Nouvelles du Petit Paradis en Equateur

La vie quotidienne dans le nord des Andes équatoriennes

 

Note de lecture :

Henri Michaux en Equateur

Ma curiosité est piquée au vif quand, après avoir entré le mot "ecuador" dans le moteur de recherche des livres sur le site de la Fnac, une des références qui apparaît est l'ouvrage d'Henri Michaux "Ecuador, Journal de voyage" (L'imaginaire Gallimard nouvelle édition Paris 1968).

Extraits et commentaires.

Une notice biographique, rapidement interrompue

Je n'ai pas honte de l'avouer, le nom d'Henri Michaux ne m'évoque rien de concret, même s'il m'est familier, incertain souvenir de mes études de lettres. Aussi, avant de recevoir le livre que j'ai commandé par Internet, je me précipite sur les quelques sources que j'ai sous la main, dans la chaleur torride de cet été ardéchois 2003, où la seule chose qui me reste à faire, l'après-midi, est de lire, dans une maison surchauffée, malgré le calfeutrage, à l'ombre des pales de mon ventilateur (Lunita a aussi le sien !).

Mais, comme ce qui m'intéresse au premier chef est l'Equateur, je me limiterai à quelques indications, au risque d'indisposer l'auteur, qui affirme, dans ce même ouvrage : "Malheur à ceux qui se contentent de peu."

Michaux est né à Namur en 1899 et il meurt à Paris en 1984. Son œuvre poétique et graphique est intensément personnelle et n'est pas réductible à un mouvement ou une école. Elle est considérable : pas moins de 49 livres pour ne parler que des écrits. Elle nous parle surtout de lui, mais sans allusions biographiques ou psychologiques. Plus que comme un écrivain, un homme de lettres ou un artiste, le critique Antoine Berman le voit comme un aventurier, effectuant des voyages d'abord réels, puis surtout intérieurs, inspirés aussi - entre 1955 et 60 - par le recours aux hallucinogènes, un créateur profondément original, unique, inclassable.

Pourquoi l'Equateur ?

Issu d'une famille belge de classe moyenne, il interrompt ses études de médecine en 1919. Il s'embarque pour un long voyage de deux ans à Rio de Janeiro et Buenos Aires.

Revenu à Paris en 1924, de santé délicate, il en vient à se considérer comme un raté, ne se supportant pas plus qu'il ne supporte sa famille, sa patrie, l'Europe. Il attend pendant plus de deux ans un départ pour l'Equateur, proposé par un ami équatorien, Alfredo Gangotena (1904-44), poète et ingénieur des Mines, rencontré à Paris, auquel il dédiera le journal de son voyage (qui paraîtra en 1929). Amitié difficile, du fait probablement de la conception - pesante pour Michaux - de l'hospitalité régnant dans la bourgeoisie d'alors, qui veut que l'hôte, notamment étranger, soit traité comme un membre de la famille :
"[...] Ma chambre ! Quelle histoire ! Me construire ma chambre ! Ah ! Que je sois logé n'importe où ; par terre. Ma chambre ! Ils veulent donc que je demeure toute ma vie à Quito ! [...]"
Amitié déséquilibrée : "[...] En vérité, il est mon ami très tourmenté et très cher.
Mais moi de lui !
Peut-on être l'ami d'un traître !
Ça c'est ma clef : traître. Vous l'avez maintenant. [...]"
Amitié, enfin, qui lui vaut l'honneur - rare pour un étranger - de figurer dans le "Diccionario biográfico ecuatoriano". Extrait : "[...] En 1929, [Michaux] a publié le livre Journal de voyage Ecuador où il présente l'extrême pauvreté dont il a été témoin. [...]" Il va un peu plus loin que cela, comme nous le verrons plus bas !

Michaux n'a pas une forte estime pour son propre travail, comme il l'exprime avec humour dans une courte préface : "Un homme qui ne sait ni voyager ni tenir un journal a composé ce journal de voyage. Mais, au moment de signer, tout à coup pris de peur, il se jette la première pierre. Voilà."

Et plus loin, dans la phrase déjà citée, qui vise les écrivains :
"Malheur à ceux qui se contentent de peu.
Et moi, je me suis contenté de l'Equateur !
Je connais un ami ou deux, et bien d'autres hommes il y aura sans doute, qui me traiteront de médiocre et en auront pour douze francs la preuve constante sous la main. Je serai "fini" pour eux.
Déjà écrire d'imagination était médiocre, mais écrire à propos d'un spectacle extérieur ! "

Ce mépris, sincère ou feint, exprime la haute idée que l'on se faisait à l'époque de la littérature et de l'écrivain, une sorte de demi-dieu dont la vie tout entière est consacrée à la création. Comment ne pas penser à Proust dont on vient de publier "Le temps retrouvé !"

Départ

Michaux s'embarque le 27 décembre 1927 à Amsterdam, après avoir publié un premier livre intitulé "Qui je fus", qu'il serait peut-être utile de lire pour mettre en perspective les raisons de ce voyage et ses réactions.

Ce récit comprend trois parties :

  • La traversée sur un bateau hollandais, le "Boskoop", qui l'amène à Guayaquil, via le canal de Panama.
  • Le séjour en Equateur.
  • Le retour en Europe par Manaus, en descendant le fleuve Amazone.

Comme je l'ai déjà exprimé, c'est l'Equateur qui m'intéresse primordialement. Je laisserai donc de côté ce qui précède et suit cette étape, mais qui ne ferait qu'un pour un lecteur intéressé avant tout par l'écriture ou l'expérience de l'auteur.

Qu'il le veuille ou non, Michaux est un voyageur, et comme tel, il traîne avec lui toute sa problématique de vie, qui explose à chaque instant dans le cours de son récit où je ne trouve pas grand chose qui ressemblerait à un effort de curiosité objective. Même les lieux qu'il évoque sont parfois difficiles à identifier. Malgré tout, un certain nombre de passages nous laisse entrevoir ce qu'était l'Equateur il y a soixante-quinze ans. C'est ce que semble vouloir ignorer l'éditeur de ce texte qui l'a placé dans la collection "L'Imaginaire". Dans cette perspective, le travail de l'imagination de l'écrivain l'emporterait sur l'appréhension du réel. Je crois qu'il se trompe : le regard plutôt troublé de ce témoin exceptionnel me renvoie souvent à mes propres perceptions et émotions dans la découverte de ce pays.

L'écriture de Michaux dans "Ecuador" est encore assez maladroite et il est parfois difficile de comprendre ce qu'il veut dire, même en disposant de certaines clés offertes par la connaissance du pays. Il n'est pas sensible aux répétitions et ressasse des points de vue ou des impressions, comme s'il n'avait pas relu ses notes et s'était contenté de les transcrire telles quelles. A plusieurs reprises, il écrit des poèmes en prose qui sont plus attrayants que les notations souvent brutes et brèves du journal. J'ai rassemblé ces passages sans tenir compte de leur position dans l'ouvrage.

EXTRAITS

L'Equateur

Lundi 12 mars [1928].

L'Equateur est pauvre et pelé.
Des bosses ! et la terre couleur d'ecchymoses
Ou noire comme la truffe.
Des chemins aigus, bordés de plumeaux.
Au-dessus un ciel boueux
Puis tout à coup en l'air le lys très pur d'un haut volcan.

Même si je conteste le côté sombre, pelé et pauvre de l'Equateur, sur lequel Michaux va revenir sans arrêt, je trouve particulièrement juste l'image qu'il utilise pour décrire la surprise de voir au détour du chemin ou de la route le sommet étincelant de blanc d'un volcan, qui figure à juste titre sur les armes du pays. Bien que Michaux ait passé près de neuf mois en Equateur, il semble n'y avoir que rarement vu le soleil et la végétation.

[4 avril 1928]

L'Equateur est une région déterminée plus particulièrement par son altitude qui va de 6200 mètres au centre à zéro, et par sa situation sur le globe que son nom indique déjà en partie.

Le plus haut, c'est neige et glace, la calotte de nombreux volcans. La région intermédiaire (les 3.000 m.) est encore froide et aride. Une demi-heure d'un train lent, voici une station, on vous offre des mandarines fraîches cueillies. On est piqué de quantité de mouches. On ne supporte plus le pardessus (C'est qu'on est descendu à 2.300 mètres). Encore quelques minutes de trajet : cannes à sucre, et quelques centaines de mètres plus bas, vers les 1.000 mètres, ce sont des ananas, bananiers, palmiers de toute espèce, singes, perroquets, typhoïde et paludisme.

La région intermédiaire est la plus habitée, la plus civilisée, contenant la capitale et la plupart des villes. C'est une bande de terrain grande comme la Serbie, le reste comme la France. (1)

(Les gouvernements d'Equateur, de Colombie et du Pérou ne sont pas d'accord. Leurs calculs respectifs diffèrent de plus de 100.000 km2.)

L'Equatorien des plateaux a de son pays un sentiment monténégrin, comme s'il n'y avait que sa petite bande de terrain. Le reste est mystère et danger.

El Oriente, un Equatorien "donne" ce mot comme Paris, dangereux tous deux, peu accessibles et sans doute merveilleux.

Quantité d'Equatoriens n'ont jamais été en Orient. C'est assurément la partie la plus riche de leur pays. Mais vous savez comme sont les laboureurs de tous pays. Or l'Equateur est une terre d'agriculture. [...]

(1) Les gouvernements équatoriens successifs vont continuer à revendiquer en vain, jusqu'en 1999, la partie amazonienne perdue au profit du Pérou. De ce fait, la surface du pays correspond aujourd'hui exactement à la moitié de la superficie de la France - 270670 km2 -, alors qu'elle comptait 1177890 km2 au moment de la séparation d'avec la Grande Colombie (1830).

Michaux repère les paliers thermiques comme tous les Européens qui découvrent la région équatoriale de la partie andine de l'Amérique du sud. Il ne paraît pas avoir été émerveillé comme je le suis par cette particularité.

Ensuite, il ignore Guayaquil où il a pourtant débarqué. Plus grande que Quito, la ville compte environ 100.000 habitants vers 1930, mais surtout, c'est un port ouvert sur l'extérieur et la bourgeoisie commerciale et exportatrice de la ville est sûrement beaucoup moins provinciale et beaucoup plus cosmopolite que celle de Quito, où domine encore l'aristocratie terrienne qu'il semble avoir surtout fréquentée pendant son séjour. A la froideur relative de la Sierra - climatique et humaine - s'oppose la chaleur de la Côte, qui ne l'a pas attiré ou qu'il n'a pas connue.

Par contre, il va découvrir l'Orient, la partie amazonienne du pays, lors de plusieurs excursions et le traverser dans le voyage de retour vers l'Europe. La plus riche, dans quel sens ? Aujourd'hui, bien sûr, à cause du pétrole qu'on exploite depuis 1964, même si les populations locales n'en ont que peu profité. En 1928 ? Trésors cachés des Incas, le bois exotique, le caoutchouc, puisque la notion de biodiversité n'avait pas encore été inventée. Michaux a vraisemblablement été impressionné par l'exubérance de la végétation et la puissance des cours d'eau.

[...] Il est difficile de déterminer le climat de l'Equateur. Dans les hauts plateaux, les gens ont coutume de dire, et c'est assez juste : les quatre saisons en un jour :
Matin d'été.
Midi de printemps. Le ciel commence à se couvrir.
A quatre heures pluie. Fraîcheur.
Nuit froide et lumineuse d'hiver.
Aussi l'habillement est-il une réelle difficulté pour peu que l'on soit dehors pendant plusieurs heures.
L'on voit des désespérés sortir, avec chapeau de paille, veston de toile, pelisse et parapluie.

Au Petit Paradis, le matin est printanier, et le midi estival. A quatre heures, il faut rentrer le linge qui sèche dehors afin qu'il ne s'humidifie pas de nouveau. A six heures moins le quart la brume qui monte assez souvent de la vallée rend le soir et la nuit plutôt automnaux qu'hivernaux. J'ai vite pris l'habitude de sortir en bras de chemise aux heures chaudes et de me munir d'un vêtement en laine dès le coucher du soleil. Mais évidemment de telles libertés n'étaient pas concevables dans le Quito des années trente. Elles ne le sont toujours pas pour peu que vous occupiez un poste important dans la capitale, en ce début du 21e siècle où le costume cravate est toujours de rigueur, alors que les membres de l'élite portuaire s'autorisent à porter la chemise blanche par dessus le pantalon en guise d'uniforme.

Lundi 4 avril [1928].

L'Equateur est droit et raide.
A cinq et à six heures du matin seulement, le soleil étant bas sur l'horizon, il y a de l'ombre, seul moment où l'Equateur perd sa dureté.
L'obscurité se couche dans les ravins comme chez nous, la montagne adoucit la plaine, les hommes qui marchent traînent derrière eux des morceaux plus paresseux d'eux-mêmes, même les wagons prennent des airs amollis, penchés, distraits : c'est l'Ombre, l'Ombre.
Mais cela finit bientôt, le soleil a pris de la hauteur, vite il est d'aplomb, s'acharne sur toutes les ombres. Bientôt, il ne vous en reste plus que sous les pieds. On est de retour dans la justice implacable de l'Equateur.

Jusqu'à ce que je lise ce passage d'"Ecuador", je ne m'étais jamais donné la peine de vérifier cette histoire d'absence d'ombre à l'heure du zénith (je ne l'ai toujours pas fait !). Ce que je sais, c'est qu'ici, je supporte lors de ma promenade matinale le soleil de onze heures, si raide soit-il, pour la bonne raison que le fond de l'air reste frais malgré tout, alors qu'en France, en plein été, je me lève à l'aube pour l'éviter.

Samedi, retour [? Juillet 1928].

L'Equateur est un pays qui montre de la terre.
Il n'y en a guère dont on pourrait dire autant.
Non. L'Europe a partout le petit rire de sang de ses maisons en brique, de ses toits, de ses tuiles.
Elle gît de plus sous l'huile immense du vert végétal, intense, frais, allègre. La terre de l'Equateur, elle, est brune ou noire, ou couleur de cuir. C'est la couleur de son paysage… et que rien ne s'en écarte !
Les maisons d'abord obéissent, de terre elles-mêmes, et le toit est de paille brune.
Le maïs ensuite. Le maïs n'est pas comme le blé, ni comme la canne à sucre, le maïs est brun (*).
De loin, vous dites : "Cette montagne est nue". Elle n'est pas nue. Elle est couverte très serrée, de maïs. Cependant elle a l'air de l'"exterminé par le feu". On ne lui aurait laissé que du roussi et ras.
Puis il y a l'agave. Il sort de terre quelques grosses feuilles en forme de floraison, veineuses et livides, hautes comme un chien. C'est lui. L'eucalyptus lépreux ce n'est pas ça non plus qui rira
[...].
(*) Plus exactement il est brun, ici, les deux tiers de l'année.

Une fois de plus, Michaux réduit l'Equateur à sa partie centrale, la Sierra. Une fois de plus, il insiste sur cette uniformité brune ou noire, que je n'arrive pas à voir, même si aujourd'hui encore, le maïs, qui reste vert pendant plusieurs mois, sèche sur pied un bon moment (sans doute parce que les paysans ne disposent pas de silos comme en France). Je suis incapable en outre d'oublier les longs mois d'Europe où la terre et les arbres sont nus et tout sauf riants. Bref, je conteste formellement la vision funèbre de Michaux : la campagne équatorienne resplendit souvent sous le soleil, l'agave est une plante magnifique, l'eucalyptus me ravit, les montagnes dessinent un décor majestueux dans le lointain. A preuve, les photos des environs du Petit Paradis.

[Mercredi 29 août 1928] le soir, 7 heures, à cheval.

Equateur, Equateur, j'ai pensé bien du mal de toi.
Toutefois, quand on est près de s'en aller... et revenant à cheval à l'hacienda par un clair de lune comme je fais ce soir (ici les nuits sont toujours claires, sans chaleur, bonnes pour le voyage) avec le Cotopaxi dans le dos, qui est rose à six heures et demie et seulement une masse sombre à cette heure... mais il y a des mois que je ne le regarde plus... Equateur, tu es tout de même un sacré pays.
[...]

En effet.

Les Andes

Quito, le 28 janvier [1928].

LA CORDILLERA DE LOS ANDES

La première impression est terrible et proche du désespoir.
L'horizon d'abord disparaît.
Les nuages ne sont pas tous plus hauts que nous.
Infiniment et sans accidents, ce sont, où nous sommes,
Les hauts plateaux des Andes qui s'étendent, qui s'étendent.

Ne soyons pas tellement anxieux.
C'est le mal de montagne que nous sentons,
L'affaire de quelques jours.
Le sol est noir et sans accueil.
Un sol venu du dedans.
Il ne s'intéresse pas aux plantes.
C'est une terre volcanique.
Nu ! Et les maisons noires par-dessus,
Lui laissent tout son nu ;
Le nu noir du mauvais.

Qui n'aime pas les nuages,
Qu'il ne vienne pas à l'Equateur.
Ce sont les chiens fidèles de la montagne,
Grands chiens fidèles ;
Couronnent hautement l'horizon.
L'altitude du lieu est de 3000 mètres, qu'ils disent,
Est dangereux qu'ils disent, pour le cœur, pour la respiration, pour l'estomac
Et pour le corps tout entier de l'étranger.

Je n'ai jamais ressenti cette oppression liée à l'austérité des paysages andins et à l'altitude souvent exprimée par Michaux. Par contre, j'ai fait la même remarque quant aux nuages que l'on voit souvent au-dessous de soi, comme dans un voyage en avion. Je suis aussi surpris que, malgré la longueur de son séjour (près de neuf mois), il ne soit jamais défait des ses premières impressions. Mais, en toute justice, je dois reconnaître la persistance obstinée de ces premières impressions. Bien que je fréquente Bogotá et Pasto depuis plus de dix ans, je continue à penser que ce sont des villes où, toujours, il pleut et il fait froid.

28 février [1928]

L'Equateur est composé de grandes montagnes, qui ont, plusieurs, dans les cinq mille mètres de hauteur.

La terre de l'Equateur est friable. Il arrive qu'elle s'ébranle, cède, s'écroule. Hay tempestad, hay que tener miedo. Il faut avoir peur, disent les gens du pays, voyant approcher la pluie, car la pluie délite et effondre la montagne. Il arrive que plusieurs s'affaissent, et quand toute la saison a été pluvieuse, de tout le relief du pays il ne reste rien. Les Andes ont baissé comme des bougies en une nuit et toute la vie doit se refaire sur de nouvelles bases. Ainsi, en 1511, les Espagnols venant pour la troisième fois dans ce pays, débarquant dans un port du nom duquel je ne me souviens plus, furent bien étonnés. Ils avancent vers l'intérieur et déjà ils auraient dû apercevoir de hauts sommets qu'ils avaient repérés précédemment, et déjà en mer ils auraient dû les apercevoir, qui par temps clair se voient à plus de cent kilomètres. Ils croient s'être trompés de chemin. Ils descendent dans ce qui est actuellement la province de León. Rien non plus, une sorte de grand gâteau sans rien dessus ; et pourtant ils avaient colonisé, bâti, donné et fait le modèle de plusieurs ustensiles et constructions. Après deux jours de marche en zigzag, ils virent tout à coup des tuiles collées, et quelques squelettes de bétail et des arbalètes et un pavillon également espacés sur le pourtour de la montagne, faisant comme la caricature d'un immense pot. Ils en furent épouvantés, et retournèrent en toute hâte à Panama, racontant ce qu'ils avaient vu, où ils furent engueulés comme ignorants, crédules, recrues, et stupides, stupides. Sur ces entrefaites, se produisit la grande partie d'éruptions de 1523.

Tous les volcans fonctionnèrent, s'en donnèrent, et remirent l'Equateur en gros dans l'état où ils se trouvaient auparavant. Les Espagnols revenant pour la quatrième fois et n'écoutant naturellement rien des Incas, qui avaient remplacé la population indigène, pour un peu eussent fusillé comme traîtres ces braves gens de leurs compatriotes qui étaient venus en 1511 et qui comme un seul homme avaient cru à l'œuvre du démon.

Passage fantaisiste aussi bien sur l'histoire de l'invasion espagnole que sur celle du relief andin. Cette explication humoristique traduit peut-être l'étonnement de Michaux quant l'instabilité des terrains de cette zone, qui affecte évidemment les voies de communication qu'il emprunte. Le rapport entre les quelques millions (?) de mètres cubes de terre qui se déplacent chaque année à la saison des pluies et le volume total du relief andin est négligeable. Il faudra attendre des milliers de siècles avant que le conte imaginé par Michaux trouve un semblant de véracité.

[Le 7 juillet 1928]

Les Andes ! Les Andes ! Et l'on se met à rêver. Mais ça n'offre aucune résistance. Pas un roc. S'il arrivait quelque chose, qu'est-ce qui là-dedans tiendrait le coup ? Ça a l'air seulement amassé ; un approvisionnement de terre comme pour le cas où tout d'un coup on en manquerait. Du replié, du bombé, de l'ondulé, mais chaque ondulation a dans les trente kilomètres, et il y en a couramment neuf ou dix dans un paysage.

Dans ce paysage elles ne sont pas tout.

Dans ce paysage l'homme n'est rien. Elles sont dix. Les nuages mille.

Le nuage équatorien n'a pas son pareil, le beau nuage équatorien ! Il gobe l'horizon presque entier et ne recule devant aucune forme. Et pour la couleur, si petit qu'il soit (et parfois vous en voyez un, plus petit qu'une gomme dans un pan de ciel, qui reste serré, et miroitant et caméléon à l'infini, indifférent à tous les vents, et comme à l'ancre, alors que tous les autres ont déjà été cravachés et culbutés au loin) et pour la couleur donc, il a toutes les teintes et tous les jus, et il défie qu'on vienne lui en remontrer, il défie tout nuage sur cette terre, sans excepter le nuage maritime le plus exceptionnel.

Tout d'un coup, on ne sait comment, vers les six heures du soir, fini. On n'en voit plus un. C'est ensuite un ciel d'étoiles et tellement plus immense que la terre…

L'étoile n'éclaire pas, mais à chaque œil tourné vers elle, elle envoie son rayon.

Jolie description, mais qui, aussi bien pour les ondulations que les nuages, n'a rien de spécifique à l'Equateur. J'ai l'impression que Michaux ne découvre la nature de ses propres yeux qu'en arrivant en Equateur. Que les Andes ne soient pas les Alpes, c'est évident depuis longtemps, mais de là à affirmer qu'elles ne sont qu'un tas de terre, qu'il n'y a pas un roc... Serait-ce que la licence poétique autorise toutes les déviations par rapport à la réalité ?

Le Nord

[Il s'agit du nord de Quito, Cayambe, Otavalo, Ibarra que Michaux va découvrir à l'occasion des fêtes de la San Juan (Inti Raymi).]

Le lac de San Pablo

4 heures de l'après-midi [ ? juillet 1928].

Légères pourtant doivent être tes eaux.
Mais comme tu es sombre.
Les lacs, d'ordinaire, pourtant sont joie,
Portent barques et rires, s'entourent de maisonnettes,
Mais, toi, comme tu es sombre ;
A une hauteur de mille deux cents mètres,
(2)
Là où si roses on s'imagine que devraient être les lacs qui réussissent.
Mais tu es sombre, et même tu es bas.
Il t'écrase l'
Imbabura.
Il te domine, t'humilie.
Part immédiatement de ton bord, pour le haut, pour tellement plus haut,
Parce qu'il est une grande montagne
(Sans compter qu'il est un grand volcan).
Il te dit : "Puits !" Il te dit : "Orteil !"
Il se colore au sommet, lui,
Ne te laisse que la mesure de ton ombre.
Oh triste, oh sombre !
Oh ! Lac couleur d'anguille !

(2) Michaux fait erreur, l'altitude du lac est de deux mille cinq cents soixante mètres. La différence entre la surface du lac et le sommet du volcan est de 2000 mètres et non 3400 mètres, comme il le croyait. D'où l'impression d'écrasement sur laquelle il insiste.

Pauvre lac, mal servi par le poète. Il y aurait sûrement autre chose à dire à son propos. A chaque fois que je reviens de Quito et que la voiture arrive à un certain virage, le paysage du lac au pied du volcan se révèle à mes yeux enchantés et je suis ému par la beauté de la scène et la grandeur tranquille qu'elle dégage. Dans une demi-heure, je vais arriver au Petit Paradis, mais quelle prémisse !

A la décharge de Michaux, il faut dire que les environs du lac se sont depuis civilisés dans le sens qu'il indiquait. Plusieurs haciendas et hosterías, confortables ou luxueuses, se sont installées près de ses rives, offrant bon logement, bonne nourriture et divertissements aquatiques. Mais pour autant, le lac a-t-il réussi ? A voir ! L'envahissement progressif et incontrôlé des constructions sur ses environs produit un mitage qui risque, s'il n'est pas rapidement arrêté, de défigurer pour toujours la beauté de ce paysage.

Les volcans

Mardi [? février 1928]

Ma chambre donne sur un volcan. (3)
La fenêtre de ma chambre donne sur un volcan.
Enfin un volcan.
Je suis à deux pas d'un volcan.
Il y avait dans notre propriété un volcan.
Volcan, volcan, volcan.
C'est ma musique pour ce soir.
[...]

(3) Le Tungurahua, qui répand en ce moment des pluies de cendres sur ses abords.

J'ai ressenti cette même jubilation quand nous avons trouvé le Petit Paradis de San Antonio, au pied de l'Imbabura, sans pouvoir dire qu'il se trouve dans notre propriété. Bien sûr que Michaux exagère, mais tout compte fait, je préfère qu'il en soit ainsi : avoir un volcan dans son jardin n'est pas de tout repos, même s'il est endormi.

DANS LE CRATERE DE L'ATACATZHO 4.536 METRES

Samedi 11 août [1928].

Ah ! Ah !
Cratère ? Ah !
On s'attendait à un peu plus sérieux...
Ah !

Nous rencontrerions volontiers un peu plus de sérieux
Cratère ?... Vraiment ? Ah !...
Nous avons coutume d'exiger un peu plus de sérieux
Qu'est-ce que cette sorte de vallée riante ?
Que vient faire ce riant ici ?
Ces jardins japonais de plantes naines,
Cette sorte de gazon tondu (par la misère du climat, je sais, mais qu'importe ?)
Ce genre de bordure de parterre ? Cette mousse ?
Et cette douceur d'intérieur, cet abri,
Ce site pour pique-nique, ce printemps ?
On n'est pas venu chercher du printemps ici,
On est venu chercher du volcan.

Cependant, souffle à l'extérieur un vent formidable et froid qui parle de grande altitude, et fait par une fenêtre qu'il y a dans la crête circulaire une irruption d'enragé, avec tous les bouts de nuage qu'il vient de trouver sur son parcours et que sans discontinuer il apporte au volcan.

Bien qu'il n'ait pas l'air d'y toucher, Michaux est très fier de sa prouesse, se considérant toujours comme cardiaque, selon, dit-il, l'avis d'une dizaine de médecins. L'Atacazo n'a plus que 4.463 mètres aujourd'hui. Il est situé au sud de l'actuel Quito ; le Corazón, dont il envisage l'ascension le lendemain, étant un peu plus bas sur la carte. Il s'agit de volcans éteints, d'altitude moyenne, qui n'attirent pas les touristes d'aujourd'hui, avides d'exploits plus significatifs.

La forêt tropicale

[Beau texte décrivant les impressions de Michaux dans son premier contact avec la forêt tropicale, à Suña, dans les environs de Mera, sur le fleuve Pastaza, à une cinquantaine de kilomètres de Baños, dans ce qui est aujourd'hui la province orientale de Pastaza.]

Suña, vendredi 2 mars, matin 6 heures 1/2

[...] Et l'on rentre dans la forêt. Cette forêt est chauffée. Immense appartement. On se méfie. On est mal à l'aise. C'est la forêt tropicale.

Ici, il y a pour moi.

Quand les poètes chantaient les arbres du Nord, je croyais qu'ils le faisaient exprès. Ces arbres nus, sans famille, lisses, abandonnés, troncs hauts, et branches qui n'offrent aucun ouverture, (je songe surtout à vous, ô hêtres, que j'ai tant maudits, qu'on me voulait faire admirer, qui portez vers le haut le subit rire malin de toutes vos petites feuilles, qui ne veut rien dire), on ne vous réclame pas, vous tous que j'ai haïs.

Ici, il y a pour moi.

Arbres des tropiques, à l'air un peu naïf, un peu bête, à grandes feuilles, mes arbres ! La forêt tropicale est immense et mouvementée, très humaine, haute, tragique, pleine de retours vers la terre. Les parasites (4) veulent bien s'élever. Ils choisissent un arbre, mais après avoir pris quelque hauteur, les voici tous qui bêlent et reserpentent vers la terre.

Très habitée, la forêt, riche en morts et en vivants !

La forêt n'enterre pas ses cadavres ; quand un arbre meurt et tombe, ils sont tous tout autour, serrés et durs pour le soutenir, et le soutiennent jour et nuit. Les morts s'appuient ainsi jusqu'à ce qu'ils soient pourris. Alors suffit d'un perroquet qui se pose, et ils tombent avec un immense fracas, comme s'ils tenaient encore follement à la vie, avec un arrachement indescriptible.

C'est ainsi qu'il y a beaucoup de morts dans la forêt autant que de vivants et qu'on avance qu'avec la machete. Il faut mettre en morceau les morts pour passer. Il y a aussi tous les parasites qui retournent à la terre. Ceux qui sont près d'arriver, il faut les couper. La machete coupe et casse dans toutes les directions, en haut, en bas, sur les côtés, et ce qu'elle a abattu il faut encore le mettre en plusieurs morceaux, un à droite, l'autre à gauche. On passe sur celui du milieu, une fois qu'il est à plat, ou suffisamment bas pour être enjambé.

L'arbre ici ne craint pas d'adopter une grande famille, et mène grand train. Il porte sur lui des orchidées et plus de cinquante lianes l'embrassent à la vie et à la mort. Ses branches largement occupées et à pendentifs, habitées comme au moyen âge les ponts, ont de loin la douceur, le velours des chenilles, et l'apparence sage et réfléchie que donnent les barbes.

Enfin le Grand Roi.

Je me soucie peu de son nom. Ici on dit Matapalo (tueur d'arbres). Il est inutile de lutter contre sa grandeur.

C'est le Roi, le Grand Roi, l'Hébergeur, le Roi portefaix, le Roi aux fleurs, le Roi grouillant. Ce Roi a une couronne. Pas cette espèce de bol renversé comme tant d'autres. Non, sa couronne est de trois branches ou cinq et point à la même hauteur, mais rameaux et feuilles arrangent ça. Etonnante, vraiment impériale ; parfois elle fait croix, croix mise à plat, parfois éruption. Toujours tête de défi, et de domination.

Il est extrêmement haut, et, jusqu'à une hauteur considérable, tronc seulement, puis on sent qu'il esquisse je ne sais quoi, sa danse de défi ; non, ce n'est encore qu'une branche, mais son style y est déjà.

Le Matapalo est aussi le grand boa de la forêt, le grand étouffeur, le grand étrangleur, le grand embrasseur, le grand triomphateur des Chonta (5), des Uvilla (6) et des Cèdres rouges, des Canelos (7), qui ne sont pas du menu fretin d'arbres, je vous prie de croire, mais forts et importants.

Le Matapalo encore jeune s'incline contre un arbre, contre un grand arbre, et croît. Petit à petit devient gros et entoure l'arbre ; petit à petit devient gros et enserre l'arbre ; petit à petit l'étrangle, le broie, le tue, le fait Matapalo.

Il n'est pas rare, si des bûcherons viennent l'abattre, qu'on trouve au centre le haut stipe d'un Cumbi (7), qui est comme le cocotier ou un cèdre ou quelque grand arbre, et le bois est tout différent de ce qu'on attendait.

Sur ces Matapalos, et sur toute la forêt, il pleut, il pleut torrentiellement et continûment, sans interruption aucune parfois pendant vingt jours.

Mais point de ces petits culs de nuage comme ailleurs dans le Nord, point de nuages. Un ciel gris, gris clair, très alerte et même lumineux. Mais pour pleuvoir, il pleut. Il suffit, dans un coin de plantations, de regarder la canne à sucre comme elle est forte et grande, si d'autre part on connaît ses goûts, (elle est folle de l'humide) on comprend comme il a dû tomber de l'eau, en filtrer, couler et gargouiller tout partout.

(4) Il s'agit de plantes parasites - lianes, etc. -.
(5) Probablement un palmier au bois dur avec lequel on fabrique des objets artisanaux.
(6) L'uvilla atteint une trentaine de mètres de hauteur et porte des fruits en grappes qui sont comestibles.
(7) Le canelo atteint une douzaine de mètres de hauteur. On extrait la cannelle de son écorce.
(8) Mot local.

Je ne partage pas du tout la haine de Michaux contre les forêts de son enfance, d'abord parce qu'elles doivent ressembler beaucoup aux miennes - sapins, hêtres et frênes - et à cause de l'air de paix qu'on y respire encore aujourd'hui. J'ai peine à comprendre son admiration pour le Matapalos, le tueur d'arbres, sur lequel je n'ai trouvé aucune information. Il s'agit probablement d'un nom local. Selon mon dictionnaire d'américanismes, il appartient à la famille des thérébintéacées et il produit du caoutchouc. Avec son écorce, on fabrique des sacs. Rien qui puisse susciter un enthousiasme délirant. Dans ces conditions, difficile de savoir si la description dithyrambique de Michaux est véridique ou non.

LA COMMENCE LA FORET TROPICALE QUI S'ETEND JUSQU'A LA COTE DU PACIFIQUE

Dimanche 5 août [1928] au départ de Saloya.

[Michaux part de Quito en excursion dans la partie tropicale de la province de Pichincha.]

L'arbre ici ne s'occupe pas de la terre,
Il faut en sortir et vite,
Il s'agit de s'élever car on étouffe,
Et il part.
Ni branches, ni fleurs, ni pousses, rien qu'un tronc direct
Et s'il vient une branche elle se colle au tronc
Et fait flèche avec lui.
Il s'élève donc.
Le Puma maki
(9) s'élève,
L'Arrayan
(10) s'élève, la Cascarilla (11) s'élève avec sa quinine
L'Inscienso
(12) avec son encens, et le Drago (13) de sangre avec son sang
Et le Guarumo
(14) qui arrive en haut tout blanc, ils s'élèvent
Et quand ils n'en peuvent plus,
Une fois arrivés à l'extrême bout de leur taille,
Lorsqu'ils s'abandonnent enfin et se répandent en feuilles,
Les voici tous, tous à peu près à la même hauteur,
Et la forêt paraît unie.

Semblablement, dans une course de cent mètres s'enlèvent d'un coup tous les coureurs, filent avec l'idée fixe d'arriver avant tous les autres, et voici l'arrivée, voici le grand champion, le grand applaudi, le recordman du monde, et il courut merveilleusement. Cependant vous écarquillez les yeux vous êtes ébahi. Comment ? Comment ? A un quart de seconde près ils sont arrivés tous ensemble (*).
(*) Même la fougère se rend compte qu'il lui faut changer son caractère, son goût d'épanchements et de pavanes ; elle se dresse et se serre.

(9) Pas de trace de cet arbre. Probablement un nom local.
(10) Le myrte américain, différent de celui de la Méditerrannée.
(11) Il s'agit en fait du quino ou quinquina, dont l'écorce fournit la quinine.
(12) L'encens n'est pas un arbre, mais probablement une liane aromatique à laquelle on a donné ce nom localement.
(13) Le dragonnier, dont on extrait le sang de dragonnier, une résine astringente.
(14) Je n'ai pas trouvé de traduction de guarumo, un arbre dont les feuilles fournissent un tonique pour le coeur.

Dans ces deux passages, Michaux attribue aux arbres une intentionnalité compétitive, qui vient probablement de l'impression de foisonnement illimité que donne la forêt tropicale. Dans l'îlot de la Corota, situé dans la laguna de la Cocha, proche de Pasto, certains arbres au lieu d'entrer en compétition pour l'accès à la lumière, entrecroisent leurs branches de façon harmonieuse et équitable. Je ne sais pas si cette curiosité botanique se retrouve ailleurs dans la forêt primitive.

Déjà à cette époque, Michaux est surpris par les écarts minimes entre sportifs. Que dirait-il aujourd'hui où c'est souvent un centième de seconde qui vous porte au pinacle ?

MERA-SATZAYACU (NAPO)

[Début du long voyage de retour en Europe qu'entreprend Michaux pour rejoindre la côte atlantique en descendant le fleuve Amazone. Il s'agit d'une étape d'approche d'un de ses affluents, le Napo.]

16 octobre [1928].

Cette étape se fait dans le désert.
Ce désert est une forêt.
Quatre jours de racines et de boues.
Ni oiseaux, ni serpents, ni moustiques.
Et la terre est froide et marais partout.
Et cependant c'est la forêt tropicale.
Suffit de voir son faste, sa noce, son allure de muqueuse.
Mais celle-ci ressemble surtout à un écoulement.
Il n'y a pas de chemin et l'on va à pied.
Berné le pied ! Berné ! Bafoué !
Le sol mou s'en fout, ne dit ni oui ni non
Gargouille grassement,
Vous reçoit jusqu'à la taille.
Berné ! Berné ! Ridiculisé !
Les racines vous écorchent,
Assomment et cassent l'orteil,
Gluantes, vous glissent, vous bousculent,
Vous culbutent, vous éliminent,
Et vous perdent dans un de ces infinis trous infects,
Qui forment le plancher de la forêt.
De plus moi, je suis sensible au froid.
La nuit j'avais de grands frissons.
Je croyais que c'était le paludisme.

A ROCAFUERTE SUR L'AGUARICO, FRONTIERE DU PEROU ET DE L'EQUATEUR

[fin octobre 1928]

[...] L'auteur ayant parcouru 527 kilomètres en canoa imaginait à Rocafuerte trouver une chaloupe à vapeur, mais elle ne part que dans un mois ; il continuera donc à descendre le Napo jusqu'à l'Amazone, parcourant quelque 1.400 kilomètres en canoa, calé sous un pamakari qui est un toit de feuilles arqué, qui descend jusqu'au bord, cercueil à 38º de chaleur, n'y ayant que des sacs de riz où l'on bute, et ni se peut lire ni rien, on est couché plutôt qu'assis et presque sans rien voir. De plus l'auteur a les pieds et la jambe gauche qui commencent à prendre vilain aspect de décomposé. Sa dose de caféaspirine est déjà de six comprimés par jour, il souffre et marche difficilement. C'est une maladie du pays, plus il se soigne, ça empire. Ça vient de l'issang. On prendrait ça aussi pour de la lèpre.

Description réaliste de ce qui attend les apprentis explorateurs, dans une descente, passablement improvisée, de l'Amazone. A lire absolument si vous avez l'intention d'imiter Michaux. Cette troisième partie d'"Ecuador" m'a rappelé le "Diario del Gaviero", qui constitue l'essentiel de "La Nieve del Almirante", d'Alvaro Mutis. A la différence que ce n'est pas l'histoire d'une descente, mais d'une remontée du fleuve Orinoco. Dans les deux cas, la lecture m'a suffit et m'a procuré une répulsion identique. N'ayant plus rien à prouver, jamais je ne descendrai ou remonterai l'Amazone, sinon dans un bateau confortable, depuis Tabatinga jusqu'à Belem en passant par Manaus.

Pour ceux qui penseraient que j'ai perdu l'esprit d'aventure, j'objecterai qu'un de mes plus beaux souvenirs de voyage est la traversée de cette même Amazone, à la hauteur du Parc national Amayacu, sur une pirogue de pêcheur, dont le bord ne se trouve qu'à quelques centimètres de la surface de l'eau, en pagayant avec tellement d'énergie que je me suis brûlé les fesses. Cette expédition, destinée à voir de plus près des nénuphars géants, n'a duré que trois heures - ni trois jours, ni trente jours -, mais elle m'a comblé.

Fleuves et rivières

Jeudi 1er mars [1928].

L'Equateur est traversé par des rivières chocolat. J'en ai longé une tout le jour. Ces rivières consomment beaucoup de terres en passant. Il leur arrive plus d'une fois de tomber de haut.

Tombant, elle semble poussière ; en bas, fumée d'asphyxie, en haut cacao bouillant. Ce rio est le Pastaza, sa chute la chorrera del Aguayan, qui est parmi les plus hautes qui soient (70 mètres). (15)

(15) Probablement la chute appelée aujourd´hui "El Pailón del Diablo", à une vingtaine de kilomètres de Baños.

Quito

L'arrivée à Quito

Quito, le 28 janvier [1928].

Je te salue quand même, pays maudit d'Equateur,
Mais tu es bien sauvage,
Région de Huygra
(16), noire, noire, noire,
Province du Chimborazo, haute, haute, haute
(17)
Les habitants des hauts plateaux, nombreux, sévères, étranges,
"Là-bas, voyez, Quito."
Pourquoi me frappes-tu si fort, ô mon cœur ?
(18)
Nous allons chez des amis, on nous attend.
"Quito est derrière cette montagne ?"
Mais qu'y a-t-il derrière cette montagne ?
Quito est derrière cette montagne ;
Mais que verrai-je derrière cette montagne ?
Et toujours ces Indiens...
Le faubourg, la gare, la banque centrale,
La place San Francisco.
Comme on tremble dans une auto.
Maintenant on est arrivé,
Trapus, brachycéphales, à petits pas,
Lourdement chargés marchent les Indiens, dans cette ville, collée dans un cratère de nuages.
Où va-t-il ce pèlerinage voûté ?
Il se croise et s'entrecroise et monte ; rien de plus : c'est la vie quotidienne.
Quito et ses montagnes.
Elles tombent sur lui, puis s'étonnent, se retiennent, calment leurs langues ! C'est chemin ; sur ce, on les pave.
Nous fumons tous ici l'opium de la grande altitude, voix basse, petits pas, petit souffle,
Peu se disputent les chiens, peu les enfants, peu rient.

(16) Huigra est un village sur la route (ou la ligne de chemin de fer) qui va de Guayaquil à Quito, sité à la limite des provinces de Guayas et de Chimborazo. Vraisemblablement le premier contact de Michaux avec les Andes.
(17) Ces répétitions me rappellent celles du poème de Charles Cros "Le hareng saur", publié en 1873.
(18) Michaux souffre d'une affection cardiaque mal diagnostiquée, qui fait l'objet de nombreuses allusions dans le Journal.

En 1928, Quito ne compte qu'environ 80000 habitants et se réduit à ce qu'on appelle aujourd'hui le centre historique, dont les rues pavées sont effectivement en pente. L'altitude vertigineuse explique, aux yeux de Michaux, autant son essoufflement que le calme étonnant qui règnerait en ce lieu. En ce qui me concerne, il y a longtemps que j'ai cessé d'être angoissé par le fait de vivre à 2300 mètres - ou plus - d'altitude et j'ai l'impression que cette indifférence me permet de m'habituer bien plus rapidement au changement à chaque fois que je reviens d'un lieu situé au niveau de la mer.

Deuxième impression forte de Michaux, les Indiens. Comme nous le verrons plus loin, il m'apparaît que Michaux a mis du temps à se dissocier du jugement défavorable porté par ses hôtes sur cette partie de la population qu'il n'incluait vraisemblablement pas dans les "Equatoriens". Racisme ? Pas conscient chez Michaux qui ne fait que refléter le sentiment évident de supériorité de l'homme blanc, largement répandu à cette époque. Pourtant, le mot de brachycéphale sonne durement à mes oreilles, malgré la référence scientifique qu'il affecte...

Après une absence prolongée, je suis toujours frappé par le teint foncé des visages des habitants de cette région andine, même de gens proches de nous, comme Blanca, notre voisine. J'aurais tendance, comme Michaux, à voir des Indiens partout. Au bout d'un ou deux jours, je ne perçois plus cette différence et j'en viens même à oublier que ma face est pâle.

Mardi, mi-février [1928].

Une contrée ou une ville étrangère est aussi remarquable par ce qui lui manque que par le spécial de ce qu'elle possède. En voici une raison : ainsi que d'une oeuvre d'art, il arrive que l'on dise : "C'est bien beau, mais il y manque je ne sais quel détails familiers pour être tout à fait vivante". Une ville nouvelle, on n'arrive pas tout à fait à y croire, et si le passage au travers fut rapide, il n'en reste rien et l'on dit : "Ce voyage a passé comme un rêve", tour que nous joue l'exotisme.

Pour moi, depuis bientôt trois semaines que j'y suis, Quito ne me semble pas encore tout à fait réel, avec cette espèce d'homogénéité et de naturel que possède une ville que nous connaissons bien (si divers que soit ses aspects pour un étranger).

Ce qui manque à un spectacle étranger, et je dis donc étrange, ce n'est jamais la grandeur, c'est la petitesse.

Examinons donc mes impressions tranquillement, afin de savoir ce qui manque à Quito et à sa région.

Il y manque des charrettes à bras, des sapins et des fourmis. Il n'y a aucun arbre, l'eucalyptus excepté, pas un bruit de roues en bois, ni charroi d'aucune sorte, ni chats dans la journée. (A ce propos les Incas n'avaient pas inventé la roue.)

Mon secundo : toute contrée étrangère paraît un peu mascarade. Il y a des détails qui travaillent de leur côté sans s'occuper de l'ensemble. Plus que "drôle", cela semble voulu. Ici, les femmes indiennes ont une extraordinaire allure d'amazones. La forme de leurs chapeaux de feutre sans ornement en est la cause, et aussi l'air naturellement distant, indifférent de leur visage.

Vous rencontrez ainsi dans la journée des milliers d'amazones. La foule a beau ne pas paraître étonnée, "ça fait chiqué", "revue de music-hall".

- Mais enfin, me direz-vous ? Vous n'avez donc jamais voyagé ?
- Que si, monsieur, mais j'ai quelques impressions tenaces.

Autre chose : jusqu'à un âge avancé, elles portent des nattes, ces Indiennes, et ne prenant pas par ailleurs d'embonpoint (et j'en reviens ainsi à mon primo), cette ville manque de femmes mûres, de bonnes femmes, de matrones. Sans doute en apparence seulement, mais qu'importe ?

Vieilles femmes et jeunes filles, ça ne fait pas une ville. Il y a bien les femmes blanches d'âge mûr apparent ; mais ça n'en serait que plus comédie, que pour devenir femme, l'Indienne dût changer de race, pour d'ailleurs y revenir dans la suite, pour être vieille femme indienne. D'ailleurs, les femmes blanches sont pour moi ici un accident, un véritable article d'importation.

Ce passage me laisse vraiment perplexe. Bien sûr, les Indiennes, au moins dans ma campagne, portent toujours un chapeau de feutre, mais elles ont l'air de tout sauf d'une amazone (Michaux se réfère peut-être aux cavalières parisiennes qui trottent dans les allées du Bois de Boulogne en conservant un air distant pour ne pas être importunées par des messieurs en goguette.) Beaucoup d'entre elles tressent leur chevelure, jusqu'à un âge avancé, mais elles présentent pour la plupart des formes plutôt amples, produites par l'abondance de farineux dans une alimentation carencée. Quant aux femmes blanches..., je ne les vois même pas, à part les touristes étrangères que l'on repère instantanément à cause de leur accoutrement. Est-ce le regard du voyageur qui a changé, influencé par des "impressions tenaces" ou les temps ?

Michaux décidément n'a pas la veine sociologique : il est passé à côté de la société quiténienne avec ses castes - indiens, métis, bourgeois et aristocrates, certains de ces derniers descendant tout droit de l'Espagnol -, pourtant pas si différentes de celles du Paris de l'époque, où Bretons et Auvergnats jouaient assez bien le rôle des Indiens.

20 février [1928].

Les jours où je sens en moi une gêne, je me rends dans le haut de la ville, où habitent les indigènes.

Les maisons de terre m'ont toujours beaucoup touché, comme si des saints y habitaient. Elles donnent tranquillement leur leçon d'humilité, ne sont ni prétentieuses ni ridicules, et expriment l'idée que moi j'ai du "chic". (Ici toutes les femmes parlent du "chic " comme étant le mot le plus important. Elles ont influé sur moi.)

Le poncho de couleur éclatante et sombre est une joie constante pour moi. C'est le triomphe splendide sur la terre noire.

Une fausse note : le mot sucre (le franc du pays). Soucrès, soucrès, comme on le prononce, le mot le plus goulu, le plus cupide qui soit.

Accords ou désaccords vont et viennent. J'aime aussi les maisons de terre et les ponchos de couleur, mais il ne me viendrait pas à l'idée de les trouver "chics" (mot ou adjectif intimement associé avec Paris, dans mon esprit, et probablement dans celui des Equatoriens de l'époque). Par contre, goulu et cupide, n'est-ce pas ce qui désigne parfaitement l'argent et ceux qui l'aiment ?

30 mars [19]28.

Les villes sont pour les jeunes gens un bon exercice de haine.

Mais Quito ! L'étouffement même.

Le globe terrestre s'est haussé là. Il est parvenu à pousser à 2.860 mètres, non point une montagne, mais une vallée. A 2.860 mètres.

Cette vallée, tenue par des montagnes et des volcans, ne serait pas tellement étroite. Mais on l'a bouchée.

Les Incas (stratégie, culte ou par on ne sait quel intérêt) firent une montagne artificielle (*), le Panecillo et le Panecillo bouche la vallée, hermétiquement, refuse l'horizon.

- Mais enfin, direz-vous, il y a les rues...
- Mais le
Panecillo est toujours au bout. Le Panecillo du torticolis.
- Mais enfin, direz-vous, les rues elles-mêmes alors ?
- Et bien, voilà justement, il n'y a pas de rues à Quito, il n'y a que des salons, et là-dedans on se salue : "Señorita, hijito ; mi queridisimo, buenas tardes, buenos dias, mucho gusto de..." On se salue, à perpétuité, sans espoir d'en jamais finir, et selon l'usage d'ici, on se donne l'accolade, on se jette dans les bras l'un de l'autre, chavirant comme des tonneaux mal conduits. On tombe sur l'un, et de l'un sur l'autre. Les jeunes filles vous dépistent même à un kilomètre de distance et je les hais toutes et je marche froid et droit et vite et aveugle comme une machine, et empoisonné comme tout.

Il n'y a pas d'eau non plus qui coule dans cette ville.

(*) Cette explication est fantaisiste. Mais elle a cours ici.

Michaux note la justification mythique du Panecillo (petit pain), une colline - d'origine volcanique - surmontée d'une gigantesque statue de la Vierge de l'Apocalypse, d'où on a une vue superbe sur la ville. Les sculpteurs sur bois de San Antonio de Ibarra en font toujours des copies de toutes tailles, d'après le tableau de Bernardo de Legarda (peint en 1734).

Ce qui n'empêche pas Michaux, un peu plus loin, de se livrer à une pirouette passant sans transition des rues aux salons quiténiens, où règne une exquise politesse. J'ai noté le même phénomène dans la bourgeoisie colombienne de la fin du 20e siècle, ce qui montre la constance de certaines traditions.

Dimanche matin, 3 avril [1928].

Quand par une nuit d'hiver à Quito, l'éthéromane (19) , portes fermées, à travers son lait de brume entend la police siffler...

(Retenons bien ça pour en reparler plus tard : la police de Quito, unique au monde pour son nombre, et par la multiplicité des appels qu'entrecroise sur la ville pendant la nuit.)

Quand dans une nuit d'hiver, le Quiténien éthéromane entend siffler froidement. Qu'est-ce qui arrive ? Quoi ? Qui nécessite un son si tragique, si poignant. [...]

(19) Quelques jours auparavant, Michaux a pris de l'éther pour la première fois.

La plainte, aujourd'hui, n'est pas dans l'excès de surveillance policière, mais plutôt dans son insuffisance face à la recrudescence de la délinquance. Cependant les vigiles (privés) dans certains quartiers, continuent à utiliser cette manière de se signaler aux éventuels perturbateurs de la tranquillité nocturne. Ou ne serait-ce pas plutôt pour démontrer à leurs patrons qu'ils ne profitent pas de l'obscurité pour dormir dans leurs guérites ? Cela a souvent pour effet de me réveiller au milieu de la nuit, mais mon cerveau, n'étant jamais affecté par la prise de stupéfiants, interprète sans difficulté le message et je me rendors en maugréant.

Les environs de Quito

[Les hôtes de Michaux vont l'emmener à plusieurs reprises dans des endroits relativement proches de Quito, mais, qui requéraient à l'époque des temps de déplacement assez longs.]

LE CHATEAU ET LE PARC DE PACIFICO CHIRIBOGA

[Pacifico Chiriboga est un patriote et un politicien qui a joué un rôle de second plan pendant près de cinquante ans entre 1830 et 1880. Je n'ai trouvé aucune information sur l'état de ce château à l'heure actuelle. Il est proche de ce qui est aujourd'hui le Parc national du Cotopaxi.]

Lundi 19 [février 1928].

Je fus bien, hier.
Que je peux donc me sentir large et comblé.
Qui se serait attendu à une si forte respiration de la part d'une si étroite poitrine ?
Si ; c'est donc possible.
Dans les lieux que l'on ne connaît pas, il y a donc parfois quelque chose.
C'est hier seulement que j'ai vu un parc.
Il y avait ceci, et cela, et ceci comme çà.
Il y avait une cascade et des eaux à tout niveau.
Il y avait un grand horizon qui entrait par la fenêtre,
Et le Cotopaxi
(20) en était.
Des nuages en cercle semblaient loués pour l'après-midi.
De grandes ailes s'échappaient tout à coup,
Et les aigrettes sont très précieuses,
Et les paons bien entourés n'ont pas l'air si bêtes.
L'
Araucaria excelsis (21),
Et enfin ce charme si général,
Où intervint cet homme gros si plein de tact, dont je suis l'hôte.
Si proche de la nature, tout ceci
Si proche que s'y laissent prendre les grues sauvages,
Viennent de loin, s'y sentent fort à l'aise.
Dans l'appartement, dans chaque pièce, de l'eau qui rit et bredouille.
Grosse, solennelle, très hébergeante la salle à manger.
UN LIT ROYAL
Mais nous partîmes.
L'automobile fut longtemps à cette montée du Chillio.
On avait la nuit dans les yeux.
La nuit noire et le monde serré des étoiles comme il apparaît à l'Equateur.
Quito se montre à l'autre versant, étendu comme un homme,
Et tremblent dans la vallée les lumières qui veillent sur lui.

(20) Un des volcans en activité les plus élevés du monde (5897 mètres), situé à une soixantaine de kilomètres du centre de Quito.
(21) Une espèce de pin qui atteint une très grande hauteur.

Qui n'aurait pas été bien dans un endroit pareil, avec un hôte pareil ? Michaux en oublie ses griefs sur l'Equateur.

Alors, il n'y avait pas d'éclairage public hors des villes, si bien que l'obscurité était totale et le ciel se voyait d'une autre manière. Ce n'est plus le cas aujourd'hui, sauf dans les régions les plus reculées.

La ferme de Guadalupe

[Guadalupe est une petite localité proche de la route Ambato-Baños, à environ 160 kilomètres de Quito, où Michaux va séjourner plusieurs fois. Le sommet du volcan Tungurahua (5033 mètres) - en pleine activité ces derniers mois - se trouve à environ 15 kilomètres.]

Arrivée à la ferme de Guadalupe

Lundi (21 ? février). Au pied du volcan Tunguragua.

J'arrivais pour la première fois dans ce pays, comme il faisait à peu près nuit déjà. Il restait deux heures à faire à cheval. Trois cavaliers allaient m'accompagner. Je m'attendais à trotter. On se mit, au contraire, à descendre dans d'invraisemblables pierres, où bientôt, dans l'ombre épaisse, j'étais comme un aveugle. Le cheval connaissait le chemin. A mesure que l'obscurité se faisait plus pleine, son pas devenait plus prudent et sensé. Je le laissais faire. Il tournait ici, puis là, puis atterrissait à un palier plus bas. "Un poco romantico", disais-je stupidement pour dire quelque chose dans le peu d'espagnol que je sais, à mon compagnon en lui montrant un grand arc de nuages qui unissait le Tunguragua à une autre montagne, il ne répondait pas. Mon cheval était le plus lent, je perdais de vue les autres, même la jument blanche de Mortensen. On était obligé de m'attendre.

On croisa un cadavre, porté par quatre Indiens, mais la nuit était plus noire que tout. Mon cheval renifla, fut mal à l'aise. Enfin il se décida à poursuivre. En bas le torrent avec grand bruit et brio. Il me parut qu'on y tombait. Non, c'était le chemin qui obliquait. (C'était l'époque où dans tout l'Equateur il y eut des inondations considérables.) Tout à coup j'entends des sabots de cheval dans le torrent ; c'était de celui qui me précédait. "Se puede pasar el rio ?" criai-je. ("On peut donc passer la rivière ?") Pas de réponse. Et je franchis la rivière qui répondait peu à tout son fracas. On monte sur l'autre rive, et là, c'est comme des confettis de feu. Comprenais-je bien l'explication qu'on me fournit ? C'était des insectes. Ça éclairait, "pf", et ça disparaissait, évanoui comme le feu d'un phare à occultation. Il n'en reste rien, même pas l'emplacement, et l'on demeure ébahi. Parfois la lumière filtrait dans un massif, je croyais à une maison. Enfin les chevaux qui me précédaient ne s'entendirent plus. Le mien fut à travers les buissons. Nous arrivâmes devant une bougie allumée, derrière laquelle se trouvaient les pierres et les fenêtres de la hacienda. Il y avait aussi des bâtiments sur les côtés. On était dans le patio.

Une deuxième bougie apparut, puis une troisième, et j'entrai dans une pièce où il y avait un bureau américain fermé.

Je me demandais si l'habitation était occupée : Une heure après, on me servit à manger, il y avait quatre bougies, et on voyait bien les plats.

On ne se déplace plus guère à cheval aujourd'hui, à l'exception des paysans et des randonneurs étrangers. Ma seule expérience équestre n'est pas équatorienne, mais colombienne, dans une finca proche de Cali. J'avais alors été impressionné par le dressage impeccable de l'animal que je montais, qu'il me semblait pouvoir diriger d'un seul doigt sur la rêne. En fait, il se dirigeait tout seul, comme celui de Michaux, qui a eu la sagesse de le laisser faire. Son cheval en savait beaucoup plus que lui sur la maîtrise des risques du chemin.

Les lumières intermittentes sont celles de vers luisants sud-américains - luciérnagas - qui ont effectivement la particularité de clignoter en se déplaçant. La première fois que je les ai vus au Petit Paradis, j'ai aussi ressenti cette même impression de stupéfaction. Mais j'ai alors plutôt pensé aux clignotements des feux de position des avions dans le ciel nocturne.

La lumière des bougies me rappelle les premières dix années de mon séjour en Ardèche, passées sans électricité. Avec quatre bougies, on peut aussi lire un livre. On a l'exotisme qu'on peut !

Les Equatoriens

Généralités

Lendemain [4 avril 1928].

[...] Conservateur, entêté, pas audacieux. D'ailleurs le moins américain de l'Amérique, le plus près de l'Européen, modeste, réservé, donnant une impression de "petit" et de pas jeune.

Ce portrait n'est pas très flatteur, mais, en peu de mots, Michaux résume l'impression que j'ai ressentie en arrivant ici, après cinq ans passés en Colombie. J'ai de la peine à accepter un tel niveau de généralisation, mais ce n'est pas le lieu ni le moment de le contredire de façon argumentée, notamment en mettant en évidence les côtés positifs de ces traits du caractère équatorien, que j'apprécie beaucoup.

Je tique cependant sur "Européen", "Belge" me paraîtrait plus précis. Qu'y a-t-il de commun entre un Suédois et un Grec, entre un Napolitain et un Ecossais ? Je pourrais du reste poser la même question à propos des différences régionales, ici : qu'y a-t-il de commun entre un Manabitain et un Ibarrénien, un Ambaténien et un Guayaquilénien ? Ou là-bas : entre un Marseillais et un Nordiste ?

Samedi 13 heures [23 septembre 1928].

[...] Une résolution une fois exprimée en paroles devant témoins, beaucoup de Français se sentent obligés d'agir suivant le dit. L'Equatorien n'est point ainsi. Il a dit demain, eh bien ce sera après-demain ; vous l'attendez le surlendemain ; ah, non, fini, plutôt autre chose, ou plus rien du tout, il a changé d'idée. Il ne met pas la parole à part dans le solennel. Non ! Il change d'idée, il change de parole, c'est tout un. [...]

Je ne peux encore une fois que donner raison à Michaux, même si nous avons eu, d'une façon générale, moins de problèmes dans nos relations quotidiennes avec les Equatoriens qu'avec les Colombiens. Ou ne serait-ce pas plutôt que l'expérience nous ayant servi, nous attendons moins et nous sommes en conséquence moins déçus ?

Portrait

Alberto Larrea

[Alberto Larrea est un pionnier de l'automobilisme en Equateur. Il a participé à la première course réalisée dans ce pays, le 23 mai 1928, entre Riobamba et Quito, soit 190 kilomètres, quelques semaines avant la rencontre avec Michaux.]

18 juin [1928].

Hier, quelqu'un me vit à l'apéritif au Savoy, à qui j'avais été présenté il y a quelques trois mois, l'ayant du reste oublié lui et son nom.
Il me prit le bras : "Viens avec moi, cette famille ne te convient pas".
"Pour toi, grand air, grandes folies et des femmes. Je te comprends, va."
Cependant, il me poussait dans les escaliers, me présentant en hâte à des grappes de femmes : "...Aqui el Senor M..., famoso escritor frances...", me disant à moi à l'oreille : "Femme bien, tu sais, très bien, amour très bien", enfin me mit dans son auto malgré mes multiples affirmations d'impossibilités morales.
Il poursuivait. "Je vais te donner mon cheval et nous partons pour "mon hacienda", dans le paramo. Tu quedaras (resteras) tres meses."
J'interrogeai : "Le paramo du Cotopaxi ?" (C'est le plus proche).
"Non, plus haut que le Cotopaxi, répond-il sans hésiter. Et tu seras fort.. galoper...
Il me fallait son nom. "Alberto", dit-il. Je pensais que c'était un prénom.
Et le nom ? "Larrea". Ah, le loco (*) Larrea.
Dans la ville c'est son seul nom, le plus populaire qui soit, qu'il a gagné par son audace fantastique, son à fond de train en tout, à boire, à toréer, en courses d'automobiles.
"Je vais te montrer ma voiture."
C'est une Pearless de course. En pleine ville, le voilà qui prend les tournants en vitesse ; pas un où l'on ne dérape pas de trois ou quatre mètres, et, hop ! par-dessus les trottoirs.
A un balcon une jeune femme apparaît toute émue.
"Vous allez vous tuer."
Vite il lui jette un rendez-vous. Nous repartons de plus belle.
Après les courses de taureaux, nous sommes cinq dans l'auto. Deux derrière dans la caisse à outils. Devant, le loco et moi ; à droite un inconnu.
On repart. Je réclame de la vitesse. Derrière ils supplient : "Pas si vite !" Aux tournants on ne modère jamais. Mon compagnon de droite essaie de serrer le frain à main. Je l'empêche de toutes mes forces. Il me dit : "On voit que vous ne connaissez pas le loco Larrea. Il est fou. Vous ne savez pas de quoi il est capable, si on le laisse faire."
Je réponds par la lutte.
On avance par saccades d'un bord de la route à l'autre, comme un traîneau tiré par des chiens mal répartis. On se jette dans les virages comme dans le vide. Je dis : "Bien... bien... continuez, et plus vite".
Mon compagnon de droite tire la langue. "Regarde comme je suis malade..." fait-il... Il veut reprendre le tramway.
Une fois de retour, il me dit :
"Je me découvre devant vous, Monsieur M... Je n'ai jamais vu quelqu'un dans cette auto qui ait osé exciter le loco Larrea. Vous avez fait la guerre ? Non, que je réponds en pince-sans-rire, de la prison seulement". Mais je suis embarrassé. J'ai pourtant mené la vie en volontaire, et avec des risques toujours nouveaux. N'importe, j'aurai toujours l'air d'un lâche.

(*) Loco ! fou.

Les mœurs

Sérénade à l'américaine

Quito [? mars 1928].

Parfois, vers minuit, vous voyez une vingtaine de grosses autos à neuf places pleine de monde et de bruit s'introduire dans une rue morte.
Ah ! Ah ! Une nouvelle révolution ! La police arrive en courant, mais on exhibe des certificats.
Bien, ça va, elle s'écarte.
Alors les automobiles s'ouvrent, il en sort des contrebasses, des violoncelles, des accordéons, des harmoniums, une batterie, les cuivres les plus divers, importants et mafflus, et naturellement des escadres de guitares. On dresse les pupitres. Les phares des autos concentrent sur le tout leur lumière.
Et tout le monde observe une fenêtre, celle-là,
ve, esta.
Tout à coup dégueule l'orchestre, et tout le quartier se réveille.
Sitôt un morceau terminé, un autre le remplace, et il y a trois orchestres et trois chefs.
Cependant, un rideau à la fenêtre a tremblé. Regardez comme il tremble. Une jeune fille est là derrière, le jour même de sa fête, une jeune fille est là, mais personne ne la verra. Après une demi-heure les orchestres s'en vont en buvant.
Reste alors le jeune homme qui offre la sérénade, un guitariste et un chanteur. Celui-ci se met à chanter des chansons populaires avec une de ces voix affamées d'amour comme on n'en trouve qu'en Amérique du Sud, chansons si directes aussi. On devient anxieux. La jeune fille n'y pourra résister davantage, et que les parents parlent seulement de s'opposer aux fiançailles, elle va se jeter par la fenêtre...
Parfois la sérénade se donne devant une habitation parfaitement close et noire. Rien ne bouge. N'importe, on s'adresse aux murs. On est là sur le trottoir comme des gens qui attendent un miracle.

La nourriture

Les légumes

29 février [1928].

[...] "En Equateur, on ne mange pas de légumes, rien que des pommes de terre. C'est à peine si on en cultive un mètre carré par hectare de terrain" et précisément je lui montre dans le jardin un plant de radis plus maigre qu'une herbe, et sur lequel on ne pouvait que s'attrister. [...]

Au marché d'Atuntaqui, nous trouvons tous les légumes que nous voulons, à une exception près, les poireaux (que je regrette vivement...). Les aubergines et les courgettes ont en général un air triste et il est préférable de les acheter au supermarché. La remarque de Michaux reste vraie en ce qui concerne les restaurants, où la garniture est le plus souvent composée de riz et de pommes de terre.

Le tamal

Jeudi 1er mars, 15e heure [1928].

[...] On décharge les mulets, on met au jour de grandes feuilles, humides, pleines encore de l'extérieur, et là-dedans il y a toujours un plat, maïs, purée de pommes [de terre], un œuf, une aile de poulet, du piment ; le tout s'appelle tamal.

Le cœur de palmier

Lundi 5 mars [1928].

Le cœur de palmier est tendre pendant six mois. C'est sa feuille, sa feuille est là, il la garde dans son tronc pour plus tard.
Mais les Indiens viennent et vous le mettent par terre en quelques coups, et lui retirent son projet.
Ils cuisent ça, ils mangent ça, c'est bon.
Ça peut se manger cru.

Michaux n'est pas très inspiré par la gastronomie locale, il a d'autres centres d'intérêts en matière d'absorption - l'éther - sur lequel je n'ai pas envie d'insister.

Les Indiens

1er mai [1928].

Une lettre, ce matin. On m'écrit "Vous regretterez l'Equateur et les Indiens ! J'en ai vu (en cire) au musée de Berlin. Quelle poésie ils contiennent !".
J'avais déjà dit que je détestais les Indiens. Non, il me faut faire le voyageur intelligent, l'amateur d'exotisme. "J'ai là une mine !" Mais je déteste les Indiens, dis-je. Etre citoyen de la Terre. Citoyen ! Et la Terre ! "Indien", "Indien", vous voulez me stupéfier avec ça. Un Indien, un homme quoi ! Un homme comme tous les autres, prudent, sans départs, qui n'arrive à rien, qui ne cherche pas, l'homme "comme ça". (Quant à dire que je m'y habituerai...) Ces gens n'ont pas de saints, et puis la manière que je m'entende avec des brachycéphales ?
Une fois pour toutes voici : les hommes qui n'aident pas à mon perfectionnement : zéro.

Terrible passage, dont la phrase ultime est l'une des deux tirées d'"Ecuador" qui figurent dans le Dictionnaire des citations du Bibliorom Larousse (j'ai déjà cité l'autre : "Malheur à ceux qui se contentent de peu."). Je ne m'en servirai pas pour accabler son auteur, que celui qui se dit non raciste jette la première pierre ! Mais il est difficile d'exprimer en moins de mots son mépris non seulement pour les races inférieures, mais les pauvres et les humbles, mais les incultes et les ignorants... Déjà l'orgueil détestable du littéraire, de l'écrivain, de l'homme de l'intelligentsia, qui ne peut apprendre que de ses égaux ou de plus "grands" que lui.

7 juillet [1928], Ontavalo (sic) et San Pedro.

Les Indiens, ici pas plus qu'ailleurs, malgré leurs danses, leurs saouleries, les tons vifs de leurs costumes, ne manifestent en physionomies, en gestes, joie aucune. Le marquis de Wavrin, qui connaît l'Amérique, me dit alors : "Seuls savent rire les Indiens qui n'ont pas connu l'oppression du blanc."

Samedi [? juillet 1928], retour.

[...] La couleur croûte de pain de l'Indien, ce n'est pas ça non plus qui rira. Reste son poncho. Le poncho est le manteau de l'Indien. C'est à peu près carré. Il y a un trou pour la tête. Ce qui tombe alentour couvre le corps. Cette couverture est orange, ou rouge foncé ou bleue, ou violette, de couleur éclatante mais grave. C'est un triomphe certain mais calme, sans forfanterie, ni plaisanterie.
Et puis, qu'est-ce que c'est que quelques triomphes d'un mètre carré dans un horizon qui ne se compte qu'en lieues ? Comme des intelligences de fourmis dans un verger. Elles ont beau être intelligentes, et travailleuses et porteuses, c'est le verger qu'on voit surtout. (Je parle pour ceux qui ne sont pas spécialistes de la fourmi.)

Le marquis de Wavrin n'a pas tort, et il semble que ses fortes paroles ont un peu fait bouger les préjugés de Michaux. Un peu seulement, car bien que la comparaison entre les Indiens et les fourmis puissent avoir quelque justification - dans le travail obstiné que nécessite la culture non mécanisée et sans recours aux herbicides qui est encore aujourd'hui le lot des petits agriculteurs de la Sierra -, l'image n'est pas très positive.

D'autre part, Michaux n'a vu que le côté esthétique du poncho. S'il l'avait essayé, il se serait rendu compte que c'est beaucoup plus qu'un carré avec un trou pour la tête. Lorsqu'il est en pure laine - hélas, ce n'est plus nécessairement le cas -, c'est un moyen idéal pour se protéger du froid et de l'humidité. Quand je vais à Pasto ou à Bogotá, j'emmène toujours le mien dans mes bagages.

L'indienne

Satzayacu. A la cabane de Chaves [? octobre 1928].

[...] Chaves est aimé des Indiens. Tous ceux qui passent dans les environs montent à sa cabane et viennent lui serrer la main, eux et leur femme.
Quand vous engagez des Indiens comme rameurs, d'abord ils vous donnent la main puis on traite.
La jeune Indienne qui s'occupe du ménage de Chaves, va souvent chercher de l'eau à la rivière.
Quand elle en revient, elle sait que je suis là à la regarder. Elle tourne la tête de mon côté, crache vivement et sourit. Il y a je ne sais quelle santé et joie dans ce geste. C'est aussi comme un salut. Alors je cracherais volontiers moi-même. Mais… je crache si médiocrement.
Elle s'est approchée un jour. Je lui ai demandé qu'elle se tatoue. Elle a bien voulu. Elle riait beaucoup et me regardait comme qui contente un enfant.
Elle est partie tout d'un coup. Les Indiens sont extrêmement jaloux.

Qui l'eût cru ? Le Français hautement civilisé se laisse séduire par une sauvageonne.

Le lendemain [23 octobre 1928].

[...] Rive droite, rive de los infieles (des infidèles), c'est comme ça qu'ils appellent les Jivaros . Les Jivaros vivent nus et attaquent à la lance tout ce qui n'est pas Jivaro et le tuent, hormis les femmes. Les femmes, ça peut servir.
Rarement ils viennent sur la rive gauche. Ils traversent alors le fleuve à la nage avec leurs lances, car ils ne possèdent pas de pirogues. Ils vivent sur le territoire compris entre le Napo (rive droite donc) et le Pastaza.
[...]
[...] - Mais après tout, dis-je à A. (22), s'ils venaient, les Jivaros, qu'est-ce qu'on ferait ?
- Moi, répond-il, c'est bien simple. Cinq balles pour eux et la sixième pour moi (et il est l'homme de son dire). Je ne tiens pas à servir d'expérience amusante à ces gens-là. Je m'en méfie.
Et moi... Eh bien, ce mot d'expérience m'a fait réfléchir. C'en serait une pour moi aussi de vivre avec des sauvages, et pas nécessairement celle à laquelle il pense. Je crois décidément que j'essayerais de vivre avec eux.

(22) André de Monlezun, qui l'accompagne dans cette expédition et à qui "Ecuador" est également dédié.

Les sauvages ne sont pas des Indiens… Et puis, Michaux ne subit plus l'influence du milieu quiténien où il vient de passer près de neuf mois. Peut-être que ces sous-hommes pourraient lui apprendre quelque chose...

Dans une sorte d'annexe qu'il justifie par un sentiment de culpabilité vis-à-vis de ses lecteurs devant le maigre résultat d'une année de travail, Michaux complète le journal par quelques textes, dont l'un vient compléter ce volet indien.

PREFACE A QUELQUES SOUVENIRS

Voyant une grosse année réduite à si peu de pages, l'auteur est ému. Sûrement, il s'est passé encore bien d'autres choses.
Le voilà qui cherche. Mais il ne rencontre que brouillards.
Alors, pour masquer son embarras, il prend une voix de pédagogue.

H.M.

LA CABANE DE L'INDIEN DANS LA CORDILLÈRE DES ANDES

La cabane de l'Indien n'est pas un chalet modeste. Elle passe pour quelque chose de plutôt répugnant. Mais qui y vivrait quelques mois n'arriverait même plus à songer à demeurer ailleurs, tant est grande son intimité.
La cabane de l'Indien est aux yeux du Blanc la preuve de sa bêtise. En effet, elle n'a pas de cheminée. Elle manque encore de bien d'autres choses. Mais le manque d'une chose est nécessairement l'avoir d'une autre chose. C'est pourquoi la cabane de l'Indien a un avoir considérable. Elle regorge. On y entre en brassant on ne sait quoi en épaisseur. Elle regorge d'obscurité, une obscurité bien matelassée et qui regorge de fumée… Point de cheminée. Regorge de fumée. Les habitations du Blanc n'ont pas de centre ; elles ont des fenêtres.
Rien, rien du dehors, pleine de soi-même, voilà la cabane de l'Indien. Cette fumée vient du maïs qu'on grille pour le repas. Cette fumée vous bouche et vous embrasse, puis sort lentement par la porte, pour laisser la place à une autre fumée, plus chaude, plus récemment sortie du bois.
Regorge d'anesthésie, d'odeurs, de saletés et de gens.
Regorge.

L'armée du Salut songe, paraît-il, à envoyer des idiots dévoués là-bas, pour enseigner aux Indiens à percer des cheminées. Mais que lui restera-t-il, à l'Indien ? Il a besoin d'être riche.
Autre chose aussi est connaître la terre debout, la tenir en respect par les pieds, et la connaître étendu. Il faut la connaître étendu.

C'est encore un lieu, sa cabane, parfaitement propre à faire de la musique. Ils soufflent dans une sorte de flûte de Pan et s'enchantent d'une phrase musicale répétée plusieurs fois et qui en dit plus long sur eux-mêmes que n'importe quoi d'autre qu'ils font, ou travaillent, et que leurs poteries. Voici comment elle est constituée : d'abord un groupe de trois notes, dont la première ne va pas bien haut (les Arabes partent plus haut avec emportement), dont la seconde est plus haute, la troisième plus basse et basse autant l'autre est haute - intervalle qui est souvent d'une tierce - puis un autre groupe trois notes plus basses, mais semblablement constitué, avec la première comme pivot, la deuxième plus haute et la dernière plus basse, et puis d'autres groupes de trois, avec de très rares et insignifiantes fioritures, le tout après quelques tentatives d'élévation, qui constituent la diversité de la phrase musicale, retombe, et va à cette note profonde qui en est la fin, ou plutôt le suicide, ou encore le mortel épuisement. L'eau ouverte où il fallait sombrer.

L'indien aime la saoulerie comme pas homme au monde, et la fumée dans sa cabane n'en est que la petite monnaie quotidienne nécessaire. On dit que c'est une brute. Possible. Mais il s'y connaît en fait d'ivresse.
Pas, d'abord, se saouler une soirée ou deux. Non, ils se saoulent trois semaines durant, - en partant, par exemple, de la San Juan - sans s'arrêter un instant, et leurs femmes leur versent dans la bouche dès qu'ils ne sont plus complètement "noirs". Ils ne cherchent pas de petites émotions de détail, à être plus gais, plus agiles, plus des tas de petites bricoles comme aime le Blanc. Non. Il se centre et avec ce centre il s'attaque à la boisson ; la surveille, la pousse, la bouscule, la culbute ; avec courage, sang-froid, abnégation, et surtout avec une attitude de fermeté qui emporte l'admiration.
Il a décidé de prendre de l'alcool. Bien, alors il se fait traiter à fond. Souvent vous ne le verrez pas broncher pendant des journées, mais vers la sixième ou septième, tout à coup il tombe les bras en croix. J'ai vu ainsi tout un hameau les bras en croix ; ils causaient de l'effroi à mon cheval. Il y en avait de roulés dans leurs ponchos, mais plus rares. Il y avait aussi des cadavres.
A toutes les drogues, ils demandent la même chose, et comme ils savent attendre, toutes pour finir leur donnent la même chose. Ils se moquent des préliminaires, ils veulent que l'ivresse s'épaississe et les batte, ils veulent être vaincus.

Ce texte n'est pas à proprement parler une réhabilitation, ou alors elle est vraiment trop paradoxale et ambiguë, mais Michaux montre qu'il est capable d'aller au-delà de cette haine stupide - qu'éprouvent les élites de ce pays, encore aujourd'hui, envers ce segment du peuple équatorien - et de montrer une certaine compréhension pour leur façon de vivre - en grande partie imposée par les propriétaires terriens qui les exploitaient - et, ce qu'on va appeler, plus tard, leur culture.

POINT FINAL

Après avoir pressé ce livre comme un citron, j'ai quand même l'impression qu'une certaine image de l'Equateur d'autrefois et d'aujourd'hui se dessine, qui va plus loin que les clichés touristiques habituels. Certes, cette image est incomplète et je vais m'efforcer de combler prochainement ces lacunes à travers d'autres notes de lecture.

Une dernière remarque :

Pendant que je travaillais sur cette Note, j'ai lu "Huasipungo" de Jorge Icaza, un des premiers romans dans la littérature équatorienne qui décrive la condition indienne, publié en 1934, donc contemporain du voyage de Michaux. Icaza est un écrivain réaliste ou naturaliste qui me rappelle le Zola des "Rougon-Macquart". Or l'atmosphère de l'Equateur qu'il décrit, plus spécifiquement la vie dans une hacienda isolée de la Sierra est très semblable dans sa dureté climatique et sa sordidité sociale aux impressions de Michaux. La misère - qui me paraît aujourd'hui abyssale -, l'était beaucoup plus encore il y a soixante-quinze ans et tout se passe comme si elle venait donner des couleurs sombres et tristes au paysage andin, qui reflèterait le traitement inhumain réservé aux Indiens.

Un détail sur le changement : il n'y a pas une masure en terre, dans les environs du Petit Paradis où je n'entende pas une radio, souvent puissante, qui diffuse de la musique au goût de ses habitants - technocumbia ou musique nationale -. Si pauvres que soient ces derniers, ils ont accès au monde extérieur, à des sources de divertissement ou d'information. Et sans doute au rêve... qui semble totalement absent du contexte décrit par mes deux auteurs. Mais l'était-il vraiment ? Question sans réponse et pourtant pas sans intérêt.

De toute façon, lisez "Huasipungo", disponible dans une édition espagnole dont je n'ai pas la référence. L'édition équatorienne ne coûte que deux dollars, mais je doute qu'elle soit disponible en Europe : Libresa Quito 1989 35e réimpression mars 2003 Colección Antares, avec une intéressante étude introductive, comme tous les ouvrages de cette collection, destinée aux étudiants du secondaire.

20 novembre 2003


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