Nouvelles du Petit Paradis en Equateur

La vie quotidienne dans le nord des Andes équatoriennes

 

Note de lecture :

Sous le signe du dollar

L'Equateur est le seul pays au monde à utiliser le dollar américain comme monnaie nationale (à part le Panama, qui n'en a jamais eu d'autre), lequel a remplacé l'ancienne dénomination, le sucre - vieille de plus de 116 ans - en janvier 2000. Ce changement est intervenu dans des circonstances dramatiques et a été imposé de manière brutale et improvisée, sans mesures de préparation ou d'accompagnement autres que financières. Cette expérimentation monétaire, initialement rejetée par une proportion importante de la population - laquelle a perdu à cette occasion une grande partie de son épargne -, a des effets importants sur la vie du pays.

Plusieurs correspondants m'ont écrit pour me demander des informations sur la dollarisation et, jusqu'à maintenant, je n'avais pas trouvé de source d'informations qui ait proposé une analyse autre qu'économique et financière.

Or, dans son numéro de décembre 2003, la revue "Ecuador Debate" publie un article de conjoncture intitulé "Pobreza, dolarización y crisis en Ecuador" qui tente de faire le tour du problème. Comme il est relativement court, j'en présente ci-dessous la traduction intégrale, sans les tableaux et les graphiques qui l'accompagnent, malheureusement peu lisibles après scannérisation.

Ecuador Debate est une excellente revue, publiée tous les quatre mois par le Centro Andino de Acción Popular (CAAP). Chaque numéro présente un thème central et est accompagné par différentes rubriques - conjoncture, analyse, débat agro-rural, critique bibliographique - dont le champ d'investigation est en général l'Amérique latine, abordé dans une perspective équatorienne. Les thèmes centraux des quatre derniers numéros - ceux que j'ai lus - sont les suivants :

  • "Le symptôme argentin", qui présente, du fait précisément de la dollarisation, un intérêt spécial pour l'Equateur ;
  • "Républiques pétrolières", encore un thème d'actualité brûlante, du fait que le pétrole constitue toujours la principale exportation du pays ;
  • "La construction du féminin", qui renvoie également à un présent difficile, en raison, par exemple, de l'augmentation de la violence intra-familiale - qui touche surtout les femmes -, et l'illettrisme élevé des femmes indigènes ;
  • Et enfin, "Terreurs et terrorisme", qui, heureusement, ne concerne que marginalement ce pays.

Les commentaires en italiques n'engagent que moi.

Conjoncture économique

PAUVRETE, DOLLARISATION ET CRISE EN EQUATEUR

Carlos Larrea y Jeannette Sánchez

L'Equateur est un pays au développement relativement faible en Amérique latine, avec un revenu par habitant inférieur à la moitié de la moyenne latino-américaine et une société historiquement caractérisée par de profondes inégalités sociales, ethniques et régionales. Les programmes d'ajustement structurel et de promotion des exportations, appliqués depuis 1982, n'ont pas réussi à surmonter la stagnation économique, et ont eu, en revanche, un coût social élevé, en termes d'augmentation de l'inégalité sociale et de la persistance de la pauvreté et du chômage structurel. Ce panorama a été aggravé par la crise des années 90, au cours de laquelle, au début de l'an 2000, le gouvernement de Mahuad a décrété la dollarisation de l'économie. [Jamil M., élu avec le 51.3 % des votes, a exercé la fonction présidentielle du 10 août 1998 au 21 janvier 2000, date à laquelle il a été renversé par un coup d'état réunissant le colonel Lucio Gutiérrez, actuel président de l'Equateur, Antonio Vargas, alors président de la Conaie (un des mouvements faîtiers des organisations indigènes) et Carlos Solórzano, alors président de la Cour Suprême.]

Trois ans et demi s'étant écoulés depuis l'instauration officielle du système de dollarisation, il est pertinent de faire une première évaluation de son impact. L'objectif principal de cet article est d'analyser les effets sociaux de la dollarisation et de la crise en Equateur. Il comprend trois parties :

  • La première présente une brève référence à la situation économique, en particulier les antécédents et les effets de la dollarisation.
  • La seconde contient une analyse de l'évolution des conditions sociales, particulièrement la pauvreté, l'emploi et les salaires.
  • La dernière tente une évaluation d'ensemble, incluant les grandes lignes de politiques économiques et sociales alternatives.

1. CONTEXTE SOCIO-ECONOMIQUE ET DOLLARISATION

Après la crise de la dette qui commence en 1982, l'Equateur a lancé un processus d'ajustement structurel et de promotion des exportations. Bien que l'application de ces politiques fut tardive, graduelle et peu consistante, dans un contexte de profonds conflits sociaux et d'instabilité politique chronique, le pays avait libéré vers le milieu des années 90, les taux de change et d'intérêts, démantelé sa protection douanière, ouvert ses marchés, éliminé les subventions et autres distorsions de ses prix relatifs et dérégulé partiellement le système financier et le marché du travail.

Les résultats économiques de cette stratégie ne sont pas satisfaisants. Ainsi, le revenu par habitant de 1998 est à peine de 5% supérieur à celui de 1980, et bien que les exportations aient enregistré une forte expansion dans la première moitié des années 90, celles-ci ont continué à se concentrer sur un petit nombre de produits primaires ou peu élaborés et leurs effets sur la croissance de l'économie ont été réduits. A la faible diversification des exportations s'ajoute une dette extérieure (publique et privée) volumineuse d'un montant de 16.400 millions de dollars, dont le service a représenté presque le 10 % du PIB de 1995 à 2002.

D'un autre côté, le pays éprouve des difficultés structurelles de compétitivité dues au caractère éminemment rentier des classes dominantes, à l'inégalité sociale, au faible développement du capital humain, aux déficiences dans le développement institutionnel, à l'instabilité politique, et à des facteurs plus récents, telle la "maladie hollandaise" qui résulte du boom pétrolier, entre autres éléments. Selon les indices de compétitivité internationale élaborés annuellement par le World Economic Forum, l'Equateur s'est situé en 2001 [et 2002] aux positions 73 et 78 sur les 80 pays étudiés, se maintenant du fait de ses conditions institutionnelles, technologiques et macroéconomiques parmi les pays les moins compétitifs du monde.

A la fin des années 90, le panorama s'est aggravé à cause d'un ensemble de facteurs, largement analysés dans les milieux médiatiques et académiques, lesquels se résument dans le phénomène du Niño en 1998, la chute du prix du pétrole en 1998 et 1999 et les effets internes de la crise financière internationale. En 1999 et 2000, le système financier national fut affecté par la fermeture ou le transfert à l'Etat de plus de la moitié des principales banques du pays. Il en résulta en 1999 une chute du revenu par habitant de 9 %, après une baisse de 1 % en 1998, et, seulement à partir de 2000, une légère récupération qui tend à stagner en 2003.

La crise s'est manifestée par une vertigineuse augmentation du chômage, de sous-emploi et de la pauvreté. Le premier s'est élevé, dans les trois principales villes du pays [Quito, Guayaquil et Cuenca], de 8 % en 1998 à 17 % à la mi-1999, tandis que la pauvreté urbaine passait de 36 à 65 %. La crise a également provoqué une émigration internationale massive. On estime à au moins 700.000 les Equatoriens qui ont abandonné leur pays à partir de 1998.

Devant la menace d'hyperinflation et d'autres problèmes générés par l'instabilité et la spéculation, le gouvernement Mahuad a adopté la dollarisation officielle de l'économie au début 2000. Cependant, cette mesure n'a pas pu éviter la chute de ce régime, que le gouvernement suivant a reprise à son compte, définissant une stratégie de stabilisation et un début de récupération économique, qui s'est maintenue jusqu'à aujourd´hui.

Les gouvernements de Noboa (2000-2002) et Gutiérrez [depuis le 15 janvier 2003] ont tenté, à travers la dollarisation, de stabiliser l'économie à court terme et de consolider la récupération en promouvant les investissements étrangers dans le secteur pétrolier, par la construction d'un nouvel oléoduc et le quasi doublement des volumes exportés dans un délai de deux ans.

La politique fiscale a cherché à augmenter le recouvrement par une meilleure efficacité, l'élimination de la subvention au gaz domestique (pas encore adoptée), l'augmentation du prix de l'électricité et des combustibles, et des changements dans la structure contributive (pas encore adoptée non plus). On a essayé de réduire le poids de la dette à moyen terme et de stabiliser l'économie par l'austérité budgétaire et la conformation d'un fond de stabilisation pour le paiement et le rachat de la dette externe grâce aux revenus pétroliers supérieurs à 18 dollars le baril.

En résumé, on espérait qu'avec la dollarisation, l'afflux des devises du pétrole, l'austérité budgétaire, la réduction de l'inflation et des taux d'intérêt créeraient une ambiance de stabilité et de confiance qui favoriserait l'investissement privé et la réactivation de l'économie.

Toutes ces mesures n'ont cependant pas permis d'atteindre les objectifs économiques recherchés, bien que les conditions externes aient été très favorables dès le début : la récupération des prix pétroliers depuis la mi-99 jusqu'à aujourd'hui ; les transferts de devises significatifs des émigrés, qui constituent la seconde source de revenus après ceux du pétrole ; la construction du nouvel oléoduc de brut lourd (OCP), commencée en 2001, qui aurait dynamisé l'économie ; un taux de change surévalué au début de la dollarisation (25.000 sucres pour un dollar), qui a permis des prix relatifs à l'exportation particulièrement favorables en l'an 2000 ; et des taux d'intérêts internationaux bas (le taux Libor international à 360 jours a atteint 1,45 % en 2002), qui ont soulagé la pression des intérêts de la dette extérieure sur le budget.

Revenu par habitant

La récupération expérimentée dans les années 2000 (0,74 %), 2001 (3,7 %), et 2002 (1,5 %) ne permet pas encore de retrouver les niveaux de revenu par habitant atteints en 1998. Pour 2003, les prévisions officielles signalent plutôt une stagnation relative.

Inflation

Comme conséquence de facteurs tels que les forts déséquilibres des prix relatifs lors de la dollarisation, la capacité des oligopoles et autres agents économiques à augmenter les prix, la stimulation de la demande due aux envois internationaux, et la réduction partielle de quelques subventions, le pays a maintenu un taux d'inflation élevé, en dépit de l'élimination de l'émission monétaire. L'inflation a atteint 91 % en 2000, 9,4 % en 2002 et 4,9 % entre janvier et juillet 2003 [6,1 % pour l'année]. Malgré la réduction, l'inflation en Equateur continue à être substantiellement supérieure au taux international (3 % annuel).

La persistance et l'ampleur de l'inflation ont non seulement éliminé les avantages temporaires obtenus par le secteur externe en raison du taux de change réel dans les mois postérieurs à la dollarisation, mais encore inversé la situation, affectant gravement la compétitivité internationale du pays. L'indicateur du taux de change réel est descendu de 207 en janvier 2000 à 90,1 en février 2003, sa valeur la plus basse en 10 ans ; il s'est récupéré au cours de ces derniers mois jusqu'à 94,4, du fait de la dévaluation du dollar nord américain par rapport à l'euro [97,4 en décembre 2003]. Ce taux de change défavorable limite les perspectives de croissance et la diversification des exportations non pétrolières. Si l'inflation équatorienne continue à être supérieure à l'internationale, le panorama deviendra plus ardu, configurant une situation semblable à celle de l'Argentine pendant la seconde moitié des années 90. L'augmentation importante de l'importation de biens de consommation au cours de ces dernières années confirme les effets défavorables de la politique de dollarisation. Les perspectives de compenser les désavantages des prix relatifs des biens dont les prix ne sont pas négociables par une augmentation de la productivité du travail sont limitées, du fait de la fragililité du système bancaire, des taux d'intérêts élevés [pour les emprunteurs] et d'un contexte institutionnel défavorable.

Exportations

La récupération économique que l'on constate dépend principalement des envois des émigrés, de la hausse des prix du pétrole, de l'impact immédiat de la construction de l'oléoduc de brut lourd (OCP), mais elle ne reflète pas une dynamisation des exportations. Au contraire, les principaux produits d'exportation non pétroliers se trouvent affectés par des problèmes sérieux, principalement dans le cas de la banane (chute des prix et stagnation de la demande internationale) et de la crevette (maladies et problèmes d'environnement), aucun autre produit ne présentant des perspectives très favorables. Le pétrole, devenu le principal soutien de la récupération programmée pour les années à venir, présente des limitations provenant des réserves existantes, de la basse qualité des bruts lourds, de son impact négatif sur l'environnement, de la faible participation de l'Etat dans l'excédent pétrolier et de la destination prévue de ce dernier pour le paiement de la dette extérieure.

Dans ce contexte, l'expansion des exportations non pétrolières constitue un élément capital des stratégies économiques futures. Au-delà des problèmes particuliers des marchés des principaux produits, les exportations se trouvent sérieusement affectées par un taux de change réel défavorable et déclinant.

Balance commerciale

L'évolution du taux de change réel postérieur à la dollarisation a provoqué une baisse relative du prix des biens importés. La disponibilité de crédit à la consommation et l'augmentation des envois de devises des émigrés ont entraîné une croissance accélérée des importations, en particulier de biens de consommation. La croissance totale des importations est significative. La moyenne mensuelle entre juillet 2002 et juin 2003 est de 63 % supérieure à celle de 1996. Malgré l'importance de la construction de l'OCP, la rubrique qui connaît l'augmentation la plus forte est celle des biens de consommation.

Il en résulte une détérioration dramatique de la balance commerciale, qui connaît des soldes négatifs presque tous les mois depuis juin 2001. Ce déséquilibre profond est insoutenable à moyen terme, surtout en raison du poids de la dette extérieure dont les engagements dépassent les 2.000 millions de dollars annuels, et du panorama incertain du secteur extérieur et des prix du pétrole.

Crédit

Le comportement du crédit a été l'un des facteurs déterminants de la faible capacité de l'économie à s'adapter de manière adéquate aux nouvelles conditions imposées par la dollarisation. La crise bancaire de 1999, et la faillite de la plus grande partie des banques privées, ont créé les conditions d'une restriction de crédit qui perdurent jusqu'à aujourd'hui, de sorte que le crédit disponible est limité, les taux d'intérêts sont trop élevés pour permettre la rentabilité des investissements productifs de moyen et long terme, et la plus grande partie du crédit disponible est canalisé vers le commerce et la consommation. Les volumes de crédit pour l'agriculture, l'industrie et la construction ont diminué d'au moins 50 % par rapport aux valeurs antérieures à 1998.

Par conséquent, les transformations productives qui renforceraient le secteur extérieur ont été limitées aux entreprises qui ont accès au crédit international. Le secteur exportateur a perdu en grande partie les opportunités générées par un taux de change favorable, et manque actuellement d'un crédit adapté qui lui permettrait de surmonter des conditions défavorables. Le résultat est un ajustement récessif et des concentrations, auxquels survivent uniquement les grandes entreprises qui disposent d'un accès au crédit international ou les entreprises appartenant à des branches moins vulnérables.

Dépenses publiques et sociales

Malgré l'austérité budgétaire, le paiement de la dette extérieure et intérieure et d'autres facteurs ont conduit à une asphyxie virtuelle des finances publiques, particulièrement sévère à partir de 2002. Les dépenses sociales en Equateur non seulement se trouvent parmi les plus basses d'Amérique latine, mais elles ont enregistré une tendance fortement dégressive à partir de 1982. La chute est si prononcée que, en termes réels par personne, les dépenses publiques pour le secteur social en 2001 ont été inférieures à la moitié de leur valeur de 1981.

En résumé, l'Equateur a expérimenté une récupération économique limitée à partir de janvier 2002, attribuable partiellement à diverses conditions externes très favorables, telles que les prix du pétrole et les envois des émigrés. La dollarisation n'a pas réussi à stabiliser l'économie du pays, mais de nouveaux déséquilibres sont plutôt apparus tels que le déficit budgétaire et de la balance des paiements, ainsi qu'un taux de change surévalué. Dans ce contexte, les perspectives économiques à court et moyen terme sont peu encourageantes et sont aggravées par l'ampleur de la dette extérieure.

L'impact positif espéré d'une expansion des exportations pétrolières au cours des prochaines années ne permettra pas d'atteindre des taux significatifs d'augmentation, en raison de la basse qualité du brut et du volume des réserves, ainsi que de la faible participation de l'Etat aux excédents.

Les perspectives favorables, apparues au début de dollarisation, n'ont pu être exploitées, du fait que la reconversion de la production demandait une grande mise à disposition de crédit à laquelle le système financier national, affaibli par la crise bancaire, n'a pu répondre. Le contexte international actuel est moins favorable, en raison de la dégradation du taux de change réel et il est également incertain sur les marchés internationaux des produits d'exportation, principalement le pétrole. La vulnérabilité externe du pays est accrue par la rigidité générée par le taux de change fixe.

Les problèmes de fond qui affectent la compétitivité du pays requièrent une solidité institutionnelle publique pour être dépassés. La crise, cependant, augmente la conflictualité sociale, réduit la gouvernabilité et éloigne les possibilités d´échapper au cercle vicieux produit par les inégalités sociales, la stagnation économique et la faiblesse des institutions publiques.

2. EFFETS SOCIAUX DE LA CRISE ET DE LA DOLLARISATION

Dans cette section seront analysés les effets sociaux de la crise et de la dollarisation. Il faut pourtant avertir le lecteur que l'Equateur, malheureusement, ne dispose pas d'un système périodique rationnel d'enquêtes auprès des ménages, comportant une couverture nationale, lequel permettrait d'analyser l'évolution de la pauvreté et d'autres variables sociales. De toute façon, on recourra aux sources les plus fiables, en assumant les limitations des comparaisons.

Evolution nationale de la pauvreté et de l'inégalité

L'information disponible sur l'évolution nationale de la pauvreté à partir de 1995 suggère une augmentation significative qui commence en 1998 et se maintiendrait jusqu'en 2000 et une diminution postérieure qui ne compense pas la totalité de la détérioration [...].

La comparabilité limitée des enquêtes rend difficile une vision diachronique adéquate. L'information se base sur la mesure de la consommation en 1995 et 1998 et du revenu au cours des années qui suivent. En comparant le revenu de toutes les années [1995, 1998, 2000, 2001], on met en évidence une détérioration plus prononcée et une récupération moindre.

Bien que la pauvreté se réduise en 2001, compensant une partie significative de la détérioration par rapport à 1995, dans le cas de l'indigence, on observe une détérioration plus durable et une récupération plus modeste.

Pauvreté, salaires et emploi dans les principales villes

A partir de l'analyse conjointe des séries pauvreté, salaires et emploi urbain, on peut distinguer trois phases principales :

  • a. Détérioration sociale
    Comprise entre le début de la série (mars 1998) et approximativement mai 2000 (4 mois après la dollarisation).
    La pauvreté s'élève de 35 % à 68 %, les salaires réels chutent d'à peu près 40 % et le chômage monte de 8 % à 17 %, avec une détérioration équivalente du sous-emploi.
  • b. Récupération
    Entre mai 2000 et environ décembre 2001 se produisent simultanément une réduction de la pauvreté et de l'indigence, une récupération salariale et une diminution du sous-emploi et du chômage. Bien que la récupération en général n'atteigne pas les niveaux antérieurs à la crise, son ampleur est significative. La pauvreté descend jusqu'à à peu près 49 %, le chômage à 8 %, et les salaires remontent, récupérant la quasi-totalité de leur valeur initiale.
  • c. Nivellement
    En 2002, la récupération commence à s'épuiser, donnant lieu à un nouveau scénario avec des caractéristiques différentes de la période d'avant la crise. Le chômage remonte à son niveau actuel de 10 %, la pauvreté et l'indigence tendent à baisser lentement, arrivant à la mi-2003 à 45 % et 20 % respectivement, valeurs encore supérieures à celles du début. Cependant, la récupération des salaires réels continue jusqu'à atteindre les niveaux de 1998.

Ce panorama global n'est pas homogène et doit plutôt être décliné selon les villes. Tandis que Guayaquil, la ville la plus peuplée [1.985.379 hab. recensement 2001], souffre plus fortement de la crise et expérimente une récupération relativement faible, Quito [1.399.378 hab.], capitale du pays, présente une évolution plus symétrique dans les deux phases principales, alors qu'à Cuenca [277.374 hab.], la récupération est vigoureuse : aussi bien la pauvreté que le chômage se réduisent à des niveaux inférieurs à ceux de 1998.

Bien que la pauvreté et l'indigence soient très élevées à Guayaquil, il est probable qu'elles sont surestimées, dues au fait que les revenus obtenus dans les enquêtes de 2003 ont été sous-enregistrés (le 9,6 % des personnes indiquent des revenus familiaux nuls, ce qui n'est pas réaliste, contre 2,2 % à Quito et 0,6% à Cuenca). En dépit de ce biais possible, il est incontestable que la pauvreté est plus élevée à Guayaquil que dans les deux autres villes et que l'impact de la crise y est plus aigu.

On peut faire l'hypothèse que l'explication de ces différences réside dans la structure sociale de ces trois villes. Guayaquil a souffert plus fortement de l'impact social du phénomène du Niño, en tant que principale ville de la Côte et destination de la migration rurale occasionnée par les inondations. Cette ville a présenté traditionnellement une structure sociale incluant un secteur informel plus nombreux, un secteur moyen plus faible et une moindre présence du secteur public, ainsi que des niveaux de scolarité plus bas.

L'augmentation du chômage est venue fondamentalement de l'impact de la crise sur les petites et moyennes entreprises privées. Les travailleurs les plus affectés ont été ceux de moindre qualification et les informels.

Cuenca, la ville la moins affectée et celle qui a connu la récupération la plus dynamique, a bénéficié d'une émigration internationale massive et de l'envoi consécutif de devises, ce qui a augmenté la consommation et l'activité du bâtiment. En outre, elle s'est distinguée par d'autres facteurs, comme le tourisme, qui a connu un dynamisme croissant ces dernières années.

Enfin, Quito se trouve dans une situation intermédiaire. La crise s'exprime principalement par l'appauvrissement des classes moyennes et l'émigration, l'envoi de devises et le redémarrage de l'industrie de la construction influent sur la récupération, mais dans une moindre mesure qu'à Cuenca.

Pauvreté et indigence

L'augmentation rapide de la pauvreté dans la première étape s'explique par l'effet simultané de la baisse des salaires, de l'augmentation du chômage et du sous-emploi et la crise financière qui a conduit à la congélation des dépôts et à l'élimination virtuelle pour un temps du crédit formel.

Le principal facteur de la récupération est l'émigration internationale massive qui a commencé en 1998. La sortie du pays d'environ 700.000 personnes, jeunes pour la plupart, conduit à une réduction du taux de chômage, à l'augmentation croissante des envois de devises, dont le volume est comparable aux revenus pétroliers ces dernières années, ce qui permet une récupération de la consommation des foyers pauvres. L'émigration internationale n'est pas seulement composée de travailleurs non qualifiés, mais comprend des ouvriers spécialisés, des techniciens et des professionnels. Il en résulte que l'on commence à sentir dans plusieurs branches un manque de main d'œuvre, qui pousse à la hausse les salaires, ce qui contribue également à la réduction de la pauvreté.

Finalement, les transferts de devises impulsent la réactivation de la construction et cela réduit le chômage. A ces facteurs s'ajoutent les effets de la période faste qu'ont connue les prix du pétrole et la génération temporaire d'emplois créée par la construction de l'oléoduc de bruts lourds (OCP), commencée en 2001.

En s'inspirant de la distinction de Katzmann entre pauvreté chronique, récente et inertielle, on peut faire l'hypothèse que la plus grande partie de la pauvreté récente produite par la crise a été résorbée, à l'exception de Guayaquil où il semble que la situation tend à se stabiliser à des niveaux élevés : pauvreté 50 à 60 %, indigence 25 à 30 %.

Salaires et marché du travail

En général, le cycle de baisse et de récupération salariales se manifeste de manière identique en fonction du sexe et de la segmentation du travail (secteur informel et moderne). L'analyse par villes révèle, au contraire, non seulement des différences significatives selon les niveaux de salaires (attribuables par hypothèse à des différences de scolarité dans les cas de Quito et Cuenca par rapport à Guayaquil), mais aussi une récupération plus prononcée à Cuenca, comme effet de l'émigration et des envois.

Le thème des effets des changements sur les retours [sur investissements] éducatifs est plus complexe. Une première analyse montre une structure avec des retours éducatifs fortement croissants. Sur la base d'un modèle de régression multiple à partir des variables sociales du salaire urbain, on peut observer que les fluctuations salariales ont été relativement moindres pour travailleurs ayant un niveau d'instruction supérieur ou de troisième cycle, bien que la récupération salariale soit plus élevée pour les travailleurs de niveau préuniversitaire, principalement du fait de l'émigration massive à l'étranger de travailleurs à la qualification basse ou moyenne.

Selon le modèle de régression mentionné, la crise affecte proportionnellement tous les salaires ; dans la phase de récupération, les salaires des travailleurs non qualifiés dépassent les niveaux antérieurs à la crise (comme conséquence de l'émigration), mais les retours éducatifs du niveau primaire complet [par opposition à l'absence de scolarité primaire ou à une scolarité primaire incomplète] disparaissent virtuellement. Cette nouvelle structure tend à égaliser les salaires non qualifiés à ceux du niveau primaire complet, en créant une base commune pour le 42 % de la force de travail urbaine et réduit les avantages de l'éducation secondaire, consolidant une plateforme de basse qualification qui réunit le 80 % des travailleurs urbains. En même temps, la brèche qui les sépare des travailleurs qualifiés détenant un niveau d'instruction supérieur, s'élargit. Les retours éducatifs croissants de l'instruction supérieure concentrent les incitations éducatives vers les niveaux élevés en augmentant l'hétérogénéité du marché du travail.

Salaires et genre

Les salaires féminins sont inférieurs à ceux des hommes. Cette différence salariale constitue une sanction salariale envers les femmes. Toutes les autres conditions étant égales - éducation, expérience, insertion professionnelle, heures de travail, condition de chef de ménage -, les femmes reçoivent des rémunérations inférieures de 13,4 % à celles des hommes. On observe également une segmentation du marché du travail, avec des rémunérations inférieures de 20 % pour les informels, de 42 % pour le service domestique, avec des conditions similaire d'éducation, d'expérience et autres variables. Il faut rappeler que le travail féminin se concentre dans ces secteurs. Les dernières données (février 2003) indiquent un sous-emploi féminin de 50 % contre 25 % pour les hommes, tandis que les chiffres du chômage donnent respectivement 11 % et 6,5 %.

La série sur la segmentation du marché du travail montre une détérioration non réversible de la qualité de l'emploi. La participation du secteur moderne passe de 64 % à 57 %, au bénéfice à égalité du secteur informel comme de celui du travail domestique. Cette évolution confirme que la diminution du chômage n'est pas due à une récupération de l'emploi, mais s'explique en grande partie par l'émigration à l'étranger.

La récupération observée dans l'emploi adéquat est principalement la conséquence de la hausse des salaires réels, qui réduit le sous-emploi invisible (dû à la faible productivité). Malgré cette baisse, le sous-emploi affecte le 40 % de la force de travail [45,8 % en décembre 2003], et dépasse le 50 % à Guayaquil.

En résumé :

La situation actuelle montre une récupération, bien que ni complète ni uniforme, en termes salariaux, accompagnée d'une baisse de la pauvreté et du chômage jusqu'à des valeurs proches des initiales. Cependant, en 2003, on observe une recrudescence du chômage de 8,2 % en janvier à 10,0 % en juin [9,3 % en décembre 2003]. Certains des changements créent une situation nouvelle, telle la tendance à l'homogénéisation des salaires pour les niveaux éducatifs jusqu'au secondaire complet, une relative pénurie de travailleurs dans certaines branches affectées par l'émigration, l'expansion non réversible du secteur informel et une augmentation des différences dans l'insertion professionnelle selon le sexe.

Création et destruction d'emplois

On peut distinguer trois phases dans la création-destruction d'emplois selon les enquêtes d'emplois urbains réalisées par la Banque Centrale et l'Université Pontificale Catholique de l'Equateur (PUCE). Pendant la première, correspondant à la détérioration de l'emploi de 1998 à août 1999, on observe une instabilité prononcée avec une prédominance de la perte d'emplois. Dans la seconde étape qui va jusqu'en août 2001, prédomine une mobilité intermédiaire avec une plus forte création d'emplois, et, dans la troisième phase, la mobilité se réduit et la création et la destruction d'emplois tendent à s'égaliser. Ces étapes correspondent en gros à la périodisation dégradation-récupération-stabilisation décrite antérieurement, bien que la troisième étape suggère un comportement récessif du marché du travail.

3. EVALUATION ET PERSPECTIVES

La dollarisation en Equateur à réussi à se consolider dans son étape critique initiale, principalement à cause de conditions externes hautement favorables, telles que les prix du pétrole, les envois élevés de devises par les personnes qui ont émigré depuis 1998 et l'investissement étranger pour la construction de l'oléoduc de bruts lourds [OCP]. Cependant, les perspectives d'une croissance économique future sont limitées par la surévaluation du taux de change, les problèmes actuels du secteur extérieur, ainsi que par des facteurs structurels tels que la dette extérieure, les conditions institutionnelles et de développement technologique du pays.

Bien que, à partir de mai 2000, on observe une récupération des conditions sociales dans la zone urbaine - principalement une réduction de la pauvreté, une augmentation des salaires et une baisse du chômage -, la consolidation et la continuité de cette évolution favorable paraissent au moins incertaines du fait que la récupération trouve son origine principalement dans l'émigration massive vers l'étranger qui a soulagé l'excédent de l'offre de travail et a conduit à une récupération salariale, ainsi qu'à l'envoi de devises qui s'approche actuellement des 6 % du PIB. On ne peut attribuer cette amélioration que secondairement à une réactivation de l'appareil productif, du fait que celle-ci s'est concentrée dans un seul secteur dont l'articulation avec l'économie nationale est limitée : le secteur pétrolier contrôlé par les entreprises étrangères.

Dans un scénario futur caractérisé par une croissance économique modeste, l'amélioration des conditions de vie va dépendre de manière critique de la capacité et de l'effectivité du secteur public pour la mise en œuvre de politiques sociales favorisant la dynamisation et la redistribution. Ces politiques requièrent un investissement substantiel en formation du capital humain (éducation, science et technologie, nutrition et santé), la formation à l'emploi productif dans les entreprises petites et moyennes des secteurs stratégiques de l'économie, et un appui consistant aux paysans et petits producteurs ruraux, accompagné d'une redistribution de la propriété rurale. Si, en revanche, les politiques sociales continuent à être basées sur la promesse d'une distribution progressive des fruits de la croissance obtenus par les mécanismes du marché, comme c'est le cas des dernières décades, les perspectives d'une amélioration des conditions de vie seront éphémères.

Crise, dollarisation et développement, réflexion finales

L'analyse des transformations de la structure économique et sociale du pays dans le contexte de la dollarisation n'acquiert une dimension pertinente que si elle est intégrée dans une discussion critique plus large sur les objectifs du développement à moyen et long terme. Du point de vue de la capacité économique actuelle, il serait amplement possible de satisfaire les nécessités de base de la population, puisque le revenu par habitant est approximativement le double de la ligne de pauvreté. En fait, la pauvreté massive est la conséquence de l'inégalité sociale. L'absence d'équité constitue l'obstacle principal au développement humain ; la surexploitation et la dégradation des ressources naturelles menacent la satisfaction des nécessités des générations futures, entraînant une iniquité intergénérationnelle, une autre dimension de l'inégalité qui s'ajoute aux différences sociales actuelles. La société équatorienne a été affectée depuis la période coloniale par la pauvreté massive, et de grandes inégalités sociales, ethniques, régionales et de genre. Malheureusement l'insertion historique de l'Equateur dans le marché mondial a été fondée, et continue à l'être, sur des avantages comparatifs traditionnels, tels que l'abondance de main d'œuvre non qualifiée bon marché et la richesse de ses ressources naturelles, dont beaucoup ne sont pas renouvelables et sont souvent exploitées de manière non soutenable.

Comme cela s'est produit dans la plus grande partie des pays de faible développement relatif en Amérique latine, les politiques d'ouverture commerciale, de promotion des exportations et d'ajustement structurel n'ont pas réussi à rétablir la croissance économique, tout en ayant un coût élevé pour leurs effets négatifs sur la pauvreté, la distribution de la richesse et l'emploi. De plus, la capacité institutionnelle, régulatrice et redistributrice du secteur public s'est affaiblie et la pression de l'économie sur les ressources naturelles a augmenté comme résultat de l'accroissement des volumes exportés de produits primaires et de l'utilisation non soutenable de ces ressources. L'expérience de la dernière décade montre en outre que le pays est plus vulnérable lorsqu'il doit affronter des événements négatifs tels que les crises financières et économiques internationales, la chute des prix des produits d'exportation de base ou les désastres naturels aggravés par le changement climatique.

L'affaiblissement de l'Etat et le comportement rentier de quelques secteurs des classes dominantes ont empêché un développement institutionnel adéquat dans le pays, renforçant autant la corruption que les formes traditionnelles de la politique, clientélistes et populistes, où les intérêts particuliers, le plus souvent à court terme, ont prévalu sur les demandes d'un projet national d'intégration. Dans ce contexte sociopolitique, non seulement le développement de l'infrastructure de base en énergie, communications et autres secteurs stratégiques a été affecté, mais aussi en même temps, la qualité et la couverture des services sociaux essentiels en matière d'éducation, de santé et de sécurité sociale se sont détériorés, affaiblissant divers éléments centraux de compétitivité internationale dans le contexte de la globalisation, lesquels entravent l'insertion internationale du pays. Celle-ci se limiterait à l'exportation d'un groupe de produits primaires traditionnels, dans un contexte international tel que l'actuel, où les avantages comparatifs classiques perdent leur pertinence vis-à-vis d'autres dimensions, comme celles qui sont liées au capital humain, à la recherche scientifique et technologique, au renforcement institutionnel et à l'équité sociale.

La dollarisation, adoptée comme une mesure d'urgence dans le cadre d'une crise, cherchait à dépasser certains aspects de la vulnérabilité externe, favorisant la convergence de l'inflation et des taux d'intérêt vers leurs niveaux internationaux et réduisant les coûts de transaction avec l'économie mondiale. On espérait que la stabilité qui en résulterait favoriserait la croissance.

Après plus de trois ans, ces attentes ne se sont pas réalisées et, au contraire, la dollarisation a entraîné des déséquilibres macro-économiques difficiles à surmonter. Le dérèglement des prix internes a entraîné une inflation résiduelle prolongée, affectant le taux de change réel et générant un déséquilibre chronique de la balance des paiements, qui ne peut se résoudre qu'à travers les paramètres rigides actuels, la voie récessive, la contraction économique et la dégradation des conditions sociales. La rareté et le coût élevé du crédit ont aggravé la situation, du fait que le système financier affaibli n'a pas permis de canaliser l'épargne nationale vers la reconstruction de la structure productive.

A moyen terme, la vulnérabilité du pays face à d'éventuelles crises financières internationales, aux avatars des marchés de produits primaires - en particulier le pétrole - ou aux désastres naturels ou climatiques, est élevée. Dans ce contexte, il est difficile d'entrevoir une contribution positive du taux de change fixe au développement humain à long terme.

Le maintien et la consolidation de la dollarisation demande un investissement substantiel dans le capital humain et physique afin d'élever la productivité et conduire à une diversification de l'offre de biens négociables dans des conditions de compétitivité internationale. Un changement aussi important ne peut s'opérer que dans le moyen terme et requiert des flux financiers et des conditions institutionnelles difficilement disponibles à court et moyen terme. Dans les conditions actuelles, la pression systématique pour un ajustement récessif et la consolidation de la position de l'Equateur comme fournisseur d'un groupe peu diversifié de biens primaires, conduira à un scénario de croissance lente, à une augmentation de l'iniquité sociale et à la détérioration des ressources naturelles, [toutes choses] difficilement compatibles avec un régime démocratique.

Les alternatives de retour à un taux de change flexible ne sont pas simples non plus, et l'on n'entrevoit pas de chemins faciles vers une transition. Parmi les problèmes importants ressortent la nécessité d'une transition stable qui engendre la confiance des acteurs économiques, la distribution sociale et régionale des coûts et des avantages du changement et des politiques complémentaires qui se confrontent simultanément aux obstacles structurels au développement déjà cités.

Au-delà du débat sur le régime de change, il devient toujours plus évident que les forces du marché sont incapables de conduire à une croissance économique compatible avec l'équité sociale, le dépassement de la pauvreté et l'harmonie avec la nature.

Les politiques de développement social doivent transcender leur rôle actuel, limité à des programmes d'assistance en urgence avant la crise et les effets de l'ajustement structurel, et à la fourniture de services de base de basse qualité, principalement dans les domaines de l'éducation et de la santé. La stratégie alternative qu'il convient d'implémenter cherche au contraire à utiliser totalement le potentiel des secteurs populaires par un soutien intégré aux initiatives de génération d'emploi, la dotation universelle de services d'éducation et de santé, orientés vers le développement du capital humain, comme base d'une transformation productive et l'impulsion à la redistribution du revenu et des activités productives. Cette politique sociale constitue l'axe d'une stratégie de participation nationale pour le développement.

La stratégie sociale proposée s'articule autour de trois lignes complémentaires d'action : la promotion de l'emploi productif, le développement du capital et des potentialités humains et les politiques redistributives.

La politique de la promotion de l'emploi productif se fonde sur l'appui intégral à des systèmes de production socialement efficients et économiquement soutenables, à partir de l'articulation d'entreprises micro, petites et moyennes et d'organisations économiques coopératives et communautaires. Ses principaux instruments sont la fourniture de crédit, de formation, d'assistance technique, d'informations et de recherches en science et technologie pour fortifier ce secteur. Cette stratégie est conçue comme un cadre d'action transversal, intégrateur et structurant de l'ensemble des politiques sociales et économiques à court et moyen terme, et pas simplement comme une politique sectorielle à côté d'autres politiques sociales.

Les politiques de développement du capital et des potentialités humains se proposent, en premier lieu, de consolider l'accès universel à une éducation digne, favorisant la créativité et la participation, respectant et fomentant la diversité culturelle et ethnique du pays en vue de préparer les ressources humaines à affronter de manière adéquate les défis du développement scientifique et technologique du futur ; de plus, il s'agit de créer un système de formation professionnelle qui renforce l'emploi productif, prévient le chômage et démocratise l'accès aux connaissances techniques des travailleurs ; finalement, il faut envisager la consolidation de l'accès universel aux services primaires de santé et de protection sociale, en réduisant le manque d'équité existant actuellement dans ce domaine, et en protégeant de manière prioritaire les groupes les plus vulnérables de la population, tels les enfants.

Enfin, les politiques redistributives se proposent de promouvoir directement l'équité sociale, non seulement en élargissant les opportunités d'accès aux actifs de la production, comme la terre, le crédit et l'assistance techniques aux secteurs ruraux, mais aussi en améliorant leur qualité par des programmes d'irrigation, de conservation et de récupération des sols, le contrôle de l'érosion, etc., tout en amplifiant leur capacité productive par des programmes d'assistance technique, de formation et d'éducation.

Ces trois stratégies se complètent mutuellement par leur application dans un contexte participatif, qui intègre les efforts de l'état central, des gouvernements locaux, les agences de promotion sociales et les organisations de base ; cela requiert la consolidation et le renforcement de l'institutionnalité de l'Etat, avec la promotion simultanée d'un effort de diversification productive qui renforce la souveraineté alimentaire et favorise de nouvelles formes d'insertion internationale sur des bases soutenables, telles que le tourisme et l'écotourisme.

QUELQUES COMMENTAIRES

1. Qu'en est-il de la "dédollarisation" ?

En lisant entre les lignes le court paragraphe consacré au "retour à un taux de change flexible" que j'appelle - un néologisme - la dédollarisation, il me semble que les deux auteurs ne croient pas vraiment à la possibilité de maintenir au-delà des quelques années qui viennent le dollar comme monnaie nationale de l'Equateur. Ils ne le disent pas franchement, peut-être parce qu'ils considèrent que cette occurrence sort du champ d'investigation de l'article, peut-être parce que le faire en ce moment relève d'une stratégie obscure de déstabilisation, menée par quelques secteurs politiques et économiques qui cherchent, comme toujours dans ce pays, à maximiser leurs gains. Pour sa part, le gouvernement actuel considère qu'il s'agit d'un sujet tabou et fait comme si la dollarisation était définitive.

Vu le silence et les dénégations officielles sur cette éventualité, il me paraît cependant utile d'envisager les scénarios possibles d'une mesure, qui semblerait inéluctable dans les conditions actuelles, correctement identifiées par les auteurs. J'en vois trois :

  • a. La dédollarisation s'effectue, comme la dollarisation, dans l'urgence absolue et une situation sociale et politique de tension extrême, aboutissant à une catastrophe identique à celle de la dollarisation, dont le pays aurait beaucoup de peine â se remettre.
  • b. On dédollarise de manière rationnelle en mettant en place des mécanismes d'information et de préparation de la population et des entreprises, ainsi que de prévention de la spéculation, qui peuvent s'inspirer de ce qui a été fait dans un cas un peu semblable, bien qu'inverse : le passage à l'euro.
  • c. La dédollarisation s'opère dans un cadre latino-américain de transition vers la monnaie unique, l'Equateur n'abandonnant le dollar que pour une monnaie régionale.

Ces trois scénarios sont classés dans un ordre décroissant de probabilité et croissant de désirabilité.

Si l'on s'en tient aux précédents historiques de gestion des crises, le premier scénario est incontestablement le plus probable, le pire étant presque toujours arrivé. Les prémisses de cette catastrophe s'annoncent déjà : depuis le mois de janvier 2004, diverses organisations indigènes et sociales réclament la démission du président de la République, Lucio Gutiérrez, jugé "menteur, incapable et incohérent" par un des dirigeants de la Conaie (Confederación de Nacionalidades Indígenas del Ecuador), devant la caméra d'une chaîne de télévision. Cette demande est appuyée par des manifestations, en ordre dispersé pour le moment, menées par diverses organisations, notamment le 21 janvier, quatrième anniversaire de la chute du président Mahuad, dans laquelle le mouvement indigène a joué un rôle déterminant.

Il me semble peu probable que ce dernier obtienne cette fois satisfaction, sauf à mettre le pays à feu et à sang. En effet, les circonstances ont changé, une grande partie de l'opinion publique est lassée par la violence de la rue et l'instabilité politique et sociale qu'elle engendre. Elle estime qu'il faut laisser aller au bout de son mandat ce président, qui n'était pas préparé à affronter la responsabilité de conduire un pays en grande difficulté comme l'Equateur.

Même si le pire ne survient pas sur le plan politique et social, la viabilité économique du dispositif de la dollarisation est hautement incertaine et, sans un sursaut national qui ne s'est pas produit jusqu'à aujourd'hui, la probabilité d'une sortie brutale reste élevée.

Le second scénario est moins probable du fait qu'il requiert des compétences, des moyens et une planification qui dépassent largement les possibilités du pays. Il faudrait aussi que les organisations financières internationales s'impliquent fortement dans le processus pour garantir son bon déroulement, condition qui semble également difficile à remplir. Enfin, la culture spéculative et l'absence de civisme, répandus dans de larges milieux, y compris ceux des dirigeants économiques et politiques, rend aléatoire un processus de ce type, public dès son démarrage et se déroulant sur une période relativement longue.

Le troisième est utopique, par rapport au temps disponible pour trouver une solution aux problèmes générés par la dollarisation et à la capacité de pression de la diplomatie équatorienne pour atteindre un tel objectif. Cependant, il n'est pas utopique de croire qu'un jour, pas si lointain, l'Amérique latine disposera d'une monnaie unique. Qui aurait parié en faveur de l'euro il y a encore cinq ou six ans ? Il y a cependant une différence de taille : l'utilisation constante par les gouvernements latino-américains de la dévaluation de la monnaie nationale comme un avantage compétitif. Et ce n'est pas l'exemple de l'Argentine qui va les dissuader de ne pas continuer à le faire, au moins dans le court terme. Il n'est pas impossible, par contre, que dans la perspective des dures négociations de l'Alca - si elles ont lieu -, ces pays resserrent les rangs et cherchent les moyens d'atténuer les effets pervers de la domination économique des Etats-Unis. L'unité monétaire serait un de ces moyens. Mais sa mise en place passe par une phase d'harmonisation économique et législative qui durera certainement de longues années.

Faut-il se résigner à la catastrophe annoncée par de nombreux analystes ici ? Peut-on espérer que leurs mises en garde produisent quelques effets positifs et conduisent à une transition relativement ordonnée ou à un rétablissement des fondamentaux de l'économie équatorienne ? La réponse à ces deux questions est à lire dans le marc de café ou dans les convictions philosophiques de celui qui y répond, mais quand même aussi dans les tendances qui peuvent se manifester au cours de ces prochains mois. Quelques exemples :

  • Si c'est la logique de l'affrontement entre le gouvernement et les forces sociales qui triomphe, le pessimisme est de rigueur.
  • Si le prix du pétrole et ceux des biens primaires exportés par l'Equateur se maintenaient à un niveau rentable pour les producteurs, en vertu d'accords avec l'Union européenne par exemple, un faible vent d'optimisme pourrait souffler.
  • Il en va de même si les négociateurs équatoriens du Traité de Libre Commerce (TLC) avec les Etats-Unis arrivaient, vu la bienveillance du gouvernement américain à l'égard du colonel président, à obtenir des clauses de sauvegarde pour prolonger de quelques années la survie des secteurs vulnérables de l'économie du pays. Mais il ne s'agirait de toute façon que d'un sursis.

2. "Gouvernabilité" et "institutionnalité"

Encore deux néologismes, au moins en français, puisque les mots "gobernabilidad" et "institucionalidad" existent en espagnol.

Gouvernabilité signifie le caractère de ce qui peut être gouverné, de ce qui est gouvernable, en se référant principalement à un pays. La gouvernabilité peut être haute ou basse, forte ou faible, bonne ou mauvaise, etc. Pendant la Quatrième République, la France a été, cinquante ans après la Turquie, l'"homme malade de l'Europe" et l'on disait volontiers qu'elle était ingouvernable. Et alors, le général de Gaulle est arrivé, comme Zorro, pour démontrer le contraire. Ces quelques références historiques me sont revenues à la mémoire en pensant à cette notion de gouvernabilité. On pouvait dire en effet que durant ces années 1945-58, la gouvernabilité de la France était presque nulle, d'où les importants retards qu'elle affichait à l'aube de la Cinquième République.

Institutionnalité fait référence au caractère de ce qui est propre aux institutions d'un pays (tandis que institutionnalisation décrit la transformation d'une coutume, par exemple, en une institution). Ce qui est propre aux institutions est leur stabilité, leur permanence et le respect que leur manifestent les citoyens d'un pays.

L'institutionnalité de l'Equateur, et de la plupart des pays latino américains, est faible. Les institutions existent bien, notamment sur le plan gouvernemental, administratif, judiciaire, politique, d'ordre public, etc., leur rôle est défini en général assez clairement par la Constitution, mais leur activité, les limites de leur juridiction, la nature des actions des personnes chargées de réaliser leur mission ou leur fonction, s'écartent souvent, et de manière parfois considérable, de cette définition. Il en résulte une violation permanente des principes fondamentaux de la Constitution et des droits humains et garanties des citoyens.

Tout le monde ici invoque à tout bout de champ, le respect de la Constitution et des lois, mais comme pour les violer plus allégrement dans sa pratique quotidienne, et cela au plus haut niveau de l'Etat ou de la société civile, d'où une forte insécurité, et en particulier dans le domaine crucial de la justice et de la police, deux institutions chargées précisément de faire respecter les principes et les droits constitutionnels, s'ils sont violés.

Cette insécurité, qui envahit tout l'espace social, diminue énormément le respect et la confiance que les citoyens devraient mettre dans les institutions avec lesquelles ils entrent en contact. Devant la carence de celles-ci, ils recourent à des stratégies individualistes de sauvegarde de leurs intérêts : corruption, spéculation, conduites illégales, souvent violentes, qui affaiblissent considérablement la gouvernabilité du pays.

Par un glissement de sens qui est assez fréquent ici, regrettable par la confusion qu'il introduit, le concept de gouvernabilité est aussi utilisé pour caractériser la capacité d'un chef d'Etat à gouverner le pays.

Pourquoi faire référence à ces deux notions ? Parce que sans institutionnalité et gouvernabilité, il est difficile, sinon impossible, de proposer et de faire adopter de nouveaux modes d'action, basés sur la coopération, le civisme, la solidarité et la convivialité, tels que ceux décrits par nos deux auteurs. Il est peu concevable que les acteurs sociaux abandonnent la menace et la violence, qui leur paraît le meilleur moyen, dans les circonstances difficiles que la population équatorienne traverse, de faire pression sur le gouvernement et ses institutions, afin d'obtenir la satisfaction de leurs revendications, par quelque voie que ce soit.

Pour revenir au thème de l'article, les mesures suggérées par les auteurs me paraissent tout à fait adéquates, mais sans un renforcement notable de l'institutionnalité et de la gouvernabilité du pays, les acteurs sociaux ne s'engageront pas en toute confiance et sans restriction dans ces nouveaux modes.

Pour prendre un exemple qui n'est pas équatorien, les changements importants et visibles des conditions de vie à Bogotá ont pu se produire grâce à l'action décisive de plusieurs maires sur le plan de la gouvernabilité et de l'institutionnalité :

  • Jaime Castro a rétabli les finances de la ville et a permis ainsi à ses successeurs de disposer des ressources nécessaires à d'importants investissements.
  • Antanas Mockus, dans un premier mandat, s'est consacré à l'éducation et à la participation citoyennes : respect de la vie, respect des autres, renoncement à la violence, respect des règles de circulation, etc.
  • Enrique Peñalosa a su prendre le relais, sans tout changer, comme c'est en général le cas en Colombie - par ambition personnelle ou pour laisser sa marque -, mais en en élargissant la perspective à la restauration de l'espace urbain.
  • Antanas Mockus a alors repris le flambeau dans une visée plus gestionnaire, moins originale, mais sans doute nécessaire pour consolider le changement.

Les nouveaux comportements civiques de la population de Bogotá ont permis à une municipalité, également respectueuse des lois, notamment dans le domaine de l'utilisation des fonds publics, d'offrir en échange aux habitants des bénéfices importants : création de grands parcs et de pistes cyclables, libération de l'espace urbain, notamment les trottoirs et les places, monopolisés par les vendeurs de rue et les véhicules, réseau de bibliothèques, scolarisation des enfants et installation des services publics dans les quartiers périphériques, etc., sans oublier le Transmilenio, un système de transport de masse qui remplace progressivement l'ancien système, particulièrement déficient.

L'institutionnalité renouvelée et la gouvernabilité qui en est résultée, ont permis de transformer en une décade une ville chaotique et invivable en une grande métropole moderne, dont le développement n'est bien sûr pas encore maîtrisé. C'est aussi ce que sont en train de réaliser à une échelle et avec des moyens moins importants, les deux maires de Guayaquil et de Quito, Jaime Nebot et Paco Moncayo. Mais il est évident que ce défi de la restauration de la citoyenneté au niveau d'un pays tout entier relève d'une autre dimension : il est plus facile d'être un grand maire que d'être un grand homme d'Etat. La récente arrivée au pouvoir d'hommes politiques tels que Uribe en Colombie, Lula au Brésil, Lagos au Chili et Kirchner en Argentine donne à penser que cette seconde espèce n'est pas totalement en voie de disparition dans le sous-continent !

Ce n'est malheureusement pas le cas de l'Equateur. Dans un article récent de "El Comercio", un résident étranger comparait la vie politique de ce pays au théâtre de l'absurde. Je pense, pour ma part, aussi à "Ubu roi" d'Alfred Jarry. Les douze mois qui viennent de s'écouler donneraient suffisamment de matériel pour actualiser sa célèbre pièce, y compris les démêlés du Père Ubu (le président) avec la Mère Ubu (l'épouse du président) !

Le spectacle donné par le président, ses ministres, et par les membres de son parti, la Sociedad Patriótica del 21 de enero, qui n'est qu'une machine à distribuer les postes, malgré la référence à d'illustres devancières (de la période de la libération de l'Amérique latine), dont le nom a été usurpé, ce spectacle, donc, est désolant. Il ne se passe pas de semaine sans qu'une controverse, une polémique ou un scandale n'éclate dans le pays, et dont le président est souvent le protagoniste, ce qui naturellement ébranle encore un peu plus l'institutionnalité et la gouvernabilité de l'Equateur. C'est dire que le sursaut national que j'évoque un peu plus haut devrait plutôt ressembler, par sa portée sinon par ses résultats, au grand bond en avant de Mao Zedong !

3. Les propositions des auteurs de l'article sont-elles viables ?

Comme je l'ai déjà précisé, je trouve ces propositions excellentes et tout à fait adaptées à la situation actuelle du pays. Ma question n'est donc pas une manière détournée de les décrédibiliser, mais vise plutôt à déterminer dans quelles conditions elles pourraient être mises en œuvre.

Dans un contexte très différent, celui de la France, il me revient à la mémoire les difficultés d'application d'un projet assez semblable dans son ambition, quoique plus spécifique, à ce que les auteurs appellent "les politiques de développement du capital et des potentialités humains", celui de la loi de 1971 sur la formation permanente, dont la finalité et les objectifs n'étaient pas formulés en ces termes à l'époque. Pendant plusieurs années, sous la pression de syndicats alors tout puissants, faute d'un contrôle adéquat et par manque d'expérience et de références aussi bien dans l'administration publique qu'au sein des entreprises privées, la formation permanente s'est transformée en un système de récompense individuelle des salariés, mal ciblé, peu efficace et extrêmement coûteux. Il a fallu le choc pétrolier de 1973, et la crise économique qui a suivi, pour qu'on en revienne à une formulation plus opérationnelle des objectifs de la loi, mal acceptée par les syndicats, mais en définitive plus valable pour les salariés, dans la mesure où la formation permanente contribuait à améliorer leur employabilité dans un marché de l'emploi devenu beaucoup moins porteur.

Qu'est-ce que je veux démontrer par cet exemple ? Que les risques de détournement de programmes semblables sont élevés, même dans un pays développé comme la France, sans que l'on ait pu alors parler véritablement de corruption. La complexité de ce type de projets, les intérêts contradictoires des parties en présence peuvent conduire à des arbitrages aberrants et à un gaspillage monumental, qui s'est chiffré, dans ce cas, à des dizaines de milliards de francs.

Une autre difficulté, déjà évoquée au point 2, est celle d'exécuter des politiques et des mesures d'application complexes requerrant une gouvernabilité et une institutionnalité élevées. Si ces dernières ne sont pas présentes, le risque d'échec est important, en raison cette fois de la corruption et de l'incompétence des organismes normalement chargés de mettre en place ces programmes, qui vont les détourner de leur finalité. Ce risque est supérieur quand il s'agit de programmes à visée qualitative, lesquels requièrent en plus l'adhésion et l'engagement des personnes concernées.

Un autre énorme chantier suggéré par les auteurs et qui constitue une sorte de préalable à la mise place des autres programmes est la rénovation des secteurs de l'éducation et de la santé, qui demandera également des changements profonds aussi bien dans les structures que dans les mentalités, ainsi que des investissements considérables.

Ce problème d'applicabilité est encore plus crucial quand les mesures en question font appel pour leur réalisation aux institutions internationales. Les autorités équatoriennes font fréquemment allusion à la souveraineté nationale comme si celle-ci existait vraiment. Or, leur marge de manœuvre sur le plan économique, qui conditionne tous les autres, est très limitée. D'une part, parce qu'il s'agit d'un petit pays, pauvre de surcroît, dont les possibilités d'action et de pression sur le plan international sont pratiquement inexistantes. D'autre part, parce que les gouvernements équatoriens, quels qu'ils soient, n'ont pas d'autre choix, dans le contexte actuel, que de se soumettre aux conditions imposées par les institutions financières internationales chargées de "sauver" les économies des nations en difficulté, c'est-à-dire de s'assurer qu'elles vont payer les intérêts de la dette et la rembourser.

Dans cette perspective, il y a peu d'espoir que ces institutions voient la nécessité et la possibilité de financer les programmes proposés dans le cadre de l'article, coûteux du fait de leurs objectifs et du nombre de personnes qui vont y entrer. La population économiquement active de l'Equateur tourne en effet autour de 5 millions, dont au moins 4 millions seraient concernés à des titres divers selon leur statut (salariés, indépendants), leur degré d'activité (emploi, sous-emploi, chômage), leur grade (cadres, encadrement, exécutants) et les branches auxquelles ils appartiennent (extraction, pêche, agriculture, industrie, commerce, artisanat, tourisme, services). En considérant simplement cet aspect de valorisation des ressources humaines nationales, l'effort financier et humain est gigantesque et requerrait la définition de politiques d'Etat, et non simplement de gouvernement, et l'élaboration de plans sur dix ou vingt ans. Cependant, le fonctionnement actuel - malheureusement traditionnel - du gouvernement central, des ministères, du Congrès national (parlement) et d'autres entités publiques, est tellement chaotique et désorganisé qu'il est peu probable que ces politiques d'Etat et ces plans à long terme voient le jour, sans une aide extérieure.

La sortie de cet apparent cul-de-sac est la décentralisation et la déconcentration. La Constitution de l'Equateur de 1998 prévoit, dans son article 225, le transfert progressif "des fonctions, attributions, compétences, responsabilités et ressources [du gouvernement central] aux entités autonomes locales ou à d'autres de caractère régional". L'application de la décentralisation est lente et désordonnée du fait que, contrairement à ce qui s'est passé en France avec la loi du 2 mars 1982, la réforme n'est pas imposée du haut vers le bas, ce sont les collectivités locales - provinces et cantons - qui peuvent revendiquer la décentralisation de fonctions telles que la santé, l'éducation, le tourisme, etc., laquelle est accordée par le gouvernement si celui-ci considère que les conditions de transfert sont réalisables. Le renforcement de la participation directe des citoyens au fonctionnement des entités autonomes locales est également un principe constitutionnel.

Ces mécanismes de décentralisation et de participation directe des citoyens à la gestion locale ne fonctionnent pas très bien, du fait de la culture de dépendance hiérarchique qui prédomine toujours dans le pays, laquelle engendre aussi des mouvements de contre-dépendance qui se manifestent de manière brutale et violente, le plus souvent sous la forme de barrages routiers. Mais il y a quand même ici ou là des expériences probantes de participation citoyenne, qui montrent que cela est possible dans le contexte équatorien. Dans la mesure où elles se généraliseront, la prise en charge de leur propre destin par les membres d'une communauté, d'un quartier, d'une paroisse, jointe aux actions déjà mentionnées de rénovation de l'espace et du civisme urbains, constituent un terreau fertile pour des actions telles que le développement du capital humain. Dans ces circonstances, le contrôle de ces actions et de l'utilisation des ressources pourrait également être décentralisé et pourrait permettre d'éviter plus facilement les phénomènes de corruption financière et de déviation par rapport aux finalités.

Les propositions faites par les auteurs ne sont donc pas des vœux pieux. Je crois au contraire qu'elles constituent des réponses adéquates aux problèmes de fond du pays, mais dans une perspective de long terme, dans laquelle n'entre pas le problème restreint et conjoncturel de la dollarisation. Avec ou sans le dollar, le défi du développement des ressources humaines de l'Equateur, mais aussi de tous les pays du Tiers monde, est lancé aux gouvernements nationaux et aux institutions internationales. Il exige des changements fondamentaux dans l'approche du développement et de la lutte contre la pauvreté (cf. par exemple "Pauvreté, indigence et développement".)

Sur la dollarisation, cf. "Crisis y Dolarizacón en el Ecuador: Estabilidad, Crecimiento y Equidad Social" traduction en espagnol d'un ouvrage publié par la Banque mondiale en 2002. Bien qu'il contienne deux chapitres sur les conséquences sociales de la dollarisation, les conclusions qu'il présente ne s'appuient que sur les deux premières années de l'application de cette mesure et manquent donc de recul.

Et aussi : "La Dolarización" in "Ecuador, su realidad", pages 294-298, édition actualisée septembre 2003 Fundación José Peralta, Quito

28 mars 2004


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