Nouvelles du Petit Paradis en Equateur
La vie quotidienne dans le nord des Andes equatoriennes
ChroniquePendularité et multiculturalismeUne correspondante s'est gentiment plainte de mon style intellectuel et du manque d'images. Ce n'est pas ce titre obscur et pédant qui va la faire changer d'idée. Il est probable qu'il m'est venu à l'esprit pour masquer le caractère exagérément autobiographique de cette chronique. Je ne satisferai pas votre curiosité dans ce chapeau. Sachez simplement, pour décider si cela vaut la peine de la lire, que vous finirez par en savoir un peu plus sur mes premières aventures en Equateur. |
Les mouvements pendulaires comme forme organisée de l'erranceJ'ai découvert les mouvements pendulaires dans mon premier job de sociologue. Il s'agit des aller-et-retour quotidiens des travailleurs entre leur domicile et leur travail. Malgré l'introduction de la journée continue, il y a encore un nombre considérable de personnes qui rentrent chez elles à midi et pendulent donc deux fois par jour. La distance en général relativement importante entre le domicile et l'entreprise est la cause du développement exagéré des transports individuels, des voiries rapides et en conséquence des embouteillages, du fait qu'il n'a jamais été possible de convaincre les gens de rationaliser le choix de leur lieu d'habitation en fonction de leur lieu de travail. Le projet utopique de Le Corbusier, qui concevait des ensembles intégrés domicile-travail, est resté une utopie pour deux raisons principalement : l'achat, et la crise, du logement, qui freinent la mobilité des propriétaires et des locataires ; l'instabilité croissante de l'emploi qui amène les travailleurs à changer fréquemment d'entreprise, contrairement à ce qui se passait jusqu'à la fin des années 50. L'horreur des embouteillages, et le désir d'imiter mon papa, qui, pendant douze ans, a traversé à pied le Parc Monceau, pour aller de son appartement à son bureau, m'ont toujours amené à renoncer à l'utilisation quotidienne de la voiture à cette fin. Par contre, par une sorte de fatalité professionnallo-amoureuse, j'ai toujours pendulé entre des villes, parfois distantes de plusieurs centaines de kilomètres - pas tous les jours évidemment -. La cause de la première oscillation a été mon attirance pour une pratique pychosociologique appelée "le groupe de diagnostic", qui a été introduite en France vers 1965, premier avatar des stages ou ateliers de développement personnel qui vont se diversifier à l'infini jusqu'au début de ce siècle. Le mari d'une amie de la mère de mes enfants s'était spécialisé dans cette technique d'animation de groupe et il m'avait accepté d'abord comme apprenti, puis comme collaborateur. Pour mon malheur, il habitait Dijon. Pendant trois ou quatre ans, j'ai donc pendulé entre Genève et Dijon en passant par St-Cergue, Champagnole, Dôle, bien avant les autoroutes, et si fréquemment que je pouvais, en cas d'insomnie, refaire en pensée tout l'itinéraire dans un sens ou dans l'autre, y compris l'inventaire détaillé des trous - en formation ou non -. Cela vaut le comptage des moutons, non ? Etant tombé amoureux d'une psychologue de Besançon à cette même période, j'ai compliqué durant quelques mois ce schéma initial en le triangulant : Genève-Dijon-Besançon, et en introduisant une variante par Arbois, qui m'a permis de connaître des moments parmi les plus heureux de ma vie, grâce à un manège proche de cette ville où j'ai appris à monter à cheval dans les vignes et les bois des coteaux, et, aussi, bien sûr, grâce au somptueux vin jaune. C'est à une autre psychologue que je dois d'avoir changé cette routine. Et comme elle a duré beaucoup plus que la première, les variantes se sont multipliées. Ca a été d'abord simplement Genève-Lyon, toujours sans autoroute. Ensuite, comme on pouvait s'y attendre, est venue une première triangulation : Genève-Lyon-Labeaume (Ardèche), où nous avions loué une maison de week-end. Enfin, après une des rares périodes où je suis resté trois ans sans penduler, j'ai introduit une complication : Labeaume-Lyon-Genève-Lausanne. Le temps des psychologues s'étant alors achevé, je suis revenu provisoirement à un schéma simplifié en supprimant Lausanne. C'est encore une femme - collègue de travail, puis autre chose - qui m'a permis d'introduire des complications dans la configuration de base : d'abord, en ajoutant Paris - mais en TGV, qui est devenu l'instrument privilégié des pendulaires grande distance -, puis Montpellier, qui introduit pour la première et unique fois dans ma vie la figure de la "quinangulation" (hum !) que je rappelle pour que vous ne vous égariez pas : Labeaume, devenu le centre des choses - Lyon - Genève - Paris - Montpellier. C'est sans doute cet excès de dispersion qui m'a amené à perdre d'abord ma maîtresse, puis, quelque temps après, mon travail, réduisant mon errance à une simple ligne droite : Labeaume-Genève, où je vais faire la connaissance de Lunita, rencontre qui va donner lieu à un changement radical de pendulage, comme diraient - je suppose - nos amis canadiens. Mais avant d'aborder cette nouvelle phase de mon existence, je vais traiter le second terme du titre de cette chronique. Du trans-, pluri-, multi-culturalismeJe ne vous cacherai pas mon embarras sur ce concept. Une recherche approfondie sur internet m'a montré qu'il était flou et que les divers auteurs l'utilisaient dans des acceptions différentes, d'où la multiplication des préfixes, qui traduit ma perplexité. Plutôt que de me livrer à une étude sémantique qui ne déboucherait que sur une plus grande confusion, je vais essayer de développer mon point de vue en utilisant désormais le terme de multiculturalisme, qui peut recouvrir le bi- tri- quadri-culturalisme. Pour commencer par une précision négative, je ne me réfère pas à une nation ou à une société, au sens où le Canada, la Belgique et la Suisse sont des pays bi- ou tri-culturels, mais à l'expérience, à la vivencia - pour utiliser un terme qui a fait fortune ces derniers temps - d'un individu chez lequel coexistent deux cultures nationales distinctes. J'insiste sur le mot "coexistent", qui démontre que les deux cultures sont présentes chez le même individu. Il ne s'agit donc pas de l'expérience de l'émigré qui tôt ou tard va abandonner sa culture d'origine pour la culture du pays d'accueil. La caractéristique essentielle du multiculturalisme est le désir, la volonté, le projet de l'individu de maintenir les deux (ou plus) cultures nationales (ou linguistiques) à égalité, même si cette aspiration n'aboutit pas obligatoirement, en général du fait de la prégnance de la culture d'origine. Le multiculturalisme me semble lié à la pendularité, du fait de la nécessité de renouveler en permanence l'exposition aux deux - ou plus - cultures, bien qu'il soit vrai qu'aujourd'hui l'internet et la télévision par satellite peuvent remplacer en partie le déplacement physique, mais en partie seulement. Les mariages mixtes sont une autre modalité qui peut favoriser le multiculturalisme, pour autant que la parité des deux cultures soit respectée à l'intérieur du couple et que les enfants soient également exposés à la culture paternelle et maternelle. A travers ces quelques éléments de définition, il me semble que le multiculturalisme est une richesse. Il conduit à une plus grande ouverture d'esprit, à plus de tolérance, à la diversification et à la relativisation des valeurs - surtout en ce qui concerne les thèmes nationalistes -, à la sélection, consciente ou non, des éléments les plus positifs propres à chacune des cultures de référence. Je le vois différent du cosmopolitisme, une manière de se situer au-dessus des cultures nationales qui peut conduire à des positions abstraites, théoriques et intellectuelles, que l'on voit chez certains fonctionnaires internationaux. Le multiculturalisme est une pratique quotidienne, concrète, qui concerne un nombre croissant d'individus du fait du développement des transports rapides et de la mobilité professionnelle. Il y a cependant des régressions, comme la tendance qui se fait jour en Suisse - un des pays les plus anciennement et authentiquement multiculturels - de chacune des communautés linguistiques à se replier sur elle-même. Dans certaines réunions de travail interrégionales, les participants utilisent l'anglais comme langue de travail, la plupart ignorant les deux autres langues nationales ! J'aurais pu commencer mon apprentissage du multiculturalisme très tôt puisque, dès ma naissance, j'ai continuellement passé de la Suisse à la France, mais je pense que la guerre entre mon père et ma mère, après leur divorce, a longtemps figé cette possibilité de développement. Vivant en Suisse avec ma mère, la France est restée un pays de vacances paternelles dans lequel j'ai peu investi. Or, bien sûr, on peut passer ses vacances pendant 30 ans dans le même pays étranger sans esquisser le moindre pas vers le multiculturalisme, à l'image de ces Hollandais qui débarquent dans leur maison ardéchoise avec tout ce qu'il faut pour y passer un mois - produits alimentaires, de nettoyage, de beauté, etc. -. Cet apprentissage a donc été relativement tardif et un peu douloureux, dans la mesure où mon accent suisse - comme disent les Français qui offrent pourtant une gamme d'accents aussi riche que l'helvétique : gascon, alsacien, picard, breton, bourguignon, savoyard, provençal et j'en passe - et mes expressions étaient l'objet de moquerie et de parodie. Je les ai abandonnés rapidement, mais je n'ai jamais renoncé à cet exercice difficile qui consiste à dire soixante-dix et quatre-vingt-dix en France et septante et nonante en Suisse et à garder à mon répertoire les régionalismes des deux bords, afin de mieux comprendre les gens et de m'en faire comprendre. D'autre part, je suis porté à l'imitation involontaire des accents et dès que je passe un peu de temps avec des Ardéchois, des Valaisans, des Canadiens ou des Belges, j'attrape leur accent et j'ai du plaisir à perfectionner ma copie. Ce n'est pourtant qu'à partir du moment où je me suis installé en Colombie que j'ai pleinement pris conscience de la dualité de mes racines culturelles. D'abord, je pense, parce que du fait de la coupure avec mes terres natales, j'ai ressenti la nécessité intérieure de renforcer mes allégeances, et, d'autre part, parce qu'en raison d'une certaine parenté culturelle entre la France et la Colombie, que j'ai décrite ailleurs, j'ai pris conscience d'une forte réactualisation de mon héritage helvétique, auquel j'ai fait allusion à plusieurs reprises dans ces pages. Au cours des presque cinq ans que j'ai passé en Colombie, j'ai développé peu à peu un triculturalisme, en partie grâce à la rédaction des "Nouvelles du Petit Paradis", qui m'a obligé à m'efforcer de présenter toutes les qualités que j'évoquais plus haut à propos de l'individu multiculturel. Et ce travail d'identification à la culture colombienne était même si avancé que j'avais décidé d'entreprendre les démarches de naturalisation à mon retour d'Europe, quand, brutalement, il m'a fallu chercher asile sous d'autres cieux . Naturellement, la possession d'un passeport n'est pas nécessaire pour devenir un citoyen tri-culturel, mais je cite cette circonstance comme la manifestation d'un travail de transformation qui m'amène à réagir autant comme un latino-américain que comme un européen. Du retour de la pendularitéAu cours de ces cinq années, mes schémas de pendularité se sont saisonnalisés, en se simplifiant considérablement : pendant neuf mois, de Ciudad Dormida à Santa Rosa (34 km), pendant trois mois, de Genève à Labeaume (330 km). La mise en route du plan B (l'installation en Equateur) m'a malheureusement amené à réintroduire les longs itinéraires routiers (sans autoroutes) et le franchissement des frontières : Ciudad Dormida-Quito 335 km. Bien sûr, j'ai la chance que ce soit sur la Panaméricaine, mais si vous vous représentez un long ruban de bitume à six voies qui descendrait d'Anchorage jusqu'à la Terre de Feu, vous avez l'imagination trop fertile ou vous êtes victime des mirages de la publicité touristique. A certains moments, le parcours ressemble plus à une petite route secondaire du Massif Central où transiteraient des camions de 52 tonnes, à d'autres moments, à une route saharienne envahie par le sable et les rochers. Cette dernière particularité est peut-être en train de disparaître, grâce au dernier boom pétrolier et à l'introduction des péages : des machines à bituminer sont apparues sur cette partie la plus détériorée de la "Pana" du nord de l'Equateur, celle de la vallée du Chota, qui est aussi la plus plate et la plus rapide. Une autre caractéristique de cet itinéraire est qu'il ressemble à un manège géant de montagnes russes : on monte et on descend sans arrêt, en passant de 2500 m au point de départ à 3000, puis à 1800, puis à 3200, puis à 1600, pour remonter à 2300, puis à 3200, pour redescendre à 1700 et arriver enfin à Quito à 2850. Vous avez bien compté, c'est l'équivalent de l'ascension du Mont-Blanc en partant du niveau de la mer, pire qu'une étape de montagne du Tour de France ! En plus, passés les 2500 m, le manque d'oxygène affecte autant les moteurs que les humains et l'essence n'est pas des plus raffinées, mais sur ce point, il est difficile de me plaindre : elle ne coûte que 0,32 € le litre. Si le premier aller et retour m'est apparu comme un "via crucis" automobilistique, au bout du 4e, j'étais rodé, même si je ne connais pas encore par cœur l'itinéraire, ni les emplacements des trous, il y en a trop. J'ai appris la méthode locale pour dépasser les camions à la montée : surtout ne pas ralentir, mais foncer en priant la Vierge de El Quinche (une petite ville de la province du Pichincha), la patronne de l'Equateur, qu'il n'y ait personne en face. Une circulation peu dense fait que cet exercice n'est pas trop dangereux. Il n'est pas recommandé de l'utiliser du côté colombien - où les conducteurs roulent beaucoup plus vite - même en invoquant la Vierge de Las Lajas ou le Seigneur de Buga (lieux de pèlerinage célèbres du sud de la Colombie) -. Enfin, une particularité étonnante de cet itinéraire est le nombre de postes de contrôles douaniers et policiers. Il y en a deux ou trois, le plus souvent virtuels, du côté colombien, ce qui explique peut-être la situation d'ordre public dans ce pays. La société équatorienne est plus militarisée, elle a connu plusieurs régimes autoritaires (le dernier a pris fin en 1978), dont il est resté des traces, par exemple, les écoliers qui défilent en marquant le pas, la multiplication des contrôles par des gens en uniforme et la présence de "bandas de guerra" (fanfares) dans chaque village. Il faut dire que nous voyageons dans un véhicule à plaques colombiennes, rempli de cartons jusqu'au toit, et si ce n'était par respect pour mes cheveux blancs, puis mes papiers franco-suisses, il est possible que nous ne nous en tirions pas à si bon compte. Le premier barrage est douanier. Mon air tranquille et ma bonne volonté suffisent en général à le franchir, malgré l'explication un peu vaseuse que je donnais au début : "on nous a prêté une maison près d'Ibarra". Le second contrôle, policier, est à la sortie de Tulcán et concerne les papiers du conducteur et de la voiture. Le troisième se situe à La Paz. Il est beaucoup plus rigoureux, mais nous avons toujours échappé jusqu'à présent au déchargement de toute la cargaison pour vérification, la présentation des factures a suffi. Les policiers de ce poste demandent à voir vos dollars, pour, disent-ils, détecter les faux billets. L'un d'eux, après avoir effectué ce contrôle, m'a montré ses mains ouvertes pour me prouver qu'il n'en avait pas subtilisé un, ce qui a confirmé mes soupçons sur cette bizarre manière de faire, qui n'appartient peut-être pas au manuel officiel de procédure de vérification. Les voyageurs des bus et leurs bagages sont, eux, impitoyablement fouillés et nous en avons vu plus d'un(e) au bord des larmes. Le quatrième contrôle est à Mascarillas, et il est parfois aussi méticuleux que le précédent, ce qui me met de mauvaise humeur : à quoi bon multiplier les vexations, puisqu'il n'y a aucune possibilité d'utiliser une autre route que celle qui passe par le contrôle précédent ? Mais je n'ai jamais tenté de communiquer cette opinion au flic, l'expérience m'ayant appris qu'un profil bas est plus rentable dans ce genre de situation, tant pis pour la dignité. Il ne reste plus qu'un seul barrage avant d'arriver à Quito, et il ne concerne que les papiers du conducteur et de la voiture. La possession du visa de résident, puis de la carte d'identité équatorienne, a considérablement raccourci les temps d'arrêt. Nous sommes d'abord perçus comme Colombiens à cause de nos plaques et soupçonnés des pires trafics. Puis, à la vue de papiers nationaux (seule la couleur du fond de la photo change : rouge pour les vrais Equatoriens, bleue ciel pour les demi-Equatoriens que nous sommes) et en apprenant que nous nous installons ici, l'attitude change. Un des policiers m'a même serré la main et souhaité la bienvenue, en découvrant que nous sommes du même village, San Antonio... Vers le quadriculturalismeCe n'est pas la première fois que je viens en Equateur. Nous avions parcouru toute la Sierra de la frontière colombienne jusqu'à Cuenca en 1994 et nous étions passés par Ibarra et San Antonio à cette occasion, puis à de nombreuses autres, une fois établis en Colombie. Mais, je considérais ce pays comme un lieu de vacances et d'achats et ne m'y étais jamais vraiment intéressé, à part les quelques nouvelles, en général mauvaises, livrées par les médias colombiens sur la situation du pays, qui nous ont dissuadés de nous y rendre pendant près de 18 mois en 1999-2000, au pire de la crise qui l'a secoué et n'a pris fin (?) qu'après un coup d'état indigéno-militaire avorté. Mon attitude a radicalement changé depuis que nous y sommes installés et je me trouve dans la même position que quand je suis arrivé en Colombie, mes antennes étant toutes dressées pour observer et tenter de comprendre. Evidemment - et c'est un grand changement -, mon point de comparaison n'est plus l'Europe, mais la Colombie. Il est beaucoup trop tôt pour me lancer dans une analyse comparative interculturelle, mais je trouve passionnante cette période de confrontation tâtonnante entre les deux cultures - plus différentes que je m'y attendais -, quand les hypothèses sont encore floues, comme une photo dans le bac à développement, et que peu à peu les connaissances que j'accumule me permettent de les délinéer, de les enrichir ou de les abandonner. Pour le moment je n'en suis pas là, je collectionne plutôt les images en tant que nouvel arrivé. Notre premier aller-et-retour a coïncidé avec la Toussaint qui est fêtée avec une grande ferveur, les anciens rites indigènes étant encore vivaces. Le jour des morts, l'animation autour des cimetières est impressionnante, de nombreuses familles viennent partager des nourritures avec leurs défunts, car le mort est une sorte d'orphelin, un pauvre hère exposé à souffrir de la faim et de la soif, un "huaccha", auquel il est important d'apporter le réconfort de plats spéciaux, le "huacchacaray" (donner aux pauvres). Le 2 novembre, ce sont des aliments salés comme le mote (maïs fermenté), les pommes de terre, le cuy ; le 3, des aliments sucrés comme le champus (boisson à base de maïs), le miel, les fruits et des pains spéciaux en forme d'enfant (guagua) ou d'animaux familiers (pigeon, mouton, ours, cheval, etc.). Dans l'hôtel touristique où nous étions logés, on nous a offert un "guagua" accompagné de "colada morada", une autre boisson traditionnelle à cette période, à base de maïs également et de jus de mûres. Même en milieu urbain, les indiens conservent leurs habits traditionnels, surtout les femmes qui portent des blouses blanches richement brodées, des jupes portefeuille longues, des coiffes de religieuses et des colliers superposés. On voit aussi des hommes, en général âgés, vêtus de pantalons blancs en coton, - toujours trop courts par référence à la mode urbaine actuelle - chemise blanche, poncho, espadrilles et chapeau de feutre. La plupart des jeunes ne gardent que le port du catogan, de la chemise blanche et du chapeau. A la campagne, les habits de travail sont plus colorés, verts, rouges, bleus si bien que, de loin, les paysannes qui travaillent dans les champs ressemblent à de grosses fleurs piquées dans la terre. Le peuple indigène le plus nombreux et le plus reconnaissable est celui des Otavaleños, et également le plus opulent : ils circulent volontiers dans de grosses camionnettes Ford à double cabine et à moteur V6 ou V8. La fête de la Vierge du Quinche, a constitué mon premier pas - extraordinairement rapide, à peine quinze jours après notre installation -, vers l'équatorianité. La petite chapelle, toute proche de notre maison, et que nous avons découverte lors d'une première promenade dans notre environnement immédiat, lui est en effet consacrée. Cela commence, au début de ce samedi après-midi, par un défilé au pas de charge d'une centaine de personnes, dont tous les héros du jour - Joseph, Marie, Jésus, les anges, les rois mages, les bergers -, précédés par une fanfare indienne d'une dizaine de musiciens qui imposent ce rythme endiablé. Comme à chaque fois que j'entends le son d'une fanfare, je me précipite à la fenêtre. Je ne sais pas d'où me vient ce goût pour la musique militaire, je sais seulement qu'il m'a accompagné toute ma vie, dans tous les pays par lesquels j'ai passé. Pour ne pas parler des tattoos écossais, je me souviens, par exemple, des larmes qui me mouillaient le visage, un premier août à La Paz, où les élèves des collèges défilaient sur le Prado, entrelardés de fanfares boliviennes aux sonorités indiennes. Seule note discordante : un Suisse Alémanique fort ivre, identifiable grâce à son accent et à son petit écusson à la boutonnière, beuglait un discours incompréhensible, mais probablement patriotique. Le petit cortège redescend deux heures plus tard, à la même cadence. Suivent, dans le sens de la montée, cinq paires d'énormes bœufs - les paysans n'utilisent pas de tracteurs dans cet endroit - et un âne - celui qui vient de servir à Marie et qui nous réveille tous les matins à cinq heures - traînant des faîtes d'arbres morts dans un grand nuage de poussière. Le soir, vers sept heures, nous montons vers la chapelle. Il fait relativement froid, des écharpes de brouillard s'élèvent de la vallée, d'autres personnes marchent avec nous sur le chemin de terre. Nous arrivons sur le terre-plein de la chapelle dont le porche brillamment éclairé nous invite à entrer. La même fanfare de l'après-midi, qui vient de Natabuela, un village tout proche, joue les mêmes airs entraînants, dont le rythme syncopé est donné par un tambour et une grosse caisse. Je m'assieds sur une pierre pour les écouter, avec un sentiment d'étrangeté, mélange d'étonnement - qu'est-ce que je fais ici ? - et de jubilation. Pour nous réchauffer, nous finissons par entrer dans la chapelle et nous nous asseyons sur un banc. Plusieurs groupes de femmes, dont certaines en costume indien, récitent des Ave Maria à grande allure, indifférentes à la musique de fond de la fanfare. L'intérieur est tout simple, mais il vient d'être repeint en blanc par les gens du voisinage, et, grâce à une dizaine d'ampoules électriques, aux fleurs de la décoration, l'ensemble donne une impression de chaleur et de confort. Le curé arrive avec une bonne heure de retard, accompagné par quelques jeunes qui sont chargés de la partie musicale, et qui font ressembler les messes à des réunions de scouts américains. Je ne retiens pas grand-chose de son sermon, si ce n'est que pour l'Eglise catholique, la Vierge n'est pas un objet d'adoration, comme le prétendent les protestants. Cette affirmation me paraît un peu contestable, non du point de vue du dogme, mais de l'attitude fervente des croyants dans tous les sanctuaires qui lui sont dédiés. Cependant, pour une fois, je ne me mets pas en boule comme un hérisson du fait du comportement de l'officiant et je participe avec émotion au rite de la paix qui termine toutes les messes en Amérique latine, et ailleurs sans doute : on se tourne vers ses voisins et on leur serre la main en murmurant : "que la paz sea con vosotros". Quand nous ressortons, quelques hommes tentent vainement de faire prendre le monceau de branches d'arbres apportés par les boeufs. Malgré tous leurs efforts, ils n'obtiennent pendant un bon quart d'heure que quelques rougeoiements et fumaisons, puis enfin quelque chose qui ne ressemble que de loin aux superbes feux du premier août en Suisse, bien servis naturellement par la sécheresse de la saison. Quand le tas de bois atteint un degré d'incandescence respectable grâce à la persistance des intervenants, nous devons subir une pluie de cendres chaudes, un avant-goût de ce qui se passerait si le volcan Imbabura se réveillait. Ensuite arrive la "vaca loca" (la vache folle), qui n'a rien à voir avec l'ESB quoique vous en pensiez : un harnachement porté par un adolescent, assez semblable à celui qui sert à entraîner les toreros débutants, mais équipé de deux torches allumées. Nous sommes toujours dans la symbolique du feu et nous allons y rester. Bonne fille, la vaca loca poursuit les nuées d'enfants qui viennent la provoquer, en hurlant de peur et de plaisir, quand ils sentent sur leurs mollets le souffle chaud du monstre. Au moment où les choses commencent à prendre une tournure désagréable, certains ayant compris qu'ils peuvent se mettre à l'abri derrière les groupes d'adultes, un organisateur arrête le jeu. Puis vient enfin, salué par des applaudissements, le moment du clou de la soirée : le "castillo", dont les ruraux andins sont très friands et dont j'avais souvent entendu parler à Santa Rosa sans pouvoir me représenter de quoi il s'agissait. Il n'y a pas de fête sans son "château", offert ce soir-là par l'Illustre Municipalité d'Ibarra. Quand nous sommes arrivés sur le terre-plein de la chapelle, nous avons passé à côté d'une énorme structure en guadua (une sorte de bambou), qui était alors couchée sur le flan. Profitant de l'intermède de la vaca loca, les artificiers la hissent avec précaution en faisant glisser son axe central dans un trou creusé à cet effet dans la terre. Cette délicate manœuvre réussie, deux ou trois assistants mettent la structure en mouvement, tandis qu'une autre équipe allume les motifs du bas : de simples roues que les fusées multicolores font tourner. Peu à peu tout le premier étage s'illumine. Les artificiers allument alors les deux motifs géants du deuxième étage : un joueur de trompette et un guitariste survoltés, qui se trémoussent sur le rythme d'une musique de rock imaginaire, en jetant dans notre direction quelques éclats de fusées, dont l'un, heureusement à moitié éteint, frappe Blanca, notre voisine, en pleine poitrine. A chaque tour du château sur lui-même, les deux musiciens semblent vivants, alors que les motifs du premier étage commencent à faiblir d'intensité. Les artificiers, armée d'immenses perches, qui servent autant à allumer les motifs qu'à s'assurer qu'ils se déplient correctement, mettent le feu au bouquet final. Tout au sommet de l'échafaudage en mouvement, reste un dernier panneau, qui, pensons-nous, va nous révéler le portrait lumineux de la Vierge du Quinche. Aussi sommes-nous secoués par un fou-rire irrépressible en lisant le message suivant, écrit en lettres de feu : Ilustre Municipio de Ibarra. Décidément, les politiciens ne perdent jamais le nord. Après tout, si les curés veulent aussi de la publicité, ils n'ont qu'à se la payer eux-mêmes ! Sur le chemin du retour, comme un enfant, je trouve que la fête est trop vite finie, mais ces quelques moments de bonheur ont suffi à m'apporter la conviction que je me sens déjà chez moi sur ce bout de terre équatorienne. 24 mars 2002 |