Nouvelles du Petit Paradis en Equateur
La vie quotidienne dans nord des Andes équatoriennes
Note de lecture :Education à l'équatorienneA la première lecture, le texte suivant - Los cinco sentidos de una maestra - m'a beaucoup impressionné. La seconde m'a laissé un arrière-goût désagréable. Réflexion faite, il me paraît quand même intéressant de faire connaître ce témoignage sur la réalité de l'enseignement public en Equateur, mais en éclairant les raisons de mon malaise. Elles sont au nombre de quatre. La première vient du fait que, malgré les apparences, il ne s'agit pas d'un récit à la première personne. "Danilo" est un prénom masculin, celui de l'auteur. Ensuite, la rédaction de ce texte révèle un niveau culturel que ne possède pas une maîtresse du primaire, enseignant dans une zone défavorisée. Le témoignage d'origine, s'il existe, a visiblement été remanié. La seconde raison se trouve dans le manque d'informations sur le contexte précis. Je n'ai pas trouvé Casabó sur la carte. On peut supposer qu'il s'agit d'une école rurale, sise dans une communauté indigène de haute altitude. On peut supposer qu'il s'agit d'une enseignante venue de l'extérieur, peut-être pour accomplir son année rurale (fin de la formation pédagogique), encore que certains éléments indiquent une expérience plus longue. Mais il s'agit de suppositions. La troisième raison s'explique par la présence dans ce texte d'une argumentation visant à justifier les grèves à répétition des enseignants du public. On peut supposer (encore des suppositions !) que l'enseignante est une militante - comme le rédacteur de cette chronique - de la "Unión Nacional de Educadores" (UNE), le syndicat des enseignants du secteur public, dont le bras politique est le "Movimiento Popular Democrático" (MPD), un parti de gauche, membre de la coalition qui soutient - encore pour combien de temps ? -, l'actuel président, Lucio Gutiérrez. La quatrième raison enfin est qu'il y a des relents de racisme dans la présentation des faits. Un maître indigène, issu de cette communauté, ne les relaterait pas d'une manière aussi critique et distanciée. Même si la description était identique, il y aurait de la compassion pour ces enfants. A moins qu'il ne s'agisse de la manifestation de la perte de la vocation pédagogique qui afflige une proportion grandissante d'enseignants, aussi bien dans le Tiers-monde qu'en Europe. Il convient de préciser aussi, afin de mieux comprendre l'éclairage donné par ce cas individuel, que le système éducatif équatorien traverse une grave crise, qui se manifeste par l'insuffisance de l'infrastructure, de la formation pédagogique et de la rémunération des enseignants, ainsi que du budget de l'éducation publique, laquelle accueille le 80 % de la population en âge scolaire. Les revendications des 147000 enseignants sur ces quatre plans débouchent sur des grèves incessantes qui affectent bien entendu le rendement scolaire. Le taux de désertion du primaire en milieu rural est de 53 %. Un enfant sur trois ne termine pas le cycle primaire de six ans. Seul un enfant sur dix de moins de six ans accède à l'éducation préscolaire. Le taux d'analphabétisme est de 19 % en zone rurale, et monte respectivement à 43 et 53 % pour les hommes et les femmes indigènes. L'Equateur se trouve presque toujours en queue de peloton en Amérique latine pour la majorité des indices éducatifs (Données extraites de "Ecuador: su realidad", Fundación José Peralta Quito septembre 2002). Enfin, à la suite d'un conflit de compétences entre le ministère de l'Education et celui du Bien-être social, le programme alimentaire destiné aux enfants du primaire est sérieusement compromis depuis bientôt quatre mois, sans que ce scandale n'atteigne la une des médias nationaux. [Pour la situation de l'éducation en Colombie, cf. la chronique "Voleurs d'enfance"] Les cinq sens d'une institutricePar : Mcs. (Master ciencias sociales) Danilo Paspuel Revelo Peut-être que ce texte pourrait s'intituler "Femmes au bord de la crise de nerfs" ou "Manuel pour rendre fou" ou "Mère, il n'y en a qu'une ?" ou "Qu'ai-je fait pour mériter cela ?" Il s'avère qu'une certaine pulsion journalistique tardive me fait voir le titre de ce qui se passe autour de moi, avec le facteur aggravant et l'inconvénient que j'y suis profondément impliquée. Je crois qu'il est très difficile d'expliquer dans quelles conditions, nous, les maîtresses, nous travaillons. Si nous ne le faisons pas, nous n'allons pas pouvoir expliquer pourquoi nous abandonnons si facilement l'école, qui est la nôtre, celle des enfants et des parents. Sinon, à qui appartient-elle ? Laissons pour le moment les considérations sur la grève en soi, et la manière dont le syndicat la conduit, car cela nous paraît pertinent de le remettre à plus tard. Maintenant, nous sommes dans la lutte et il est nécessaire d'expliquer aux parents, aux gens, et surtout aux mères, ce qui se passe pour nous. Je me réfère à quelque chose qui reste souvent en dehors des discours des conseillers [provinciaux], des politiciens et même des dirigeants syndicaux : les maîtres sont en majorité des maîtresses. En vérité, on croit que nous pouvons et devons supporter, par le fait que nous sommes en majorité des femmes, n'importe quoi. Comme la mère qui n'a pas d'argent pour acheter de la nourriture, mais prépare quand même un repas ; comme celle qui ne peut faire face seule aux tâches du foyer, mais le fait quand même ; comme celle qui n'a pas le temps de penser à elle, mais peu lui importe. Les maîtresses sont des femmes à la tête d'un "foyer" qui comprend une énorme quantité d'enfants, dont les carences se multiplient. Et si les mères de nos élèves ne perçoivent pas que leur situation de femmes dans le foyer est injuste, comment peuvent-elles comprendre la nôtre. Nous, oui, nous nous en rendons compte. Peut-être parce que nous sommes des salariées. Notre situation pourrait les aider à comprendre l'injustice de la leur. Mais elles n'ont ni salaire, ni syndicat, ni [articles dans la] presse, ni la possibilité de faire la grève. Comment vont-elles nous considérer lorsque nous cessons de faire ce qu'elles ne peuvent, ni osent, penser ne plus vouloir faire dans les conditions imposées ? La grande différence est que pour nous l'enseignement a été un choix, qui peu à peu s'est transformé en un destin. Nous n'avons pas étudié pour être la "seconde maman" et pourtant nous sommes celle-là. Aujourd'hui, les mères travaillent, elles ont beaucoup d'enfants - à Casabó, la moyenne s'élève à six -, elles sont surchargées de problèmes, et tout ceci nous surcharge à notre tour. Maintenant, essayons d'imaginer la salle de classe. Par exemple, la mienne. J'ai trente-huit enfants (il est bon de savoir que l'idéal incontesté est de vingt-cinq). Nous allons découvrir mon activité à travers les cinq sens. Commençons par la vue. J'ai devant moi trente-huit enfants. La plupart sont mal vêtus, insolents, nerveux, inquiets. Ils bougent sans arrêt. Leurs visages révèlent un âge mental de trois ou quatre ans inférieur à l'âge réel. Leurs regards ne correspondent pas à leur physique, ni leurs gestes. Seuls quelques-uns ont cette expression sereine des personnes qui sont en accord avec elles-mêmes. Leurs mains sont sales, comme leurs vêtements. Si nous regardons sous les bancs, apparaît une collection de chaussures décousues, de chaussures d'été en plein hiver, la plupart sans chaussettes. Le regard se porte sur la salle. Les pupitres sont détériorés, rayés, sales. Les parois sont froides. Certains carreaux des fenêtres sont cassés. Il n'y a pas de rideaux. Les armoires et le bureau tombent en morceaux. Dehors, la cour est couverte de papiers, d'épluchures et de Dieu sait quelles autres choses. En plus, trente-huit enfants transgressent toutes les lois de la Gestalt. Il n'y a pas de configurations possibles pour un si grand nombre d'objets en mouvement. Mes pauvres yeux ne sont qu'au nombre de deux, fixes et frontaux. La nature dans sa grande sagesse devrait me les modifier, en un mélange d'escargot et de poule par exemple. Pour le moment, ils ne sont adéquats que pour saisir vingt-cinq enfants. L'ouïe. Le bruit que nous supportons doit dépasser largement le niveau de décibels que les êtres humains sont capables de tolérer. Comment vous sentiriez-vous, entouré d'une demi-douzaine de radios branchées sur des émetteurs différents ? Mais ce n'est pas tout, les radios n'ont pas besoin d'affection. Il y a trente-huit voix qui appellent : "Maîtresse, cette fille m'embête." Car la classe n'est pas tout le temps active et immergée dans une passion créatrice et unificatrice. Et puis, il y a du bruit dans la cour, toujours quelque chose arrive. Un enfant s'est blessé, un autre s'est échappé de la classe, on a volé la montre de Machin, cette fille a perdu son ruban. Mais par-dessus tout, ces enfants requièrent de l'attention. Et je suis là. Des heures à leur disposition. Et ils m'assiègent. Le toucher. Quand je dis "ils m'assiègent", c'est au sens littéral. Trente-huit enfants, ce sont soixante-seize mains. Et toutes ces stimulations, comment arrivent-elles à ma pauvre écorce cérébrale ? Je ne sais pas. Elle se débrouille comme elle peut. Mais ce n'est pas tout. Moi aussi, j'aimerais les caresser, faire un geste. Mais, ils sont beaucoup, ils sont trente-huit. Mon corps reçoit donc des ordres contradictoires. C'est comme un poussah qui va et vient et en fin de compte ne se déplace pas. Ensuite, le froid. Le froid qui nous tend, nous enferme, nous éloigne. L'odorat. C'est la partie la plus difficile à expliquer. Il faut aimer. Il faut vraiment aimer ce que l'on fait ou renoncer, pour sentir ce que nous sentons. C'est que la saleté et la misère sentent, et sentent mauvais. Ce sont les odeurs les plus cachées, les plus intimes, les plus régressives. Celles que la civilisation a appris à sublimer, chaque échange non contrôlé sent. Et nous leur disons : tu dois te laver, tu dois laver tes vêtements, tu dois utiliser du déodorant, il faut laver les chaussettes et les chaussures, en un mot : il faut plus s'aimer et mieux se traiter. Il faut vraiment de l'amour et du courage à ce propos. Et ensuite, cette odeur de pipi, car "carencé" se traduit ainsi. Ils ne contrôlent pas leurs sphincters parce qu'ils ont froid, parce qu'ils boivent beaucoup d'eau, parce que la faim donne soif, parce qu'ils hésitent à se rendre aux toilettes par peur des enfants plus âgés, habitués à Dieu sait quel usage de leur sexualité ou parce que ces peurs viennent peut-être de leur famille. Le goût. Après tout cela, quelle saveur peut nous rester dans la bouche. Quand nous prenons un thé brûlant pour nous réconforter un peu, dans un lieu étroit, où l'on ne trouve pas les conditions pour échanger entre nous, à peine un bonjour, nous en profitons si peu. Nous avalons de l'angoisse en même temps que la boisson bouillante. [court passage intraduisible]. Nous la remâchons comme de la peau impossible à avaler, en même temps que la frustration, l'humiliation et la confusion. Les articles d'opinion sont de la responsabilité exclusive de leurs auteurs. Note : "Norte" est un journal régional qui couvre les quatre provinces du nord de l'Equateur : Esmeraldas, Carchi, Succumbios, Imbabura. Il fait partie d'un groupe de médias qui réunit en outre une radio (la Voz de los Lagos, FM 102.7) et une chaîne de télé (TVN, Canal 9). Le président exécutif du "Grupo Corporativo del Norte" est Luís Mejía Montedeosca, qui est également député de l'Imbabura au Congrès. Il y représente le PSC (Parti social chrétien), situé à droite. Malgré cette coloration partisane, le Nord n'est pas un journal d'opinion, mais un quotidien d'information générale, plutôt médiocre. 13 mai 2003 |