Nouvelles du Petit Paradis en Equateur

La vie quotidienne dans le nord des Andes équatoriennes

 

Chronique

S'installer en Equateur

Dix-huit mois se sont écoulés depuis mon arrivée hâtive au Petit Paradis II, situé à Ibarra, Equateur. En réalité, entre les allers et retours en Colombie et mon séjour annuel en Europe, je n'y ai passé qu'à peine une année.

Retour en arrière.

 

Un préalable

Mon appréhension de l'Equateur a été profondément marquée par un séjour de plus de cinq ans en Colombie, qui m'a vacciné contre deux affections antithétiques que l'émigrant d'origine européenne peut facilement contracter : l'idéalisation ou la critique, toutes deux irréalistes, de la réalité quotidienne d'un pays latino-américain. Idéalisation, avant d'arriver dans ces contrées exotiques ; critique, face aux insupportables carences de l'organisation sociale, et à ses effets délétères sur la majorité de la population. L'une et l'autre m'ont empêché pendant un temps de profiter pleinement des avantages concrets de la condition d'expatrié en Amérique du Sud.

J'ai essayé de montrer que le mécanisme d'idéalisation fonctionnait aussi à l'égard du contexte national d'origine de l'émigrant lequel, du fait de l'éloignement, tend à en gommer les incohérences et les dysfonctionnements pour opposer une sorte d'idéal civilisé à la barbarie créole (cf. notamment "Retour d'Europe").

Mes premières impressions de l'Equateur sont donc colorées par deux filtres :

  • les circonstances particulières de mon départ de Colombie (cf. "Déplacés par la violence...") ;
  • la connaissance approfondie d'un pays d'Amérique latine, la Colombie, dont les spécificités ne doivent pas masquer son appartenance à un espace historique et culturel relativement homogène, au moins en ce qui concerne les cinq pays du Pacte andin (Venezuela, Colombie, Equateur, Pérou, Bolivie).

J'ai cependant tenté d'éviter de rester sous l'influence de l'excessive subjectivité de mon vécu initial, qui tendait à peindre en rose mon nouvel environnement par opposition à la couleur noire de la fin de mon séjour en Colombie (cf. "Ciao"). Et naturellement, ayant subi toutes les expériences négatives que procure l'installation dans un pays du Tiers-monde, j'ai trouvé normaux les dysfonctionnements équatoriens, qui ne se distinguent pas essentiellement des colombiens.

Ah, Quito !

Dans mon imaginaire géographique latino-américain, il y avait des lieux magiques : le Caracas du boom pétrolier, le Buenos Aires de l'après-guerre et du tango, le Quito de l'époque de la "Real Audiencia". Pourquoi ces trois là ? Je n'en ai plus la moindre idée, à part peut-être l'Argentine où mes parents avaient envisagé de se réfugier pendant la guerre. Depuis, la seule confrontation entre le rêve et la réalité a eu lieu à Quito et elle n'a pas été très favorable. En ce qui concerne les deux autres villes, elles me semblent être, en ce moment, plutôt des lieux à éviter.

Pourquoi cette déception ? D'une part, parce qu'à l'époque de ma première visite, il y a presque dix ans, la majorité des bâtiments anciens, éprouvés par le dernier tremblement de terre, étaient fermés pour cause de réparation, et d'autre part, parce que Lunita (cf. "Présentation") craignait qu'en ma condition de gringo, je ne sois l'objet d'une agression, dans la mesure où nous écarterions des lieux les plus fréquentés. Enfin, je ne suis jamais allé à Quito autrement qu'en voiture et ce n'est que récemment que j'ai appris à m'y orienter et à m'y sentir à l'aise.

Les travaux de réfection du Centre historique sont terminés aujourd'hui et le maire actuel a entrepris de lui redonner son lustre d'autrefois : illumination de la place Santo Domingo, réfection des façades, redéploiement des vendeurs ambulants qui encombraient les rues dans des centres commerciaux adaptés. La Municipalité a aussi pris conscience que le problème de la sécurité de la population en général, et des touristes en particulier, mérite d'être résolu. Un effort a été fait dans ce sens, mais n'a pas tout à fait abouti. Donc, soyez vigilants, mais inscrivez Quito dans la liste des villes à visiter sans faute prochainement !

Un des avantages du Petit Paradis II est d'être à deux heures de route de la capitale. La première partie de l'itinéraire est particulièrement agréable, mais l'arrivée à Quito depuis Guayllabamba est encombrée, montueuse, dégradée, sinueuse, et, à part un petit bout de semi-autoroute, peu digne de l'entrée d'une grande ville.

Rencontres du premier type : avocats et fonctionnaires

Cette proximité me permet de retrouver quand cela me chante les agréments de la civilisation urbaine : les librairies, les centres commerciaux, les magasins spécialisés où je trouve tout ce qui me manque à Ibarra. Et aussi, ce qui est moins amusant, de régler les formalités auprès des ambassades et ministères.

C'est ainsi que nous avons remplacé la protection familiale et amicale dont nous avons bénéficié à notre arrivée en Colombie pour toutes les démarches officielles par les services d'un avocat, intermédiaire obligé en Equateur.

Je pensais avoir réuni tous les documents nécessaires auprès de l'ambassade de l'Equateur, disposant en particulier du sésame de l'attestation de ma caisse de retraite, dûment authentifiée et traduite en espagnol, établissant mon enviable statut de "rentista" (rentier). Il ne manquait qu'une lettre de présentation que nous pensions pouvoir écrire nous-mêmes. Les amis chez lesquels nous étions logés et qui avaient passé par le même processus, nous ont vite détrompés et nous ont recommandé un avocat, dont, au moins, les tarifs étaient acceptables.

Nous nous présentons chez le professionnel en question où nous sommes reçus instantanément par son assistante, une noire élancée, qui se révélera être d'une rare efficacité, tout en utilisant la délicieuse expression "mi amor" pour s'adresser à l'un ou l'autre d'entre nous : "Vos documents sont parfaits, mi amor, il ne manque que le tampon de sortie de Colombie et d'entrée en Equateur sur vos passeports !" Comme les résidents du département du Nariño peuvent franchir la frontière et se rendre jusqu'à Quito sans aucune formalité, j'avais complètement oublié cette étape, pourtant essentielle, qui prouve que nous sommes bien entrés sur le territoire équatorien.

Retour à la case départ. Réfléchissant à notre situation, j'entrevois des difficultés inattendues. En effet, je suis entré en Colombie avec mon passeport français, avec lequel j'ai obtenu une carte de résident dans ce pays. Mais, comme Lunita a reçu entre-temps la nationalité suisse (et pas la française), je désire entrer en Equateur avec mon passeport suisse, ce qui nous permettra de démontrer que nous sommes bien mari et femme et d'éviter à Lunita toutes les vexations réservées aux porteurs d'un passeport colombien.

Dans un premier temps, il apparaît que cela ne soit possible qu'en retournant en Suisse pour nous rendre directement en Equateur. Catastrophe dans les circonstances qui sont alors les nôtres ! Après avoir consulté la consul de l'Equateur à Ipiales, elle nous rassure. Nos deux passeports ayant été émis à Bogotá, et non en Suisse, cela constitue une preuve suffisante que nous sommes résidents en Colombie. Elle nous laisse cependant entendre que nous pourrions avoir des difficultés à traverser la frontière et qu'elle est prête à nous aider, en cas de problème avec la police équatorienne. Elle nous indique le nom du chef de poste, le lieutenant Vinueza.

Le franchissement du pont de Rumichaca, le principal point de passage entre la Colombie et l'Equateur, est désagréable. Il faut d'abord se présenter au guichet du Das, côté colombien. Même quand la queue n'est pas très longue, elle est exposée à la pluie et le temps d'attente est souvent important. Une fois devant le guichet, il est difficile de comprendre ce que vous dit le fonctionnaire à cause de la vitre de séparation, qui est presque entièrement fermée. Si vous avez l'air étranger, les "tramitadores" vous fondent dessus comme des urubus sur un cadavre de cheval, mais ils ne servent à rien, sinon à vous soulager de quelques dollars. Pourtant, ce matin-là, ayant présenté mon passeport suisse et ma "cédula de extranjería" où je figure comme citoyen français, l'employé tamponne le premier sans autre forme de procès, malgré une discordance flagrante entre les deux documents, qui aurait alerté un policier européen. Mais notre chance se termine là : il refuse absolument d'apposer un tampon de sortie sur celui de Lunita, arguant qu'elle est colombienne avant d'être suisse et ne consent qu'à lui délivrer le papier de sortie des citoyens colombiens, établi sur présentation de la "cédula de ciudadanía".

Nous franchissons le pont et nous présentons devant la police d'immigration équatorienne, dont les locaux viennent d'être rénovés et où le fonctionnaire reçoit les visiteurs derrière un comptoir, style agence de voyage - à l'abri de la pluie et en face-à-face -. Après que j'aie rempli le formulaire ad hoc, il m'accorde le visa d'entrée habituel de 90 jours. Par contre, comme nous pouvions nous y attendre, il exige que le tampon de sortie colombien figure sur le passeport suisse de Lunita. Le lieutenant Vinueza, consulté, appuie sans réserve son subordonné. Il ne nous reste rien d'autre à faire que de retraverser le pont à pied et assiéger le fonctionnaire du Das qui refuse de modifier son point de vue. Ayant peut-être compris que Lunita ne dégagerait pas le guichet avant d'avoir reçu son tampon, indifférente aux mouvements d'impatience de la queue qui s'allonge démesurément derrière elle, il finit par céder, avec l'autorisation de son chef qui traîne par là. Nous repartons de l'autre côté du pont, heureux d'avoir vaincu la bureaucratie colombienne et de détenir notre clé d'entrée dans notre nouveau pays de résidence.

Le lundi suivant, nous nous représentons devant l'assistante de l'avocat avec nos tampons et les choses vont très vite. La rémunération de l'avocat, dont la principale contribution à notre affaire semble être de nous serrer la main quand nous arrivons, se monte modestement à trois cents dollars. La lettre de présentation sera prête le lendemain, laquelle, une fois signée et accompagnée de quatre cents dollars, nous permettra d'obtenir le permis d'immigrer en Equateur. Avec ce permis, nous obtiendrons le jeudi matin le statut de résidents permanents sur la base duquel nous pourrons obtenir notre "cédula de identidad".

Je constate que le montant de ma retraite a été majoré de 33 % à l'occasion du change en dollars, ce qui fait de moi un membre incontesté de la classe moyenne supérieure équatorienne. J'ignore s'il s'agit d'une augmentation délibérée pour améliorer la présentation de mon dossier ou d'une erreur de calcul.

D'autre part, la secrétaire ne s'embarrasse pas de nos extraits de casier judiciaire colombiens, qui nous avaient coûté quelques heures de démarches auprès du Das de Pasto et une amende salée en ce qui me concerne, car je n'avais jamais signalé mon arrivée à Pasto, en toute ignorance de la loi. Les certificats de bonne santé obtenus auprès de notre médecin de famille à Ruoms, Ardèche, test du sida inclus, ne l'intéressent pas non plus, mais c'est toujours rassurant de se voir confirmer que l'on n'a pas encore attrapé ce genre de bestioles. Je me demande du coup à quoi servent les quatre cents dollars que nous avons versés, à payer le montant des formalités ou à graisser la patte des fonctionnaires du ministère ? Bien sûr, cette question restera informulée, nous sommes bien trop contents que les choses avancent sans à-coups.

Je découvre alors que le reste des démarches nous incombe, l'apport de la secrétaire se bornant à nous donner les adresses des deux organismes qui vont nous délivrer les documents nécessaires : l'Etat civil et la Direction des migrations.

El Registro civil

A peine disposons-nous du document final du ministère que nous nous précipitons à l'Etat civil, "Registro civil" en équatorien. Ayant malencontreusement parlé de cette démarche à la réceptionniste de l'hôtel, celle-ci nous envoie à l'Etat civil du nord, qui n'est qu'à quelques "cuadras" (Un pâté de maison délimité par quatre rues qui se coupent perpendiculairement) de là.

Nous sautons dans un taxi et arrivons dans une immense cour, entourée de petits bâtiments bas et délabrés, avec des guichets sommaires au-dessus desquels il y a un écriteau. Heureusement, les queues sont courtes à cette heure-là, mais en plein soleil. J'ai de la peine à expliquer pourquoi cet endroit évoque pour moi un camp de concentration nazi, pas un des plus connus, un de ceux de seconde zone, en Autriche par exemple, sans doute à cause de sa banalité sordide et officielle à la fois et de cet absolu manque de respect pour les requérants, sans protection contre la pluie ou les dards du soleil tropical. Le traitement qu'on nous inflige n'a cependant rien à voir avec la barbarie nazie : on nous expédie à l'Etat civil du sud qui prend en charge les étrangers.

Comme nous sommes à deux pas du Trole, la ligne de trolleybus qui traverse une bonne partie de Quito du nord au sud, nous décidons d'utiliser ce moyen de transport qui, vu notre condition de retraité, ne coûte que 10 cents. En plus d'être écologique, il s'agit d'un système de transport de masse organisé : contrairement aux milliers de bus bruyants qui roulent toujours trop vite, ou trop lentement, en répandant une épaisse fumée noire et en s'arrêtant à chaque coin de rue quand un client le demande, le Trole ne stoppe qu'à une station fermée ; on achète son billet au guichet et on entre dans le véhicule sans bousculade. C'est ce concept qui a servi ce modèle au Transmilenio de Bogotá. Plus nous avançons vers le centre historique, plus la presse s'accroît. Cela me rappelle les bus de Rome où, âgé d'à peine vingt ans, j'appréciais la possibilité de me coller sans permission contre les fesses ou le ventre d'une jeune romaine. En ce moment, je pense surtout à mon porte-billets et à tenter de me rapprocher de la sortie sans perdre dans la mêlée le précieux dossier que je tiens à la main et qui contient tous nos documents.

Le Registro civil du sud est aussi surprenant à sa manière que son confrère du nord. Bien que le numéro de l'immeuble soit celui qui figure sur le papier où j'avais noté l'adresse, il n'y a rien là qui corresponde à ma représentation d'un office d'état civil. Nous hésitons à pénétrer dans un couloir sombre et peu engageant qui ressemble plutôt à un coupe-gorge. Nous finissons par nous adresser au vigile d'un magasin voisin qui nous indique qu'il faut monter au troisième niveau. Rassurés, nous entrons dans ce qui se révèle être une sorte de centre commercial à étages, vieux d'une centaine d'années à en juger à la noirceur du sol et des parois. Arrivés au deuxième étage, il y a une grille en fer et la fin d'une queue.

Mon expérience des queues exotiques m'a appris qu'il faut toujours aller voir ce qui se passe au début, et cette fois encore elle m'a servi : le vigile qui m'arrête sur le palier de l'office m'indique le bureau des étrangers. Nous fendons une foule dense de citoyens équatoriens et arrivons avec soulagement dans une vaste pièce où quelques personnes attendent assises tranquillement sur des chaises. Hélas, le chef, qui a l'air de sortir d'une comédie de Feydeau - épaisse moustache, cheveux noirs gominés, teint olivâtre et costume trois pièces -, nous arrête d'un geste énergique et nous fait comprendre que bien que le bureau ferme à 16 h, l'heure et quart qui nous sépare de ce moment fatidique ne lui suffira pas pour accomplir toutes les étapes du processus qui nous permettront de ressortir avec nos papiers équatoriens.

Le lendemain matin, venus directement en taxi, nous arrivons en seconde position. Assis tranquillement sur ma chaise, j'observe la suite des opérations. Le chef vérifie d'abord que notre dossier est complet. Comme c'est le cas, nous ne sommes pas ignominieusement relégués comme une requérante, visiblement colombienne et de "clase baja". Il nous faut alors aller payer à la caisse la somme de deux cents dollars et nous présentons le reçu à l'employée à la droite du chef, qui est chargée de remplir l'"especie valorada" carte d'identité à la machine à écrire. Ce terme désigne tout document officiel qui requiert le paiement d'un émolument, et dont la disponibilité peut s'interrompre brutalement, comme nous allons l'apprendre peu après.

La seconde opération m'est familière : le remplissage de la carte des empreintes digitales. Toutefois, l'employée chargée de cette opération est suffisamment âgée pour avoir développé une habileté exceptionnelle dans cette tâche, surtout avec des étrangers peu habitués à cet exercice. Lorsque arrive mon tour, elle me prend la main avec précaution, la pose sur une plaque soigneusement encrée, puis appuie chaque doigt juste ce qu'il faut pour laisser sur le carton une empreinte impeccable, et elle passe à l'autre main. Comble de raffinement, elle me remet un chiffon préalablement aspergé de shampoing pour effacer ces traces disgracieuses. Comme je lui pose la question de savoir si c'est l'Etat qui prend en charge cette prestation, elle en profite pour me demander une contribution bénévole. Le dollar que je lui remets ne me paraît pas volé, il faut encourager l'initiative chez les serviteurs publics et celle-ci m'agrée particulièrement.

Alors que la salle principale est bondée, les requérants étrangers arrivent au compte-gouttes et j'ai l'impression que les premiers arrivés sont laissés de côté. La raison de cette apparente négligence m'apparaît quand au bout de deux bonnes heures, un groupe de huit personnes est constitué. Le chef nous rassemble alors et nous allons en file indienne jusqu'au guichet du photographe devant lequel sont agglutinés une cinquantaine d'Equatoriens. Un employé change la toile de fond et le chef fait l'appel dans l'ordre d'arrivée. Quand c'est mon tour, je m'assieds sur la chaise, certains des présents me conseillent d'ôter mes lunettes, une discussion s'engage sur ce point, mais faute d'instruction de la part du photographe, je les laisse sur mon nez. Quand les huit étrangers ont passé devant l'objectif, le chef nous ramène à la queue leu leu au bureau.

Je comprends alors que la seule différence entre la carte d'identité des citoyens et celle des étrangers est la couleur de fond de la photographie : rouge pour les Equatoriens, bleue ciel pour les résidents étrangers. Ce n'est qu'un petit détail, mais il me remplit de gratitude envers mon nouveau pays d'adoption. L'employée dactylographe revient alors avec les huit cartes d'identité qu'elle distribue dans l'ordre d'arrivée. Je vérifie son contenu et constate avec plaisir que non seulement il n'y a aucune faute, mais qu'il y est précisé que Lunita est mon épouse.

Impressionné par cette performance, j'apprendrai plus tard que les employés du Registro civil, qui établit les listes électorales, ont fait grève un peu avant le premier tour des élections d'octobre 2002 pour obtenir une augmentation et le déménagement du service dans l'ancien bâtiment du ministère de l'Economie. Comme la carte d'identité est indispensable pour pouvoir voter et que le vote est obligatoire, un nombre considérable d'Equatoriens se pressent dans ces mêmes locaux jusqu'à la dernière minute. Au cours de cette période, le Registro civil délivre jusqu'à 5000 cartes par jour, samedi et dimanche compris. Pour une fois, une grève de fonctionnaires ne me paraît pas indécente. Cependant, s'ils ont obtenu leur augmentation, les employés n'ont toujours pas déménagé.

L'entrée du Registro civil d'Ibarra est encombrée en permanence par une longue queue de citoyens qui s'étale sur quelques dizaines de mètres de trottoir. Il y a six mois, comme le bail était venu à échéance, le propriétaire du local, lassé des démarches civilisées qu'il avait entreprises pour récupérer son bien, a fini par faire déverser un camion de sable devant l'escalier du bureau. Pendant plusieurs semaines, il n'était plus possible d'obtenir une carte d'identité, jusqu'au moment où le directeur a fini par convaincre le ministre de lui laisser provisoirement s'installer dans l'immeuble de Filanbanco, l'une des trente-trois banques qui ont fait faillite à la fin des années quatre-vingt-dix. Une autre cause d'interruption de service est la panne de la caméra spéciale, qui doit être envoyée à Quito pour réparation. La nouvelle est alors annoncée dans les radios locales.

Dirección de Migración

Il ne nous reste plus qu'une demi-journée pour achever notre parcours du combattant et obtenir un second document mystérieusement intitulé le "censo" (recensement). Un coup de téléphone à notre supersecrétaire nous apprend que l'"especie censo" est épuisée et qu'il nous faut remettre à plus tard cette opération, sachant que nous avons trente jours pour la réaliser. Comme nous sommes en pleines fêtes de la fondation de Quito - qui a eu lieu le 6 décembre 1534 (cf. "Les noms de rues et l'histoire"), un peu plus de quatre cents ans avant ma naissance -, sachant que la Direction des migrations est à côté des arènes de taureaux, et que l'après-midi il y a une course avec je ne sais plus quelle vedette, je trouve que l'épuisement de cette especie est providentiel... pour les employés. Pour nous, cela signifie un voyage de plus à la capitale.

Instruit par l'expérience des cartes d'identité, nous arrivons à la première heure, et presque les premiers. Les sièges sont confortables, mais en petit nombre. Il faut aussi passer à la caisse acheter l'"especie censo", qui ne se monte qu'à 4 dollars la pièce. Le policier qui entre les données dans l'ordinateur est particulièrement maussade et encore plus lent que ses collègues de l'Etat civil. Lorsque notre tour arrive enfin, il épluche avec un soin minutieux les documents de notre dossier et découvre avec une jubilation sadique que mon passeport n'est plus valable. Cette révélation me laisse froid et je lui montre la rénovation qui figure quelques pages plus loin. Cette preuve de stupidité me le rend encore plus antipathique, comment peut-il imaginer que les innombrables intervenants qui ont eu ce document entre les mains auraient laissé passer une telle monstruosité ? Pour gagner du temps ou plutôt pour s'épargner un peu de peine, il nous confie le soin de découper la photo et de la coller sur le document sur lequel il a tapé nos données à la machine à écrire.

Une année plus tard, nous nous présentons à la Police des migrations à Ibarra, le matin à 8 h 30, pour le renouvellement du "censo". Au bout d'un quart d'heure d'attente, le vigile apparaît et nous demande de repasser l'après-midi à 14 h 30. A l'heure dite, aucun fonctionnaire n'est encore présent. Comme le temps presse, car le document expire le lendemain, le vigile nous conseille d'aller à la Policía de Migración d'Otavalo, à 25 km d'Ibarra, ce que je fais, mais en pestant contre cette nouvelle preuve de l'incurie policière. Bien m'en a pris. Le policier qui nous reçoit est tout jeune et encore motivé - bien qu'il ne gagne qu'une centaine de dollars par mois -. En moins d'une heure, nos "censos" sont renouvelés et nous obtenons en prime un autre papier appelé "Tarjeta de Inscripción de Extranjeros" qu'il faudra également présenter à toute réquisition. Avant d'entreprendre une quelconque démarche en Equateur, il est prudent de se munir d'une demi-douzaine de photos passeport !

L'achat de la voiture

Malgré mes velléités écologiques, je ne pourrais pas vivre à la campagne sans avoir mon propre véhicule. A ma décharge, il faut dire que le seul attrait des transports publics terrestres en Equateur est leur coût, surtout pour le troisième âge - demi-tarif -. Par exemple, Ibarra-Tulcán, aller et retour (environ 240 kilomètres), coûte moins de trois dollars. Pour cette raison, certains chauffeurs malotrus ne s'arrêtent pas, plutôt que d'embarquer des vieux ou des écoliers peu rentables.

Comme, d'autre part, l'importation de notre 4 x 4 colombien nous aurait valu - en renonçant à recourir à la corruption de fonctionnaire -, une nouvelle série de démarches fastidieuses et surtout des difficultés de revente, je me mets en quête d'un véhicule d'occasion. Au bout de quelques molles tentatives, la perspective de me faire gruger par un revendeur malhonnête m'amène à renoncer à me lancer dans un achat hasardeux.

Je reviens à ma stratégie de toujours, acheter un véhicule neuf, en ramenant cette fois mes prétentions au plus bas : le moins cher de tout le marché. Le vendeur le plus sympathique représentant la marque Daewoo, je me décide pour une Matiz, dont la forme harmonieuse me plaît. Et une fois dedans, elle ne paraît pas si petite que ça. Enfin, ultime argument, j'espère éviter ainsi tout signe extérieur de richesse qui pourrait attirer l'attention d'éventuels malfrats - colombiens, disent les médias équatoriens - opérant dans notre province. Mais comme deux précautions valent mieux qu'une, j'y installerai une alarme et un arrêt du moteur à distance qui permettrait - je ne l'ai jamais essayé - de bloquer le voleur au prochain feu rouge, le vol de voiture à l'arraché étant à la mode chez les délinquants.

Nous n'en sommes pas encore là. J'ai déjà raconté dans une autre Chronique (cf. "Ciao") la vente du Montero, sans entrer dans les péripéties bancaires : il faut quinze jours pour envoyer de l'argent de Pasto à Ibarra (220 kilomètres), du fait qu'il passe par les sièges des banques des deux capitales, Bogotá et Quito, et par quelques contrôles bureaucratiques garantissant qu'il ne s'agit pas de lavage d'argent sale. Manuel, l'acheteur du Montero, m'avait bien suggéré de l'emporter avec moi. Cela m'aurait également évité la perte du cours officiel, mais je ne me sentais pas prêt à revivre l'angoisse de l'opération d'achat de la maison. Il m'aurait fallu transporter un paquet d'au moins 500 billets (la plus haute dénomination est de 50.000 pesos et la banque n'en dispose pas toujours) de Pasto à Ipiales, puis les changer en dollars sous les yeux d'un potentiel agresseur, l'agence de change étant largement ouverte sur la rue, prendre un taxi jusqu'à la frontière au risque d'être suivi, puis un autre jusqu'à notre domicile, alors que des clients sont régulièrement assassinés du côté colombien pour des sommes bien inférieures. Bref, je tiens encore à la vie !

En fait, heureuse coïncidence, l'argent est arrivé en même temps que les papiers du changement de propriétaire de notre ancien véhicule. Le taxi équatorien qui nous amène de la frontière nous laisse directement chez le concessionnaire où j'avais réservé une voiture. Il est neuf heures du matin. A onze heures, nous repartons avec la Matiz sans papiers, sans plaques, sans assurance. Cette rapidité insolite n'est pas pour me déplaire puisque qu'il résout notre problème de déplacement, mais mon sang de gringo n'a fait qu'un tour devant cette absence totale de garantie. Je n'ai entre les mains qu'une mauvaise photocopie de la facture - la photocopieuse est déréglée - et, quand même, le récépissé bancaire du paiement de la taxe d'immatriculation. Cela suffit, m'assure le vendeur, pour éviter d'éventuels problèmes avec la police.

Première découverte :
L'assurance obligatoire de responsabilité civile n'existe pas en Equateur. En cas d'accident grave, c'est le cauchemar. Les véhicules impliqués sont emmenés dans l'enclos de la police de la circulation jusqu'à ce que le juge de la circulation se soit prononcé sur la responsabilité respective des conducteurs, sur la base du rapport de police. D'où la tendance marquée des fauteurs d'accidents qui le peuvent à prendre la fuite. Ils trouveront facilement un atelier de carrosserie qui effacera séance tenante les traces de la collision. L'autre conséquence de cette situation est la tendance des fauteurs d'accidents qui n'ont pas pu s'enfuir à tenter d'acheter le policier qui fait le constat ou le juge de la circulation pour ne pas être obligés de payer les coûts de l'autre partie.

Sachant cela, je me mets tout de suite à la recherche d'une assurance et je ne lésine pas sur la dépense. Je prends le meilleur contrat existant, qui n'offre pourtant que 15.000 dollars en responsabilité civile, mais une couverture enterrement de 1ère classe, appelée "Paztotal", incluant un traitement facial et corporel, la formolisation, un cercueil de métal avec les armes nationales, la salle de veillée funéraire, une messe, deux arrangements floraux, le corbillard et la location d'un emplacement pour quatre ans. Le pied ! J'espère que mes héritiers sauront exiger tout cela.

En attendant, j'adopte un style rigoureux de conduite préventive, qui implique aussi d'éviter dans la mesure du possible de rouler de nuit (de nombreux véhicules ont des phares déréglés ou carrément absents), quand il pleut (de nombreux véhicules ont quatre pneus lisses), quand il y a du brouillard (la plupart des conducteurs n'allument pas leurs feux de croisement) et en fin de semaine, où le nombre de conducteurs éméchés augmente dramatiquement. J'exagère à peine ! Détail qui en dit long : la portion de route où débouche notre chemin communal s'appelle la "recta de la muerte" (la ligne droite de la mort) et il ne se passe pas de mois sans qu'il s'y produise un accident mortel.

Deuxième surprise :
Pour la première fois de ma longue existence de conducteur, je dois me charger de l'immatriculation de mon véhicule. J'hésite un instant à demander à mon sympathique vendeur le nom d'un "tramitador" (intermédiaire) qui se chargerait de cette corvée, puis je me dis que c'est une manière de connaître ma nouvelle patrie.

Ma première visite à la "Policía de Tránsito" (police de la circulation) confirme une expérience déjà bien établie : il y a des queues à tous les guichets et personne à qui demander des renseignements, qui sont évidents pour tout le monde, à part moi. Je finis par aviser un écriteau qui liste tous les documents à présenter pour obtenir l'immatriculation et nos plaques. Certains ne présentent aucune difficulté : photocopie de la facture d'achat, du passeport, de la carte d'identité, du censo, le récépissé du paiement de la taxe d'immatriculation. D'autres m'intriguent : les "improntas" et un certificat que je n'ai pas de dettes auprès du Gouvernement provincial d'Imbabura, avec lequel je n'ai jamais eu à faire. Ayant fini par mettre la main sur un employé inoccupé, j'apprends que les premières (empreintes des numéros de moteur et de châssis) s'obtiennent en présentant le véhicule dans la cour du bâtiment de la police et le second à un guichet où un employé introduit mon nom dans l'ordinateur, sur présentation de ma carte d'identité. Quelle veine, il s'avère que je n'ai pas de dettes envers la province (qui, en vertu de la loi de décentralisation, collecte les amendes de circulation).

Grâce à mon imprimante multifonctionnelle, le problème des photocopies est vite résolu, une fois revenu à la maison. Le lendemain matin, départ pour la ville un peu plus tôt que d'habitude, afin de réaliser l'opération "improntas", qui va se révéler compliquée. En effet, je m'enfile innocemment dans la cour jusqu'à une petite table où siège un policier, qui me demande avec hauteur ce que je veux, puis m'indique que si c'est d'empreintes qu'il s'agit, il me faut prendre la queue d'une queue située à la rue Sanchez Cifuentes. Humilié par cette bévue, je vais voir à quoi ressemble la queue : il y a au bas mot une trentaine de véhicules, ce qui représente probablement plusieurs heures d'attente... sous un ardent soleil. Il me paraît préférable de remettre à la semaine suivante une nouvelle tentative.

Le deuxième essai ne sera pas plus fructueux. Nous arrivons vers 7 h 30 à la fin d'une queue presque aussi longue que la première fois. Je prends alors conscience que pour prendre la tête, il va falloir nous lever à cinq heures du matin et arriver vers six heures devant la cour de la police, sans petit déjeuner. Chose dite, chose faite, il est six heures et quart et nous sommes en deuxième position. Malgré cette performance, la situation n'est pas aussi favorable que prévu. Tout d'abord, la mise en place des intervenants n'a pas lieu avant 8 h 30, soit avec une demi-heure de retard. Ensuite, plusieurs véhicules répètent mon irruption improvisée de la semaine précédente, mais avec succès, bien qu'un préposé soit venu relever les données de mon véhicule et ait établi, tout au moins c'est ce que je pensais, un ordre de présentation. Visiblement, le système de la "palanca" (le piston) marche aussi fort ici qu'en Colombie, même pour un avantage aussi minime que ne pas faire la queue pour l'immatriculation de son véhicule. Cette injustice me met de fort mauvaise humeur comme chaque fois que je me sens victimisé par la hiérarchie sociale, et que je prends conscience que je ne suis vraiment rien... qu'un citoyen ordinaire.

Nous finissons par nous retrouver devant la petite table. Le préposé prend son temps. Il remplit tout d'abord le formulaire qu'il faut avoir acheté préalablement. Ayant ouvert le capot, il essuie soigneusement avec un chiffon la plaque qui porte le numéro de moteur, la frotte avec un morceau de papier carbone, puis il y pose un bout de calque autocollant et frotte à nouveau. Enfin, il colle le calque sur le formulaire qu'il m'a confié et recommence avec le numéro de châssis. Il retourne à sa table et confronte le résultat obtenu avec les données de la facture. Ouf, c'est tout bon.

Je vais garer la Matiz dans un parking, pendant que Lunita s'enquiert de la suite du processus. Il faut d'abord passer au guichet nº 1 derrière une demi-douzaine de personnes. Re-ouf, le dossier est complet, nous passons au guichet nº 2, derrière la même demi-douzaine de personnes, où un autre policier entre les données dans l'ordinateur. Puis, au guichet nº 4 où il y a une queue, mais pas d'employé pour recevoir les 15 dollars que coûtent les plaques. Lunita, qui en a autant marre que moi, s'informe à gauche et à droite et finit par apprendre que l'employé est allé à la banque et reviendra... quand il reviendra. Une bonne demi-heure passe, agglutinés devant le guichet où nous essayons de faire un bouchon. Comme tout supplice a une fin, l'employé arrive et Lunita s'impose de haute lutte devant les autres concurrents. Ayant en main le récépissé, nous pouvons alors nous présenter au guichet nº 3 pour apprendre que le permis de circuler sera prêt l'après-midi.

L'année suivante, instruit par l'exemple, j'arriverai à obtenir le même permis en un seul coup et dans le temps record de cinq heures, qui inclut le petit déjeuner au Café Pushkin - trop tard pour les croissants - et une visite à la boîte postale pour retirer le courrier. En effet, notre domicile rural n'est pas desservi par les postes nationales, pas plus que par les services de courrier privés. L'autre jour, j'ai trouvé par hasard dans une agence de Servientrega une lettre à mon nom, envoyée par le Consulat de France à Quito, laquelle m'attendait depuis trois semaines. Heureusement, il ne s'agissait pas d'un courrier important.

Pour revenir aux formalités d'immatriculation, j'ai peine à comprendre pourquoi il faut recommencer chaque année la cérémonie des "improntas". Passe pour la première fois, encore qu'il suffirait de les recopier à partir de la facture du garage avec une vérification visuelle. Mais ensuite ? Pour un citoyen malhonnête sur 10000 - qui va s'amuser à changer le numéro du moteur ou du châssis à des fins délictueuses -, on oblige tous les autres à perdre une grosse demi-journée. Et, comme le renouvellement de l'immatriculation est gratuit, l'Etat mobilise de nombreux fonctionnaires de police à des tâches improductives. C'est un exemple, parmi beaucoup d'autres, de stupidité bureaucratique, qui me transforme pour un temps en partisan "fondomonetarista"(adjectif formé sur "Fondo Monetario Internacional" ou FMI, qui co-gouverne l'Equateur depuis vingt ans) du "moins d'état". Un jour, un ministre ou un haut fonctionnaire a inventé cette procédure super-sûre. Peut-être n'y avait-il en ce temps-là que quelques milliers de véhicules dans le pays. La routine administrative étant ce qu'elle est, il est probable qu'elle se poursuivra jusqu'au jour où ces numéros seront stockés dans l'ordinateur de bord. Et personne ne proteste contre cette absurdité, la résignation des Equatoriens devant les réglementations imbéciles étant infinie, autant que leur capacité à supporter les queues.

Troisième surprise :
Malgré des efforts méritoires qui impliquent quelques visites supplémentaires à la police de la circulation, je suis dans l'impossibilité d'obtenir mes plaques d'immatriculation. Je roule avec une voiture sans autre identification qu'une publicité pour le garage qui me l'a vendue. Il s'avère que le service de police qui les fabrique sur le plan national n'arrive pas à suivre, la machine est en panne, les citoyens ont acheté trop de voitures cette année-ci. Mais pourquoi diable l'Etat équatorien se mêle de la fabrication des plaques, alors qu'en France, en une demi-heure, on peut les obtenir dans n'importe quel centre commercial ?

Au début, cette absence me perturbe, d'autant plus que, selon mon quotidien habituel, les agents de la circulation de Quito contrôlent les voitures sans plaques, faisant semblant d'ignorer que leurs collègues sont incapables de les fournir. A la longue, je m'en passe très bien, à tel point que nous partons une semaine à Pasto, à la barbe des douaniers des deux bords. Je ne les récupérerai qu'à notre retour d'Europe, sept mois après.

Le permis de conduire

Bien qu'il y ait un flou dans mon esprit sur la nécessité impérative d'obtenir le permis de conduire équatorien, la présentation du permis colombien n'ayant jamais suscité de réaction négative chez les rares policiers de la circulation qui m'aient contrôlé, je profite de mon passage à la "Dirección de Tránsito" pour me renseigner sur la procédure à suivre afin d'obtenir le permis national. Devant les réactions de plus en plus négatives des Equatoriens face aux répercussions du Plan Colombia sur la frontière nord, il me paraît opportun d'effacer cette ultime trace de mon passage en Colombie. Bien qu'Ibarra soit la capitale provinciale, la secrétaire consultée m'indique qu'il faudra me rendre à l'Aneta d'Otavalo où je pourrai obtenir des renseignements plus précis.

En râlant comme d'habitude contre ce traitement cavalier envers l'usager, je fais d'une pierre deux coups : un peu de tourisme commercial au marché indigène d'Otavalo et un éclaircissement sur les conditions d'échange de mon permis. Et là, encore une surprise, fort désagréable : pour obtenir le permis, il nous faudra, car Lunita est aussi concernée, suivre pendant trois semaines, un cours théorique d'une heure par jour ouvrable et passer un examen. Pas question de se préparer avec un bouquin, il faut être présent tous les jours, le major de police qui donne le cours ne tolérant qu'une seule absence, sinon on recommence tout depuis le début. J'essaie de convaincre la secrétaire de l'inutilité de cette formation en ce qui me concerne : je conduis un véhicule depuis plus de cinquante ans, j'ai passé cinq ans en Colombie, pays qui présente les mêmes caractéristiques de relief et de trafic, cela fait des mois que je pratique la signalisation équatorienne, et enfin, pourquoi pas à Ibarra, qui est notre canton de résidence ? Malgré l'amabilité de mon interlocutrice, je me heurte à un mur et je repars en jurant que jamais, au grand jamais, je ne me plierai à ce règlement inique.

Je me souviens alors de notre avocat, dont la carte de visite est restée dans mon porte-billets et nous passons tout de suite à une agence d'Andinatel, la compagnie de téléphone de la Sierra. "Mi amor" de secrétaire nous fait savoir qu'avec cent dollars, quatre photos, l'extrait de casier judiciaire, le groupe sanguin, la photocopie de notre cédula de identidad et le permis colombien, nous obtiendrons l'équatorien sans problème.

Comme il n'y a pas le feu au lac, nous remettons cette démarche à notre retour d'Europe. Ce report nous coûtera un supplément de 60 dollars, effet probable de la lutte contre la corruption, qui fait monter le prix des consciences. L'obtention de mes quatre photos d'identité va donner lieu à un genre d'épisode fréquent dans ces terres créoles, qui provoque chez moi un épuisement de l'âme proche du désespoir. Il faut savoir que je déteste autant aller chez le coiffeur que chez le photographe. Cela doit tenir à des résurgences archétypiques difficiles à clarifier. Sinon par une interprétation littérale de l'histoire sainte contée aux enfants, vous vous souvenez peut-être du sort d'Absalon, ou par une (mauvaise) plaisanterie du coupeur de tiffes que j'ai prise au sérieux. Dans l'un de mes premiers souvenirs, vers l'âge de quatre ans, je me roule par terre sur un trottoir parisien en hurlant, pour tenter d'éviter le supplice de la coupe de cheveux. Je propose cette hypothèse, car la coiffeuse de San Antonio que je fréquente actuellement me dit à chacune de mes visites : "Alors, c'est ce matin que l'on va couper une oreille !".

Pour en revenir aux photos, je me présente chez le photographe et j'essaie, avec la complicité de Lunita, de produire quelque chose qui ressemble à un sourire. Quand, un ou deux jours après, je passe chercher mes photos, je suis naturellement horrifié par mon expression, mais aussi par la taille hors norme des clichés qui atteint 5 x 5 cm. Deuxième séance de prise de vue, deuxième visite, deuxième erreur : la taille des photos a diminué, mais mon visage est en gros plan et difficilement réductible en cas de besoin. Troisième séance, troisième passage, et cette fois, grâce à l'effet d'entraînement, non seulement mon expression est réussie, mais j'obtiens quelque chose qui ressemble, selon moi, à une photo passeport.

M'appuyant sur notre large expérience, en deux visites rapides à la police judiciaire, j'obtiens l'extrait de casier judiciaire. La queue est comme d'habitude en plein air, mais elle est extraordinairement courte. La première visite pour payer les deux fois 3,50 dollars de l'"especie record policial", heureusement disponible, et la seconde pour récupérer le document le lendemain.

La prise de sang qui sert à déterminer le groupe sanguin s'effectue au siège de la Croix-Rouge, proche de l'Obélisque. L'accueil est réfrigérant au propre et au figuré : la salle d'attente, d'avant-guerre si ce terme avait un sens ici, est séparée des bureaux par une épaisse grille. La bénévole qui y est incarcérée nous informe que la personne chargée des piqûres n'est pas arrivée, puis, au bout d'une demi-heure, elle se décide à nous faire entrer, alors que les gens continuent à se presser derrière la grille, afin d'obtenir un renseignement. L'infirmière arrive enfin et je vois avec inquiétude qu'elle prélève le sang en utilisant une fine lame de rasoir, certes jetable, pour ouvrir mon doigt. Pourtant, pas besoin de revenir, elle effectue sur le champ l'analyse et nous remet le document.

Muni de notre dossier, nous nous présentons chez l'avocat et payons l'émolument requis. Je comprends seulement alors que notre présence est imprescriptible pour l'obtention de nos permis. L'après-midi, vers 14 heures, un coup de téléphone de l'assistante nous avertit que le "tramitador" est en route pour notre hôtel, d'où nous repartons en taxi pour le bureau de la police de la circulation de Quito, qui émet les permis. C'est, comme l'Etat civil du nord en moins sinistre, une grande cour, encombrée de véhicules celle-ci, sur le pourtour de laquelle s'égrène une série de petits bâtiments, où s'agitent des dizaines de demandeurs et d'employés.

L'intermédiaire nous emmène d'un bureau à l'autre de manière désordonnée et semble avoir oublié que nous avons recours à ses services pour nous éviter la procédure que suivent les autres personnes présentes. Lunita lui remet la pendule à l'heure et les choses s'organisent enfin à notre convenance. Bien que nous passions par chaque bureau, l'intermédiaire va s'expliquer auparavant avec le chef en montrant nos documents. Nous sautons carrément les deux premiers - examen de théorie de la circulation et contrôle de la vue -. Les queues ne sont pas monstrueuses, soit qu'il y a une forme d'organisation à laquelle nous avons échappé, soit que l'obtention du permis de conduire est encore un signe d'appartenance à la classe favorisée qui roule voiture. Il ne reste qu'à remplir un questionnaire, à passer devant un photographe, comme dans le cas de la "cédula de identidad", à attendre dix minutes que le préposé à la fabrication du permis nous le remette, encore chaud. Il ne s'est pas écoulé une heure et demie entre notre entrée dans la cour et notre départ. Je tire mon chapeau au Service des permis de Quito, qui, pour dépendre de la police, est d'une exceptionnelle efficacité, due en partie, je suppose, à la présence de notre accompagnant et aux enveloppes, réelles ou imaginaires, qu'il a distribué.

Vu la farouche détermination que j'avais prise de me soustraire au sort commun - les trois semaines de théorie -, ce premier acte de corruption active de fonctionnaire par avocat interposé depuis mon arrivée en Amérique latine ne m'a créé aucun tourment de conscience. Je me rends bien compte qu'il s'agit d'un comportement arrogant, propre aux gringos ou aux représentants de l'oligarchie - un terme courant ici pour désigner les riches, nécessairement corrupteurs -, mais dans ce cas particulier, je le trouve pleinement justifié. Les gens qui nous ont laissé passer ont dû ressentir la même chose que moi quand je faisais la queue pour les empreintes de ma voiture, mais sur le moment, cela m'était complètement égal. Un reste de conscience sociale me fait me demander par quel parcours du combattant doivent passer les Equatoriens en France ou en Suisse pour obtenir l'échange de leur permis.

On dit qu'il n'y a que le premier pas qui coûte : je vous promets la même transparence lors du second, s'il devait y en avoir un.

L'ouverture du compte en banque

Bien que j'en parle en dernier, cela a été en fait ma première démarche, indispensable pour les transferts d'argent destinés à payer le Petit Paradis II. Le choix de la banque n'a pas été difficile : le Banco del Pichincha (banque est masculin en espagnol), recommandée par l'agent immobilier pour être la plus importante du pays, lequel venait alors de sortir d'un énorme scandale financier et bancaire qui a ruiné des centaines de milliers de déposants. En une demi-heure, notre compte courant avec chéquier est ouvert avec deux cents dollars de dépôt, alors que nous n'avons pas encore de domicile en Equateur, ni personne qui puisse nous recommander. Bien sûr, j'avais pris la précaution de photocopier l'attestation de la caisse de retraite, mais le contraste entre la procédure longue et compliquée d'ouverture de compte dans une banque colombienne et la facilité étonnante de la même démarche en Equateur a marqué le début de mon séjour d'une pierre blanche.

La suite n'a pas toujours été aussi brillante. C'est ainsi qu'il m'a fallu une année pour résoudre le problème de l'obtention des extraits de compte. A dire vrai, je n'y ai pas investi beaucoup d'énergie, mais quand même plus d'une demi-douzaine de visites auprès des préposées au service clients. Ensuite, les queues sont toujours importantes. Si vous ne choisissez pas soigneusement le moment de votre passage, vous vous tapez facilement une attente d'une heure pour un paiement ou un retrait d'argent (supérieur aux deux cents dollars de ma carte). Pour effectuer quelque chose d'aussi élémentaire qu'un virement sur un compte d'une autre banque, il faut retirer le montant nécessaire dans sa banque, puis se rendre dans l'autre établissement pour faire le versement, soit, vous avez bien compté, deux queues. Il est pratiquement impossible d'obtenir le suivi d'un virement international : l'argent arrive... quand il arrive. Enfin, la mobilité des employés est élevée, si bien qu'à peine établie une relation un peu amicale avec une préposée, elle disparaît.

Une utopie

Bien que le temps ne me soit pas compté - mis à part le compte à rebours final -, j'ai une sainte horreur de toutes les espèces de formalités dévoreuses de temps et d'énergie. J'éprouve un sentiment de frustration et d'injustice chaque fois qu'une démarche n'aboutit pas rapidement à satisfaction, bien que je fasse tout ce qui est en mon pouvoir pour que cela soit le cas. Et un ennui profond quand, du fait que la date limite approche, je ne peux plus reculer la réalisation d'un acte administratif.

Pour souffrir le moins possible, j'observe, je réunis des informations et je développe des stratégies, mais comme les quelques exemples que j'ai cités le montrent bien, ces dernières sont souvent réduites à néant, soit par la nature des institutions, soit par celle des gens qui y travaillent. Le fait d'avoir changé deux fois de pays d'accueil dans le Tiers monde est sûrement pour quelque chose dans ma lassitude, mais j'ai gardé de très mauvais souvenirs de la longue période où j'ai été travailleur indépendant en France, de mes rapports avec les Assedic quand j'ai été chômeur, de la liquidation de ma retraite. Aujourd'hui encore, la lourdeur et l'inefficience du fonctionnement du Centre des Impôts des non-résidents, et dans une moindre mesure, celles de la Caisse des Français de l'étranger, constituent une préoccupation désagréable, pour ne pas parler du Consulat de France de Bogotá, dont - Dieu en soit hautement loué - je ne dépends plus, et auquel je décerne sans état d'âme la palme de la mauvaise administration et du mépris de l'usager.

Je rêve d'un monde où les démarches administratives seraient simples et faciles à réaliser, où des relations de confiance pourraient exister entre les assujettis et les administrations, publiques et privées. Je sais bien que ce rêve ne se réalisera jamais en ce qui me concerne, et peut-être aussi pour mes descendants jusqu'à la douzième génération, mais, en me plaçant dès aujourd'hui dans une perspective de bilan, je suis presque sûr que les souvenirs de ce parcours du combattant administratif équatorien me feront un jour sourire.

18 juin 2003


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