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Note de lecture :
Le meilleur du 20e siècle
Avant de m'installer en Equateur, la seule chanson équatorienne que j'étais capable d'identifier était "Vasija de barro" (poterie de terre). Le nom de Julio Jaramillo, mort il y a juste vingt-cinq ans, une véritable idole dans ce pays, m'était parfaitement inconnu.
Aussi ai-je vu dans la publication, à la fin de l'année 2002, de "Lo Mejor del Siglo XX Música Ecuatoriana" [Oswaldo Carrión Ediciones Duma Quito] l'occasion de combler en partie mes immenses lacunes.
Le livre est complété par une collection de CD (Soc Music), semblable à la "Canción Colombiana del Siglo", évoquée dans une autre Note.
Peu de temps après, est paru un véritable monument, l'"Enciclopedia de la Música Ecuatoriana" de Pablo Guerrero Gutiérrez publié par la "Corporación Musicológica Ecuatoriana", dont seul le premier tome est sorti, accompagné d'un CD et d'un livret de partitions. Il comporte 790 pages et va des articles "Abad, Lorenzo" - un musicien quiténien de la fin du 17e siècle - à "Izurieta Eguiguren, Marcia Sofía" - une musicologue quiténienne, née en 1971, directrice du Conservatoire Franz Liszt -. Quand le deuxième tome sera paru, l'Enciclopedia constituera une source inappréciable sur tous les aspects de l'art musical en Equateur.
Un monde à découvrir
Le concept de musique équatorienne est difficile à cerner en raison de sa diversité. Il existe tout d'abord un fond indigène, attesté par les musiciens qui figurent sur les poteries en céramique de la culture Chorrera (1500 à 500 av. J.C.), mais dont il est impossible d'identifier la trace dans la musique indienne d'aujourd'hui, d'origine incaïque, métissée d'espagnole évidemment. Celle-ci recourt aux instruments traditionnels (flûtes de pan, charango - une petite guitare à dix cordes -, guitare et bombo - grosse caisse -), avec un son également traditionnel, que j'ai découvert, il y a fort longtemps, avec les ensembles boliviens de K'jarkas et de Bolivia Manta. On entend aussi beaucoup d'interprétations planantes de thèmes indiens, souvent accompagnées par les bruits et les chants de la jungle. Les rythmes afro-équatoriens des communautés noires de la Côte esmeraldienne font également partie de ce fond d'origine ancienne, auquel, cependant, le qualificatif de "national" ou d'"équatorien" n'a été que récemment appliqué.
Un autre versant de la musique équatorienne, totalement absent du programme des radios - comme la musique classique européenne -, est l'important fond de musique religieuse baroque, à l'époque de l'apogée de l'Audience de Quito, et dont j'ignore dans quelle mesure il a été exploré par les musicologues.
La musique équatorienne comprend enfin des genres contemporains, chansons ou à danser, que j'ai cependant beaucoup de peine à identifier, car, ici comme partout ailleurs, la plupart des radios diffusent en continu des milliers de morceaux sans annoncer leur titre ou leur interprète. La globalisation fait aussi des ravages dans le domaine musical : comment distinguer la "tecnocumbia" équatorienne de la colombienne ? Quant au rock latino, à la salsa, au merengue, etc., je n'ai même pas essayé. Par contre, le "vallenato", très populaire ici, n'a pas été copié et reste un genre étranger - colombien - que j'identifie sans peine.
Pour en terminer avec les excuses, je précise que :
- Je ne fréquente ni les concerts, ni les bals, ni les "peñas" (soirées de musique populaire) où se produisent les artistes locaux ou régionaux.
- Le livre qui sert de prétexte à cette note ignore presque totalement le boléro, ainsi que les genres survenus depuis le début des années soixante - rock, pop, protestation, balade, rythmes latinos, etc. - qui ne sont représentés que par une chanson chacun.
- Et les CD, me direz-vous ? Le 90 % des ventes de CD en Equateur sont des copies illégales que je peux trouver sur le marché d'Atuntaqui, le dimanche, au prix fabuleux d'un ou deux dollars. Les mêmes fabricants clandestins inondent le nord du Pérou et le sud de la Colombie. Je ne les achète pas, parce que cela contribue à dépouiller les artistes et les producteurs équatoriens, mais je n'ai pas encore trouvé le chemin des rares boutiques de CD qui ont résisté à cette concurrence déloyale ! Cette chronique est quand même accompagnée de quatre enregistrements, que je présenterai en temps opportun.
La véritable musique équatorienne ?
Malgré tout ce qui précède, je n'ai pas encore abordé le fond du problème. Je suis arrivé en Equateur en partageant le préjugé largement répandu chez les voisins - colombiens - du nord que la musique équatorienne est triste, nostalgique et déprimante, même si elle est très appréciée dans le département du Nariño, dont de nombreux habitants - et parmi eux, Lunita - ont une ascendance équatorienne, la frontière étant, comme souvent, plus historique et administrative qu'ethnique. En fait, ce sont plus les paroles qui sont tristes que la musique, souvent rythmée et allègre.
Oswaldo Carrión, notre auteur, explique cette caractéristique par le fait que la musique populaire est le miroir sentimental, émotionnel et spirituel d'un pays. La collectivité nationale équatorienne a souffert de nombreuses vicissitudes qui se reflètent dans les oeuvres des créateurs. Celles-ci exercent un effet cathartique sur ceux qui les écoutent, particulièrement lorsqu'ils sont loin de la terre natale. Il propose la définition de l'équatorianité musicale que voici : "Ame de poètes, de fine harmonie, de sentiment intense et profond comme aucun, d'affections ineffaçables, de dédains impardonnables et de nostalgies éternelles : parce que c'est cela la musique nationale équatorienne."
Les cent chansons retenues et présentées dans "Lo Mejor" ont été sélectionnées par un échantillon restreint, choisi par l'auteur, comportant journalistes, membres du public, artistes, chercheurs, producteurs, associations professionnelles, intellectuels, dont je suis incapable d'évaluer la représentativité. Ces 122 personnes ont proposé chacune 20 chansons. La compilation des réponses obtenues donne le classement suivant : le pasillo est illustré par 38 oeuvres, le pasacalle par 19, l'albazo par 9, le san juan par 4, soit 70 % du total. Dans les vingt premières chansons, il y a 14 pasillos. Cela confirme l'affirmation ou mieux la revendication que j'ai souvent entendue ici : le pasillo est la véritable musique de l'Equateur.
Pasillo, pasillo...
J'ai déjà parlé du pasillo dans la note évoquée plus haut : "Une valse au "style du pays", c'est-à-dire plus rapide que la valse viennoise, la première étant pratiquée dans les milieux populaires et la seconde dans la classe supérieure. Le pasillo s'établit comme genre musical dans le cours de la seconde moitié du 19e siècle." Notre auteur ajoute que la valse comprend un temps fort et deux faibles, et le pasillo, deux temps forts et un faible. A la fin du 19e siècle, le pasillo en Equateur est rapide, puis au 20e, on revient à un tempo plus lent. Même si le pasillo n'est pas une exclusivité équatorienne - on le trouve au Mexique, en Amérique centrale, au Vénézuela et en Colombie -, il n'y aurait aucun doute sur le fait que le meilleur pasillo au monde, en quantité et en qualité, se trouve en Equateur. Il ne me revient pas de trancher ce débat. Chaque province a son style de pasillo, y compris la Côte (Guayas, Manabí, El Oro), bien qu'il soit plus fortement représenté dans la Sierra.
La passacaille (pasacalle) est également d'origine européenne et arrive au 18e siècle en Amérique latine. Elle est à la mode en Equateur jusque vers 1870, puis à nouveau dans les années 1940.
L'albazo est un rythme indigène, festif, qui se joue tôt le matin pour annoncer la fête, d'où son nom (alba = aube). Il est en 6/8.
Et enfin, le sanjuán ou plutôt sanjuanito - car un mot sur trois dans ce pays est un diminutif ! - est un rythme précolombien, originaire d'Imbabura, binaire, semblable au huayno péruvien.
Voici les textes des cinq premiers pasillos classés au palmarès de "Lo Mejor", ainsi que celui de "Vasija de barro", situé au 9e rang, qui est un danzante, un rythme préhispanique originaire d'Amazonie, mais répandu dans toute la Sierra.
Sombras
"Ombres" est donc LA chanson du 20e siècle en Equateur. Premier paradoxe, l'auteur du texte, Rosario Sansores, est mexicaine, mais déclarée "la fille préférée de l'Equateur et la femme la plus romantique du 20e siècle", puis décorée de la Lyre poétique par le président Otto Arosemena, à coup sûr une des décisions les plus judicieuses de son (court et facilement oubliable) gouvernement.
Le compositeur, Carlos Brito, est lui, équatorien, et la légende veut qu'il ait trouvé dans la rue un journal sur lequel figurait le fameux poème. Deuxième paradoxe, je n'arrive pas à comprendre comment cette chanson, que le général Franco a qualifiée d'immorale et pornographique, puisse apparaître au premier rang dans un pays aussi catholique que l'Equateur. Mais, ceci explique peut-être cela, c'est aussi la chanson équatorienne la plus connue à l'étranger, interprétée notamment par Julio Iglesias et José Feliciano. La date probable de la composition est 1934.
Cette veine délicate et intimiste est plutôt rare dans la chanson populaire colombo-équatorienne, dominée par la sentimentalité masculine.
Cuando tú te hayas ido,
(Quand tu seras parti,)
me envolverán las sombras,
(les ombres m'envelopperont,)
cuando tú te hayas ido,
(quand tu seras parti,)
con mi dolor a solas,
(seule avec ma douleur,)
evocaré este idilio,
(j'évoquerai cette idylle,)
con sus azules horas,
(et ses heures bleues,)
Y en la penumbra vaga
(Et dans la pénombre légère)
de la pequeña alcoba,
(de la petite chambre,)
donde una tibia tarde
(où une après-midi tiède)
me acariciaste toda,
(tu m'as caressée tout entière,)
te buscarán mis brazos,
(mes bras te chercheront,)
te buscará mi boca,
(ma bouche te cherchera,)
y aspiraré en el aire,
(et je respirerai dans l'air,)
como un olor de rosas.
(comme une odeur de roses.)
Cuando tú te hayas ido,
(Quand tu seras parti,)
me envolverán las sombras.
(les ombres m'envelopperont.)
El aguacate (L'avocat)
L'auteur du texte et de la musique est César Guerrero, né et mort à Quito, qui a passé vingt ans de son enfance et de sa jeunesse à Pasto (Nariño). Date du premier enregistrement : 1952.
Plus de pornographie, mais l'habituelle relation difficile entre un homme, qui aime encore une femme, laquelle ne l'aime plus et l'a quitté, un thème obsessif dans cette région. Comme souvent, l'homme rêve que la femme adorée va lui revenir. La cause, sur laquelle le poète glisse, semble être l'infidélité ou la légèreté de l'être aimé. Dans les chansons, comme peut-être dans la vie, l'homme ne se sent jamais responsable des ruptures.
Pourquoi l'avocat, alors que la chanson ne fait aucune allusion à ce fruit succulent ? Il y a plusieurs versions :
- Dans la première, César se promène dans le centre de Quito avec quelques amis et sa guitare. De temps en temps, il chante cette chanson qui n'a pas encore de titre. En passant devant une boutique, ils font la cour à une jeune fille qui est en train de manger un avocat. Le compliment ne plaît pas à la belle qui lance la peau de l'avocat sur l'épaule du compositeur.
- Il l'écrit à l'ombre d'un avocatier.
- L'auteur est en train d'interpréter sa chanson dans une réunion quand quelqu'un lance un avocat dans la pièce ou une vendeuse d'avocats passe dans la rue en vantant sa marchandise.
- Ou enfin, un peu tirée par les cheveux, la version selon laquelle à l'époque, César, pour exprimer "être amoureux" dit être "avocat", d'où ce titre particulièrement indiqué.
Tú eres mi amor,
(Tu es mon amour)
mi dicha y mi tesoro
(mon bonheur et mon trésor)
mi solo encanto
(mon seul enchantement)
y mi ilusión.
(et mon rêve.)
Ven a calmar mis males,
(Viens calmer mes maux,)
mujer no seas tan inconstante,
(femme, ne sois pas si inconstante,)
no olvides al que sufre y llora
(n'oublies pas celui qui souffre et pleure)
por tu pasión.
(de passion pour toi.)
Yo te daré mi amor, mi fe,
(Je te donnerai mon amour, ma foi,)
Todas, mis ilusiones tuyas son,
(mes rêves, tous, sont tiens,)
Pero no olvidarás
(Mais tu n'oublieras pas)
al infeliz que te adoró,
(le malheureux qui t'as aimée,)
al pobre ser que un día fue
(le pauvre être qui un jour a été)
tu encanto
(ton enchantement)
tu mayor anhelo
(ton plus grand désir)
y tu ilusión.
(et ton rêve.)
El Alma en los Labios (L'âme sur les lèvres)
Les paroles, écrites en décembre 1918, sont de Medardo Angel Silva, rédacteur du quotidien "El Telégrafo" de Guayaquil, sous le pseudo de Jean d'Agrèves. Il meurt, encore jeune, l'année suivante et le journal publie ce poème, avec d'autres, dans la rubrique nécrologique qui lui est consacrée.
Le compositeur, Francisco Paredes Herrera, surnommé le roi ou le prince du pasillo, le Beethoven équatorien, a écrit pas moins de 3000 oeuvres, de différents rythmes. C'est certainement le compositeur le plus fécond d'Amérique latine, et peut-être même du monde. Il écrit cette musique le 23 juin 1919, peu après avoir pris connaissance du poème et de la mort de son ami. C'est la première de ses oeuvres à être enregistrée.
Autre thème fréquent dans la chanson populaire, l'amour passionné et romantique de l'homme pour la femme, une sorte de divinité pour le culte de laquelle on est prêt, comme dans les sacrifices incas, à s'arracher le coeur. Ici, la séparation n'est envisagée que comme une éventualité catastrophique qui, si elle se réalisait, entraînerait la mort du malheureux amant. C'est en tout cas ce qu'il dit ! Une des premières chansons sur ce thème que j'ai entendues à mon arrivée en Colombie, et qui me fait rire à chaque fois, l'énonce ainsi :
Como se adora el sol (Quintanilla - Hilario Cuadros)
Quisiera confesarte lo mucho que te quiero
(Je voudrais te confesser combien je t'aime)
Lo mucho que te adoro como se adora el sol,
(Combien je t'adore comme on adore le soleil,)
En cambio no quisiera saber que me aborreces
(Par contre, je ne voudrais pas savoir que tu me détestes)
Quisiera una y mil veces morir con mi pasión.
(Je préférerais mil et une fois mourir de passion.)
Mais revenons en Equateur :
Cuando de nuestro amor, la llama apasionada,
(Quand tu sentiras déjà éteinte dans ta poitrine aimante,)
dentro tu pecho amante, contemples ya extinguida;
(la flamme passionnée de notre amour ;)
ya que solo por ti la vida me es amada,
(puisque la vie ne m'est chère que par toi,)
el día en que me faltes, me arrancaré la vida.
(le jour où tu me délaisseras, je m'ôterai la vie)
Porque mi pensamiento, lleno de este cariño,
(Car ma pensée, pleine de cette tendresse)
que en una hora feliz, me hiciera esclavo tuyo;
(qui, dans un moment de bonheur me transformerait en ton esclave,)
lejos de tus pupilas, es triste como un niño,
(loin de tes pupilles, est triste comme un enfant,)
que se aduerme soñando, con tu acento de arullo.
(qui s'endormirait en rêvant, bercé par ta voix.)
Para envolverte en besos, quisiera ser el viento,
(Pour t'envelopper de baisers, je voudrais être le vent,)
y quisiera ser todo, lo que tu mano toca;
(et je voudrais être tout ce que ta main touche,)
ser tu sonrisa, ser hasta tu mísmo aliento,
(être ton sourire, être jusqu'à ton haleine même,)
para poder estar más cerca de tu boca.
(pour pouvoir être plus près de ta bouche.)
Perdona si no tengo, palabras con que pueda,
(Pardonne-moi, si je n'ai pas les mots avec lesquels je pourrais)
decirte la inefable pasión que me devora;
(te dire l'indicible passion qui me dévore ;)
para expresar mi amor, solamente me queda
(pour exprimer mon amour, il ne me reste)
rasgarme el pecho, amada, y en tus manos de seda;
(qu'à me déchirer la poitrine, aimée, et dans tes mains de soie,)
dejar mi palpitante corazón que te adora.
(déposer le coeur palpitant qui t'adore.)
Alma lojana
Le compositeur est Cristobal Ojeda Dávila, quiténien, qui a vécu trois ans à Loja. Il écrit la musique du pasillo sans y mettre de paroles.
Le texte est d'Emiliano Ortega, un enseignant né et mort à Loja, capitale de la province du même nom, au sud de l'Equateur, proche de la frontière péruvienne, qui a la réputation d'être une des villes les plus écologiques d'Amérique latine, et même du monde. Il y a une seconde version d'origine colombienne que j'ai ignorée, parce qu'elle n'est qu'une parmi les innombrables variations sur le thème de l'homme abandonné. Ortega écrit le poème en écoutant la musique d'Ojeda, alors qu'il est à Cuenca, à quelques deux cents kilomètres de Loja, et non de l'autre côté de l'océan, comme les paroles pourraient le laisser entendre. Il est vrai qu'en 1929, aller de Cuenca à Loja avait encore le caractère d'une aventure.
Comme un écho à cette chanson, Loja est une des villes équatoriennes qui connaît le plus fort taux d'émigration, du fait de son caractère excentré, des difficultés économiques et de communication qu'elle a longtemps connues, en raison du conflit avec le Pérou, qui a stérilisé pendant de nombreuses années tout le sud de l'Equateur.
Le thème de l'exil est particulièrement d'actualité dans le pays depuis la terrible crise de 1999, qui a jeté des centaines de milliers d'Equatoriens dans les avions qui les emmènent vers les Etats-Unis, l'Espagne ou l'Italie, où la majorité a un statut d'illégaux, mais aussi dans des rafiots surchargés de clandestins. Ils sont régulièrement arrêtés par des bâtiments de guerre américains qui patrouillent dans les eaux internationales du Pacifique et les ramènent dans un port équatorien.
Orillas del Zamora tan bellas,
(Rives si belles du Zamora,)
de verdes saucedales tranquilos:
(bordées de tranquilles et vertes saulaies :)
campiña de mi tierra, risueña;
(campagne souriante de ma terre,)
casita de mis padres, mi amor,
(petite maison de mes parents, mon amour,)
Tristeza del recuerdo, me matas:
(Tristesse du souvenir, tu me tues :)
casita de mis padres, mi amor
(petite maison de mes parents, mon amour)
orillas del Zamora
(rives du Zamora)
¡Como te añora mi corazón!
(Comme mon coeur a la nostalgie de toi !)
¡Sino cruel! Hoy en extraños lares
(Destin cruel ! Aujourd'hui dans un foyer étranger,)
bogo en los mares de la aflicción!
(je vogue sur les mers de l'affliction !)
¡Sino cruel! Sobre las regias olas
(Destin cruel ! Sur les vagues immenses)
cantando a solas va mi dolor!
(va chantant solitaire ma douleur !)
¡Oh dolor! ¿En dónde está la madre
(Oh, douleur ! Où est la mère)
la buena anciana todo dulzor?...
(la bonne vieille toute douceur ?)
¡Oh dolor! ¿En dónde está el encanto
(Oh, douleur, où est l'enchantement)
de aquel primero y ferviente amor?
(de ce premier et fervent amour ?)
Cuando retorne llorando decepciones
(Quand je reviendrai, pleurant de déception)
En pos de un seno en donde sollozar,
(en quête d'un sein sur lequel sangloter,)
Tal vez la muerte todo lo habrá acabado;
(Peut-être la mort aura-t-elle tout emporté ;)
Seres extraños mi Loja habitarán,
(des êtres étrangers habiteront ma Loja,)
Solo el Zamora conmigo llorará.
(seul le Zamora pleurera avec moi.)
Lamparilla (Petite lampe)
L'auteur du poème "Quiero llorar" est une femme, Luz Elisa Borja, originaire de Riobamba, morte à 24 ans, alors qu'on la comparait déjà à Gabriela Mistral. Elle l'a écrit à l'âge de quinze ans à l'occasion de la mort de la Mère supérieure du collège de Sœurs de la Charité où elle étudiait. Seules deux des strophes de "Quiero llorar" sont reprises dans "Lamparilla".
Le compositeur est Miguel Angel Casares, acteur et musicien quiténien, devenu aveugle à l'âge de 46 ans, 25 ans après avoir écrit la musique de Lamparilla, en 1924.
Encore une autre facette du pasillo, spirituelle et consolatrice celle-là.
Grato es llorar cuando afligida el alma
(Il est agréable de pleurer quand l'âme affligée)
no encuentra alivio en su dolor profundo;
(ne trouve pas le soulagement de sa douleur profonde ;)
son las lágrimas un jugo misterioso
(les larmes sont un suc mystérieux)
para calmar las penas de este mundo.
(qui calme les peines de ce monde.)
Con el profuso aceite de mis lágrimas
(Grâce à l'huile abondante de mes larmes)
ablandaré el rigor del cruel destino:
(j'amollirai la rigueur du destin cruel :)
lamparilla radiante de mis ojos,
(petite lampe radieuse de mes yeux,)
no desmayes jamás en mi camino.
(ne t'évanouis jamais sur mon chemin)
Danzante Vasija de barro (Poterie de terre)
L'histoire de cette chanson, symbole de la culture métisse de l'Equateur, est curieuse. Le soir du 7 novembre 1950, le peintre équatorien le plus célèbre du 20e siècle, Oswaldo Guayasamín, réunit dans sa maison plusieurs intellectuels autour de son tableau "Origen", qui représente une femme avec un enfant dans son ventre en forme de poterie de terre. L'enfant est à la fois un paquet d'os et une fleur.
Quatre des personnes présentes écrivent une strophe de ce poème. Dans l'ordre :
- Le poète Jorge Carrera Andrade, un temps secrétaire de Gabriela Mistral, ministre, diplomate, traducteur de Paul Valéry.
- Hugo Alemán, à l'époque président de la Casa de la Cultura, poète, professeur et bibliothécaire.
- Le peintre Jaime Valencia.
- Le poète et écrivain Jorge Enrique Adoum, un temps secrétaire de Pablo Neruda, auteur de deux livres à succès : "Entre Marx et una mujer desnuda" et "Ecuador: señas particulares".
Satisfaits de leur création, ils se mettent sur le champ en quête d'un compositeur et se souviennent que Gonzalo Benítez - qui, avec Luis Alberto Valencia, forment un duo très connu à l'époque -, fréquente un établissement où se réunit la bohême quiténienne. Il relève le défi et, dans la même nuit, l'oeuvre - paroles et musique - est complètement terminée.
A sa mort, Guayasamín fut "enterré" dans une poterie de terre, déposée dans le monument qu'il a conçu, la "Capilla del Hombre", un temple dédié non pas à un dieu, mais à l'être humain, aux peuples de la terre, à leur identité. Un lieu à ne pas manquer quand vous passez par Quito. Les chauffeurs de taxi ne connaissent pas encore son adresse : Bosmediano y José Carbo, proche de la Fundación Guayasamín, un musée à visiter également et qui comprend trois sections : archéologie précolombienne, époque coloniale et œuvres du peintre, de la période de "L'âge de la colère".
Yo quiero que a mí me entierren
(Je veux qu'on m'enterre)
como a mis antepasados
(comme mes ancêtres)
en el vientre oscuro y fresco
(dans le ventre obscur et frais)
de una vasija de barro.
(d'une poterie de terre.)
Cuando la vida se pierda
(Quand la vie se perd)
tras una cortina de años
(derrière le rideau des ans)
vivirán a flor de tiempos
(à fleur des temps vivront)
amores y desengaños.
(les amours et les déceptions.)
Arcilla cocida y dura
(Argile cuite et dure)
alma de verdes collados
(âme des verts côteaux)
barro y sangre de mis hombres
(boue et sang de mes hommes)
sol de mis antepasados.
(soleil de mes ancêtres.)
De ti nací y a ti vuelvo
(Je suis né de toi et à toi je reviens)
arcilla vaso de barro
(argile vase de terre)
con mi muerte vuelvo a ti
(mort je reviens à toi)
a tu polvo enamorado.
(amoureux de ta poussière.)
Julio Jaramillo, el Ruiseñor de America (le rossignol d'Amérique)
A part les cent meilleures chansons, "Lo Mejor del Siglo" présente aussi 64 interprètes - individuels, duos, trios, groupes, orchestres - qui ont séduit leurs compatriotes au long du 20e siècle, en tête desquels vient Julio Jaramillo (Jota Jota), le seul à avoir atteint une véritable célébrité en dehors de son pays, dont il est du reste parti pendant dix ans. Je suis toujours sceptique sur les revendications créoles concernant le degré de popularité mondiale des artistes, sportifs ou ressortissants du pays. Qu'ils soient connus ou non n'a du reste aucune importance, ce qui compte c'est le plaisir ou l'émotion qu'ils apportent à ceux qui les écoutent. Mon problème est que je ne veux, ni ne peux, présenter un panorama complet de la musique populaire dans ce pays et qu'il me faut bien un critère de choix.
Les quelques occasions où j'ai entendu une chanson de Julio Jaramillo ne m'ont pas fait une grande impression. Cela ne me surprend pas. Les chansons qui nous touchent sont celles associées à notre jeunesse ou à des événements sentimentaux de notre existence. Si un fan équatorien de JJ entendait "Comme un cheval mort" de Johny Halliday, il se demanderait sans doute pourquoi cette chanson me rend songeur. La manière de chanter de JJ, quand on l'entend pour la première fois, est plutôt désuète, si on la compare à celle d'un autre Julio - Iglesias -, qui n'a que huit ans de moins que lui.
C'est la valse "Fatalidad" qui l'a fait connaître, et le boléro "Nuestro Juramiento" qui l'a lancé en tant que vedette internationale. Le texte permet de vérifier ce qu'Oswaldo Carrión affirme sur la profondeur du sentiment du pasillo équatorien. Le texte du portoricain de Jésus me semble bêtement sentimental et creux.
Nuestro Juramiento (Notre serment) (Benito de Jesús)
No puedo verte triste porque me mata
(Je ne peux pas te voir triste, car ton visage)
Tu carita de pena mi dulce amor;
(Affligé me tue mon doux amour)
Me duele tanto el llanto que tú derramas
(Les larmes que tu verses me font tant de peine)
Que se llena de angustia mi corazón.
(Que mon coeur se remplit d'angoisse.)
Yo sufro lo indecible si te entristeces,
(Je souffre indiciblement quand tu t'attristes)
No quiero que la duda te haga llorar;
(Je ne veux pas que le doute te fasse pleurer)
Hemos jurado amarnos hasta la muerte
(Nous avons juré de nous aimer jusqu'à la mort)
Y si los muertos aman, después de muertos amarnos más.
(Et, si les morts aiment, nous nous aimerons plus encore après la mort.)
Si yo muero primero, es tu promesa
(Si je meurs le premier, tu as promis)
Sobre de mi cadáver dejar caer
(De laisser tomber sur mon cadavre)
Todo el llanto que brote de tu tristeza
(Toutes les larmes produites par ta tristesse.)
Y que todos se enteren fui tu querer.
(Et que tous se rendent compte que j'ai été ton amour)
Si tú mueres primero yo te prometo
(Si tu meurs la première, je te promets)
Escribiré la historia de nuestro amor
(D'écrire l'histoire de notre amour)
Con toda el alma llena de sentimiento;
(De toute mon âme remplie de sentiment)
La escribiré con sangre, con tinta sangre del corazón.
(Je l'écrirai avec du sang, avec de l'encre du sang de mon coeur.)
Le chiffre des chansons qu'aurait enregistré Julio Jaramillo varie entre 3000 et 5000, selon mes sources, ce qui représente des centaines de disques noirs. Le chiffre des femmes qu'il a aimées est aussi très élevé, mais seuls sont attestés ses 5 épouses et 25 enfants légitimes. JJ est mort il y a 25 ans, le 9 février 1978, à 23 h 12, âgé de 42 ans, à Guayaquil, où il est né. Fait sans précédent en Equateur et jamais réédité, son enterrement a été suivi par 300000 personnes. En son honneur, le 1er octobre - jour de sa naissance - a été déclaré jour du pasillo équatorien.
Une grande absente
Ayant tenté d'établir que :
- l'essence de la musique équatorienne est le pasillo,
- le pasillo équatorien est le meilleur du monde,
je suis intrigué par le fait que l'on ne l'entend que très peu sur les radios. En fait, je n'ai trouvé, sur la bande FM, que quelques stations - notamment celle de la Radio Catholique Nationale, relayée par l'émetteur d'Ibarra -, qui diffusent régulièrement cette définition restreinte de la musique nationale. Comme cette radio offre aussi un excellent service d'information, je n'ai pas cherché plus loin.
Cette désaffection est d'autant plus étonnante qu'il y a une campagne en ce moment - trop récente sans doute pour qu'elle soit suivie d'effets -, qui vise à rendre les Equatoriens fiers de l'être et à choisir les produits équatoriens plutôt que ceux qui sont importés : "Elige siempre lo nuestro" (choisis toujours ce qui est nôtre).
Pour une part, les nouvelles générations sont rebutées autant par les interprétations désuètes que par le texte, totalement décalé par rapport aux paroles des chansons actuelles ; les générations intermédiaires sont attirées par la nouveauté et la diversité qu'offre les répertoires latino et nord-américain contemporains, qui dominent outrageusement les programmes ; seules, les vieilles générations, qui, dans ce pays jeune, ne constituent qu'un mince couche de la population, retrouvent le bon vieux temps dans ces oeuvres, pour la plupart anciennes. Un effort est entrepris par les artistes pour en rénover l'interprétation - insuffisant et peu soutenu par les programmateurs -, pour redonner vie à ces témoins d'une société révolue.
Cependant, Jorge Ortiz, le journaliste télé le plus connu et le plus populaire en Equateur, qui conduit une émission nocturne d'entretiens intitulée "Este Lunes", a précisément choisi comme thème, le 12 mai 2003, la musique populaire équatorienne, ce qui démontre qu'il est toujours d'actualité. J'ai découvert à cette occasion que Gonzalo Benítez vit et joue encore de la guitare en chantant, chez lui. C'est le dernier survivant, avec Jorge Enrique Adoum, des poètes et compositeurs mentionnés dans cette note.
J'ai retenu quelques points forts de ce qui s'est dit au cours de cette émission :
- Le pasillo ne résiste pas à la concurrence des autres genres, parce qu'il n'est pas défendu par les medias, qui préfèrent les succès faciles.
- Le pasillo est une expression individuelle, alors que la chanson à la mode aujourd'hui est plutôt une expression de masse.
- Beaucoup de gens ont honte de dire qu'ils aiment le pasillo par crainte d'être considérés comme ringards, mais quand ils sont dans l'intimité de la famille, ils se laissent toucher par cette musique.
- Il y a peu de compositeurs jeunes, mais il y en a et il faudrait qu'ils trouvent plus de soutien auprès du public et des diffuseurs. L'un d'entre eux était présent dans l'émission au nom de l'ensemble "La Grupa". Une téléspectatrice a regretté que le chanteur colombien Charlie Zaa obtienne autant de succès avec les pasillos "volés" dans le répertoire équatorien. Jusqu'où va se nicher le nationalisme !
- Il faut lutter contre cette décadence, il faut apprendre à faire connaître le pasillo, savoir comment on l'interprète, le chanter en famille, à l'école.
Ma conclusion personnelle est que le pasillo a pendant longtemps exprimé l'âme équatorienne et qu'il est devenu un genre classique, qui fait partie du patrimoine, à l'égal de ce qui s'est passé en Colombie avec le bambuco. Les créateurs et interprètes actuels sont devant l'alternative suivante : ou créer un genre nouveau qui exprimerait l'équatorianité en ce début de 21e siècle, ou renouveler le pasillo classique par des paroles et des interprétations de notre temps. Dans ce contexte, le défi qui est proposé aux créateurs et interprètes du pasillo est d'abord national, - parvenir à toucher le coeur de leurs compatriotes -, puis international - redonner à la musique populaire équatorienne le statut universel qu'elle a eu pendant un temps -.
C'est ce qu'un groupe de musiciens noirs talentueux, Oro Negro, a commencé à faire avec la bomba, la musique traditionnelle de la vallée du Chota, dont ils sont originaires (qui est aussi celle des communautés noires d'Esmeraldas). A preuve, "Que Linda es mi Tierra" (Que ma terre es jolie), extraite de leur CD "Con Clase" (Surcom CD 191) :
Allá en el valle nació este ritmo
(Ici dans la vallée est né ce rythme)
Queremos cantarles con mucho cariño
(Nous voulons vous le chanter avec beaucoup de tendresse)
Traemos la esencia de nuestro folclor
(Nous apportons l'essence de notre folklore)
Ritmos y sentimientos, cultura y tradición.
(Rythmes et sentiments, culture et tradition)
Esto es la bomba desde Ecuador para el mundo
(Voici la bomba de l'Equateur à l'intention du reste du monde)
Que linda es mi tierra, que linda es mi tierra
(Que ma terre est jolie, que ma terre est jolie) (4 fois)
Que linda es mi tierra, lo digo del corazon
(Que ma terre est jolie, je le dis du fond du coeur)
Su gente, su clima, muy acogedor
(Ses gens, son climat sont très accueillants)
Tierra muy fecunda, productos de lo mejor
(Sa terre est très féconde, ses produits sont les meilleurs)
Que linda es mi tierra, que linda es mi tierra
Esa tierra madre que nos ha dado todo
(Cette terre mère qui nous a tout donné)
Nos da alimentos, también instrumentos
(Elle nous donne des aliments et aussi des instruments)
Si no nos conocen, nos damos por conocidos
(Si l'on nous ne connaît pas, nous nous faisons connaître)
Somos solo negros con mucho cariño.
(Nous ne sommes que des nègres avec beaucoup de tendresse)
Que linda es mi tierra, que linda es mi tierra
23 juillet 2003
ACTUALISATION
Au fil des nouvelles parutions de CD, je me propose de constituer une (très modeste) anthologie d'interprètes - et de créateurs - de musique équatorienne, qui soient à la fois amoureux de leur patrimoine culturel et à la recherche de nouvelles sonorités.
Margarita Laso
Je ne sais que peu de choses sur cette jeune interprète à la voix très agréable, qui entre tout à fait dans les critères de ma sélection. Son CD s'appelle "Más bueno que el pan". Il n'y a pas d'indication sur l'éditeur (?)"Gallito Verde", mais une adresse électronique : margaritalaso@yahoo.com.
Voici un albazo de Luis Alberto Valencia, compositeur déjà rencontré à propos de "Vasija de barro", "Matitas de perejil":
Al rayo del sol dorado
(Sous les rayons dorés du soleil)
Una mañana te vi
(Un matin je t'ai vue)
Te vi que estabas cortando
(Je t'ai vue en train de couper)
Matitas de perejil
(Un bouquet de persil)
Mi guambra (*)
(Mon aimée)
Llevo mi vida triste
(Je mène ma triste vie)
Sin tus halagos
(Sans tes caresses)
Sin tus besos ardientes
(Sans tes baisers brûlants)
Guambrita que tanto extraño
(Jeune fille qui me manque tellement)
Amor, amor
(Amour, amour)
Amor que se ha de acabar
(Amour qui doit finir)
Ayay
(Hélas)
Que se acabe de una vez.
(Qu'il finisse d'un coup.)
(*) Guambra est un mot équatorien qui signifie jeune homme ou jeune fille
Orchesta de Instrumentos Andinos
L'Orchestre d'instruments andins est créé à Quito à la fin des années 90. C'est un ensemble symphonique de plus de 30 musiciens dont la particularité est qu'ils utilisent des instruments andins pour interpréter un répertoire varié, dont les différents rythmes de la musique équatorienne forment la base. Il est dirigé par Patricio Mantilla.
Le CD s'appelle "Festejos" La Fiesta de la música del Ecuador. L'éditeur est la "Fundación de Artes Musicales Andinas" FAMA, msama_ec@cs.com.
Banda Santa Marianita del Olivo
La banda del pueblo est associée à un de mes premiers (bons) souvenirs du Petit Paradis de San Antonio. Malheureusement, les fanfares de village ont rarement les moyens d'éditer un CD. La Banda Santa Marianita del Olivo est une fanfare de quartier de la ville d'Ibarra. Elle a été créée en 1998 et compte plus de vingt exécutants. Son directeur est Eloy Armando Quimbiulco Troya.
Le disque n'a pas de titre. L'éditeur est Productores Independientes, Sucre 350 y García Moreno à Quito.
Pour finir, une recommandation pressante : n'achetez pas de disques piratés ! Les auteurs et les interprètes équatoriens ont vraiment besoin de toucher leurs droits.
20 novembre 2003
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