Nouvelles du Petit Paradis en Equateur

La vie quotidienne dans le nord des Andes colombiennes

 

Chronique

Insécurité, quand tu nous tiens !

Dès mon arrivée en Equateur, le problème de notre sécurité s'est posé de manière aiguë : dans les médias d'une part, et d'autre part, sous la pression amicale des anciens propriétaires de notre maison, devenus nos voisins.

Serai-je tombé - comme Ulysse -, de Charybde en Scylla, en ayant voulu fuir les dangers qui me fondaient dessus en Colombie pour une hypothétique tranquillité en Equateur ?

Ce thème, plutôt ingrat, est aussi celui de la suite de mon intégration.

 

Le réduit helvétique

Pour ceux qui sont nés après la deuxième guerre mondiale, je rappelle quelques éléments d'histoire. Un des objets de fierté des citoyens suisses est la résistance opposée aux tentatives d'Hitler de s'emparer de leur pays, en truffant les massifs alpins de forteresses souterraines et en en minant tous les accès routiers. Et aussi, je suppose, en se préparant à reproduire les exploits de leurs ancêtres à Morgarten, où les envahisseurs autrichiens, dix fois plus nombreux, avaient été écrabouillés par des chutes d'arbres et de pierres soigneusement planifiées (à quand une version filmée de ces épisodes glorieux qui nous changerait de ceux Robin Hood et de Star Wars ?). Lors d'un récent séjour à Heiligenschwendi, un village perché au-dessus du lac de Thoune, j'ai pu constater que les barrages anti-chars avaient bien résisté aux assauts du temps, sinon à ceux de la Wehrmacht.

En effet, les nazis ayant renoncé à croquer cette noix où ils se seraient cassés les dents, une page tragique de l'histoire suisse n'a pas été écrite. Certains jaloux ont mis en doute cette version avantageuse en prétendant que si Hitler n'avait pas attaqué la Suisse, c'est parce que les autorités, les banques et autres entreprises helvétiques avaient cédé à toutes ses exigences, et notamment celle de fermer les frontières du pays aux réfugiés juifs, et que ces services rendus valaient bien le renoncement à occuper le pays. Comme ce n'est pas le lieu d'engager une polémique historique, je m'en tiens à la première version, qui a un lien direct avec ma situation actuelle.

En effet, à peine arrivé à ce que je pensais être un petit paradis, nos voisins nous dépeignent une situation apocalyptique qui me fait douter de la pertinence de notre choix : toutes sortes de voleurs, de malfaiteurs et d'agresseurs tourneraient autour de notre quartier périphérique. C'est ainsi que Don Lucho, le grand-père, qui entretient notre jardin, a été attaqué et presque laissé pour mort sur la voie ferrée qui mène à San Antonio, qu'une jeune fille a été violée en rentrant d'une fête, que le poste de télé d'un voisin un peu plus lointain a été volé lors d'une courte absence, que le vélo emprunté par Antonio à un parent a été soustrait la première nuit qu'il l'a laissé dans sa cour, que les drogués ibarréniens se réunissent dans une maison abandonnée devant laquelle je passe au cours de mes promenades, etc. Effrayé par ces menaces, je me contente au début de courtes explorations dans les parages les plus fréquentés et en plein jour. Je n'ai cependant pas de raison de mettre en doute ces faits, ni les conseils qui nous sont prodigués pour nous protéger le mieux possible contre toute intrusion.

C'est là que mes allusions au réduit helvétique prennent leur sens. Pour lutter contre d'aussi terribles dangers, quoi de mieux que d'imiter l'exemple de certains de mes ancêtres dans une situation identique : fortifier notre actuel Petit Paradis. La configuration des lieux s'y prête et ce que les dimensions du Petit Paradis I nous empêchaient de réaliser faute de moyens, la taille réduite du Petit Paradis II le permet. Un incident semble donner raison aux mises en garde de nos voisins : au retour d'un voyage en Colombie, trois fils de fer barbelés de la clôture sont coupés, mais, soit qu'il s'agisse d'un acte de vandalisme, soit que le voleur éventuel ait été dérangé, rien ne manque. Une seconde raison qui m'incite à agir est que l'éclairage public est en panne depuis des mois et, malgré les réclamations des habitants, la réparation tarde et nous sommes plongés dans une obscurité totale dès sept heures du soir.

Le mouchoir de poche qui nous sert de terrain est heureusement entouré d'un de ces murs de terre que j'ai décrit ailleurs sur trois côtés et il suffira de le surélever dans la partie qui donne sur le champ voisin. Je profite de cette opération pour faire démolir l'énorme et somptueux lavoir, accompagné d'une réserve d'eau d'au moins deux mille litres, que Blanca, l'ancienne propriétaire, avait fait construire. Ce manque de révérence ne perturbe pas durablement nos excellentes relations - elle ne verse que quelques larmes --, mais me permet de créer une terrasse couverte qui abritera nos hamacs, afin que le Petit Paradis II mérite vraiment son nom. Dans le même élan, je fais supprimer la porte qui donne sur le champ et la déplace du côté de la nouvelle maison de nos voisins. Cette fois, c'est Don Lucho qui fait la grimace, car il ne peut plus accéder directement à notre jardin pour évacuer les déchets. Et pour donner une touche originale à ce masquage d'ouverture, nous embauchons Vinicio, un artiste local qui nous peint un motif floral géant, trop léché à mon goût, lequel met cependant un peu de rouge dans notre environnement quotidien à dominante brune et verte, surtout à l'heure, toujours un peu triste, du crépuscule.

Tous ces travaux sont réalisés par Teodoro, un artisan indien, l'un de nos plus proches voisins, qui sait tout faire : maçonnerie, plomberie, électricité, carrelage, menuiserie, etc. C'est lui qui reconstruit nos meubles, démolis par les déménageurs (cf. Ciao). Il est sec, de petite taille, proche de la quarantaine, plutôt taciturne et réservé au début de nos relations, puis, au fil des travaux, il prend confiance, de même que sa femme, qui porte encore le costume indien de Natabuela et les "huallcas", les nombreux rangs de collier en métal doré, qui sont traditionnels ici.

La deuxième phase de l'opération consiste à renforcer considérablement les grilles du côté de la rue jusqu'à la hauteur vertigineuse de 3,30 mètres dans la partie la plus élevée et à les surmonter de pointes en fer forgé qui décourageraient les plus hardis des voyous. C'est un serrurier de San Antonio, Luis Eduardo, qui s'en charge. Nous avions été plutôt satisfaits de sa première intervention, qui a consisté à construire un couvert sur l'espace qui sépare la maison principale de l'annexe. Il nous sert de garage et nous permet de passer de l'une à l'autre à l'abri de la pluie. La solution qu'il nous avait proposée était moderne et astucieuse, mais une réalisation défectueuse a entraîné un certain nombre de malfaçons contre lesquelles je lutte toujours, en particulier des infiltrations d'eau diaboliques, que même le produit d'étanchéité, qui fait merveille en France et que j'ai emporté dans mes bagages, n'arrive pas à vaincre.

Trentenaire, métis - cette notation n'a pas un sens raciste dans mon esprit, elle permet de situer les individus dans la société équatorienne -, entreprenant, avec des aspirations à gravir les échelons de l'ascension sociale - il envoie ses deux filles dans une école privée d'Ibarra - et affrontant donc beaucoup de problèmes financiers, il nous séduit au début par son sérieux. Il nous fournit des devis écrits détaillés avec des spécifications précises et des prix raisonnables. Par contre, lors de sa dernière intervention, la pose des gouttières, non seulement le montant de la facture est exagéré, mais il modifie sans rien nous dire la dimension des chenaux, lesquels, mal ajustés, ne retiennent que partiellement la pluie. Malgré tout, nous acceptons de lui prêter quarante dollars pour finir le mois, qu'il ne nous rendra jamais, mettant fin de manière stupide à une relation plutôt amicale.

Mais mon problème principal n'est pas pour autant résolu. En effet, quand nous nous absentons, Don Lucho en perd le sommeil, il vient allumer, puis éteindre, l'éclairage extérieur, il fait des rondes nocturnes. Tout en étant touché par ce témoignage spontané de solidarité, j'estime qu'il faut trouver une solution qui rende sa tranquillité à ce vieillard de près de soixante-quinze ans, qui passe ses journées à bichonner son champ - lequel fait bien un demi hectare et a l'inconvénient d'être très en pente -, à y semer maïs et haricots, à butter les plants, puis à les désherber à la main. Pour qu'il puisse se reposer de ses travaux, je me mets en quête d'une alarme.

J'arrive assez rapidement à identifier le seul fournisseur de ce matériel installé à Ibarra et nous arrivons à nous entendre sur un système qui me paraît à la fois performant, puisqu'il couvre toutes les entrées possibles des deux bâtiments, et économique, même si je préfère ne pas indiquer aux voisins son prix réel, qui permettrait à une famille de cinq personnes de vivre pendant deux mois, selon le principe de la "canasta familiar básica" (le panier de la ménagère), l'indicateur utilisé en Equateur pour mesurer la pauvreté et qui s'élève, en janvier 2004, à 381,4 USD. Comme le salaire minimal tourne autour de 136 USD, vous conclurez comme moi qu'avec deux salaires dans la famille, celle-ci ne couvrira que le 72 % ses nécessités vitales. S'il n'y en a qu'un… Bref, toujours la mauvaise conscience.

Du fait que l'entreprise n'a pas ses propres moyens de transport, il faut aller chercher les ouvriers au bus et les amener jusqu'à la maison. Le chef est un géant noir, qui fait pencher la voiture quand il s'y installe. Il va travailler presque douze heures sans s'arrêter et n'a pas jugé bon d'emporter son pique-nique. Quand elle s'en rend compte, Lunita, prise de pitié, improvise des sandwiches au thon pour nourrir cette grande carcasse. En un jour, le système est installé et fonctionne. Lorsqu'on est à proximité de la sirène, le bruit est effectivement terrifiant. Reste à espérer qu'il le soit aussi pour d'éventuels cambrioleurs.

En attendant cette épreuve de vérité, nous constatons qu'assez souvent la sirène se déclenche à 9 h 25 du matin, en notre absence évidemment. Le technicien dûment amené sur place pense que c'est le soleil qui chauffe le détecteur. Comment expliquer autrement que ce soit toujours à la même heure ? Je pose une petite planchette pour le protéger. Comme d'autres déclenchements intempestifs sont provoqués par les oiseaux qui s'approchent trop près du détecteur, nous finissons par ne plus mettre l'alarme la journée. Une nuit, nous sommes réveillés en sursaut à quatre heures du matin. Pas bon pour mon cœur qui bat la chamade, mais rien de suspect. Le lendemain matin, des traces terreuses de petites pattes sur la balustrade dénoncent le coupable : le chat des voisins d'en face, qui heureusement semble avoir été dissuadé par cette première expérience.

Pour que l'ensemble soit parfait, il ne manquerait que le mât où hisser chaque matin le drapeau équatorien (à l'exemple de ce couple allemand récemment naturalisé, dans un film qui m'a bien amusé autrefois, "Die Schweizermacher" de Rolf Lyssy). J'abandonnerai cette idée à la suite du petit incident suivant. Lunita m'avait offert, il y a plusieurs années, une casquette aux couleurs du "Deportivo Pasto", le club de football de cette ville. Ne voyant plus la nécessité de continuer à lui manifester mon soutien, je me mets à la recherche d'un motif pour cacher l'ancien et je ne trouve rien d'autre de suffisamment grand que l'écusson équatorien que Lunita va coudre à la place. A la première sortie où je me munis de ce couvre-chef, je rencontre un paysan, qui me demande si je suis membre de la "Junta de riego" (l'association d'irrigation), sous-entendu qui ferait sa tournée pour surprendre d'éventuels contrevenants. Je comprends alors qu'à part la période de la guerre du Cenepa (contre le Pérou en 1995) ou celle du championnat du monde de foot en 2002 (où l'Equateur accède pour la première fois), une personne dépourvue d'un rôle officiel n'a pas à afficher les couleurs du drapeau ou l'écusson national.

Un thème à la mode

A travers la lecture des quotidiens et des revues, ainsi que l'écoute des nouvelles à la radio et la vision des journaux télévisés, je me rends vite compte que ce problème de l'insécurité est un thème national, obsessif dans tous les médias. Comme les actes de terrorisme sont rares en Equateur et en général sans conséquences dramatiques (quelques pétards fabriqués dans une arrière-cour), il n'est pas nécessaire d'aborder cette variante du catalogue de la violence qui pollue le monde entier depuis le 11 septembre 2001.

A Ibarra, les nombreuses interventions sur le sujet de la sécurité portent sur deux points principalement :

  1. La police ne fait rien pour lutter contre la délinquance ou son action est inefficace.
  2. Les divers troubles à l'ordre public sont le fait de personnes étrangères à la ville.

J'avais déjà entendu ce dernier argument à Pasto. Le calme et la tranquillité idylliques de ces villes seraient perturbés par des délinquants ou des criminels venus tout exprès d'autres régions du pays, ou même de l'extérieur.

J'ai l'impression que ceux qui recourent à cette explication, qui n'est pas dépourvue de mauvaise foi, remontent au milieu du siècle passé, quand aussi bien Ibarra que Pasto étaient des villes enclavées dans le monde rural, où les valeurs traditionnelles prédominaient. Or, les taux de délinquance et de criminalité sont bien inférieurs dans les collectivités à fort contrôle social, comme c'est encore le cas aujourd'hui des communautés indiennes de l'Equateur. Depuis, les moyens de communication - routes et médias - les ont ouvertes à la modernité et exposées aux idées nouvelles. Parmi lesquelles, l'argent facile et le moindre effort, qui sont devenues universelles. Qu'il y ait eu des pionniers venus d'ailleurs qui aient su profiter de la naïveté des pastosiens et des ibarréniens n'explique pas tout. L'augmentation de la délinquance a aussi des causes plus générales.

Une approche moins subjective de la violence

Deux articles de "Vistazo" des 27 mars et 5 juin 2003 permettent d'entrevoir d'autres explications. Le second fait référence à une étude de la Facultad Latinoamericana de Ciencias Sociales (Flacso) intitulée "Ecuador, seguridad ciudadana y violencia".

Il en ressort un premier point déterminant : le taux d'homicides pour 100.000 habitants s'élève à 14,8, soit presque 50 % de plus que dans la précédente décade et l'Equateur se situe maintenant au-dessus de la moyenne du continent. Les provinces les plus touchées sont Guayas et Pichincha - qui hébergent les deux grandes villes de Guayaquil et Quito - Esmeraldas, Sucumbios et Carchi - voisines des départements colombiens de Nariño et Putumayo où sévissent les groupes armés illégaux - et Los Rios, pour sa proximité de Guayaquil probablement. A titre de comparaison, le taux français est de 3,6 en 2000. Mais ce taux ne constitue qu'un indice brut de la violence criminelle.

Un des auteurs de l'étude retient les facteurs suivants pour expliquer cette augmentation :

  • L'augmentation de la détention d'armes dans la société civile.
  • La consommation d'alcool et de substances psychotropes.
  • La prolifération d'entreprises de sécurité privée non autorisées.
  • L'augmentation de l'inégalité sociale, produit de la crise.
  • La désinstitutionalisation de l'ensemble de l'appareil de l'Etat, dans lequel les institutions de contrôle social ont un poids relativement important (cf Sous le signe du dollar).
  • L'impact du problème colombien.

A propos de ce dernier point, il ressort de déclarations récentes de responsables policiers et militaires que l'Equateur se serait progressivement transformé ces dernières années en centre logistique de toutes sortes de trafics venus de ses deux voisins : au sud, le Pérou et au nord, la Colombie, notamment le trafic de drogue et d'armes à grande échelle, généré par la présence sur la frontière nord de la narcoguérilla, ainsi que le débordement dans les provinces qui jouxtent les départements colombiens de ses activités criminelles : séquestres, extorsions, assassinats qui touchent surtout les nombreux Colombiens établis dans ces provinces limitrophes. Chaque semaine, le barrage policier de Mascarilla, le plus proche d'Ibarra, livre son contingent de mules colombiennes ou étrangères transportant en bus quelques kilos de cocaïne. Ceci explique du reste pourquoi il y a autant de Colombiens dans les prisons équatoriennes…

Quand on aborde le problème de la violence et de l'insécurité, une difficulté supplémentaire vient de l'absence de données fiables sur les actes de délinquance et leur évolution dans le temps. Dans les quartiers marginaux les plus menacés, les victimes hésitent souvent à dénoncer les faits délictueux, par crainte des représailles ou parce qu'elles ont la conviction que, de toute manière, ni la police ni la justice ne leur permettront d'obtenir gain de cause. Certains types de crimes ou de délits comme le viol et le harcèlement sexuel ne sont pas pris au sérieux ni enregistrés par des policiers à la culture machiste. Des changements dans la législation répressive ou des campagnes visant des actes spécifiques peuvent mettre en évidence temporairement certaines catégories de délits, par exemple l'alcoolisme au volant, qui fait l'objet d'une tolérance répréhensible en Equateur ou encore la violence intra-familiale, dont la société accepte enfin de voir l'existence.

Cette difficulté apparaît clairement dans les deux articles déjà mentionnés de Vistazo où figurent les résultats de deux enquêtes par sondage, qui concernent l'exposition des habitants de Guayaquil et Quito à la délinquance. Selon le premier, le 18 % d'entre eux ont été victimes d'un type quelconque de tels actes - malheureusement non précisés -, au cours du mois précédent, soit 11 % de femmes et 7 % d'hommes. En estimant la population âgée de plus de 15 ans de ces deux villes à 2.215.568 personnes, cela équivaudrait à 243.268 femmes et 155.532 hommes. Ces chiffres me paraissent totalement invraisemblables, à moins que les auteurs de ce sondage aient inclus l'incivilité dans leur définition de la délinquance : quelqu'un vous bouscule dans la rue sans s'excuser, un automobiliste vous fait une queue de poisson, un malotrus vous envoie un "piropo" (galanterie) indécent.

Le deuxième sondage corrobore en les précisant les résultats du premier. On retrouve le même chiffre de 18 %, mais avec une variante importante : le répondant ou un de ses proches a-t-il été exposé à un acte de délinquance ? En étendant à la population réelle les chiffres obtenus par le sondage, admettant que le répondant s'exprime au nom de dix de ses proches, on tombe de nouveau sur des résultats improbables : 18.743 agressions, 6.380 cambriolages de domicile, 6.779 vols de voiture ! Or, selon une statistique de la police établie sur la base de dénonciations réelles, il y aurait eu en février 2003, à Quito et Guayaquil, 374 cambriolages et 214 vols de voitures. On peut donc supposer premièrement que les sondés ne sont pas représentatifs de la population générale, deuxièmement qu'il y a une surreprésentation massive de victimes, et troisièmement que les répondants n'ont pas tenu compte de la mention "au cours du dernier mois", mais se réfèrent à une période beaucoup plus longue.

Revenant au climat général dans le pays, certaines chaînes de télévision proposent comme spécialité la "chronique rouge" (les faits divers violents et sanglants), qui peut faire croire que l'Equateur tout entier est devenu un territoire de non-droit, ce qui est peut-être le cas des quartiers marginaux des grandes villes, mais certainement pas celui d'Ibarra ou d'autres villes moyennes. L'ensemble du tableau peut paraître dramatiquement sombre et donner l'impression d'un envahissement global de la société par la délinquance et la criminalité. Je pense cependant qu'il s'agit plutôt de l'image que les Equatoriens tirent des éléments transmis par les médias - informations qui n'en sont pas ou représentent plutôt des déformations de la situation réelle - et leur utilisation indélicate à des fins commerciales ou politiciennes, que la réalité vécue de leur exposition à des actes de délinquance, dont l'augmentation est sans doute avérée, mais pas à ce point.

En plus de deux ans de séjour, mon unique expérience désagréable dans le domaine sécuritaire a été le vol de la façade de l'autoradio, imprudemment laissée dans la voiture, garée dans une rue un peu éloignée de notre lieu de parcage habituel, par quelqu'un qui disposait d'un passe, la serrure n'ayant pas été violentée. Il est vrai que nous avons maintenu intactes les strictes mesures de prévention que nous prenions en Colombie dans un contexte bien différent, et cela aide sûrement à éviter les expériences indésirables, notamment le samedi soir après minuit !

La vérité se situe sans doute entre la vision apocalyptique d'un pays submergé par la délinquance et la criminalité et la version soft d'autorités locales enclines à sous-estimer la dégradation survenue depuis une dizaine d'années en Equateur, "isla de paz" (île de paix) entre ses deux voisins, la Colombie et le Pérou, exposés à une forme brutale et généralisée de violence. J'ai de la peine à discerner si les choses sont vraiment différentes de ce qui se passe en France, bien que le phénomène de la récupération par l'extrême-droite de l'obsession sécuritaire ne soit pas une composante de la situation équatorienne. Il est vraisemblable que l'Equateur n'échappe pas à cette montée universelle de la violence qui s'exprime autant dans les films américains, qui envahissent les écrans des cinémas et des chaînes de télé locaux - mais aussi dans les téléjournaux de ces dernières -, que dans la férocité du modèle de société néo-libérale, dans laquelle le sort des victimes ne semble plus intéresser personne, sauf lorsqu'il s'agit de catastrophes meurtrières qui deviennent alors des événements médiatiques de première grandeur.

D'autres formes de violence

La violence de la rue n'est pourtant qu'un aspect de la délinquance ou de la criminalité quotidienne dans ce pays. Il y en a d'autres comme la spéculation, la contrebande, la corruption qui, en apparence, sont plus acceptables, mais constituent aussi une atteinte à l'intégrité des familles et des individus, en déséquilibrant des budgets perpétuellement à la limite de la rupture. Lors de l'augmentation, rituelle en début d'année - sauf en 2004 ! -, des carburants, les transporteurs et les intermédiaires, nombreux dans un système de distribution archaïque, font souffler avec rudesse un vent spéculatif sur les prix des denrées alimentaires, qui s'envolent pendant quelques jours ou quelques semaines.

Un barrage pendant quelques jours de la Panamericana par des producteurs de pommes de terre en colère fait doubler le prix de ces tubercules, qui sont la base de l'alimentation populaire. Une sécheresse qui affecte les cultures de riz de la Côte, et le prix de cet autre produit essentiel monte en fléche. La spéculation sur les farines ont le même effet sur le prix du pain. Il en va ainsi à la moindre rumeur d'augmentation du prix de la bouteille de gaz de 15 kgs, artificiellement maintenu à 1,60 USD (soit plus de vingt fois moins que son équivalent français !) qui fait disparaître ce produit ou double temporairement son prix, alors qu'il est exporté clandestinement en grande quantité vers les pays voisins, sans que l'Etat ne cherche sérieusement à arrêter cette hémorragie.

De même, pour obtenir certains avantages qui leur sont reconnus par la Constitution ou la loi, mais qui leur sont déniés par des fonctionnaires indifférents, paresseux ou corrompus, les familles perdent énormément de temps en démarches le plus souvent vaines ou sont obligées de payer un écot en espèce ou en nature pour obtenir satisfaction, qui aurait pu leur être accordée d'une autre manière, si le chef de famille avait la capacité de formuler une réclamation étayée à la personne idoine ou recourrait à la "Defensoria del Pueblo" (médiateur du peuple).

De l'insécurité juridique

Il ne s'agit jusque-là que de la vie quotidienne. Mais il y a une dimension autrement plus inquiétante de l'insécurité que l'on appelle ici l'insécurité juridique - l'équivalent de l'état de droit en France -, une autre composante du sentiment d'insécurité, qui a envahi le panorama équatorien et la psyché nationale.

Cela commence depuis le sommet de l'Etat et tient à la personnalité et à la façon d'agir du président de la République actuel, Lucío Gutiérrez, un ex-colonel putschiste, élu à la régulière. Pendant la première année de son mandat, il s'est réveillé tous les jours en ayant une idée nouvelle, souvent contradictoire à celle de la veille ou de la semaine précédente. Il a débattu des principaux problèmes du pays sur les estrades installées dans les marchés populaires ou les communautés indigènes retirées de la Sierra ou de l'Amazonie, au cours de ses incessants déplacements dans le pays, comme si la campagne électorale n'avait pas pris fin avec son élection. Si éloigné qu'était le lieu de sa déclaration impromptue, il y avait toujours une caméra pour l'enregistrer et la diffuser dans le journal télévisé de l'une ou l'autre chaîne.

Ces propos incontinents étaient ensuite repris et développés par les commentateurs et les analystes des médias, les hommes politiques des autres partis, ce qui donnait lieu presque immanquablement à une controverse ou une polémique et enfin, mais pas toujours, à une rectification du président, qui l'a élevée au rang de méthode de gouvernement. La même instabilité a affecté les membres du gouvernement qui a subi plus vingt remaniements en quatorze mois. Des ministères aussi importants que l'Education ou la Santé ont eu dans le même laps de temps pas moins de trois titulaires, celui de l'Agriculture, quatre !

D'autre part, la coutume veut qu'après l'élection du nouveau président, tous les quatre ans, les membres du parti du président occupent l'ensemble des postes contractuels de l'administration de l'état, des ministères et des provinces, de même que ceux des entreprises publiques. Cela représente plusieurs milliers de postes hiérarchiques ou fonctionnels que le candidat Lucio Gutiérrez s'était engagé à repourvoir en recourrant aux Equatoriens les plus compétents, dans un processus de recrutement au mérite. Ces bonnes intentions ont rapidement faibli devant la poussée irrésistible des partisans de la Société patriotique du 21 janvier, un parti nouveau, créé après le coup d'Etat de janvier 2000 par son principal promoteur, devenu depuis président de la République par la voie des urnes.

Plutôt qu'un parti, il s'agit d'une sorte d'association ou de club d'anciens officiers de l'armée et de la police, dont le but principal, comme ne l'a pas caché un de ses responsables, est précisément de répartir entre ses membres le plus grand nombre possible de prébendes. Non seulement ces derniers se sont répandus sur le pays comme un nuage de sauterelles, mais ils se sont aussi affrontés à de nombreuses reprises dans des luttes de clans, qui ont paralysé les gouvernements provinciaux ou certaines administrations. Le pire pour la démocratie est peut-être le fait que jusqu'à maintenant, le président n'a pris aucune distance par rapport à son parti, dont il vient seulement de quitter la direction, pour la confier à son frère !

Un des nombreux engagements électoraux du président non tenus est celui de la lutte contre la corruption auquel il a souscrit verbalement avec une grande véhémence : "En finir avec la corruption ou mourir dans cette tentative !". Il serait fastidieux d'énumérer tous les cas de corruption qui ont été dénoncés depuis le 15 janvier 2003 par les médias ou la Commission de contrôle civique de la corruption (CCCC). Un des exemples les plus choquants à mon point de vue est un détournement de plus de trois millions de dollars du programme d'alimentation scolaire pour payer les indemnités de licenciement de fonctionnaires du ministère du Bien-être social. Aucune sanction n'a été prise contre le responsable de cette décision inique, dans un pays où au moins 50 % des enfants souffrent de malnutrition.

Le président résiste autant qu'il peut aux pressions de l'opinion publique pour qu'il mette fin au népotisme exceptionnellement développé de son régime, qui le distingue même des précédents. Parents et amis du président peuplent toutes les allées du pouvoir, ce qui a entraîné beaucoup d'instabilité et plusieurs scandales, dont le plus répugnant est celui d'un colonel de la police en service passif nommé ambassadeur auprès de l'Argentine, parce qu'il est l'amant de la sœur du président, elle-même consul à Buenos Aires. Cet étrange diplomate va inviter, pour son anniversaire, un général condamné pour crimes contre l'humanité et bénéficiant, en raison de son âge, des arrêts à domicile. Il l'emmène dans le voiture de l'Ambassade se changer les idées dans un lieu de divertissement public, violant ouvertement la loi argentine. Pour une fois, le président ne va pas tergiverser : le colonel est rappelé d'urgence et démis de ses fonctions sur-le-champ, non sans qu'on apprenne que le ministère des Affaires étrangères argentin avait refusé son accréditation, ne cédant en fin de compte que devant l'insistance du président de l'Equateur.

Tout ceci s'explique par le fait que l'Equateur a un régime présidentiel, au moins sur le papier, pur et dur : le président dispose théoriquement d'un énorme pouvoir, encore renforcé par la révérence envers le pouvoir qui caractérise la société équatorienne. Le fait que deux chefs d'état aient été renversés au cours de ces huit dernières années ne contredit pas cette affirmation. Cela est arrivé parce qu'ils ont été si loin dans les dérives par rapport aux véritables besoins du pays que la réaction des forces sociales ne pouvait être que de les débarquer par la force. Si cela ne s'est pas encore produit avec le président actuel, c'est à cause, d'une part, de sa capacité à rectifier, déjà mentionnée, et d'une certaine habileté naïve pour survivre au prix du reniement de tous ses engagements électoraux et, d'autre part, à la lassitude de la population face au désordre et à la violence politiques. Il y a eu peut-être aussi, au début, une certaine sympathie pour l'homme simple, issu de la classe moyenne, désireux de bien faire, qu'il paraissait être, laquelle a fait place au rejet actuel en raison de son incompétence, de ses contradictions et de son incapacité à se débarrasser d'un entourage mesquin et corrompu.

Les milieux de décideurs craignent, eux, de dégrader encore plus l'image du pays à l'étranger par une nouvelle destitution du président, qui ferait de l'Equateur un des états les plus instables de la planète. Depuis quelques semaines, les médias et les leaders politiques et sociaux n'en évoquent pas moins ouvertement la manière de remplacer le chef d'état en place, un certain consensus s´établissant sur le fait que cette opération devrait s'effectuer en respectant la Constitution ! La mise en oeuvre en sera vraisemblablement remise de quelques mois, le temps de recevoir le concours de Miss Univers et une réunion au sommet de l'OEA. Mais il n'est pas non plus exclu que le colonel Gutiérrez réussisse à rassembler une majorité de bric et de broc qui le maintienne au pouvoir jusqu'à la fin de son mandat, au prix de nouvelles compromissions.

Cependant, le président n'est pas la seule source d'insécurité juridique. Le Congrès national, pourtant unicaméral et limité à cent membres, a un fonctionnement totalement erratique. Il exerce ses deux principales fonctions, légiférer et contrôler l'activité gouvernementale, avec une singulière inefficacité, due en partie à une culture institutionnelle sui generis et en partie à une fragmentation partisane provoquée par la loi électorale. Le parti le plus important, le Parti social chrétien (PSC) ne dispose que de vingt-quatre sièges et les soixante-seize autres se dispersent entre 15 autres partis, que l'on peut classer en quatre tendances : droite (38 %), populistes (28 %), centre-gauche (12 %), gauche (8 %) et divers (14 %). Aucune majorité stable ne peut se dégager et pour obtenir le vote des autres partis sur les lois proposées par le gouvernement, le parti présidentiel, qui ne dispose que de 9 voix, recherche des accords, le plus souvent honteux (modifications opportunistes des projets, postes ministériels, diplomatiques ou directions d'entreprises publiques, abandon de poursuites judiciaires, etc.) pour obtenir une majorité de circonstance.

Le Congrès exerce sa fonction législative avec une négligence marquée, à moins qu'il ne s'agisse encore des effets de tractations souterraines : les lois sont mal ficelées, remplies d'erreurs, imprécises ; les rapporteurs semblent disposer d'un pouvoir discrétionnaire sur le contenu et la procédure, certains projets populistes passent rapidement (que les retraités ne paient que le 50 % des factures des services publics - eau, électricité, téléphone -), d'autres traînent depuis cinq ans (la loi sur l'éducation) ; les groupes de pression, en particulier économiques, paraissent avoir un accès illimité à l'élaboration du contenu des lois. Et parfois, le président de la République, en refusant de signer une loi, la renvoie dans les limbes. Ce dernier peut également présenter des lois ayant un caractère économique urgent, que le Congrès doit traiter en 30 jours, ce qui, au vu de son organisanisation et de son rythme de travail, revient pratiquement à l'adopter telle quelle. Dans le cas de la loi sur le service public exigée par le FMI depuis l'entrée en fonction du nouveau gouvernement, le président, plutôt que de refuser de la signer, a préféré contester un article litigieux devant le Tribunal constitutionnel, lequel lui a donné raison.

Dans l'exercice de ses fonctions secondaires, le Congrès n'est pas plus performant : cela fait une année qu'il est incapable de constituer un groupe de trois candidats pour le poste important de Contrôleur général de l'état, à transmettre au président, faute d'arriver à un accord entre les partis sur ces trois noms. Les initiatives de parlementaires visant à exercer leur fonction de contrôle sur les actions des ministres ou des hauts fonctionnaires, ou à effectuer un jugement politique à leur égard, sont fréquentes, mais elles ne débouchent pratiquement jamais sur autre chose qu'un débat, du fait que les autres partis mettent presque toujours les bâtons dans les roues. Un épisode récent a augmenté encore si c'est possible le discrédit du Congrès : devant répondre à une demande du président de la Cour suprême de mise en accusation d'un député, la majorité favorable à autoriser cette démarche s'est dérobée au dernier moment à un vote, du fait qu'une large partie de l'opinion publique y était opposée et que ces députés ne voulaient pas non plus donner l'impression de céder aux injonctions du président, lequel a exercé une pression indue pour l'obtenir. Toutefois, ces 52 députés ont signé une lettre au président de la Cour suprême pour l'informer de leur accord, tout en abandonnant entre ses mains la décision finale.

Les parlementaires perdent beaucoup de temps à prendre des positions contradictoires sur des problèmes d'actualité - qui ne manquent pas en ce moment -ou à se livrer à des machinations pour nuire à leurs adversaires ou favoriser leurs partisans ou leurs alliés. Ils donnent l'impression d'être mus essentiellement par des intérêts particuliers et, à part quelques exceptions, d'être indifférents aux besoins du pays et de la population. Mais ceci est peut-être une caractéristique nationale : les médias sont remplis des conflits non seulement entre politiques ou décideurs défendant leur bout de gras, mais aussi entre citoyens ordinaires, afin de protéger des positions dont la justification ne saute pas aux yeux, et où semble dominer le besoin de nuire ou de l'emporter sur le compétiteur, le voisin, le collègue, etc.

La politisation des plus hautes instances de la justice - Cour suprême et Tribunal constitutionnel, est une autre source importante d'insécurité juridique. Le parti social chrétien (PSC), dont le chef est León Febres Cordero, ancien président de la république, resté l'homme fort du pays depuis vingt ans, et devenu le mentor et le principal soutien de l'actuel président, qu'il avait pourtant traité plus bas que terre au moment de son accession au pouvoir, exerce une influence prépondérante sur ces instances, mais également sur les Tribunaux supérieurs provinciaux, comme l'a montré la condamnation, d'une rapidité tout à fait inusitée, d'un chroniqueur de "El Comercio", à un mois de prison, pour n'avoir rien dit d'autre que la vérité sur la manière d'agir du même Febres Cordero, mais en manquant ainsi de respect envers ce puissant personnage (d'où le jeu de mots populaire sur "León" le prénom et "león", le lion et roi des animaux).

Un épisode récent, la libération d'un millier de délinquants et criminels présumés, qui, selon la loi en vigueur jusqu'au 9 janvier 2002, n'avaient pas été jugés avant un an révolu, démontre le degré de corruption et de désorganisation de la justice ordinaire, ainsi que la capacité des avocats de la défense à berner l'institution judiciaire en utilisant les lacunes du Code pénal. Face à un adversaire de mauvaise foi, vous avez très peu de chance d'avoir gain de cause devant un tribunal équatorien. Et c'est sans doute la forme la plus banale et la plus cuisante de l'insécurité juridique.

Plusieurs épisodes troubles ont affecté les forces armées et la police, dont le commandement présente le même degré d'instabilité que les ministres pour une raison spécifique : afin qu'arrivent aux postes les plus élevés par la voie de l'ancienneté des officiers généraux qui aient la confiance du colonel-président et qui n'aient pas été mêlés aux sanctions prises contre les officiers rebelles lors du putsch avorté de janvier 2000. Violant leur devoir de réserve, les commandants en chef des forces armées ont fait le tour des officines politiques, dont celle de l'immanquable León, pour obtenir que le Congrès autorise la mise en accusation du député déjà mentionné, coupable d'avoir dénoncé le trafic d'armes destinées à la guérilla effectué par des membres des forces armées. Il est possible que ces accusations ne soient pas fondées, mais le nombre élevé de cas de malversations, de corruption, de trafics divers, d'erreurs ou de fausses manœuvres dont les conséquences sont parfois gravissimes - comme dans le cas de l'explosion du dépôt de munitions de Riobamba dont le coût pour la population affectée n'a jamais été complètement couvert ni par l'armée ni par le gouvernement -, plaide en faveur de la bonne foi du député. L'attitude du président, par son acharnement à défendre l'honneur perdu des militaires, donne à penser que la plus haute autorité du pays cherche à couvrir d'éventuels coupables. Ce soutien n'est pas désintéressé : le président a rendu visite récemment à ces mêmes commandants pour leur demander de soutenir l'ordre démocratique, menacé par divers conspirateurs.

L'opinion publique a le même sentiment par rapport à ce qu'on a appelé l'affaire Fybeca, une pharmacie où huit membres d'une bande de délinquants supposés ont été victimes de ce que l'on appelle ici une exécution extrajudiciaire, autrement dit une bavure policière, mais enfin une énorme bavure : huit morts, trois disparus ! Et pas la moindre explication… Cela risque fort d'être le cas de l'assassinat d'un cadre de Petroecuador qui travaillait sur le dossier des vols de carburant, où des membres de l'armée semblent être impliqués et de la tentative d'assassinat du président de la Conaie, la principale organisation indienne du pays. Certains affirment que l'on est en train de glisser vers un régime autoritaire, où les opposants feront l'objet de menaces ou de liquidation par des groupes paramilitaires en voie de constitution. J'ai de la peine à croire qu'une telle dérive soit réelle, mais cette crainte en dit long sur le climat d'insécurité qui règne sur le pays !

Une police plutôt déficiente

Pour revenir à la situation dans notre bonne ville d'Ibarra - "la ciudad a la que siempre se vuelve" (la ville où l'on revient toujours) -, la police, face à la remise en cause de son action par les citoyens, réagit de deux manières :

  1. en se plaignant du manque de moyens en infrastructure, en matériel et en hommes ;
  2. en cherchant à associer les habitants à des actions de prévention de la délinquance et du crime.

Le peu que je sais des conditions de travail des policiers me donne à penser qu'ils n'ont pas complètement tort. Le salaire initial leur permet à peine d'entretenir une famille (bien qu'il soit très difficile d'avoir une idée précise du revenu exact des fonctionnaires équatoriens, le salaire de base, indécemment bas, étant complété par de nombreuses primes et avantages). Les casernes, fournies par des municipalités sans moyens ou peu désireuses de les investir dans cet équipement, sont en général plus que sommaires. Il n'y a pas suffisamment de gilets pare-balles ou d'arme individuelle pour que chaque homme puisse en disposer. Et en 2003, 58 policiers ont été tués dans l'exercice de leurs fonctions, un chiffre qui me paraît extraordinairement élevé pour une "île de paix".

Enfin, mon impression subjective est que la formation et l'encadrement sont médiocres, comme en témoignent les nombreuses erreurs ou bavures commises par la police et qui constituent aussi une source non négligeable d'insécurité. Enfin, le rythme de rotation des cadres supérieurs imposé par le nouveau président - trois chefs de la police sur le plan national en moins d'un an - rend problématique une consolidation de l'institution, qui présente une forte tendance à utiliser l'esprit de corps pour se protéger ou se justifier. En fait, les seuls éléments dont semble disposer en abondance la police équatorienne sont les véhicules, achetés en 2002 par le gouvernement précédent avec des fonds dont je ne peux préciser l'origine (probablement américains). Le nouveau président, a apporté sa petite pierre : des patrouilles conjointes entre la police (rattachée au ministère de l'Intérieur) et l'armée (qui dépend du ministère de la Défense). Toutefois, cette innovation a été rapidement abandonnée ailleurs que dans la zone de la frontière nord.

Par contre, sous l'impulsion du commandant de la police nationale de la province d'Imbabura d'alors (il change aussi très souvent), nous allons être associés à une campagne de sécurité citoyenne, dans les circonstances qui suivent. Après la théorie, la pratique…

[Pour mieux comprendre ce qui suit, vous pouvez vous référer à l'ultime paragraphe de cette chronique : QUELQUES NOTIONS SUR L'ORGANISATION POLITICO-ADMINISTRATIVE DE L'EQUATEUR. Les mots suivis d'un astérisque y sont expliqués.]

Du concours de danses folkloriques à …

Notre premier contact avec la "Junta barrial"·(*) (l'association de quartier) remonte à novembre 2002, quand un petit groupe de personnes qui passaient sur le chemin sont venues nous demander de bien vouloir contribuer à la fête de la Vierge du Quinche en offrant un trophée et en participant au jury du concours de danses folkloriques du quartier.

Cette double demande, à laquelle je n'ai pas envie de me soustraire, me laisse perplexe. Pourtant, le premier problème, celui du trophée, est vite résolu, grâce à Blanca, notre voisine, qui nous indique un magasin spécialisé situé à Colón y Bolívar, tout proche du café-internet que je fréquente. C'est ainsi que j'ai découvert ce type de commerce, dont j'ignorais jusqu'à l'existence. J'ai aussi compris que ce que j'avais cru être de somptueuses récompenses, en marbre et en laiton, distribuées lors des séances de "reconocimiento" ou d'"homenaje" (cf. Une terre de tradition, 1ère partie) n'étaient en fait que de vulgaires reproductions en plastique doré. Nous en choisissons une qui correspond plus ou moins à notre thème, un couple en train de danser, une danse de salon sans doute, mais il n'y en a pas d'autre. Et, ô surprise, en moins d'un quart d'heure ce qui me paraissait être un problème est réglé, y compris la gravure sur une plaque de la date, du lieu, de l'objet de l'événement et du nom des généreux donateurs. Le tout pour sept dollars.

Par contre, ma participation au jury continue à me préoccuper, vu ma totale inexpérience. J'ai bien passé de longues heures à regarder défiler des groupes de danseurs, aussi bien lors de la fête de la Urkupiña à Cochabamba qu'au Carnaval de Pasto, mais sans jamais chercher à préciser les raisons du plaisir que j'éprouvais à les regarder, ni être exposé à justifier une évaluation. Je me rassure en me disant que Lunita est une experte en matière de danses folkloriques andines et que je m'abriterai derrière son jugement.

Quand nous arrivons, vers 20 h 30, à la salle communale, qui se trouve à quelques centaines de mètres de notre maison, j'ai un mouvement de recul. C'est une sorte de hangar mal éclairé dans lequel des dizaines de chaises et de bancs sont installés contre les murs. La table du jury fait face à la piste, et derrière elle, se trouve l'équipement de sonorisation, avec les énormes baffles de rigueur, qui donnent déjà à plein pour créer de l'ambiance. Non pas de la musique équatorienne, mais de la technocumbia, à la mode dans toutes les discothèques de l'Equateur. De l'ambiance, il n'y en a guère, quelques couples se trémoussent comme des ours à lunettes (la version andine de ce plantigrade), sans grâce, mais en rythme. Il serait difficile qu'il en soit autrement, tant le tempo est durement marqué par les percussions. J'ai l'impression que mes tympans frisent et que mes osselets vont se séparer et tomber en un petit tas au fond de mes oreilles.

Nous nous installons avec réticence à la table où viennent nous saluer Don Carlos, le président de la Junta barrial, un grand métis, moustachu, aux cheveux gris, et sa femme, chaleureuse, qui ressemble à un petit tonneau, comme la plupart des femmes d'ici passée la trentaine, que l'excès et le mélange de farineux - riz, pommes de terre, yuca, les deux derniers frits dans le saindoux - dotent de coussins et de bourrelets impressionnants. Le troisième membre du jury n'est pas sympathique, mais le bruit ambiant rend de toute façon impossible une conversation suivie. Pour lutter contre le désespoir qui m'envahit, je vais faire un petit tour dehors où la plupart des gens sont restés, buvant de l'aguardiente, discutant ou jouant au ballon sur le terrain de basket éclairé par des projecteurs. Même si le temps me paraît bien long, il finit par s'écouler et le grand moment par arriver.

Je suis un peu déçu de constater qu'il n'y a que deux groupes en présence, mais soulagé d'entendre enfin un "sanjuanito", dans un enregistrement médiocre, mais à un niveau sonore acceptable. Le premier groupe est composé de couples d'adolescents, manquant d'entraînement et peu souriants, qui vont arrêter leur présentation avant la fin du morceau ! Le second groupe est visiblement rompu à ce genre d'exercice, il a apporté quelques éléments de décor rudimentaires et les danseurs ont revêtu le costume indien traditionnel, tout en étant un peu routiniers et en manquant de spontanéité. Le spectacle se déroule dans un climat d'indifférence de la part du public, que je trouve choquant, mais qui vient peut-être des multiples répétitions à l'identique de cette soirée.

Je n'ai pas envie d'enfoncer les plus jeunes auxquels je décerne un 7 ¾ contre un 8 à l'autre groupe. Lunita est un peu plus généreuse, tout en suivant la même tactique, alors que le président du jury est beaucoup plus sévère pour les ados auxquels il ne donne que 4 sur 10. La moyenne permet de sauver la face, tout en offrant un verdict que je crois juste. Le président du jury annonce le résultat, sans susciter aucune réaction autre que quelques applaudissements tièdes. Les artistes disparaissent sans que personne ne leur remette leur récompense, pas même le sac de douceurs que Lunita avait également acheté à leur intention. Nous suivons leur exemple avant que le massacre sonore ne recommence.

… une lettre du Teniente Político (*)

Quelques semaines après, nous recevons un courrier de l'Adjoint politique qui convoque les habitants du quartier à "une séance urgente de caractère obligatoire" le 22 décembre à 14 h 30, au cours de laquelle on abordera "un thème très transcendant pour notre quartier tel que celui de la formation de la Brigade de sécurité. Qui est un projet qui préoccupe beaucoup la Gouvernance (*) et le Commandant de la police d'Imbabura". La lettre se termine par un nota bene menaçant : "Le cas de non présence à cette réunion sera pris très en compte pour des services postérieurs demandés à ce bureau."

L'ignorance totale dans laquelle je me trouve de la nature des services offerts par le bureau de l'Adjoint politique pourrait m'inciter à boycotter cette réunion, à peine deux jours avant Noël, mais je suis bien trop curieux d'en savoir plus.

Suivant le conseil de Blanca, nous arrivons avec une demi-heure de retard à la maison communale, où ne se trouve alors que le président du Conseil de quartier. Il faudra trois quarts d'heure de plus pour que la salle présente un taux convenable de remplissage d'habitants, qui nous sont totalement inconnus (notre maison est une des plus éloignées du quartier que nous ne traversons jamais pour nous rendre en ville). Quelques mois plus tard, "Participación Ciudadana", un mouvement issu de la société civile, va lancer une campagne pour lutter contre la fameuse "heure équatorienne" (cf. l'heure colombienne). Nous n'en sommes pas encore là, mais, au fil des séances, cette manière d'agir va progressivement miner ma motivation, du fait que je ne serai jamais capable de ne pas arriver à l'heure, et pour d'autres raisons que nous allons voir.

Don Carlos finit par ouvrir la séance, mais, contrairement à ce qui a été annoncé, la seule autorité présente est l'Adjoint politique, le signataire de la convocation, un jeune homme plus sympathique que ne le laissait penser le style de sa lettre. Nous ne le verrons qu'une seule fois, du fait du changement de président de la République, qui va avoir lieu le 15 janvier suivant, et qui entraîne, comme je l'ai déjà signalé, celui de tout le personnel de la Gouvernance.

Il s'agit en réalité d'une séance ordinaire de l'assemblée de quartier et la secrétaire lit le compte-rendu de la séance précédente, tandis qu'une feuille de présence circule sur laquelle il faut s'inscrire. Le président pose à plusieurs reprises la question de savoir si quelqu'un dans l'assemblée désire s'exprimer, et comme personne ne manifeste d'opposition, le compte-rendu est adopté. Je comprends alors que nous avons le droit de vote, malgré notre condition d'étrangers.

Le président aborde ensuite le point principal à l'ordre du jour sans expliquer le moins du monde en quoi consiste le projet de brigade. Après quelques considérations générales sur l'insécurité dans le quartier, quelques apports moralisateurs sur l'obligation, que dis-je, l'impérieuse nécessité, de participer à cet effort collectif, il demande aux présents de s'inscrire comme "volontaires" sur une liste. Cette imposition entraîne naturellement un silence prolongé, puis, répondant aux incitations répétées du président à s'inscrire, quelques personnes, qui semblent avoir un rôle de leaders dans le quartier, exposent une série d'objections et des demandes d'éclaircissement.

Cette phase de clarification va être excessivement longue, du fait que Don Carlos, à l'évidence, ignore tout des principes de la conduite rationnelle d'une réunion, qui me reviennent peu à peu à l'esprit (j'ai formé de nombreux groupes à cette pratique dans un passé professionnel qui s'éloigne de plus en plus). Sa seule stratégie et son seul but sont d'obtenir l'inscription de 45-50 volontaires sur sa liste, afin de constituer la brigade à la prochaine réunion.

De la discussion chaotique finissent par ressortir quelques points plus ou moins clairs dont le premier me rassure : les plus de 65 ans ne sont pas tenus de se porter volontaires. Je me voyais en effet mal sortir la nuit de 22 h à 3 h du mat pour faire la tournée du quartier et tenter d'appréhender les malfaiteurs et les voyous, dans des conditions totalement opaques. Par contre, la question de savoir si la participation à la brigade est obligatoire ou non reste ouverte, malgré l'insistance de Don Carlos. Ce dernier propose alors de voter sur la création de la brigade : 29 oui, dont celui de Lunita et le mien, sur 52 présents. Heureusement, la majorité simple suffit, mais il s'en est fallu de peu pour que le quorum ne soit pas atteint. On choisit aussi un président, ce qui donne lieu à une autre phase de confusion, chaque candidat, présenté par un membre de l'assemblée, s'efforçant de s'esquiver de la façon la plus honorable. De guerre lasse, un monsieur accepte la nomination et il est élu par une écrasante majorité.

Plus de deux heures ont passé (sans compter le temps d'attente), je commence à avoir des fourmis dans les jambes, Lunita me donne des coups de coude pour que nous nous en allions, quand Don Carlos annonce le point suivant : élection de la "Junta barrial". Consternation.

Là encore, aucune préparation. Don Carlos dit qu'il en marre du manque de soutien du quartier, mais il ne dit pas qu'il ne veut en aucun cas se représenter (comme il le fera l'année suivante !). La nomination de trois autres candidats, dont Don Eloy, l'un de nos plus proches voisins, donne lieu à la même comédie que pour l'élection du président de la brigade. Restent pour finir trois candidats en lice. Il y a sept votants de plus, arrivés avec deux bonnes heures de retard. Don Carlos est élu par 30 voix sur 59, le second des viennent ensuite est d'office nommé vice-président. Grâce à la bonne volonté de la jeune femme qui est nominée, l'élection de la secrétaire est expédiée rapidement, comme celle du trésorier. Il reste les quatre membres ordinaires qui sont élus par acclamation, non sans que quelqu'un propose Lunita, qui fait semblant de ne rien entendre.

L'adjoint politique fait alors prêter serment à l'ensemble des membres de la Junta, devant l'assemblée debout. Cependant, on ne chante pas l'hymne national.

Seconde réunion

Le Chef politique (*) nous convoque à la seconde réunion de constitution de la brigade de sécurité, le 5 janvier 2003, le plus poliment du monde et sans aucune menace de sanction. Dans l'entête de la lettre officielle figure le slogan : "L'Equateur est et sera un pays amazonien", qui est particulièrement d'actualité en ce début d'année, puisque, pour la première fois dans l'histoire de ce pays, un président de la république sera originaire d'une province (*) amazonienne (sans toutefois être indien !).

Plusieurs notabilités sont présentes : le dit Chef politique, qui est sur le départ, un sergent du poste de police de San Antonio, un ancien ingénieur d'Andinatel - la compagnie de téléphone de la Sierra -, qui est propriétaire d'une quinta dans notre quartier.

C'est ce dernier qui ouvre le feu, non sans que Don Carlos nous ait rappelé auparavant que les absents ne pourront pas bénéficier de la protection de la future brigade : "L'Equateur n'est plus ce qu'il était, une "isla de paz". Devant le développement de l'insécurité, de la menace que constituent la délinquance et la criminalité, nous sommes tous concernés. Il n'y a pas de différence entre les gens, tout le monde est sur le pont. Il n'y a pas de riches ou de pauvres, il n'y a pas de noirs, d'indiens ou de métis, tout le monde participe, tout le monde est solidaire."

Cet appel au peuple n'est pas immédiatement suivi d'effet. Dans son intervention, le sergent de police n'apporte pas de lumières supplémentaires sur les conditions pratiques de fonctionnement de la brigade, à la part la règle que les brigadistes ne sont pas armés. Nous en saurons plus la prochaine fois.

Certains notent alors l'absence de certains autres, ou le fait que si les épouses sont présentes, les maris ne sont pas là. Don Carlos revient sur sa demande que la non-participation soit sanctionnée, du fait qu'il s'agit selon lui d'une obligation. Un accord se dégage sur le principe selon lequel chaque famille ou maisonnée ne délègue qu'un seul de ses membres. Le masculin s'impose : les femmes ne sont pas persona grata dans les brigades de sécurité, bien qu'on en trouve dans la police et l'armée (j'ai eu la surprise de constater que de nombreux collèges secondaires équatoriens ne sont pas mixtes). Le machisme ambiant perdure, de manière parfois paradoxale : je vois assez souvent au cours de mes promenades une femme indienne courbée sous la charge d'une énorme botte d'herbe ou de tiges de maïs, suivie nonchalamment par son mari, qui tire une vache ou un veau au bout d'une longe. La première serait sûrement assez musclée pour casser la tête d'un agresseur avec la matraque de service, mais la culture locale constitue un obstacle infranchissable pour le moment à cette intéressante éventualité. D'autre part, vu l'heure nocturne de la mission, la présence de femmes dans l'équipe pourrait entraîner des conséquences fâcheuses pour la moralité publique et la paix des ménages. A la rigueur, on pourrait constituer une équipe féminine !

Il nous faudra une bonne heure pour inscrire les volontaires. A ma grande honte, un petit vieux, accompagné de sa petite vieille, propose sa candidature que personne ne repousse. Quand Don Carlos revient encore à la charge sur l'obligation de participer, il est précisé cette fois de manière explicite que les plus de 60 ans ne sont pas concernés (cinq ans de gagnés !). Onze équipes de quatre volontaires sont enfin listées sur un papier.

Don Carlos et le chef politique nous félicitent pour notre civisme, tandis que l'ingénieur nous annonce deux bonnes nouvelles : l'éclairage public fonctionne dans le quartier (nous venons passer neuf mois sans lumière), le téléphone va arriver d'ici une semaine ou deux (treize mois plus tard, ça n'est toujours pas le cas). Les promesses ne coûtent qu'un tout petit peu de salive.

La troisième réunion

C'est celle qui va permettre, le 9 février 2003, la constitution officielle de la brigade. Elle est convoquée par le nouveau chef politique du canton (*) qui a, cette fois, la tête de l'emploi (tels que j'imagine les caciques locaux) : métis, en t-shirt (c'est son droit, il est dimanche), gras, gros, laid, mais habile orateur et meneur de réunions (c'est un "licenciado", donc détenteur d'une licence universitaire dont la teneur est rarement précisée ici), accompagné d'une épouse plutôt séduisante, qui restera silencieuse, malgré sa présence sur l'estrade.

Don Carlos lit le compte-rendu détaillé de la précédente séance et annonce que l'ingénieur ne collaborera plus à la brigade : "Qu'il s'achète une carabine et des cartouches !", sous-entendu pour assurer tout seul sa défense. Nous ne saurons jamais pourquoi ce défenseur brillant et convaincu de la brigade disparaît aussi précocement. On peut supposer qu'il n'appartient pas au (bon) bord de l'actuel gouverneur...

Puis le Chef politique nous sert un petit discours dont les principaux thèmes font partie du mélange motivationnel-culpabilisant qui prédomine aujourd'hui : "Les trois derniers gouvernements n'ont pas tenu compte des besoins de la police. Mais si la sécurité est d'abord de la responsabilité de cette dernière, le sort des gens, de la communauté, dépend des efforts consentis par eux pour contribuer à leur propre sécurité. Le peuple équatorien manifeste beaucoup de relâchement, d'apathie, d'indifférence vis-à-vis du voisin, il a perdu le sens de la solidarité, sauf peut-être en zone rurale, et il faut donc le renforcer. Actuellement, il y a cent brigades dans la province, dont 60 fonctionnent et 40 non. Il est préférable que les gens demandent une brigade, plutôt que les autorités la proposent ou l'imposent. A partir de là, une coordination peut s'instaurer entre les gens du quartier, la police et les autorités provinciales dans le respect de la loi, des droits de l'homme et de la Constitution."

Il y a en outre deux délégués de la Gouvernance, l'un représentant les pompiers - dont l'uniforme chamarré, semblable à celui de la police, mais rose, me donnait au début l'impression qu'il s'agissait d'un déguisement -, l'autre, spécialiste en matière de brigades, qui arrive avec une heure de retard, et aussi deux sergents de la station de de police de San Antonio, ce qui montre que les choses sont enfin sérieuses.

On passe rapidement au plat principal, la prestation de serment des membres de la "Brigada de Seguridad Ciudadana", laquelle, malgré la présence du Chef politique cantonal, n'aura pas un caractère particulièrement solennel. Et toujours sans hymne national ! Mon insistance sur ce point vient de mon séjour prolongé en Colombie, où il n'y a pas de cérémonie, si modeste soit-elle, sans interprétation de l'hymne : ¡"Oh gloria inmarcesible ! ¡Oh júbilo inmortal! En surcos de dolores/El bien germina ya." (Oh gloire inflétrissable ! Oh jubilation immortelle ! Dans les sillons [remplis] de douleurs, le bien germine déjà). Le refrain de l'hymne équatorien est moins ronflant, mais tout aussi senti : "¡Salve oh Patria mil veces! ¡Oh patria!, gloria a ti! Ya tu pecho rebosa/gozo y paz y tu frente radiosa/más que el sol contemplamos lucir." (Salut, oh Patrie, mille fois ! Oh patrie, gloire à toi ! Ta poitrine déborde déjà /de joie et de paix et ton front radieux/ Nous le regardons briller, plus que le soleil.)

"Messieurs les habitants, nous venons de nommer les brigadistes qui ont la responsabilité de nous demander notre aide. Nous ne pouvons pas leur faire défaut, nous leur apporterons l'appui nécessaire. Les petites femmes (mujercitas) ont un rôle important à jouer, préparer le café… " Voilà donc pourquoi la femme du Chef politique n'ouvre pas la bouche en public !

On revient sur des problèmes déjà évoqués. Le Chef politique maintient contre Don Carlos que la participation doit être volontaire, les gens sont majeurs, actifs, ce qui contredit ce qu'il a dit auparavant sur les Equatoriens. Les policiers reprécisent que les brigadistes ne sont pas armés, à part la matraque et du gaz lacrymogène, leur rôle est plutôt d'observer que d'agir, notamment en communiquant avec les patrouilles. L'action reste plutôt du domaine de la police, afin de ne pas exposer les brigadistes à des risques exagérés ou des représailles. Les autres membres de la communauté peuvent aussi intervenir, par exemple, si une alarme collective se déclenche, une sortie en force des habitants permet de paralyser les délinquants, même s'ils sont en groupe. Le refus d'intégrer les femmes est maintenu, mais elles ont d'autres possibilités d'intervention : l'utilisation du téléphone, la préparation des sandwiches et… l'intuition féminine ! On aura tout entendu, sans que les intéressées ne se risquent à protester.

La sécurité ne se limite pas à la lutte contre la délinquance. Le champ d'action de la brigade peut comporter aussi les infractions environnementales, les accidents, les tremblements de terre, les mingas (corvées communautaires). Le plan du quartier permet de déterminer les tournées des équipes de brigadistes. Un système d'alarme peut aussi être mis en place dont le coût est d'environ 4 USD par maison. On peut également utiliser des sifflets et un haut-parleur. Des barrières peuvent faciliter le contrôle aux entrées du quartier.

Les brigadistes - il n'en reste plus que 29 sur les 44 de la dernière réunion - se voient proposer une formation légale, procédurale, de premiers soins, qui me fait regretter, un instant seulement, de ne pas m'être inscrit comme volontaire. A la fin de cette formation, ils reçoivent un carnet, signé par le gouverneur, le chef politique et le chef de la police de la province, qui leur permettra de s'identifier lors d'un contrôle, d'automobiliste par exemple.

Don Carlos, qui ne lâche pas un os aussi facilement, revient une dernière fois sur les sanctions ou amendes contre ceux qui ne s'inscrivent pas et finit par proposer une motion selon laquelle la participation à la brigade est obligatoire pour tous les hommes majeurs, de moins de 60 ans. Visiblement, l'assemblée est réticente et ne suit pas son chef sur ce point. Opportunément, l'Adjoint politique souligne que le quartier doit soutenir son président et qu'il est possible de collaborer à la brigade de diverses manières, par exemple en donnant de l'argent.

Il y a loin de la coupe aux lèvres… (De la mano a la boca, se pierde la sopa…)

Mon impression, à la sortie de cette dernière réunion, est positive. Je serais presque enthousiaste, et enclin à croire que quelque chose va se passer dans notre quartier.

Pendant six semaines, rien ne bouge, car les brigadistes sont en formation. Puis un soir, nous entendons la sirène du patrouilleur de la police, pour la première fois nous l'apprendrons le lendemain, avec sa charge de brigadistes. Antonio, notre voisin, et vice-président de la Brigada, nous demande si nous pouvons les accueillir le mercredi de la semaine suivante avec du café et des sandwiches vers 23 h, pour la pause. Nous acceptons bien sûr, désireux de manifester un soutien indéfectible à cette belle entreprise communautaire (un échantillon de l'éloquence créole qui m'a déteint dessus !). Nous avons signalé notre adhésion d'une manière moins éclatante en posant l'auto-collant de la Junta Provincial de Seguridad Ciudadana sur la fenêtre de la salle à manger, qui donne sur le chemin : "Contribuya con el Plan de Seguridad Ciudadana. La seguridad depende únicamente de usted." (Contribuez au plan de sécurité citoyenne. La sécurité ne dépend que de vous.)

Au jour dit, mais à 22 heures déjà, Don Carlos, cinq brigadistes et deux policiers débarquent chez nous. Le café fumant et d'énormes sandwiches mayonnaise, fromage et mortadelle de poulet les attendent sur la terrasse, où il fait un froid sibérien. C'est en tout cas mon impression, que ne vérifie pas un coup d'œil au thermomètre minima/maxima, qui attire toujours la curiosité des latinos, et indique 13 degrés. Les flics laissent leur camionnette au milieu du chemin, devant la porte d'entrée de nos voisins d'en face, qui n'appartiennent pas à notre quartier, mais à celui de Natabuela. La conversation porte évidemment sur la brigade qui, jusqu'à ce jour, n'a pas connu de péripéties glorieuses : aucune arrestation, aucune découverte de cadavres, aucun signalement d'incendie, aucune récupération de voiture volée, la routine, rien que la routine. Et vu la tranquillité ambiante, la brigade ne sort que trois fois par semaine, dont le samedi, jour chaud par excellence, mais jusqu'à une heure du matin et non trois comme prévu.

Au moment où ils sortent de chez nous, Don Carlos et les policiers sont pris à partie par les voisins, qui se sentent surveillés et soupçonnés d'être des délinquants. L'échange assez musclé, quoique uniquement verbal, est bien géré par les flics qui semblent avoir l'habitude de leurs débordements grossiers. Pendant quelques jours, nos voisins nous battent froid, puis, le principe de réalité l'emportant, ils oublient leurs griefs quand ils ont besoin de nous, confrontés à une coupure d'eau, beaucoup plus fréquente sur leur réseau que sur le nôtre. A part quelques coups de sirène dans les semaines qui suivent, ce sera la dernière fois que nous entendrons parler de la brigade de sécurité.

Peu de temps après nos trois mois de séjours habituels en Europe, au cours d'une de mes non moins ordinaires promenades de santé, je rencontre Don Carlos, qui est en train de traiter un champ de haricots et la conversation porte naturellement sur la brigade. Le président et le vice-président ayant démissionné, il a repris la présidence, il ne reste que huit membres sur 28, et je comprends mieux son insistance sur le caractère obligatoire de la participation des hommes du quartier. Du coup, comme il n'y a plus personne qui en fait partie dans notre voisinage, la surveillance s'arrête à environ trois cents mètres de chez nous. Vu l'effectif réduit, elle s'effectue surtout le samedi, et de temps en temps, à l'improviste, un jour de semaine.

Quelques jours après notre rencontre, les deux occupants d'une camionnette étrangère au quartier, sans plaque, vident de tous les objets de valeur - dont un téléviseur neuf pas encore payé - la maison d'un monsieur boiteux - c'est ainsi qu'il est identifié - qui y vit avec sa mère. Comme son absence a peu duré, il constate rapidement le vol, et court, autant qu'il le peut, chez l'ex-président de la brigade, qui est le seul à disposer du téléphone dans le quartier et qui alerte immédiatement la police. Une demi-heure après, une patrouille repère la camionnette un peu plus loin et tente d'arrêter les malfrats, qui leur tirent dessus. L'un d'eux réussit à prendre la fuite tandis que l'autre, blessé, est emmené au poste de police, où la mère du cambriolé se précipite pour l'insulter.

Si la brigade de sécurité n'avait pas existé, la coordination entre victime-relais intermédiaire-police n'aurait pas pu fonctionner aussi rapidement et de ce fait, les voleurs auraient profité une fois de plus de l'inefficacité policière, qui provient de son manque d'implantation dans la population locale et du peu de confiance dont elle jouit auprès des habitants. La connaissance préalable des uns et des autres a permis une réponse immédiate, fondée sur des éléments d'information précis et sûrs, et reconnus comme tels.

J'ai exprimé ailleurs mes doutes sur la stratégie qui consiste à impliquer les citoyens dans les tâches de lutte contre la délinquance afin de pallier les insuffisances de la police. De la même façon, je trouve que le slogan de l'auto-collant (la sécurité ne dépend que de vous) est malhonnête. Je dois pourtant reconnaître que la démarche de création de la brigade dans le quartier est une tentative intéressante, malgré ses lacunes et ses insuffisances, qui résultent en grande partie du manque de participation et d'engagement des habitants, et d'une préparation et d'une formation préalables insuffisantes des responsables locaux.

Pour que cette stratégie fonctionne et donne des résultats effectifs, à long terme, elle demande un niveau d'implication des participants qui me paraît excéder non seulement ce que les Equatoriens peuvent considérer comme normal, mais aussi ce que des populations plus habituées à l'action communautaire peuvent accepter. La grande majorité des brigadistes travaille toute la journée. Il faut avoir une sacrée motivation pour consacrer trois ou quatre soirées par mois - au minimum, dans le meilleur des cas -, à des tâches rébarbatives de surveillance du quartier, dans des conditions relativement difficiles (froid, humidité, manque de sommeil, danger dans certains quartiers à haut niveau d'insécurité, efficacité relative du fait que la surveillance est discontinue). Sans doute est-ce le prix à payer pour établir ces relations de confiance avec les policiers dont j'ai parlé plus haut, mais il est trop élevé, d'où les nombreux abandons.

L'on peut aussi se demander quels sont les éléments de renforcement de cette motivation, à part la protection de sa propre demeure et le service à la communauté : la camaraderie masculine, l'aventure que peut constituer la chasse aux méchants, l'exercice d'une autorité (mais limitée et sans le prestige de l'uniforme) ? Dans un pays aussi pauvre que l'Equateur, une récompense matérielle, même peu importante, pourrait constituer une incitation à ne pas lâcher trop vite la rampe, bien que cela vienne contredire l'idée du volontariat et que l'argent manque, même pour payer les salaires de policiers.

L'on ne voit pas non plus comment l'utilisation de cette stratégie pour améliorer la sécurité des citoyens ne passerait pas par un renforcement significatif des effectifs de la police, du fait de l'importance des tâches éducatives qu'elle requiert dans la phase de création de la brigade locale, puis par une présence accrue des policiers sur le terrain dans la phase opérationnelle. Sans cette relation permanente avec les brigadistes, les risques de démotivation et, plus grave encore, d'une dérive de type paramilitaire ou délinquante sont élevés. Si les citoyens brigadistes ne peuvent se substituer à l'action policière, ils peuvent par contre contribuer à la rendre beaucoup plus efficace et acceptable par la population. C'est déjà un résultat fort appréciable.

Vive la brigade de sécurité du quartier !

QUELQUES NOTIONS SUR L'ORGANISATION POLITICO-ADMINISTRATIVE DE L'EQUATEUR

Il me paraît utile de préciser quelque peu l'organisation territoriale de l'Equateur, dont la terminologie crée des confusions, avec celle de la France notamment.

L'Equateur est une république une et indivisible dont le territoire comprend les subdivisions suivantes :

  • La province (l'équivalent du département français ou colombien)
  • Elle-même divisée en cantons (l'équivalent de la commune en France ou en Suisse)
  • A son tour, divisé en paroisses (politiques, à ne pas confondre avec la paroisse religieuse), urbaines ou rurales.
  • Et enfin, la paroisse comprend des quartiers ou communes.

La circonscription indigène ou afroéquatorienne constitue un autre type d'entité territoriale, qui ne nous concerne pas dans ce contexte.

Chaque subdivision territoriale obéit à un double régime :

  • sectoriel autonome
  • sectoriel dépendant (du gouvernement central).

De ce fait, la province comprend une double autorité politique :

  • celle du "gobernador" (gouverneur, le préfet français), nommé par le Président, qui est aussi le chef des services de l'Etat présents dans la province, hébergés dans la Gobernación (Gouvernance) ;
  • celle du "prefecto" (préfet, équivalent du président du Conseil général en France), élu par les électeurs de la province, comme les "consejeros" (l'équivalent des conseillers généraux en France) réunis dans le "Consejo Provincial". Le préfet exerce son activité dans la Prefectura (Préfecture).

De la même manière, le canton comprend une double autorité :

  • celle de l'"alcalde" (maire), élu par les électeurs du canton, comme les "consejales" (l'équivalent des conseillers communaux ou municipaux) réunis dans le "Cabildo Municipal" (Conseil) ;
  • celle du "Jefe Político" (le chef politique, sans équivalent), représentant du gouverneur dans le canton.

Situation identique dans la paroisse :

  • la "Junta parroquial" (Conseil paroissial) élue par les citoyens et dirigée par un président ;
  • le "Teniente Político" (adjoint politique), en principe choisi par le gouverneur, choix qui est parfois proposé ou ratifié par les habitants de la paroisse.
La paroisse comprend un certain nombre de quartiers, qui élisent chacun une "Junta barrial" (Conseil de quartier), dirigée par un président.

Cette organisation peut paraître lourde, mais il faut tenir compte du fait que le canton est une unité administrative beaucoup plus grande que la commune française ou suisse. Il n'y a que 216 cantons en Equateur, dont la superficie moyenne est de 1185 km2 contre environ 15 km2, surface moyenne d'une commune française, et environ 14 km2, celle d'une commune suisse. Les cantons de la partie amazonienne, peu peuplée, comptent en moyenne 3450 km2 (soit à peu près l'équivalent du département du Haut-Rhin).

Pour compliquer encore un peu les choses, la municipalité ne porte pas toujours le même nom que le canton. Par exemple, la ville la plus proche du Petit Paradis, Atuntaqui, est une paroisse urbaine du canton d'Antonio Ante.

Le Jefe ou le Teniente Político ont plus un rôle de représentation - décharger le gouverneur -, que de décision. Leur autorité semble être aussi fonction de leur profil ou poids personnel dans le canton ou la paroisse où ils l'exercent. La disposition transitoire numéro 33 de la Constitution prévoit la disparition du Jefe et du Teniente Político au moment où la loi sur les paroisses et les juges de paix sera votée par le Congrès. Six ans après la promulgation de la Constitution, cette ancienne institution survit toujours.

25 avril 2004


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