Nouvelles du Petit Paradis en Equateur
La vie quotidienne dans le nord des Ande équatoriennes
Note de lecture :L'Equateur, un Haïti continental ?Une des issues possibles au processus de désintégration actuel de l'Etat équatorien et de ses institutions, apparemment inéluctable, est la "haïtisation" du pays. C'est ce qui ressort d'un article intitulé "La Constituyente : entre Hermes, Cronos y Pandora. El Ecuador en sus Límites", publié dans le nº 66 (décembre 2005) de Ecuador Debate, une revue quadrimestrielle, dont j'ai déjà présenté et traduit des articles à deux reprises (cf. Sous le signe du dollar) et Les indigènes et le pouvoir en Equateur. Son auteur est Fernando Bustamante Ponce, professeur ordinaire de sociologie à l'Universidad San Francisco de Quito. Il collabore également à la revue "Iconos" de la Faculté latino-américaine de sciences sociales (Flacso Ecuador), ainsi qu'au quotidien quiténien "Hoy". L'article en question fait référence à deux publications précédentes dans la revue Ecuador Debate et il me semble intéressant d'en présenter les traductions, en cette année d'élections du président de la République et des députés au Congrès, qui ne vont probablement rien résoudre. Bustamante est un brin pédant et parfois obscur, mais c'est aussi un analyste profond et lucide, une espèce rare en Equateur, pays dont les classes dirigeantes - y compris certains universitaires - sont plus enclines à nier la réalité ou à la travestir qu'à la confronter. Contrairement à la majorité des analystes politiques équatoriens, qui s'intéressent surtout aux acteurs, à leurs stratégies, à leurs tactiques ou à leurs jeux pervers, Bustamante tente de mettre en évidence les mécanismes qui les sous-tendent.
Voici ces trois articles dont j'ai assuré la traduction en français, dans l'ordre chronologique :
Les commentaires entre crochets et/ou en italiques n'engagent que moi. Par contre, je ne suis pas responsable de la prolifération de guillemets, dont j'ai respecté l'usage, sauf lorsqu'un même mot est répété plus d'une fois. Enfin, j'ai introduit un certain nombre de sous-titres afin de faciliter la lecture. 1. LA POLITIQUE ET LE PICARESQUE : REFLEXIONS SUR L'ORDRE PAS TELLEMENT NOUVEAU DE LA SOCIETE PATRIOTIQUELa stratégie politique du président Gutiérrez [renversé par des manifestations de rue en avril 2005] et de sa suite consiste à utiliser l'entreprise politique, les liens de loyauté issus de matrices policières et militaires et le contrôle des fidélités et des moyens de pression que ces liens rendent possibles, afin de forcer/implorer son entrée dans le système de domination corporatiste/familial qui caractérise le système social et politique de ce pays.[Note : Le roman picaresque est un genre littéraire espagnol des 16e, 17e et 18e siècles, dont les héros sont des aventuriers de basse extraction : vagabonds, voleurs et mendiants. "L'aventurier Simplicissimus" de von Grimmelshausen, "L'Histoire de Gil Blas de Santillana" de Lesage, "Moll Flanders" de Defoe ou "Tom Jones" de Fielding sont des exemples non espagnols de ce genre.] La première année du gouvernement du président Gutiérrez a permis à un personnel inédit et inconnu de passer au premier plan de la vie politique. Son "modus operandi" et les pratiques auxquelles il se livre, dans son zèle pour s'insérer dans le système de répartition des pouvoirs étatique et économique, peuvent aider à faire comprendre non seulement le gouvernement lui-même, mais aussi certaines structures de l'action politique dans le pays. Cet article vise à étudier les pratiques manifestées par la Société patriotique [Sociedad Patriotica del 21 de enero, parti fondé par le colonel Lucio Gutiérrez et d'autres officiers de la police et de l'armée, dont le nom fait référence au coup d'état qui a renversé le président Mahuad, le 21 janvier 2000], et cherche en même temps à étudier la logique des "cycles de remplacement" des élites au long de l'histoire politique équatorienne. On ne prétend pas par là jeter la lumière sur l'ensemble de l'activité politique du pays, ni fournir une explication exhaustive de sa dérive actuelle. Il s'agit plutôt d'un effort "monographique" afin d'utiliser heuristiquement certaines catégories tirées de l'histoire littéraire, sociologique et économico-politique dans le but de réfléchir sur ces pratiques locales. On ne prétend pas affirmer nécessairement que ces pratiques sont des "exemples" ou des illustrations de ces catégories, mais au contraire donner à ces dernières une utilisation méthodologique montrant par "contraste" une version ou un récit plausible de ce qui se fait réellement. Le mode de renouvellement dominant dans la politique équatorienneLa première année de la gestion du président Lucio Gutiérrez a permis d'assister à une série de phénomènes liés à la pratique politique, qui ont inspiré de l'inquiétude à de nombreux observateurs indépendants et dans les rangs de l'"intelligentsia nationale". D'une certaine manière, les heurts continuels entre journalistes, analystes et communicateurs d'une part, et le nouveau pouvoir d'autre part, sont le témoignage de cet inconfort mutuel entre la nouvelle équipe gouvernementale et les centres de l'opinion publique conventionnelle. Comme dans d'autres occasions, par exemple sous l'éphémère gouvernement roldosiste, [d'Abdalá Bucaram] les langages et les codes d'action de ces deux catégories paraissent hétérogènes, d'une manière totale et réciproque. Dans ce qui suit, on s'efforcera de traduire dans le langage des intellectuels, les codes opérationnels de quelques-uns des secteurs "nouveaux" qui entourent le président et constituent sa suite (retinue 1). La première chose qui saute aux yeux et fournit la matière d'une première élaboration critico-discursive est l'origine de beaucoup de ces éléments : leur caractère "parvenu", leur manque de raffinement dans les arts et les sciences de la politique officielle et institutionnelle. Leur action politique revêt souvent les formes de l'arrivisme le plus crasse ou d'un comportement téméraire et aventurier. En somme, ils se présentent sur la scène publique revêtus du costume grossier du parvenu [en français dans le texte], et avec ses méthodes : rustique, transparent et mal dégrossi, du fait de l'absence d'une formation que seule donne une longue expérience de la politique ou la naissance dans le milieu où se recrute habituellement ce type de personnel. De même, le caractère flagrant de leurs pratiques déprédatrices, de leurs indélicatesses, de leur manière de confondre le public et le privé, le style tape-à-l'œil et populaire de leurs gestes et de leurs paroles, leur népotisme envahissant et mal dissimulé, tout cela forme une image dans laquelle les pratiques habituelles des élites traditionnelles se voient reflétées comme dans un miroir dépoli et déformant. On a vu quelque chose d'identique dans le bref gouvernement du président Bucaram : dans ce cas aussi, l'horreur et la répugnance envers le président et son entourage provenaient souvent de son incapacité à présenter une version "raffinée", ou convenablement masquée, maniérée et stylistiquement adaptée à la praxis habituelle des élites politiques et sociales (2). Comme on a pu le voir (3), la corruption, le népotisme, le favoritisme basé sur des loyautés personnelles, le mépris pour les formalités de l'état de droit, etc., ne sont pas l'attribut exclusif des "populismes rudes", mais ils s'y manifestent sans maquillage, ni agréables modalités de dissimulation. Pour la résistante culture interpersonnelle héritée du baroque, la surface est le contenu et la correction s'obtient par l'habileté consistant à représenter le je sur la scène du "grand théâtre du monde". En réalité, la critique adressée aux populistes débouche sur une simple répugnance devant la vulgarité de la présentation, plus que sur une critique de fond ou de la nature substantielle de l'action, qui, en définitive, n'est pas très différente de celle dont les élites traditionnelles sont coutumières. En conclusion, il est nécessaire de prendre de la distance par rapport à une vision qui présente le populisme "rude", népotiste des nouveaux groupes de gouvernants comme différente de quelque autre forme de conduite des affaires publiques, dont le personnel déplacé [par les nouveaux arrivants] serait un représentant présumé. Il ne s'agit pas, ici, d'opposer à quelques parvenus, agissant d'une certaine manière, à un "establishment" qui exprimerait quelque autre système de procédures ou une praxis politique différente qualitativement. Ce que nous devons plutôt faire est de profiter de l'évidence et de la clarté avec lesquelles ces pratiques se présentent dans la praxis des parvenus pour mieux comprendre certains traits de la politique dans son ensemble, ainsi que les coutumes des élites traditionnelles et leurs modes de rénovation et d'adaptation périodiques. On pourrait tenter d'aborder cette question sous l'angle proprement sociologique et proposer de démontrer que l'histoire de Lucio Gutiérrez est un conte qui a été maintes fois raconté. En effet, si l'on étudie l'histoire équatorienne, on verra que depuis l'armée bolivarienne, l'Equateur a été périodiquement et cycliquement "pris d'assaut" par des groupes d'origine modeste, au caractère périphérique par rapport au pouvoir établi et au noyau dur du pouvoir social et économique dominant. Les élites équatoriennes, contrairement à certains mythes concernant leur immuabilité, ont été extrêmement élastiques pour coopter et se laisser conquérir par ces mouvements de l'"extérieur et d'en bas", qui, tous les trente ans environ, conduisent les classes dominantes à rénover le personnel, le sang et les lignages. Nous pouvons mentionner quelques-uns de ces "alluvions" plébéiens que le pouvoir militaire ou l'appel plébiscitaire utilisèrent - fréquemment, mais pas toujours - pour se hisser au pouvoir et de là obtenir, de manière plus ou moins progressive, leur entrée dans la "bonne société". Enumérons quelques-uns de ces "cycles" : le floréen, à partir de 1823 [Juan José Flores, premier président de l'Equateur ] ; celui des "seigneurs de la guerre" (par ex. Urbina, Robles, Franco, etc.) dans les décades 1840 et 1850 ; celui de Veintimilla à la fin des années 1870 ; la révolution "libérale", qui, entre autres choses, a représenté aussi une injection massive de marginaux dans les cercles des élites, à partir de 1895 ; la période "julienne" des années 20 du siècle passé ; le velasquisme [de José María Velasco Ibarra, cinq fois président de la République] ; le CFP [Concentración Fuerzas Populares] et son personnel dans les années 50 à 70 ; le roldosisme, [de Jaime Roldós, président de la République 1979-81, qui a donné son nom au Partido Roldosista Ecuatoriano, dont Abdalá Bucaram, son beau-frère, est le représentant le plus notable] à partir des années 80. En d'autres termes, le phénomène de la Société patriotique n'a rien de nouveau : c'est une répétition assez fidèle d'un modèle très équatorien, qui permet de flexibiliser les mécanismes de domination par l'opération de mécanismes alternatifs à ceux du marché ou de la méritocratie. S'appuyant sur ce modèle, des groupes périphériques (aux sens géographique, ethnique, social, culturel ou économique, selon toutes les combinaisons possibles) s'insèrent dans les système dirigeants et en deviennent partie intégrante, après que le processus de cooptation ait produit son effet. A notre avis, c'est la stratégie politique suivie par le président Gutiérrez et sa suite : se servir de l'entreprise politique, des liens de loyauté issus des matrices militaire et policière et du contrôle des fidélités et des moyens de pression que ces liens rendent possibles, afin de forcer/implorer son entrée dans le système de domination corporatiste/familial qui caractérise le système social et politique de ce pays. D'un autre point de vue, Gutiérrez peut être considéré comme le dernier d'une longue chaîne qui débute avec des personnages archétypiques tels que Juan José Flores, Robles, Urbina, Veintimilla, Leonidas Plaza, le personnel politico-entrepreneurial du velasquisme, les Bucaram, les militaires et les technocrates qui leur sont associés dans les régimes militaires à idéologie "développementaliste". Cela dit, le caractère récurrent de ce mode d'"oxygénation" des élites et de décompression de l'inégalité peut être compris, de manière "fonctionnaliste", comme un mécanisme qui permet d'entretenir un système social extrêmement hiérarchique et autoritaire au moyen de vagues de cooptation qui se présentent sous la forme d'"assauts" successifs, plébiscitaires ou putschistes, des sphères du pouvoir. Cependant, je voudrais ébaucher ici une autre voie d'approche, un peu distincte, qui souligne moins les conséquences stabilisatrices et systémiques de ce modus operandi, que la logique sociale et d'action de ces groupes parvenus. Et cette optique est préférable, au moins pour le propos de cet article, dans la mesure où je désire montrer la profonde complicité et l'homologie à peine modifiée entre les pratiques "exceptionnelles" des groupes parvenus et celles des groupes "établis". Après tout, une archéologie généalogique des élites les plus anciennement implantées tendrait à montrer que - laissant de côté celles qui maintiennent encore leur ascendance coloniale - beaucoup d'entre elles sont précisément le résultat de cycles répétés d'assaut du pouvoir par la voie politico-militaire. L'hypothèse latente de cet article est que les formules "grossières" de la première génération d'assaillants (ou même de la seconde génération) ne font qu'exprimer, statu nascendi [à l'état naissant] celles qui ensuite, déjà bien camouflées par un système de manières, d'astuces et de représentations scéniquement correctes, feront partie de la quotidienneté acceptable et acceptée, du protocole et du "savoir-faire" [en français dans le texte] de familles et d'organismes dominants. En somme, Lucio Gutiérrez et Napoleón Villa [le mari de sa sœur, son éminence grise] sont un miroir gênant de l'establishment. A ce dernier, il conviendrait de dire, chaque fois qu'il exprime ses "jérémiades" concernant le nouveau personnel gouvernant : "de te fabula narratur" [C'est toi qui est représenté dans ce récit, Horace, Livre I, Satire 1, vers 69. La citation complète est : "Quid rides ? Mutate nomine..." Tu ris ? Change le nom... etc.]. Il serait donc nécessaire de caractériser l'agent et la nature de l'assaut, pour commencer à comprendre le rôle de la politique et de l'entreprise politique dans la constitution de la hiérarchie sociale et dans la répartition de l'accumulation collective dans un pays comme l'Equateur. Nous partons d'une caractérisation ou d'une définition de ce mode de circulation du pouvoir : il s'agit dans chaque cas, d'un groupe de familles, de caudillos et entrepreneurs politiques, qui, depuis des positions périphériques à l'axe économique et de la reproduction sociale, se lancent à l'assaut du pouvoir politique, pour de là forcer leur entrée en que membres (ou celle de leurs descendants) de bonne foi, dans les anciennes classes et états dominants. Ces groupes sont périphériques, dans la mesure où leur genèse sociale n'est pas "centrée" sur les mécanismes fondamentaux du mode de production prédominant ou des modes de reproduction des hiérarchies ou des modèles institutionnalisés et stabilisés d'interaction au sein de l'état et de l'économie. Définition du "lumpen"Il existe une caractérisation sociologique très tentante de ce type d'acteur et nous la trouvons dans l'œuvre classique de Karl Marx "Le dix-huit brumaire de Louis Napoléon Bonaparte" (4). Il faut comprendre cette œuvre de Marx comme faisant partie de sa polémique émotive contre les efforts visant à modifier le développement "normal" de la société bourgeoise depuis la politique. Comme l'a démontré José Arico (5), le même anti-bonapartisme se manifeste, avec une grande force, derrière les invectives marxistes à l'encontre de Simón Bolívar ("un piètre aventurier") (6), ainsi que contre toute approche capable de convertir le volontarisme politique en axe central de la construction d'une nouvelle société et du progrès humain. Pour que Marx puisse démontrer la primauté explicative de l'économie, il lui fallait d'abord chasser comme des épouvantails ceux qui prétendaient construire ou reconstruire une société en se basant sur le fait politico-militaire. En réalité, les diatribes de Marx contre Bolívar pourraient être écrites et rééditées aujourd'hui presque mot pour mot par les opposants à Hugo Chavez - par exemple -, et il est certain que les sentiments et les termes utilisés par Marx seraient immédiatement compréhensibles et acceptables par les anti-chavez (comme ils l'auraient été probablement par les opposants à Flores, Veintimilla, les colonels juliens et autres leaders populaires du 20e siècle) (7). Marx caractérise Bonaparte et ses partisans (il est intéressant de constater qu'il y a beaucoup de militaires, d'ex-militaires et de policiers parmi eux) comme un "lumpen prolétariat". Que veut dire Marx par cette expression ? Dans la littérature marxiste ou pseudo marxiste qui a suivi, le lumpen a été facilement confondu avec la pègre, le milieu délinquant ou celui qui vit au bord de la délinquance (8). L'image que nous avons du lumpen est celle d'un clochard déshérité qui vit hors des murs ou dans les faubourgs de l'ordre civilisé ou de la légalité. Parfois, la catégorie se confond avec celle de sous-prolétariat auquel cas le lumpen est simplement le chômeur ou le sous-employé, qui mène une vie misérable, pas tant au bord du délit qu'au bord de la faim. Je crois qu'il faut reprendre la définition originale de Marx. Comment pourrait-on caractériser Bonaparte et ses partisans comme lumpen et prétendre de façon plausible qu'il s'agissait de simples voyous, quand évidemment ce n'est pas le cas ? Marx lui-même est explicite sur ce sujet. Tentant de synthétiser sa description du lumpen, il me semble en réalité qu'il se réfère à tous ces éléments marginaux et marginalisés de toutes les classes sociales, ou, si l'on veut, à tous ces éléments qui sont incapables de réaliser une insertion en règle dans les différentes sphères de la reproduction sociale. Il s'agit de ce que nous pourrions aussi appeler l'"aventurier" social (9), qui comprend des gamins fêtards de bonne famille, des ex-policiers au chômage aigris, des héritiers ratés, des ouvriers chroniquement sans emploi ou pas à leur place (qui ne font pas partie du monde du prolétariat et de la culture des travailleurs), des délinquants (eux aussi naturellement), des gardes du corps (cet élément petit-bourgeois en crise qui a alimenté les rangs des gardes fascistes et qui est toujours disponible pour faire partie d'escadrons [de la mort], de la garde blanche, de groupes de tueurs à gages), des étudiants sans avenir clair, des professionnels sans perspectives ou excentriques, des prophètes sans audience, des prêcheurs dans le désert, des familles avec aspirations et sans ressources, des aristocrates ruinés, des écrivains décadents ou bohêmes flottants. En somme, il s'agit de secteurs qui souffrent de deux syndromes combinés : le caractère parasite de leur reproduction comme sujets sociaux et l'aliénation ("frustration dérivée du manque d'adéquation entre les aspirations internes et les moyens institutionnalisés de les atteindre" dirait un sociologue à la manière de Gino Germani) (10), issue de ce caractère parasite. Le lumpen est donc l'archétype de l'aventurier "flottant", et de ce fait, à l'antipode du bourgeois ou de l'aristocrate (ou oligarque). Il peut provenir ou être lié à n'importe classe sociale, il peut s'appuyer sur n'importe quelle combinaison d'éléments pas à leur place de n'importe quelle classe sociale, ou sur des classes sociales ou des groupes ethniques, il peut être en col blanc ou cravate ou peut ressembler à l'image stéréotypée du voyou dépeigné. Mais cependant, ce n'est pas normalement son aspect ou son statut qui est décisif, mais sa manière de s'insérer dans les mondes de la reproduction sociale. Le lumpen est l'imprévisibilité, l'être humain qui a été privé des formes routinières de devenir quelqu'un, ou dont les formes routinières, à portée de main, de devenir quelqu'un se trouvent coupées de manière dramatique et profonde des rêves qu'il a pu apprendre à former en son temps. C'est pourquoi Bonaparte et ses comparses peuvent être considérés comme des aventuriers politiques, sans pour cela cesser d'être sociologiquement lumpen. Il est certain que l'aventure politique se traduit éventuellement en aventure sociale, en un chemin conduisant à la réussite d'autres objectifs visant à la conquête des "bonnes choses de la vie", lequel chemin dans une société fortement structurée, implique l'ancrage dans des mondes excluants et exclusifs, qui monopolisent ces "biens" et autorisent l'accès à des parts significatives de ces derniers. Le mode d'action du lumpen politiqueIl convient maintenant de définir le mode d'action du lumpen en politique. Selon l'œuvre de Marx, une brève esquisse de la méthodologie politique du lumpen requerrait la démonstration que celui-ci peut prendre le pouvoir par la surprise ou par la combinaison d'actions machiavéliques et opportunistes, combinant l'audace et la chance. D'une certaine manière, le lumpen est politiquement un anachronisme au sein de sociétés structurées ou bourgeoisement stabilisées. En somme, il s'agit de l'aventurier de Machiavel (le condottiere) (11) qui s'empare d'un état par la force de son astuce ou de ses armes, entouré d'autant de boucaniers du pouvoir pour constituer sa cour et son équipe d'administration. Le problème du condottiere est de stabiliser son pouvoir a posteriori. Ces aventuriers parasites ont un choix d'options qui se trouve clairement délimité par les situations cadres de leur ascension au pouvoir. Si le lumpen a réussi à éliminer ou faire table rase de l'ordre préexistant, il lui est possible, par exemple de consolider un ordre absolutiste ou patrimonial (12), qui, sous sa forme extrême, atteint le niveau d'un "sultanat" (voir l'exemple des Batistas [à Cuba] ou des Somozas [au Nicaragua]). Si, au contraire, le parvenu a réussi à pénétrer dans l'état (comme l'a fait Castruccio, selon le commentaire de Machiavel (13), en profitant des fissures ou des faiblesses du pouvoir préexistant, mais sans pouvoir l'écarter, sa stratégie sera la recherche d'une mimésis adaptative, "opportuniste", qui lui permette d'établir des alliances avec les classes dominantes traditionnelles par la voie d'échange clientélistes. Généralement, ces échanges clientélistes revêtent la forme d'un quiproquo. Le condottiere parvenu se convertit en gendarme ("veilleur de nuit") des pouvoirs de facto, en échange d'une progressive admission de sa famille et de sa suite dans les cercles habituels du pouvoir, des affaires et du statut. Tel pourrait être le sens de la description marxiste du bonapartisme comme un arrangement selon lequel la bourgeoisie (la classe dominante établie) abandonne sa faculté d'ordonner la politique à un veilleur de nuit en échange d'une garantie pour la tranquillité des affaires (14). Cependant, il peut y avoir différents types de bonapartisme. Les dictatures bureaucratiques-autoritaires décrites par O'Donnell constituent un cas spécial, du fait qu'une coalition d'institutions et de groupes organisés prend le pouvoir et l'administre, mais sans se livrer entre les mains de parvenus ou d'éléments de lumpen (15). Après tout, le rôle d'une junte militaire selon le style Cône sud [Argentine, par exemple] est très différent de celui d'un "homme fort" de type centroaméricain. De toute façon, il est nécessaire de souligner que certaines formes de bonapartisme (en commençant par l'éponyme) exprime un certain degré d'arrangement tendu entre la société de statut préexistante (ou la société bourgeoise stabilisée) et l'élément aventurier qui atteint "son" objectif à travers l'exploitation des faiblesses, fissures, crise de gouvernabilité et impasses intrasystémiques des états qui lui ouvrent leurs portes. Que l'origine de son pouvoir soit plébiscitaire, révolutionnaire, putschiste, courtisano-conspiratrice, l'"aventurier providentiel" doit établir un modus vivendi avec les élites préexistantes afin de faire partie d'elles, ou dans le cas extrême d'une bonne fortune les dominer (le général Flores est proche de ce pôle, alors que les populismes du 20e siècle sont proches du pôle d'"opportunisme négocié"). En réalité, le lumpen n'est pas, d'une perspective structurelle, un groupe homogène, il s'agit plutôt d'une catégorie résiduelle qui se réfère, selon moi, à un éventail d'opportunités ou à une situation stratégique, permettant de décrire le type d'agent qui serait intéressé à profiter pratiquement des fissures de gouvernabilité, à la manière de certaines bactéries qui sont inoffensives, invisibles et insignifiantes jusqu'à ce qu'une crise physiologique ou un affaiblissement de l'organisme hôte leur permettent de se retrancher et devenir fortes dans un organe ou dans la totalité du corps. En général, l'agent opportuniste doit être celui pour lequel le risque et l'aventure constituent un "bon pari", ou celui qui a peu de chose à préserver, souffre d'une faible accumulation de capital social ou économique, ou celui qui suppute qu'il se trouve exposé à tout perdre dans un "ordre normal". En somme, il s'agit de secteurs qui acceptent le risque rationnellement (pas téméraires ou don quichottesques, mais calculateurs hardis qui voient et exploitent une "bonne fenêtre d'opportunité"). Il n'y a rien de romantique dans ce lumpen, sinon au contraire, le calcul le plus froid et désincarné, au bord de l'abîme. En général, le lumpen aventurier présente cette caractéristique de sauter du néant à la plus notoire des publicités, et de là au pouvoir, en un simple clin d'œil de l'histoire. Il s'agit de carrières "improvisées", incubées par la capacité de capturer l'opportunité fugitive qui s'envole en un instant. Lucio Gutiérrez n'est rien ni personne au matin du 21 janvier de l'an 2000 : à la fin de l'après-midi, il est une figure politique à l'échelon national et dès ce jour, un présidentiable. Du lumpen au picaresqueDans la culture littéraire de langue espagnole et dans elle seule [pas si sûr !], existe un personnage qui acquiert une centralité de civilisation imaginaire. Il s'agit du "picaro" (16) [je préfère ne pas traduire picaro par aventurier, lorsque ce mot se réfère à la littérature espagnole], qui a revêtu diverses incarnations, depuis Lazarillo de Tormes jusqu'à certains personnages de Vargas Llosa ou de la littérature hispanoaméricaine de 20e siècle, passant par le "Buscón" [voleur, escroc au petit pied, personnage d'un roman picaresque de Francisco de Quevedo], la peinture des mœurs, et, sous une certaine forme, dans l'imaginaire de la culture populaire. Par exemple, le "chulla quiteño" (17) [personnage simulateur, affecté, audacieux et menteur, selon le "Diccionario de Uso Correcto del Español en el Ecuador"] est un lointain descendant des picaros baroques, sans lignage ni fortune, qui cherche à se frayer un passage par des expédients et la volonté. Leur dénominateur commun est d'être totalement étrangers à toute perspective bourgeoise de travail ordonné et d'effort systématique. Le picaro cherche à s'infiltrer dans un statut plus élevé par un bon mariage, une sinécure ou une charge vénale, et non à travers l'application rationnelle de compétences déterminées. En réalité, le picaro ne fonctionne pas comme un escroc, mais comme un séducteur. Il essaie de progresser dans la vie en utilisant son charme, sa personnalité, son bagou, sa rhétorique ou sa sensualité afin d'établir un réseau de loyautés (un "capital social" [en français dans le texte]) qui lui permette d'atteindre cette rupture ("stratégique") dans le cours de sa fortune. Le picaro (le Lazarillo générique) est toujours à la chasse de ce "coup de chance" décisif qui lui donnera la fortune, le pouvoir et la sécurité, une fois pour toutes. Cela est atteint en éludant totalement la logique instrumentale de l'efficacité productive. Rien n'est plus éloigné de la mentalité du picaro que de jouer au "riche" en offrant des biens désirables, chers, appétissants, utiles, dans des conditions plus avantageuses que celles d'autres concurrents. Ce que le picaro offre est un simulacre de soi, qui peut convaincre et être plausible pour la riche héritière et sa famille, pour le protecteur potentiel ou l'éventuel "idiot utile". En fait, j'aimerais soutenir que la "picardía" [la malice, entendue ici comme la qualité du picaro] est un système de production d'agents et de types sociaux, qui sert également de bouillon de culture et de germoir pour les suiveurs de l'aventurier lumpen. Le caudillo parvenu est le picaro converti en stratège rationnel, tandis que le picaro tout court est le client politique le plus indiqué du parvenu. C'est pour cela que le caudillo aventurier finit par être entouré, et se présente escorté, par une horde de personnages picaresques, pleins de l'espoir que leur adhésion séductrice/séduite leur donnera le passeport à la sinécure, à la charge vénale, ou les contacts et le pouvoir social nécessaires pour projeter une biographie idéalisée d'ascension sociale qui leur permettent d'échapper au néant. Sous une forme un peu plus moderne, l'espoir picaresque se porte sur le contrat magique avec l'état qui procurera la fortune immédiate et sera le "coup" décisif de la providence. Le monde des caudillos parvenus est rempli de ces personnages plébiscitaires qui rôdent dans les basques du pouvoir en offrant toutes sortes d'affaires "fantastiques", de plans thaumaturgiques, de produits inédits et d'effets de portée presque philosophale. Le pouvoir de ces personnages repose en grande partie sur leur capacité d'"enchanter" le pouvoir et de réussir à accumuler du crédit face à lui. En fait, ce qu'ils lui offrent est cette même capacité de simulacre, de sympathie, de bonne volonté, leur disponibilité, leur inconditionnalité, leur totale absence de référence idéologique, et surtout, leur manque d'autres relations ou engagements qui pourraient limiter leur disposition à l'aventure et au coup osé. La pauvreté du picaro, sa détresse, son néant sont précisément la source de son courage. Le picaro n'a rien à perdre et de ce fait il est toujours prêt à tout abandonner (c'est-à-dire rien) pour s'embarquer dans la prochaine croisade des Buscones. Elites picarasCela dit, je voudrais alléguer que, de la même façon que les cycles de rénovation "bonapartistes" (lumpen) de l'élite politique sont partie constitutive de la formation du pouvoir politique en Equateur (depuis le début), le picaresque est également le compagnon irremplaçable, qui suit le règne du lumpen, comme l'ombre suit son maître. Une anthropologie participative initiale semble indiquer la possibilité que, dans la phénoménologie des affaires publiques et privées "routinières" des couches dominantes, on peut remarquer la présence évidente du modus operandi picaro. En d'autres termes, on suggère que les élites équatoriennes portent sur leur front la marque de leur origine. Une élite périodiquement "oxygénée" par le lumpen et sa cour de picaros ne peut qu'institutionnaliser la pratique qui l'a conduite à son ascension. Je ne veux pas dire par là que tout le sujet se réduit à la nature lazarillesque de nos groupes de gouvernants, mais que, au moins, certains traits de leur habitus (18) peuvent être compris à partir de l'institutionnalisation, du raffinement, du polissage et de l'élaboration civilisée de l'expérience picaresque, sous ses différentes variantes et dérives. De cette manière, la logique des picaros "bruts" n'est pas si difficile à assimiler : on la manie bien sûr avec divers gestes et un rictus de mépris snob, mais au fond, c'est un langage parfaitement partagé et compris, depuis quelques sommités sociales qui le parlent et l'exercent, bien qu'avec de bonnes manières et un accent raffiné, afin surtout de ne pas laisser de traces visibles, comme le chulla Romero y Flores, qui cache sa nudité misérable derrière un plastron impeccablement amidonné [le héros d'un roman réaliste du même nom, de l'écrivain équatorien, Jorge Icaza, publié en 1958]. Cette logique peut se trouver un peu partout. Par exemple, il est intéressant de souligner que dans la mentalité patronale équatorienne, on peut souvent repérer la persistance de styles de rationalité économique qui ressemblent plus à ceux de Lazarillo qu'à ceux de l'élégant entrepreneur schumpéterien [du nom d'un théoricien d'origine autrichienne qui a souligné l'importance du chef d'entreprise dans la vie économique]. L'entreprise [est conçue] comme "aventure", dont le nord est le coup de chance décisif, l'affaire rapide et sans effort, l'improvisation brillante, l'exagération dans la variété des frais de "représentation" (à peine le picaro a-t-il quelque chose, il l'investit d'abord dans sa "présentation dramaturgique"), etc. Il en va de même avec la politique, comprise comme un pari osé envers le caudillo bienveillant, comme une stratégie d'accumulation de loyautés échangeables contre des sinécures ou des charges vénales, l'utilisation de la politique comme succédané de l'entreprise productive, sous les multiples formes d'une économie de la séduction et du simulacre, formalisé à son tour, en rituels et protocoles de la tromperie consentie, etc. Tout ce monde, caché uniquement pour celui qui ne veut pas le voir, n'est ni accidentel, ni périphérique par rapport à la production du pouvoir. Tout au contraire, il semble être un de ses traits constitutifs le plus persistant et tenace. Dans ce sens, Lucio Gutiérrez n'est qu'une répétition supplémentaire sans aller chercher de midi à quatorze heures dans l'histoire de l'Equateur, un nouvel exemple ou avatar d'un modus operandi ancestral. De la sorte qu'on ne peut en rien être surpris par sa souplesse de garde du corps [Gutiérrez a été aide de camp de Bucaram lorsque celui-ci était président] face aux pouvoirs de fait, l'instrumentalisation crasse de ses alliés, et les formes lumpenisées de ses réseaux de solidarité et de loyauté partisanes et clientélistes. Ne peut pas non plus surprendre l'affinité élective qui le conduit à s'allier presque instinctivement avec les partis et les leaders politiques issus des deux expressions les plus stables du lumpen converti en pouvoir social et politique dominant : le christianisme social (héritier de la machine politique velasquiste de Guayaquil) et le roldosisme, héritier encore "rustique" du cefepisme [de CFP] sans chemise de la côte équatorienne [référence au Parti Social Chrétien (PSC) dont le chef est León Febres Cordero, ex-président, et au Parti Roldosiste Equatorien (PRE) dont le chef, Abdalá Bucaram, ex-président, est exilé au Panama. Le chef du CFP, Concentración de Fuerzas Populares, était Assad Bucaram, oncle d'Abdalá, et, par alliance, de Jaime Roldós, élu président sous cette étiquette, mais qui, par la suite, crée son propre parti, Peuple, Changement et Démocratie (PCD), repris par Abdalá en tant que PRE, à la mort de Roldós. Compliqué, non ?] Autant le calcul machiavélique propre au bonapartisme que l'affinité des codes practico-opérationnels employés, conduisent à ce que le monde des Borbua [dont le principal représentant est Renán, cousin germain de Gutiérrez, qui a été, le monde est petit, garde du corps de Febres Cordero], des Gutiérrez, et des Villa [Napoleón - autre coïncidence troublante que ce prénom -, le beau-frère de Gutiérrez, a joué un rôle important au début de son mandat] ont une beaucoup plus grande intelligibilité réciproque avec celui des Bucaram et Nebot [Jaime, maire de Guayaquil, un des principaux politiciens du PSC, mais, rien n'est simple, opposé à Febres Cordero] qu'avec celui des groupes ethniques communautaires [alliés à Gutierrez pendant quelques mois] ou de l'intelligentsia politique du centre, de la gauche ou doctrinement libérale (et de ce fait minoritaire) [libérale au sens de Parti Libéral, qui n'existe plus en tant que tel]. La politique officielle équatorienne a des traits picaresques (y compris dans sa stylistique folklorique), parce que le mode de production et de reproduction de ses cadres dirigeants obéit dans une certaine mesure (ni excluante, ni exclusive) à la logique du picaro et de ce fait se reporte à l'"espièglerie" propre au jeu burlesque du baladin. L'esthétique carnavalesque (19) qui dérive de cette proximité de la farce et des mascarades, est un signe supplémentaire de la nature même de la matrice originelle de la production du pouvoir. Mais ce picaresque est "grave" en raison de ses conséquences et du contenu de ses bravades. Quand les choses "deviennent sérieuses", il montre un autre visage : les gorilles rustiques, l'arrogance du fanfaron professionnel, l'organisation secrète des vendettas, le crime judiciaire ou extrajudiciaire, l'application d'éthiques mafieuses, la corruption, l'espionnage kafkaïen, pseudo légal, opéré par des employés à la culture judiciaire villageoise, qui ne retient de l'esprit juridique que les formes et les représentations les plus vides, mais qui est absolument contraire à l'"esprit des lois", rendues orphelines par une justice sans majesté ni prestige. Enfin, il faudrait se demander ce qui permet que la loi du lumpen, loin d'être l'exception (le bonapartisme est interprété, selon Marx, comme état d'exception) (20), paraît être une quasi-routine dans la formation du pouvoir. L'état équatorien a fait d'une forme exceptionnelle de l'état bourgeois, une forme "normale". Il s'agit d'une structure construite pour et par la circulation d'élites d'origine et de pratique lumpen, protégées par un système de recrutement picaresque, s'appuyant sur un langage politique de bateleurs et de comiques. L'ensemble de l'économie politique et de la moralité civique est traversé et affecté par les conséquences mémorielles de cet apprentissage, de cet habitus. Après tout, en le regrettant infiniment, nous devrions donner le bénéfice du doute à une certaine intuition, insultante, de Marx, qui voit les républiques hispano-américaines comme des "républiques de bandits" (21), comme des satrapies de Bonaparte de feuilleton télévisé, comme l'ultime refuge de l'élite des aventuriers et des chasseurs de fortunes incapables de construire des républiques "formelles" ou une polis authentiquement citoyenne. Il est certain qu'il y a beaucoup d'exagération, d'incompréhension et trop de racisme ethnocentrique européen dans les paroles de Marx, en dehors de l'aveuglement que lui procurent les besoins polémiques qui l'obsèdent. Malgré cela, je crois qu'il est important de prendre au sérieux un noyau conceptuel sous-jacent et se demander dans quelle mesure survit en nous, non dans les marges ou l'exception, mais comme principe d'articulation hégémonique de la pratique politique, le fondement picaresque du lumpen. Cette république n'a-t-elle pas été créée, après tout, comme l'exploit d'élément marginaux et déchus de l'ordre absolutiste ? Cette pratique n'est-elle pas celle qui se reproduit indéfiniment dans la "mauvaise infinitude" (22) de la répétition compulsive ? En tout cas, il est nécessaire de délimiter plus précisément la nature de ces fissures qui empêchent la stabilisation d'un ordre et d'une classe élitaires plus ou moins consistants et capables de se reproduire indépendamment de l'entrée périodique des alluvions du lumpen (que ce soit par la variante plébiscitaire ou par la variante putschiste, qui peut se combiner avec la première, comme on l'a déjà vu). Pour le comprendre, il faut comprendre aussi quelle sont les formes "normales" de reproduction du pouvoir politique et montrer de quelle manière elles sont incapables d'atteindre une consistance propre, dotée de mécanismes propres et différents. Les formes normales de la reproduction politique et celles prévalentes en EquateurDans un système politique "bourgeois" stabilisé, le gouvernement et les institutions étatiques offrent des "politiques officielles" et le personnel politique et administratif étatique acquiert le caractère d'un corps professionnel, indépendant en quelque sorte de la société civile. Il est capable de divulguer les demandes particulières et de leur donner la forme d'une question publique, ainsi que de fournir aux produits de son activité la qualité de "politique républicaine". [...] Pour qu'il en soit ainsi, l'état et ses organisations doivent pouvoir exister de manière séparée et coupés d'autres milieux institutionnels de reproduction de groupes ou de mondes vitaux d'une autre nature. Dans le cas de l'Equateur, cette émancipation de l'état est atteinte dans une très faible mesure. En effet, il est possible d'envisager que l'état, tout au contraire, est une constellation bigarrée de coalitions corporatistes et de structures familiales-dynastiques, centrées sur la dimension du lignage. En ce sens, il y a deux principes de loyauté fondamentaux. En premier, la collégialité, ou le lien qui unit des personnes exerçant la même fonction ; deuxièmement, la nature intrinsèque de leur travail et le fait qu'ils partagent un monopole ou quasi-monopole du droit à exercer une tâche substantielle et déterminée, et en outre et en plus, d'exercer des droits juridictionnels publics ou semi-publics, à partir de ce corporatisme fondateur (23 ). Le système politique équatorien est fortement corporatiste et on considère comme normal et naturel que ce soit les intéressés qui soient chargés de réaliser la "police" de leur propre activité, et non des organismes indépendants de cet intérêt corporatiste. En réalité, la conception de l'intérêt abstrait du [domaine, bien] public n'existe pas, et ce dernier se trouve immergé dans l'intérêt de l'intervenant ou du spécialiste technicien. L'intérêt en tant qu'abstraction du concept particulier d'artisan [d'acteur] n'a pas réussi à se concrétiser dans une conception de l'être humain universel, doté de besoins et d'intérêts transcendant le métier ou la condition particulière d'expert. Cette impossibilité de comprendre ou de concevoir le [bien] public est liée à l'impossibilité de comprendre ou d'accepter l'humanité en général, comme attribut de base de l'"intérêt général". Dans un monde où il est impossible de voir l'"autre" comme un égal de même nature ou comme un potentiel "moi-même", et où l'identité sociale se construit dans le pathos de la différence/déférence, il est impossible d'accepter et de comprendre l'humanité abstraite, dans la nudité qui nous rend égaux à tous. Dans ce système, moi seul peux me reconnaître dans ceux qui me sont égaux, dans la mesure où ils sont porteurs d'une même prétention à la différence envers les autres et d'une prétention analogue à la déférence des autres. De la sorte, il ne peut pas y avoir une forme d'universalité plus haute que celle de la simple généralité du groupe classe avec lequel j'ai construit ma différence. Cela crée un lieu vide dans l'espace de l'universel (lieu autrefois occupé par le symbolisme de la couronne absolutiste, mais aujourd'hui vacant à perpétuité). Ce vide de la politicité (de la "politeia" en son sens aristotélicien (24 ) crée un déficit de loyauté mutuelle : l'"autre", en m'étant étranger, ne mérite pas ma fidélité civique, sauf sur le terrain des relations de l'ordre hiérarchique. Un "pecking order" de classe est possible, mais non une camaraderie civique entre "égaux". La camaraderie absente est remplacée par les relations de réciprocité de type familial qui occupent le lieu de l'impossible fraternité de la reconnaissance mutuelle (25 ). La re-connaissance de l'autre et du je à travers la médiation de l'autre ne peut se trouver que dans le langage de la famille patriarcale étendue et de ses émanations mafieuses, symboliques et fonctionnelles. De cette manière, l'architecture des relations de loyauté s'appuie sur deux dimensions complémentaires, encastrées l'une dans l'autre : l'ordre honorifique des différences de classes propres au corporatisme et l'ordre patriarcal/patrimonial de la famille. Entre eux deux, ils décrivent une bonne partie de l'agencement de la loyauté et de l'obligation mutuelle, ainsi que de la nature des liens politiques dominants. En d'autres termes, le gros des habitants de l'Equateur ne sont loyaux que sur le plan collégial et familial, et dans les deux cas ces loyautés ferment et bloquent le développement de la possibilité de la reconnaissance politique mutuelle (dans le sens fort du politique en tant que camaraderie civique entre égaux) (26). Cela empêche aussi que la majorité des acteurs parviennent à se comprendre et à comprendre les autres comme des citoyens, ou qu'ils puissent comprendre la valeur éthique de l'état de droit ou de la légalité comme figure "rationnelle et abstraite". La loi, pour être valide et entraîner une obligation, doit revêtir la forme de la loyauté de classe (avec ceux qui sont également différents) et de solidarité/réciprocité familiale, exprimée dans l'éthique de la gratitude et du sang [de la filiation ?]. La morale vraiment exigible est celle de la "restitution" de l'affection et de la faveur, ou grâce, du parent (réel ou symbolique), ainsi que celle de la défense et protection de l'endogroupe collégial. Un sentiment d'obligation envers le public ne peut exister, car le public n'a pas d'existence morale ou conceptuelle, ni ne repose sur des pratiques supérieures qui le cristallisent en routines reproductibles et prestigieuses. L'obligation et la déférence existent envers des personnes ou des entités qui acquièrent une signification concrète dans l'histoire des échanges, favoritismes et lignages, de capital social et de récompenses honorifiques (résultant de la circulation de la dignité). Il n'existe pas de reconnaissance de l'humanité de l'autre ou de sa politicité en tant que citoyen semblable. C'est pour cela que le lien social et politique n'est que rarement légal : j'ai besoin de savoir concrètement "avec qui je suis en train de traiter" avant de savoir quelle attitude je dois prendre face à cet autre, inconnu. Sa simple humanité ne procure pas des informations suffisantes, ni ne constitue une base définie pour l'action envers cet autre. En d'autres termes, on peut dire que l'autre, anonyme, n'a pas d'existence, jusqu'à ce qu'il puisse être situé dans une matrice d'identification de classe ou de famille. Personne n'est personne (ni rien) jusqu'à ce que l'on sache de qui il est parent ou proche et quel titre doit être placé devant son nom, du fait qu'un nom seul est trop nu dans un monde où l'humanité n'a pas non plus de nom. Le système sociopolitique basé sur la logique de classe/corporation et clan/familleCela dit, les systèmes sociopolitiques ancrés dans la logique de classe/corporation et de clan/famille ont leurs propres formes de stabilisation et de génération de principes transcendants et régulés de circulation des élites. Il y a deux garanties de base sous-jacentes à la stabilité des régimes familiaux-corporatistes : a) la constante fonctionnelle d'une division sociale du travail matérialisée par des fonctions et des statuts plus ou moins fixes ; b) l'existence d'une direction suprême ou gouvernement dynastique qui opère comme une superstructure du système de lignages. Le système corporatiste repose, en définitive, sur la lente modification des conditions d'existence technologiques et sur les relations plus ou moins prévisibles à longue échéance entre les charges et les fonctions. Pour autant, ce n'est pas très compatible (comme le savait déjà parfaitement Adam Smith) (27) avec la "révolution permanente" de la société bourgeoise. De son côté, le système patriarcal/familial trouve sa caution ultime dans une famille régnante, ou une dynastie, qui opère comme rivetage et soudure de tout le système de familles et lignages et donne à chacun un lieu reconnaissable/reconnu dans l'ordre de préséance honoraire. Le système de la noblesse et des titres nobiliaires est légitimé, en dernier ressort, par un dynaste qui assigne et classe les systèmes d'honneur familial et leur donne son sceau de garantie. Un titre est valable seulement dans la mesure où celui qui l'attribue dispose du code permettant de définir qui mérite une telle distinction. En d'autres termes, le système clanique requiert un centre d'accréditation des prétentions claniques et ce centre doit être au-dessus (et est par définition au-dessus) de tout autre instance accréditive. Le système absolutiste antérieur à 1809 [le 10 août, le premier cri de l'indépendance à Quito] procurait précisément cette stabilité ou arbitrage final entre les prétentions des lignages et donnait à chacun d'eux, ainsi qu'à chacun de leurs membres, un "ordre" résistant et solide dans lequel la tâche de reconnaissance était accéléré et assumée par l'état. L'honneur, bien que toujours discutable (la querelle pointilleuse pour l'"honneur" était une occupation obsessivement centrale dans la vie quotidienne des élites absolutistes et leurs successeurs jusqu'au début du 20e siècle) (28), était un système de coordonnées maniables qui permettait de "savoir qui est qui" et donnait des règles algorithmiques sur le processus de "devenir quelqu'un". Cela dit, le problème de la stabilité des élites équatoriennes résulte, à mon avis, d'une série de ruptures et de déphasages entre l'habitus de classe/famille et les conditions "objectives". Premièrement, l'économie morale du corporatisme, jetée dans le maelström de l'économie politique mondiale, est incapable de stabiliser la valeur et la fonction relative des corporations. Les relations technico-fonctionnelles entre elles deviennent terriblement hasardeuses, changeantes et agitées. En somme, personne ne peut savoir quelle sera la relation technico-fonctionnelle précise qu'il établira avec les autres membres, dont les métiers et travaux sont secoués par la volatilité de la révolution technologique endogène de la production bourgeoise. L'échelle de préséance et l'articulation fonctionnelle des groupes professionnels et collégiaux avec les autres et eux-mêmes est extrêmement inconsistante et ne peut plus donner de fermeté à des stratégies sûres de reproduction de l'identité ou de conceptions de la valeur, propres et justes, ou de la dignité. L'histoire orageuse de l'accréditation de la valeur professionnelle, la recherche désespérée de consolidation et de la personnalité juridique, l'ébranlement continuel du fondement sur lequel se basent les réclamations de valeur fonctionnelle témoignent de cette impossibilité de soutenir l'ordre depuis la dimension corporative. En réalité, toutes les sociétés en transition vers l'économie politique ont été confrontées à ce problème, mais les solutions ont été diverses. Pour Smith, il s'agissait simplement de dissoudre le principe d'état et de passer à une organisation des relations fonctionnelles d'échange au niveau de l'individu "nu" dans le marché (29). Dans le cas équatorien, on a recouru à l'état comme champ de bataille devant donner lieu à une solution de l'instabilité fonctionnelle des corporations et des groupes de statut. Le problème est que ce même état est monté comme un ensemble de corporations et l'instabilité corporatiste lui est immédiatement transmise (30). De cette manière, l'élément supposé stabilisateur ne fait que reproduire l'instabilité de ses composants. Il manque donc d'un principe d'articulation différent qui puisse arbitrer les demandes et les "défauts" du système volatilisé de relations intercorporatives. Dans certains pays européens et asiatiques, ce problème a pu se résoudre par la constitution volontaire d'une bureaucratie centralisée qui a acquis une indépendance par rapport aux corporations et aux groupes de statut, ce qui a permis à son tour d'arbitrer entre eux comme "tierce partie" ou bien simplement de les remplacer dans leurs fonctions de domination socio-politique, en les soumettant à la logique de fer d'une "classe universelle" (technocratie étatique) (31). Cela ne s'est pas produit en Equateur, comme l'atteste précisément l'impossibilité, expérimentée par les projets étatisants, de construire des corps de serviteurs publics et de professionnels de la politique, capables de passer avant les confraternités corporatistes. Le système de l'administration publique, au moins celui qui n'est ni familial ni népotiste, opère comme un système d'agences "colonisées" par les corporations et comme des bureaux publics des intérêts de classe. De ce fait, l'état se trouve pris dans les sables mouvants dans lesquels l'économie politique immobilise l'étatisation et il est incapable de construire, à partir de lui et en son sein, un principe d'articulation, d'ordre et de discipline pour un éventuel corps de dirigeants nationaux. Quand au système familial d'accréditation, celui-ci a explosé par son sommet en raison de l'Indépendance [du pays]. Un système familial d'honneur et de loyauté sans un ancrage à une direction dynastique et absolutiste est soumis aux hasards de l'incertitude concernant l'origine et le destin. En d'autres mots, les relations interfamiliales et l'arbitrage entre les systèmes de lignages se font dans les conditions de l'"état de nature" (au sens lockéen du terme : non comme chaos irrémédiable, mais comme ordre anarchique basé sur les efforts personnels) (32). Mais un ordre ainsi constitué est tenu à d'incessantes révisions, à d'interminables querelles et à une fragilité congénitale des mécanismes d'adjudication des réclamations tant matérielles que d'honneur et d'amour-propre protocolaire. Lorsque la hiérarchie patrimoniale ne dispose pas d'un tribunal suprême, les lignages sont livrés à eux-mêmes pour faire valider leurs préséances et leurs réclamations concernant leur position et accès au capital social et matériel. De cette manière, les habiletés interactives, les astuces, les expédients et la capacité d'organiser des violences deviennent centraux. Cette centralité convertit les patrons de mafia (chefs de lignage) en véritables et frénétiques entrepreneurs de capital social (33), qui doivent continuellement renouveler leur accès (toujours menacé) aux clés qui permettent d'ouvrir le coffre du mécénat civique et faire circuler la loyauté, qui est la base de leur pouvoir. Donc, le système familial opère dans une zone d'incertitude très élevée, mais, si à cela s'ajoute l'instabilité fonctionnelle qui fait pression sur les hiérarques corporatifs, nous aurons un système de production et de reproduction de l'ordre et du leadership hautement inconsistant et "ouvert" à un défi continuel des nouveaux arrivés. Dans un monde où il n'y a pas de "noblesse", ni souche garantie dynastiquement et où les titres de prestige, valeur et fortune sont brutalement conditionnés par l'action destructrice, les habiletés et les expédients des entrepreneurs de loyauté, et où les relations fonctionnelles n'ont pas non plus d'arbitre externe, l'état et les élites perdent toute capacité de sélection et de filtrage. L'état est une forteresse pleine de brèches et de fuites, dans laquelle peuvent pénétrer presque à leur gré des hordes de mendiants, d'aventuriers et de flibustiers, précisément les picaros, auxquels nous avons fait allusion. L'ordre des états de la colonie a vu se casser sa colonne vertébrale et ses contre-feux en 1809, et depuis, loin de chercher d'autres principes de fonctionnement, il a tenté de suivre ce chemin, mais sans les supports qui auraient pu lui apporter de la cohérence. Dans les systèmes patrimoniaux et de classes sociales, la crise du système n'est pas combattue par la "révolution" grâce à laquelle un groupe de classes subalternes et d'élites périphériques défient et remplacent les anciens blocs du pouvoir (34). La crise typique d'un ordre de couches sociales/patrimonial se résout par des moyens plus parétiens (35) que jacobins, par la circulation des élites. Mais les nouvelles élites et les provocateurs du dehors ne proviennent pas de l'intérieur du système de préséance, mais appartiennent typiquement à l'élément étranger, déclassé (les "Tauras" de Urbina, les porteurs de machettes d'Alfaro, la "chusma" [racaille] de Velasco Ibarra, etc.), au déraciné des systèmes de reproduction routinier des élites, en somme, les Lazarillo de Tormes, les Bonaparte de pacotille, qui peuplent les recueils d'anecdotes tragicomiques de la rénovation politique locale. Retour au lumpenC'est ici que le lumpen entre en action. Dans un système chroniquement déstabilisé de circulation du pouvoir, l'ascension politique et sociale revêt le caractère d'une aventure, d'un "exploit" hasardeux, d'astuce et de séduction de la part de celui qui n'a que son habileté et au-devant duquel rien ne s'avance, qui puisse résister à cette habileté. C'est exactement ce monde qui a perdu ce que Burke appelait les "affinités du cœur", lesquelles consolident de longues relations de respect, de confiance et de hiérarchies "naturelles", dans lesquelles chacun reconnaît sa place et parvient, y compris dans la modestie, à une respectabilité incontestable (36). Une société de classes consolidée possède beaucoup de barrières efficaces pour tempérer la carrière du picaro (qu'il est possible de reconnaître derrière la figure convenable présentée par Burke comme l'"homme nouveau", le parvenu qui s'ouvre la voie à la force d'adresse) (37), lequel, autrement, serait fulgurante et fujimoriste [formé sur Fujimori, le président autoritaire du Pérou, déchu en novembre 2001]. Une société bourgeoise adéquatement protégée oblige l'astuce et la vivacité à suivre des chemins disciplinés par la compétition brutale du rendement et de l'efficacité et les canalise par des formes d'orientation hautement rationalisées et rationalisantes. La société équatorienne semble manquer de ces deux types de mécanismes. Elle a perdu les contre-feux fonctionnels et dynastiques de l'absolutisme, sans pour cela gagner les disciplines rationnelles et systémiques propres au monde bourgeois. Dans l'anarchie des couches sociales-familiales, les portes sont ouvertes pour le passage des picaros et les routines mêmes du pouvoir sont quotidiennement picaresques. L'état se convertit en un carrousel toujours plus rapide d'astuces, [générant une] confusion dans laquelle il n'est plus possible de distinguer ceux qui ont été dans le jeu depuis longtemps et ont de ce fait pu acquérir au moins l'apparence du savoir-faire [en français dans le texte]. Pour cette raison, il faut concevoir que, dans ce type de contexte, une compréhension plus complète de la politique signifie entrer dans la logique de l'aventure et de l'aventurier, saisir les mécanismes et dispositifs au travers desquels la conjoncture et la trame des opportunités se construisent, progressent et ont du succès, lesquels rendent possible une carrière aventurière et définissent ses probabilités de succès et expliquent les manœuvres "typiques" d'une telle trajectoire. Le picaresque offre un menu de tactiques et de procédés typiquement associés à la forme de faire la politique du lumpen. Dans la mesure où le pouvoir se trouve empêché de développer des formes stabilisées, il n'arrive pas non plus à établir une "classe politique formelle" et tend à convertir tout son élément humain en lumpen parvenu, qui fonctionne de ce fait avec la pragmatique propre au Buscón. Dès lors, dans cette situation, la pragmatique marginale, in extremis et désespérée de Lazarillo, se convertit en norme et même en paradigme. La "normalité" s'inverse : le dehors, anecdotique et décentré, devient synonyme de l'habituel et du prévisible, tandis que les routines généralement associées au fonctionnement de pouvoirs rationalisés, ou au moins traditionnels, ancestraux, etc., apparaissent comme des extravagances, des aberrations ou des excentricités. Revenons au point de départ : la Société patriotique en tant que société d'aventure.On a esquissé dans les pages antérieures certaines considérations qui tentent de rendre compte de pratiques politiques diffusées dans le système politique équatorien. On a essayé notamment d'offrir une approche particulière à la réponse à la question portant sur les racines et les causes de la fréquence et de la facilité avec lesquelles le personnel politique parvenu est capable d'acquérir une grande importance et une position dans l'appareil gouvernemental et à l'intérieur du système des élites civiles de ce pays. Non seulement on a tenté d'expliquer la présence de certains traits inhérents à la pragmatique du pouvoir, mais on a aussi essayé de rendre compte de la "répétition compulsive" qui existe dans son apparition et réapparition sous différentes incarnations et avatars au long d'une histoire cyclique et répétitive. La carrière politique du Président Lucio Gutiérrez et de "sa" Société patriotique peut être considérée comme un bon exemple de la discussion présentée. Les éléments y sont présents : l'ascension fulgurante, l'incapacité de la "forteresse" socio-étatique à lui résister, la faiblesse des contre-feux levés contre l'irruption des parvenus (Gutiérrez pourrait bien être décrit comme un homme nouveau au sens de Burke), la praxis familiale et corporatiste menée à un paroxysme d'évidence, la trame de caractère aventurier de son histoire et de sa biographie politique, sa propre marginalité géographique [Il est originaire de Tena, capitale de la province orientale, c'est-à-dire amazonienne, de Napo], sociale et économique [un père commerçant, une carrière militaire plutôt administrative, il n'a pas participé à la guerre du Cenepa], l'extraction et le recrutement de ses partisans [des cadres moyens militaires et policiers dont le statut social est peu élevé], l'évidente et prévisible volatilité du sujet politique qu'il incarne [Gutiérrez accède au pouvoir grâce à sa participation à un triumvirat auteur d'un putsch avorté qui n'a duré que vingt-quatre heures], et, pour terminer, mais ce n'est pas le moins important, les stratégies et les expédients machiavéliques qui finissent par l'unir aux familles et patriarches les plus stabilisés auxquels, répétant le geste et la manœuvre ancestraux des Flores, los Robles, los Plaza, los Febres Cordero ou Bucaram, il tente de s'arrimer, et avec l'aide desquels il cherche à fortifier la reproduction de ses propres réseaux clientélistes. Gutiérrez arrive au pouvoir allié au mouvement indigène équatorien, mais il est significatif que, dès qu'il s'est assuré des alliances alternatives de type "patronal", il s'est dépêché de défenestrer ses compagnons de route indigènes. Il est nécessaire de s'occuper enfin, bien que ce soit de manière préliminaire, de la rationalité de cette alliance, comme de la rupture qui y a mis fin. Une alliance contre-nature entre Gutiérrez et le mouvement indigène ?Je prétends suggérer que le mouvement et l'organisation communale indigène sont le reste le plus solide du projet absolutiste en Equateur. Les actuelles communautés andines (les amazoniennes sont d'une autre nature et leur ethnosynthèse est plus récente) sont la créature encore aujourd'hui du projet tolédan du 16e siècle (38). Les identités qu'elles défendent et les bases éthiques du statut auquel elles se réfèrent, sont l'ultime défense et survivance du projet absolutiste impérial en Equateur. Une analyse des demandes et de l'auto-construction identitaire des minorités indigènes révèle qu'il s'agit d'une tentative de rétablissement des chartes de type communal/état de l'absolutisme, dépouillé, bien sûr, des incapacités liées à la "capitis disminutio" [disposition juridique qui convertit la personne en un sujet de dignité inférieure] tutélaire, imposée par la Couronne, et celles de la civilisation hispano-catholique (39). En réalité, le mouvement indigène se lance contre l'ordre établi, parce que celui-ci est une négation de l'"ordo" corporativo-communal et parce que le premier menace le second de dissolution. La fin de l'hétéronomie incarnée dans l'hacienda qui faisait de l'indien un proche infantilisé de la famille patronale, a laissé le peuple natif disponible pour retomber sur ses traditions communales tolédanes et une bonne partie de sa lutte se centre sur la reconstitution de ce tissu légalement reconnu, que la république a volatilisé dans le gamonalisme féodal [gamonal est l'équivalent de cacique, chef indigène, mais a également le sens, comme ici, de personne exerçant une autorité abusive sur une communauté ou un groupe]. Le mouvement indigène représente l'effort des indigènes pour établir leur propre "standestaat" (lieu dans un ordre d'états), en s'émancipant de la tutelle patronale, sur un pied de plus grande égalité. Cela implique un retour sur l'idée de développements d'"égaux différents", ou sur une dichotomie démocratisée entre la "république des indigènes" et la "république des blancs" (40). Un tel projet latent présente, néanmoins, des contradictions fondamentales avec la politique du lumpen. Celui-ci appelle précisément au déracinement, à l'excentricité, à la dissolution de tout lien antérieur à la relation avec le condottiere, ses agents, favoris et protégés. La suite du chef lumpen doit être le creuset et la matrice sociologique exclusive du groupe qui aspire au pouvoir. La suite ne prend pied que sur un terrain libéré de toute autre appartenance. Pour que les indigènes puissent être admis dans le cercle de la Société patriotique (ou du roldosisme ou du social-christianisme), ils devraient précisément renoncer à leur solidité caillouteuse, post-tolédane, ils devraient se dissoudre en clientèle, se convertir en une collection d'individus ou de foyers "disponibles", en tant que satellites et proches du caudillo et de sa famille étendue. Le projet politique du gouvernement [de Gutiérrez] envers les indigènes ne peut que se fonder sur la désintégration communale et dans la reconstitution de l'indigène comme client politico-électoral. Pour cela, il serait nécessaire de décentrer l'indien de son statut de couche sociale et de le diriger vers d'autres formes, plus pluralistes, et en fin de compte lumpen, qui permettent de le contrôler depuis la raison picaresque. Le gutierrisme n'offre qu'un destin intelligible à l'indien : sa conversion en lumpen et la transformation de ses dirigeants en picaros. Sinon, ils se métamorphosent en ennemis archétypiques de l'aventurier : le mouvement indigène est en réalité un reste de la forteresse de Burke (qui émane de l'absolutisme), levée contre les parvenus. Il s'agit d'une réserve d'identités tout à fait anti-aventurières, établies sur la fermeté ancestrale d'un habitus traditionnel qui s'est consolidé comme la survie elle-même, comme la seule chose qui n'a pas été détraquée par la république des bandits. De ce fait, la rupture entre la Société patriotique et le mouvement indigène ne doit pas être vue comme le résultat de désaccords idéologiques ou de cosmovisions incompatibles (au moins pas uniquement ou principalement comme tel), sinon comme le résultat d'une contradiction structurale vraiment antagoniste. Le communalisme indigène est - si quelque chose peut l'être - à l'antipode de la rationalité lumpen, et l'indien est le contraire du picaro. Il est difficilement concevable que la plus minime concertation pratique puisse exister entre ces deux formes de vie et d'identité tellement opposées. Cependant, le mouvement indigène est vulnérable sous une certaine forme à la séduction de l'aventurier. Cela tient à certains traits de la formation des obligations interpersonnelles dans le monde communal, lesquelles se trouvent liées à la nature des liens de loyauté qui en résultent et qui se nouent dans un tel contexte. Caractéristiques de la formation des obligations interpersonnelles dans le monde communalEn effet, la délégation ou aliénation de la volonté propre du partisan envers son dirigeant peut présenter de multiples modalités. [...] Une de ces relations ou formes inaliénables - et qui diverge fondamentalement de la relation représentative [celle du républicanisme démocratique] est celle que j'ai envie d'appeler la relation de encomendación [je préfère ne pas traduire ce terme qui a une connotation historique remontant à la société coloniale]. Ce type de lien doit être expliqué : dans la relation de encomendación, un sujet, probablement plus fort ou en condition d'assurer une protection, assume le "traitement" d'un autre sujet qui se remet à lui à charge ou comme "charge" de l'encomendero [cf. remarque précédente]. Le fondement supposé d'un tel lien est que l'un, le protecteur ou encomendero possède des pouvoirs personnels ou des ressources non comparables à celles dont dispose le sujet à charge. Dans l'ordre absolutiste, le démuni (l'indien d'Amérique) est confié aux bons soins d'un représentant du pouvoir ou de la civilisation investie de pouvoirs bénéfiques. En tout cas, un tel lien pouvait être accordé de manière privée entre des personnes particulières, même sans recourir à la sanction de l'autorité. Le faible se place sous la protection du fort, se livre à lui et se consacre à lui. Le puissant (potentat) assume la charge du démuni et s'engage envers l'ensemble de l'existence de cet être humain et sa totalité pathétique de nécessiteux. L'acte de remise de soi implique une notion de représentation analogue à celle de la curatelle d'un mineur. En tout cas, cela suppose, au moins de manière juridique, une dation réciproque de chacune des parties, une espèce de donation du je, qui bien qu'asymétrique n'en est pas moins bilatérale : le puissant est autant obligé que le faible, bien que la nature des obligations discrètes sur lesquelles le traité se base soit très diverses. [...] Les mouvements d'aventuriers, parmi lesquels la Société patriotique n'est que la manifestation la plus récente, pourraient utiliser les asymétries de pouvoir et de ressources pour mettre le grappin sur les populations indigènes par des relations du type évoqué, cassant la représentation indigène politisée de manière républicaine (par exemple à travers l'action d'un mouvement comme Pachakutik) [le bras politique de la CONAIE]. Dans une certaine mesure, cela peut impliquer une restauration de l'hacienda, tout en détachant cette institution de sa base territoriale agraire, et lui donnant plutôt l'existence abstraite d'un type de relation interpersonnelle, libérée de sa forme contingente d'unité productive liée au sol. Cela peut prendre aussi la forme d'une dissolution communale, remplacée par les relations contingentes, fongibles et aventurières du picaresque, ou en tout cas, pourrait mener à la décommunalisation de l'indigène (laquelle n'a pas nécessairement à voir avec "son embourgeoisement individualiste"). En tout cas, les résultats de cette pratique qui combine le lien "protecteur" de l'encomendación avec la dissolution picaresque et l'hétéronomie de la famille clientéliste, peuvent se voir dans la constitution des mondes populaires de la côte équatorienne, spécialement dans l'environnement du Grand Guayaquil. Dans cet espace social, les sociétés aventurières ont réussi à désintégrer tout noyau d'identité relevant de la couche sociale indigène ou communal-populaire. La communauté prolétaire se constitue intégralement comme clientèle des entrepreneurs politiques et comme une cour de proches placée sous la protection des capitaines de quartier (43). Ce n'est pas pour rien que, sur la Côte équatorienne, la décommunalisation des indigènes a été réalisée très tôt et s'est traduite par leur atomisation individualiste en tant que "montubios" [paysans de la Côte, plus particulièrement de la province de Manabí] isolés, et ensuite comme nécessiteux urbains (44) : armée disponible de clients prêts à entrer dans le jeu opportuniste des condottieri. Il n'est pas impossible (quoique ce soit encore lointain) de penser que la Société patriotique finisse par être un conduit possible à travers lequel les lumpen villageois puissent tenter de reconstituer dans la sierra andine les mêmes conditions de désintégration de la Gemeinschaft [en allemand dans le texte] ethnique, pour rassembler ses éléments épars sous la forme de bande ou de suite d'aventuriers. A preuve la relation que la Société patriotique tend à établir avec les entrepreneurs politiques de la Côte. Il ne serait pas étrange qu'on débouche sur une sorte de "répartition féodale-territoriale du pays", dans laquelle le PSC contrôlerait la province de Guayas, le PRE le reste de la Côte et la SP se chargerait de l'Amazonie et de la région andine. Dans l'histoire des formations féodales, ces arrangements entre capitaines mafieux ne sont pas rares, et quoique sujets à frictions et à changements occasionnels violents, ils se montrent en général assez stables et difficiles à rompre. La lutte contre les réseaux mafieux enregistre peu de succès dans l'histoire connue de l'humanité. Il est temps de mettre un point final à ces réflexions. Elles ont un caractère provisoire et seront sujettes ultérieurement à des raffinements, des confirmations et des précisions. Elles ne vont pas plus loin qu'un effort pour éclairer d'une autre manière la praxis politique et ses circonstances présentes, vue au moins de l'actuelle aventure gouvernementale. En tout cas, cela pourrait assouplir notre analyse de la politique et lui donner une ductilité qu'elle pourra seulement atteindre en avançant sur des voies conceptuelles moins rebattues que celles que l'on emploie habituellement. NOTES DE L'AUTEUR(1) Ce "gallicisme" [en fait, il s'agit d'un anglicisme !] se réfère à quelque chose comme un ensemble de suiveurs personnels qui entourent le gouvernement ou le politicien et qui se trouvent liés à celui-ci par des liens d'affection, de loyauté, de favoritisme et de confiance subjective, plus que par la carrière, les mérites ou le poids politique propre. C'est l'équivalent du corps de courtisans de certains monarques ou de la garde de guerriers qui entourent le chef dans les états militaires. (2) Cette "répugnance" a été bien décrite par Carlos de la Torre, dans Carlos de la Torre "Abadalá es el Repugnante Otro" [Abdalá est l'Autre répugnant], dans Felipe Burbano de Lara (comp.) Democracia, Gobernabilidad et Cultura Política, Flacso Ecuador, Quito (3) Voir Fernando Bustamante "Cultura política y Ciudadanía en el Ecuador" dans Felipe Burbano de Lara (comp.) Democracia, Gobernabilidad et Cultura Política, Flacso Ecuador, Quito (4) Karl Marx, El Dieciocho Brumario de Luis Napoleón Bonaparte, Medellín, Oveja Negra, 1974, Serie Clásicos del Marxismo Nº 4 (5) José Arico, Marx y América Latina, Alianza Editorial, Mexico, 1980 (6) Karl Marx, "Bolívar y Ponte" dans Marx y Engels, Materiales para la Historia de América Latina, Cuadernos Pasado, Presente nº 30, México D.F., 1975 (7) Voir par exemple les articles de Vincente Rocafuerte publiés par Neptalí Zuñiga (com.) Rocafuerte y Quince Años de la Historia de la República del Ecuador, Colección Rocafuerte, volume XIV, Quito, 1947 (8) Marx est très clair sur cette distinction. Voir Karl Marx, El Dieciocho Brumario de Luis Napoleón Bonaparte, Medellín, Oveja Negra, 1974, Serie Clásicos del Marxismo Nº 4 (9) Il est même possible de trouver des exemples de "royauté lumpen", comme Bonaparte lui-même ou son protégé, l'empereur Maximilien du Mexique [Bustamante confond Bonaparte et Napoléon III !]. Voir Joan Haslip, Imperial Adventurers: Emperor Maximiliano of Mexico, London, Cardinal, 1971 (10) Gino Germani, dans Gino Germani, Torcuato di Tella y Octavio Ianni, Populismo y Contradicciones de Clase en Latinoamérica, Serie Popular Era, México, Ediciones Era, 1973 (11) Niccolo Maquiavelo, El Principe, Biblioteca de Política, Economia y Sociología, Barcelona, Orbis, 1985 (12) Max Weber fournit la description classique du système patrimonial et du sultanat. Max Weber, Economia y Sociedad: Esbozo de una Sociología Comprensiva, México, Fondo de Cultura Económica, 1964 (13) Niccolo Maquiavelo, op.cit. (14) Karl Marx, El Dieciocho Brumario de Luis Napoleón Bonaparte, Oveja Negra, Serie Clásicos del Marxismo Nº 4 Medellín, 1974 (15) Guillermo O'Donnell, Modernization and Bureaucratic Authoritarianism: Studies in Latin American Politics, University of California, Institute of International Studies, Berkeley, 1973 (16) Sur la figure du picaro dans la littérature, voir : Alan Francis, Picaresca, Decadencia, Historia: Aproximaciones a une Realidad Histórico-Literaria, Biblioteca Románica Hispánica, Estudios y Ensayos, nº 274 ; Joseph Laurent, Estudios sobre la Novela Picaresca Española, Consejo Superior de Investigaciones Científicas, Madrid, 1970 (17) Jorge Icaza, El Chulla Romero y Flores, Biblioteca General Salvat nº 40, Navarra, Salvat Editores, Alianza Editorial, 1971 ; Claudio Mena Villamar, "El Chulla Quiteño", en Nariz del Diablo, Revista de Ciencias Sociales y Cultura, Quito, 1994 (18) J'utilise le concept d'"habitus" tel que le présente Pierre Bourdieu : Pierre Bourdieu, Outline of a Theory of Practice, Cambridge Studies in Social and Cultural Anthropology Nª 16, Cambridge University Press, New-York, 1977 (19) La politique peut être vue de cette optique comme un événement grotesque, dans lequel l'ordre normal des choses est subverti ou inversé. De la sorte, la politique est le contraire de la réalité, un espace d'images et reflets grotesques, qui n'a qu'une fonction compensatoire par rapport aux dures réalités de la "vraie" vie sociale qui se joue dans un autre endroit, où les "choses sont sérieuses" (famille, propriété, violence). Ainsi la politique a la même fonctionnalité anthropologique que le carnaval, mais il s'agit ici d'un "carnaval perpétuel". (20) Sur le thème des "états d'exception" chez Marx et ses disciples voir : Nicos Pulantzas, Fascismo y Dictadura: La Tercera Internacional Frente al Fascismo, Editorial Siglo XXI, México, 1974 (21) José Aricó, op.cit. (22) Le concept de "mauvaise infinitude" est repris du langage hégélien et se réfère à un processus ou forme d'existence qui se prolonge interminablement sans se totaliser, ni culminer dialectiquement dans son auto-dépassement. C'est un processus interminablement fermé sur lui-même et incapable de se transcender. (23) De bonnes descriptions du corporatisme et de son fonctionnement dans les systèmes politiques et sociaux latino-américains peuvent être trouvées dans : Richard Morse, Resonancias del Nuevo Mundo: Cultura e Ideología en América Latina, Ed. Vuelta, México, 1995 ; Peter Klaren, Promise of Development: Theories of Change in Latin América, Introduction, Westview Press, Boulder, Colorado, 1986 (24) Aristóteles, Política, El Libro de Bolsillo, Clásicos, nº 193, Alianza Editorial, Madrid, 1986 (25) Wilhelm F. Hegel a caractérisé de manière exemplaire dans sa "Phénoménologie de l'esprit" ce processus de reconnaissance mutuelle entre les sujets citoyens. Pour une analyse classique, voir : Alexandre Kojeve, La Dialectica del Amo y del Esclavo en Hegel, Editorial La Pleyade, Buenos Aires, 1971 ; Jean Hippolyte, Génesis y Estructura de la Fenomenología des Espíritu de Hegel, Historia, Ciencia y Sociedad, nº 105, Ediciones Península, Barcelona, 1991 (26 )Le développement d'une conception civique et républicaine de la citoyenneté et de la politique requiert la dissolution de la morale familiale et son confinement aux espaces étroitement circonscrits de l'"intimité". On peut dire qu'il existe dans le système équatorien un déficit d'intimité, ce qui produit un sous-développement du lieu moral auquel la circonscription de la famille devrait se rapporter, de façon à laisser ouvert le cours du développement de l'éthos civique. (27) Adam Smith, Investigación de la Naturaleza y Causas de la Riqueza de las Naciones, Biblioteca de Economía nº 8, Orbis, Barcelona, 1983 (28) Voir Carmen Anhalzer, Marqueses, Cacaoteros y Vecinos de Portoviejo: Cultura Política en la Presidencia de Quito, Universidad San Francisco de Quito/Abya Yala, 1997 (29) Adam Smith, op.cit. (30) Les institutions étatiques sont très souvent, en Equateur, de simples agences, projection des intérêts corporatistes. L'Etat n'est, en réalité, qu'une simulation, cachant le pouvoir corporatiste particulier qui utilise les appareils gouvernementaux pour contrôler des zones segmentées de compétence et de juridiction, sous l'apparence de "publicité". (31) Max Weber a traité avec une attention particulière le processus de formation d'une catégorie étatique professionnalisée qui permet d'émanciper les institutions publiques des intérêts privés. Max Weber, "Poder Burocrático y Liderazgo Político" en Max Weber, Escritos Políticos, Joaquin Abellan /ed), Alianza Editorial, Madrid, 1991 (32) John Locke, Second Treatise on Government, Hatchett Publishing Co, Indianapolis, 1980 (33) Pour un examen du concept de "capital social", cf. Pierre Bourdieu et J.P. Passeron Reproduction in Education, Society and Culture, Sage Publications, London, 1990 (34) Theda Skocpol, States and Social Revolutions: A comparative Analysis of France, Russia and China, Cambridge University Press, New-York, 1979 (35) Vilfrido Pareto, Compendium of General Sociology, Guido Farina (ed), Cap. IX, University of Minnesota Press, 1980. Caetano Mosca a aussi développé une étude déjà classique sur "la circulation des élites" : Caetano Mosca, La Clase Política, sélection et introduction de Norberto Bobbio, Fondo de Cultura Económica, México, 1992. Pour une vision critique des théories de ce type, Peter Bachrach, Crítica de la Teoría Elitista de la Democracia, Amorrortu, Buenos Aires, 1967. (36) Edmond Burke, Thoughts on the Causes of Present Discontents (37) Cf. Leo Strauss & Joseph Cropsley, History of Political Philosophy, pp 687-709, University of Chicago Press, 1987 (38) Diana Bonnett Velez, "Las Reformas de la Epoca Toledana (1569-1581): Economia, Sociedad, Política, Cultura y Mentalidades", en Enrique Ayala Mora (coord), Historia de la América Andina, Universidad Andina Simón Bolívar, vol. 2, Quito, 1999 (39) Manuel Burga, "Noblezas Indígenas y Actitudes Anticoloniales", en Enrique Ayala Mora (coord), op. cit. (40) Ibid. [...] [...] (43) Amparo Menendez Carrión, La Conquista del Voto en el Ecuador: De Velasco a Roldós, Corporación Editora Nacional, Quito, 1986 (44) Maritza Arauz, Pueblos de Indios en la Costa Ecuatoriana: Jipijapa y Montecristi en la Segunda Mitad des Siglo XVIII, 1999
REMARQUESDécouvrir une théorie qui permet d'organiser et d'éclairer vos observations et vos ressentis quotidiens est une expérience particulièrement gratifiante et stimulante. C'est ce qui m'est arrivé à la lecture de cet article. Quand on vit en Equateur, il n'y a pas grand mérite à identifier les aberrations de la vie politique, sociale et économique, tant elles sautent aux yeux et sont honteuses et révoltantes, c'est comme cela que je les vis malgré plus de dix ans passés en Amérique latine, ce qui aurait dû suffire pour que je m'en accommode, d'autant plus qu'elles ne m'affectent que peu directement. Je ne veux pas dire par là que les concepts de lumpen et de picaro expliquent totalement et définitivement le fonctionnement de la société équatorienne, mais en tout cas, ils l'éclairent de manière convaincante, même si je pense, comme Bustamante, que tous les dirigeants de ce pays ne sont pas des lumpen, ni tous les Equatoriens des picaros. Cette précaution prise, il faut bien reconnaître que les comportements que ces deux concepts recouvrent ont pénétré profondément dans toutes les couches de la population et dans la culture nationale, ce qui n'est pas étonnant puisque l'exemple vient de tout en haut. On peut même se demander si, pour survivre dans ce pays, il ne faut pas une dose, plus ou moins grande selon les individus et les situations, de lumpen et de picaresque. En dehors de ces considérations générales, j'ai quatre remarques à formuler. 1. Conquistadores et picarosJe trouve curieux, et je ne m'explique pas, que Bustamante dans sa description des picaros ne mentionne pas les conquistadores, qui m'en paraissent être non pas les modèles - pour éviter de commettre un anachronisme -, mais les prototypes. Le premier roman picaresque, Lazarillo de Tormes, est publié en 1552, alors que Francisco Pizarro, chef lumpen s'il en est, arrive en 1531 dans ce qui sera l'Equateur. Si l'on reprend les caractéristiques du picaro, elles collent parfaitement à la mentalité et aux comportements des conquistadores : origine humble, malgré les prétentions nobiliaires de certains, esprit d'aventure, absence totale de moralité, soif de richesses et de gains immédiats, violations répétées de l'ordre établi, appropriation des ressources publiques à des fins privées, sexualité débridée, recours systématique à la tromperie, aux expédients, aux coups bas, aux pièges, exploitation des plus faibles, etc. On dirait un copié-collé. Au fil du temps, les descendants de ces personnages, ont constitué l'aristocratie créole et ils ont acquis toutes les caractéristiques d'une couche sociale dominante, par imitation des "chapetones", Espagnols venus de la mère patrie, qui constituent le sommet de la pyramide dans l'Audience de Quito. S'ils sont policés, ils conservent pourtant certains des traits de leurs ancêtres, notamment l'incapacité de distinguer entre le privé et le public, l'exploitation de la population autochtone, l'accumulation indéfinie de la richesse foncière ou monétaire. Pourtant, certains de ces créoles vont participer à la création d'un mouvement des Lumières, le plus riche et le plus dynamique d'Amérique latine, dans le dernier quart du 18e siècle. Mais, avec l'Indépendance et la création de l'Etat équatorien, cet élan intellectuel et social se perd et disparaît. Pourquoi ? Jusqu'à ce jour, je n'ai pas trouvé de réponse à cette question. Et ce sont les lumpen et les picaros qui vont monter sur la scène politique. Cette continuité historique me paraît trop belle pour ne pas être (au moins un peu) vraie. 2. La parenté lumpen entre Lucio Gutiérrez et León Febres CorderoIl me semble que Bustamante n'a pas tout à fait raison d'affirmer que le rapprochement de Lucio Gutiérrez avec le Partido Social Cristiano et son chef, León Febres Cordero, est dû à une parenté lumpen. Le Partido Social Cristiano est un ancien parti, qui remonte au Movimiento Social Cristiano dont le fondateur, en 1951, est Camilo Ponce Enriquez, un aristocrate conservateur, élève des Jésuites, docteur en droit de l'Université centrale, dont la présidence, fait rarissime en Equateur, a été sans tache. Le MSC est alors un parti de notables, basé à Quito, dont l'idéologie conservatrice est imprégnée de cléricalisme et d'élitisme. Il devient le PSC en 1967 et traverse une période difficile sous le gouvernement militaire de Rodríguez Lara. Febres Cordero, ingénieur formé aux Etats-Unis, chef d'entreprise à Guayaquil, arrive au PSC en 1978. Malgré ses allures populistes, il a une longue ascendance aristocratique, qui remonte à un autre León (vénézuélien comme Flores), un des héros de l'indépendance de Guayaquil, en octobre 1820. Sous son impulsion, le PSC va connaître des changements radicaux. Il devient un parti de la Côte, dont les valeurs dominantes ne sont plus celles de la doctrine sociale de l'Eglise, mais celles de la libre entreprise capitaliste et du marché, tout en recourant à la protection d'un état central voué aux intérêts des oligarchies locales. Le parti prend alors le caractère d'une machine électorale, gérée avec des critères entrepreneuriaux et dont l'objectif est de récolter le maximum de votes lors des élections locales, provinciales et nationales, et de postes après. Febres Cordero est un politicien autoritaire, qui contrôle totalement le parti, lequel dispose depuis plusieurs années de la plus grande représentation au Congrès (environ un quart des députés), ce qui assure à son chef une forte capacité de chantage et de pression, qu'il utilise sans états d'âme. Il correspond tout à fait au profil corporativo-patrimonial esquissé par Bustamante, mais est-il pour autant un chef lumpen ? Assurément non. C'est un patricien, il n'a pas pris d'assaut le parti, qui fort probablement est venu le chercher en raison de ses capacités de leader, il n'a rien d'un aventurier, le pouvoir l'intéresse plus que les richesses, même si celles-ci arrivent en sus, grâce aux facilités - pourtant légales, car il a la capacité de faire fabriquer au Congrès des lois sur mesure -, que ce même pouvoir procure. Il me semble donc que le rapprochement surprenant entre Febres Cordero et Gutiérrez, ne tient pas à leur parenté lumpen, mais au projet du premier de tirer le meilleur parti de la faiblesse du second, aussi bien en termes d'expérience politique que de capacité intellectuelle et d'ascendant, afin de favoriser ses intérêts de toujours. En apparence, il s'est trompé, puisque Gutiérrez est tombé en partie sous le poids de ses erreurs, et aussi pour le fait de s'être associé au chef, détesté par une bonne partie de la population, d'un parti oligarchique. Il sera possible de confirmer ou d'infirmer cette assertion quand on connaîtra le nombre de sièges du PSC au Congrès pour la période 2007-2011. Cela dit, ces remarques ne démentent nullement l'hypothèse de Bustamante selon laquelle il n'y a pas de différence fondamentale entre les classes dirigeantes traditionnelles, fussent-elles aristocratiques, et celles du lumpen. 3. Mouvement indigène et lumpenLa partie qui concerne les indigènes me semble être la moins convaincante, aussi bien sur le plan de la clarté de la pensée que de la solidité des arguments. C'est la seule où j'ai effectué des coupures. Le premier point concerne l'expression "mouvement indigène", qui donne à penser que ce dernier est unitaire et homogène. Or, il y a d'énormes différences entre les indigènes eux-mêmes et les mouvements qui les représentent. Ces différences, et ces divergences, ont été accrues par les actions de division efficaces - de son point de vue, qui était l'affaiblissement du noyau dur du mouvement, la Conaie -, menées par Lucio Gutiérrez. Ensuite, Bustamante doit se souvenir du fameux AMA LLULLA (ne pas mentir) AMA SHUA (ne pas voler) AMA KILLA (ne pas être bon à rien), inscrit dans l'article 97 de la Constitution, quand il écrit que "l'indien est le contraire du picaro" et qu'"il est difficilement concevable que la plus minime concertation pratique puisse exister entre ces deux formes de vie et d'identité tellement opposées". C'était peut-être vrai il y a trente ans quand les bases éthiques et politiques du mouvement indigène ont été jetées. Or, on pourrait multiplier les exemples récents de corruption, de double langage, de mensonges, d'expédients, de pressions indues, de manipulation de leurs troupes, etc., commis par la majorité des dirigeants des mouvements indigènes. A preuve deux exemples : la participation d'Antonio Vargas (alors président de la Conaie) au coup d'état du 21 février 2000, le compagnonnage électoral de Pachakutik (le bras politique de la Conaie) avec la Société patriotique lors des élections de 2002, qui a eu comme récompense son bref passage au gouvernement Gutiérrez. Ont-ils été trompés par les méchants métis et blancs à cause leur idiosyncrasie, liée à la relation d'"encomendación" ? Pour une petite part sans doute, mais pour le reste, pour la plus grande part, la cause de leurs comportements lumpen me paraît être dans le désir de leurs chefs d'arriver au pouvoir sans être trop regardant sur les moyens et dans le niveau culturel catastrophique de leurs bases, dont ils sont en partie responsables. Sur ces différents thèmes, cf. la seconde partie de la note de lecture "Les indigènes et le pouvoir" 4. Mensonge et réalitéBustamante ne parle jamais du mensonge à propos du comportement du lumpen et du picaro, peut-être parce que c'est un des dix commandements, je veux dire par là que ce mot évoque la morale traditionnelle, qui est leur est complètement indifférente. Cependant, une des choses qui m'a frappée dans ce pays est l'aptitude d'un grand nombre de personnes publiques à mentir, ou mieux à ne pas dire la vérité et à tenter de la masquer par un écran de paroles convenues, tirées justement de la morale traditionnelle ou d'un bréviaire religieux ou idéologique, dont les contenus ont été répétés dix millions de fois et n'ont pas grand-chose à voir avec la réalité vécue. On pourrait exprimer quelque chose d'approchant en parlant de la distance considérable qui existe entre le discours et les actes. Le discours est inspiré par beaucoup de nobles sentiments et une haute conception des valeurs patriotiques, politiques, sociales, qui sont censées guider l'action de la personne qui parle ou écrit, et aussi de soi-même en tant que porteur de celles-ci. Mais il s'agit visiblement de paroles creuses quand on connaît la réalité qu'elles prétendent décrire. Une autre variante consiste à essayer de sortir des réalités déprimantes du présent en peignant un avenir brillant sans indiquer le chemin qu'il faudra suivre pour y parvenir. Si j'évoque ce trait national à propos du lumpen, c'est parce que j'ai toujours été saisi par la capacité de Lucio Gutiérrez à mentir d'une façon tellement effrontée que parfois c'était moi qui en venais à douter de la véracité du fait qu'il déniait avec autant d'aplomb. Mais il n'était naturellement pas le seul. Beaucoup d'autres membres des classes dirigeantes de tous les bords le valent largement. Le Congrès est également un lieu où l'on utilise le déguisement de la réalité de manière quasi systématique pour tromper le bon peuple ou se débarrasser de ses adversaires ou compétiteurs. Il me semble donc pas indu de rajouter ces quelques traits au portrait du lumpen et du picaro équatoriens. 2. DANS LES FAUBOURGS DE L'ETAT DE NATUREEn résumé, le problème central est que le système politique est constitué fondamentalement - bien que de manière non-exclusive - par deux types d'acteurs anti-constitutionnels : les mafias et les corporations, lesquelles dans de nombreux cas se déguisent en "partis politiques". De fait, une bonne partie des partis politiques ne sont rien d'autre que des entreprises familiales, ou bien, dans une moindre mesure, les expressions électorales du pouvoir de certaines corporations. La période qui va de novembre 2004 jusqu'à avril 2005 a été témoin d'une aggravation aiguë du processus de destruction de l'état de droit en Equateur de la part de l'élite politique établie. [Au cours de cette période, le président Gutiérrez, avec la complicité active d'une majorité de circonstance au Congrès, a mis la main sur la Cour suprême de justice, le Tribunal constitutionnel et le Tribunal suprême électoral, mettant fin de facto à la séparation des pouvoirs.] Ce processus est à tel point profond et la suppression du règne de la loi est à tel point généralisée que c'est une tâche considérable et presque impossible que de suivre la piste des violations accumulées qui se précipitent en cascade sur l'opinion publique. Celle-ci n'arrive pas mesurer l'importance d'une violation avant qu'une autre, encore plus éclatante, ne prenne sa place dans les titres de la presse. En fait, on pourrait dire à juste titre que l'exercice même de faire l'inventaire de l'illégalité devient presque inutile et d'une stérilité déprimante. Ce n'est pas, assurément, une nouveauté que la faiblesse quasi congénitale du système judiciaire équatorien et ce n'est pas seulement dans la conjoncture actuelle que ce système est ridiculisé, ignoré ou dénaturé. En réalité, la situation actuelle ne fait rien d'autre que rendre patent, transparent et conduire à sa conclusion logique et ultime un trait presque constant de la praxis politique nationale. Cependant, auparavant, les violations, toujours aussi graves, ne se produisaient qu'épisodiquement, ou se trouvaient plongées dans la quotidienneté d'une pratique légale subreptice, qui malgré ce même caractère furtif, paraissait rendre un hommage, bien que de la manière la plus ténue, aux formes d'existence de l'état de droit. La situation actuelle implique, au contraire, l'implosion de ces prétentions, de ces simulacres et de ces masques d'un règne de la loi qu'on pourrait supposer en vigueur, du fait que les ruptures réitérées qu'il subit se réalisent en son nom même, quoique de manière contorsionnée. La situation actuelle élimine donc toute illusion possible de l'existence d'un état de droit et expédie le système constitutionnel dans son ensemble dans une espèce de décharge publique de l'histoire, dans un néant bizarre, dans une insignifiance qui, maintenant enfin, devient éclatante. L'Equateur entre de la sorte dans un territoire politique nouveau, quoique déjà pressenti et frôlé au long de son histoire. Ce territoire pourrait être baptisé comme "les faubourgs de l'état de nature", et pour comprendre de quoi il s'agit, il semble pertinent de faire une brève excursion dans ce concept et ce qu'il recouvre. 1. Un état de nature édulcoréEn dépit de sa rigueur logique et de sa profondeur philosofico-anthropologique, le concept d'état de nature proposé par Hobbes n'est pas très utile pour comprendre ce qui se passe dans l'Equateur actuel. Premièrement, la description faite de cette condition dans le "Léviathan" est si extrême et radicale, qu'elle manque de toute plausibilité historique, et deuxièmement, toute l'évidence pointe vers une invraisemblance manifeste de ses hypothèses sur la nature humaine (1). Ces hypothèses supposent un individualisme originaire qui a déjà été critiqué efficacement par Marx (2) et Rousseau (3). Les êtres humains sont clairement capables d'autoréguler leurs relations interpersonnelles de manière anarchique et non prédatrice. Ce moyen analytique de Hobbes est utile comme outil heuristique, mais il ne démontre pas que les personnes ne peuvent pas gérer leurs propres affaires "dans une certaine mesure", sans l'intervention d'une autorité supérieure et suprême. Dans un monde où la vie en commun est possible jusqu'à un certain point sans la menace du pouvoir étatique, il paraît plus pertinent de s'en remettre au concept d'état de nature formulé par Locke. Dans la perspective de Locke, l'état de nature n'est pas une situation de guerre de tous contre tous, ni ne requiert que la condition humaine corresponde à une existence de terreur et de solitude. Les habitants de l'état de nature de Locke sont capables de coopération et d'entretenir des relations pacifiques au niveau interpersonnel. Par exemple, des familles, des amitiés, des voisinages et même des communautés peuvent exister dans cet état de nature, les personnes peuvent s'auto-organiser, comme le font deux joueurs de tennis amateurs qui peuvent servir d'arbitres entre eux et jouer une partie plus ou moins amicale et consensuelle, sans requérir les services d'un arbitre (4). Ce qui différencie la situation originaire de celle qui règne dans une société organisée sous un "gouvernement civil" est quelque chose de simple, mais décisif : dans l'état de nature, les personnes sont dépourvues d'une autorité supérieure à elles, qui puisse être un juge impartial entre elles. En d'autres termes, chacun est juge de sa propre cause et il n'existe pas au-dessus de lui un juge devant lequel il doit s'incliner. Dans de telles circonstances, les personnes sont en condition de s'aider elles-mêmes et elles n'ont pas quelqu'un à qui recourir pour qu'on leur rende justice, elles ne peuvent recourir qu'à elles-mêmes et se procurer la satisfaction qu'elles sont capables d'obtenir par leurs propres ressources, efforts ou expédients. L'état de nature selon Hobbes se réfère en définitive à une situation dans laquelle il n'existe pas un souverain ou l'équivalent du pouvoir exécutif, tandis que l'état de nature selon Locke se définit par la "vacance judiciaire", du fait de l'absence d'un juge compétent dans les relations entre les parties. (On pourrait suggérer que l'état de nature selon Rousseau est défini par l'absence d'un pouvoir législatif, du fait que le contrat social survient quand existe la possibilité de légiférer et d'auto-légiférer.) Ainsi, le modèle de Locke paraît particulièrement attrayant en tant que méthode ou idéalisation pour l'analyse d'un système dans lequel la débâcle de l'état semble se produire en raison de la rupture de l'autorité et de la légitimité des cours de justice. Dans la situation où il n'existe pas de juge compétent, les relations entre les sujets sont régulées par leur propre intérêt, et la coopération a un caractère strictement volontaire et dépend de la stricte confiance dans la bonne foi des parties. La situation d'anarchie ne débouche pas nécessairement sur le chaos (comme chez Hobbes), mais limite sérieusement les entreprises collectives à celles où la confiance est objectivement possible entre les parties et à l'importance des tentations auxquelles sont soumises les personnes de se dédire de leurs engagements ou de la coopération. En d'autres termes, bien que l'anarchie ne finisse pas dans le chaos, elle conduit nécessairement à l'"insécurité juridique" (5). En effet, dans le cas de l'Equateur, l'effondrement du système judiciaire, n'empêche certainement pas la persistance de la vie sociale (nous ne sommes pas réduits à la violence extrême de la guerre de tous contre tous), les entreprises, les familles, les voisinages et toutes les autres formes d'associations privées ou locales continuent à fonctionner d'une manière ou d'une autre, réglés par leurs propres normes internes de vie en commun, leur moralité, leurs habitudes et traditions. Cependant, ils le font dans un cadre d'incertitude et une situation dans laquelle tout conflit qui a besoin d'un arbitrage est rendu impossible. Dans une société moderne à grande échelle, une telle situation est certainement peu durable à court terme et impossible à moyen terme. Assurément, l'écroulement de l'état de droit ne s'exprime pas seulement par l'effondrement du système judiciaire. Il est présent en général dans l'affaiblissement de tout le système de règles juridiques dans l'état en tant que tout. Ce n'est pas seulement la magistrature qui se met en marge de la loi, mais l'ensemble de l'administration et des pouvoirs de l'état qui se voient envahis par l'arbitraire et l'illégalité. En résumé, le système politique se voit dans une situation dans laquelle chaque acteur est juge de sa propre cause et il n'existe pas une autorité suprême capable d'être l'arbitre en dernière instance des conflits et des différences qui peuvent surgir. Cette situation de vide d'autorité suprême constitue clairement une condition de l'état de nature selon Locke. Cela présente un sérieux dilemme pour les agents qui souhaiteraient se comporter comme des citoyens assujettis à l'état de droit. Sous les conditions du règne de la loi, il est possible d'exiger et de demander aux personnes que leur conduite privée et publique se soumette au droit. Cette exigence a une contrepartie pas toujours évidente : que pour que le respect de la loi soit possible, la loi existante doit être légitime ou une loi qui soit administrée de manière légitime par une autorité qui le soit aussi. La loi comme expression de la volonté pure et arbitraire du puissant ou comme résultat plus ou moins aléatoire de corrélations de forces circonstancielles ne contraint pas de manière éthique, bien qu'il puisse être prudent ou convenable de la respecter au nom de l'instinct de conservation. Cependant, l'acte d'obéir à une loi despotique ou féodale nous renvoie non pas au cadre d'une éthique citoyenne, mais à celui d'une simple prudence instrumentale : obéir dans ces conditions n'a pas plus de contenu éthique que celui que présente la survie pure et simple. Le problème du citoyen éthique dans ces circonstances, est que quand il désire obéir à la loi, celle-ci a perdu sa substance éthique : l'autorité de la loi s'est dissoute dans la simple convenance. Dès lors, obéir ne garantit pas que l'on obéit à un droit légitime : cela pourrait être simplement un acte de soumission à l'extorsion de quelques voyous. D'autre part, c'est un jeu pervers que de manifester une conduite inconditionnellement limitée à une certaine compréhension de ce que la loi demande, alors que tous les autres agents se dispensent de s'y soumettre. Il paraît irrationnel de se soumettre au droit, quand personne d'autre ne le fait, y compris en termes de prudence. L'éthique citoyenne n'est pas nécessairement une éthique de la collaboration inconditionnelle. Elle doit se rapprocher plutôt d'une coopération conditionnelle, qui exige, pour être effective et stable, une coopération similaire des autres parties. Collaborer avec un état de droit déjà dissous paraît irrationnel et pas particulièrement éthique, en plus d'être imprudent et d'entraîner une auto-immolation inutile. Le citoyen putatif (on ne peut pas être un véritable citoyen hors du cadre d'un ordre légal effectivement en vigueur, lequel protège et consacre la citoyenneté) doit, alors, recourir à un principe moral quelque peu différent pour orienter ses actions. Dans l'état de droit, la maxime qui nous conduit à une observance à première vue des lois paraît être d'habitude suffisamment bonne, mais hors de l'état de droit, il est nécessaire de se demander ce que doit faire le citoyen ou celui qui désire s'établir ou vivre dans l'état de droit. Une réponse possible serait une maxime individualiste qui indiquerait qu'en l'absence de règne de la loi, chacun resterait livré à ce que la prudence égoïste indique. En d'autres termes, chacun serait libre d'agir de manière à protéger son meilleur intérêt. Cependant, cette maxime présente l'inconvénient d'être contradictoire, même de la perspective de sa propre et égoïste auto-préservation. Agir selon la maxime de l'avantage propre et égoïste (du fait que personne ne s'occupera de nous ou qu'on ne peut espérer que quelqu'un le fasse), aurait l'effet de nous conduire à une situation analogue à celle du "dilemme du prisonnier", encore plus néfaste et incertaine. Ainsi, par cette recherche individualiste de la sécurité, nous finirions par créer des conditions d'insécurité toujours plus grandes. Donc, même depuis l'optique de la prudence pure, un citoyen ou une perspective citoyenne, ne paraît pas pouvoir désirer la perpétuation de l'état de nature décrit plus haut. Paraît plutôt préférable, la maxime qui nous indiquerait que, dans l'état de nature, la conduite du sujet citoyen ne doit pas être celle qui consiste à respecter la loi (car ce n'est pas possible et seul ce qui est possible peut être exigé), mais doit plutôt consister à "se conduire de telle manière que nos actes contribuent à créer les conditions de l'état de droit". D'ailleurs, dans un état de nature, la conduite du citoyen aimant la loi doit être d'agir en accord avec les principes machiavéliques (6), et la vertu civique doit consister à faire tout ce qui conduit instrumentalement à l'état de droit. Mais, cela peut impliquer (toujours de manière machiavélique), agir en marge des mêmes principes, qui, dans un état de droit, devraient guider l'action du sujet. Et il en va ainsi parce que ces principes ne sont pas en vigueur et il peut être peu éthique de se conduire selon des principes qui ne sont pas en vigueur et dans une situation où n'existent pas les conditions nécessaires à ce qu'ils le soient. Dans l'état de nature, la loi ne consiste pas à respecter la Constitution, mais à agir pour supprimer les conditions qui rendent impossible qu'elle soit en vigueur. Cela n'opère pas dans l'ordre du constitutionnel, mais dans ce que nous pourrions appeler les "occasions de la constitutionnalité". Ou alors, la norme à suivre est celle qui devrait être en vigueur dans les conditions dans lesquelles un ordre légal constitutionnel est exigé, mais n'existe pas. Ce qui exigé est agir efficacement pour imposer un état des choses dans lequel le règne de la loi soit effectivement possible. Si ce qui précède est effectif, alors la politique actuelle doit trouver un nouveau centre. Si le problème est l'inexistence effective de état organisé, alors les efforts des acteurs politiques devront se centrer, pas tellement sur le fait d'obliger les autorités à agir selon le droit, mais, au contraire, sur la création des conditions selon lesquelles il soit possible d'agir en droit. 2. Les sources de l'effondrementCertaines analyses superficielles de la situation actuelle peuvent nous conduire à penser que le problème vient de la malveillance et de la corruption de certains acteurs. Cependant, une vision plus panoramique de la vie politique équatorienne au cours des dernières décades nous amène immédiatement à nous méfier d'une telle approche. Les problèmes de l'illégalité et du manque d'autorité réelle des pouvoirs publics ne sont pas nouveaux. En fait, la chute des présidents Bucaram et Mahuad a déjà été une évidence plutôt indiscutable du caractère frauduleux de toute prétention par rapport au maintien en vigueur du règne de la loi et du respect de la Constitution. L'expérience quotidienne confirme que, pour le commun des citoyens, l'état de droit est une notion étrangère et déconnectée de l'expérience réelle de la vie. De ce fait, si la maxime de conduite doit être d'agir de manière à ce que soit possible le règne effectif de l'état de droit, il est nécessaire de se tourner vers les causes et les raisons qui ont permis l'implantation en Equateur d'une espèce de version adoucie de l'état de nature. Dans cette section, on tentera d'esquisser quelques idées à ce sujet, pour terminer par des considérations semblables en ce qui concerne les mesures pouvant aider à créer les conditions qui rendent possible le règne de la loi. L'état de droit est une construction hautement complexe qui requiert un ensemble de conditions non seulement juridiques, mais aussi politiques, sociales et culturelles. Cet état doit être soutenu par un type de sujets qui soit capable de vivre la loi comme liberté. Si la loi n'est que pure imposition externe, elle ne peut régir que dans la mesure où une force extérieure la garantit. La première tranchée de l'état de droit réside dans la subjectivité même des acteurs. On ne peut imposer le respect général de l'état de droit à des sujets dont l'individualité en tant que tels ne se base pas sur l'idée que le je est intrinsèquement constitué comme un microcosme de la loi. Mais, en marge de ces considérations anthropologiques, déjà mentionnées ailleurs (7), il est plus utile du point de vue de la politique de se référer à l'ossature institutionnelle qui sabote la possibilité de l'état de droit. Cette ossature est en grande partie constituée par des règles du jeu qui se reproduisent en marge et en dehors de la loi, ou dans d'autres cas, sont les conséquences de niches et de fuites présentes dans le corps même de la loi. En résumé, le problème central est que le système politique est constitué fondamentalement (bien que de manière non exclusive) par deux types d'acteurs anti-constitutionnels : les mafias et les corporations, qui se déguisent dans beaucoup de cas en "partis politiques". En fait, une bonne partie des partis politiques ne sont que des entreprises familiales ou bien, dans une moindre mesure, les expressions électorales du pouvoir de certaines corporations. La famille étendue (consanguine ou par alliance), convertie en appareil de pouvoir politique, se constitue du point de vue technique en mafia. A son tour, l'éthique de la mafia est totalement opposée à l'éthique citoyenne. Cela parce que la loi de la mafia n'est pas de type étatique, mais de type patriarcal. Dans la loi de la mafia, le principe fondamental légitimant le commandement est le droit du père, exprimé par la figure du "patrimoine" : ensemble de droits, pouvoirs et propriétés qui dérivent de la condition paternelle. Dans ce système, le chef politique est avant tout un patriarche. Il gouverne l'état au même titre qu'il gouverne sa famille, et ses droits, pouvoirs et attributions sont du même ordre que le patrimoine du propriétaire. Puisque le pouvoir politique est du même ordre que le patrimoine, il n'existe pas de différence ou de séparation entre la sphère du public et celle du privé. Il n'y a pas de constitution autre que le droit d'user et d'abuser du maître et du propriétaire (pater familias). Sa volonté subjective et sa morale privée se constituent en source de facto de tout droit. En somme, le premier problème de la loi en Equateur est qu'il n'existe pas à proprement parler un espace public de droit public. L'espace du droit public s'est vu démoli et exproprié par le droit privé du propriétaire, entendu comme patriarche, dont le droit de position dérive d'un réseau de lignages. A son tour, la position du patriarche ne consiste pas seulement en biens, mais se développe à travers le contrôle des volontés. En réalité, la mafia est une machine à générer et conserver du respect. Les biens matériels sont en bonne partie un moyen instrumental pour l'accumulation de ces loyautés. Une grande part de la rapacité du parrain mafieux repose sur le fait que le réseau familial n'est pas un mécanisme efficient pour la production ou l'accumulation économique proprement dite. En réalité, la mafia est un système d'accumulation d'adhésions au chef de famille, qui parasite l'environnement économique dans le but d'en extraire les moyens pour reproduire ces loyautés. C'est pourquoi les systèmes mafieux ne peuvent se reproduire que quand il existe un milieu exclus sur lequel peuvent être prélevés les coûts de la reproduction de la fidélité. Ce milieu peut être international, naturel (l'exploitation des ressources tirées des présents reçus de la nature) ou social. En tout cas, les réseaux mafieux qui se déguisent en parti politique croissent et se maintiennent par le processus de circulation de la loyauté et son accumulation (les partis équatoriens, presque sans exception, sont de l'ordre du simulacre, sont des organisations d'un autre ordre que celui qu'ils paraissent être, qui font semblant d'être l'institution reconnue par les systèmes polyarchiques de la trahison libérale occidentale). Cette loyauté peut facilement être transformée en capital quand c'est nécessaire, mais ce n'est pas du capital dans le sens strictement économique du terme. Ainsi la corruption n'est pas une alternative, le patriarche doit, absolument, dévier des ressources étatiques vers son réseau clientéliste et, pour le faire, la rapine est une conséquence inévitable. La fraude n'est pas une option, c'est une nécessité inéluctable qui s'impose objectivement à quiconque voudrait entrer dans le jeu politique. Celui qui ne vole pas l'argent public pour le répartir entre ses proches et ses parents (réels ou symboliques) n'a simplement pas la possibilité de contrôler les volontés, et en conséquence accumuler du crédit politique et accéder aux charges publiques. Les richesses sont le moyen par lequel le patriarche obtient les ressources à redistribuer aux clientèles. Le parrain est avant tout un mécène civique, un fournisseur de ressources pour ses proches. Incidemment, le patriarche peut "toucher" une commission ou conserver un pourcentage de ce qu'il arrache au budget public ou à d'autres instances dont il est le parasite. Mais son action fondamentale est de s'assurer le contrôle du processus de redistribution, d'avoir les moyens de pouvoir forcer la reconnaissance des bénéficiaires de sa gestion. C'est cela qui se traduit en votes et en pouvoir politique. Le parrain de mafia est incidemment riche, mais la logique fondamentale de son action est de se convertir en un intermédiaire de la redistribution des fonds étatiques vers des clientèles particulières, lesquelles de cette façon transfèrent leur loyauté d'un état impersonnel et abstrait de "res pública" vers le patron concret avec lequel ils établissent une relation personnalisée et responsable (arbitrée par des codes d'honneur plus ou moins chevaleresques). Il doit être clair, donc, que le parrain n'est pas un entrepreneur au sens capitaliste du mot, son action n'est pas principalement orientée vers les gains financiers personnels. D'une certaine manière, sa fonction est communale : un service envers un réseau familial et de proches plus ou moins de masse, dont il est l'agent fournisseur. Le pouvoir des réseaux mafieux repose précisément sur le fait qu'ils ne sont pas l'expression de l'égoïsme isolé de ses membres, mais qu'il répond à une logique communale de secours mutuel entre les parties, dans un système de réseau centré sur le patriarche. Le patriarche s'occupe de ses fidèles (au moins sur un plan imaginaire) comme le père s'occupe de ses enfants. C'est seulement ainsi que le parrain peut s'assurer la loyauté de centaines de milliers ou de millions de partisans qui cherchent une protection patriarcale pour leurs vies. Mais la mafia n'est pas le seul organisateur central de l'activité politique en Equateur. Un second système est le corporatisme. Dans cette structure, le droit et la juridiction paraissent logés dans l'organisation professionnelle ou l'intérêt sectoriel respectif. La caractéristique du droit corporatif est que les personnes ont un statut juridique particulier en fonction de leur appartenance ou non au groupe. De ce fait, tout droit est dans ce cas un privilège ou une prébende issue de l'appartenance à ce groupement d'intérêts particuliers. Le corporatisme se présente partout où un thème d'intérêt civique est remis à la juridiction d'un groupe d'intérêt particulier (normalement, un groupe privilégié en "charge" du thème ou que l'on considère comme bien placé pour être intéressé ou être affecté par ce thème). De cette manière, la loi et le droit paraissent être une loi et un droit privés, valides pour ceux qui ont le statut d'appartenance à un groupe corporatif particulier. Le groupe corporatif est un groupe de statut auquel on confie un thème d'intérêt public et auquel on concède un accès privilégié, légal et politique, à la gestion de la zone sous sa garde. Le système politique équatorien se trouve rempli d'enclaves corporatistes et de sens communs [?] de cette nature. En définitive, cela implique que l'espace de citoyenneté se voit encore plus délimité, du fait que les personnes n'apparaissent comme détenteurs de droits et obligations que sous leur particularité de membre d'un groupe de statut, et jamais en leur qualité générique d'êtres humains ou de citoyens. Le corporatisme établit une espèce d'ordre, mais ce n'est pas un ordre fondé sur l'égalité, sinon sur la différence et la hiérarchie. Il distingue ceux qui ont accès à une zone juridictionnelle de ceux qui ne l'ont pas, et il est en définitive sournoisement aristocratique et sujet à prébende. Cependant, dans un contexte d'effondrement de l'état de droit, il établit une certaine forme d'autorégulation sectorielle qui peut - au moins dans certains milieux et à certains moments - instaurer un équivalent fonctionnel proche de l'état de droit. Pourtant, le prix en est que l'ordre ainsi constitué doit exclure ceux qui ne jouissent pas de l'accès privilégié aux prérogatives propres au statut, et d'autre part, persiste la carence d'un arbitre suprême entre les prétentions des groupes de statut, lesquels peuvent et doivent - nécessairement - se heurter à tout moment, dès l'instant où le développement de la division du travail établit dans la société d'étroites interdépendances fonctionnelles et des espaces d'articulation structurelle forcée entre les groupes corporatistes. Dans une société médiévale, l'auto-régulation corporative pouvait peut-être procurer une forme de gouvernement, fondée juridiquement sur le cadre étroit du bourg. Mais dans une société moderne et globalisée, cet espoir paraît assez |