un putsch fomenté par les artisans et l'armée, de la mobilisation populaire. Le parti libéral perd en partie sa capacité à exprimer les intérêts des classes sociales émergentes ou des exclus. 3. L'échec du modèle de société contrôlée : 1850 - 1930L'émergence de la République va aussi modifier substantiellement l'occupation du territoire. En 1824, une loi divise la future Colombie en départements, provinces et cantons et élèvent de nombreux villages au rang de communes, abolissant les privilèges octroyés par la Couronne. Depuis l'époque précolombienne, les Cordillères étaient la partie la plus peuplée du pays. A partir de 1851, cela change car les colons peuvent occuper les terres vierges et créer librement de nouveaux villages. A la même époque, Codazzi, un géographe italien, estime que le 75 % des terres n'est pas cultivé. De nombreux paysans sans terre, chassés par les guerres civiles incessantes, occupent les nouveaux territoires. Ils sont précédés par les grands propriétaires qui s'approprient de vastes espaces, mais ont des difficultés à contrôler les colons, d'autant plus que ce sont des intendants qui s'occupent des domaines. Le parti libéral fait voter des lois qui permettent aux colons de recevoir un titre légal de propriété pour les terres qu'ils cultivent. Ces lois ont un impact considérable en autorisant les paysans regroupés à défendre leurs droits. Des régions entières, comme l'Antioquia, le Quindio - région ravagée par le tremblement de terre de janvier 1999 -, la Vallée du Cauca, se peuplent et s'urbanisent. Les frontières entre les deux partis dominants sont si bien tracées que l'appartenance à l'un ou à l'autre se transmet de père en fils. Le contexte fédéraliste prôné par les libéraux renforce les pouvoirs régionaux et affaiblit le pouvoir central. Les conflits sont nombreux, sans avoir l'acuité des précédentes époques. Devant la faiblesse des résultats obtenus par les réformes libérales et les désordres qui nuisent à la prospérité économique, les critiques des conservateurs deviennent de plus en plus virulentes . Rompant avec son parti au cours de son deuxième mandat (1884-86), le président libéral Nuñez décide de redresser brutalement la situation avec l'appui des conservateurs. Son projet de "Régénération" trouve son expression dans la Constitution de 1886, centralisatrice et autoritaire, qui va durer plus de 100 ans. Elle reconnaît un rôle important à l'Église catholique dans la vie de la nation et instaure un système électoral conçu pour conserver le pouvoir à la classe dirigeante. Elle consacre une organisation hiérarchisée de la société, fondée sur le concept d'ordre social, les valeurs morales et religieuses. Cela montre combien les quelques 25 années de pouvoir libéral continu ont eu peu d'emprise sur les mentalités traditionnelles. Toutes les organisations patronnées par les libéraux sont fermées. Ceux qui continuent à professer publiquement des idées libérales sont emprisonnés, déportés ou privés de leurs droits civiques. Les institutions de recherche et d'enseignement sont épurées et la constitution garantit que les programmes scolaires sont conformes aux enseignements de l'Église. Une section secrète de la police est chargée de poursuivre les dirigeants radicaux. Le gouvernement lance des opérations de propagande et les journaux conservateurs attaquent la liberté de presse. Le clergé multiplie ses efforts pour vider de leur substance les principes de liberté et de souveraineté populaires et ne répugne pas à intervenir dans le jeu politique en soutenant les hommes politiques conservateurs. Cependant, les promoteurs de l'ordre social rencontrent des difficultés. Au sein même des régénérateurs, des voix s'élèvent pour critiquer la répression menée contre les libéraux. D'autre part, le gouvernement n'arrive pas à soumettre toutes les régions et tous les groupes sociaux. La dénonciation de l'immoralité des artisans bogotanais entraînent de violentes émeutes qui resteront cependant sans lendemain. Dix ans d'efforts du gouvernement pour assainir les moeurs restent sans effet, comme par exemple, les actions entreprises pour limiter les naissances illégitimes. Un président conservateur continue l'oeuvre de Nuñez, mais les réactions hostiles à la politique économique et centralisatrice du gouvernement se multiplient. Un soulèvement armé fomenté par les extrémistes libéraux est rapidement étouffé. Le parti libéral tente alors de promouvoir des changements en s'appuyant sur des conservateurs dissidents, mais cette tentative d'opposition légale échoue. Le parti est divisé entre pacifistes de l'ancienne génération et bellicistes de la nouvelle, qui, majoritaires dans le parti, préparent un nouveau soulèvement. La crise est révélatrice d'un clivage entre les régions où les élites maintiennent un certain contrôle social et le reste du pays, ainsi que d'un décalage entre le projet centralisateur et la réalité morcelée du pouvoir. Le conflit, que l'on appellera la Guerre des Milles Jours, éclate dans un département du nord à majorité libérale, proche de la frontière du Vénézuela, d'où il est facile de se ravitailler en armes. Les troupes libérales sont hétéroclites et déchirées par les rivalités personnelles. Les troupes conservatrices ne valent guère mieux, les officiers étaient nommés plus en fonction de leur fidélité au parti que de leurs compétences militaires. L'opposition entre conservateurs "nationalistes", farouches partisans du gouvernement, et "historiques", qui proposent un rapprochement avec les libéraux, divisent aussi les gradés. Après une première victoire retentissante, les libéraux sont obligés de se replier sur les zones périphériques où ils trouvent l'appui d'une population qui mène des opérations de guérilla anarchiques. Le fait que le gouvernement tient les villes et les communications obligent les troupes libérales à chercher des arrangements avec les chefs des rebelles qui connaissent bien le terrain et ont une tradition de la lutte armée. Cependant, les libéraux se rendent compte qu'une victoire est impossible et proposent un arrêt des hostilités, qui est rejeté dans un premier temps aussi bien par le gouvernement que par les chefs rebelles. Une répression féroce est lancée dans les régions tenues par les insurgés dont les conséquences vont se faire sentir longtemps encore. La crise nationale que représente la guerre des mille jours crée une conjoncture propice à de nouveaux affrontements entre régions, villes, et jusqu'au sein même des familles. Pour dissiper les tensions, le nouveau président, Reyes (1904-09), un général, préconise la participation libérale au gouvernement. Il cherche à conforter le pouvoir central en divisant les anciens états fédéraux en départements plus petits et donc moins puissants sur le plan économique et militaire. Les ressources fiscales qui étaient jusqu'alors collectées et gérées par les département sont désormais rassemblées par l'État central. L'augmentation des budgets publics permet d'étendre le réseau des routes et des voies ferrées. Enfin, il tente de récupérer le monopole de l'usage de la force en désarmant les chefs locaux, en luttant contre le banditisme et en professionnalisant l'armée. Il crée une École militaire dont les nouveaux officiers s'opposent aux anciens, montés en grade du fait de leurs accointances politiques. Reyes tente d'obtenir des pouvoirs dictatoriaux, mais est contraint à la démission. Les gouvernements suivants sont monocolores. Pourtant, en 1910, une réforme constitutionnelle permet au parti libéral de retrouver le droit de participer à la vie politique et la loi électorale garantit la représentation des formation minoritaires. Ces réformes n'éliminent pas les risques de manipulation et de fraudes électorales qui sont nombreuses et permanentes, surtout en milieu rural, de telle sorte que les libéraux restent confinés dans l'opposition, malgré leur avancée en milieu urbain. La réforme crée cependant les bases de la coexistence entre les deux partis. Bien que conservateurs, les gouvernements de l'époque garantissent la liberté de presse et les conditions d'un dialogue politique plus serein. Les libéraux, de leur côté, restent dans une prudente expectative. L'exportation du café, enfin, assure une certaine prospérité. Pourtant, le système électoral renforce le bipartisme. Cela rend difficile l'expression de nouvelles tendances qui résultent des transformations économiques et sociales produites par l'industrialisation et l'urbanisation, en particulier la naissance d'une classe ouvrière. Les politiciens conservateurs au pouvoir sont incapables de s'adapter à ces changements. Le développement des services publics en milieu urbain accroît la corruption des milieux politiques. L'absence de nouveaux partis capables d'impulser une modernisation de la société colombienne va retarder l'adaptation des institutions aux nouvelles conditions. Les années de répit que connaît le pays vont aggraver la crise qui ne va éclater qu'au début de la seconde moitié du 20e siècle et perdurer jusqu'à aujourd'hui. La présence de l'État est faible à tous les niveaux : local, régional, national, car ses ressources sont peu élevées. Il n'a pas grand chose à offrir aux départements, pas plus que ceux-ci n'ont grand-chose à offrir aux municipalités. La situation change à partir des années vingt grâce au boom du café et de la banane, aux investissements pétroliers, à la possibilité d'emprunter à l'étranger, ainsi qu'au versement d'une l'indemnité de la part des États-Unis pour compenser la perte de Panama. Les travaux publics prennent de l'ampleur et les régions se disputent les aides disponibles. Leurs représentant élus deviennent des intermédiaires incontournables entre elles et l'État. Les ressources financières disponibles sont gaspillées par l'incapacité des divers décideurs à les répartir rationnellement, du fait des innombrables négociations politiques préalables et du développement de la corruption dans l'administration. Les nombreuses protestations de la classe moyenne et des milieux populaires sont réprimées sans que l'on cherche à remédier à leurs causes. Dans les campagnes, les affrontements entre paysans et grands propriétaires pour la possession des terres se terminent au profit des seconds, soutenus par la police et les notables, en dépit de la législation agricole qui est favorable aux premiers. La chute du prix du café et les effets de la crise de 1929 créent un nouveau mouvement de colonisation de terres. Mais les candidats colons ne veulent plus aller dans des zones marginales, ils veulent exploiter les terres non cultivées des grandes haciendas. Les grands propriétaires crient à la conspiration bolchevique. En fait, les militants socialistes ne font que donner une expression politique au conflit social généré par l'attitude des possédants. Dès le début du 20e siècle, les socialistes cherchent à porter les conflits sociaux sur la scène politique, en marge des deux grands partis. Les premières grèves ont lieu dans les ports, puis dans les secteurs pétrolier et bananiers, l'industrie textile et les chemins de fer. De nombreux socialistes sont d'anciens libéraux, dissidents mal intégrés dans le monde politique. On peut remarquer la coïncidence entre les zones d'expansion du socialisme et celles où se manifesteront la violence des années 1950 à aujourd'hui, qui sont des zones de colonisation récente où la cohésion sociale est faible et la présence de l'État est précaire. Mais cette nouvelle force politique ne se débarrasse pas des vices propres aux partis traditionnels, comme l'autoritarisme ou la personnalisation du pouvoir qui peut aller jusqu'au culte de la personnalité. Une tentative avortée de révolution nationale souligne le peu de prise du parti sur la réalité sociale du pays, malgré le degré de mobilisation élevé de la population paysanne et indienne. En dépit de cet échec, un véritable parti communiste est fondé (1930) sur les ruines de la gauche socialiste. La réaction des conservateurs devant les grèves, les émeutes, les tentatives d'insurrection est toujours la même : la répression. Une loi spéciale, qui fait de la gauche la responsable des troubles et la cible de la répression, est approuvée par la hiérarchie catholique. L'Église présente dans sa pastorale une vision idéalisée de la campagne, productrice de biens de première nécessité et inspiratrice d'une vie saine et morale, alors même que de graves conflits agraires déchirent le pays et que les paysans fuient dans les villes. Les libéraux réagissent plus constructivement à la mobilisation sociale entreprise par les socialistes. Le futur Président de la République Lopez Pumarejo (1934-38) exhorte les libéraux à changer de politique pour le bien du pays et à assumer un rôle rénovateur dans la société. Le parti conservateur, quant à lui, est profondément divisé, par le vieux débat entre "nationalistes" et "historiques", et par les rivalités régionales et personnelles. Cela permet au parti libéral d'imposer son candidat et de s'affirmer comme la première formation politique du pays. 4. Modernisation et violence : 1934 - 1957Après de nombreuses années d'hégémonie conservatrice, le nouveau président libéral, Alfonso López Pumarejo, entreprend de placer ses partisans dans les administrations publiques. La soif de revanche des nouveaux gouvernants rend difficile la transition politique, du fait que ses adversaires dominent dans tous les corps départementaux et municipaux. Les nouveaux maires, nommés par le gouvernement, sont parachutés dans un environnement hostile et, pour se protéger et affirmer leur pouvoir, commencent par créer une milice personnelle. Le clergé tend à se rapprocher des conservateurs et participe parfois directement à l'organisation d'expédition punitives contre les "rouges". Les litiges personnels ou familiaux se politisent du fait de l'appartenance partisane des parties en conflit. Les institutions locales ou régionales, y compris la justice, utilisées par les protagonistes pour défendre des intérêts particuliers, perdent toute légitimité dans le règlement des conflits. L'impunité se généralise. Les conséquences de cette conversion forcée au libéralisme se feront sentir dans les années 50 quand une nouvelle crise nationale réveillera de multiples rancoeurs. Les persécutions politiques provoquent d'importants déplacements de population et créent un potentiel de conflit ultérieur dans le nouveau lieu d'implantation. Les villages les moins exposés à la violence dans les années 50 sont ceux dont la population a un ancêtre commun ou un même lieu d'origine. Le manque de terres cultivables amène aussi le déplacement forcé de nombreux paysans ou colons qui occupent les grandes haciendas ou les exploitations bananières. Devant l'impossibilité de faire accepter une véritable réforme agraire, le gouvernement libéral rachète les terres occupées à leurs propriétaires et les distribuent aux occupants. Le mouvement des colons perd alors de son importance et ceux-ci ne sont plus en mesure d'exercer une pression sur le gouvernement. La priorité de López Pumarejo est en effet de créer une base sociale dans les villes en accélérant la syndicalisation des travailleurs. Sa politique agraire s'exprime dans la Loi 200 qui vise à mettre fin aux conflits en légalisant le status quo : pour pouvoir faire expulser un occupant illégal, le propriétaire doit présenter un titre de propriété original. S'il n'est pas en mesure de le faire, l'occupant devient le légitime propriétaire. Cette loi consolide les droits des petits paysans et protège les grands propriétaires contre de futures occupations. Elle transforme les conditions des fermiers et des métayers qui vont devenir des salariés agricoles. Les grandes haciendas traditionnelles, peu productives, cèdent la place à de véritables entreprises agricoles. Bien que les conflits perdurent, ils n'ont plus d'échos politiques au niveau national. La révolution en marche, le projet de López Pumarejo, se propose de moderniser la société et l'État au moyen d'une politique d'intervention sociale et d'une amélioration de la participation politique, en insérant la Colombie dans le marché mondial. Cette vision moderniste repose sur l'existence d'une communauté nationale susceptible de se mobiliser et est en contradiction avec la réalité des nombreux clivages régionaux, économiques et politiques qui divisent le pays. Or, les décisions publiques restent soumises à la logique des intérêts privés. L'exclusion des milieux populaires - la plus grande partie de la population - qui en est le corollaire, livre les solutions aux conflits à une voie privée, la plus souvent violente, l'État ainsi privatisé n'ayant ni la capacité, ni la légitimité nécessaires pour les proposer. En outre, les processus de développement économique et technologique provoquent une érosion des solidarités traditionnelles qui renforcent encore l'anomie de la société. López Pumarejo tente en outre de développer un syndicalisme proche du gouvernement et sollicite l'appui de la classe ouvrière et des mouvements qui la représentent pour transformer l'État en arbitre des conflits sociaux, placé au-dessus des intérêts privés, et cessant d'être l'instrument des classes dirigeantes politiques et économiques. Cette vision est très éloignée de la manière prédominante alors de faire de la politique et de mener l'action publique. Les oligarchies locales sont en mesure d'obliger les décideurs économiques à transiger et négocier avec elles. La campagne est sur-représentée dans le pouvoir législatif grâce au vote massif des ruraux et à l'importante abstention des milieux urbains. Les carences des institutions publiques offrent un large espace aux intermédiaires qui sont en mesure d'assurer un véritable contrôle politique et social de la population. Ce modèle, issu du 19e siècle, repose sur une juxtaposition d'élites locales hétérogènes, concurrentes à l'échelon local et régional, mais fédérées au niveau national sous la bannière libérale ou conservatrice. Ces groupes défendent des intérêts particuliers à l'aide de stratégies à court terme. L'image produite par leur action est celle d'un équilibre instable et changeant. Cette conjoncture empêche la formation d'une nouvelle classe dirigeante nationaliste et populiste comme cela se produit au Mexique, au Brésil ou en Argentine. L'État continue à être imbibé de la culture bipartisane, les fonctionnaires sont toujours nommés sur cette base, même si les différences entre les partis s'estompent. Les organisations corporatistes constituées à la demande de López Pumarejo lui-même acquièrent un tel pouvoir qu'elles forment un état à l'intérieur de l'État. Face à un parti libéral profondément divisé, c'est un président conservateur, Ospina Pérez (1946-50), qui arrive au pouvoir. Modéré, il s'oppose aux revendications intransigeantes de Gómez, qui veut effacer toute trace des seize années de pouvoir libéral. Il propose même aux libéraux de participer à son gouvernement. La majorité d'entre eux accepte, malgré l'opposition de Gaitán. Cependant, devant la montée de la popularité de ce dernier, les conservateurs rompent leur alliance avec les libéraux. Peu après, Gaitán prend la direction du parti, mais négocie le retour des libéraux dans le gouvernement, malgré le durcissement des mesures d'ordre public. A la suite de grèves ouvrières sévèrement réprimées et de la victoire des libéraux aux élections des conseils municipaux, contestée par les conservateurs, la polarisation de la société et la mobilisation politique deviennent extrêmes. Une série d'événements s'enchaînent et conduisent à ce que l'on appellera par la suite la Violencia, la Violence avec un v majuscule. Les conflits se produisent d'abord dans les régions où aucun des deux partis ne dispose d'une large majorité, et où les conservateurs tentent de se placer en position de force, comme les libéraux l'avaient fait quand ils étaient au gouvernement. Cela déclenche de nombreux affrontements locaux qui conduisent à des destructions et des pertes en vies humaines. L'assassinat de Gaitán va entraîner une explosion de violence, d'abord du côté libéral dont les partisans vont mettre à sac le centre de Bogotá pendant les trois jours du "bogotazo", le 9 avril 1948, en s'attaquant à tous les bâtiments qui symbolisent la classe dirigeante, dont beaucoup avaient une valeur historique et architecturale. Une féroce répression va s'abattre sur les libéraux à laquelle on donnera le nom de "guerra sucia", guerre sale, désignant les procédés utilisés par la police et certaines autorités locales pour éliminer physiquement les militants libéraux. Ceux-ci réagissent évidemment de la même manière à l'égard des conservateurs. La haine partisane est telle que les protagonistes en viennent à oublier tout ce qui les unissaient à leurs adversaires : relations familiales, de voisinage, de travail, etc. Les libéraux quittent le gouvernement, qui prend alors une orientation clairement conservatrice, et renoncent à présenter un candidat aux élections présidentielles suivantes, laissant le champ libre à Laureano Gómez. La rupture entre les deux partis plongent le système politique dans une crise profonde et sert de détonateur aux conflits régionaux. Des guérillas surgissent dans trois types de régions : les zones de colonisation récente où subsistent des doutes sur les titres de propriété et où la population paysanne avait été politisée par des organisations de gauche ; dans les zones agitées par la Violence ; dans des zones d'agriculture traditionnelle difficilement accessibles et à dominance libérale. Toutes ces régions permettent d'alimenter des troupes armées, l'État en est presque absent, et elles ne présentent pas la cohésion sociale des sociétés hiérarchisées des cordillères. Au moment où Laureano Gómez (1950-51) prend le pouvoir après avoir été élu président, les militants communistes du Tolima organisent les colonnes de marche qui doivent leur permettre d'implanter les groupes de guérilleros. Parallèlement, les conservateurs créent des milices paramilitaires, ouvertement soutenues par l'armée, dont tous les officiers libéraux ont été limogés. En 1953, le général Rojas Pinilla renverse le remplaçant de Gómez avec l'appui des libéraux. L'armée va perdre le soutien de la population, bien que dans un premier temps les milices soient démantelées et qu'une amnistie soit offerte aux guérilleros qui déposent les armes. Le parti communiste refusant cette main tendue, le gouvernement va tenter de l'éradiquer des zones où il est implanté. L'organisation communiste s'appuie sur le radicalisme de certains traits de la culture paysanne et le canalise en fonction de ses objectifs politiques. Elle considère comme des adversaires ceux qui ne militent pas dans le même sens qu'elle, ce qui amène de dures confrontations avec les guérillas libérales, tentés d'accepter la proposition gouvernementale. Le retour à la violence - collective et individuelle - est le résultat de la conjonction d'une crise nationale qui affecte la légitimité du régime politique avec une crise locale dans lesquelles les autorités cessent d'assumer leur fonction de médiation. 5. La violence, du Front National jusqu'à nos jours : 1957 - 1990Les milieux qui avaient soutenus Rojas Pinilla s'inquiètent de le voir manifester l'intention de rester durablement au pouvoir. La pression conjuguée de l'Église, des syndicats, des conservateurs modérés et des libéraux oblige le dictateur à se retirer. L'expérience traumatisante de la Violence amène les deux partis traditionnels à rechercher le moyen de mettre fin à la confrontation qui a ensanglanté pendant près de 150 ans la vie politique colombienne. Un plébiscite permet de décider la constitution d'un gouvernement d'union, le Front National, qui repose sur l'alternance des partis à la Présidence de la République et leur parité dans les instances législatives, judiciaires et administratives. Malgré des résultats encourageants, le Front National, en faisant disparaître le sectarisme qui était la raison d'être du système politique, affaiblit le sentiment d'appartenance au parti et contribue à l'atomisation du pouvoir au niveau régional et local. D'autre part, le Front National se concentre exclusivement sur la violence politique et semble méconnaître la nature de la violence qui répond aussi à la logique de la vengeance, du règlement de compte familial ou de la lutte sociale. En dissociant la rivalité entre partis et les problèmes de société, le Front National crée une ambiance de paix artificielle. Son bilan économique et social est limité, ce qui va entraîner une recrudescence de la violence. D'autre part, en 1961, le IXe Congrès du Parti Communiste colombien, prenant acte de la révolution cubaine, officialise la ligne de la "combinaison de toutes les formes de lutte". La tendance privilégiant la lutte armée finit par l'emporter au sein de la guérilla, ce qui modifie ses relation avec les populations paysannes ou indiennes. La conquête de nouveaux territoires s'accompagne d'expulsions et d'actes de spoliations et soulèvent les protestations de ces populations. Une fois de plus, la réponse des autorités est uniquement militaire. En 1966, sous l'impulsion de Manuel Marulanda Vélez, dit Tirofijo, [devenu une vedette médiatique lors du lancement, en janvier 1999, des conversations de paix entre le gouvernement et la guérilla], la guérilla communiste fonde les Fuerzas Armadas Revolucionarias de Colombia, Farc, décision qui consacre la suprématie de la ligne militaire. Rojas Pinilla, quant à lui, fonde un mouvement, l'Alianza Nacional Popular (Anapo), qui revendique la victoire à l'élection présidentielle d'avril 1970 et accuse de fraude le parti conservateur, officiellement gagnant. Une partie des militants passe alors à la clandestinité et crée le Mouvement du 19 avril (M-19), une guérilla très active. Le Front National hérite de la longue tradition d'exclusion et d'intolérance qui marque l'histoire politique colombienne. Les syndicats communistes sont expulsés de la Confédération des Travailleurs Colombiens, traditionnellement liée au parti libéral. Une organisation de droite, la Mano Negra, poursuit les opposants au gouvernement, comme sont persécutés ceux qui tentent de créer des syndicats indépendants. Les élites, pro-américaines, sont accusées par la gauche de constituer une oligarchie au service de l'impérialisme. Cependant, les efforts pour maintenir le pays à l'écart des courants modernisateurs qui traversent l'Amérique Latine échouent, du fait de l'impact grandissant des événements de Cuba, de Tchécoslovaquie et de la crise sino-soviétique, de la diffusion du marxisme, de la sociologie et de la psychanalyse par le biais des universités, et de la divulgation de la doctrine de Vatican II. Un prêtre, Camilo Torres, rejoint l'Ejercito de Liberación Nacional (ELN), un mouvement de guérilla d'inspiration castriste fondé en 1965. Sa mort, les armes à la main, le convertira en symbole de l'église combattante. Des phénomènes comme l'urbanisation, le développement de l'éducation, l'ouverture sur les courants de pensée mondiaux, la professionalisation des classes moyennes, la présence des femmes dans le monde du travail, puis dans la politique, provoquent de grands bouleversements sociaux et culturels. Les valeurs de la société traditionnelle s'émoussent, y compris l'adhésion aveugle des militants aux mouvements et aux partis. La modernisation des moyens de communication de masse permet une meilleure diffusion des nouvelles et augmente le niveau d'information des citoyens. L'effet de ces changements est dans l'ensemble négatif. En effet, les anciennes institutions de contrôle social s'effondrent, les relations traditionnelles se détériorent, sans qu'apparaissent de nouvelles formes d'organisation qui puissent intégrer les côtés positifs : le développement des libertés individuelles aboutit à l'individualisme, la négociation et le calcul rationnel sont utilisés comme stratégies de survie ou de domination. Les classes moyennes urbaines sont la base d'un mouvement étudiant radical et le vivier d'une nouvelle intelligentsia influencée par les idéologies marxistes et les sciences sociales. Le monopole de l'Église et des partis traditionnels sur la vie intellectuelle et culturelle du pays est sérieusement entamé. Les classes montantes expriment leur mécontentement par la critique des vices de la politique traditionnelle, tels que la corruption et le clientélisme, et par un refus de participer à la vie démocratique en s'abstenant de voter. Les problèmes sociaux, urbains ou ruraux, constituent un bouillon de culture favorable à la violence. L'effritement des liens avec les intermédiaires traditionnels amènent les mouvements de protestation, spontanés ou organisés au bord du banditisme et de la criminalité. Cette tendance est renforcée sous le second gouvernement du Front National quand les forces armées intensifient la lutte contre les subversifs, dans le contexte de la guerre froide et l'indifférence des dirigeants quant au rôle joué par les premières. Le Front National, une coalition hétéroclite, n'a pas produit d'institutions publiques modernes, malgré quelques tentatives de son premier président, LLeras Restrepo (1958-62), auxquelles s'opposent les secteurs traditionalistes des deux partis. Pour parvenir à ses fins, celui-ci tente de restreindre l'autorité du Congrès sur les dépenses publiques. Cette tendance à concentrer les initiatives réformatrices autour du président s'est maintenue jusqu'à aujourd'hui. Une fois redevenu simple citoyen, Lleras Restrepo cherche à moderniser le parti libéral, en luttant contre le clientélisme et en promouvant une adhésion individuelle, officialisée par une carte de membre. Il ne voit pas que le clientélisme est une façon pour une société profondément inégalitaire de s'adapter au formalisme des institutions démocratiques. Il oublie que la majorité de la population a besoin d'un mécanisme d'identification à la vie de la nation et que la loyauté à un responsable politique en est un. Face à l'incapacité des partis y compris de gauche, à canaliser le mécontentement des classes moyennes et des intellectuels, face à la poursuite de la politique de répression, face au caractère statique des institutions, la seule option encore ouverte paraît être la lutte armée, dans laquelle s'engagent de nombreux étudiants. Dans les zones où la violence est un mode d'expression traditionnel de l'inconformité, la violence révolutionnaire de gauche succède à la violence des affrontements entre libéraux et conservateurs. L'État ne s'intéresse à ces zones qu'il a toujours négligées que quand la violence déborde sur les régions limitrophes. Les investissements qui sont faits alors ne visent pas primordialement à répondre à la demande des habitants, mais à couper l'herbe sous les pieds de la guérilla. Les brutalités exercées contre la population suscitent une mobilisation civique en faveur de la défense des droits de l'homme, d'où surgissent de nouveaux dirigeants populaires. Le cas de la zone d'extraction des émeraudes présente d'une manière extrême le phénomène de privatisation de l'espace public et de la violence qui en résulte. La production d'émeraudes est entre les mains d'une mafia qui dispose d'une milice puissante. L'action des chefs locaux est dictée par leurs intérêts économiques. Ils accumulent des fortunes assez grandes pour qu'ils puissent se passer des hommes politiques locaux. Par contre, l'action des tueurs à gages est réglementée par un code d'honneur où la loyauté et la trahison structurent les comportements, et la vengeance tient lieu de justice. Les combats entre chefs, la "guerre des chercheurs d'émeraudes", sont nés de disputes personnelles entre quelques protagonistes, qui se sont étendues de proche en proche à tout le milieu. Le pacte qui est intervenu n'a pas définitivement mis fin aux hostilités qui se rallument de temps à autre. L'État est pratiquement absent de cette région, à part la police qui est inféodée au système mafieux. Il a renoncé à s'immiscer dans l'exploitation des mines, après une incursion qui avait provoqué des troubles de l'ordre public. Une collaboration distendue existe entre la milice et l'armée pour lutter contre la guérilla. Une situation similaire s'est produite à Medellin, une ville dynamique, moderne et bien organisée, où, au début du 20e siècle, règnent l'ordre moral et une forte adhésion de la population à ses élites, grâce à l'isolement relatif de la région dont elle est le bassin naturel. Les choses commencent à changer dans les années 50 à la suite de l'exode de paysans, qui s'installent dans la périphérie. Dans les années 60, surgit une crise économique et un fort développement du secteur informel, joint à une perte d'influence de l'Église catholique dans les milieux populaires. L'élite continue à rêver à sa société idéale en ignorant celle des bidonvilles. La société locale se disloque. Du fait de leur impuissance, les institutions perdent leur légitimité, et les dirigeants leur crédibilité. Le modèle traditionnel, basé sur la famille, vole en éclats. [Un feuilleton télé récent (1998), dont le titre "Un amour comme le nôtre" ne correspondait pas au sujet traité, a admirablement décrit cette période. Il a suscité si peu d'intérêt que les producteurs l'ont arrêté prématurément.] Une société hybride émerge, porteuse de valeurs négatives, à la fois traditionnelles et nouvelles : l'appât du gain, l'illégalité, la justification du recours à violence. C'est dans ce contexte que se développe le trafic des stupéfiants, qui bénéficie au début d'une certaine tolérance. Les petits trafiquants sont remplacés par de grands qui centralisent cette activité par des méthodes brutales. Les capos affichent ouvertement un genre de vie clinquant, qui fait école et, au début des années 1980, ils entrent dans le monde politique. Une grande partie de la population participe de près ou de loin au trafic. Un mouvement clandestin, "Muerte a los secuestradores"(Mort aux preneurs d'otages), héritier de la pratique du "nettoyage social" préconisée par certains maires dans les années 70, naît à la suite de l'enlèvement crapuleux de la fille d'un caïd par la guérilla. En même temps se créent les bandes de jeunes tueurs à gages qui, pour quelques milliers de pesos, éliminent les opposants au trafic de drogue ou toute autre personne. Il n'y a plus aucun frein à l'emprise de la mafia sur la ville. Pablo Escobar, le chef du cartel de Medellin, sera même élu au Congrès comme suppléant. Dans un contexte tel que celui-là, la violence n'est plus seulement un instrument au service d'une cause, ou la manifestation d'un désaccord, elle acquiert sa propre autonomie, elle devient une fin en soi, un mode de vie ou plutôt de mort. Avec le gouvernement du président Betancur (1982-86), les pouvoirs publics prennent conscience que l'État souffre d'une crise de légitimité et qu'il faut y répondre de manière constructive. Les séditions et les désordres ne sont pas dus seulement à l'influence de la subversion, manipulée par le communisme international. La stratégie de Betancur est contrecarrée par ceux qui pensent que l'action armée est suffisante pour maîtriser les désordres, sans qu'il soit nécessaire de réformer le système économique et politique. La réaction des mouvements de guérilla est ambiguë : ils tentent à la fois d'ouvrir un espace de négociation et de renforcer leurs positions militaires. L'échec de cette stratégie est patent avec la prise de Palais de Justice à Bogotá (1985) par la guérilla et la destruction de celui-ci par l'armée, qui occasionne la mort de dizaines de magistrats des hautes cours, en même temps que celle des preneurs d'otages. Cet événement qui traumatise l'opinion publique marque un changement de perspective sur la violence. Le gouvernement du président Barco (1986-90) lance un programme d'investissement dans les zones défavorisées dont l'échec oblige le gouvernement à entamer de nouvelles négociations avec la subversion et à chercher des solutions politiques. Le massacre de 12 fonctionnaires du Ministère de la Justice contraint le gouvernement et le pays à reconnaître et mettre à jour l'existence du phénomène paramilitaire, ainsi que la complicité de certains militaires dans son développement rapide. Devant la menace de l'extradition de capos aux États-Unis, les principaux cartels de la drogue déclarent la guerre à l'État colombien, ils commettent de nombreux attentats, assassinent un ministre de la justice et Galán, le candidat libéral favori à l'élection présidentielle de 1990. Barco réussit à obtenir la démobilisation de plusieurs fronts de guérillas dont le plus connu est le M-19. Par contre, les deux guérillas les plus actives, les FARC et l'ENL durcissent leurs positions. Pour les convaincre de déposer les armes, il faudrait qu'elles perdent l'espoir d'imposer leur projet de société par la force. Il faudrait impliquer la société civile dans les négociations, reconnaître la place occupée par la guérilla sur le plan local, contrôler l'activité des groupes paramilitaires, trouver des possibilités réelles de réinsertion, et enfin prendre des mesures sociales et économiques susceptibles de garantir la paix : réforme agraire, lutte contre le chômage, appui aux formes d'économie solidaire, etc. La paix en Colombie doit donc passer par la réalisation d'un projet ambitieux de modernisation et de démocratisation de la société, afin de désactiver les foyers séculaires de violence. Quelques réflexions suscitées par la conclusion des auteursL'ouvrage s'arrête en l'année 1990 avec l'arrivée au pouvoir du président Gaviria. Suivront en 1994, la présidence de Samper et en 1999, celle de Pastrana. Je n'ai pas l'intention de boucher le trou de ces huit années, marquées par :
Plus modestement, il me semble intéressant de faire le point sur ce qui a été accompli au cours de cette période quant aux 6 suggestions que font les auteurs dans leur conclusion sur la façon de "s'attaquer à la violence endémique qui secoue la Colombie".
1. Une plus grande efficacité et une plus grande légitimité de l'ÉtatPour les auteurs, cette efficacité et cette légitimité passent par la recherche d'une plus grande indépendance vis-à-vis des partis, des groupes corporatistes et des intérêts privés, afin de retrouver la confiance de la société civile. Les progrès dans ce domaine ont été limités, d'abord parce que l'impact de la nouvelle constitution a été sérieusement affaibli par le comportement de la classe politique et des membres du Congrès qui l'ont détourné de son objectif principal, la réappropriation de ses droits fondamentaux par le peuple. La rénovation du rôle de l'État qui en était attendue, pas plus que le renforcement de la cohésion sociale, n'ont été atteints. D'autre part, si l'ouverture économique du pays sur l'extérieur, qui est la principale contribution du président Gaviria à la modernisation de l'État, a eu des effets positifs, la manière dont elle s'est réalisée a eu pour conséquence pratique de rendre vulnérables de nombreuses filières de l'industrie et de l'agriculture, en les exposant à une concurrence internationale face à laquelle elles n'étaient pas préparées. Une partie du chômage très élevé dont souffre l'économie vient de cette mauvaise gestion des risques. Le président Samper a consacré trois ans de son gouvernement à survivre aux contrecoups du financement de sa campagne par les narcotrafiquants. Pour y parvenir, il n'a pas hésité à utiliser les ressources de l'État afin de convaincre les membres du Congrès et de nombreux décideurs de le soutenir et échapper ainsi à une mise en accusation. Jamais la corruption n'a été aussi généralisée que pendant cette période, hissant la Colombie aux premières places du classement mondial. Cas extrême dans l'histoire du pays et donc atypique, l'État est mis au service d'un seul individu. Le thème de campagne du président Pastrana étant le changement, on ne peut pas dire qu'il ait définitivement renoncé aux mauvaises habitudes de ses prédécesseurs qui consistent à acquérir certains soutiens politiques en échange de prébendes telles que postes ministériels, administratifs ou diplomatiques. De plus, si sa main n'a pas tremblé pour augmenter les impôts ou tailler dans les dépenses d'investissements, elle est timide dans le dégraissage d'une administration publique pléthorique et inefficace, dont le mauvais fonctionnement complique beaucoup la vie des Colombiens et alourdit considérablement la charge de la dette. Il a cependant donné une place privilégiée à un outil de pilotage à moyen terme, créé dans le cadre de la nouvelle constitution, le "Plan national de développement", lequel, malheureusement, du fait des restrictions budgétaires actuelles, apparaît plus comme un moyen de gérer la pénurie que de rationaliser les investissements de l'État. Bilan provisoire, certes, mais mitigé, dans la mesure où le changement risque fort de ne rester qu'un slogan, que les réalités du pouvoir font vite oublier. 2. Accompagnement par l'État des déplacements incontrôlés de populationPour les auteurs, ce phénomène est générateur de beaucoup de violence, mais ils font surtout allusion aux mouvements de colonisation agricole. Au cours des récentes années, si l'on excepte les zones de cultures illicites, le mouvement se fait plutôt des zones de colonisation vers les villes, à cause des massacres perpétrés par la guérilla et les paramilitaires. C'est un point noir de l'action des gouvernements concernés. Non seulement les populations civiles ne sont pas protégées dans les zones où guérillas et paramilitaires s'affrontent, mais l'action des forces de l'ordre - police et armée - est tardive ou inexistante, quand un massacre se produit. L'armée semble plus préoccupée de réduire le nombre des victimes à un niveau acceptable pour l'opinion internationale que de venir au secours des survivants. Le déplacement de personnes vulnérables comme les femmes, les enfants et les vieillards n'est pas organisé, probablement pour éviter qu'il se produise. L'accueil de ces personnes est laissé à la charge de municipalités qui n'ont pas les moyens humains et matériels de les assurer dans des conditions décentes. L'aide qui leur est destinée par la suite relève plus de la charité publique que d'une action d'assistance à laquelle devraient être tenues les autorités locales, départementales et nationales. Du fait du caractère ponctuel et dispersé de ces exodes, qui relèvent parfois de décisions individuelles, ces autorités ignorent ou font semblant d'ignorer qu'il s'agit en réalité d'un mouvement de masse qui porte sur plusieurs centaines de milliers de personnes, et qui devrait requérir le même niveau de mobilisation que celui qui s'est manifesté en faveur des victimes du tremblement de terre de 1999. Les organisations humanitaires internationales semblent également étrangement absentes du traitement de ce grave problème. L'état de dénuement matériel et psychique de ces personnes laisse présager de nouvelles perturbations sociales importantes, si des actions de soutien ou d'intégration ne sont pas entreprises dans le domaine du logement, de l'éducation, de la santé et des aides alimentaires. Des opérations pilotes de retour ont été organisées par l'armée dans certaines zones. Il reste à voir comment la protection des populations sera assurée au delà du court terme. Les précédents ne sont pas encourageants dans ce domaine. 3. Occupation par l'État d'espaces stratégiques occupés par d'autres groupes sociauxLes auteurs se réfèrent aux zones où se développent les cultures illicites dont la commercialisation est assurée par les trafiquants de drogue et la guérilla. Il existe une institution d'État qui poursuit cet objectif, le "Plante" qui aide les communautés paysannes à prendre le virage de la substitution de cultures. Malheureusement, ses moyens sont tellement limités, et le seront encore plus cette année, les réductions budgétaires affectant aussi les actions prioritaires, que son action ressemble plus à celle d'un projet pilote, intéressant, mais totalement inadéquat pour faire face au problème. D'autre part, les conditions d'insécurité sont telles dans ces régions qu'il est impossible, dans les circonstances actuelles et tant que les négociations de paix ne sont pas plus avancées, de faire les investissements en matière de voies de communication, d'installations de stockage et de moyens de transport, qui sont la condition sine qua non de la réussite de ce type d'action. Cette restriction vaut aussi en ce qui concerne l'intérêt que semblent manifester les FARC pour gérer ces opérations, en faveur desquelles un financement international pourrait être obtenu. Une solution de ce genre constituerait peut-être la porte de sortie à une situation qui a tout du casse-tête chinois : quel type de compensation l'État peut-il offrir aux FARC en échange du renoncement à la violence, sans aller jusqu'à l'abandon de la souveraineté territoriale que celles-ci semblent réclamer ? 4. Réformes profondes de l'armée, de la police et de la justice pour en finir avec l'impunitéSous la pression de l'administration Clinton et des associations de droits de l'homme, des résultats importants ont été obtenus, non sans peine. La lutte contre les cartels de la drogue a commencé par une épuration de la police dont le recrutement et la formation ont été beaucoup améliorés, bien que le nombre de policiers soit encore très insuffisant pour assurer convenablement la sécurité de la population, notamment dans les quartiers populaires ou de nombreuses municipalités du pays où la police nationale est complètement absente. En ce qui concerne l'armée, la réforme profonde est encore une musique d'avenir. Cependant, des mesures ponctuelles ont été prises, qui ont permis de diminuer le nombre de violations des droits de l'homme. Les poursuites contre les infracteurs sont rares ou n'aboutissent pas. Même s'il n'y a plus de liens directs entre l'armée et les groupes paramilitaires, il est difficile de croire qu'il n'y ait pas encore des collusions ça et là, qui sont toujours l'objet de dénégations véhémentes de la part des cadres militaires. Au cours de ces dernières semaines, les forces armées ont porté des coups sensibles aussi bien contre les paramilitaires que contre les guérillas. Il reste à voir si cette tendance se maintient durablement, auquel cas elle serait l'effet du changement de stratégie et d'organisation dont on parle depuis plusieurs années et qui semble être poursuivie avec plus de sérieux par l'état-major actuel. Le fonctionnement de la justice a été bouleversé par deux nouveautés importantes apportées par la Constitution de 1991 : la Fiscalía de la Nación et la tutela. La Fiscalía a été copiée en partie sur le système américain de l'Attorney general, et son rôle est une combinaison de juge d'instruction et d'accusateur public. Le fonctionnement du système est encore imparfait et lent. D'autre part, la Fiscalía a englouti des moyens importants en ressources humaines et financières dans la conduite des nombreux dossiers du procès 8000, celui de la corruption politique sous la présidence de Samper, ce qui a pour conséquence que l'amélioration ne s'est pas réellement fait sentir au niveau des affaires qui concerne la population. La condamnation d'un certain nombre de délinquants en col blanc et de politiciens corrompus est à mettre au crédit de la nouvelle institution, mais il y en a beaucoup plus qui ont réussi à échapper à toute sanction jusqu'à présent. Les tribunaux sont toujours aussi encombrés et lents, malgré les investissements importants qui ont été consentis, parce que l'administration de la justice n'a pas évolué et est enterrée dans la paperasse et le manque de productivité. Rares sont les greffes informatisés. Par ailleurs, sans l'aide d'un avocat, les plaignants n'ont aucune chance de voir aboutir leur affaire. Mais cette aide est hors de la portée de la population paysanne ou populaire, largement majoritaire. L'impunité reste donc très élevée, même si elle n'atteint pas les chiffres astronomiques que l'on entend articuler dans les médias encore récemment. Elle est suffisamment élevée pour constituer un encouragement pour les criminels et les délinquants de tous poils à persévérer dans leur voie. De toute manière, les chiffres dans ce domaine n'ont pas grande signification. D'innombrables délits ne font pas l'objet d'une dénonciation, les intéressés étant convaincus qu'elle est inutile ou étant l'objet d'une pression ou d'une menace. C'est une forme souterraine d'impunité qui est génératrice d'un profond sentiment de révolte face à la totale impuissance à obtenir réparation, et aussi de violence, certaines victimes pouvant décider de prendre en main l'exercice de la justice . Une des raisons pour laquelle les tribunaux sont encombrés est la tutela, une action en justice visant à sauvegarder les droits fondamentaux des citoyens contre les décisions de l'État et de son administration. Le juge devant lequel est présentée la tutela a 10 jours pour donner une réponse, et au cas où celle-ci est négative, le plaignant peut recourir jusqu'à la Cour Constitutionnelle. Certains milieux judiciaires ont tentés de limiter l'usage de la tutela, sans succès jusqu'à aujourd'hui. Des centaines de milliers de tutelas ont été présentées devant les tribunaux et de nombreux citoyens ont réussi à obtenir gain de cause. 5. Auto-rénovation de la classe politiquePour les auteurs, la classe politique doit retrouver le rôle de porte-parole de la nation et des classes populaires. Les débats de l'Assemblée Constituante et le contenu de la nouvelle constitution ont donné l'impression que la classe politique était consciente du discrédit de l'opinion publique. Pour autant, les moeurs politiques n'ont pas changé fondamentalement. La nouveauté réside plus dans la mise en accusation de nombreux politiciens à tous les échelons, et la condamnation d'un certain nombre d'entre eux à des peines de prisons fermes, y compris un ministre en exercice qui n'est autre que le fils du peintre Botero, une gloire nationale. D'autre part, à la dernière élection présidentielle, une candidate indépendante a réuni un nombre de voix tout à fait respectable dans un pays où, jusque-là, la seule manière de manifester son opposition aux partis traditionnels était l'abstention. Rien ne permet d'affirmer que ce phénomène se reproduira à la prochaine élection, des dissensions ayant fait éclater le mouvement qui portait le beau nom de "Opción Vida"". Si l'on ajoute à cela l'écoeurement que l'opinion publique manifeste de plus en plus bruyamment envers les politiciens et les administrateurs corrompus et malhonnêtes, on peut dire qu'un certain nombre de facteurs convergent pour une épuration des moeurs politiques. Pour autant, la classe politique ne peut toujours pas prétendre qu'elle représente les intérêts de la population, dont elle n'a pas encore retrouvé la confiance. 6. Auto-restauration du rôle de la société civilePour les auteurs, la cohérence retrouvée de la société civile et son autonomie, le concours des groupes qui en font partie pour la formation d'un espace public, sont des conditions nécessaires à la cohabitation féconde avec un État rénové, plus présent et plus actif dans la vie sociale et économique de la nation. Je pense qu'il y a quelques frémissements dans ce sens, bien que j'éprouve un doute sur ce que signifie réellement cette expression "société civile", qui est à la mode ici comme en France. Est-ce l'ensemble des citoyens, moins les autorités ? Ne serait-ce pas plutôt, dans les faits, la partie éclairée de l'opinion publique, dont sont exclus les politiciens ? Par quel processus mystérieux la société civile se restaure-t-elle ? A mon avis, l'un des événements les plus significatifs est le vote pour la paix qui a eu lieu en même temps que les élections pour le Congrès. Une dizaine de millions de votants ont déposé un bulletin dans des urnes spéciales demandant la paix en Colombie. Des manifestations ont accompagnés cette votation, mais depuis la votation, aucune protestation de masse ne s'est élevée, par exemple, contre les exactions répétées de la guérilla et des paramilitaires. Allant dans le même sens, les presque trois millions de voix récoltées par la candidate indépendante déjà mentionnée, qui démontre la présence d'un courant de citoyens capables de se distancer des mots d'ordre des partis traditionnels. Enfin, elle est présente dans la négociation préalable à la tenue de la convention nationale de l'ELN : un rassemblement de personnalités représentant l'Église, les syndicats, les entreprises, etc., mais comprenant aussi un ancien ministre des Affaires Étrangères, civil sans doute parce qu'il n'est plus au gouvernement. Peu de choses par rapport au chemin à parcourir. C'est que la société civile paraît floue entre un rassemblement de masse amorphe et un groupe de leaders affectés à un projet sectoriel. Pour remuer cette pâte et la transformer en pain, il faudra de sacrés boulangers. Mars 1999 Pour en savoir plus :Nouvelles de la violence II : "Bandits, caciques et paysans"Nouvelles de la violence III : "Colombie : guerre de fin de siècle" |