Nouvelles du Petit Paradis en Equateur

La vie quotidienne dans le nord des Andes équatoriennes

 

Note de lecture :

Pauvreté, indigence et développement

Il y a peu de mots aussi ambigus et imprécis dans la description du monde tel qu'il est aujourd'hui que celui de "pauvre" ou "pauvreté", à l'exception peut-être de celui de développement, qui leur est du reste associé.

A l'exemple des hauts fonctionnaires des institutions internationales, financières ou non, qui pontifient sur la pauvreté revêtus d'un costume d'Ermenegildo Zegna (j'ai aussi le mien dans le fond d'une armoire, acheté pour le mariage de mon fils, avant que ce couturier italien ne devienne le chouchou de la jet-set), j'aurais eu du mal à apporter un témoignage direct sur la pauvreté, si je ne venais pas de vivre pendant plus de cinq ans dans un hameau rural de Colombie dont la majorité des habitants appartenaient à cette catégorie, celle-là facile à définir en termes quantitatifs, qu'est l'indigence : moins d'un dollar par jour et par personne.

J'ai dépassé peu à peu d'abord ma réaction horrifiée, puis mes présupposés sur les pauvres. C'est ainsi que j'ai pu découvrir que, au moins dans ces circonstances précises qui sont les leurs - en ce temps-là et à cet endroit-là, je me refuse à généraliser - ils sont plutôt heureux, sans vraiment le savoir, en tout cas plus heureux que bien des privilégiés à qui il manque toujours quelque chose. Ensuite, qu'à travers une action modeste, centrée sur la petite école primaire locale, il est possible de changer le regard qu'ils portent sur eux-mêmes, et donc de leur permettre d'accéder à une certaine dignité, à un certain respect de soi-même, qui n'ont rien à voir avec le nombre de dollars dont on dispose pour vivre.

A mon arrivée en Equateur, je n'ai pas retrouvé ce lien direct avec la pauvreté, même si, une fois encore, nous sommes entourés de "pauvres", ayant choisi de nous installer dans un quartier rural d'Ibarra. Ayant appris à les connaître un peu, je suis frappé par la discordance entre ce qu'ils vivent et le reflet qu'en donnent les discours sur la pauvreté que l'on entend ici à satiété.

La pauvreté peut donc prendre des visages divers, qu'une approche purement économique ne permet pas de différencier. En outre, l'utilisation exclusive de cette approche a fini par donner un sens péjoratif au terme pauvreté. Etre pauvre est redevenu honteux, une sorte de maladie sociale. Les pauvres, pensons-nous, sont nécessairement malheureux et frustrés si bien qu'ils doivent être aidés, ou même assistés, afin de les sortir à tout prix de cet état dégradé.

La pauvreté est redevenue honteuse, comme elle l'était au temps du capitalisme primitif du 19e siècle auquel - par une supercherie de l'histoire que j'ai du mal à comprendre et plus encore à accepter - nous voilà revenus. A mon point de vue, c'est ce retour qui est honteux. Il est probable que les hauts fonctionnaires néo-libéraux et globalisateurs en costume Zegna (ou en tailleur Chanel) du FMI et de la Banque Mondiale n'ont pas l'impression d'être des criminels. Pourtant, l'effet des mesures qu'ils prennent pour "sauver" pas tellement les pays en difficulté que les intérêts de prêteurs anonymes est bien de condamner à la sous-alimentation, sinon à la faim, des dizaines de millions d'enfants et d'adolescents latino-américains et d'ailleurs.

Or, pour que la pauvreté soit un état acceptable, il y a à mes yeux deux impératifs matériels : avoir un logement qui protège contre l'inclémence des éléments naturels et, non seulement manger à sa faim, mais pouvoir offrir une alimentation saine à ses enfants, afin de leur donner toutes leurs chances de se développer normalement. Il n'y a pas de pires injustices que celles-là - les carences alimentaires et l'absence d'un abri sûr -, qui nous renvoient aux temps préhistoriques où régnaient la précarité et la peur.

Sur une telle fondation, il serait possible de construire une société solidaire dans laquelle la pauvreté économique serait une condition normale. Pour y parvenir, un changement de paradigme est nécessaire, qui passera certainement - à moins que la science ne puisse apporter rapidement de nouvelles réponses technologiques peu dispendieuses -, par des sacrifices en termes de superflu de la part des privilégiés, par le retour volontaire à une forme d'austérité dont cinquante ans de développement sans limites et dévastateur aussi bien sur le plan de l'environnement physique que celui de l'éthique publique et privée, nous ont fait oublier les bienfaits.

A la vérité, plus qu'un changement de paradigme, c'est une transformation profonde de l'homme qui doit être entreprise. C'est ce qu'a tenté le christianisme, sans succès, depuis près de vingt siècles. Le paradis sur terre qu'il nous a promis n'est jamais arrivé. Pas plus que celui que nous garantissaient ses différents avatars - libéralisme, fouriérisme, owenisme, icarianisme, marxisme, socialisme, communisme -, y compris le plus récent, le néocapitalisme. Cet état édénique n'arrivera pas de sitôt, car quelque soit le dogme, ou l'ensemble de dogmes, il ne sera jamais capable de prendre en compte les immenses complexité et diversité de la vie. Il ne constitue qu'une recette triviale, toujours insuffisante, toujours insatisfaisante, fondée sur la violence et l'insatiable désir de pouvoir et de possession de l'espèce humaine, qui n'est pas vraiment sortie de l'état de nature.

Il est à craindre que l'altermondialisme, s'il arrivait à s'imposer, ne suive le même chemin. Mais pour le moment, il constitue la seule ouverture qui nous permette d'envisager de nous extraire de cette fatale ornière dans lequel nous ont jetés les tenants du développement sans fin et de l'économisme néolibéral.

Pour approfondir une réflexion sur ce thème de la pauvreté, il me paraît intéressant de présenter le texte qui suit, "Obstacles sur le chemin d'une conversation sur la pauvreté" de Majid Rahnema, extrait d'un ouvrage publié par l'Association La Ligne d'Horizon, "Défaire le développement, refaire le monde" (L'Aventurine Paris 2003 pp. 125-132), lequel contient un certain nombre des contributions présentées dans le Colloque du même nom, qui a eu lieu à Paris, Palais de l'Unesco en mars 2002.

Il a le (grand) mérite de démêler les fils embrouillés de l'approche habituelle de la pauvreté.

OBSTACLES SUR LE CHEMIN D'UNE CONVERSATION SUR LA PAUVRETE

Il s'agit d'avoir une réflexion intelligente et fructueuse sur des concepts aussi ambigus que la pauvreté et la richesse, sans tomber dans les pièges de la corruption de ces mots. Or si l'on veut que les questions soient bien posées, il faudra se rendre compte qu'il existe au moins quatre obstacles qui empêchent la poursuite d'une telle conversation. Je vais essayer de les indiquer.

Premier obstacle

Le premier obstacle est d'ordre à la fois sémantique et historique. Les mots pauvres et pauvreté, tout autant que riches et richesse, n'ont jamais eu la même signification pour tous. Tous deux sont des constructions sociales, culturellement établies, qui échappent à toute définition universellement acceptable. Tous deux acquièrent des sens différents, sinon opposés, selon les contextes spécifiques dans lesquels ils se trouvent placés. Tous deux souffrent des sens particuliers qui leur ont été donnés dans les sociétés historiquement constituées. Pour commencer une conversation il faudra donc tenter de débroussailler le chemin et, si possible, contourner cette difficulté majeure. Pour ceux qui s'intéressent plus particulièrement à l'histoire de la pauvreté, j'ajouterai ceci. A ma connaissance, le mot pauvreté ou le substantif pauvre a été absent du vocabulaire de toutes les langues, pendant des millénaires. Pauvre existait en tant qu'adjectif et ce, pour indiquer que quelque chose n'était pas à la hauteur de ce qu'il devait être, comme par exemple, un sol qui était pauvre, une santé qui était pauvre. Pendant cette même période, les gens vivaient de très peu, sans jamais penser qu'ils étaient pauvres, ce qui fait dire à l'anthropologue américain Marshall Sahlins que la pauvreté était une invention de la civilisation. Ou, si l'on prend la pauvreté dans le sens d'un mode de vie qui se suffit du nécessaire, dire comme Proudhon l'avait avancé que la pauvreté était la condition normale des humains.

En fait, mon hypothèse est que, même lorsqu'un groupe particulier de gens ont été appelés pauvres, ces derniers étaient en réalité des indigents, dans le sens qu'ils manquaient même de ce qui était alors culturellement considéré comme nécessaire. De toute façon, le mot avait des sens très différents dans les différentes langues du monde et, dans chacune d'elles, il y avait de cinq à quelquefois quatre-vingts mots différents pour le mot pauvre. […]

Dans bien des sociétés antérieures à la naissance de l'homo oeconomicus, ceux qu'on appelait couramment pauvres n'étaient pas nécessairement des personnes qui manquaient d'argent, mais des gens qui ne faisaient pas partie de la communauté, des "étrangers" qui n'avaient personne dans leur vie. […] Une grande majorité d'entre eux étaient aussi des personnes qui avaient des incapacités d'ordre physique ou avaient été mis au ban de la communauté.

Il y avait ensuite des pauvres qui avaient volontairement fait le choix de la pauvreté. On les appelait les pauvres en esprit. C'était des gens qui avaient délibérément décidé de vivre avec juste le nécessaire et qui pensaient qu'il était indécent, immoral, de vivre avec un superflu qui aurait pu appartenir à d'autres personnes. Et ceux-là étaient considérés dans toutes les cultures comme les meilleurs des humains. Ils étaient des sages, des saints pour qui vivre avec seulement le nécessaire était une condition vitale pour échapper aux servitudes asservissantes.

Comme vous voyez, tous ces pauvres avaient très peu de choses en commun avec les pauvres modernisés qui sont, en général, des personnes physiquement bien capables de travailler, mais qui ne trouvent pas d'emploi. Dans ces conditions, comment parler de pauvreté sans tomber dans la plus grande confusion ? Car il n'y a rien de comparable entre ces pauvres et le pauvre modernisé, cet individu qui a comparativement beaucoup plus d'argent et de moyens que les riches d'antan, mais qui doit mener une lutte incessante et effrénée entre ce que j'appellerais la boulimies des besoins créés par la société moderne et l'impossibilité de satisfaire ces besoins pour la majorité des gens. […]

Il faudra donc mettre les choses au clair : de quels pauvres, de quelles pauvretés, de quelles misères, physiques ou morales des indigents ou des nantis, parlons-nous ?

Deuxième obstacle

Un deuxième obstacle provient du fait que le concept a été maintenant entièrement colonisé par le vocabulaire économique. Le pauvre est aujourd'hui considéré comme un simple sujet de manque, alors que, pendant des siècles et des siècles, ses prédécesseurs avaient constitué, de par leur façon de vivre ensemble, le rempart le plus durable contre la misère. C'est l'expert qui, dans les temps modernes, a pris cette place. Notre imaginaire est maintenant si colonisé par le langage économique qu'il nous est de plus en plus difficile de réaliser qu'un pauvre enraciné dans son milieu est souvent plus à même d'apporter des réponses durables à ses questions qu'un expert qui ne voit dans ce milieu que chiffres et statistiques. De même, nous avons de plus en plus tendance à donner à la richesse le même sens que lui attribue l'homo oeconomicus.

Là encore, il faut être clair. De quelles richesses parlons-nous ? Des richesses et des pauvretés glorieuses qui avaient, de tout temps, marqué la condition humaine, et qui furent, par la suite, détruites, disloquées, dénaturées par l'économie ? Ou des richesses matérielles produites par des pratiques comme l'usure ou les spéculations financières qui ont été à l'origine de la mondialisation de la misère ?

Sur un autre registre, dans les sociétés vernaculaires, la pauvreté, comme d'ailleurs la richesse, avait été une notion inséparable d'une certaine perception morale de la condition humaine. Il ne s'agissait pas, pour ces sociétés, seulement de produire, à tout prix et à un rythme accéléré. Il s'agissait plutôt d'armer le bon sens des humains, engagés dans leur lutte contre la nécessité, de toutes les possibilités physiques et morales qui pouvaient leur servir à cette fin.

C'est à l'homo oeconomicus que l'on doit la "dé-moralisation" de toutes les notions antérieures de richesse et de pauvreté. L'usure, dont la pratique avait été, de tout temps et dans toutes les cultures, un exécrable péché, fut ainsi réhabilitée sous son nouvel habit vénérable d'institution bancaire, comme un pilier de l'économie moderne.

Troisième obstacle

J'en viens maintenant au troisième obstacle qui porte, cette fois, sur les sujets qui participent à la conversation plutôt que sur l'objet de la conversation. Cet obstacle vient du fait que nous, "les non-pauvres" qui y participons, nous considérons toujours comme des sujets appelés à résoudre les "problèmes" des pauvres, alors que nous sommes nous-mêmes le problème ! Lorsque j'étais le coordinateur du Programme des Nations unies au Mali, je me souviens bien que dans tout projet d'aide aux pauvres, la consigne était de chercher les réponses dans ce que, dans le jargon des projets, l'on appelait le "secteur de la pauvreté".

Dans tout projet destiné à "aider" les pauvres, c'est dans ce secteur dit de la "pauvreté", que les experts cherchaient à trouver la réponse à leurs questions. Il leur venait rarement à l'esprit que ce secteur-là était seulement le lieu vers lequel convergeaient la plupart des raretés, des précarités ou des carences produites ailleurs, souvent par suite des choix économiques, sociaux et politiques qui avaient aussi été faits ailleurs, par des institutions liées aux différents intervenants.

Quatrième obstacle

Le quatrième est que la pauvreté est souvent utilisée comme un masque pour faire tout à fait autre chose. On a généralement tendance à infantiliser les pauvres et à penser qu'ils sont eux-mêmes incapables d'apporter des réponses adéquates à leurs questions. Tout le monde rivalise alors pour apporter des "solutions" à leurs problèmes. Une certaine "actomanie" est ainsi créée, qui permet à chacun d'avoir bonne conscience et de penser qu'il a les meilleures "solutions" en poche. Dans le meilleur des cas, des sommes considérables sont ainsi dépensées sur des projets qui, en vérité, s'en prennent beaucoup plus aux pauvres qu'aux forces qui sont responsables de leur misérabilisation. La plupart d'entre eux ne se rendent pas compte que toutes les solutions auxquelles ils pensent sont, pour la plupart, des tentatives de réponse aux problèmes qu'ils ont eux-mêmes créés. On engage alors des actions dont l'objet est finalement de donner le plus de chances à l'insertion des pauvres dans le marché mondialisé.

Les trois catégories de pauvreté et les deux formes de misère

Pour essayer, au moins en partie, de contourner ces obstacles qui nous empêchent souvent d'avoir une bonne conversation sur la pauvreté, j'ai trouvé que quatre types de sujets communément appelés pauvres présentaient entre eux certains points communs qui les distinguaient des autres. Cet exercice m'a alors conduit à faire une distinction fondamentale entre deux conditions de pauvreté et de misère.

Dans ce contexte, la pauvreté, proprement dite, se distinguerait de la misère ou de la déchéance dans la mesure où, tout d'abord, elle est un mode de vie, une façon de confronter la nécessité dans des conditions de simplicité, de frugalité et de considération pour ses prochains. Elle exprime aussi cette condition dans laquelle le sujet pauvre dispose encore d'une certaine possibilité de choix dans sa façon de confronter ou de subir la nécessité qui lui est imposée. Le pauvre est ainsi un sujet qui garde en lui suffisamment de force intérieure, morale et physique, pour ne pas sombrer dans une totale impuissance ou paralysie devant ce qui lui arrive. Alors que dans la misère, le sujet agit comme un noyé. Il est dépossédé de tous ses moyens de défense physique contre les conditions extérieures.

J'ai donc distingué trois catégories de pauvreté que je sépare entièrement de ce que j'appelle les misères et les indigences.

La première, qui est la pauvreté volontaire ou en esprit, représente un choix délibéré de la pauvreté comme un mode supérieur de vie et comme une condition de liberté. Pour comprendre une dimension importante de la pauvreté, dans son sens pré-économique, il faut bien se dire que si les pauvres en esprit ont fait ce choix, ce n'est pas parce qu'ils étaient des fous, des rêveurs ou des maniaques, mais parce que cela représentait pour eux l'accession à des formes autrement plus importantes de richesses.

La deuxième est ce que j'appelle la pauvreté conviviale, un mode de vie inspiré par le bon sens et les exigences éthiques et pratiques d'une vie en commun. Il s'agit là d'une pauvreté que l'on peut qualifier de semi-volontaire, dans la mesure où le pauvre convivial est amené à adopter un mode de vie inspiré à la fois par la nécessité et les besoins de maintenir la cohésion sociale et d'être en équilibre avec la nature.

Enfin, j'ai distingué la pauvreté modernisée qui fait de sa victime un être dont le nécessaire est gonflé de superflus d'un tout autre genre, un être déchiré par des besoins socialement fabriqués et des "ressources" qui lui manquent toujours pour les satisfaire.

Puis vient la misère qui, selon une vieille distinction thomiste représente la condition d'une personne qui manque du nécessaire vital (alors que la pauvreté représentait selon Thomas, le manque du superflu). Cette condition est pour le pauvre ce lieu fatidique d'épreuve dans lequel un ensemble violent et brutal de facteurs extérieurs tend, soit à le briser dans son corps et dans son âme, soit à le corrompre et détruire sa personnalité, le conduisant éventuellement à la misère morale.

La misère morale, enfin, est un phénomène qui rapproche dans un sens les extrêmes, puisqu'elle n'est pas seulement le fait d'indigents et de miséreux atteints dans leur âme de pauvres, mais aussi et surtout, une condition des riches et des nantis qui regorgent de superflus. Cette misère-là est, en fait, plus pernicieuse que celle qui frappe les indigents. Car elle représente, d'une part, l'obsession pathologique du plus avoir, l'insensibilité aux autres et le désir incessant d'accumuler des biens matériels et, d'autre part, elle constitue l'ingrédient idéal qui, non seulement produit la misère à l'échelle mondiale, mais sert à fomenter des mouvements extrémistes fascistes ou fascisants, populistes et fondamentalistes.

Dernier point : la problématique de l'aide

Je voudrais terminer en disant deux mots sur l'aide, une notion que l'on associe toujours à celle de la pauvreté, le pauvre signifiant pour la pensée unique quelqu'un qui ne peut pas vivre sans aide.

Là encore, le mot a subi une telle corruption que ce qu'on appelait un jour de ce nom est devenu son contraire. C'est la célèbre parabole de Jésus, connue sous le nom du Bon Samaritain qui peut donner une bonne idée de ce que ce mot signifiait encore il y a 2000 ans. Il représentait, en effet, le geste spontané de quelqu'un qui voit un autre en difficulté, qui est touché par sa présence et qui n'a d'autre choix que d'aller à sa rencontre pour se mettre à sa disposition. C'est cela l'acte de l'aide pur. Or cet acte a passé par au moins trois métamorphoses, qui l'ont transformé, en fin de compte, en son opposé, pour devenir une aide à soi-même, une aide inversée ou à rebours.

C'est d'abord l'institutionnalisation de ce concept par les Eglises de différentes dénominations, ensuite par les instances séculières qui ont finalement fait de l'aide une menace au prochain en difficulté. Car dès que ce dernier en a besoin, il sera entraîné, souvent malgré lui, dans une série de dépendances qui en feront toujours un instrument entre les mains de l'institution donatrice.

Ce qui est intéressant dans la parabole du Samaritain, c'est que le prochain n'est pas n'importe qui, encore moins une institution. C'est le geste compassionnel qui fait de lui un prochain. Aujourd'hui, l'aide institutionnalisée s'applique à toutes sortes d'interventions qui cherchent à faire de l'"aidé", un instrument de pouvoir entre les mains de l'"aidant". Ce n'est pas sans raison que le gros des dépenses faites sous cette étiquette, par les institutions spécialisées, va à l'aide militaire, l'aide pour les infrastructures du "développement", l'aide financière pour sauver les institutions bancaires, etc. Là encore, il est important que, dans une conversation sur l'aide, l'on clarifie au départ ce qu'on entend par l'aide, ce qu'on cherche à faire exactement en "aidant" des personnes ou des institutions données. Il est aussi temps de se poser des questions plus précises et plus substantielles : qui aide qui ? de quelle "aide" un pauvre a-t-il besoin ? Et tout d'abord, en a-t-il, en aurait-il besoin, si on le laissait tranquille, si on cessait de s'attaquer systématiquement à sa propre façon de "s'aider" ?

"Laissez les pauvres tranquilles".

Cette célèbre phrase de Gandhi, qui, lui, connaissait bien ce dont les pauvres avaient besoin. Il savait notamment que les pauvres avaient rarement les besoins socialement fabriqués que leur créaient les riches. Ils n'avaient pas besoin de technologies, de produits, de "services" et de gadgets de toutes sortes qui les rendraient systématiquement dépendants des autres. Ils n'avaient surtout pas besoin des illusions de richesse et de confort qui faisaient toujours partie intégrante des paquets d'"aide" qui leur sont envoyés. Nous pourrions donc retourner la question : y aurait-il une autre façon de penser l'aide ? Laisser les pauvres tranquilles pour qu'ils puissent continuer à s'entraider comme ils l'avaient fait pendant des siècles ? Et, s'ils le voulaient, initier de nouveaux types de dialogues avec des prochains qui les aimeraient et les respecteraient autant que le Samaritain de la Galilée ?

Pour terminer, je dirai que, dans les débats courants sur la pauvreté, ce dont on discute ne porte que sur certains aspects de l'aide à l'économie, et comment enrichir, au besoin, certaines couches de la population, de façon à ce qu'elles puissent satisfaire les besoins que l'économie leur aura créés. L'on ne discute jamais de ce qui a fait, de ce qui fait la richesse des pauvres. L'on ne cherche pas à voir, avec eux, ce qui peut les rendre dépendants de la soi-disant aide des non-pauvres, pour trouver, avec eux, des alternatives différentes à une interaction intelligente avec eux. L'on ne discute jamais sérieusement de la façon dont les non-pauvres, comme chacun de nous, créent les conditions de misère qui les acculent à la pauvreté modernisée.

Si l'on procédait ainsi, l'on verrait alors beaucoup mieux comment c'est l'économie moderne qui véhicule aujourd'hui la misère physique et morale, comment elle empêche la floraison d'une civilisation basée sur la simplicité volontaire et des éthiques de vie respectueuses des plus démunis. C'est seulement dans ces conditions que l'on saurait alors, à mon sens, empêcher que les grandes traditions de pauvreté volontaire souffrent moins de l'actuelle avancée inexorable de la misère dans le monde. C'est alors aussi que l'on pourra peut-être arrêter les effets des guerres qui se poursuivent contre les pauvres sous l'étiquette de l'éradication de la pauvreté.

Bien sûr, ce n'est pas en décidant qu'une formule magique, venant d'en haut, pourrait remplacer les politiques actuelles de lutte contre la pauvreté, ou qu'un "après-développement" saurait en finir avec un "développement" sans contenu, que l'on atteindrait de tels objectifs. Il s'agit plutôt de penser totalement différemment, de mieux comprendre d'abord comment nous sommes tous des constructeurs, pour ensuite changer nos propres modes de vie, notre propre façon d'agir en prochains, et de réaliser la nécessité de nous refaire un monde où nous pourrions toutes et tous vivre autrement à partir des dons et des richesses uniques qui sont les nôtres.

22 janvier 2004


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