Nouvelles du Petit Paradis en Equateur

La vie quotidienne dans le nord des Andes équatoriennes

 

Chronique

Les noms de rues et l'histoire

J'ai vécu plus de dix ans à la rue Emile-Yung, à Genève, sans jamais savoir au juste qui était le personnage qui portait ce patronyme, assez illustre localement pour que les édiles lui dédient une rue - pas très grandiose certes -, mais située quand même sur la frange, un peu dégradée, d'un quartier bourgeois.

Je pourrais en dire autant de la seconde partie de ma vie en France. Pour ne donner qu'un seul exemple, j'ai circulé au moins deux mille fois à pied, en bus ou en voiture, sur la rue Stéphane-Déchant, à Lyon, sans jamais me poser la question de savoir pourquoi cette rue-là portait ce nom-là.

Je trouve étonnant, rétrospectivement, ce manque de curiosité. Cependant, réflexion faite, je suis en mesure de justifier cette persistance dans l'ignorance par un principe selon lequel on ne devrait pas baptiser des rues, parfois pluricentenaires, de noms de parfaits inconnus, pour le 80 % des habitants d'une ville, qui, en ces temps de grande mouvance, sont nés ailleurs. En outre, je préfère nettement une appellation comme la rue des Echevins, de la Corraterie ou encore La Calade à celle de personnages, même aussi renommés que Victor Hugo, Emile Zola, Georges Clemenceau, le maréchal Ney, Jean Jaurés, etc., se retrouvant dans n'importe quel lieu de France qui soit doté d'une dizaine de voies.

Mon sentiment sur ce problème mineur de la vie en société a totalement changé à mon arrivée en Equateur. J'ai d'abord été frappé par le nombre de grandes artères de Quito qui portent un nom de date : 10 de Agosto, 9 de Octubre, 24 de Mayo, 6 de Diciembre, etc., vide de sens ou de référence à mes yeux d'étranger ignare. Puis, devant la nécessité de m'orienter à Ibarra pour accomplir tous les actes de la vie quotidienne, j'ai bien dû apprendre les noms des rues, qui évoquent presque exclusivement des personnages - et non des lieux ou des événements -. Certains sont suffisamment célèbres pour qu'ils me rappellent quelque chose : Atahualpa, Bolívar, Sucre, Colón, San Martin, etc. Les autres, en revanche, ne me disent rien. Je me souviens, par exemple, de ma difficulté extrême à distinguer, au début, la rue Olmedo de la rue Oviedo, qui, circonstance aggravante, se croisent.

Piqué par ces mystères, je me suis plongé dans quelques bouquins, dont la liste figure à la fin de ce texte. Petite leçon d'histoire de l'Equateur à travers quelques rues du centre d'Ibarra (les plus curieux peuvent s'amuser à les chercher sur le plan du centre d'Ibarra).

J'ai retenu l'ordre chronologique aussi bien pour les dates que pour les hommes. C'est le plus commode, mais pas toujours le plus cohérent, étant donné les nombreux liens qui unissent les événements et les protagonistes de cette histoire.

 

DE QUELQUES GRANDES DATES

Avant toute chose, une remarque générale à propos des grandes dates : elles ne sont vraiment telles que si elles donnent lieu à un jour de congé sur le plan national. Je n'en ai retenu que quatre, qui présentent cette caractéristique.

Le 6 décembre 1534

Le 6 décembre est le jour de la fondation de San Francisco de Quito. Je ne m'attarderai pas longtemps sur l'homme qui se profile derrière cet événement, Sebastián de Benálcazar, qui sort de mon champ d'intérêt historique. Et aussi parce que je n'ai pas beaucoup de sympathie pour les conquistadores espagnols. Il faut quand même remarquer qu'il est aussi le fondateur de Guayaquil, ainsi que de Cali et de Popayán, en Colombie. Qui dit mieux ?

L'Avenida 6 de Diciembre est l'une des plus longues et des plus larges de Quito. Elle héberge l'Ecovía, le second système de transport de masse de la capitale, sur le modèle du Trole, bien qu'il s'agisse de bus à moteur à explosion. Malgré la présence de ces deux lignes, le transport public à Quito est un véritable cauchemar : vétusté, pollution, mauvais traitement des passagers, accidents, coût élevé dans la mesure où il faut acheter un ticket à chaque fois que l'on monte dans un bus.

Le 6 décembre donne lieu depuis quelques années aux Fêtes de Quito, qui se prolongent pendant plusieurs jours et dont le point culminant est la "Feria taurina", où les plus grands toreros aiment à se présenter.

Le 10 août 1809

On l'appelle "El Primer Grito de la Independencia" (le premier cri de l'indépendance).

Revenons quelques années en arrière. L'occupation de l'Espagne par les troupes françaises et les désordres que celles-ci provoquent, en particulier la déposition du roi Fernand VII en mai 1808, inquiète les classes dirigeantes créoles de Quito.

Plusieurs de ses membres se réunissent dans une hacienda proche de la ville, le 25 décembre 1808, pour analyser ces événements qu'ils apprennent avec beaucoup de retard, ainsi que le risque de tomber sous la domination napoléonienne. Ils conviennent de constituer une Junte qui garantirait la souveraineté de l'Audience.

Cette conspiration - appelée Conspiration de Noël - prend corps au cours des mois suivants. Elle finit par être découverte par les autorités espagnoles et les conjurés sont emprisonnés. Mais comme beaucoup d'entre eux sont fortunés et ont des relations au sein de l'administration coloniale, ils sont relâchés.

Cependant, la conspiration se réorganise. Le 9 août 1809, trente et un conjurés se réunissent chez Manuela Cañizares, et devant l'hésitation de certains, elle prononce sa célèbre harangue : "Lâches, hommes de peu de foi, nés pour la servitude ! De quoi avez-vous peur ? Il n'y a pas de temps à perdre." Sur quoi, la décision est prise de déposer les autorités espagnoles et de créer une Junte suprême.

Le 10 août 1809, avec l'aide des troupes locales, la Junte surprend ces autorités et triomphe sans violence. Elle consigne le comte Ruiz de Castilla, le représentant du Roi dans ses appartements. Quelques jours plus tard, une cérémonie religieuse a lieu dans la Cathédrale et réunit tous les corps représentatifs de la ville, ainsi qu'une nombreuse assistance. Elle se termine par le serment suivant, accepté par tous les présents :
"Nous jurons que le seigneur Fernand VII est notre Roi et Seigneur naturel et nous jurons d'adhérer aux principes de la Junte centrale de ne jamais reconnaître la domination de bonaparte [sic], ni celle d'un roi intrus ; nous jurons de conserver en son unité et pureté, la religion catholique, apostolique et romaine, [etc.]."

Dans le manifeste du 4 septembre 1809, adressé aux peuples du continent américain, le serment est argumenté dans le langage fleuri de l'époque :
"[...] Que l'ennemi effronté de l'Europe [Napoléon 1er] couvre de sang ses injustes conquêtes. Qu'il remplisse de cadavres et de débris humains les champs de l'Ancien Monde. Qu'il place la mort et les furies devant ses légions infernales pour satisfaire son ambition et étendre les limites de l'empire odieux qu'il a fondé. Tranquille et calme Quito, insulte et rejette son pouvoir usurpé. Ici, l'attend un peuple plein de religion, de courage et d'énergie. Qui serait capable de résister à ces armes ? [...] Soyons heureux et joyeux et conspirons unanimement, avec comme unique objet, de mourir pour Dieu, le Roi et la Patrie. C'est notre devise. Ce sera aussi le glorieux héritage que nous laisserons à nos descendants."

Malheureusement, le peuple auquel il est fait allusion, n'a pas été associé à ce projet, conçu et préparé par un groupe restreint de conjurés, appartenant à la noblesse, au clergé et au milieu intellectuel. Il n'y a pas eu non plus parmi les chefs de la conjuration, comme l'apostrophe de Manuela Cañizares le laissait pressentir, un véritable leader charismatique qui aurait pu la conduire à bonne fin. Les autres provinces de l'Audience n'ont pas suivi ou les autorités locales ont vite réprimés la révolte. Enfin, le projet est contradictoire. Il convoque à la substitution des autorités espagnoles au nom de Dieu, du Roi et de la Patrie, qui ne sont pas différents de ceux que ces mêmes autorités représentent.

En fait, la véritable finalité de cette conjuration est autre. Il s'agit de redonner à l'Audience de Quito la place qu'elle a perdue par rapport au Vice-royaume de Grenade et à celui du Pérou - dont elle dépend -, depuis la seconde moitié du 18e siècle, à la suite d'une crise économique sans précédent et du terrible tremblement de terre à Quito, en 1797.

Devant les hésitations et les erreurs de la Junte, les autorités espagnoles reprennent la situation en main, elles arrêtent les conjurés en décembre 1809. Sept mois après, ils ne sont pas encore jugés. Le 2 août 1810, un petit groupe de quiténiens se lance à l'assaut de la prison où les prisonniers sont enfermés pour les libérer. La plupart d'entre eux sont tués dans leurs cellules, quelques-uns peuvent s'échapper. Les soldats se répandent dans les rues, la violence s'étend à toute la ville et de nombreux tués et blessés sont à déplorer des deux côtés. Ce déchaînement incontrôlé impressionne vivement les témoins. Une assemblée où sont représentées les principales institutions de l'Audience est convoquée, et comme mesure d'apaisement, elle décide de libérer les conjurés encore vivants de toute charge.

De manière insolite, le comte Ruiz de Castilla est nommé président de la seconde Junte de gouvernement qui remplace la précédente, mais est vue avec la même méfiance par le vice-roi. Des émeutes obligent le comte Ruiz à démissionner. Un Congrès Constituant est convoqué le 4 décembre 1811, qui déclare l'indépendance vis-à-vis de l'Espagne et promulgue une Constitution des provinces qui forment l'Etat de Quito. La lutte armée reprend, au début avec succès, puis les révolutionnaires se divisant en deux groupes, portant le nom de leurs chefs respectifs, l'un modéré - les "sanchistas", conservant l'allégeance à la monarchie espagnole -, l'autre radical - les "montufaristes", proposant un gouvernement républicain -. La rivalité entre eux est si forte qu'ils en viennent à oublier l'ennemi commun. La bataille finale a lieu près du lac de Yaguarcocha, à quelques kilomètres au nord d'Ibarra, qui, pour la deuxième fois dans l'histoire de l'Equateur, va mériter son nom : lac de sang (la première fois correspond à la victoire des Incas sur les Caras et la légende veut qu'il y ait eu un si grand nombre de victimes que les eaux du lac se teignirent en rouge).

Le 10 août 1809 est donc un premier cri, oui, sans doute. De l'indépendance, c'est moins évident, quant on sait que la patrie invoquée est l'Espagne et que le roi que l'on prétend défendre est Fernand VII, celui-là même, dont le premier geste, quand il retrouve son trône, est de jeter à la corbeille la Constitution libérale de 1812, à la rédaction de laquelle ont participé trois députés de l'Audience.

Cependant, le mécanisme de radicalisation des revendications locales s'enclenche de manière irrémédiable et l'on passera rapidement à deux idées qui nous paraissent aujourd'hui évidentes, mais qui créaient à l'époque beaucoup de crainte et de méfiance : l'indépendance par rapport à l'Espagne et l'adoption d'un système de gouvernement républicain.

L'Avenida 10 de Agosto traverse Quito du nord au sud, de l'aéroport au Parque Alameda, qui marque l'entrée de la ville ancienne. Une autre raison d'en parler est qu'elle sert de parcours au Trole (trolleybus), le premier système de transport en public de masse de la capitale, dont le coût pour les collégiens et les seniors est de 12 cents.

Le 9 octobre 1820

C'est un jour férié en Equateur, celui de l'Indépendance de Guayaquil, la rivale éternelle de Quito. A propos, Guayaquil est composé du nom du chef indien Guaya, et de celui de son épouse, Quila.

L'étape finale de l'indépendance de l'Equateur commence ce jour-là et elle s'achèvera le 24 mai 1822. Les patriotes de Guayaquil destituent et emprisonnent les autorités coloniales désignées par Lima, capitale du Vice-royaume du Pérou.

Le noyau de l'insurrection est composé par les officiers des corps militaires cantonnés dans la ville portuaire, inspirés par trois vénézuéliens, congédiés - non sans raison ! -, par Lima du fait de leur sympathie supposée pour la cause indépendantiste. Beaucoup de membres de l'oligarchie locale se joignent à eux. Par contre, comme à Quito en 1809, le peuple reste passif. Le terme de révolution utilisé dans ce contexte ne doit pas évoquer de grands mouvements de foules genre Bastille ou Cuirassé Potemkine.

La lutte pour l'indépendance à l'égard de l'Espagne a pris un caractère continental. Bien des ports avec lesquels Guayaquil commerce sont patriotes. Et enfin, argument qui a sûrement pesé lourd dans la balance, les commerçants, les importateurs et les exportateurs de cacao guayaquiléniens voient d'un mauvais oeil l'augmentation constante des contributions destinées à soutenir la cause royaliste, à laquelle l'aristocratie liménienne est restée fidèle.

Une assemblée municipale ouverte est organisée au cours de laquelle José Joaquín Olmedo est nommé "Chef politique" de la province, et à son côté, on désigne aussi un Chef militaire. On envoie des messages à San Martin et à Bolívar ainsi qu'aux villes de la Sierra. Le 8 novembre, une assemblée des représentants de la province se réunit, élabore un Règlement et nomme une Junte de gouvernement, à la présidence de laquelle se trouve une nouvelle fois Olmedo.

Selon le Règlement, Guayaquil se déclare entièrement libre de s'intégrer à un quelconque des états en formation dans la région. Si la revendication est claire en ce qui concerne l'indépendance à l'égard de l'Espagne, l'organisation du nouvel état n'est pas définie. En effet, les forces rebelles vont se diviser en trois partis, le premier qui cherche l'annexion au Pérou de San Martin, le second est autonomiste et le troisième revendique l'intégration à la Colombie de Bolívar. C'est que la "Républiquette", selon l'expression de ce dernier, est une proie appétissante. C'est lui qui, en fin de compte, l'emportera grâce à l'intervention de général Antonio José de Sucre (il devient maréchal après la bataille d'Ayacucho).

Le but immédiat des révolutionnaires de Guayaquil est de libérer la Sierra, faute de quoi l'indépendance de la ville serait menacée. Les villes de la Côte et de la Sierra se joignent avec enthousiasme à la révolution. Cuenca proclame son indépendance le 3 novembre 1820. C'est aussi un jour férié en Equateur ! La campagne de libération connaît des hauts et des bas, mais ceci est une autre histoire.

L'Avenida del 9 de Octubre est évidemment une des principales artères de Guayaquil et elle passe par le Parque del Centenario, comme on pouvait s'y attendre (le premier centenaire de l'indépendance). Par contre, à Quito, la rue du 9 octobre est quelconque, mais il y a une rue Guayaquil dans le centre ancien, ce qui rétablit un peu l'équilibre.

Le 24 mai 1822

Ce jour-là, on célèbre la victoire obtenue par Sucre sur les troupes royalistes. C'est un moment décisif de l'indépendance américaine, cette région du nord des Andes (sud de la Colombie, Equateur et Pérou) étant la dernière à être libérée du joug espagnol.

Elle a aussi une valeur symbolique au sens où, presque treize ans après le "premier cri de l'indépendance", l'avenir se joue de nouveau à Quito. Cependant, cette fois, les quiténiens ne sont que les spectateurs de leur propre destin. La bataille se déroule sous leurs yeux, mais sans leur participation.

Depuis le 12 avril, Sucre cherche le contact avec l'armée royaliste, qui s'est retranchée dans la place forte de Quito, et attend son adversaire, bien décidée à utiliser l'avantage du terrain. Sucre choisit de passer au nord de la ville d'où il lui sera plus facile d'y entrer, manoeuvre qui offre en outre l'avantage de couper les communications avec Pasto, que l'armée de Bolívar n'a pas encore réussi à prendre. Dans la nuit du 23 mai, les troupes patriotes entreprennent la difficile ascension des flancs du volcan Pichincha en se dirigeant vers le sud. Les royalistes attaquent au petit matin du 24 mai et la bataille se déroule dans des conditions qu'aucun des adversaires en présence n'avait prévues. Les troupes indépendantistes l'emportent, Quito est libérée.

Le bilan des combats est de 600 morts et 330 blessés. Parmi eux, Abdón Calderón qui va devenir le héros de l'Equateur, digne de figurer dans les manuels scolaires pour l'édification des générations suivantes, en tant qu'exemple de sacrifice suprême pour la patrie, le Winkelried créole (combien de rues Winkelried y a-t-il en Suisse ?). Au cours du combat, le lieutenant Calderón, âgé de 18 ans, reçoit d'abord une balle dans le bras droit. Il utilise alors sa main gauche pour sabrer l'adversaire. Une autre balle frappe son bras gauche. Il demande à l'un de ses soldats de lui attacher le sabre au bras. Une troisième balle dans la cuisse gauche ne l'arrête toujours pas. Une quatrième dans la cuisse droite le frappe au moment où la victoire est acquise. Le général Sucre loue son rôle dans une lettre à Bolívar : "Je fais une mention particulière de la conduite du lieutenant Calderón, qui, malgré quatre blessures successives, n'a pas voulu se retirer du combat. Il mourra probablement, mais le gouvernement de la République saura compenser pour sa famille les services de cet officier héroïque." Effectivement, Abdón meurt le lendemain et est promu à titre posthume au rang de capitaine.

Les conséquences politiques et économiques de cette victoire vont décevoir les espoirs d'un avenir brillant pour la ville. L'ancien royaume de Quito devient une simple partie de la grande Colombie : le District du Sud. Il va subir durement les effets du régime militaire auquel il est soumis.

L'avenue du 24 mai à Quito n'est pas à la hauteur de l'événement. Jusqu'à l'an passé, elle était surtout connue pour héberger les bordels populaires. Dans un élan d'indignation civique, le maire - général en service passif selon l'expression consacrée - les a fait fermer et a jeté les prostituées sur les trottoirs.

Autant que je sache, il n'y a pas de rue du 24 mai à Ibarra. Mon doute vient du fait que l'éditeur des plans de ville que j'utilise n'a pas jugé bon d'inclure un répertoire des rues dans son guide, au moins dans l'édition que je possède. On pourrait étendre à l'Equateur l'épithète de Macondo, qui fait référence à l'absurdité colombienne. Un plan de ville sans répertoire est-il encore un plan de ville ?

Par contre, il y a une place Abdón Calderón, à côté de l'église San Agustin (nº 4).

La date de naissance d'un pays

Ce qui m'a frappé dans ce premier petit parcours, est le fait qu'aucune de ces quatre grandes dates de l'histoire de l'Equateur ne correspond au véritable point de départ du pays, qui n'a commencé son existence réellement indépendante que le 13 mai 1830, jour où les notables quiténiens décident, deux semaines après la démission de Bolívar de la présidence de la Grande Colombie, de constituer "un état libre et indépendant avec les peuples compris dans le District du Sud". On pourrait aussi considérer comme point de départ de la nouvelle nation le 14 août de la même année, jour de la convocation de l'Assemblée constituante de Riobamba, qui va élaborer la première constitution du pays.

Ce point de vue d'état civil n'est pas celui des peuples. Ce qui frappe leur imagination, ce qui mobilise leur amour pour la patrie, est plus symbolique. Il faudra attendre 90 ans avant que le contenu potentiel de la prise de la Bastille, le 14 juillet 1789 ne se réalise dans la Constitution et les lois de la Troisième République, en France. Encore beaucoup plus longtemps dans le cas de la Suisse, avant que le serment des trois Confédérés, sur le pré du Grütli, le 1er août 1291 ne se concrétise dans l'Etat fédéral défini par la constitution de 1848. La date choisie, à une époque relativement récente dans ces deux cas, est plus celle d'une promesse, qui ne bride pas l'imagination, que celle d'une réalisation, toujours décevante.

Dans le cas de l'Equateur, il n'y a pas de date unique, peut-être parce que, comme le dit un historien "[...] L'Equateur a une existence géographique, mais pas historique, [...] il n'est pas un peuple, ni une nation, mais seulement un pays [...], il n'est qu'une somme de régions, à peine maintenues ensemble par le mince tissu du gouvernement central [...]".

DE QUELQUES GRANDS HOMMES

Juan de Velasco Pérez Petroche (1727-1792)

Fils d'un sergent-major espagnol, il fait ses études au collège jésuite de Riobamba et entre dans le même ordre, où il étudie la philosophie et la théologie et est ordonné prêtre en 1753.

Pendant plus de vingt ans, à côté de l'exercice de ses devoirs religieux, il développe une activité importante de recherche et de collecte d'informations, de documents, ainsi que le recueil de légendes et mythes du royaume de Quito. Parcourant toute la région pendant six ans, il s'intéresse autant à la géographie qu'à l'histoire. Obligé de s'exiler à la suite de l'expulsion de l'ordre des Jésuites d'Espagne et d'Amérique, il s'établit en Italie où il va rédiger sa principale oeuvre : "Histoire du Royaume de Quito et de la province de la Compagnie de Jésus du même Royaume".

Par l'ampleur et la précision de sa documentation, par la connaissance qu'il offre de la réalité, cet ouvrage apporte les éléments nécessaires à la prise de conscience et à la valorisation de l'autochtone, à la construction de ce qui sera plus tard l'identité équatorienne, ou l'équatorianité, concept sur lequel je reviendrai au cours de cette année 2003. Autant utiliser tout de suite ce néologisme.

Il est intéressant de noter que le texte définitif de cet ouvrage n'a été établi qu'en 1960, dans l'édition de la Biblioteca Mínima Ecuatoriana, soit plus de 170 ans après sa rédaction.

La rue Juan de Velasco n'est pas la plus belle d'Ibarra, elle est encombrée par des bus bruyants et puants, mais elle part de l'Obélisque, un des points de repère les plus connus de la ville, dont je ne peux rien dire à ce jour, sinon qu'il existe.

Eugenio Espejo (Francisco Eugenio de Santa Cruz y Espejo Aldaz, 1747-1795)

On comprend le besoin des édiles et des clients des taxis de raccourcir ce superbe patronyme. L'avenue qui lui est consacrée à Ibarra est une des plus longues et des plus larges, mais elle ne mène, pour le moment, nulle part.

Malgré son nom à rallonge, Eugenio est le fils d'un indien et d'une mulâtre. Ni Blanc, ni Indien, quelqu'un a dit de lui qu'il est un "métis génial". Cela explique probablement les attaques auxquelles il se livre contre les élites espagnoles - chapetones - dont il critique aussi bien les manières et les mœurs que la culture imposée à l'Audience de Quito : méthodes d'enseignement inadéquates, enflure et artificialité de l'art oratoire et de la poésie, byzantinisme de la philosophie et de la théologie. Il leur oppose l'ouverture d'esprit et le vrai savoir des créoles, inspirés par les Lumières, dont il est un des principaux représentants en Amérique latine. Sans adhérer aux idées révolutionnaires, il récuse le pouvoir absolu du monarque, qui doit être soumis, comme tous les hommes, à la loi naturelle.

Rédacteur et directeur des "Primicias de la Cultura de Quito", il est persécuté pour ses idées émancipatrices, emprisonné, puis exilé pour un temps à Bogotá, où il rencontre Antonio Nariño, le précurseur de l'indépendance colombienne.

Son premier ouvrage, anonyme, publié en 1779, s'intitule "El Nuevo Luciano de Quito", référence à Lucien, le fameux satiriste et polémiste grec du 2e siècle après J.C.

Dans un autre ouvrage célèbre sur les véroles "Reflexión acerca de las viruelas" (1785), il préconise les mesures permettant de protéger Quito contre les maladies infectieuses - notamment la vaccination - à la suite des épidémies de 1783 et 1785, et il critique sévèrement la formation et les pratiques médicales - espagnoles - de l'époque.

L'oeuvre et l'action critique de ce médecin, philosophe, scientifique, légiste et penseur politique a marqué durablement le milieu intellectuel quiténien et a donné à ses successeurs les armes nécessaires à la poursuite de la lutte pour l'autonomie, puis pour l'indépendance de l'Audience, qui va être la grande affaire des générations suivantes. Incarcéré à nouveau dans des conditions inhumaines, il meurt peu après sa libération. Il mérite bien son titre de Précurseur de l'Indépendance de l'Equateur.

José Joaquín Olmedo Maruri (1780-1847)

Fils d'un Espagnol, né à Guayaquil, docteur en jurisprudence, il a deux raisons de figurer parmi les grands Equatoriens : en tant que politicien et en tant que poète.

En tant que politicien, on va le retrouver tout au long des années décisives de la création et de la consolidation de l'Etat équatorien, sans qu'il parvienne à occuper jamais le poste suprême de président de la république.

Il est d'abord député aux Cortes de Cadiz, qui ont élaboré la première Constitution de l'Espagne, en 1812, qui sera désavouée par le roi Fernand VII, lors de son retour sur le trône, après le départ de l'occupant français.

Le 9 octobre 1820, il est président de la Junte de gouvernement. Il est député de la première Constituante de Riobamba en août 1830, qui va l'élire vice-président de la République, dont le président est le général Juan José Flores.

Il organise la première expédition officielle aux îles Galápagos dont il va revendiquer la possession pour l'Equateur en janvier 1832, trois ans avant que Darwin ne les visite.

Je passe sur les nombreuses autres fonctions - maire de Guayaquil, gouverneur de la province de Guayas, etc. - pour arriver à la révolution de mars 1845, où il est président du Triumvirat. Cependant, quelques mois plus tard, il échoue à se faire élire président de la République. Ce qui fera dire à Vicente Rocafuerte que "l'on a préféré l'aune du marchand à la muse de Junín". Il s'agit d'une allusion perfide au passé de commerçant de son concurrent heureux, Vicente Ramón Roca, quatrième président de l'Equateur (à ne pas confondre avec le même Rocafuerte, deuxième président).

Grâce à cette habile transition, je peux maintenant parler de l'Olmedo poète dont la production a été obérée par l'intense activité du politicien. Son œuvre se limite à une centaine de poèmes qui lui valent une place de choix dans la création littéraire de son pays et de son époque. Un seul poème lui a permis d'accéder à une haute réputation dans tout le continent latino-américain auquel la phrase célèbre de Rocafuerte fait allusion : "La victoria de Junín. El canto a Bolívar". Cette bataille de second ordre a constitué néanmoins un tournant dans la marche victorieuse de Bolívar contre les royalistes espagnols.

Y el rayo que en Junín
(Et l'éclair qui à Junin)
Rompe y ahuyenta
(Rompt et met en fuite)
La hispana muchedumbre
(La multitude espagnole)
Que más feroz que nunca
(Qui plus féroce que jamais)
Amenazaba a sangre y fuego
(Menaçait à feu et à sang)
Eterna servidumbre
(Eternelle servitude)

Y el canto de victoria
(Et le chant de victoire)
Que en ecos mil discurre
(Qui se répand en mille échos)
Ensordeciendo el hondo valle
(Assourdissant la vallée profonde)
Y enriscada cumbre
(Et le sommet escarpé)
Proclaman a Bolívar en la tierra.
(Ils acclament Bolívar sur toute la terre.)

Un autre de ses poèmes les plus connus, mais moins bien inspiré, est la "Oda al General Flores, vencedor de Miñarica". Il ne fait pas bon glorifier le vainqueur d'une guerre civile.

A Ibarra, la rue Olmedo est dans le sens nord-sud, parallèle à la rue Bolívar, la principale, celle que parcourent les nombreux cortèges, civico-militaires ou revendicatifs, qui se terminent sur la place Pedro Moncayo. Elle a une signification particulière pour moi, car c'est là qu'est située l'agence immobilière qui nous a permis d'acquérir le Petit Paradis II. En outre, on y trouve aussi le café Pushkin, lequel, en dehors du fait que c'est l'un de mes premiers bons souvenirs d'Ibarra, offre d'excellents croissants pour le petit déjeuner, peut-être les meilleurs de la ville.

Juan José Flores (1800-1864)

Il est toujours délicat pour un étranger d'opiner sur les grands hommes du pays où il vient d'arriver. Je revois quand je veux les visages fermés de mes hôtes parisiens, et j'entends le silence qui a suivi ma déclaration intrépide, lors d'un dîner en 1963 avec des décideurs de haut niveau dont j'ai pourtant oublié les noms et qualités, selon laquelle de Gaulle était plus un grand personnage qu'un grand politicien. Même si les événements de 68 m'ont en partie donné raison, c'était une belle gaffe. J'aurai pu invoquer aussi l'histoire passée, l'échec du Général en 1945, mais cela n'aurait fait qu'aggraver mon cas.

Je prie le ciel qu'aucun important équatorien ne lise ce que je vais dire du premier président et du fondateur de l'état de l'Equateur, qui, quelle coïncidence, est aussi un général. Il est à peine utile de préciser que cette confusion de rôles ne me plaît pas. Il y a bien trop de généraux en politique, de Bonaparte à Pinochet, et leur proportion fait peur dans la liste des présidents équatoriens, qu'ils soient de facto ou constitutionnels. Vous connaissez le dicton : "Gna gna gna, et les vaches seront bien gardées" (en espagnol : "Zapatero a tus zapatos"). Apparemment, les généraux équatoriens, eux, ne le connaissent pas, et, au lieu de gagner les batailles, ils se mêlent de choses bien au-dessus de leur compétence. Lucio Gutiérrez, notre nouveau président n'est, lui, que colonel, mais cela ne me rassure pas. Pourtant, l'objectivité m'oblige à reconnaître que les militaires équatoriens - autres que les généraux présidents - ont été à plusieurs reprises au 20e siècle porteurs de projets réformistes qu'ils ont imposés aux classes dominantes. Reste à savoir, en voyant tous les redoutables amateurs qui s'y engagent, si la politique est vraiment un métier...

Pour revenir à Juan José Flores que je désignerai dans les lignes qui suivent par JJ (Jotajota), il faut préciser qu'il est né au Venezuela. D'origine très modeste, même pas reconnu par son père - il porte le nom de sa mère -, il est devenu un grand propriétaire terrien, aussi bien de la Côte que de la Sierra, par son mariage avec une aristocrate de Quito. Conservateur, très lié à l'Eglise catholique, il représente l'aile droite du bolivarianisme. Son fils, Antonio, sera, lui aussi, beaucoup plus tard, président de la République (1888-1892).

Il est difficile de démêler la carrière militaire de JJ de son parcours politique, tant ils sont étroitement imbriqués. L'armée lui permet de prendre le pouvoir, et quand il perd ce dernier, on le voit ressurgir comme chef militaire. Il s'engage à douze ans dans l'armée espagnole et passe rapidement dans les rangs des patriotes de Bolívar, dont il est un des lieutenants. Il participe à plusieurs épisodes glorieux de l'épopée indépendantiste, telle la bataille de Tarqui en 1829. Il est ulcéré par le fait que Bolívar lui préfère le maréchal Sucre pour conforter le pouvoir de la Grande Colombie dans le sud et il est probablement l'auteur intellectuel de l'assassinat de ce dernier à Berruecos (Nariño), le 4 juin 1830. En tout cas, la disparition de Sucre va lui permettre de réaliser son plan de créer un état indépendant dans le territoire qui correspond à l'ancienne Audience de Quito.

Le 13 mai 1830, Il convoque une assemblée de notables quiténiens qui le nomment Chef suprême de l'Etat d'Equateur en Colombie. Quelques mois plus tard, l'Assemblée constituante de Riobamba ratifie ce choix en le nommant président de la République de l'Equateur.

L'ambition caudilliste de JJ n'a pourtant pas été l'unique cause de la séparation de l'Equateur de la Grande Colombie. Des facteurs historiques plus profonds ont joué sur lesquels je ne m'étendrais pas.

Ce premier mandat de quatre ans n'a pas été heureux pour le nouvel état. Son deuxième mandat (1839-43) ne vaudra pas mieux. On peut même dire que JJ a fourni le modèle de mauvais gouvernement, amplement et durablement imité par beaucoup de ses quelques soixante successeurs (en ne comptant pas les redoublements) :

  • intromission de l'armée dans la vie civile ;
  • guerres extérieures contre la Colombie et le Pérou, presque toujours perdues ;
  • utilisation du pouvoir dans l'intérêt des possédants que ce soit la bourgeoisie agroexportatrice du port de Guayaquil ou l'aristocratie terrienne de Quito et de la Sierra, dans chacune desquelles il a un pied ;
  • perpétuelle recherche d'arrangements, même avec ses adversaires les plus acharnés, qui l'amène à retourner sa veste aussi souvent que cela conforte ses intérêts matériels ou politiques ;
  • faiblesse de la base du régime : le 0,3 % seulement des équatoriens jouissent des droits civiques ;
  • répression féroce de l'opposition et des révoltes populaires ;
  • exploitation impitoyable de la majorité indienne de la population ;
  • trahison ou coup d'état pour se maintenir au pouvoir ou y revenir ;
  • fomentation de luttes fratricides entre des clans, qui débouchent souvent sur des guerres civiles ; mais l'indolence, qui me semble être un des traits du caractère national équatorien, en réduit souvent la dangerosité ; contrairement à ce qui se passe dans la Colombie voisine, les factieux, ici, se lassent vite de ces jeux guerriers.

JJ aura marqué la vie politique de son infortuné pays pendant plus de trente ans et il est mort des suites d'une blessure reçue au combat à l'âge de 64 ans. Cela suffit amplement à mériter pour toute l'éternité, une rue d'Ibarra, des mieux situées, puisqu'elle passe par les deux principales places. Mais que sont devenus les rêves des hommes des Lumières ?

Vicente Rocafuerte Bejarano (1783-1847)

Cette entorse à l'ordre chronologique s'explique par la réponse à la question qui précède : c'est Vicente Rocafuerte qui va renouer, en tant que second président de la République, avec les Lumières, dans les circonstances que nous allons voir.

Mais avant, quelques indications biographiques : fils d'un Espagnol qui a occupé divers postes officiels dans l'Audience de Quito, dont celui de maire de Guayaquil, il étudie à Madrid et à Paris, il visite les Etats-Unis et Cuba. Rentré au pays, il s'identifie à la cause indépendantiste, adhère à une loge maçonnique, puis s'engage pendant plus de dix ans dans le service diplomatique mexicain. Il ne participe donc pas aux luttes pour l'indépendance de l'Equateur. De retour en 1833, il s'oppose frontalement à Juan José Flores, au cours de ce qu'on a appelé la révolte des Chiguaguas. Cependant, bien qu'il tombe entre les mains de Flores, celui-ci ne le liquide pas, mais, au contraire, va s'entendre avec lui pour lui permettre d'accéder au pouvoir.

Cet accord insolite avec le représentant du conservatisme pur et dur ne constitue pas à proprement parler un reniement de ses idéaux inspirés par les Lumières sur lesquels il a écrit plusieurs ouvrages dans sa jeunesse et dont les principaux thèmes sont la philosophie morale, la tolérance religieuse, l'éducation publique, la situation des prisons, le fédéralisme, les droits de l'homme.

Il tente en effet d'introduire des réformes importantes dans le fonctionnement de l'état naissant, sur le modèle de la démocratie washingtonienne qu'il admirait :

  • création d'un système éducatif public en faveur des masses, sécularisation des collèges religieux, ouverture d'une école pour filles, modernisation de l'enseignement universitaire, impulsion des lettres, arts et sciences, c'est quarante ans après, la réalisation des plans d'Eugenio Espejo ;
  • tentative d'équilibrer les deux principales forces politiques régionales du pays: bien qu'il représente les intérêts de la Côte, il évite de provoquer l'oligarchie de la Sierra ;
  • suppression des obstacles à la libre circulation des biens et marchandises, élimination des monopoles, régies et privilèges, amélioration des voies de circulation ;
  • réorganisation des finances de l'état.

La réaction des milieux touchés par les mesures économiques qu'il préconise - en particulier de tous ceux qui profitent de la contrebande et de la spéculation -, sera si forte qu'il sera obligé de renoncer à les faire appliquer. En mars 2003, un projet présidentiel de réorganisation du service des douanes dans le but de lutter contre la contrebande a été émasculé par la majorité du Congrès équatorien. Quelle continuité historique !

La contradiction la plus saisissante avec les idéaux de jeunesse de Rocafuerte, qui justifie ce qu'on a dit de lui - un libéral en théorie, un conservateur en pratique - est son autoritarisme. Il le légitime de la manière suivante, à mi-parcours de son mandat :
"Détrompons-nous, nos institutions ne sont pas propices à la paix et au développement de la prospérité publique. Elles supposent des lumières, des vertus et de véritables principes d'honneur et de morale qui n'existent pas parmi nous, ni n'existeront dans cent ans. Pour contenir tant d'avocaillons ignorants et turbulents, tant de prêtres fanatiques et avares, et tant de marchands de tapis spéculateurs, il faut la loi du cimeterre. Seule, la peur peut étouffer l'esprit d'anarchie qui semble tissé dans les fibres de notre organisation sociale. Je me persuade chaque jour plus de l'importance de donner à l'Exécutif une énergie qui frise le despotisme bénéfique, ceci est l'unique manière d'affermir la tranquillité publique et de sortir ce pays de la prostration dans laquelle il se trouve, pour le mettre sur le chemin de la civilisation. Le titre de tyran ne me fait pas peur, ce qui m'horrifie est l'idée cruelle que, par le manque de courage et de fermeté du gouvernement, dix ou douze anarchistes bouleversent l'ordre établi et interrompent le cours pacifique de notre prospérité."

Il faut prendre à la lettre son expression, la loi du cimeterre. Rocafuerte a impitoyablement persécuté ses opposants, il est le président équatorien qui en a exécuté le plus grand nombre, 73. Triste record pour un représentant des Lumières, qui semble plus inspiré par Frédéric II ou Catherine de Russie que Jean-Jacques Rousseau. Réalisme de l'homme confronté aux contradictions de l'exercice du pouvoir ? Amertume face aux échecs ? Effet de l'âge (il a 52 ans quand il accède à la présidence) ? Foi dans le modèle du despotisme éclairé ? Il n'a malheureusement pas manqué de disciples qui ont appliqué sa recette en en changeant la terminologie.

Il a aussi écrit les lignes suivantes, qui sont toujours valables en ce début du 21e siècle :
"Existe-t-il parmi nous cette pure morale de laquelle naît l'esprit public ? Il est dur de le dire, mais il faut l'avouer : non. Sommes-nous au niveau des lumières du siècle ? Non. La masse du peuple connaît-elle le confort, l'aisance, l'instruction ? Non. Donc, les fondements sur lesquels l'édifice démocratique doit se construire manquent, et c'est à cette contradiction entre les lois organiques et les circonstances politiques du pays que l'on doit attribuer une grande partie des révolutions calamiteuses que nous avons connues."

Pedro Moncayo Esparza (1807-1888)

C'est l'un des trois personnages qui disposent d'une place, la plus belle (nº 8) avec Federico González Suárez, le célèbre archevêque de Quito et auteur d'une Histoire générale de la République d'Equateur (nº 6) et Abdón Calderón Garaicoa, le héros de la bataille Pichincha (nº 4). Pensant probablement que cet hommage est insuffisant, les Ibarréniens lui ont également attribué une rue. J'ai oublié de dire qu'il est né à Ibarra, dont il est un des plus illustres enfants.

Son nom est lié à celui de la société et du journal "El Quiteño Libre", un mouvement libéral fondé par un Anglais, dont l'objectif immédiat est de s'opposer au régime de Juan José Flores, le premier président conservateur de l'Equateur. Pedro, encore très jeune, va subir pour la première fois les persécutions qui vont l'accompagner au long de son existence.

Il participe activement à tous les épisodes de l'histoire tourmentée du siècle sans jamais s'engager dans la politique. C'est à travers sa collaboration à des journaux tels que "La Linterna Mágica", "El Viejo Chihuahua" qu'il exprime ses croyances et ses opinions, le plus souvent sous une forme ramassée et virulente.

A la fin de sa vie, il publie un ouvrage historique important L'Equateur de 1825 à 1875, qui, à lui seul, suffirait à justifier sa place parmi les grands Equatoriens.

Gabriel García Moreno (1821-1875)

García Moreno est l'un des plus grands gouvernants que le pays n'a jamais connu, tout en étant la personnalité la plus discutée de l'histoire de l'Equateur. Deux périodes en tant que président constitutionnel de la République : 1861-1865, 1869-1875.

Il est le fils d'un Espagnol et d'une créole. Docteur en jurisprudence (droit), il fonde, dans sa jeunesse, plusieurs journaux politiques et caresse l'idée de faire assassiner le président Juan José Flores. Exilé à l'étranger, comme c'est l'habitude à cette époque pour se débarrasser des opposants quand on ne les liquide pas physiquement, il en profite pour compléter ses études en France. Mes sources ne disent rien de ce qu'il y fait, mais il en revient avec une posture cléricale et réactionnaire qui va devenir l'axe idéologique de son action. L'influence des voyages d'étude en France sur les hommes publics équatoriens, entre - à vue de nez - 1780 et 1850, ferait un excellent sujet de thèse en histoire ! C'est sans doute en raison de ses liens particuliers avec la France qu'il va offrir à ce pays le protectorat de l'Equateur, proposition qui ne sera pas prise au sérieux par les représentants français, mais qui ressemble beaucoup à de la haute trahison. Incidemment, bien avant le dollar, le franc français a été la monnaie officielle du pays pendant quelques années au 19e siècle, mais je n'ai pas pu retrouver la date précise de cette bizarrerie monétaire.

Rentré en Equateur, García Moreno se marie avec une jeune femme issue de l'une des plus riches et puissantes familles du pays, les Ascásubi. Sénateur, recteur de l'Université de Guayaquil, il se révèle être un brillant et dominateur leader de droite, qui lutte d'abord contre le président - et général - Urvina, puis va devenir le chef de l'opposition au président - et général - Robles, au côté de Pedro Moncayo, au cours de l'une des pires crises de l'histoire équatorienne, qui en compte pourtant beaucoup. García Moreno est nommé Directeur de la guerre - en pratique général - de l'un des quatre gouvernements qui se partagent alors l'Equateur, menacé d'un démembrement par ses voisins, la Colombie et le Pérou. Vaincu sur le terrain, il se réconcilie avec Flores, nommé général en chef, et à eux deux, ils réussissent à reprendre le contrôle du pays.

Nous sommes en 1860, García Moreno a 39 ans et il est un héros national pour son rôle dans la défaite du traître - et général - Guillermo Franco, dont le projet était de brader sa patrie au Pérou. Il s'engage pourtant à ne pas accepter la présidence de la République. Selon la coutume bien établie depuis l'indépendance, à chaque changement de président correspondent une assemblée constituante et une nouvelle constitution. Comme il est absent des débats de l'Assemblée constituante de 1861, il n'est pas en mesure d'agir sur le contenu de la nouvelle constitution, nettement libérale. Malgré sa promesse, il accepte son élection par l'Assemblée à la présidence de la République.

Il manifeste dès l'abord son désaccord avec une constitution et des lois qui "sont plus calculées pour produire les crises que pour les éviter", parce qu'elle limite le pouvoir exécutif. Il n'a que faire d'une constitution qui protège les droits de l'homme et le gêne dans son zèle organisateur. Au cours de cette première période gouvernementale, il doit constamment faire front contre l'opposition armée d'Urvina et Robles.

Malgré ses tendances autoritaires, García Moreno quitte le pouvoir à la fin de son mandat, mais il tente de faire élire un candidat à sa botte, Jerónimo Carrión, qui va pourtant gouverner contre son mentor. Lorsque les libéraux gagnent les élections parlementaires, il oblige Carrión à démissionner et choisit son remplaçant, Javier Espinoza, qui n'est pas plus docile que son prédécesseur.

Ici, se situe un épisode qui concerne particulièrement Ibarra. En septembre 1868, Espinoza nomme García Moreno gouverneur de l'Imbabura avec carte blanche pour reconstruire la ville et la région, qui viennent d'être ravagées par un tremblement de terre, et où son génie organisateur et constructeur fait merveille, bien que ses méthodes expéditives soient l'objet de nombreuses critiques. Le 22 avril 1872, les survivants peuvent retourner dans leur lieu d'origine. Ce retour est fêté chaque année par de nombreuses manifestations, dont, en 2003, une exposition de photos organisée par l'Ambassade de Suisse : Alpes-Andes.

Comme le candidat libéral aux élections de 1869, auxquelles García Moreno se présente également, semble en bonne position pour gagner, il se convainc que la seule issue est le coup d'état : "Ayant accepté l'honorable mission de sauver le pays d'une véritable conspiration de Catalina, je suis mû par le patriotisme le plus pur et le plus désintéressé, et, comme preuve de la sincérité de mes intentions, je promets devant Dieu et devant le peuple, sur ma parole d'honneur jamais violée [hem !], qu'une fois l'ordre assuré et les institutions réformées, je renoncerai à mon mandat et le remettrai à celui qui sera désigné par la libre volonté du peuple, même si j'étais élu."

Une nouvelle Assemblée constituante est convoquée, mais cette fois, lui et ses hommes sont présents. Il fait élire Manuel de Azcásubi, son beau-frère, au poste de président intérimaire, lequel, à son tour, le désigne comme ministre de l'Economie et général en chef. La constitution qui en sort est, cette fois, taillée à sa mesure : un système quasi-monarchique, confessionnel, inégalitaire, sans garanties civiques, punissant de mort les délits politiques, et prévoyant une période de gouvernement de six ans, ainsi que la rééligibilité. Pour être citoyen, il faut être catholique. Cette constitution est baptisée la Charte noire par les opposants. Elle est pourtant plébiscitée par 13600 voix contre 540 (l'Equateur compte alors environ 800000 habitants).

Comme on pouvait s'y attendre, l'Assemblée l'élit président de la République. Il refuse cette nomination, à moins que son travail ne soit jugé indispensable. Qui va dire le contraire ?

Ayant liquidé l'opposition, il peut enfin appliquer un programme de réalisations ambitieux qui va changer la face du pays. Sur le plan symbolique, il soutient ardemment la proposition de l'archevêque de Quito de consacrer le pays au Sacré Coeur de Jésus. La seule figure du dictateur soutient l'ensemble de la société. Il est réélu sans opposition pour un troisième mandat.

L'unique sortie semble être le tyrannicide. Le 6 août 1875, quelques jours avant l'intronisation de García Moreno à la présidence, Faustino Rayo le tue à coups de machette, à midi, sur les marches du palais présidentiel, après quoi il est lui-même assassiné. On n'a jamais su qui étaient les auteurs intellectuels de ce crime, attribué aux militaires, au libéralisme, à la maçonnerie et même à la hiérarchie catholique.

Le projet politique de García Moreno est à la fois simple et complexe. Simple, parce qu'il consiste à rétablir l'empire de la morale et de l'ordre au moyen de la répression et de la formation religieuse. Complexe parce que la main de fer ne s'exerce pas seulement contre les milieux populaires, mais aussi contre les intérêts de certains secteurs dominants. Même si, pour l'essentiel, le pouvoir reste entre les mains de l'oligarchie de la Sierra, l'effort modernisateur de García Moreno favorise à terme celle de la Côte. Par le biais de la réorganisation des finances de l'état et notamment la création de la Banque de l'Equateur, il donne des moyens d'action au gouvernement central, dont celui-ci n'avait jamais disposé jusqu'alors.

Obsédé par le projet d'unir la Côte à la Sierra, condition préalable à toute intégration nationale, il impose la construction d'une route nationale entre Guayaquil et Quito, il propose avec insistance et commence la construction d'un chemin de fer entre ces mêmes villes, il améliore le réseau des routes secondaires afin de les rendre praticables, même à la saison des pluies. Ces grands travaux nationaux sont réalisés par le recours au travail forcé, cependant payé, de nombreuses cohortes d'indigènes, attachés aux grandes haciendas et réquisitionnés à cette fin. Il réprime impitoyablement les soulèvements que provoque cette mesure inique.

Il donne une impulsion importante à l'éducation : il centralise la gestion des établissements scolaires, il modernise les plans d'études, il élève le niveau d'exigences, il rend obligatoire la fréquentation du cycle primaire, le but étant d'éradiquer l'analphabétisme. Il crée une école normale pour la formation des maîtres indigènes, il ordonne des sanctions contre les propriétaires qui feraient obstacle à la scolarisation des enfants en les obligeant à travailler pour eux. Il est un ardent partisan de l'enseignement technique et spécialisé, car il s'agit de disposer d'une main d'oeuvre qualifiée qui permette d'intégrer l'économie du pays dans l'économie mondiale.

Il réforme l'armée avec comme objectifs de la dépolitiser et de la professionnaliser en créant des hautes écoles, en diminuant le nombre de soldats et en améliorant leur solde, ainsi qu'en acquérant des armes modernes.

Reste à expliquer pourquoi García Moreno est aussi le personnage le plus contesté de l'histoire équatorienne. J'ai déjà esquissé quelques pistes.

A côté du renforcement de l'état, l'Eglise catholique est le vecteur principal du projet garcianien, d'abord parce que García Moreno est un homme austère, fanatique, profondément croyant, et en tant que tel, il se voit sans doute et est vu comme une sorte de martyr chrétien, conviction qui va se trouver vérifiée par sa mort (Benjamin Carrión a écrit une biographie de García Moreno intitulée "Le saint de l'échafaud").

A partir de 1870, il se lève à l'aurore, écoute sa messe, communie trois fois par semaine, visite les pauvres et les malades dans les hôpitaux, pratique les jeûnes, et parfois, porte un cilice. Dans une procession de 1874, il traîne une lourde croix. Tout cela, pour être sûr de gagner le ciel par la pénitence. Il aime le pape (Pie IX) plus que son propre père, il irait jusqu'à donner la vie de ses enfants pour assurer sa défense et sa liberté. Dans un épisode ridicule, García Moreno proteste, en tant que président de l'Equateur, auprès du roi d'Italie à cause de l'"inique invasion de Rome" (la perte des états pontificaux). Il menace le trône de Savoie d'une malédiction selon laquelle "il sera réduit en cendres par le feu vengeur de révolutions sanglantes". Préoccupé par le risque que le pape tombe dans l'indigence, il fait accepter par le Congrès équatorien la cession du 10 % de la dîme en sa faveur.

Toutefois, son action ne peut pas se réduire à cette dimension de foi personnelle, elle est aussi basée sur une perspective institutionnelle qui donne à l'Eglise un rôle décisif par rapport à la société civile. Mais l'Eglise équatorienne de 1859 est, comme le pays, en pleine décomposition, le clergé est ignorant, dissolu, paresseux, impliqué dans la politique, les réguliers ne vivent pas en communauté, mais au sein de la population dont ils sont proches. García Moreno intervient avec sa brutalité habituelle pour transformer cette église et l'adapter à sa nouvelle mission. Persécutions emprisonnements, déportations dans la jungle des membres du clergé équatorien entraînent des protestations populaires, mais la résistance de l'Eglise diminue au fur et à mesure de l'épuration.

Il remplace ce clergé local par des ecclésiastiques et des religieux importés d'Europe, qui vont, eux, prêcher la soumission, l'austérité et l'ordre et surtout ne pas contester le régime. Il confie l'enseignement primaire des garçons aux frères des écoles chrétiennes, celui des filles aux religieuses du Sacré-Coeur, les collèges secondaires aux jésuites espagnols, l'Ecole Polytechnique aux jésuites allemands. Il donne aux religieux toute possibilité d'accéder à l'appareil répressif de l'état et rien ne peut échapper à l'ingérence cléricale. Il intègre cette réforme dans le Concordat qu'il négocie avec le Saint-Siège, et qui va devenir une loi de la République en 1863. L'Eglise finit par être le soutien efficace que García Moreno recherche : "Ne perdez jamais de vue que tous nos petits progrès seraient éphémères et peu fructueux si nous n'avions pas fondé l'ordre social sur la roche, toujours combattue et toujours victorieuse [sic], de l'Eglise catholique."

Pour autant, le régime garcianien n'est pas une théocratie, car son créateur conserve la haute main sur les politiques de l'état et la conduite du gouvernement. Beaucoup d'analystes ont vu une contradiction entre l'imposition d'une idéologie réactionnaire, basée sur des dogmes obscurantistes et des restrictions morales invraisemblables - faisant référence au "Syllabus Errorum", paru en 1864 - et le projet d'unifier le pays et de moderniser l'état. En réalité, il y a au contraire une cohérence profonde dans la démarche de García Moreno, sorte de réincarnation au 19e siècle du despote éclairé, inspiré non plus par la raison comme au 18e siècle, mais par la religion. Il s'agit d'un autocrate d'extrême-droite qui ne s'appuie pas sur un parti, mais sur une institution, et qui va permettre au conservatisme de trouver une cohérence pendant le demi-siècle suivant.

Cependant, García Moreno a doublement échoué. Il n'est pas arrivé à liquider le libéralisme - ni l'esprit libéral -, malgré les persécutions infligées aux politiciens, aux intellectuels et à la presse. Celui-ci va finir par s'imposer dans la décade qui suit. Il n'a pas pu mener à bien son projet, parce que la transformation qu'il préconisait ne pouvait aboutir qu'avec l'adhésion et la participation des masses. La centralisation qu'il a impulsée était certes indispensable à la survie de l'Equateur en tant que nation indépendante, mais elle est restée inachevée parce qu'il a été incapable d'intégrer véritablement les centres régionaux de pouvoir. L'oligarchie libérale de Guayaquil a rejeté la bigoterie insupportable et l'étouffant manque de liberté du régime, et même les bons catholiques de la Sierra ont fini par se distancer de lui, y voyant un danger pour la foi.

Il est difficile de parler de García Moreno sans tomber dans "l'angélisme et le démonisme historiques, antithèse l'un de l'autre : le même personnage est sublimé par les uns et dénigré par les autres". Je me place délibérément du côté des seconds. "Dénigré" me semble du reste faible pour exprimer mon sentiment. "Honni, exécré" me paraîtraient plus appropriés, malgré le recul du temps et ma qualité d'étranger.

Mais en voilà assez ! La rue García Moreno, passe comme on pouvait s'y attendre, devant la Cathédrale et l'Evêché, mais aussi devant la Mairie, ainsi que notre agence de voyages. Comme elle devient piétonnière dans sa traversée de la place Pedro Moncayo, je l'emprunte plusieurs fois par semaine. Mais, franchement, en oubliant qu'elle est dédiée à ce sinistre personnage.

Juan Montalvo Fiallos (1832-1890)

J'ai entendu dire plusieurs fois que ce serait le plus grand écrivain équatorien de tous les temps. Malheureusement, comme je n'ai rien lu de lui, je répète comme un perroquet cette information, tout en récusant ce genre de classements.

Une des raisons pour laquelle il m'est sympathique est qu'il est un des plus durs critiques du garcianisme, position exprimée dans une publication intitulée "El Cosmopolita" (1866-70). L'impact de ses idées a été si important qu'il a pu dire, à propos de l'assassinat de García Moreno : "Ma plume l'a tué."

Une bonne partie de son oeuvre est liée aux avatars de la politique. Il ne s'est pas seulement opposé à García Moreno, mais aussi à deux de ses successeurs : Borrero et le général Veintemilla.

Montalvo a une longue histoire, sans doute d'amour, avec la France. En 1857, il est secrétaire de l'ambassade de l'Equateur à Paris. Peu après le coup d'état de García Moreno en 1869, il se réfugie à l'ambassade de Colombie, d'où il se rend à Ipiales, puis à Panama, où il va nouer une amitié avec un autre exilé célèbre, Eloy Alfaro. De là, il entreprend son second voyage à Paris, puis revient à Ipiales. Il retourne à Paris une troisième fois en 1881. Il y meurt en 1889, à son domicile de la rue Cardinet. Ses dernières paroles furent : "Don Simón... Don Simón Bolívar... Nous labourons la mer." Son corps embaumé est transporté à Ambato en 1932.

Deux aspects de Montalvo sont souvent soulignés de manière exagérée. Certains voient en lui un écrivain puriste, raffiné, érudit, créateur d'un style où voisinent les archaïsmes et les néologismes ; d'autres soulignent le terrible polémiste, le libéral romantique, toujours en lutte contre les détenteurs du pouvoir, adversaire implacable qui accumule les flèches empoisonnées contre quiconque lui cherche noise, fut-il président de la république, évêque ou censeur littéraire. En fait, cette distinction est artificielle, Montalvo est un écrivain brillant et original jusque dans ses pamphlets les plus violents. Même quand il traite des thèmes étrangers à ses phobies politiques, il ne perd pas une occasion d'envoyer une bonne claque à l'un de ses ennemis. Le pamphlet est toujours présent dans l'essai, dans le drame, dans le récit.

C'est un homme perpétuellement insatisfait, déçu. Les petitesses du milieu, l'hypocrisie politique ou religieuse, les subterfuges, les pièges allumaient sa colère volcanique, justicière et incontrôlable : "Mauvaise humeur ? Je suis affable envers l'innocence, affable envers l'honnêteté, affable envers l'honneur, affable envers la beauté, affable envers la nature, affable envers le malheur ; dites-le, femmes, enfants, pauvres ; dites-le, les papillons du pré, les fleurs des champs et les oiseaux des arbres ; dites que je suis affable et me fais à votre compagnie... Mais je suis un démon, le démon même, envers les coquins, les traîtres, les voleurs, les indignes, les hypocrites, les avares, les vils, les menteurs ; je les tue tous par la haine ou le mépris. Ne me faites jamais président, mes compatriotes, parce tout vous tombera dessus, comme les coups de bâtons au chien."

Son romantisme est de nature politique, un romantisme des actes héroïques de la lutte en faveur de la liberté, sans qu'il soit le précurseur de la pensée socialiste en Equateur que l'on a voulu voir en lui.

Publications et ouvrages :
El Cosmopolita (1866-69) neuf numéros qui sont une synthèse des thèmes ultérieurement développés dans son oeuvre : opposition au régime de García Moreno et à tout système tyrannique, défense de la tolérance religieuse et politique, polémiques littéraires, études de moeurs, contes fantastiques et un premier développement du thème quichottesque.
El Antropófago (1872) : un pamphlet qui contient quelques-uns des textes les plus virulents de Montalvo, ainsi qu'une confession sur les aspects de sa personnalité et les mobiles de sa conduite.
La Dictadura Perpetua (1874) : un texte dirigé frontalement contre García Moreno et qui joua sans doute un rôle important dans la préparation de l'attentat qui élimina le président.
El Regenerador (1876-78) : est dans la ligne de El Cosmopolita.
Las Catilinarias (1879-81) : le point culminant de la diatribe montalvienne. La cible de sa furie est le général Veintemilla. On n'a jamais vu dans le journalisme équatorien une attaque aussi destructrice et impitoyable que celle-là.
Los Siete Tratados (1881-85) : est considéré par certains critiques comme l'oeuvre maîtresse de Montalvo. Le génie, la noblesse, la beauté, l'héroïcité sont le point de départ de commentaires passionnés, exaltés, nerveux, admirablement écrits, avec l'habituelle dose d'ironie et d'agressivité.
La Mercurial Eclesiástica (1884): est une violente attaque contre l'archevêque de Quito, José Ignacio Ordoñez, qui a joué un rôle déterminant dans la signature du Concordat de 1863.
El Espectador (1886-88)
Los Capítulos que se le olvidaron a Cervantes (oeuvre écrite en 1872, publiée en 1895) : une méditation en forme de roman, au centre duquel se trouve le héros, qui s'accroche à l'idéal, dédaignant les vanités du monde.
Geometría Moral (oeuvre écrite en 1875, publiée en 1917)

Eloy Alfaro Delgado (1842-1912)

Si García Moreno est le chevalier noir de l'histoire équatorienne, Eloy Alfaro en est le chevalier blanc. C'est encore un général, qui, pourtant, n'a pas été vraiment pris au sérieux, puisque ses ennemis lui ont donné le sobriquet de "général des défaites". Il est vrai que ce grade lui a été concédé (en 1895) par le gouvernement du Nicaragua, où il résidait. Comme beaucoup de ses prédécesseurs, il est d'abord Chef suprême (1895) - c'est-à-dire président de facto ou dictateur - avant d´être président constitutionnel de la République, pour une première période entre 1897 et 1901, puis une seconde entre 1906 et 1911).

Il présente plusieurs caractéristiques qui le distinguent de tous ceux qui figurent dans cette chronique. C'est un autodidacte, sa carrière scolaire s'arrête vite. C'est un commerçant qui reprend l'affaire de son père, un Espagnol installé dans la province côtière de Manabí. Il n'épouse pas une riche héritière de Guayaquil ou de Quito, mais une (pauvre ?) étrangère, d'origine panaméenne, qui le suivra fidèlement tout au long des méandres de son parcours politique.

A l'âge de 22 ans, il commence sa longue carrière d'opposant contre García Moreno. Il doit s'enfuir au Panama et reste absent du pays pendant onze ans. Revenu en Equateur, il devient le chef de guérillas, que l'on va appeler les "montoneras alfaristas", contre la dictature de Veintemilla, qu'il contribue à faire tomber. Il continue la lutte pendant quatre ans encore contre le président Caamaño, un conservateur modéré, au cours de ce que l'on va appeler la révolution des Chapulos. Quand celle-ci est définitivement vaincue, il s'exile à nouveau et passe plusieurs années en Amérique centrale.

Un incident va changer sa vie et celle du pays, au début de l'année 1895. C'est ce qu'on a appelé l'affaire de la vente du pavillon (équatorien) dans laquelle l'ex-président Caamaño est impliqué et qui déclenche un scandale tel qu'il va faire tomber le président en place, Luis Cordero, le 16 avril. Des soulèvements éclatent alors, conservateurs dans la Sierra, libéraux sur la Côte.

La révolution libérale se renforce au cours des semaines suivantes et aboutit le 5 juin à Guayaquil à la proclamation du général Alfaro en tant que Chef suprême, malgré les réticences de la bourgeoisie portuaire, qui finit par accepter le fait que seul Eloy Alfaro, grâce à son immense popularité, peut réaliser son projet politique. Trente années passées à batailler l'accréditent comme le dirigeant historique du libéralisme, comme le respecté et visionnaire "intellectuel de l'action". Les principaux représentants des exportateurs, financiers et commerçants de Guayaquil signent l'Acte de proclamation, tandis que la Sierra se mobilise contre lui. Don Eloy (il a 53 ans) apprend la nouvelle en Amérique centrale et débarque à Guayaquil deux semaines plus tard. Malgré ses efforts, il n'arrive pas à éviter la guerre civile entre libéraux et conservateurs, qui a, comme toujours, également le caractère d'un affrontement entre la Côte et la Sierra. Les troupes libérales l'emportent et Eloy Alfaro entre à Quito le 4 septembre.

Toutefois, les conservateurs et le clergé persistent dans l'opposition armée et appuient les invasions venues de Colombie et du Pérou. Dans beaucoup de régions, la répression de ces mouvements est dure et sanglante. En même temps, Eloy Alfaro ne se lance pas dans les réformes fondamentales préconisées par le libéralisme, ce qui lui vaut l'opposition des libéraux radicaux.

La nouvelle Assemblée constituante comprend une majorité écrasante de députés favorables au libéralisme et au gouvernement. Des garanties telles que la liberté de conscience et de culte font l'objet de débats entre modérés et radicaux, ainsi que d'une opposition furibonde de la hiérarchie catholique et de ses alliés conservateurs. L'assemblée élit Eloy Alfaro à la présidence de la République en janvier 1897. Les priorités du nouveau gouvernement sont les relations entre l'Eglise et l'Etat et la construction du chemin de fer.

Eloy Alfaro ne provoque pas la rupture avec l'Eglise, il cherche à lui faire accepter les réformes libérales. Celles-ci enfreignent les dispositions du Concordat et aucun accord ne peut être trouvé ni avec le Vatican, ni avec le clergé. En 1900, l'état-civil et les cimetières sont sécularisés.

Les conflits armés ne cessent pas, et une guerre avec la Colombie conservatrice semble même inévitable, jusqu'à ce que l'évêque d'Ibarra, Federico González Suárez déclare publiquement qu'il n'est pas moral de sacrifier les intérêts du pays pour sauvegarder ceux de la religion. Il est le premier prélat disposé à coexister avec le libéralisme.

Eloy Alfaro réussit à imposer la construction du chemin de fer transandin, commencée par García Moreno, qu'il confie à une entreprise américaine. De nombreux milieux s'opposent à ce projet, dont les notables de Guayaquil qui ne veulent pas d'une compagnie yankee, ni d'une renégociation de la dette, préalable à l'obtention des crédits nécessaire à la construction de l'oeuvre, qui va entraîner une augmentation de leurs impôts. Ceux de la Sierra s'opposent aussi à l'alourdissement de la dette et des impôts ainsi qu'aux transformations que le chemin de fer ne va pas manquer d'apporter aux conditions de production et de marché dans la région.

A la fin de son premier mandat, Eloy Alfaro favorise, non sans réticences, l'élection de Leonidas Plaza - encore un général ! -, qui est élu avec une forte majorité. Malgré cela, Eloy Alfaro tente de le forcer à démissionner afin de prendre le pouvoir en tant que dictateur. Il doit cependant lui laisser la place grâce au contrôle que Plaza exerce sur le parlement et l'armée.

Plaza va réaliser les réformes plus radicales que Eloy Alfaro a hésité à réaliser et il s'attaque à l'Eglise et au clergé. Son successeur, Lizardo García Sorroza, est un pro-conservateur, soutenu par les milieux économiques. Son gouvernement donne rapidement des signes de faiblesse.

La "révolution" de 1905, dont la figure de proue est, comme 1895, Eloy Alfaro, vise à sauver les réformes libérales. Mais cette fois, il n'est que le chef d'une fraction du libéralisme qui s'oppose à une autre et la "révolution" est imposée par le soulèvement des garnisons de Riobamba et Guaranda, deux villes de la Sierra. Eloy Alfaro triomphe contre le gros de la bourgeoisie et des grands propriétaires avec le soutien des militaires, des milieux populaires, des intellectuels radicaux et de la minorité de la bourgeoisie qui est impliquée dans les activités industrielles.

Son deuxième mandat (1906-1911) vise à assurer l'institutionnalisation de l'état laïque, l'achèvement du chemin de fer et la mise en route d'une série de mesures à favoriser le développement d'une industrie nationale. Pour calmer les attentes populaires, il fait allusion à de fumeuses réformes sociales. La nationalisation de plusieurs grandes propriétés de l'Eglise n'aboutit pas à une réforme agraire, les paysans ne font que changer de propriétaires. Le 25 juillet 1908, le chemin de fer Guayaquil-Quito est inauguré en grande pompe, laissant à l'Etat une dette énorme. Par contre, le projet d'industrialisation échoue devant la pression des commerçants. Enfin, la répression de la révolte des étudiants en 1907 lui aliène les intellectuels.

Eloy Alfaro se retrouve pratiquement sans soutien. En outre, il souffre d'une rapide détérioration physique et accuse des traits de sénilité. Le pouvoir réel est de plus en plus exercé par les favoris et les familiers. Il a cependant la force de conduire la réaction nationale à l'annonce que le Roi d'Espagne favorise les thèses péruviennes dans son arbitrage au conflit frontalier. Il arrive également à imposer son candidat, Emilio Estrada, aux élections de 1911. Comme en 1906, il échoue à le convaincre de lui laisser la place. Devant la menace d'un nouveau coup d'état, plusieurs garnisons de Quito se soulèvent. Eloy Alfaro se réfugie à l'ambassade du Chili, puis à Panama.

Estrada meurt quelques mois plus tard, et le président du Sénat, Carlos Freile Zaldumbide, le remplace. Des soulèvements se produisent dans la province d'Esmeraldas et à Guayaquil, leurs chefs font appel à Eloy Alfaro pour qu'il reprenne le pouvoir. Les troupes gouvernementales vainquent les rebelles et s'emparent de leurs chefs et de Don Eloy. En violation de l'accord de médiation intervenu avec des diplomates américains et anglais, Eloy Alfaro est transporté, avec plusieurs de ses fidèles - qui connaîtront le même sort que lui -, de Guayaquil à Quito, dans ce chemin de fer qu'il a, plus que tout autre, contribué à construire. Il est enfermé avec eux dans le Panóptico, la prison construite par García Moreno, où il est sauvagement assassiné par une horde de gens fanatisés par les conservateurs et les prêtres, qui vont traîner son corps dénudé avec une corde dans les rues jusqu'au parc de l'Ejido, où ils vont brûler ses restes.

Les auteurs intellectuels de ce crime n'ont pas été identifiés. Il semble probable que des membres du gouvernement de Freile y soient impliqués, ainsi que des partisans de Plaza.

On a souvent dit que le 5 juin 1895 est un tournant dans l'histoire du pays (mais ce n'est pourtant pas un jour férié !). Eloy Alfaro est le premier Equatorien, qui, après des décades de censure et de travestissement, reprend totalement le défi du Libertador, alors que les contre-révolutions de Flores et de García Moreno sont férocement déterminées à détruire la perspective nationale tracée par Bolívar. Les grands propriétaires vivent dans la nostalgie de l'état colonial ou l'illusion vague d'une annexion à un empire européen, réduisant la figure du patriote américain à un fétiche pour cérémonie du souvenir. Les libéraux eux-mêmes ne manifestent aucun enthousiasme pour celui qui avait critiqué les partisans des républiques "aériennes". La loyauté d'Eloy Alfaro envers la geste du Libertador n'est pas la manifestation d'un culte pour le passé, ni le fruit d'un libéralisme rhétorique, mais l'actualisation d'un héritage patriotique dans le cadre de l'irruption de nouveaux groupes sociaux, qui s'opposent à un pouvoir appuyé sur la négation du national. La recherche d'une identité propre à l'Equateur commencée par Montalvo se cristallise avec Eloy Alfaro.

La pensée de Eloy Alfaro s'exprime à travers des essais, des lettres, des articles, des déclarations qui donnent un sens à son action, où se manifeste son admiration sans borne pour Montalvo, et par une prose qui ne se refuse jamais à l'exaltation de l'héroïque, ni à donner un sens quasi-religieux aux mots patrie, peuple et liberté. Il suit le chemin ouvert par Montalvo, mais brille de sa propre lumière en ce qui concerne le sentiment national, le bolivarianisme, l'humanisme, la perception de la réalité politique et la claire vision du problème du pouvoir et de la guerre.

Cependant, si l'on peut dire que l'Equateur contemporain naît le 5 juin 1895, il faut aussi préciser qu'une époque se termine sans qu'une autre commence vraiment. Année symbole plutôt qu'année limite, elle représente le début d'un processus qui va s'étendre jusqu'en 1925 et qui consiste en la lente dissolution du mode de vie du 19e siècle et l'accouchement difficile de celui du 20e siècle La révolution que symbolise Eloy Alfaro est arrivée avec quarante ans de retard sur les événements survenus dans d'autres pays latino-américains (Argentine, Mexique, Colombie) et elle ne met pas fin au 19e siècle.

Son principal mérite n'est pas d'avoir modifié profondément la structure économique du pays, mais d'avoir réalisé un ajustement - fragmentaire et incomplet - avec un passé indéfini dans lequel les progrès de l'économie capitaliste étaient en perpétuel décalage avec les structures juridiques et politiques, à peine différentes de celles de la Colonie. Le bilan social de la révolution libérale initiée par Eloy Alfaro est également important : séparation de l'Eglise et de l'Etat, éducation laïque, obligatoire et gratuite, assistance publique, mariage civil, divorce, reconnaissance des droits de la femme.

Tout cela est vrai, mais la figure de ce héros national me laisse un certain malaise. La pratique gouvernementale d'Eloy Alfaro ressemble beaucoup, trop, à celle de ses prédécesseurs. Comme eux, il contredit sans cesse les principes fondateurs de son action : il recourt à une répression sanglante contre les soulèvements conservateurs ; il viole la Constitution et les libertés qu'il a pourtant contribuer à établir ; à deux reprises, il tente de s'imposer comme dictateur, malgré la régularité de l'élection ; il transige avec les oligarchies aux dépens des intérêts des milieux populaires, qui sont pourtant son meilleur soutien. Cela s'explique en partie par l'opposition étroite et farouche des milieux économiques pour protéger leurs intérêts, mais on peut faire l'hypothèse que s'il n'avait pas trahi ceux des couches populaires, celles-ci lui seraient restées fidèles et le cours de l'histoire aurait changé. Ouais, je suis d'accord avec vous, l'histoire fiction...

Au saint de l'échafaud qu'a été García Moreno s'oppose la figure du saint laïque Eloy Alfaro. Avant même de penser à écrire cette chronique, j'avais découpé dans "El Comercio" deux chroniques publiées par l'un de ses nombreux et fervents disciples aux alentours du 28 janvier 2002 et 2003, date anniversaire de son assassinat, dont je tire ces quelques extraits :
"[...] Alfaro fut un homme plein de vertus, [...], courageux, téméraire, passionné, [...] simple, généreux, [...] bon, intelligent et sensible. Il y a beaucoup d'anecdotes qui subliment sa personnalité. [...] Il était l'essence de l'honnêteté. [...] Quand ils lui demandèrent s'il avait peur de la mort, il répondit : Aucun Alfaro n'a eu peur du danger. Allons au sacrifice."

Le chroniqueur cite également une phrase célèbre, tirée de l'ouvrage "Eloy Alfaro, 100 Facetas Históricas" de Dumar Iglesias Mata : "Dans le siècle présent, la pauvreté est le plus grand ennemi qu'a l'homme de bien dans la vie sociale.". Cent huit ans après la révolution libérale, elle est toujours d'une brûlante actualité.

L'avenue Eloy Alfaro à Ibarra n'est pas à la hauteur du personnage. Bien qu'elle soit à quatre voies et que de superbes palmiers se trouvent sur le terre-plein central, elle est située à l'écart du centre, elle est courte et peu passagère. Toutefois, j'ai acheté un ordinateur dans une boutique informatique qui en est l'un des rares commerces.

Chaque fois que je vais à Quito, j'entre dans la ville par l'avenue Eloy Alfaro, qui est peut-être la plus longue, après l'avenue Mariscal Antonio José de Sucre (appelée aussi avenida Occidental). Je ne la quitte pas avant d'arriver à destination, pas loin de la 10 de Agosto où elle se termine.

Quelques réflexions finales

Est-ce un hasard que tous les événements et les personnages que j'ai choisis appartiennent au 19e siècle ?

Cela tient sûrement à mon goût pour les origines. Je pense que si l'on sait comment les choses ont commencé, on peut avoir une idée de comment elles se poursuivront et, le cas échéant, comment elles se termineront. Ensuite, les périodes de fondation ou de refondation marquent plus profondément la mémoire des hommes. Mais je pense aussi que le 20e siècle a été une période ingrate pour l'Equateur et qu'il y a peu de dates ou de personnages qui aient autant le caractère de grandeur patriotique, ou qui soient autant porteurs d'espérance ou constructeurs de pays, que ceux que j'ai retenus.

Il y a cependant quelques exceptions. Par exemple, la fin - qu'on ose espérer cette fois définitive - du conflit de frontière avec le Pérou, le 13 mai 1999, aurait pu constituer une de ces dates clé qui servent à baptiser les artères des villes. Mais d'abord, l'Acte présidentiel de Brasilia qui en constitue le point final a été contesté par des milieux souverainistes peu réalistes. Certains Equatoriens semblent vouloir oublier que leurs gouvernants de l'époque (1941-42) ont une lourde responsabilité dans la perte du territoire et le caractère injuste du Protocole de Rio de Janeiro. Le fait que les cartes officielles de l'Equateur aient été modifiées et que la frontière entre les deux pays n'y figure plus en pointillé me paraît un signe positif, qui donne à penser qu'il n'y aura pas de nouveau une guerre pour le territoire entre ces deux pays frères. Dans certains cas, la carte est bien le territoire et entre les mains des démagogues et des généraux, elle est un outil dangereux.

Ensuite, le signataire équatorien de cet acte est Jamil Mahuad, le président dont le rôle dans le naufrage de nombreuses banques équatoriennes, la même année, a été particulièrement scandaleux, et dont la décision de dollariser l'économie équatorienne a été presque unanimement rejetée par la population. Pour ces deux raisons, les Equatoriens de tous bords s'opposeraient vigoureusement sans doute à une quelconque manifestation de reconnaissance officielle. Il n'y aura donc pas d'avenue du 13 mai à Quito ou ailleurs.

Une deuxième exception pourrait être le président José María Velasco Ibarra qui a exercé cette fonction à cinq reprises entre 1934 et 1968, et qui, bien entendu, a une rue à Ibarra. A cause de l'homonymie ? Pas seulement, il y a une avenue Velasco Ibarra à Quito, et dans beaucoup d'autres villes. Il y a même une paroisse qui porte son nom dans la province de Guayas et un port dans l'île de Floreana, Galápagos. Pourquoi ne pas l'avoir retenu dans ma liste d'hommes illustres ? Sur ses cinq mandats de quatre ans, Velasco n'en a terminé qu'un, ce qui tendrait à montrer qu'il est meilleur candidat que gouvernant. Pire, sa longue carrière politique de caudillo populiste de droite est plus notable par sa fonction de fusible d'un système dominant à deux têtes - bourgeoisie libérale de Guayaquil, propriétaires terriens de la Sierra - que comme constructeur d'un ordre nouveau ou forgeur d'avenir : plus fauteur de désordre que faiseur de patrie.

Troisième exception possible : Jaime Roldós, sorte de Kennedy équatorien, surgi à la fin d'une période de régime militaire longue de sept ans, en 1979. Comme Kennedy, Roldós a été brutalement arrêté (par un accident d'avion) dans sa carrière politique, avant d'avoir réalisé ce qui paraissait être un potentiel exceptionnel. Par bien des côtés, et en particulier son slogan électoral "la force du changement", il évoque l'actuel président, Lucio Gutiérrez. Aurait-il tenu ses promesses ? Question sans réponse. Quoiqu'il en soit, le fait que le "Partido Roldosisto Ecuatoriano" (PRE) - celui d'Abdalá Bucaram - ait recueilli son héritage me paraît une singulière dérision du destin. Il y a une avenue Jaime Roldós à Ibarra.

Enfin, parmi les intellectuels du 20e siècle, il y en a au moins un qui mérite une mention particulière : Benjamin Carrión. Docteur en jurisprudence, écrivain, cofondateur du Parti socialiste équatorien et son secrétaire général, député, sénateur, ambassadeur, ministre de l'Education, etc., il est surtout le créateur de la Maison de la culture équatorienne, par la loi du 9 août 1944. Pendant plus de trente ans, il est au cœur de la problématique culturelle du pays, conjuguant une vision cosmopolite et même aristocratique de la culture avec une adhésion passionnée au processus de formation d'une culture nationale populaire. Il utilise cette institution pour aider de nombreux écrivains, artistes et intellectuels, souvent à tort, selon les critiques de son action. Cette position éminente lui a valu beaucoup d'inimitiés - liées au caractère contradictoire de ses positions idéologiques et au monopole de fait qu'il exerce dans la sphère culturelle -, mais aussi une admiration durable. Il est rare en Amérique latine qu'une institution culturelle survive aussi longtemps à la disparition de son fondateur. On ne peut pas ne pas penser à André Malraux, bien que la stature de Carrión comme aventurier et romancier ne se situe pas à la même hauteur. Par contre, celle de promoteur culturel est équivalente, toutes proportions gardées.

Au terme de ce parcours par sondage dans l'histoire équatorienne, l'impression que je retire est celle d'une dichotomie totale entre l'action des grands hommes de ce pays et le bien commun. Si par moments certains d'entre eux semblent être inspirés par la recherche d'une amélioration morale et matérielle de la condition de leurs concitoyens, elle est presque toujours déviée ou occultée par des considérations partisanes ou idéologiques ou des intérêts sectoriels et minoritaires, quand ils ne sont pas simplement personnels - d'enrichissement ou de gloriole -. Cela n'aboutit le plus souvent qu'à des réformes partielles et insuffisantes, constamment remises en chantier. C'est ce qui explique probablement que, malgré les richesses naturelles considérables dont dispose l'Equateur, le presque 80 % de sa population est encore considéré comme pauvre ou indigent en ce début de 21e siècle.

J'en suis à me demander d'où me vient cette idée que les hommes de gouvernement devraient être compétents, honnêtes, désintéressés, préoccupés par le bien public, capables de sacrifier leur ambition au bien-être de leurs concitoyens. D'où ces sentiments de profonde déception et de révolte chaque fois que je constate que la distance entre cet idéal et la réalité est abyssale. Ne suis-je qu'un naïf indécrottable, un niais idéaliste, en dépit ma prétention à la lucidité ?

Ne serait-ce pas la violence des Flores, des García Moreno, des Alfaro, de ceux qui font l'histoire, - et comment ne pas penser à l'actualité qui m'inspire ces réflexions désabusées -, celle des Bush et Hussein, qui constitue la normalité ? J'ai un souvenir assez confus de la représentation de l'univers, dans un des tomes de "La Méthode" d'Edgar Morin, peut-être "La nature de la nature". Plus que du contenu, je me souviens du sentiment d'horreur sacrée que m'a fait éprouver la description de la violence qui préside à la naissance et à la mort des astres, aux rapports cannibales entre les galaxies, sans parler des trous noirs et autres monstruosités, qui font ressembler les atrocités des acteurs de l'histoire équatorienne ou mondiale à des contes pour enfants. Si l'univers, et la nature avec lui, sont si violents, comment l'homme, qui en est partie intégrante, et se révèle toujours incapable de se hisser au-dessus d'eux, ne le serait-il pas aussi ? En disant cela, je ne cherche pas à justifier la violence, mais bien l'impuissance de ceux qui luttent contre elle.

Peut-être faudrait-il plutôt m'émerveiller de ce qu'ont laissé de positif de tels hommes au lieu de remâcher mon amertume. C'est García Moreno qui a introduit l'eucalyptus en Equateur. J'adore ces arbres, qui montent, montent si haut, dans le paysage sans relief des champs qui nous entourent. J'adore l'odeur puissante et saine qu'ils dégagent dans les heures chaudes du jour ou quand on brûle leurs feuilles. Bien qu'ils ne soient pas natifs, je n'imaginerais pas cette terre sans leur présence altière, si utile en même temps pour les paysans pauvres, qui profitent de leur fécondité. Ils croissent à une allure vertigineuse, ils repoussent après être coupés, leur bois sert autant à la construction des maisons et des meubles qu'au chauffage.

Merci, Gabriel !

Sources :

Ma principale source est la "Nueva Historia del Ecuador" en 16 volumes, plus particulièrement les volumes 6 à 13, qui couvrent la période depuis l'Indépendance (1808) jusqu'à la fin du 20e siècle, publiée par la Corporación Editora Nacional, Quito, à partir de 1983. Pourquoi "nouvelle" histoire ? Par opposition, comme en Europe, à l'historiographie traditionnelle - centrée sur les grands personnages et les grands événements d'un pays -, une histoire du peuple. Incluant dans l'histoire en tant que discipline l'ensemble des sciences sociales, notamment l'anthropologie, la sociologie et l'économie et la démographie. Et enfin, parce que c'est une approche collective, avec une importante participation d'intellectuels de gauche, marxistes ou non.

Deuxième source, particulièrement utile pour vérifier les données biographiques et les dates, le "Diccionario Biográfico Ecuatoriano" de César Augusto Alarcón Costta, Fundación Ecuatoriana de Desarrollo (FED), Quito 2000. L'auteur est docteur en jurisprudence (droit) et président de la FED. Il a été un des onze candidats aux dernières élections présidentielles d'octobre 2002. Ce dictionnaire ne contient pas moins de 6000 biographies de personnages qui couvrent toute la période historique et contemporaine de l'espace équatorien. Il est très précieux pour ce que j'ai appelé plus haut les "parfaits inconnus", héros locaux ou secondaires, qui sont souvent ici l'objet d'une célébration fervente.

Troisième source complémentaire, l'encyclopédie Encarta en espagnol qui m'a donné un troisième angle d'approche sur les personnages et les événements les plus connus.

Pour une vision héroïque et plus révérencieuse des événements et des hommes évoqués, cf. Breve Historia Contemporánea del Ecuador de Jorge Salvador Lara (Fondo de Cultura Económica, México, 2a edición 2000), qui, malgré son titre, n'est pas tellement brève et ne couvre pas seulement la période contemporaine.

30 avril 2003


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