Nouvelles du Petit Paradis en Colombie

La vie quotidienne dans le sud des Andes colombiennes

 

Note de lecture :

Nouvelles de la violence II : "Bandoleros, gamonales y campesinos"

Ce livre est un classique sur le banditisme pendant la période de la Violence en Colombie et ses liens avec le milieu paysan et les intermédiaires politiques que sont les caciques. Écrit par deux universitaires, Gonzalo Sánchez et Donny Meertens, il en est à sa cinquième édition (El Áncora Editores, Bogotá, 1998).

Comme l'ouvrage abordé précédemment (Note de lecture : Nouvelles de la violence I "L'État inachevé"), il permet de mieux comprendre que le phénomène de la violence en Colombie a de profondes racines historiques, et qu'il ne représente ni une manifestation irrationnelle, ni l'irruption inexplicable de forces obscures, ni une sorte de malédiction divine, ni, enfin, un dérèglement génétique de l'homo colombianus, mais un héritage mal assumé.

Une partie importante de l'ouvrage est consacré à des monographies régionales qui ne se prêtent pas à un résumé de longueur raisonnable. J'en présente un extrait représentatif. Pour les lecteurs fidèles des Nouvelles du Petit Paradis, je signale que les points 2. et 3. recoupent en partie les chapitres 3 et 4 de "L'État inachevé", mais dans une perspective différente qui fait qu'il ne s'agit d'une simple redite.

1. Le banditisme comme objet des sciences sociales

Le banditisme est un phénomène universel dont la période de plus grande expansion coïncide avec la transition de la société précapitaliste à la société capitaliste. Sa décadence est due au surgissement de nouvelles formes de lutte, revendicatrices ou politiques.

Le banditisme n'a pas été étudié avant les premières décades du 20e siècle, bien qu'il ait inspiré de nombreuses légendes - Robin des Bois, Mandrin - et oeuvres littéraires - Les Bandits de Schiller, Rob Roy de Walter Scott -. Un renouveau d'intérêt a surgi dans les années 1950-60.

Les travaux d'Hobsbawn sur le banditisme social ont conduit aux généralisations suivantes :

  • Il s'agit d'une forme de protestation rurale, traditionnelle et conservatrice, l'objectif recherché, sans qu'il se présente clairement comme tel à l'esprit des acteurs, étant de limiter l'injustice, le despotisme de l'État ou des propriétaires terriens. Les bandits sociaux sont les chevaliers errants du délit.
  • Le trait distinctif de leurs agissements est l'ambivalence : d'un côté, les exactions et les assassinats qu'ils commettent sont considérés par l'État et ses agents comme des actes criminels qui méritent uniquement une sanction, légale ou par les balles ; de l'autre, pour les communautés paysannes dans lesquelles ils opèrent, il s'agit de réactions légitimes à une situation devenue insupportable ; un autre élément d'ambivalence est que, plus les bandits conquièrent de pouvoir, plus grand est le risque qu'ils s'allient aux riches et aux puissants.
  • Le banditisme est un phénomène marginal du point de vue géographique - il se déroule dans des régions isolées et peu peuplées - et démographique- il concerne des effectifs de population restreints -.
  • Le banditisme est un syndrome de société attardée. Il disparaît avec la modernisation économique et politique, le développement des voies de communication, et l'accroissement de l'efficacité de l'administration publique.
  • Le banditisme a des relations complexes avec les mouvements révolutionnaires contemporains : parfois, il les précède ; parfois, il coexiste avec eux, mais peut aussi être absorbé par eux.
  • Le mythe, la légende populaire peuvent être différents des événements qui les ont inspirés.

Les critiques qui ont été faites à ce modèle contribuent à une meilleure appréhension du phénomène :

  • Hobsbawm insiste trop sur les liens privilégiés qui existeraient entre les paysans et les bandits, les séparant ainsi du contexte social global dans lequel ils se meuvent.
  • De ce fait, il surestime le rôle des bandits en tant que porte-parole du mécontentement paysan et minimise leur fonction d'agents de répression au service des politiciens et des propriétaires terriens.
  • Leur invulnérabilité provient plus de l'appui du pouvoir dominant que du soutien du milieu paysan.
  • Quand surgissent des rébellions plus étendues contre l'ordre établi, les bandits se mettent ou restent du côté du pouvoir existant.

Ni Hobsbawm, ni ses critiques n'ont pris en considération une nouvelle modalité du phénomène : le banditisme politique, lié à certaines composantes de la structure du pouvoir, telles que les caciques, les partis ou des fractions de la classe dirigeante. La subordination politique n'est pas un accident dans la carrière de ce type de bandit, mais constitue au contraire sa motivation et définit ses agissements.

L'étude du cas colombien vise deux objectifs : éclairer une période obscure de l'histoire contemporaine du pays ; apporter des éléments empiriques sur le banditisme politique. Ce cas permet aussi de voir comment s'opère la transformation du bandit politique en bandit social, ou même en révolutionnaire.

2. Les antécédents de la Violence

La guerre civile et la pauvreté semblent être les deux variables qui dominent la dynamique interne de la société colombienne au 19e siècle. Après chacune des nombreuses guerres civiles, c'est la continuité des structures de domination qui s'affirme, ainsi qu'une certaine identité de base entre les deux principaux partis, conservateur et libéral. Plus que des partis, ils paraissent être des sous-cultures de la vie quotidienne.

L'armistice qui met fin à la Guerre des Mille Jours (1899-1902) et la consolidation de l'économie du café comme principale source d'exportation semblent conduire à la réalisation du rêve caressé au long du 19e siècle : une relation stable au marché mondial, condition de la paix et de la prospérité.

A la fin des trente premières années du 20e siècle, les bases d'un développement industriel paraissent posées, mais de nouveaux types de contradictions se font jour à travers une différenciation sociale et l'irruption de forces qui débordent le cadre traditionnel du bipartisme : le mouvement ouvrier qui débouche sur la création du Parti Communiste (1930) ; le mouvement paysan qui pose le problème agraire sur le plan national.

Les effets de ces processus, auxquels s'ajoutent ceux de la grande dépression des années 30 et les divisions internes du parti conservateur, mettent fin à cinquante années d'hégémonie conservatrice. Au cours de cette période, le parti libéral avait adopté des tactiques contradictoires qui allaient de la conciliation permanente avec l'adversaire à l'insurrection armée, ce qui permit à un secteur du parti de rassembler les mécontentements des masses populaires, tandis qu'un autre recherchait un accord avec les groupes dominants.

Même en tant que parti de gouvernement, le libéralisme ne s'unit pas, les deux courants subsistent : le premier réprime le mouvement paysan comme l'ont fait les conservateurs, le second s'exprime à travers des fractions dissidentes, qui dynamisent les luttes populaires et combattent ainsi la politique gouvernementale.

Une convergence temporaire se produit au cours de la "Révolution en marche" du président López Pumarejo (1934-38) qui génère des attentes exagérées sur la portée de la participation populaire. L'extrême-droite, inspirée par la Phalange franquiste, y voit une source dangereuse de déstabilisation sociale.

En réalité, la "Révolution en marche" n'aboutit qu'à légitimer la grande propriété agricole et à aider cette dernière à se transformer en entreprise capitaliste, en même temps qu'elle consolide la bourgeoisie industrielle qui se transforme en nouveau partenaire de l'oligarchie traditionnelle.

Le retour des conservateurs se fait sous la bannière de la "Révolution de l'ordre" qui invite la classe dominante à se réunir sans tenir compte des frontières partisanes. Toute tentative d'organisation autonome des classes populaires est contrée par la répression.

Survient alors le tribun libéral Jorge Eliecer Gaitán qui appelle le peuple à s'unir contre l'oligarchie, qu'elle soit conservatrice ou libérale au cri de "A la charge !". Il suscite un climat d'agitation sociale sans précédent dans l'histoire nationale autour d'un programme qui est démocratique, mais pas anti-capitaliste. Successivement nationaliste contre la United Fruit Company en raison du "Massacre des Bananeraies" (1929), puis allié du mouvement paysan dans sa lutte contre les propriétaires terriens, il occupe de hautes fonctions dans les deux gouvernements libéraux de López Pumarejo y Santos (1934-42), introduisant des contradictions dans sa trajectoire personnelle.

Après la perte des élections de 1946, il devient chef unique du parti libéral avec de bonnes chances d'être élu président en 1950, une perspective insupportable pour l'oligarchie. La date de son assassinat, le 9 avril 1948, est généralement considérée comme le début de la Violence, bien que cet événement soit plutôt la culmination d'une première vague de répression initiée par LLeras Camargo, le libéral qui remplace López Pumarejo pendant une année (1945-46), et continuée par son successeur conservateur, Ospina Pérez.

La réponse populaire est une insurrection qui, en dépit de son nom, le Bogotazo, déborde largement de la capitale du pays. Elle trouve sa véritable expression dans la province avec la création de comités révolutionnaires, de gouverneurs populaires et de milices paysannes, qui seront écrasés par l'armée avec la collaboration des anti-gaitanistes. Ceux qui échappent à la répression vont former le noyau de la résistance armée qui va se développer sous la forme de lutte caractéristique de cette époque : la guérilla paysanne.

3. Les forces et les contradictions en jeu

Si les classes dominantes sont d'accord sur le plan économique et sur le rôle des capitaux étrangers dans le développement, elles divergent profondément sur les stratégies à suivre envers les classes dominées.

Pour les conservateurs, l'unique manière de stabiliser le système est d'intensifier la répression. Cette stratégie trouve son point culminant sous la présidence de Laureano Gómez à partir de 1950. De retour d'Espagne, franquiste, il tente de promouvoir un projet corporatiste dont les piliers sont les associations patronales, professionnelles et l'Église catholique.

Pour les libéraux qui ont repris les rênes du parti après la mort de Gaitán, le remède à la crise est d'insérer les masses populaires dans le projet économique du gouvernement, mais en les neutralisant ou en les maintenant dans un rôle subalterne. Cependant, quand le mouvement populaire devient le symbole d'une alternative démocratique, le parti ne peut que se rallier à un nouveau pacte entre les partis dominants, reproduisant le cycle de contradictions et d'affrontements internes de la période gaitaniste.

Le facteur dominant des deux premiers gouvernements de la Violence (1946-1953) est le terrorisme d'État. En milieu urbain, cela consiste à réduire au silence la classe ouvrière. En milieu rural, la croisade antilibérale et anticommuniste se généralise à travers la police "chulavita" (de Chulavo, un village du département de Boyacá), particulièrement sanguinaire, et les organisations paramilitaires qui vont faire des centaines de milliers de morts.

Les conséquences de cette vague de terreur sont aussi l'appropriation des terres et des biens des victimes, la destruction des maisons et des fermes, les migrations massives dans les villes, les déplacements des familles à une zone de même filiation partisane qui aboutissent à homogénéiser politiquement des villages ou des régions.

La résistance ne put s'organiser que dans certaines zones qui présentaient les caractéristiques suivantes : homogénéité partisane, assez vastes pour pouvoir absorber un nombre considérable de réfugiés, assez éloignées pour pouvoir être à l'abri du pouvoir central, proche d'un pays ami comme le Vénézuela. Il y a, à fin 1952, dans les Llanos, le fortin de la rébellion, au moins 20.000 combattants.

D'un point de vue global, la résistance apparaît comme la combinaison à grande échelle de diverses expressions politiques, de différents niveaux de conscience de classe, de provenances sociales variées, telle que migrants, déserteurs de l'armée, anciens leaders paysans, petits propriétaires, anciens policiers libéraux, prisonniers évadés à l'occasion du Bogotazo, paysans pauvres.

Malgré la fragmentation du mouvement, malgré des relations conflictuelles entre fractions (par exemple entre communistes et libéraux dans le Sud du Tolima), malgré les difficultés à donner un caractère social à l'idéologie, aux programmes, aux actions, les classes dominantes - libéraux inclus - se sentent menacées pour trois raisons :

  • la rupture intervenue dans les Llanos, en 1952, entre les rebelles et les propriétaires d'haciendas, tous libéraux, et le rapprochement entre ces derniers et l'armée contre les paysans en armes, qui, pour la première fois, sont désignés comme "bandits"
  • la réunion, en 1952, de la Première Conférence Nationale du Mouvement Populaire de Libération Nationale, qui représente un effort de coordination des mouvements de résistance armée
  • le passage à l'offensive de la guérilla, au moins dans les Llanos (début 1953).

Cette évolution inquiétante - pour les classes dominantes -, amènent un nouveau rapprochement entre libéraux et conservateurs par le biais d'un arbitrage des Forces Armées, en la personne du général Rojas Pinilla, sous la devise "Paix, Justice et Liberté" et accompagné d'une offre d'amnistie pour les rebelles armés (juin 1953).

Dans l'esprit des promoteurs de cette manoeuvre, Rojas n'est qu'un arbitre et non un acteur principal. Cependant, celui-ci tente de fonder une troisième force, appuyée sur le binôme peuple-armée. Cette tentative accélère l'élaboration d'un pacte, cette fois sans intermédiaire, entre le parti conservateur et le parti libéral, basé sur l'alternance des deux partis à la présidence et la parité dans les postes de l'État. Une grève générale soutenue par l'industrie, la banque, le commerce et la population contraint Rojas Pinilla à la démission. Un plébiscite ratifie en 1958 la création du Front National dont le premier président est Lleras Camargo. Sur le plan formel, la Violence a pris fin.

Front National et banditisme

En réalité, elle va continuer, mais en changeant de caractère. Une nouvelle phase commence qui va de 1958 à 1965 et dont la caractéristique principale est le banditisme politique.

Par ses dimensions, ce phénomène n'a pas d'équivalent dans le monde occidental au 20e siècle. En 1964, alors qu'il est déjà entré dans sa phase de déclin, on compte plus de 100 bandes de paysans armés qui, ignorant les accords de paix conclus entre les directions des partis, continuent la lutte, avec l'appui de la population et guidés par les caciques qui les utilisent à des fins électorales.

Il s'agit essentiellement de chefs d'origine paysanne, à qui, dans la phase initiale de la Violence, le parti libéral avait reconnu une sorte de légitimité, perdue ultérieurement du fait qu'ils se refusent à accepter les propositions d'amnistie, tant de Rojas Pinilla en 1953-54 que de Lleras Camargo en 1958. Beaucoup de guérilleros n'ont pas d'autre choix que de retourner à la vie difficile du maquis : par manque de confiance dans la parole des gouvernements, en raison de l'échec du retour à la vie civile - ils ne supportent plus la routine de la vie rurale -, du fait des persécutions qu'ils subissent, ou encore à cause de l'assassinat de Guadalupe Salcedo, le commandant le plus prestigieux de la résistance au gouvernement de Laureano Gómez, et de nombreux autres réinsérés.

La lutte anti-gouvernementale qui avait justifié leur première participation à la guerre perd sa consistance à travers deux facteurs : tout d'abord, l'incorporation massive de jeunes gens qui ont grandi dans une atmosphère de terreur, ayant assisté à la destruction de leur maison et au massacre de leurs proches, et dont la principale motivation est la vengeance ; ensuite, la dépendance directe vis-à-vis des caciques qui ne leur accordent un soutien que s'ils se plient aux intérêts restreints de ces derniers.

Devenir un bandit signifie avant tout avoir perdu sa légitimité politique. Au début des années 50, le terme de "bandit" est utilisé par les conservateurs et le gouvernement qu'ils conduisent, plus tard par l'armée, et enfin, à partir du Front National, par les instances nationales du parti libéral.

La prolongation de l'alliance tactique entre les bandits et les caciques est due à leur rejet commun du nouveau projet de centralisation politique. Dans le milieu paysan dont ils ne perdent pas l'appui, on continue à les appeler "guérilleros" ou plus familièrement "los muchachos del monte", les gars du maquis, à qui on reconnaît le caractère de rebelles défendant une cause.

Ce qui donne au banditisme colombien sa spécificité, c'est qu'il apparaît à la fois comme l'expression floue d'une insubordination contre le projet politique national des classes dominantes et comme le point d'appui de ces mêmes classes afin d'éviter que les rebelles ne s'engagent dans une voie révolutionnaire. Comme la gauche, quant à elle, surestime le rôle d'agents du gouvernement que joueraient les chefs rebelles, elle n'arrive pas à les rallier à sa cause.

Le contexte dans lequel surgit le banditisme politique est celui de la désorganisation des forces populaires obtenue par les classes dominantes à travers les illusions perdues de la "Révolution en marche", la décapitation du mouvement démocratique impulsé par Gaitán et la liquidation de la guérilla des années 50. Le banditisme politique constitue une réponse désespérée et anarchisante du milieu paysan face à la recomposition des classes dominantes dans le Front National. Comme, pour les désespérés, le seul programme est de détruire pour détruire, la terreur va être l'élément principal de leur action.

Un autre élément commun à la génération des "enfants de la Violence " est la vengeance, et la cruauté qui répond à celle subie lors de la Violence officielle. Cette soif de tuer et de détruire a aussi une motivation rationnelle : inspirer la terreur et l'admiration qui permettent de gagner la complicité des paysans, indispensable à la survie.

Le banditisme politique s'édifie sur les ruines des organisations paysannes, dues à l'offensive que le pouvoir dominant a mené contre elles, et non comme certains l'ont pensé, parce qu'il prend naissance dans une société rurale soumise, statique et non différenciée.

Il va se développer dans presque toutes les régions secouées par la persécution officielle ou par la lutte des guérillas dans la première étape de la Violence, mais avec une intensité variable. Il est faiblement représenté dans les bastions de la guérilla des années 50 : les Llanos, le sud du Tolima, l'ouest et le sud-ouest d'Antioquia. Il est par contre massif là où la population paysanne a subi les effets du terrorisme gouvernemental sans parvenir à s'organiser : Nord de la Vallée du Cauca, Nord du Tolima, Vieux Caldas. C'est là que se concentrent les chefs de bande les plus connus : Moustique, Coup de Patte, La Chatte, Étincelles, Capitaine Vengeance, Revanche et Sang Noir. L'idéalisation des bandits par les populations de ces régions exprime leur rejet d'un État et d'un pouvoir central qu'elles ont identifiés, dans la décade précédente, avec la destruction, la terreur et la barbarie.

Généralement, le banditisme ne prospère pas dans les régions de grandes propriétés, mais plutôt dans celles où se mêlent la petite, la moyenne et la grande propriété qui correspondent à la zone de production du café. Il ne s'implante pas non plus là où prédominent des structures de production archaïques, comme au Nariño et au Boyacá, ou capitalistes, comme dans les zones sucrières ou d'agriculture mécanisée. Dans ces dernières régions, la modalité dominante n'est pas le banditisme, mais un système d'hommes de main, les "oiseaux", financé par les milieux sucriers pour intimider et dépouiller les paysans.

La situation particulière de la zone du café

La situation dans la zone de production du café mérite un développement plus complet.

Avant la Violence, cette zone se caractérise par un processus instable de décomposition-recomposition de différents types d'exploitations pré-capitalistes. Mêmes peu nombreuses, les haciendas (grandes propriétés traditionnelles) représentent une part importante de la production. Les luttes paysannes des années 1920 amènent les grands propriétaires à abandonner le système du métayage et à lui substituer celui du salariat de travailleurs agricoles encadrés par des intendants, sans transformer le mode de production, ce qui amène une baisse de productivité due principalement à la difficulté de trouver de la main-d'oeuvre.

L'impact de la Violence sur les structures vieillies des haciendas est tel qu'elles vont disparaître, du fait de l'absentéisme des propriétaires ou de nouvelles relations de pouvoir entre eux et les paysans révoltés. Une fois la Violence terminée, une classe de producteurs moyens s'affirme au détriment des grands propriétaires en s'appuyant sur l'innovation technologique.

L'insertion du banditisme dans un territoire aussi peuplé et intégré que la zone cafetière contredit la tendance habituelle des bandits à s'installer dans des régions difficiles d'accès. En fait, cette contrée contient des sites isolés dans la Cordillère qui peuvent servir de refuge et offre, d'autre part, des avantages qui compensent les risques d'une répression facilitée par l'existence de bonnes voies de communication : accès aux villes, possibilité de se ravitailler en aliments et en armes. Enfin, les caféiers et les cultures qui leur sont associées, constituent un milieu propice au camouflage, surtout en période de récolte.

Cette zone procure aussi des avantages économiques incontestables par l'utilisation de deux modalités de la violence : la première, qui est le fait des commerçants et des propriétaires, consiste à dépouiller les petits paysans de leur propriété ou à la leur racheter à un prix dérisoire ; la seconde, le vol du café après la récolte effectuée par les travailleurs, est pratiquée par les bandits. Pour les propriétaires absents, la seule façon de pouvoir récupérer une partie au moins de leur mise, est de confier leur exploitation à un intendant bien vu de la bande qui domine la région.

De la complicité active à un pacte scellé entre bandits et intendants, il n'y a qu'un pas qui va donner un caractère rentable à la pratique du banditisme. De même, pour un journalier condamné au chômage partiel, la tentation d'entrer dans une bande est grande. Les troisièmes larrons sont les commerçants qui trafiquent le café volé, et qui par leur connaissance des conditions locales, sont bien placés pour s'emparer des propriétés en deshérence.

Dans ce contexte, le bandit colombien, avec sa filiation partisane, ses protections politiques, ses complicités dans le milieu rural, fait partie intégrante de la société locale, mais aussi de l'ensemble de la société, dans la mesure où, loin de fuir la ville comme le bandit social, il y installe un réseau, ainsi que le fait, par exemple, Étincelles, à Armenia et Calarcá.

Les bandits libéraux, qui, dans un premier temps, s'en prennent aux conservateurs, riches ou pauvres, finissent par s'attaquer aux intérêts des propriétaires de leur propre parti. Cela n'élargit pas leur base, au contraire, cela la restreint par une reconnaissance de fait de la division des classes au sein du parti. Le bandit politique se teinte alors de bandit social, défenseur des pauvres et des opprimés, mais sans dévier de sa ligne partisane. Cela ne l'amène pas non plus à modérer ou à dissimuler les atrocités qu'il commet, puisqu'il continue à être inspiré par la haine du parti ennemi.

Arrivés à un certain point de conscience de classe, les bandits colombiens souffrent de la contradiction entre le caractère politique de leur action et leur trajectoire réelle qui les amènent à choisir de nouvelles options, en conflit avec le rôle qu'ils ont joué jusque-là. Le témoignage qui suit illustre ce processus.

Témoignage : l'histoire de "Chispas"

"Chispas" (Étincelles) est le plus célèbre des bandits libéraux. Il est aussi un de seuls qui ait raconté sa vie dans un document autobiographique:

(Intertitres rajoutés par mes soins)

"Mon nom de baptême est Téofilo Rojas, et je vais vous raconter ce que j'ai dû vivre, en tant que tout jeune garçon depuis les années 49-50, quand j'étais auprès de mes parents, dans une finca que nous appelions "L'Espérance", qui appartenait à mon père, dans la région ou juridiction de Rovira (Tolima), où nous travaillions et vivions bien tranquillement, jusqu'au moment où, je m'en souviens comme si c'était hier, commencèrent à arriver des types en uniforme accompagnés de quelques civils.

Le début de la Violence

Ils traitaient très mal ceux qui avaient la malchance de les rencontrer, car, le moins qu'ils disaient, c'était "fils de putes" et d'autres gros mots outrageants ; sinon, ils nous battaient et nous menaçaient, ce qui nous remplissait de peur, et encore plus quand ils tuèrent en particulier Tiberio Patiño et Servando Gutiérrez et beaucoup d'autres qu'ils assassinèrent si injustement ; et pas seulement ça, mais ils malmenaient aussi les enfants et violaient les femmes, en leur faisant tout ce qui leur passait par la tête, sans qu'on puisse dire un seul mot, afin d'éviter des tourment plus grands ; et je me rappelle particulièrement tout ce qu'ils firent à une de mes cousines, qui s'appelait Joba Rojas, qu'ils prirent en présence de ses parents, qui s'appelaient José Sánchez et Obdulia Rojas, et ils lui firent des choses dont je préfère ne pas me souvenir, sans tenir compte de leurs supplications.

Et je me souviens que presque tous ceux qui se livraient à ces atrocités habitaient le poste de La Selva ; et je me souviens bien d'un certain Ricardo Prieto qui, profitant de ma bêtise et de ma frousse de gosse, me proposait de passer des libéraux aux conservateurs ; il me disait qu'ainsi je vivrais tranquille et qu'il ne me manquerait rien, mais que si je n'acceptais pas ce qu'il me proposait, alors il me tuerait, comme ils le faisaient avec tout le monde, hommes et femmes, grands et petits, et ils tuaient, brûlaient, insultaient, volaient, violaient et faisaient toutes ces choses parce que nous étions libéraux.

"Chispas" s'enfuit

Et alors, moi qui avais à peine treize ans, qui avais très peur et souffrais de tout ce qu'ils faisaient, je pris la décision de m'éloigner de tous ces gens méchants, pour voir si ainsi, j'éviterai de mourir entre leurs mains. Et comme je ne pouvais rien faire contre tout ça, je passai d'un endroit à l'autre, jusqu'à ce que j'arrive pour finir du côté des Andes, où habitait Leonidas Borja, qui avait aussi dû fuir cette violence et cette persécution, pour le seul péché d'être libéral. Et comme, en ce temps là, on ne parlait pas encore de guérilla, nous ne savions pas nous défendre, ni où aller pour fuir une pareille férocité, et alors, comme des familles pauvres continuaient à arriver, dont on avait tué ou maltraité des êtres chers ou à qui on avait volé leurs effets ou incendié leur petite propriété, alors, en compagnie de l'ami Borja, nous avons commencé à organiser la manière de défendre ces familles pauvres et ceux qui n'avaient pas d'autre protection que la nôtre, et nous la leur, et voir comment nous protéger et nous éloigner d'un si grand mal.

La résistance s'organise

Et ce fut ainsi que, par nécessité et au prix de grands sacrifices, nous avons réussi à rassembler quelques fusils, plutôt dangereux, qu'on nous donna, et que nous faisions fonctionner avec des élastiques ; en outre, avec quelques machettes, on pouvait se procurer du gibier et un peu de sécurité, ainsi que du bois pour le feu et résoudre des besoins urgents, comme la fourniture d'eau, la [protection] contre la fraîcheur nocturne et autres, car, comme je l'ai déjà dit, nous étions nombreux, ceux qui nous étions rassemblés à la recherche d'un refuge et d'une protection, tout spécialement pour les enfants, les vieillards, les femmes, et en général tous ceux qui avaient dû fuir la persécution sectaire de la police, de l'armée, des conservateurs et des "oiseaux", qui étaient aussi des conservateurs, mais pires, et jusqu'aux curés, dont certains avaient introduit la persécution dans la région.

C'est alors que ces maudits nous ont poursuivis jusqu'à l'endroit où nous pensions être à l'abri du danger, bien que souffrant de la faim, du froid et de tous [les inconvénients] que la fuite nous amena et nous obligea à supporter, et non contents de [nous infliger] tout ce mal, ils nous traquèrent et nous obligèrent à répondre à leurs coups de feu ; alors, nous pensions être perdus face à tant de gens si méchants, si bien armés, et [nous nous sentions] tellement abandonnés, car aucune autorité, aucun chef politique ne faisait quelque chose en notre faveur, nous qui étions des paysans honnêtes et des travailleurs de Riomanso, Rovira et d'autres endroits, qui avions réussi à échapper à la mort qui nous menaçait, où nous vivions auparavant et où certains avaient laissé pour morts des parents, d'autres des amis, d'autres les cendres de ce qui leur appartenait ; et, de cette manière, ils voulaient liquider tous ceux qui nous appelaient les "collajeros " (porteurs d'anneaux ?) ; c'est ainsi que nous avons dû aller chercher les moyens de nous en sortir à Riomanso, La Estrella et les montagnes de la Rivera, en nous joignant aux frères Borja et Cantillo, qui furent ceux qui se proposèrent de sauver tous les persécutés par ces bandits sans Dieu ni Loi.

Mais à cause des menaces que subissaient les familles de ceux que nous avions réussi à réunir dans la fuite, ils ont dû changer leurs vrais noms et prendre des surnoms pour permettre de les identifier, et c'est ainsi que Leonidas Borja s'appela désormais "Le Loup", Tiberio Borja "Córdoba", David Cantillo "Triomphant" et tant d'autres de ceux qui commettaient le péché d'être libéraux, que le Gouvernement d'alors poursuivait avec l'aide des conservateurs ou des "oiseaux", de la police, de l'armée et des détectives, et même de l'aviation qui nous attaquait fréquemment, et nous bombardait et [nous infligeait] ces mauvais procédés.

Comme le nombre de familles en fuite était tellement élevé, nous avons décidé de nous séparer en deux groupes afin de voir si on ne pouvait pas sauver plus facilement tant d'innocents, si bien que "Le Loup" prit la charge d'un groupe, "Córdoba" celle d'un autre groupe, et "Triomphe" un troisième, avec la certitude qu'ainsi on pourrait éviter l'assassinat de tant de familles, qui, comme je l'ai déjà dit, se trouvaient sans la protection de leurs chefs politiques respectifs, lesquels savaient que nous, les libéraux, nous étions victimes d'un sectarisme tellement effrayant, démontré par les lâches assassinats, les outrages, les vols, les incendies, les viols, sans respect pour l'âge, le sexe et la vulnérabilité de la totalité des cas ; ceci fut le commencement de la formation et de l'organisation de guérillas qui firent totalement front à la situation à laquelle des procédés aussi inqualifiables nous avaient amenés, et qui agissaient avec beaucoup de courage et de sens du devoir envers nos compatriotes.

Le cas de "Santander"

Il se présentait des cas distincts, comme celui d'Arsenio Borja, qui se faisait appeler "Santander", dont je ne peux pas oublier les exploits fameux ; tout ce qui passait devant lui, il l'achevait, car il nous disait et nous faisait voir que l'ennemi, c'était les conservateurs, les policiers, l'armée et ceux qu'il appelait ces sales conservateurs mal engendrés, il fallait les achever ; et comme en réalité, il était tellement courageux et bagarreur, en vérité, on ne restait pas en arrière dans les actions qu'il menait, les uns par crainte, les autres parce qu'il le fallait bien, et, dans d'autres cas, parce qu'ils admiraient un chef si fameux ; et, lui, il nous défendait, nous apportait des vêtements et nous donnait le plus souvent ce que nous lui demandions ou ce dont nous avions besoin, car, comme cela ne lui coûtait rien d'aller tuer et voler les conservateurs, il nous procurait tout cela.

Offre d'amnistie

Ensuite, je me souviens très bien, il arriva que les avions, qui nous tiraient dessus auparavant, lancèrent des feuilles volantes et des journaux dans lesquels on voyait ou on lisait la chute du président de l'époque, Laureano Gómez, qu'ils renversèrent parce qu'il était mauvais et corrompu, mais que maintenant, quelqu'un de très bien arriverait à la présidence, qui prêcherait la paix, la justice et la liberté pour tous, qui ferait respecter nos personnes et nos biens, qui mettrait fin à tant de massacres, et comme c'était celui qui commandait les forces armées, et qu'il s'appelait Gustavo Rojas Pinilla, et que lui, oui, il mettrait de l'ordre dans les choses, et que nous pourrions revenir à nos terres, et travailler et vivre tranquilles avec nos familles, et qu'il serait l'unique sauveur de la patrie.

Ce fut alors qu'on fit savoir à ces guérilleros qui nous défendaient qu'ils devaient déposer les armes s'ils voulaient qu'on nous laisse tranquilles et que nous revenions travailler en paix, car une fois les armes déposées, le Gouvernement nous aiderait et nous donnerait beaucoup de garanties pour travailler, nous fournirait les moyens de pouvoir récupérer ce que nous avions perdu ; et alors, grâce à toutes ces promesses dont nous n'avons jamais vu l'accomplissement, nos bons défenseurs remirent les quelques fusils qu'ils détenaient comme armes de défense, ainsi que je l'ai expliqué auparavant, car comme nous étions de bonne foi, nos excellents chefs pensèrent qu'on nous laisseraient tranquilles et que nous retournerions au travail et à la paix, car les persécutions contre nous étant tellement injustes, qu'est-ce qu'ils pouvaient encore continuer à nous faire.

Retour à la vie civile

C'est ainsi qu'étant assurés de pouvoir revenir travailler tranquillement, nous nous sommes répartis, les uns suivant "Le Loup" qui décida d'aller s'installer aux Andes, et d'autres qui suivirent "Córdoba" s'installèrent à Guadualito, où nous nous sommes vraiment mis au travail, nous avons fait des semis au prix de gros efforts afin d'avoir de nouveau un foyer et la tranquillité.

"Santander " poursuit sa carrière criminelle

Par contre, Arsenio continuait à répandre le mal partout où il passait, il achevait tout ce qu'il rencontrait, surtout les policiers, l'armée, les conservateurs et les "oiseaux" ; c'est une consolation et un grand soulagement de les frapper comme on tue les couleuvres, et il le disait avec tant de plaisir qu'on le savourait comme quand on parle d'un bon repas. Bon, je ne sais pas, mais tout mauvais et condamné qu'il était, on ne pouvait pas lui refuser notre sympathie et nos remerciements, tant il faisait les choses avec courage.

"Santander", ou Arsenio, a commis tant de crimes, d'assassinats, de vols, d'incendies et d'actes épouvantables que nos frères eux-mêmes, qui en vérité étaient des hommes bons, comme pour sauver sa réputation, voulurent prendre en compte le fait qu'il était comme une mauvaise herbe qu'il fallait éliminer, et pensèrent qu'en le tuant, on leur serait reconnaissant de débarrasser le monde d'un type de ce genre, car l'esprit du mal qui l'habitait était tel qu'il ne se contentait pas de voir le mort, il le trouait de partout et disait que c'était pour que la vie quitte vraiment ce conservateur condamné. Et non seulement il tuait, mais il devint vraiment destructeur, volant le bétail, les mules et tout ce qui passait à sa portée, et assouvissant ses envies pour le moins à coups de machette ou de poings.

"Chispas" se sent de nouveau en danger

Face à tout ça, je ne savais pas quelle voie choisir, jusqu'à ce que je décide d'aller travailler dans la finca de don Servando Gutiérrez, à Guadualito, avec un de ses fils, dans des activités agricoles, et où je suis resté à peu près une année, mais comme la persécution continuait et que je me voyais en danger, car ils allèrent jusqu'à tuer "Córdoba" dans le chemin de Carmen aux environs d'Ibagué et de Rovira, et comme ils tuèrent aussi au même moment les frères David et Gilberto Cantillo qui travaillaient dans leur finca des Andes, où la police les arrêta et les emmena, et ils les tuèrent en chemin d'une manière tellement lâche et cruelle que des frissons me passent par tout le corps chaque fois que je me souviens de ces violences, car ils traitèrent de la même façon tant d'autres libéraux qui nous accompagnaient dans cette terrible persécution, nous consolant les uns les autres en voyant que notre sort était semblable, pour le seul péché d'être libéraux ; comment, parmi d'autres cas, celui qui a eu lieu à Guadualito, ils ont tué mon propre patron qui était tellement bon, le fils de don Servando Gutiérrez (nous appelions mon patron Efraín Gutiérrez), ainsi que des Morales de Playa Rica.

Nouvelles persécutions

C'est alors que recommença une vague de persécution tellement horrible contre tous ceux qui ne voulaient pas céder aux propositions de changer de camp, car ils ne faisaient rien de plus que se renseigner sur les guérilleros et ceux qui allaient à leur côté à la recherche d'une protection, comme je viens de l'expliquer, et alors les survivants des Cantillos et des Borja durent de nouveau s'organiser afin de voir comment se défendre et nous défendre, ceux qui n'étaient pas formés pour prendre les armes contre la police, l'armée et ceux qu'on appelait les "oiseaux", auxquels ils donnaient des armes, des munitions et de l'argent pour qu'ils poursuivent tous les libéraux qui allaient de lieu en lieu à la recherche de garanties, de paix et de travail, mais ils avaient toujours l'idée d'en finir avec nous une fois pour toutes, en prêchant la Paix, la Justice et la Liberté, de sorte qu'ils nous obligèrent à chercher refuge dans les montagnes dans des fincas comme Puenticito et La Argentina, où nos protecteurs se virent obligés à être de nouveau très vigilants face à l'ennemi qui commença à nous attaquer plus fortement de la part du Gouvernement, des Forces armées et des "oiseaux", à propos desquels, avec le temps, je compris qu'ils étaient à la solde des mêmes conservateurs pour tuer les libéraux. Et comme ma vie était de nouveau menacée et en danger, loin de mes protecteurs, je fus obligé de retourner vers eux et de me mettre à l'abri vers le mois de novembre 1955, et de recommencer à accompagner "Le Loup", à cause du danger qui me menaçait et du fait qu'ils ne me laissaient pas travailler tranquillement, jusqu'à ce que, en 1957, ils lancent une autre pacification, dans laquelle les docteurs Parga Cortés et Daniel de la Pava, en compagnie d'autres dont je ne me souviens pas des noms, s'engagèrent à promettre, pour avoir été avec le "Loup" avec lequel ils traitèrent plus directement, et à cause de sa bonté, ce fut lui-même qui accepta les conversations.

"Chispas" est dans le collimateur des autorités

Après la mort du "Loup", ils jettèrentles yeux alors directement sur moi, et comme je dois en rendre compte à Dieu, moi qui n'avais pas dû agir jusqu'alors, ils commencèrent à me persécuter de manière épouvantable ; je m'imagine maintenant que c'était parce qu'ils savaient que j'allais avec tous [ces chefs]depuis tellement longtemps, et qu'ils pouvaient supposer que j'avais appris d'eux leurs méthodes de défense, et ils pouvaient me considérer comme quelqu'un qui suivrait leurs tactiques, à ces hommes bons qui ont donné leurs vies pour défendre tant de familles et d'êtres innocents qui voyaient la mort de si près, pour le seul délit d'être libéraux.

"Chispas" devient un chef à son tour

> Et ce fut ainsi qu'en réalité, vraiment, tous ces gens me firent confiance, sûrement parce que j'ai su me conduire correctement à leur égard et j'obéissais à ce qu'ils m'ordonnaient, et j'avais du chagrin de voir souffrir ces gens malheureux, compagnons d'infortune, et, d'un commun accord, ils décidèrent de me mettre à leur tête, de manière à ce qu'on nous prenne pas par surprise et qu'ils n'en finissent avec nous comme ils se proposaient de le faire depuis si longtemps ; alors, comme moi aussi, je vis la nécessité de me défendre et de les défendre, de même je me souviens et je ne peux pas oublier, comment on se débrouillait bien avec "Santander".

"Santander" montre l'exemple

Parce qu'il faisait tellement de choses, et que tout ce à quoi il s'accrochait, il le réalisait, et qu'il ne laissait jamais [vivant], comme il disait, tout bon conservateur qu'il rencontrait : et il volait, il tuait, il brûlait, et s'en donnait de toute façon à coeur joie, car, comme il disait, il ne pouvait rester tranquille tant qu'il n'avait nettoyé le mal, comme quand il tua Victor Chávez à Riomanso, et un sergent et un caporal, parmi tant d'autres, au barrage de Montebello, ces deux derniers, exécutés à fin 1955, alors que nous étions réfugiés pour la seconde fois à La Argentina, la Osera et Puentecito.

Étant à La Osera, il partit vers Le Guadual et Les Andes et tua quelques conservateurs, et de là, passa à China Alta, descendant par San Bernardo et La Chapa ; il nous racontait qu'il tuait tous ces conservateurs mal engendrés, hommes ou femmes, jeunes ou vieux, tout ce qui sentait le conservateur, il fallait qu'il le foute en l'air pour pouvoir être en paix, et comment cette troupe de mal engendrés qu'il avait cernés alors qu'ils descendaient en jeep de San Bernardo, criaient et faisaient des grimaces, ça lui avait vraiment plu de les voir gigoter tandis qu'il les transperçait à différents endroits pour qu'ils meurent à petit feu, et avec quel plaisir il riait en nous le racontant et tout ce qu'il leur avait pris, après s'être diverti à les voir mourir : beaucoup de munitions, de bonnes armes, des bijoux et de l'argent, des billets dont les numéros se suivaient ; et tout de suite après, il s'était dirigé vers Girardot pour faire un autre petit travail, et là nous avons su qu'il s'était mis à "expier" en distribuant généreusement les bijoux et l'argent, et que cela serve à tous, et à ces femmes qui étaient près de lui, heureuses de le voir si disposé à la dépense ; et il nous racontait comment, bien qu'il y en ait eu une quantité, tout s'en est allé rapidement.

Et quand il se vit dépouillé, il se souvint des conservateurs et il partit avec la manière si facile qu'il avait de se refaire ; mais alors, l'étoile de la chance lui avait tourné le dos, et ils l'attrapèrent dans ce petit chemin alors qu'il retournait au travail, comme il disait, et nous l'avons vraiment regretté, car le condamné nous donnait tout ce qui nous rendait plus légère la dure vie que nous menions, quand il balayait tout ce qui passait devant lui, et plus encore quand il s'agissait de policiers, de l'armée, de sales types, comme il s'en remplissait la bouche quand il nous racontait ; et c'est pourquoi je trouve bizarre, et je ne crois pas, qu'il avait passé à la police comme on me l'a raconté et assuré, qu'on l'avait aperçu [habillé] en policier à Chaparral, car vu le dégoût qu'il avait [de la police], comment aurait-il été capable de vivre parmi eux ?

"Chispas" cherche de l'aide

C'est ainsi que finirent tous les chefs, et alors on exigea de manière définitive que je prenne la tête de la défense de tous les innocents qui étaient restés sans aide ni protection ; et c'est pourquoi que, ressentant de la pitié pour tous ces gens, orphelins, veuves et ainsi de suite, je ne pus faire moins que d'accepter comme un devoir et une nécessité de me défendre et me sauver, moi et eux. Mais comme je manquais d'expérience et de connaissances, d'âge enfin, je me suis proposé de rechercher le contact avec les autres guérilleros que je savais être dans différentes régions, spécialement au Tolima. C'est ainsi qu'après avoir passé pas mal de temps à les chercher, je les ai trouvés en 1957. Et par le biais de lettres et de communications en général, j'ai été invité, et j'ai ressenti le désir d'être en contact avec les guérillas du sud du Tolima ; et comme je ne pouvais pas partir, car l'armée et les "oiseaux"augmentaient la persécution, j'ai dû faire front et me défendre quand ils m'encerclaient, et comme personne ne m'appuyait, au contraire, tous me poursuivaient, la presse, la radio, les Forces Armées et les "oiseaux", et d'une manière ou d'une autre, on me rendait responsable de toutes les morts qui se produisaient, même les morts naturelles, ils disaient que c'est moi et qu'il faut me tuer. Je ne pouvais pas, ni ne peux me laisser tuer comme une brebis attachée [à un pieu], mais comme la défense est permise, je n'ai pas fait autre chose que me défendre et défendre ceux qui sont sans défense, les mineurs, les femmes et les vieillards. Et, dans toutes les allées et venues qui ont suivi les élections du 16 mars, on m'a parlé des actions et des communiqués du général Mariachi ; j'ai été mieux informé sur la situation politique et les guérillas, et on m'a remis une invitation ferme pour venir vers lui discuter comme je l'ai fait en réalité, et, pour cette raison, je suis venu à Planadas où je suis très satisfait.
""Je certifie que cette déclaration authentique, a été reçue par le soussigné du Capitaine "Étincelles". (Signé) Jésus María Oviedo, Général Mariachi. Planadas, le 16 juillet 1958."

La mort de "Chispas"

Comme il le remarque lui-même, "Étincelles" apparaît plus dans la presse nationale et l'armée comme un criminel irrécupérable que comme le défenseur de la veuve et de l'orphelin qu'il tente d'accréditer. On l'accuse, à tort ou à raison, d'avoir commis, entre 1954 et juillet 1957, 50 attaques ayant fait 500 morts et plus de 50 blessés, plusieurs rapts de mineurs, des vols de bétail. Cette image négative va être utilisée pour détériorer la relation entre lui et le "Général Mariachi" qui est l'instigateur du texte présenté ci-dessus. Ce dernier est un ancien guérillero qui avait commandé la guérilla du sud du Tolima dans la première étape de la Violence et qui jouissait de la pleine confiance de la direction du parti libéral, et à partir du Front National, de celle de l'armée avec laquelle il collaborait dans la lutte contre certains de ses anciens compagnons d'armes.

La perte de ce soutien va obliger "Étincelles " à changer de région et à réorienter sa lutte au moins sur le plan idéologique, comme en témoigne sa réponse à un message de la reine nationale de la beauté [Miss Colombie] qui l'invitait à mettre fin à ses activités :
"Notre lutte sera successivement celle des pauvres contre les millionnaires, des opprimés contre les oppresseurs ; lutte sociale dont sont exclues toutes ces infâmes violations que vient commettre l'oligarchie par l'intermédiaire des forces armées à son service et que la "grande presse" stimule avec ses publications... Que l'argent mal dépensé à nous poursuivre soit consacré à soulager la terrible misère que nous ont apportée des gouvernements indignes. Que meure l'oligarchie de tous les partis. Vive la révolution sociale ! Notre lutte, belle souveraine, est en faveur des exploités".

Acculé par l'armée, condamné par son propre parti, isolé des propriétaires qui l'avaient appuyés au début, il fait porter le poids de sa survie aux paysans, non par la voie de la conviction, mais par celle de la contrainte. Incapables de suivre les nouvelles perspectives ouvertes par leur chef, certains des membres de sa bande vont le dénoncer, tandis que l'armée entreprend une campagne d'action psychologique tendant à discréditer l'image idéalisée du bandit. Le 22 janvier 1963, sur information du père de la femme qui l'accompagnait, il est abattu par une patrouille de militaires. On trouvera un portrait de Che Guevara dans l'une de ses poches.

La fin du pouvoir des bandits

Entre 1963 et 1965, le cycle fatal de décadence et de défaites touche l'ensemble des protagonistes mentionnés dans cet ouvrage, qui vont tomber sous les balles des forces de l'ordre. Une fois privées de leurs chefs, les bandes se désagrègent rapidement et beaucoup de leurs membres sont faits prisonniers ou tués. En 1964, 337 sont capturés et 312 abattus.

Pendant les trois premières années du Front National, la stratégie officielle contre le banditisme privilégie , au moins sur le plan formel, les mesures de caractère politique par opposition aux actions répressives. Avec l'expiration du délai légal de l'amnistie en juillet 1959 et la réactivation de la Violence à grande échelle, les voix opposés à la "ligne sociale", celles des partisans de combattre la violence par la violence, se font entendre avec toujours plus d'insistance.

En même temps, à l'intérieur de l'École Supérieur de Guerre, des doutes se font jour sur l'efficacité des actions militaires contre les bandits, particulièrement contre ceux d'entre eux dont la lutte a des motifs politiques, et sur l'effet des abus et des délits commis par les forces armées contre la population paysanne, qui contribueraient à augmenter la violence.

De leur côté, les syndicats patronaux agricoles, notamment la Fédération des Producteurs de Café, réclament des politiques répressives et mettent en avant un plan permettant d'organiser la participation des cultivateurs à la contre-insurrection et leur collaboration à l'action des forces armées et de la justice. Ils demandent également une répression effective des abus commis par les forces de l'ordre à l'égard de la population paysanne.

Pour répondre aux critiques externes et internes de l'institution militaire, un plan de réorganisation globale est mis en place, ainsi qu'une nouvelle stratégie qui combine les aspects militaires, sociaux, économiques, idéologiques et psychologiques. Il s'agit de la déclinaison moderne du programme que les carabiniers avaient utilisé au 19e siècle dans le sud de l'Italie :

  • mesures purement militaires telles que le renforcement des effectifs, des moyens de communication et de transports, création d'une nouvelle brigade, composée d'unités petites et flexibles, aptes à la lutte contre-guérilla.
  • création du Département Administratif de Sécurité (DAS), qui va infiltrer des agents dans les bandes et favoriser la délation par le biais de l'amnistie et des récompenses monétaires.
  • combinaison de mesures militaires dirigées contre les bandits et d'un programme complexe visant la population paysanne, comprenant des mesures d'intimidation comme les détentions massives et les perquisitions et l'"action civique", accompagnée d'une action psychologique, destinée à changer l'image positive des bandits et celle, négative, de l'armée, au moyen entre autres choses de feuilles volantes lancées depuis les hélicoptères.

Ces idées sont propagées par une nouvelle génération d'officiers, formés dans les bases yankees de Panama. La visite de John Kennedy en Colombie et la création de l'Alliance pour le Progrès viennent les crédibiliser, ainsi que les théories développées par Lebret sur le rôle civil et socio-économique que doit avoir l'armée dans les pays en voie de développement.

La mise en oeuvre de ces projets débouchent sur le plan Laso, concrétisé par l'opération Marquetalia, au cours de laquelle des bombes au napalm sont lancés sur les campements des insurgés, dans les rangs desquels se trouve Tirofijo, le futur chef suprême des Farc. [Dans son discours, lu par un de ses lieutenants, lors de l'ouverture du dialogue entre le gouvernement et les Farc, le 7 janvier 1999, Tirofijo fait allusion à deux reprises à cet événement et au fait que les militaires détruisirent les fermes des colons et volèrent le bétail, les porcs et les oiseaux de basse-cour. Il fait également référence à l'attaque de Casa Verde en décembre 1990, qui va interrompre les négociations de paix avec le gouvernement Gaviria, au cours de laquelle l'armée a également volé : 300 mules, 70 chevaux de selle, 1500 têtes de bétail, 40 porcs, 250 oiseaux de basse-cour, etc. L'establishment bogotanais, qui n'a jamais vu de volailles que dans son assiette, s'est beaucoup gaussé de ces réminiscences, dérisoires en apparence, mais tellement révélatrices de la mentalité campagnarde. Quarante ans ont passé, mais le fossé est toujours aussi béant entre l'élite et la paysannerie.]

Les travailleurs agricoles permanents sont encartés, exposant les sans-emploi et les saisonniers à être considérés comme des bandits. On en vient même à interdire le port du poncho sous le prétexte qu'il constitue le déguisement du bandit. Les Fédérations d'Éleveurs et de Producteurs de Café favorisent la constitution de groupes d'autodéfense rurale. On autorise les paysans honorablement connus et les propriétaires à s'armer pour défendre leur vie et leurs biens et à s'équiper de radio-téléphones pour communiquer des informations aux militaires et aux coopératives de producteurs de café. Des récompenses encouragent la délation, tandis que les personnes suspectées de collaboration avec les bandits sont soumises à des fouilles, des détentions préventives, des extorsions ou à la torture.

La dernière phase de l'action militaire consiste à rompre le lien social entre la population paysanne et ses "protecteurs". Le facteur décisif dans le processus de liquidation du banditisme n'est pourtant pas militaire, bien que les récompenses pour les délateurs, les offres d'impunité judiciaire en échange d'informations sur les opérations et les déplacements des bandes, le harcèlement des réseaux de soutien aient affaibli sa capacité d'offensive et d'immersion dans le milieu rural. Le facteur déterminant, ce sont ses limitations politiques et idéologiques pour comprendre la nouvelle situation et s'adapter aux changements des conditions de lutte. C'est au moment où les bandits ont le plus besoin de la sympathie et de l'appui militant du milieu paysan qu'ils se l'aliènent en faisant peser sur lui le poids de leur entretien, qu'ils ne sollicitent plus, mais imposent par la terreur. Ils prennent de cruelles mesures de représailles contre les proches des délateurs dont ils ne veulent pas savoir s'ils sont de véritables traîtres ou s'ils ont cédé sous la menace ou la torture. Ils se révèlent enfin incapables de trouver les moyens de contrer les effets de la guerre psychologique menée par les militaires.

Les abus des bandits font pencher le précaire équilibre entre admiration et crainte vers la seconde, créant ainsi un climat d'acceptation pour les contenus de la propagande gouvernementale. Curieusement, la population paysanne va pleurer des hommes comme le Capitaine Étincelles, après avoir pourtant contribué à leur disparition, non pas pour ce qu'ils ont été, mais pour les changements et les aspirations qu'ils ont pu incarner à un moment de leur parcours criminel.

Le bandit social disparaît aussi en tant que mythe, affaibli, puis détruit par le contre-mythe que l'action psychologique des militaires a fini par imposer à l'opinion publique. Le bandit personnifie jusqu'à aujourd'hui [1983] un monstre inhumain et cruel, frustré, désorienté et utilisé par les politiciens locaux. Cette image est aussi l'expression du déséquilibre des forces entre les représentants de la nouvelle centralisation politique et la population paysanne, provisoirement vaincue.

Ce qui se profile derrière l'ascension, puis le déclin du banditisme politique et son évolution incertaine vers un pôle social est d'une part son impossible transformation en mouvement révolutionnaire et d'autre part, la difficulté à le faire entrer dans son ensemble dans un jeu d'options bien défini : ni prototype des mouvements révolutionnaires, ni agents de la réaction, ni simples criminels déshumanisés, mais des hommes pris dans des contradictions sans issue.

Actualisation : la guérilla, aujourd'hui

Trente-six ans ont passé depuis la mort du Capitaine Étincelles. Si les causes sociales et politiques des mouvements de rébellion armée n'ont pas fondamentalement changé depuis les années 60 - l'extrême pauvreté et le sous-développement chronique des campagnes et des périphéries des grandes villes -, les moyens et l'organisation de la guérilla actuelle, notamment ceux de l'Armée de Libération nationale (ELN) et des Forces Armées Révolutionnaires de Colombie (FARC), ont connu un développement insolite au point qu'elle est capable de porter des coups sensibles tant aux Forces Armées colombiennes qui ont connu des revers cinglants au cours de ces dernières années, à la Police, qui a abandonné de nombreuses municipalités, qu'à l'infrastructure de l'industrie pétrolière, qui fournit la principale source d'exportations du pays. Le temps des vieilles escopettes à élastique est bien révolu, la qualité et l'importance de l'armement dont elle dispose sont équivalentes, sinon supérieures, à celles de l'armée régulière, qu'elle se procure sans difficulté sur le marché noir mondial des armes.

Contrairement aux théories maoïstes du poisson dans l'eau, ce n'est pas à cause de la symbiose entre population rurale et guérilla que cette dernière a acquis sa récente puissance, notamment sur le plan financier. C'est d'abord parce qu'elle a créé la plus grande industrie de prise d'otages et d'extorsion qui existe au monde, dont la plus récente modalité est la bien mal nommée - si l'on se souvient que c'est un des plus beaux miracles du Christ auquel il est fait allusion - "pêche miraculeuse". Cela consiste à barrer une route à grand trafic et à extraire deux ou trois douzaines de passagers des véhicules qui passent à ce moment et à exiger de leurs familles la rançon la plus élevée possible, selon une tradition bien établie au 12e siècle quand les pirates barbaresques venaient narguer les marines européennes jusque à l'entrée des ports méditerranéns.

Une autre source de revenus juteux est son association avec les trafiquants de stupéfiants dont elle assure la protection. Est-elle pour autant devenue une narco-guérilla, comme l'affirment les chefs militaires, qui n'ont pas encore accepté, malgré leurs défaites, le fait que la guérilla est devenue une force combattante bien entraînée et disciplinée ? La réponse est ambivalente. Oui, dans la mesure où son partenariat avec les trafiquants lui donne le caractère d'une organisation criminelle, non, parce qu'elle n'a pas renoncé à ses visées originelles, marxistes, de prise du pouvoir et de transformation radicale de l'État. Jamais dans toute l'histoire colombienne un mouvement insurrectionnel n'a été aussi près d'atteindre cet objectif, qui reste paradoxalement hors de sa portée - sauf à privilégier un scénario catastrophe dont la probabilité de réalisation est très faible -, du fait que le pourcentage de la population qui la soutient ne dépasse 10-15 % et que tous ses relais politiques et institutionnels ont disparu.

La troisième raison de sa puissance est la capacité qu'elle a démontré, dans certaines régions où son influence est prédominante et qui ont connu récemment un fort développement économique, à imposer une gestion efficace aux municipalités, en éliminant la corruption qui est le cancer du pouvoir local et régional, en particulier là où l'exploitation des ressources naturelles leur procurent des revenus importants.

En dépit de cette puissance qui la met presque à égalité avec le pouvoir légitime de l'État grâce à sa capacité illimitée de destruction et de nuisance, elle a non seulement conservé ses traits de banditisme, mais elle les a renforcés sensiblement, comme cela ressort de l'extrait suivant, tiré d'un livre dont je reparlerai ("Colombia : guerra en el fin de siglo" TM Editores Bogotá 1998) d'Alfredo Rangel Suarez, le seul polémologue colombien de renom, qui nous fournit en quelque sorte une mise à jour du livre qui fait l'objet de cette Note de Lecture.

La guérilla colombienne : un banditisme inédit

"[...] Bien que [la guérilla] maintienne ses objectifs politiques, les moyens d'action qu'elle utilise l'assimilent toujours plus aux groupes de bandits. Sans doute, il ne s'agit pas du banditisme traditionnel, mais bien d'un nouveau phénomène très particulier : une sorte de banditisme social, moderne, imprégné d'idéologie, qui prétend imposer ses visées politiques en s'appuyant sur les inégalités sociales, le ressentiment primaire des pauvres envers les riches, aussi bien dans les campagnes que dans les zones marginalisées des villes.

La guérilla a des objectifs politiques, mais la facette hors-la-loi qui rappelle ses origines est évidente. L'expression la plus marquée de cette caractéristique des guérillas en Colombie est la soustraction violente, généralisée et systématique - au moyen de la prise d'otages, de l'extorsion et de l'intimidation - du patrimoine de secteurs sociaux toujours plus étendus, pour la destiner à la défense supposée de la cause des pauvres. On ne connaît pas dans le monde le cas d'une autre guérilla qui aurait pratiqué la prise d'otages à une échelle aussi aberrante que ne l'a fait la guérilla colombienne. C'est sa principale particularité : être politique dans ses fins et recourir au banditisme dans ses moyens. Les guérilleros cherchent à obtenir le pouvoir sur le plan local et pour ce faire ils veulent apparaître comme de "nobles truands", qui ne dérobent rien pour eux sinon pour les pauvres, quand bien même en réalité le vol n'est pas seulement une forme de protestation sociale et de financement des nécessités de la guerre, mais aussi une manière de gagner sa vie.

Mais c'est aussi un banditisme étatique qui aspire à remplir - en s'appuyant sur une violence implacable - une fonction politique collective : de fait, elle exerce des fonctions que l'État ne remplit pas, ou mal, entres autres choses rendre la justice, garantir la sécurité, fournir des crédits à bas taux d'intérêts pour la production et la commercialisation agricoles, développer des programmes de réformes agraires, promouvoir des formes associatives de production, offrir la sécurité sociale à ses membres et à leurs familles.

Les phénomènes de banditisme social sont, selon le spécialiste de ce sujet, Eric J. Hobsbawm, typiques des sociétés traditionnelles qui s'écroulent au moment de la transition vers le capitalisme et la modernisation ; il n'y a pas de doute qu'en Colombie la présence prolongée de la guérilla dans de nombreuses régions s'explique par une telle évolution. Mais plus récemment, les opportunités économiques qui sont apparues dans certaines zones rurales où dominaient la société paysanne traditionnelle ont accéléré cette décomposition. Dans presque tous les cas, cet effondrement violent a été favorisé par l'absence d'institutions étatiques.

Sur un terrain si propice, fertilisé en outre dans beaucoup d'endroits par une tradition de lutte subversive ou de banditisme, une guérilla avec une vaste expérience de la guerre irrégulière a pris du poil de la bête. Le hasard n'a donc rien à voir dans la coïncidence dans le temps et dans l'espace d'une série d'opportunités économiques depuis le début des années quatre-vingt et l'installation et la consolidation dans ces zones des principaux noyaux de guérilla actifs dans le pays : le pétrole d'Arauca, la coca du Caqueta, Guaviare et Putumayo, la banane d'Urabá, le pavot des Cordillères andines, le charbon du Cesar, l'or du nord-est d'Antioquia ont tous alimenté la guérilla sur les plans économique, social et politique. Celle-ci a très bien compris qu'une part de pouvoir économique permet de donner une base sociale à son projet politique. En outre, cela lui permet d'éviter de devoir faire peser sur ses partisans le coût de sa subsistance.

L'État a été doublé dans la gestion des opportunités économiques : en ce qui concerne les illégales, dans sa capacité de contrôle, et en ce qui concerne les légales, dans sa capacité d'anticipation et de réponse. Ceci a créé une ambiance d'anarchie et d'iniquité, laquelle a rendu possible que la guérilla apparaisse aux yeux des paysans comme un phénomène d'utilité publique qui apporte un certain ordre et exerce une pression pour une relative redistribution des excédents créés par ces opportunités. Dans ce sens, l'explosion des attentes insatisfaites que provoque l'arrivée d'une opportunité dans une région appauvrie profite à la guérilla. Indépendamment de l'intention subjective des guérilleros et du cadre politique dans lequel ils inscrivent leurs actions, ce qui définit le caractère des bandits "spéciaux" ou "sociaux", selon Hobsbawm, est leur comportement et la fonction qu'ils exercent. Et c'est cela même qui détermine le soutien actif ou passif que les paysans leur apportent et qui empêche qu'ils soient perçus comme de simples criminels.

[...] Seul l'épuisement des opportunités économiques produira la "mort naturelle" des guérillas. Elles mourront d'inanition économique, sociale et politique, car la société et l'économie rurales ne pourront pas supporter l'énorme coût que représente l'entretien d'un appareil armé, dont les proportions pourraient tripler tous les dix ans, si son expansion se poursuit au rythme actuel.[...]

Une guérilla idéologique et politique

La dimension de banditisme qui caractérise la guérilla a fait circuler une fausse interprétation au sujet de la subversion qui se répand rapidement, même dans l'opinion éclairée, et qui désigne les guérillas comme des groupes armés sans aucune idéologie, ni aspiration politique. En réalité, il s'agit d'une vision dangereuse et distordue de ce sujet. Bien que cela paraisse un contresens, en dépit de son investissement croissant dans des activités délictuelles et la perte absolue de limites éthiques dans son comportement criminel, la guérilla en Colombie continue à être fortement idéologisée. Il faut insister sur la grande singularité du phénomène guérillero en Colombie : une guérilla politique dans ses fins, avec de forts traits de banditisme social dans ses moyens, et totalement étrangère à la fin de l'histoire de la lutte pour la domination mondiale entre le capitalisme et le communisme. Mais la condamnation éthique impérative que l'on devrait appliquer à une guérilla qui utilise la violence et la terreur de manière tellement systématique à l'égard de la population civile ne doit pas conduire à une disqualification politique erronée.

A notre point de vue, ce qui s'est passé est que la guerre froide a accru en Colombie le contenu idéologique de la confrontation entre l'État et la guérilla, mais la fin de la lutte pour la domination mondiale entre les superpuissances a effectivement ôté son accent local à la confrontation idéologique. Ce qui ne signifie pas que les insurgés ont abandonné toute idéologie. Il suffit de consulter leurs publications, de s'informer du contenu de la formation politique des combattants pour vérifier l'importance que cet endoctrinement a dans la routine quotidienne de la guérilla. [...]

Si nous convenons, pour simplifier, qu'une idéologie n'est pas autre chose qu'une vision du monde qui permet de comprendre - ou se tromper sur - la marche et le sens de l'histoire, nous devons conclure que la guérilla colombienne continue à être imbibée par une interprétation marxiste du monde et du changement social. Autre chose est que l'utopie, ou le point ultime, le stade final de l'histoire que cette idéologie proclame, ait perdu son attrait et sa viabilité même pour les esprits les plus obtus.

Il est possible que la société et l'État idéal selon la version orthodoxe léniniste du marxisme ne soit déjà plus l'objectif ultime de la guérilla colombienne, surtout depuis la débacle de ce modèle au niveau mondial. Pour autant la guérilla n'a pas cessé d'être fondamentalement marxiste, ni de croire que la violence est l'accoucheuse de l'histoire et la lutte des classes sa locomotive ; que les guérilleros sont les rédempteurs des pauvres et que le pouvoir naît des fusils ; que la bourgeoisie, les propriétaires terriens et l'"impérialisme américain" sont les ennemis du peuple, que la lutte de ce dernier contre le premier est la principale contradiction que doit résoudre leur prétendue révolution violente. Il y a plus, cet ensemble de doctrines élémentaires contribue à donner de la cohésion à la guérilla et permet aux paysans qu'elles recrutent - qui en général ont toujours été exclus de tout - de se sentir enfin partie de quelque chose, intégrés à des organisations qui jouissent du respect et de l'acceptation de leurs pareils, même quand cela les conduit à un haut degré d'aliénation, de perte du sens de la réalité et à l'identification compulsive à ces mouvements messianiques violents.

Le plus grand problème qu'entraîne la disqualification idéologique de la guérilla est qu'aux yeux de l'opinion publique cela place les insurgés à un pas de la disqualification politique, elle-même passage obligé pour l'inévitable dénonciation qui suit en tant que délinquants ordinaires et rustiques, avides d'argent et d'enrichissement.[...]

Pour celui qui veut bien le voir, la vocation politique de la guérilla,- ou sa tendance, issue de sa nature intime, à rechercher et consolider son pouvoir -, peut se constater, parmi d'autres choses, dans sa stratégie efficace qualifiée de "pouvoir populaire" et qui consiste dans la lutte pour le pouvoir local et dans l'utilisation, au moyen de contrainte armée, des espaces de participation qu'a ouvert la décentralisation politique et administrative au niveau des municipalités et des départements du pays. Pour celui qui veut aussi bien le voir, la corruption administrative, l'inefficacité étatique, l'insécurité créée par la délinquance ordinaire, l'absence d'action judiciaire, la lenteur de la réponse de l'État aux attentes croissantes de la population, sont toutes circonstances dont profite la guérilla dans les régions pour saper la légitimité de l'État et établir la sienne propre.

Mais les insurgés ne comptent pas seulement sur des stratégies politiques au niveau local. La guérilla dispose aussi de plans stratégiques à long terme et de portée nationale très élaborés, qui incluent des phases et des périodes détaillées, des buts et des objectifs déclinés au niveau militaire et politique, l'identification de zones stratégiques d'expansion où concentrer des forces et des moyens. Et le plus grave : elle en train de les mettre en oeuvre.[...]"

Ces considérations sans complaisance permettent de mieux saisir la véritable nature de la guérilla d'aujourd'hui et de mieux mesurer la portée du défi que représentent les négociations de paix qui vont s'engager entre le gouvernement et les Farc au cours de ces prochains mois.

Juin 1999

Pour en savoir plus :

Nouvelles de la violence I : "L'Etat inachevé"

Nouvelles de la violence III : "Colombie : guerre de fin de siècle"


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