Nouvelles du Petit Paradis en Equateur
La vie quotidienne dans le nord des Andes équatoriennes
ChroniqueUn tour aux Iles GalapagosVoici, pour une fois, une chronique touristique. Afin de fêter l'anniversaire de Lunita et de profiter de notre statut de résidents du troisième âge (qui nous a permis de diviser par deux les frais - élevés ! - du voyage), nous sommes partis aux Iles Galápagos (carte). On sait le rôle que celles-ci ont joué dans la fondation de la théorie évolutionniste, qui a complètement bouleversé notre vision du monde et de l'homme. J'intercalerai dans le texte ci-dessous - qui a la forme d'un journal de voyage -, des extraits tirés du "Voyage of the Beagle" de Charles Darwin (Penguin Books London 1989 pp 268-290), qui concernent son séjour aux Galápagos, entre le 15 septembre et le 20 octobre 1835. Quand il quitte l'Angleterre, il n'est qu'un jeune naturaliste de vingt-deux ans, inexpérimenté et encore inconnu, qui décrit ce qu'il voit et rend compte de ce qu'on lui dit, au jour le jour et sans grand recul. Darwin tentant de se maintenir en équilibre sur le dos d'une tortue en marche ou lançant à de nombreuses reprises un iguane dans une flaque d'eau, voilà des scènes qui contrastent joyeusement avec la représentation que l'on a du célébrissime auteur de "De l'origine des espèces au moyen de la sélection naturelle", publié vingt-quatre ans après. J'ai assuré moi-même la traduction de ces passages. Fausto, le guide qui nous a accompagnés au cours de ce périple de huit jours a déversé sur nous une somme considérable de notions scientifiques sur la tectonique des plaques, les courants marins de l'Océan Pacifique, la volcanologie, la zoologie, la botanique, éclairantes sur le moment, mais faciles à oublier, faute de prise de notes ou de polycopié. Pitié ! J'étais en vacances, et je refuse de me sentir accablé par d'éventuelles imprécisions ou erreurs. Mais je manifeste d'ores et déjà ma reconnaissance à ceux qui voudraient bien prendre la peine de me les signaler. Vous trouverez mes quarante photos préférées de cette aventure, au format 1280 x 960 pixels, dans un album du Petit Paradis. |
JOUR J - 1 : Jeudi 29 maiLa valise est prête. Le taxi qui va nous emmener à Quito est réservé. J'emporte avec moi mon appareil de photo digital, une carte compact flash qui engrange 269 photos, trois jeux de batteries rechargeables, un chargeur et le micro-ordinateur qui me permettra d'enregistrer les photos au fur et à mesure. Me voilà armé pour jouer au touriste japonais - que j'ai regardé avec commisération au cours de dix-huit mois passés à deux pas du Trocadéro -, et photographier à tour de bras tout ce qui me tombera sous l'objectif.Un sentiment d'angoisse m'étreint quand je pense qu'il va me falloir cohabiter ces huit fois vingt-quatre heures avec une vingtaine d'inconnus - quatorze passagers et sept membres d'équipage -, partager cet espace restreint avec un groupe de gens que j'imagine - vu mon pessimisme habituel quant à l'espèce à laquelle j'appartiens - désagréables, prétentieux, bruyants, envahissants, jamais contents, grégaires et enclins à l'alcoolisme mondain. Toutes choses, faut-il le préciser modestement, que je ne suis pas. J'ai réussi jusqu'à maintenant à éviter l'expérience, stressante pour moi, du voyage organisé. Mais cette fois, il n'y avait pas le choix : nos moyens réduits ne nous permettent pas de louer un yacht pour nous tout seuls. Plein de bonnes résolutions, je vais donc tenter de faire un énorme effort sur moi-même pour que ces huit jours soient aussi inoubliables que ceux de mon précédent voyage dans un archipel, celui des Eoliennes, sur une felouque aménagée, cabotant entre les îles, il y a bientôt quarante ans. Ce n'est pas le moment de l'évoquer, mais je m'autorise cependant à en rappeler deux épisodes, qui ne sont pas sans relation avec mon histoire actuelle :
JOUR 1 : Vendredi 30 mai, de Quito aux îles de Baltra et SeymourJe ne m'appesantirai pas sur la partie aérienne (volcan Chimborazo) et terrestre du voyage, sinon pour regretter qu'elle soit si longue. Levés à cinq heures du matin pour être à l'aéroport à six heures, nous ne nous installerons dans notre confortable cabine qu'à 12 h 30 (11 h 30 locales), notamment parce que le vieux 727 de Tame ne peut pas effectuer le parcours Quito-Baltra sans ravitaillement intermédiaire. Cette compagnie (militaire) aura peut-être l'intelligence d'affecter l'un des deux Airbus qu'elle va louer à cette ligne, qui devrait être la carte de visite touristique de l'Equateur, mais qui, faute de concurrence, constitue un prologue - et un épilogue - à oublier le plus rapidement possible : repas à peine mangeable, longue attente à Guayaquil, et toilettes d'une saleté repoussante aux dates de notre passage à l'aéroport de Baltra. Il y a bien une autre compagnie - AeroGal -, qui ne dessert pas Baltra, d'où partent la majorité des tours organisés, mais Puerto Baquerizo. Du haut des airs, la petite île de Baltra, qui ne compte que 27 km2, est un désert et d'en bas, avec ses cactus, l'aéroport m'évoque un coin perdu et poussiéreux du Mexique. La piste en est incroyablement longue, du fait que cette île a été louée à l'armée américaine entre 1941 et 1946. Cette dernière l'a utilisée comme base aérienne et navale, sans jamais payer les 500.000 dollars convenus. L'île a été à tel point ravagée par cette occupation que le Parc National des Galápagos a renoncé à l'inclure dans ses limites. En outre, quand les yankees sont enfin partis, deux ans après l'échéance du contrat, au lieu de faire profiter la population locale de tout le matériel non militaire qu'ils laissaient derrière eux - préfabriqués, voitures, camionnettes, meubles, frigos, congélateurs, générateurs, etc. -, ils ont tout jeté au fond d'une baie. Le mépris de l'indigène est décidément une constante de la culture militaire américaine. Mieux vaudrait parler d'inculture ou de barbarie, quand on pense au sort récent de la population civile et des musées irakiens. Juste avant notre départ, une rumeur courait à Quito selon laquelle le gouvernement équatorien était sur le point de signer un nouvel accord pour louer la base - actuellement sous le contrôle des forces armées équatoriennes - aux Américains. Ballon d'essai ou bruit intéressé, cette information a suscité une indignation générale et un démenti gouvernemental. Un bus nous conduit jusqu'au port, où, sur l'escalier qui mène à la capitainerie figure ce beau slogan : "La Patria comienza en el mar" (La mer est le commencement de la patrie.) Mais d'abord, trois remarques préliminaires...Je souhaite liquider une fois pour toutes trois aspects secondaires, bien qu'importants, de ce voyage : le yacht, l'équipage et le groupe de touristes. Pour le yacht, voici une vue d'ensemble, avantageuse. Nous avons payé très cher le haut niveau de confort qu'il offre : un bruit infernal, même à l'arrêt, dû aux groupes électrogènes et à la climatisation, les deux seuls endroits relativement tranquilles étant l'avant de la proue et le salon-salle à manger. Le yacht disposant de sa propre unité de désalinisation d'eau de mer, nous étions en mesure de nous offrir aussi souvent que cela nous chantait, une somptueuse douche. Au même moment, les habitants de l'île de San Cristobal et de la capitale de la province, Puerto Baquerizo Moreno, réclamaient à cor et à cri des tankers d'eau douce faisant la navette entre le continent et l'archipel. Toujours cette distance insupportable entre l'opulence privée et la misère publique. Un riche cheik des Emirats arabes unis ne pourrait-il pas fournir à ses pauvres cousins (pétroliers) d'Amérique une usine - solaire - de désalinisation plutôt que de recourir à cette dispendieuse et polluante forme de transport ? Un capitaine, deux mécaniciens, deux pilotes de zodiac et hommes à tout faire, un cuisinier, un serveur-barman-femme de chambre et un guide universitaire constituait notre équipage, d'âge plutôt moyen, tous Equatoriens, mais originaires de la Côte. J'ai apprécié leur efficacité, leur sens du service, l'amabilité un peu rugueuse et sans servilité des marins. J'ai été agréablement surpris par ce niveau de prestation peu habituel en terre créole. Le désir de plaire et les mines de Jorge le barman m'ont amusé. Quant à Fausto le guide, il était plutôt sympathique et compétent, mais son contact un peu trop commercial m'a moins séduit que la simplicité bon enfant du reste de l'équipage. En ce qui concerne enfin nos compagnons de voyage, ils n'étaient pas quatorze, mais onze seulement, tous anglo-saxons : deux Australiens, deux Anglais, six Américains, dont deux pères avec leur fille, et Chantal, une célibataire hollando-américaine, sur la pente des quarante ans. Une seule de mes sombres prémonitions s'est réalisée, leur tendance grégaire. Non prévu, mais aisément prédictible, leur intarissable penchant pour le "small talk" et la plaisanterie : souvenirs de voyage, expériences de vie et de travail, loisirs, tout y a passé. Cependant, pour ne pas laisser Lunita isolée, j'avais décidé de renoncer à utiliser cette occasion pour "brush up my english". Même si j'avais voulu le faire, j'aurais expérimenté une cruelle déconvenue : mon "fichier" anglais parlé, comme le fichier allemand parlé, a été effacé par celui de l'espagnol parlé. Et du fait que personne dans ce groupe ne parlait cette dernière langue, à l'exception d'une Equatorienne née en Australie, nous avons constitué, Lunita et moi, un sous-groupe linguistiquement inintégrable, ce qui m'a procuré un appréciable espace de liberté. En fait, le seul élément de cette vie communautaire qui mérite une mention, a été le comportement séducteur de Chantal, laquelle s'est intéressée successivement à tous les hommes présents à bord, maris et équipage compris ; avec moi, elle s'est bornée à échanger quelques mots en français. Le caractère particulièrement décent des membres de ce groupe est ressorti à cette occasion : ses manèges nymphomaniaques n'ont entraîné aucun éclat, aucune dispute, aucun drame de la jalousie. Le bruit ambiant étant encore plus important lors des nombreuses navigations de nuit, il m'est impossible de dire si l'intéressée en a profité pour recevoir des visites masculines dans sa cabine, proche de la nôtre, et aller jusqu'aux dernières extrémités. Seul indice : elle et Fausto nous ont quitté ensemble à Guayaquil. Je n'ai pas non plus d'explication sur le fait que la majorité des touristes qui visitent les Galápagos sont des Anglo-saxons. Les nombreux ouvrages qui existent sur l'Archipel sont à 95 % en anglais, j'ai cherché en vain un guide en espagnol dans les principales librairies de Quito. Peut-être suis-je victime du syndrome de l'Anglaise rousse... Une statistique de 1988 donne en effet le classement suivant des douze pays, dont les ressortissants visitent l'Archipel : 1. Equateur, 2. USA, 3. Allemagne, 4. Suisse, 5. Italie, 6. Canada, 7. Amérique latine, 8. Angleterre, 9. France, 10. Hollande, 11. Israël, 12. Japon. Mais c'était il y a quinze ans ! Je sais par contre pourquoi les Equatoriens boudent les Galápagos en 2003, à l'exception des élèves des collèges "class" qui y vont en course d'école. Pour la majorité d'entre eux, le coût d'une croisière, même modeste, dépasse largement leurs possibilités. Quant aux autres, pour un prix bien inférieur, ils préfèrent de loin profiter des plages des Caraïbes et de San Andrés, ou des centres commerciaux de Miami, plutôt que de s'intéresser au patrimoine écologique de leur pays. ...avant d'en venir à l'essentiel
Charles Darwin sur l'Archipel des Galápagos : Considérant que ces îles sont placées directement sous l'équateur, le climat est loin d'être excessivement chaud ; une circonstance qui vient peut-être de la température singulièrement basse de la mer environnante. A l'exception d'une courte saison, il y a très peu de pluies et même alors, elles ne sont pas régulières, mais les nuages sont en général bas. De ce fait, les parties inférieures des îles sont extrêmement arides, tandis que les parties hautes, à partir de mille pieds, possèdent une végétation passablement luxuriante. C'est particulièrement le cas sur le côté venté, qui reçoit d'abord, et condense, l'humidité de l'atmosphère. [...] [...] Les petits bois qui couvrent les parties inférieures de toutes les îles, excepté là où la lave a coulé récemment, paraissent de près dépourvus de feuilles, comme les arbres à feuilles caduques de l'hémisphère nord en hiver. J'ai mis quelque temps à découvrir que non seulement presque toutes les plantes étaient en feuilles, mais que la plus grande partie étaient alors en fleurs. Après la période de fortes pluies, les îles, dit-on, paraissent partiellement vertes.[...] [...] L'âge des divers lits de lave est visible distinctement grâce à l'existence relative, ou l'absence complète, de végétation. On ne peut rien imaginer de plus rude et horrible que la surface des flux les plus récents. Ils ont été justement comparés à une mer pétrifiée dans ses moments les plus turbulents ; aucune mer cependant ne présenterait des ondulations aussi irrégulières ou ne serait traversée par de tels abîmes. Tous les cratères sont éteints, et bien que l'âge des différentes coulées de lave puisse être clairement distingué, il est probable qu'elles sont dans cet état depuis de nombreux siècles. [...] Cette description n'est applicable qu'aux îles occidentales, où les forces volcaniques sont fréquemment en activité. [...] [...] L'histoire naturelle de cet archipel est très remarquable : il semble être un petit monde en lui-même, le plus grand nombre de ses habitants, végétaux et animaux, ne se trouvant nulle part ailleurs. [...] [...] Je me suis efforcé autant que le temps le permettait de constituer une collection aussi parfaite que possible dans chaque branche. Les plantes n'ont pas encore été examinées, mais le professeur Henslow [le naturaliste - et maître de Darwin -, qui l'a recommandé pour le poste du Beagle], qui a aimablement entrepris leur description, m'informe qu'on y trouve probablement plusieurs espèces nouvelles, et peut-être même quelques genres nouveaux. [...] Une des caractéristiques les plus surprenantes de la flore est l'absence de membres de la famille des palmiers.[...] [...] J'ai été également informé que beaucoup d'îles possèdent des arbres et des plantes qui ne se trouvent pas sur les autres. Par exemple, l'arbre à baies appelé "guayavita", qui est commun sur l'Ile de James [Santiago], ne se trouve certainement pas sur l'Ile de Charles [Floreana], bien qu'elle paraisse adaptée à cette espèce. Malheureusement, je n'étais pas conscient de ces faits avant que ma collection soit presque terminée. Il ne m'est jamais venu à l'esprit que la production d'îles séparées par seulement quelques milles et placées dans les mêmes conditions physiques, puisse être dissemblable. Par conséquent, je n'ai pas tenté de constituer une collection par île. C'est le sort de tout voyageur, quand il vient de découvrir quel objet, dans un lieu donné, est plus particulièrement digne de son attention, de devoir s'en éloigner rapidement.[...] L'île de SeymourLa première île, minuscule (1,9 km2), que nous avons visitée est Seymour (d'après Hugh Seymour, un lord anglais sur lequel je n'ai trouvé aucune information biographique). Il faut remarquer que presque toutes les îles de l'Archipel ont plusieurs noms. Les noms anglais ont été donnés par le boucanier Ambrose Cowley au 17e siècle, le premier à avoir établi une carte des Galápagos. J'utiliserai systématiquement le nom espagnol. Autre précision : le nombre des points de débarquement sur les îles est strictement limité, et tous portent un nom, dont l'origine n'est pas toujours évidente. Notre premier point d'abordage est Seymour Norte. Ce contact initial est sûrement le moment le plus émouvant et le plus insolite de la croisière : tous les animaux que nous allons croiser, non seulement n'ont pas peur des humains, mais mènent leur vie comme si ceux-ci n'étaient pas omniprésents avec leurs appareils photos ou leurs caméras, braquées sur eux comme des armes, heureusement inoffensives. Seule, la petite musique digitale de mon appareil les inquiètent un instant. Par la suite, on s'habitue - trop rapidement - à cette confiance inouïe et on oublie complètement de respecter leur distance de fuite, qui est du reste souvent presque nulle. L'otarie qui a choisi l'embarcadère pour dormir, est totalement indifférente aux touristes (d'un autre bateau) qui passent à proximité. Nous en verrons des centaines d'autres plus tard. Pour le moment, la seconde émotion, aussi prodigieuse que la première, est une colonie de fous à pattes bleues, qui s'étend sur des milliers de mètres carrés. Nous avons de la chance, nous sommes à la saison de l'appariement : certains individus sont en pleine effervescence, d'autres sont plus avancés et couvent déjà. Le dandinement du mâle, plus petit que la femelle, exécutant sa danse de séduction, est irrésistiblement drôle. Il déploie ensuite ses ailes, puis jette la tête vers le haut en poussant un sifflement tout à fait caractéristique. Les fiançailles se terminent par un échange de brindilles. Les oiseaux ne tiennent aucun compte du piquetage du sentier et établissent n'importe où leur "nid", inexistant, mais balisé par un cercle de crottes blanches, du fait que la femelle tourne en même temps que le soleil pour protéger son ou ses deux oeuf(s). Son cri, lancé en particulier pour avertir le promeneur distrait de sa présence, est rauque. S'il n'y prêtait pas attention, un coup de bec le ramènerait à la réalité.
Charles Darwin sur le caractère apprivoisé des oiseaux : [...] Je dois décrire plus en détail le caractère apprivoisé des oiseaux. Cette disposition est commune à toutes les espèces terrestres, à savoir les moqueurs, les pinsons, les tyrans, les colombes, les fauvettes et les buses. Il n'y en a pas un qui ne s'approchera pas suffisamment près pour être tué avec une baguette, et parfois, comme je l'ai moi-même essayé, avec une casquette ou un chapeau. Un fusil est presque superflu ici, car j'ai fait tomber une buse de la branche d'un arbre avec le canon du mien. Un jour, un moqueur s'est posé sur le bord d'une cruche (fait d'une carapace de tortue), que je tenais dans ma main alors que je m'étendais par terre. Il a commencé à boire l'eau très tranquillement et m'a laissé le remonter avec le récipient depuis le sol. J'ai souvent essayé, et ai presque réussi, à attraper ces oiseaux par les pattes. Les oiseaux paraissaient plus apprivoisés autrefois. Cowley (en 1684) dit que "les colombes étaient si apprivoisées qu'elles se perchaient souvent sur nos chapeaux et nos bras, de sorte que nous pouvions les attraper, elles ne craignaient pas l'homme jusqu'à ce que certains de notre compagnie leur tirent dessus, ce qui les rendit plus sauvages". Dampierre (la même année) dit aussi qu'au cours de sa promenade matinale un homme peut tuer six ou sept douzaines de ces oiseaux. A présent, bien qu'elles soient très familières, elles ne se posent plus sur les bras des gens ni ne se laissent tuer en tel nombre. C'est surprenant que le changement n'ait pas été plus grand, car ces îles ont été fréquemment visitées par les boucaniers et les baleiniers au cours de ces cent cinquante dernières années et les marins qui partent à la recherche des tortues dans les bois, sont toujours contents de tuer de petits oiseaux. Bien qu'ils soient très persécutés, ces oiseaux ne deviennent pas sauvages en si peu de temps. Sur l'Ile de Charles [Floreana], qui est colonisée depuis six ans, j'ai vu un garçon assis près d'un puits avec une baguette à la main, avec laquelle il tuait les colombes et les pinsons qui venaient boire. Il s'était déjà procuré un petit tas d'oiseaux pour son dîner et il disait qu'il avait constamment l'habitude de faire le guet dans la même intention. Nous devons en conclure que les oiseaux, n'ayant pas encore appris que l'homme est plus dangereux que les tortues ou les iguanes, nous ignorent, comme les pies en Angleterre le font envers les vaches et les chevaux qui paissent dans les champs.[...] De ce qui précède nous pouvons, je pense, conclure : premièrement, que les oiseaux sont sauvages vis-à-vis de l'homme en raison d'un instinct spécifique dirigé contre lui, et non provenant d'une prudence générale par rapport à d'autres sources de danger ; deuxièmement, qu'ils ne l'acquièrent pas rapidement, même s'ils sont beaucoup persécutés, mais que c'est au fil des générations que cela devient héréditaire. [...] Fausto nous explique que le peuplement des différentes espèces dépend étroitement du ravitaillement disponible. Si celui-ci diminue, les pattes bleues ne nourrissent que le premier des deux jeunes, et s'il devient critique, ils abandonnent tout simplement leur progéniture. La prévoyance de la nature opère par le biais de la sélection : les gènes des survivants seront les meilleurs et ils garantiront la pérennité de l'espèce, en dépit des conditions adverses. Une autre espèce de grands oiseaux, présente sur le parcours, est celle des frégates. Cependant, comme ils sont installés à l'écart du sentier et que Fausto réprime sévèrement toute tentative de franchissement illégal d'une ligne virtuelle que le désir m'empêche de voir, je n'arrive à prendre qu'une photo de groupe. Un mâle en ébullition gonfle sa poche rouge pour séduire une femelle. Un jeune oiseau, dont on voit bien le bec recourbé caractéristique, se laisse approcher. A cause de la sécheresse saisonnière, l'île a un aspect désertique, les arbustes n'ont pas de feuilles et seuls les cactus mettent un peu de vert dans le paysage. Le parcours nous ramène vers la plage dont les gros cailloux volcaniques se confondent avec les formes rondes des otaries. Ces dernières se déplacent en se dandinant sur ce terrain difficile et en poussant des cris disgracieux, un mélange de grognement et de vomissement avorté, que plusieurs membres masculins de notre groupe vont imiter pendant le reste de la semaine. Aujourd'hui encore, je manifeste une forte désapprobation par un bruit prétendûment copié sur le leur, mais qu'elles désavoueraient sans doute... Avant-dernière image d'une riche après-midi, un pélican. Premier coucher de soleil océanique - avec à l'arrière-plan, l'île de la Grande Daphné -, prélude à une longue route nocturne qui nous permettra de nous ancrer au petit matin à Bahía Gardner, dans l'île d'Española. Comme mon lit est en travers du bateau, une forte houle d'ouest me fait glisser alternativement en haut et en bas du matelas. Et, faute d'avoir pris la précaution d'immobiliser nos flacons et bombes de toilette, ils tomberont avec fracas au milieu de la nuit. JOUR 2 : Samedi 31 mai, Ile d'Española, Bahía Gardner et Punta SuárezEspañola est une île plutôt petite (61 km2), la plus méridionale de l'Archipel. Nous sommes loin d'être seuls dans la baie, mais comme notre guide nous fait lever à 6 h 30, nous serons les premiers à débarquer. Et à découvrir cet animal unique au monde, l'iguane marin des Galápagos, dont existent plusieurs sous-espèces. Leur couleur noire leur permet de se confondre avec la lave. L'espèce d'Española présente une coloration rougeâtre caractéristique. Si j'ai bien compris, certains iguanes terrestres, désespérés par la pénurie alimentaire mais plus futés que les autres, se sont aventurés sous la mer où abondent les algues et se sont progressivement adaptés à leur nouvel environnement. Encore un exemple de la sagesse de la nature et de la survie des plus aptes : alors que les iguanes terrestres semblent en voie d'extinction, les iguanes marins prolifèrent d'une manière indécente. La plage où nous débarquons est remplie d'otaries, dont le sommeil tranquille me rend jaloux. Si les apparences ne sont pas trompeuses, je décerne aux otaries des Galápagos le titre d'animal sauvage le plus heureux de la terre. Elles passent la journée à dormir, ouvrant un oeil quand un touriste entre dans leur champ visuel. Elles nagent avec une aisance révoltante pour jouer avec les vagues ou se procurer une nourriture abondante et prête à déguster. La jeune otarie profite du lait maternel pendant toute sa première année d'existence. Elle tète en produisant un bruit prononcé de succion, qui a attiré mon attention. Quand leur peau lisse est sèche, elle prend une couleur dorée. Je croise sur le chemin un oiseau impertinent, un moqueur - évoqué ci-dessus par Darwin - endémique (c'est-à-dire une espèce unique à une île de l'Archipel) qui, selon Fausto, est à l'affût de la moindre goutte d'eau douce, d'où une certaine ambivalence : prêt à se laisser approcher dans l'espoir de réaliser son dessein, mais n'oubliant quand même pas sa distance de fuite. D'autres nouvelles rencontres se multiplient au fur et à mesure de notre avance : une femelle lézard de lave, endémique également ; deux jeunes buses des Galápagos ; une couleuvre des Galápagos, familière et inoffensive, rarement visible paraît-il. Et enfin, un des plus beaux oiseaux du monde, l'albatros, pas très élégant quand il marche! J'ai raté - photographiquement - cet important rendez-vous, faute de m'être rendu compte que cette espèce ne vivait que sur l'île d'Española et du fait que la colonie est éloignée du chemin balisé. Par la suite, j'ai "assuré" en doublant ou triplant les prises. Voici quand même une femelle en train de couver. Le sentier suit la lisière d'impressionnantes falaises de roche volcanique noire où une curiosité, un trou souffleur, a mis ma capacité d'anticipation en défaut. Malgré de nombreux essais, j'aurais pu faire mieux. Nous passons à proximité d'une colonie de fous masqués, moins sympathiques et rigolos que leurs cousins pattes bleues. Et avant de quitter l'île, je jette un dernier regard à la plage de sable blanc immaculé, constitué de coquillages finement broyés, d'où émergent des rochers noirs, un spectacle dont je ne me lasse pas. Encore une nuit de navigation nocturne agitée, mais cette fois, du fait de la route suivie, la houle - qui n'est plus babord-tribord, mais proue-poupe -, est supportable. JOUR 3 : Dimanche 1er juin, Ile de Floreana, Punta Cormoran et Bahía Post Office et Ile de Santa Cruz, Puerto Ayora
Charles Darwin sur l'Ile de Floreana : Bien que les habitants se plaignent de la pauvreté, ils obtiennent du sol fertile, sans grande peine, les moyens de subsister. Dans les bois, il y a beaucoup de porcs sauvages et de chèvres, mais la principale source de nourriture animale vient des tortues. Leur nombre a bien sûr beaucoup diminué dans cette île, mais les gens comptent encore deux jours de chasse pour se procurer une semaine de nourriture. On raconte que jadis, un seul vaisseau pouvait emporter jusqu'à sept cents de ces animaux et que, il y a quelques années, l'équipage d'une frégate en avait descendu deux cents sur la plage en un jour.> Nous sommes restés quatre jours dans cette île, pendant lesquels j'ai collecté beaucoup de plantes et d'oiseaux. Un matin, j'ai escaladé la colline la plus haute, qui a une altitude de presque mille huit cents pieds. Le sommet est un cratère effondré, recouvert d'une couche épaisse d'herbes et de buissons. Dans cette seule île, j'ai compté trente-neuf collines, dont le sommet est toujours une dépression circulaire plus ou moins parfaite.[...] Floreana, (d'après Juan José Flores, premier président de l'Equateur, cf. Les noms de rues et l'histoire), appelée aussi Santa María, est, contrairement aux deux précédentes, une île marquée par le volcanisme. Elle compte 173 km2. Nous ne visiterons pas le village, pourtant proche, de Puerto Velasco Ibarra. Toujours aussi désertique, elle est cependant un peu plus verte, grâce à la présence de plusieurs plantes capables de résister à la sécheresse : un très beau buisson fleuri - le lecocarpus pinnatifidus -, une liane appelée fleur de la passion - passiflora foetida -, qui n'a cependant rien à voir avec le fruit du même nom, et une autre dont je n'ai pas retenu l'identité. L'île est célèbre pour sa colonie de flamands roses , décevante pour celui qui connaît les étangs camarguais, et pour une plage magnifique, où nous ne voyons que les traces laissées sur le sable par les tortues marines. Départ pour la Bahía Post Office, la première manifestation d'une présence humaine sur les îles (en dehors des empreintes de pas des touristes sur les plages et les sentiers). La légende (ou l'histoire ?) veut que les pirates et boucaniers qui fréquentent les Galápagos au 18e siècle laissent à cet endroit les lettres qu'ils désirent envoyer à leur terre d'origine, d'où ils s'absentent pendant de longues années. Les marins qui retournent en Europe se chargent de faire parvenir les courriers aux destinataires qui habitent la ville où ils se rendent. Le système existe toujours aujourd'hui : le tonneau qui sert de boîte postale contient une bonne centaine de cartes, mais aucune - naturellement - pour la France ou la Suisse ! Nous faisons la sieste pendant que les adeptes de la plongée sous-marine découvrent l'îlot appelé la Corona del Diablo. Puis départ pour une navigation diurne que je passe sur la proue du bateau, loin du bruit des moteurs et presque à l'abri du vent qui souffle dans la même direction que celle de notre route, pendant que mes compagnons profitent du pont supérieur. De nombreuses frégates nous accompagnent. Le petit point rouge indique un mâle, alors que les femelles ont la gorge blanche. Elles profitent de la dépression créée par le déplacement du bateau pour réaliser, sans un coup d'aile, un ballet aérien du meilleur effet. Après tout, elles méritent peut-être aussi le titre d'oiseau sauvage le plus heureux de la terre. Ce temps de latence m'incite à une réflexion un peu désabusée sur cette première partie du voyage. J'ai utilisé plus haut le terme d'aventure à ce propos et le constat que je suis bien obligé de faire est qu'il n'en est rien, pas plus dans ce cas du reste que dans celui d'une descente en rafting ou d'une excursion dans la jungle. Bien que j'adhère intellectuellement à l'idée qu'il faut protéger l'environnement fragile des îles de l'Archipel et prévenir les dégradations causées par un tourisme débridé, je suis frustré par les limitations qu'imposent les régulations du Parc national :
La lassitude vient aussi de la conception de la croisière qui correspond, je suppose, à la demande de la majorité des touristes : avoir une idée d'ensemble de l'Archipel tout en profitant un peu des plaisirs de la mer. Il en résulte que le temps est souvent compté et que les déplacements sont importants. J'évalue à environ mille kilomètres la distance que nous allons parcourir en une semaine. Cette excessive mécanisation, bien de notre époque, entrave l'établissement d'un lien intime avec le milieu naturel. Au fond, il faudrait pouvoir faire ce voyage en voilier, comme au temps de la flibuste. Si cette tendance à la normalisation devait s'accentuer, les Galápagos se transformeraient en une sorte de Disneyland, où les sensations et les émotions seraient rigoureusement calibrées. Nous n'en sommes pas encore là, mais ne tardez pas trop à vous décider à venir les visiter. Enfin, la lassitude provient des repas, trop riches - à base de gratins à la crème - , d'où sont exclus les poissons frais grillés, parfois pêchés depuis le bateau, un autre souvenir inoubliable de ma croisière dans les Eoliennes. L'arrivée à l'île de Santa Cruz, puis au port de Puerto Ayora, dissipe heureusement ces pensées moroses. Après le dîner, nous disposons d'une permission à terre d'une heure et demie. La petite ville me rappelle certaines stations balnéaires françaises : un quai, une rue principale où se trouvent les boutiques, les restaurants et les meilleurs hôtels. Il ne manque que le casino. Comme il est dimanche, presque tout est fermé. Quant au quai, il est en pleine transformation et vite interrompu par une base de la Marine nationale. En une petite heure, nous avons presque tout vu, y compris une rue à l'écart où se trouvent une dizaine de bistrots populaires, bruyants et fréquentés. JOUR 4 : Lundi 2 juin, Ile de Santa CruzAvant le petit déjeuner, je découvre un passager clandestin sur l'arrière du yacht. La reprise de contact avec la terre et la civilisation me fait oublier le spleen de la veille. Ce qui tendrait à démontrer que le programme de la croisière est bien conçu ! Avec ses 986 km2, Santa Cruz est la deuxième île de l'Archipel et Puerto Ayora est la ville la plus peuplée, environ 12000 habitants, soit à peu près les deux tiers de sa population, qui a la particularité de présenter l'indice de masculinité le plus élevé du pays. Ce n'est peut-être pas l'endroit où il faut aller pour trouver une femme ! Par contre, Puerto Ayora (Pelican Bay) est bien l'endroit où il faut aller si vous n'avez pas réservé une croisière ou des excursions depuis l'Europe, le Canada ou Quito, les agences y pullulent. Une route traverse l'île. La matinée est consacrée à une excursion terrestre en bus qui nous emmène dans le Parc national, à environ 600 mètres d'altitude. Les nuages étant arrêtés par la partie montagneuse, il y pleut et la végétation est abondante, notamment une forêt de scalesia (pedunculata), une espèce endémique de la famille du tournesol. "Los Gemelos" (les Jumeaux) sont une curiosité géologique modeste : il s'agit deux effondrements volcaniques. Par contre, sur la route du retour, un ancien tunnel de lave permet d'imaginer de l'intérieur ce qu'est une éruption. Je revois en pensée les planches illustrées du "Voyage au centre de la terre" de mon enfance. Les magasins étant ouverts, nous nous lançons dans une partie de lèche-vitrines plutôt décevante. Seul, un bijoutier-créateur, malheureusement fermé, offre sa production dans un environnement exceptionnel, aussi bien architectural (la photo manque !), que paysagé : une sorte de jardin japonais qui permet de voir une des deux espèces de cactus de l'île : opuntia. Avant d'acheter un t-shirt ou un autre vêtement, attendez d'avoir vu ceux de la boutique de la Fondation Darwin. Puis, le groupe ayant décidé de déjeuner en ville, mon voeu de la veille est exaucé chez "El Cubano" : un délicieux "cebiche de camarones" (crevettes dans une sauce piquante froide aux oignons et aux tomates, un des sommets de la gastronomie équatorienne), une tranche de poisson grillé local, accompagné de "patacones" (rondelles de plantain frites) et de riz, comme toujours en Equateur, qui en est producteur et exportateur. Recommandé. L'après-midi, visite de la Station de recherche Charles Darwin, qui dépend de la Fondation Charles Darwin. Comme nous avons déjà parcouru trois ou quatre fois dans les deux sens la rue principale, dont le prolongement mène à la Station, nous montons dans une des nombreuses camionnettes blanches à double cabine, qui croisent en permanence dans la ville et remplacent les taxis jaunes du continent. En dépit du gaspillage et de la pollution causés par ce carrousel, également recommandé : un dollar, quelque soit le nombre de passagers. Vous pouvez vous offrir ainsi une sensation fréquemment éprouvée par les Equatoriens, par plaisir ou par économie : voyager sur le plateau d'une camionnette (en principe interdite par le réglement de la police de la route). Une des principales actions de la Station est de favoriser la reproduction de plusieurs espèces en danger de tortues géantes et d'iguanes terrestres. Un parcours fléché permet de voir les divers stades de la croissance des tortues, qui sont relâchées dans leur environnement naturel vers l'âge de quatre ans. La suite du parcours autorise la rencontre en nez à nez avec des tortues adultes, dont voici un superbe exemplaire. Charles Darwin sur les tortues terrestres : [...] On trouve les tortues de terre, je pense, dans toutes les îles de l'Archipel [...]. Elles fréquentent de préférence les régions élevées et humides, mais elles habitent aussi les parties plus basses et arides. J'ai déjà mentionné les preuves de leur multitude d'après les quantités prises en un seul jour. Certains individus atteignent une taille immense. M. Lawson, un Anglais, qui était au moment de notre visite en charge de la colonie, nous a dit qu'il en avait vu de si énormes, qu'il fallait six ou huit hommes pour les soulever de terre et que certaines fournissaient jusqu'à deux cents livres de viande. Les plus grandes sont les vieux mâles, les femelles atteignant rarement une si grande taille. Le mâle peut facilement être distingué de la femelle par la plus grande longueur de sa queue. Les tortues qui vivent sur les îles sans eau ou dans les parties arides des autres, se nourrissent principalement de succulents cactus. Celles qui fréquentent les régions élevées et humides mangent les feuilles de divers arbres, une espèce de baie (appelée guayavita) qui est acide et âpre, et également un lichen filamenteux et vert clair, qui pend en tresses des branches des arbres. La tortue aime beaucoup l'eau, dont elle boit de grandes quantités, et elle se vautre dans la boue. Seules les îles les plus grandes ont des sources, qui sont toujours situées dans la partie centrale et à haute altitude. En conséquence, les tortues qui vivent dans les parties basses doivent, quand elles ont soif, se déplacer sur de grandes distances. De ce fait, des chemins larges et bien battus rayonnent dans toutes les directions depuis les points d'eau même jusqu'à la côte. En les suivant, les Espagnols ont découvert les sources. Quand j'ai débarqué à l'île de Chatham [San Cristobal], j'étais incapable d'imaginer quel animal pouvait se déplacer aussi méthodiquement le long de sentiers aussi bien tracés. C'était un curieux spectacle que de voir beaucoup de ces monstres près des sources, un groupe voyageant dans leur direction le cou tendu, un autre groupe revenant après avoir bu à satiété. Quand la tortue arrive à la source, indifférente à un quelconque spectateur, elle enfonce la tête dans l'eau au-dessus des yeux, et avale avidement de grandes gorgées, environ dix à la minute. Les habitants disent que chaque animal reste trois à quatre jours à proximité de l'eau, et retourne alors dans la partie basse, mais ils ne sont pas d'accord sur la fréquence de ces visites. L'animal les organise probablement en fonction de la nature des aliments qu'il consomme. Il est cependant certain que les tortues peuvent subsister sur les îles où il n'y a pas d'autre eau que celle qui tombe au cours des quelques jours de pluie annuels. Je pense qu'il est bien établi que la vessie de la grenouille sert de réservoir d'humidité nécessaire à son existence ; cela semble être également le cas de la tortue. Pendant un certain temps après la visite à la source, la vessie urinaire de ces animaux est distendue par le fluide, dont on dit qu'il décroît progressivement et se trouble. Quand les habitants qui se déplacent dans la partie basse ont soif, ils tirent avantage de cette circonstance en tuant une tortue, et si la vessie est pleine, en buvant son contenu. Dans l'une que j'ai vu tuer, le fluide était assez limpide et n'avait qu'un goût très légèrement amer. Cependant les habitants boivent toujours d'abord l'eau du péricarde, qu'on décrit comme la meilleure. Quand les tortues se déplacent vers un point défini, elles le font de jour et de nuit et arrivent à leur destination beaucoup plus rapidement qu'on ne l'attendrait. A partir d'observations faites par les habitants sur des tortues marquées, ils considèrent qu'elles peuvent parcourir huit miles en deux ou trois jours. Une grande tortue que j'ai observée marchait à la vitesse de soixante yards en dix minutes, trois cents soixante yards à l'heure ou quatre miles par jour, en accordant un peu de temps pour s'alimenter en route. Pendant la saison de la reproduction, quand le mâle et la femelle sont ensemble, le mâle pousse un rugissement ou un beuglement rauque, dont on dit qu'on peut l'entendre à une distance de plus de cent yards. La femelle ne donne jamais de la voix et le mâle seulement à cette époque, de sorte que quand les gens entendent ce bruit, ils savent que les deux sont ensemble. Ils étaient en train de pondre leurs oeufs à cette époque (octobre). La femelle les dépose dans un endroit sablonneux et les recouvre avec du sable. Mais là où le sol est rocheux, elle les laisse tomber dans n'importe quel trou. M. Bynoe en a trouvé sept en ligne dans une fissure. L'oeuf est blanc et sphérique. J'en ai mesuré un qui faisait sept pouces trois huitièmes de circonférence. Aussitôt que les jeunes animaux sortent, ils sont en grand nombre la proie des buses, qui se comportent comme le Caracara [une espèce de faucon mexicain]. Les vieilles tortues semblent mourir généralement dans des accidents, tels que la chute dans un précipice. Tout au moins, plusieurs habitants m'ont dit qu'ils n'avaient jamais trouvé un animal mort d'autres causes apparentes. Les habitants pensent que ces animaux sont totalement sourds. Il est certain qu'ils n'entendent pas une personne marcher derrière eux. Cela m'amusait toujours de voir un de ces grands monstres, au moment où je le dépassais alors qu'il avançait tranquillement, retirer soudainement sa tête et ses pattes à l'instant où j'arrivais à sa hauteur, et, en poussant un sifflement profond, tombait bruyamment sur le sol, comme s'il était frappé à mort. Je montais fréquemment sur leur dos. Après leur avoir donné quelques tapes sur la partie arrière de leur carapace, ils se levaient et se mettaient en marche. J'ai trouvé très difficile de conserver mon équilibre. La chair de cet animal est beaucoup employée, fraîche et salée, une huile magnifiquement claire est préparée à partir de sa graisse. Après avoir attrapé une tortue, le chasseur fait une entaille dans la peau proche de sa queue, pour voir à l'intérieur du corps si la couche de graisse sous la plaque dorsale est épaisse. Si tel n'est pas le cas, l'animal est libéré et on dit qu'il se remet rapidement de cette étrange opération. Pour immobiliser une tortue terrestre, il ne suffit pas de la retourner comme une tortue marine, car elle est souvent capable de se remettre sur ses pattes. On assure que les tortues venant des différentes îles de l'archipel sont de forme légèrement différente et que dans certaines îles elles atteignent une plus grande taille moyenne que dans d'autres. M. Lawson affirme qu'il peut immédiatement déterminer de quelle île vient une tortue. Malheureusement, les spécimens emmenés sur le Beagle étaient trop petits pour établir une comparaison. Cette tortue, qui porte le nom de "Testudi indicus", se trouve dans beaucoup de parties du monde. L'opinion de M. Bell et de quelques autres qui ont étudié les reptiles, est qu'il n'est pas improbable qu'ils viennent tous à l'origine de cet archipel. Quand on sait depuis combien de temps ces îles ont été fréquentées par les boucaniers, et que ceux-ci ont constamment emporté de nombreux animaux vivants, il est très probable qu'ils les aient répartis dans différents endroits du monde. Si cette tortue n'est pas originaire de ces îles, c'est une anomalie remarquable, dans la mesure où presque tous les autres habitants terrestres semblent avoir leur lieu de naissance ici. [...] Bien que touristes et tortues soient en liberté, cet endroit ressemble trop à un zoo pour que cela me plaise vraiment. L'énergie électrique nécessaire à l'incubation des oeufs est fournie par un générateur solaire. Cet exemple ne semble pas avoir été suivi, toute l'électricité des îles est produite par des centrales thermiques au fuel lourd. Le naufrage du pétrolier Jessica en janvier 2001 a mis en évidence la vulnérabilité de l'Archipel. Un projet d'implantation d'un parc d'éoliennes est envisagé, mais risque de rencontrer des oppositions, notamment des milieux écologistes. La Fondation Darwin et le Service du Parc National Galápagos co-gouvernent l'Archipel, certainement pour le plus grand bien des espèces à protéger. Cependant, parfois, leurs efforts présentent un côté caricatural. La Station a récupéré le dernier survivant des tortues géantes de l'île de Pinta, surnommé Georges le solitaire, caché lors de notre visite. On lui a présenté deux femelles de l'espèce la plus voisine, mais il n'a rien voulu savoir jusqu'à présent, si bien que, comme certaines dynasties, cette espèce va s'éteindre. L'éradication des chèvres sur l'Ile d'Isabela, dont les déprédations menacent la survie des tortues géantes et des iguanes, va coûter plusieurs millions de dollars. Je ne connais pas le montant du budget total de la Fondation, mais je trouve choquant le contraste entre cette préoccupation - légitime bien sûr - de préservation d'un environnement biologique exceptionnel et le fait que, par exemple, comme je l'ai déjà évoqué, les habitants de Puerto Baquerizo Moreno doivent se passer d'eau. Il ne s'agit pas de contester l'action de la Fondation et celle du Parc, mais de faire en sorte qu'elles soient accompagnées d'une meilleure prise en charge des besoins humains de l'Archipel, ce qui ne pourrait qu'aller dans le sens recherché de l'indispensable conscientisation écologique de la population locale. La navigation nocturne est devenue une routine, comme les embarquements sur la panga (mot équatorien pour canot pneumatique) et les débarquements, secs et mouillés, qui sont maintenant parfaitement maîtrisés. JOUR 5 : Mardi 3 juin, Ile d'Isabela, Punta Moreno et Bahía ElisabethCharles Darwin sur l'Ile d'Isabela : [Le 29 septembre 1835], nous avons doublé la pointe sud-ouest de l'Ile d'Albemarle [Isabela] et nous nous sommes presque encalminés entre elle et l'Ile de Narborough [Fernandina]. Toutes deux sont couvertes d'immenses coulées de lave noire et nue, lesquelles ont soit débordé de grands cratères ou jailli d'orifices plus petits sur les côtés et se sont répandus sur des milles de côte. On sait que des éruptions ont lieu de temps en temps sur ces deux îles. Sur Albemarle, nous avons vu un petit jet de fumée sortir du sommet de l'un des cratères les plus élevés. Le soir, nous avons jeté l'ancre à Bank's Cove, dans l'Ile d'Albemarle. Au lever du jour, nous avons découvert que le port dans lequel nous étions ancré était formé par un cratère effondré, composé de grès volcanique. Après le petit déjeuner, je suis parti me promener. Au sud de ce premier cratère, il y en avait un autre de même composition, et magnifiquement symétrique. Il était de forme elliptique, l'axe le plus long comptant moins d'un mille et une profondeur d'environ cinq cents pieds. Le bas était occupé par un lac peu profond, et au centre, un cratère minuscule formait un îlot. La chaleur était accablante et le lac paraissait clair et bleu. Je suis descendu rapidement la pente cendrée et, étouffé par la poussière, j'ai goûté l'eau avec avidité, mais à mon regret, je l'ai trouvée aussi salée que de la saumure. [...] [...] Je pense qu'il serait difficile de trouver ailleurs dans le monde, une île située sous les tropiques et d'une taille aussi considérable (c'est-à-dire de soixante-quinze milles de longueur) aussi stérile et incapable de favoriser la vie. [...] L'île d'Isabela (d'après la reine d'Espagne du même nom) est la plus grande des îles de l'Archipel (4588 km2) et représente à elle seule presque 60 % de sa surface terrestre. Elle a une forme curieuse qui ressemble à la lettre J et mesure près de 140 km dans sa plus grande longueur. Elle comprend une chaîne de cinq volcans actifs, dont l'un, Wolf (1707 m), est aussi le point le plus haut de l'Archipel. Le port de Puerto Villamil compte 1500 habitants et réunit la majorité de la population de la partie habitée de l'île. Les plus jeunes membres du groupe vont explorer une coulée volcanique, d'où ils reviendront épuisés. Ceux du troisième âge ont droit à un tour en panga le long de la côte. Le temps couvert et la lave absolument noire donnent à la plupart de mes photos un ton funèbre. Les principales pièces à mon tableau de chasse : un pélican en vol ; un héron de lave, endémique, attendant une hypothétique proie ; une langouste effarouchée, que le marin n'a pas réussi à attraper - pour nous la montrer de près évidemment, pas pour la manger ! - ; une petite colonie de cormorans aptères, agitant frénétiquement leurs ailes, non pas pour voler comme vous pourriez le penser, mais pour séduire une femelle, s'engager dans une autre tentative de communication peu déchiffrable ou peut-être tout simplement se rafraîchir ! Encore un fameux coup de l'évolutionnisme : n'ayant pas de prédateurs naturels et disposant normalement d'une abondante provision de nourriture, les cormorans des Galápagos ont perdu l'habitude de voler, ils se contentent de plonger depuis les rochers pour s'en procurer. Même programme pour l'après-midi à Bahía Elisabeth, mais comme nous avons changé d'endroit, sans impression de répétition. Du fait que les phénomènes éruptifs sont récents, aucune végétation n'a réussi à s'implanter, sauf dans la zone de contact entre l'océan et la terre où les palétuviers rouges, constituent une mangrove impénétrable. Ces arbres, qui montent jusqu'à une vingtaine de mètres de hauteur, sont capables de filtrer le sel de l'eau de mer. Ils constituent un labyrinthe de petits canaux où nous allons naviguer moteur arrêté. Le silence n'est troublé que par les grognements des otaries, qui utilisent cet espace comme une aire de récupération. Pour l'une d'entre elle, qui revient de loin, c'est l'infirmerie, où elle se remet d'une énorme morsure de requin, heureusement cicatrisée par l'eau de mer. Lassée par notre insistance, elle finit par nous tourner le dos sur l'arbre qui lui sert de lit. Un peu plus loin, une connaissance, une jeune buse des Galápagos. Les évolutions sous-marines des tortues d'eau, entrevues le matin, qui passent et repassent sous la panga, mettent à rude épreuve mes réflexes. La difficulté est accrue par la nécessité de ne pas gêner les six autres photographes, dont le fair-play est notable, tout en évitant de tomber à l'eau. Il y en a toujours un bout de coupé, mais le spectacle est magnifique, l'exploit étant de saisir la seconde où l'animal va sortir la tête de l'eau. Il n'est pas loin de six heures du soir quand nous arrivons à proximité d'un îlot, où habitent plusieurs pingouins, déjà rencontrés fugitivement dans d'autres circonstances. Là encore, mon talent de photographe touche ses limites : ces sympathiques animaux se confondent avec le fond de roche noire ou rouge sombre, maculée de déjections d'un blanc éclatant. Les pingouins des Galápagos, endémiques, sont l'espèce la plus au nord (de l'hémisphère sud) grâce au courant froid qui passe à proximité de l'Archipel. Comme les otaries, ils sont maladroits et plutôt ridicules sur terre et d'une incroyable vivacité dans l'eau. Adieu, Pingu ! JOUR 6 : Mercredi 4 juin, Ile d'Isabela, Bahía Urvina et Ile de Fernandina, Punta EspinosaLa matinée commence bien. J'arrive enfin à approcher une des espèces des fameux pinsons de Darwin, que je renonce à identifier, tant les possibilités de se tromper sont élevées. Cependant, je suis sûr de l'essentiel, il s'agit bien de pinsons de Darwin. Ces espèces sont endémiques et on pense qu'elles descendent toutes d'un ancêtre commun. C'est l'étude de leurs différences qui a aidé Darwin à formuler la théorie de l'évolution des espèces. En eux-mêmes, ils ne sont pas plus spectaculaires que les pinsons communs que vous connaissez. Vous aurez probablement de la peine à les distinguer sur la photo (il y en a huit). Leur importance relève en fait de l'histoire des sciences.
Charles Darwin sur les pinsons : Autre rencontre différée depuis longtemps, les iguanes terrestres, abondants sur notre parcours, qui, pour une fois, n'est pas balisé. Ils sont plus grands que les iguanes marins et peuvent atteindre jusqu'à un mètre de long et vivre une soixantaine d'années. Peu farouches, ils n'ont pas de prédateurs naturels. Ils sont pourtant en danger, comme les tortues géantes, à cause des déprédations commises dans leur environnement par des milliers de chèvres sauvages qui ont envahi l'île. Leur nid est un simple trou dans la terre, avec la trace caractéristique que laisse leur queue dans la poussière. On devine dans la pénombre les traits de son occupant.
Charles Darwin sur les iguanes :
Tournons-nous maintenant vers l'espèce terrestre (Amb. subcristatus). Cette espèce, à la différence de l'autre, est confinée aux îles centrales de l'Archipel. [...] Dans ces îles, ils habitent aussi bien les parties élevées et humides que les parties basses et stériles, mais ils sont beaucoup plus nombreux dans ces dernières. Je ne peux donner une preuve plus convaincante de leur nombre que, quand nous avons été déposés sur l'île de James [Santiago], nous avons été incapables de trouver pendant un certain temps un endroit libre de leurs terriers où planter notre tente. Ces iguanes, comme leurs frères marins, sont des animaux laids et, du fait de leur faible angle facial, ils présentent un aspect singulièrement stupide. Ils ont probablement une taille un peu inférieure aux autres, mais plusieurs d'entre eux pesaient entre dix et quinze livres chacun. La couleur de leur ventre, des pattes de devant et de la tête (à l'exception de la couronne qui est presque blanche) est un jaune orange sale, le dos est un rouge brunâtre, qui est plus foncé chez les spécimens jeunes. Leurs mouvements sont paresseux et à moitié inertes. Quand ils ne sont pas effrayés, ils rampent lentement avec leur ventre et leur queue qui se traînent sur le sol. Ils s'arrêtent fréquemment et somnolent pendant une minute les yeux fermés et les pattes de derrière étalées sur le sol desséché. Ils habitent des terriers qu'ils creusent parfois entre des fragments de lave, mais plus généralement sur des plaques plates de grès tendres. Les trous ne semblent pas très profonds et ils entrent dans le sol avec un angle faible de telle sorte que quand on marche sur ces nids d'iguanes, le sol cède constamment, au désespoir du marcheur fatigué. Quand il creuse son terrier, cet animal utilise alternativement les côtés opposés de son corps. Avec une patte de devant il gratte la terre un petit moment et la projette vers la patte arrière, qui est bien placée pour la sortir hors du trou. Une fois ce côté fatigué, l'autre reprend la tâche, et ainsi de suite. J'en ai regardé un pendant un long moment jusqu'à ce que son corps soit à moitié enterré. Je suis ensuite allé vers lui et je l'ai tiré par la queue. Il en a été grandement étonné et il s'est retourné pour voir ce qui se passait ; il m'a alors dévisagé comme pour dire : "Pourquoi m'as-tu tiré la queue ?" Ils se nourrissent de jour et ne s'éloignent pas de leurs terriers ; s'ils sont effrayés, ils se précipitent dedans avec la démarche la plus maladroite. Sauf lorsqu'ils descendent une pente, ils ne sont pas capables d'aller très vite, ce qui tient à la position latérale de leurs pattes. Ils ne sont pas du tout timorés. Quand ils regardent attentivement quelqu'un, ils recourbent leur queue, se lèvent sur leurs pattes de devant, hochent la tête verticalement dans un mouvement rapide et tentent d'avoir l'air féroce. Mais en réalité, ils ne le sont pas du tout. Il suffit de taper du pied sur le sol : ils abaissent leur queue et ils s'éloignent en rampant aussi vite qu'ils le peuvent. [...] Si l'on immobilise cet Amblyrhyncus et on le provoque avec un bâton, il le mord fortement, mais j'en ai attrapé beaucoup par la queue et ils n'ont jamais tenté de me mordre. Si l'on en met deux sur le sol en les retenant ensemble, ils vont se battre et mordre l'autre jusqu'au sang. Les individus qui habitent les régions basses, qui sont les plus nombreux, disposent à peine d'une goutte d'eau tout au long de l'année, mais ils consomment beaucoup de succulents cactus, dont les branches sont parfois cassées par le vent. J'en ai parfois jeté un morceau à deux ou trois d'entre eux qui étaient réunis et c'était plutôt amusant de voir comment chacun d'eux tentait de le prendre et de l'emporter dans la bouche, comme autant de chiens affamés avec un os. Ils mangent sans aucune hâte, mais ils ne mâchent pas leur nourriture. Les petits oiseaux se rendent compte du caractère tout à fait inoffensif de ces créatures : j'ai vu un de ces pinsons à gros bec attraper un bout de cactus (que tous les animaux des régions basses apprécient), tandis qu'un iguane le mangeait à l'autre bout. Ensuite, le petit oiseau, absolument indifférent, a sauté sur le dos du reptile. J'ai ouvert l'estomac de plusieurs d'entre eux et les ai trouvés remplis de fibres végétales et de feuilles de différents arbres, surtout d'une espèce d'acacia. Dans les régions élevées, ils vivent surtout des baies acides et astringentes des guayavitas, sous lesquels j'ai vu ces iguanes et des tortues géantes se nourrir ensemble. Pour attraper les feuilles d'acacia, ils montent sur les arbres bas et rabougris et il n'est pas rare d'en voir un ou deux brouter tranquillement assis sur une branche à quelques pieds au-dessus du sol. Quand elle est cuite, la viande de ces animaux est blanche et elle est considérée comme un aliment délicieux par ceux dont les estomacs sont au-dessus de tous les préjugés. Humboldt a remarqué qu'en Amérique du sud intertropicale, tous les iguanes qui habitent les régions sèches sont considérés comme un mets délectable. Les habitants disent que les iguanes qui vivent dans les régions humides boivent de l'eau, mais que ceux qui vivent dans les régions sèches ne se déplacent pas comme les tortues. A l'époque de notre visite, le corps des femelles contenait de nombreux grands oeufs allongés. Elles les pondent dans leur terrier où les habitants vont les chercher pour les manger. [...] Trois plantes endémiques méritent un regard : le manzanillo, un sorte de pommier dont aussi bien les fruits que les feuilles contiennent un poison violent ; la très belle fleur du coton des Galápagos ; le muyuyo, dont les baies fournissaient autrefois une colle gratuite. Comme les chèvres sont chassées, le troupeau que nous croisons a gardé une distance prudente, qui contraste avec le comportement des autres animaux de l'Archipel. Les nombreux troncs qui jonchent le sol sont les restes d'une mangrove, détruite par un soulèvement volcanique, lequel a repoussé la rive de quelques centaines de mètres. Plus tard dans la matinée, un canot du Parc national, chargé de carcasses, abordera notre yacht. Exceptionnellement, je n'ai pas mon appareil sous la main. Commerce légal ou trafic, je ne saurais le dire. Contrairement à ce que j'espérais, nous n'avons pas eu droit à un plat de cabri. L'île de Fernandina (d'après Ferdinand II, roi d'Espagne), dont le sommet volcanique est constamment perdu dans les nuages, est également une grande île (642 km2), la plus à l'ouest de l'Archipel. C'est aussi la plus récente et celle où vous avez le plus de probabilité d'assister à une éruption, la dernière datant de 1995. Nous n'avons pas eu cette chance, mais le spectacle offert par le travail de la lave sur le parcours fléché est impressionnant. Je retrouve une vieille connaissance : l'iguane marin, que j'arrive enfin à saisir dans l'élément liquide. L'espèce endémique de Fernandina est noire, avec une crête blanche qui accentue son air de monstre marin. Il est pourtant totalement inoffensif et ne tentera même pas de vous mordre si, par inadvertance, vous lui marchiez sur la queue.
Charles Darwin sur les iguanes marins : J'ai ouvert l'estomac de plusieurs d'entre eux, et dans chaque cas, je l'ai trouvé fortement distendu par des algues hachées, de l'espèce qui pousse en longues et fines extensions ayant l'apparence de feuilles de couleur vert clair ou rouge sombre. Je ne me souviens pas avoir vu cette algue sur les rochers découverts par la marée et j'ai des raisons de croire qu'elle pousse au fond de la mer, à quelque distance de la côte. Si tel est le cas, cela explique pourquoi ces animaux se rendent de temps en temps dans la mer. L'estomac ne contenait rien d'autre que des algues. M. Bynoe a cependant trouvé un morceau de crabe dans l'un d'eux, mais il peut être arrivé là accidentellement, de la même manière que j'ai vu une chenille dans le ventre d'une tortue. Les intestins étaient longs, comme chez les autres herbivores. La nature de la nourriture de cet iguane ainsi que la structure de sa queue, et encore le fait certain de l'avoir vu nager volontairement dans l'eau prouvent absolument ses habitudes aquatiques. Pourtant, il existe une étrange anomalie à ce propos : à savoir que quand il est effrayé, il ne veut pas entrer dans l'eau. De ce fait, il est facile de mener ces iguanes vers n'importe lequel point surplombant la mer, où ils se laissent plutôt attraper par la queue que de sauter dans l'eau. Ils ne semblent pas avoir l'idée de mordre, mais quand ils sont très effrayés, une goutte de liquide gicle de leurs narines. Un jour, j'en ai amené un dans une flaque profonde laissée par la marée et je l'ai jeté dedans aussi loin que je pouvais. Il a nagé au fond d'un mouvement très gracieux et rapide, en s'aidant parfois de ses pattes sur le sol inégal. Aussitôt qu'il est arrivé près du bord, mais toujours sous l'eau, il a cherché soit à se cacher parmi les touffes d'algues, soit à entrer dans une crevasse. Dès qu'il pensait que le danger avait disparu, il rampait au sec sur les rochers et s'en allait en se traînant aussi vite qu'il pouvait. J'ai attrapé plusieurs fois ce même iguane en le forçant à descendre vers un point, et quoique étant parfaitement capable de plonger et de nager, rien ne pouvait l'induire à entrer dans l'eau. Aussi souvent que je le jetais dedans, il en sortait de la manière indiquée plus haut. Il est probable que cette bizarre stupidité apparente peut être expliquée par le fait que ce reptile n'a aucun ennemi sur le rivage, tandis que dans la mer, il doit souvent être la proie d'un des nombreux requins. De là le fait qu'il y cherche refuge, quelle que soit l'urgence, probablement poussé par un instinct fixe et héréditaire que le rivage est un lieu sûr pour lui. Pendant notre visite (en octobre), j'ai vu très peu d'individus de cette espèce, et aucun de moins d'une année. De ce fait, il semble probable que la saison de l'accouplement n'avait pas encore commencé. J'ai demandé à plusieurs des habitants s'ils savaient où ils pondait ses oeufs. Ils m'ont dit, que bien qu'ils connaissaient les oeufs de l'autre espèce, ils n'avaient pas la moindre idée de la manière dont cette espèce-ci se reproduit, un fait qui n'est pas peu étonnant, vu le caractère commun de cet animal. Autre animal présent en grand nombre sur tous les sites que nous avons visités, mais toujours raté, le crabe sally lightfoot - je n'ai pas trouvé la traduction française de son nom, qui fait allusion à la rapidité de sa fuite -, par derrière et par devant. Le passage entre l'île d'Isabela et l'île de Fernandina s'appelle le canal Bolívar. C'est un lieu fréquenté à certaines saisons par les baleines et les dauphins - nous ne verrons ni les unes ni les autres -, et autrefois par les baleiniers anglais et américains. L'épave présente sur le parcours est le seul témoignage de ce passé, heureusement révolu, croisé au cours de notre périple. Il y en a probablement beaucoup plus au fond de l'eau. Où un groupe de raies patrouille. Comme je ne me suis pas lancé dans la plongée sous-marine - l'eau est bien trop froide à mon goût -, je ne verrai ce magnifique poisson que de dessus. Autre rencontre fréquente, mais difficile à fixer, la fauvette jaune, familière quoique prudente. Par contre, le grand héron bleu (qui tire en fait plutôt sur le brun, comme le dit bien son nom espagnol "garza morena") est le premier que j'aperçois. Sauf erreur, ni l'un, ni l'autre ne sont endémiques. Punta Espinosa est aussi le lieu favori de résidence des cormorans, avec en toile de fond le relief de l'île d'Isabela. Peu après notre départ de Fernandina, le franchissement de l'équateur ne donne lieu qu'à une plaisanterie inoffensive de l'équipage : une boisson apéritive assez dégueulasse, sans pourtant être vomitive, comme le soupçonne Lunita, qui refuse de la goûter. Pas de cérémonie de baptême, ni de distribution de certificat de passage, les traditions se perdent. Peu après, le soleil se couche et nous voilà repartis pour une longue navigation nocturne, qui va nous amener jusqu'à l'île de Santiago. JOUR 7 : Jeudi 5 juin, Ile de Santiago, Puerto Egas et Ile de Bartolomé
Charles Darwin sur l'Ile de Santiago : A une distance d'environ six milles et à une altitude de presque deux mille pieds, les Espagnols avaient construit une masure dans laquelle deux hommes vivaient, s'employant à attraper les tortues, tandis que les autres pêchaient sur la côte. J'ai visité ce groupe deux fois et j'y ai passé une nuit. Comme dans les autres îles, la partie basse est couverte de buissons presque sans feuilles, mais ici beaucoup d'entre eux atteignent la taille d'un arbre. J'en ai mesuré plusieurs qui avaient deux pieds de diamètre, et même certains deux pieds neuf pouces. La région plus élevée étant rendue humide par la condensation des nuages, elle présente une végétation verte et florissante. Le sol était tellement mouillé qu'il y avait de grandes étendues de carex grossier dans lesquels un grand nombre de petits râles d'eau vivaient et se reproduisaient. Lors de notre séjour dans cette région élevée, nous avons vécu uniquement de viande de tortue. Le plastron rôti (comme les Gauchos préparent la "carne con cuero"), avec la viande qui y est attachée, est très bon ; et les jeunes tortues font une excellente soupe ; mais à part ça, c'est une viande indifférente à mon goût. Un autre jour, nous avons accompagné un groupe d'Espagnols sur leur baleinière jusqu'à une saline ou un lac d'où on extrait le sel. Après avoir abordé, nous avons marché en peinant sur un champ de lave récent et très accidenté, qui avait presque encerclé un cratère de grès, au fond duquel se trouvait le lac salé. L'eau n'était profonde que de trois ou quatre pouces, sur une couche de beaux cristaux de sel blanc. Le lac était presque circulaire et entouré d'une bordure de plantes succulentes d'un vert brillant ; les parois escarpées du cratère étaient aussi couvertes de bois, donnant à cette scène un côté pittoresque et curieux. Quelques années auparavant, les marins d'un phoquier avaient assassiné leur capitaine dans cet endroit tranquille et nous avons aperçu son crâne reposant parmi les buissons. Pendant la plus grande partie de notre semaine sur le rivage, le ciel était sans nuage, et quand l'alizé tombait pendant une heure, la chaleur devenait très oppressante. Pendant deux jours, le thermomètre à l'intérieur de la tente s'est maintenu quelques heures à 93° [33,9° C], mais à l'air libre, au vent et au soleil, il n'atteignait que 85° [29,4° C]. Le sable était extrêmement chaud, le thermomètre placé dans un sable brun est monté immédiatement à 137° [58,3° C] et j'ignore de combien il aurait pu monter vu qu'il avait dépassé la graduation. Le sable noir était beaucoup plus chaud, de sorte qu'il était désagréable de marcher dessus, même avec de fortes bottes. [...] Santiago (d'après le roi anglais James II) est une île moyennement grande (585 km2). Sa particularité est géologique : d'importantes chutes de cendres ont créé au-dessus de la couche de lave noire, un grès tendre que le vent et la mer sculptent, et parfois trouent. Les vagues ont aussi effectué un travail de modelage dont le résultat est surprenant ou utile pour les crabes qui peuvent s'y cacher. Une très belle plante grimpante (?), la gloire de la plage apporte une touche de vert dans un paysage encore une fois désolé, où l'on retrouve une connaissance récente, le héron bleu, dans une pose un peu différente de la veille, avec, en second plan, un groupe de cactus opuntia. L'équipage organise un match de foot entre deux équipes mixtes, les matelots, capitaine compris, et les plus vaillants des touristes - parmi lesquels Chantal se met en évidence -, sur un terrain poussiéreux, caillouteux et râpeux. Cela nous vaut le seul accident du voyage, à la suite d'une collision entre David, le sympathique australien avec lequel j'échange des clins d'oeil, et un autre joueur. Bilan : un genou sérieusement écorché et une cheville tuméfiée, que le secouriste du bord va soigner avec des compresses bouillantes d'eau de mer. Après la défaillance des passagers, le match se poursuit entre notre équipage et celui d'un autre bateau. L'île de Bartolomé est minuscule (1,2 km2). Cependant elle offre des attractions spectaculaires qui n'ont rien à voir avec sa taille. D'où probablement le nombre considérable de touristes qui vont y débarquer après nous. Nous nous installons sur une belle plage en attendant que les fervents de la plongée reviennent. J'arrive de justesse à croquer un couple d'huitriers - avant qu'un vidéaste pataud et essoufflé ne les effraie -. Ils s'éloignent en sautant comiquement sur une patte, puis disparaissent l'un après l'autre dans les rochers. Le "Bastón" de Bartolomé est probablement le sujet le plus photographié des Galápagos, de près ou de loin. Par au moins deux cents touristes cet après-midi-là, ce qui peut paraître raisonnable quand on pense aux foules estivales de la Côte d'Azur, mais ôte pas mal de charme à une contemplation sereine de ce paysage exceptionnel : Bahia de Sullivan. En milieu d'après-midi, nous entreprenons l'ascension du point culminant de l'île, 114 mètres, qui m'ont pourtant parus beaucoup plus hauts que le premier étage de la Tour Eiffel. Cette comparaison incongrue vient du fait que sur une bonne partie du parcours, le sentier est remplacé par un escalier. Nous traversons un décor totalement désolé que Fausto compare à la lune, mais qui m'évoque plutôt Mars (si vous arrivez à oublier le bleu de l'océan !), à cause de la couleur ocre qui prédomine. Et pourtant des plantes courageuses arrivent à survivre dans cet environnement d'enfer. Une certaine nostalgie teinte mon dernier coucher de soleil, le beau voyage est presque terminé. Un apéritif d'adieu nous est offert par l'équipage, lequel, dès le lendemain, reprend le collier, selon un rythme trois mois de travail, un mois de congé. JOUR 8 : Vendredi 6 juin, Ile Santa Cruz, Caleta Tortuga Negra et Ile BaltraLa dernière matinée commence un peu avant six heures par un merveilleux lever de soleil, qui précède un ultime tour en panga dans une mangrove de palétuviers rouges, où un pélican encore mal réveillé va constituer la dernière présence animale de cette croisière. Je me demande alors - et aujourd'hui encore - à quoi pensent tous les animaux que nous avons rencontrés en voyant défiler ces cohortes de bipèdes en vacances. Il est difficile d'oublier le regard, souvent fixe, qu'ils jettent sur vous. Attachent-ils une quelconque importance au roi de la création, rendu tellement inoffensif et insignifiant en ce temps et ce lieu donnés ? Totalement oubliées mes récriminations du troisième jour. Sans doute parce que le corps s'habitue à tout, au roulis, au bruit des moteurs, à l'excès de nourriture. Mais aussi parce que les paysages volcaniques des quatre jours suivants ont totalement comblé mon besoin de nature primitive et violente. Bien sûr, mes objections de fond demeurent, il y a sûrement une autre façon de découvrir les Galápagos. Celle que j'ai vécue, pour insatisfaisante qu'elle soit, me permet quand même de dire, en parodiant une expression rebattue : "Plutôt que Naples, ce sont les Galápagos qu'il faut voir avant de mourir." QUELQUES CONSEILSUn préalable indispensable me semble être la consultation d'un guide. Le meilleur, sur le plan de la richesse des connaissances, est certainement celui de Pierre Constant "The Galapagos Islands" [Odyssey Publications Ltd. Sheung Wan Hong Kong 2002]. La première version (1994) de cet ouvrage a été publiée en français sous le titre "L'Archipel des Galapagos". Elle est toujours disponible chez le même éditeur. Enfin, l'auteur a également publié, à l'intention des amateurs de plongée sous-marine, "Marine Life of the Galapagos". Ces trois ouvrages fournissent une documentation de base, mais ils sont insuffisants pour l'organisation pratique du voyage. Je ne suis malheureusement pas en mesure de vous recommander un guide répondant à cette nécessité. Voyez ce que vous offre le rayon voyages de votre libraire favori en veillant à la date de publication, qui doit être la plus récente possible, vu la rapidité avec laquelle les conditions locales changent.
Options de voyageA part le fait de pouvoir annoncer "j'ai été aux Galápagos", ce voyage trouve son principal intérêt dans la découverte d'un milieu naturel presque intact, offrant des paysages magnifiques, mais austères et désolés, dont les principales caractéristiques sont le volcanisme, une abondante faune liée à l'océan, quelques espèces terrestres exceptionnelles, ainsi qu'une flore endémique peu spectaculaire, mais originale.Le thème du voyage peut être généraliste - c'est le cas de la croisière décrite dans cette chronique - ou directement lié à l'un ou plusieurs de vos intérêts spécialisés : géologie, zoologie, botanique, sociologie insulaire, navigation, plongée sous-marine, photo-vidéo, etc. Il y a grosso modo trois façons d'organiser votre voyage :
Dans les options 2 et 3, il y a le sous-choix suivant :
Basse saison : 1er mai - 15 juin, 1er septembre - 15 octobre. Haute saison : périodes de fêtes (Pâques, Noël), juillet-août. Moyenne saison : le reste. Attention au classement du niveau de confort. Si vous n'êtes pas routard, vous avez intérêt à vous cantonner aux catégories luxe et première classe. Ces bateaux sont en outre plus puissants et plus rapides que ceux des catégories inférieures et leurs équipages sont plus compétents et mieux formés. Les itinéraires qu'ils proposent sont plus complets et le temps de navigation est moindre. Une suggestion : organiser un voyage collectif avec des amis ou en famille. Cela vous permet de réduire significativement les coûts et d'éviter les problèmes culturo-linguistiques, si vous n'êtes pas avide de "brush up your english". En ce qui concerne les enfants, la nature et les contraintes de ce type de voyage font qu'il n'est pas recommandé de les emmener avant l'âge de dix-douze ans. VêtementsLes vêtements élégants sont superflus. La tenue de base du touriste galapaguénien est le short et le t-shirt. Mais rien ne vous interdit de préférer, comme moi, un pantalon de sport long pour vous protéger des coups de soleil sur les jambes. Il fait frais le soir et tôt le matin, une petite laine et un anorak sont recommandés, ainsi qu'une protection contre le soleil, casquette de baseball ou chapeau d'explorateur. ChaussuresN'inaugurez pas vos chaussures de marche toutes neuves aux Galapagos. La poussière, l'eau salée, et plus que tout, la lave, vont les détériorer. Suivez plutôt mon exemple : j'ai abandonné les miennes, vraiment à bout de souffle, dans la poubelle du bateau. Utile également lors des nombreux débarquements "mouillés", une paire de sandales confortables résistant à l'eau. Photo-vidéoA part la résolution (4 megas pixels), largement suffisante, j'ai vite atteint les limites de mon appareil digital, en ce qui concerne l'exposition - faute de maîtriser la mise au point manuelle -, et surtout à cause d'un téléobjectif peu puissant. Par contre, la possibilité de mitrailler à volonté, puis de visionner sur l'écran du micro-ordinateur les photos de chaque demi-journée, et enfin les stocker au fur et à mesure, est un avantage incomparable. Bien que je n'aie pas pris les cent photos par jour que j'avais prévues, une carte compact flash de 128 Mo aurait été insuffisante, il en aurait fallu une de 256 Mo.Un appareil à pellicules ne se justifie vraiment que pour les prises au téléobjectif - le plus puissant possible -, souvent indispensables, que le sujet soit hors de portée à cause du balisage du parcours ou que sa distance de fuite soit trop importante. Vu les innombrables opportunités d'imagesec qui vous sont offertes, l'inconvénient est le coût. Les quelques six cents clichés que j'ai pris représenteraient 25 rouleaux de 24 photos ou 17 rouleaux de 36 photos, qu'il est préférable d'acheter et de faire développer dans votre pays. Pour une raison que je ne m'explique pas, je n'ai vu qu'un seul vidéaste - et en plus importun - au cours de ce périple. Or, ce support me semble particulièrement intéressant, bien que je ne le pratique pas : il n'y a pas que des imagesec à enregistrer, mais aussi des sons ; beaucoup d'animaux se meuvent, alors que la photographie les fige ; et enfin le bateau et la panga se déplacent aussi. Le seul inconvénient est qu'un montage est imprescriptible et peut se révéler très lourd.
Ultime précision :Le yacht sur lequel nous avons effectué la croisière s'appelle Le Beluga. Il est affrété par Angermeyer's Enchanted Expeditions. Il offre un niveau élevé de confort et de prestations. Bien que mon expérience des croisières soit limitée, je peux le recommander chaleureusement. Par contre, si l'accueil est sympathique dans cette agence de voyages, le suivi du dossier est, comme souvent en Equateur, à la charge du client : une visite sur place, pas moins de cinq communications téléphoniques et deux faxes, nous ont permis de nous assurer que nous étions bien sur la liste des passagers ! Aucune documentation ne nous a été remise avant le départ, à part une carte touristique de l'Archipel.6 septembre 2003 ACTUALISATIONRecensement des pingouins et des cormorans aptères770 pingouins et 1456 cormorans aptères ont été recensés à mi-septembre par le Service de protection du Parc national des Galápagos. La population des pingouins est stable et celle des cormorans en net accroissement. Vu leur faible nombre, ces espèces endémiques doivent faire l'objet d'une protection élevée.Fin septembre 2003
L'année 2004 ne s'est pas mieux achevée qu'elle n'avait commencé.
L'intromission du gouvernement central dans les affaires de l'Archipel s'est traduite par une corruption et un désordre croissants et de nombreuses menaces contre son statut privilégié. En échange de leurs votes au Congrès, les deux députés de l'Archipel monnaient de nombreux avantages envers certains milieux économiques, tels que les entrepreneurs touristiques et les pêcheurs, au détriment d'activités respectueuses de l'environnement et de la population locale.
Pas moins de neuf directeurs du Parc National des Galapagos se sont succédé depuis l'arrivée du président Gutiérrez, interdisant toute continuité dans la gestion et la conduite des activités de protection. Le dernier nommé a licencié 226 gardes du parc sous prétexte que leur contrat arrivait à échéance, sans avoir mis en place un système d'évaluation des performances de ce personnel. Afin de faire des économies pour remplacer les 150 gardes manquant, une convention a été souscrite avec la Marine nationale chargée de patrouiller la zone, mais les milieux écologistes manifestent leur scepticisme sur l'efficacité de cette mesure et les raisons pour lesquelles elle a été prise, qui ont moins à voir avec la protection de l'environnement si spécial de l'Archipel qu'avec l'intention de la Marine d'étendre son rayon d'action. On ne peut s'empêcher aussi de soupçonner qu'il s'agit de mesures de rétorsion à la suite des grèves de l'été précédent et d'une pression sur le personnel du parc afin d'intimider ceux qui se risqueraient à dénoncer d'éventuelles irrégularités.
Car celles-ci ne manquent pas. Le scandale le plus choquant concerne l'exportation par l'Equateur en 2004 de 850 tonnes d'ailerons de requins (selon l'"Expreso" du 19.03.05), ce qui représente des centaines de milliers de squales, sacrifiés de manière absurde pour leur hypothétique pouvoir aphrodisiaque, aussi dans les eaux des Galapagos, alors que cette pêche y est interdite. Face aux vives réactions internationales, le gouvernement a prohibé cette exportation, tout en laissant une porte ouverte à la contrebande, en n'obligeant pas les pêcheurs à rejeter à la mer les requins qui se trouveraient accidentellement dans leurs filets. Il est vrai que, de toute manière, vu les faibles moyens engagés pour les contrôles en mer et portuaires, ce type d'interdiction reste pratiquement sans effet.
La même instabilité affecte les ministres qui se succèdent à l'Environnement, face à une politique de promotion agressive menée par le ministère du Tourisme, qui tendrait à favoriser les résultats à court terme. Le nombre de visiteurs des Iles Galapagos a dépassé les 100.000 par an, chiffre considéré comme un maximum pour éviter un impact négatif sur la faune et la flore. Un tournoi de pêche sportive réalisé en février 2005 a démontré l'incapacité du Parc à faire respecter les règlements de protection : activités réalisées dans des zones interdites et sans présence d'un guide autorisé.
Il n'est pas surprenant que dans ce climat malsain, un scandale d'un autre ordre ait finit par éclater en 2004 également : la dénonciation d'un réseau international de pornographie et de prostitution infantiles impliquant 70 enfants, dont l'existence était connue depuis longtemps et qui avait bénéficié de nombreuses complicités.
Face à une telle dégradation de la situation, il n'est pas étonnant non plus que l'Unesco s'apprête à mettre l'Archipel des Galapagos sur la liste noire des Patrimoines naturels de l'humanité en danger. Il faut malheureusement craindre qu'en raison de la crise politique aiguë que traverse actuellement l'Equateur, cette sanction éventuelle ne soit ni prise au sérieux, ni traitée, par un gouvernement aux abois.
Fin mars 2005
Un bateau de pêche costaricain s'est échoué et a coulé au nord de l'île de Baltra, dans le chenal qui la sépare de l'île de Seymour. Il cherchait à déposer à terre un membre blessé de son équipage, mais il n'a pas reçu à temps l'aide nécessaire pour le guider jusqu'à un port, ce qui démontre une fois de plus l'insuffisance des mesures de sécurité existant dans la zone. Heureusement, il s'agissait d'un petit bâtiment. Deux mille gallons de fuel ont pu être récupérés, mais une quantité indéterminée s'est répandue dans le chenal.
18 avril 2005
Le volcan La Cumbre de l'Ile Fernandina est entré en éruption. C'est une bonne nouvelle pour les amateurs d'émotions volcaniques, car cela faisait dix ans qu'il était tranquille. Pour le moment, la lave n'atteint pas la mer. A l'intention des plus prudents, sachez que vous ne courrez aucun danger, l'unique point de débarquement de l'île reste en service. Mi-mai 2005
Le volcan Sierra Negra de l'Ile Fernandina est entré en éruption. La pression interne n'est pas très forte, si bien que les coulées de lave ont été peu importantes. Mais suffisantes toutefois pour allumer des incendies et menacer une zone où pousse une espèce d'arbres endémique "scalesia cordata", qui n'existe plus ailleurs dans l'archipel. Un hélicoptère et des travailleurs au sol tentent d'arrêter la progression du feu. Début novembre 2005
Le nombre de touristes ayant visité l'archipel en 2005 pourrait atteindre 125.000. Ce qui pourrait être une bonne nouvelle est aussi un sujet de préoccupation pour la Corporación de Estudios y Defensa del Medio Ambiente.
Il s'agit d'un tourisme concentré dont les opérateurs ne sont pas basés dans les Iles. Des projets tels que l'atterrissage de vols directs du continent dans l'Ile Isabela ou les escales de bateaux de croisière de 500 passagers seraient en contradiction directe avec la politique de conservation. Ce type de tourisme ne produit que peu de retombées pour l'économie locale. Pourtant, ce boom touristique attire des immigrants du continent dont les institutions gouvernementales n'arrivent pas à contrôler l'augmentation. La CEDEMA propose d'ouvrir un dialogue entre la population locale, les opérateurs promouvant un tourisme responsable, les institutions en charge de la planification régionale et du plan de contrôle des espèces déprédatrices, dont l'axe principal devrait être le modèle de développement touristique, et ses effets sur le peuplement humain et sur la biodiversité de l'Archipel.
19 novembre 2005
C'est la première entité gouvernementale de l'Equateur et le premier parc naturel en Amérique latine à recevoir une telle certification du système de gestion et de qualité. Elle constitue une garantie de qualité de service, plutôt théorique en l'absence de données concrètes sur la satisfaction des clients du Parc et des points sur lesquels porte cette garantie.
24 novembre 2005
Les Editions Libri Mundi viennent de sortir un magnifique ouvrage, en apparence semblable à tous les livres de photos qui ont été publiés sur l'Archipel, mais dont le contenu est, cette fois, substantiel, puisqu'il s'agit du premier livre couvrant toute la période historique des Galápagos, depuis leur découverte, le 10 mars 1535, par l'évêque Tomas de Berlanga, jusqu'à 2005. Bien que son auteur ne soit pas historien, mais musicien, auteur-compositeur connu, vivant dans les Iles depuis 1968, il a écrit un passionnant texte d'histoire, accompagné de nombreux documents. Hautement recommandé : Hugo Hidrovo, Galápagos, Huellas en el Paraíso, Ediciones Libri Mundi, Quito 2005 (il existe une version en anglais).
Janvier 2006 Le Discovery transportera 500 passagers depuis le port de Manta. Selon le Comité équatorien de défense de l'environnement (CEDENMA), l'Etude d'impact écologique a ignoré les observations et les recommandations présentées en octobre 2004 par le CEDENMA, la Fondation Charles Darwin et d'autres organisations. La population et les institutions de l'Archipel n'ont pas été convenablement informées. Les conséquences de la présence de 1000 touristes, dans un laps de temps de 5 jours, sur les zones protégées et l'infrastructure locale, n'ont pas été prises en compte.
Une fois de plus, les intérêts du secteur touristique de masse, extérieur aux Iles, l'emportent sur les considératons écologiques, au risque de tuer la poule aux oeufs d'or, en éloignant les véritables amateurs de nature sauvage, et, à terme, en détruisant la spécificité de ce patrimoine de l'humanité en danger. 20 février 2006 |