Nouvelles du Petit Paradis en Equateur

La vie quotidienne dans le nord des Andes équatoriennes

 

Note de lecture :

Les indigènes et le pouvoir en Equateur

Tout étranger qui s'installe en Equateur découvre rapidement qu'un des segments les plus notables de la population de ce pays est constitué par les Indiens. A moins de vivre à proximité d'une communauté, il connaît leur existence surtout à travers leurs fêtes traditionnelles et leurs manifestations contre le pouvoir établi.

J'ai un peu de peine à écrire "indien", parce que ce mot, "indio" et ses nombreux synonymes - runa, rosca, longo - est aussi utilisé en tant qu'insulte, comme dans les expressions racistes "indio vago" (bon à rien), "indias perras" (chiennes). Malgré les apparences, ce sont des citations littéraires tirées de "Huasipungo" de Jorge Icaza (Liresa 1989 34e éd., pp. 99, 104, etc.), à lire absolument, si vous voulez avoir une idée de la condition des Indiens de la Sierra il y a une septantaine d'années. Indiens ou indigènes, c'est exactement la même chose : la population - plus ou moins - autochtone, le plus ou moins étant lié à la pratique inca du mitimae (déplacement forcé de populations vaincues). "Indigène", par contre, fait partie du vocabulaire politiquement correct, qui, comme on l'a vu souvent, devient rapidement incorrect.

Les experts de la situation intérieure équatorienne concordent sur le fait que les dirigeants indigènes et leurs troupes ont pris une part active dans la chute de deux présidents de la République, Abdalá Bucaram en 1997 et Jamil Mahuad en 2001. Malgré le rôle de plus en plus important qu'ils jouent dans la vie nationale, il y a peu d'études critiques sur leur démarche politique.

Dans son numéro 61, d'avril 2004, Ecuador Debate propose une analyse sans concession de Roberto Santana, professeur à l'Institut pluridisciplinaire pour les études sur l'Amérique latine (IPEALT), Université de Toulouse Le Mirail, intitulée "Cuando las élites dirigentes giran en redondo : El caso de los liderazgos indígenas en Ecuador" (Quand les élites dirigeantes tournent en rond : le cas du leadership indigène en Equateur).

Je présente des extraits - traduits en français par mes soins -, de cet article, accompagnés, comme d'habitude, par des commentaires, en italiques, dont j'assume l'entière responsabilité.

Des assertions provocatrices

Le titre de cet article contient deux présupposés :

  1. Les dirigeants indigènes appartiennent aux élites équatoriennes.
  2. Ils tournent en rond.

Cette approche polémique me paraît cependant utile pour faire un bilan de la montée en puissance, au cours de ces quelques vingt-cinq dernières années de ce qu'il faut appeler le pouvoir indigène en Equateur. Comme nous le verrons, les explications proposées par l'auteur sont également sujettes à controverse.

Mais auparavant, il nous invite à un retour en arrière.

Un peu d'histoire

"[...] L'histoire d'un mouvement qui émerge avec difficulté, mais sous les meilleurs auspices, qui se fortifie organiquement et se légitime comme acteur sur la scène nationale, mais qui, ensuite, s'enlise politiquement et est menacé de désagrégation à cause de l'absence d'une vision réaliste de l'avenir.

Succès et promesses

Une mobilisation menée tout au long d'un quart de siècle avait permis aux populations indigènes de l'Equateur de disposer, déjà au début des années 90, d'un échafaudage organisationnel des plus denses et des plus vivaces du continent. Presque 3000 organisations de base (entre communes, coopératives et associations), 126 organisations de second niveau (OSG [organisation de second niveau], unions et associations), 17 fédérations de troisième niveau (régionales) se répartissaient entre la Sierra et la région amazonienne. Au-dessus de cette armature, une Confédération nationale, la CONAIE (Confederación de Nacionalidades Indígenas del Ecuador), s'était légitimée comme amplement représentative, s'installant durablement sur la scène politique du pays.

La construction de ce puissant dispositif s'est effectuée principalement au cours de la décade des années 80, c'est-à-dire dans une période qui, d'une manière générale, n'a pas été favorable en Amérique latine à la progression des secteurs populaires, en raison d'un contexte national et international marqué par la crise du modèle d'accumulation et par les impacts négatifs de la transition vers les politiques néo-libérales. [...]

Les succès des indigènes équatoriens venaient démentir ceux qui, encore à la fin des années 70, ne croyaient absolument pas que le renforcement de la variable ethnique au sein des diverses paysanneries indigènes pourrait un jour leur apporter des bénéfices tant sur le plan politique que matériel. La progression politique indienne était venue démentir le pessimisme généralisé de cette époque. Elle avait été rendue possible en grande partie grâce à la globalisation. [...] Il convient de réfléchir à propos de certains points controversés, même au risque d'aller à contre-courant de la diabolisation des nouvelles stratégies internationales du capital. Par exemple, l'instrument privilégié par le néolibéralisme pour intervenir dans le domaine de la marginalité sociale ou du social-ethnique a été les ONG, c'est-à-dire ces organismes mêmes, qui, avec plus ou moins d'efficacité, ont sans aucun doute le plus contribué à dynamiser les sociétés autochtones. Et on se doit de dire qu'ils ont constitué le premier produit exportable depuis les centres du néolibéralisme pour s'occuper des périphéries. Produit par excellence des transnationales. [...]

Avec la réactivation de l'activité pétrolière privée menées par les firmes multinationales, championnes par excellence du néo-libéralisme, les groupes indigènes les plus dispersés et périphériques de l'Amazonie, harcelés et obligés par les circonstances à défendre leurs territoires et à chercher de nouvelles formes de survie, se sont dotés d'organisations "modernes" et ont forcé ces firmes à payer des compensations et à négocier avec eux un modus vivendi. Il faudrait se poser la question de savoir si les mêmes concessions auraient été accordées par l'"Etat pétrolier" dans le cadre du modèle du monopole étatique de l'exploitation de cette ressource.

Il est vrai que les Indiens n'avaient pas fait la révolution, utopie espérée par certains, mais c'était déjà un succès considérable que, au milieu d'une des crises les plus profondes et durables de l'économie équatorienne, avec l'appui venu de l'extérieur, ils avaient amélioré un peu leurs conditions de vie, mais surtout ils paraissaient avoir fait progresser leurs perspectives en termes de développement.

La voie sur le chemin de la modernisation semblait ouverte à tous les groupes ethniques, grâce à la stratégie de "marcher sur ses deux pieds", c'est-à-dire, d'un côté, en promouvant la dynamisation de la société indigène locale, et de l'autre côté, en développant sa capacité à devenir un interlocuteur incontournable du système politique national. Ainsi, la nécessaire modernisation des sociétés autochtones a été mise à l'ordre du jour de toutes parts, sans que cela signifie renoncer à [leur] identité, mais, bien au contraire, en considérant que ce soit celle-ci qui permette de venir renforcer ce processus.

L'identité indigène était sortie fortifiée de cette première période et allait se consolider beaucoup plus pendant les années 1990 du fait des conquêtes fondamentales obtenues sur les plans constitutionnel (reconnaissance des nationalités indigènes, caractère plurinational de l'"Etat équatorien"), des réformes juridiques et administratives liées aux droits culturels (généralisation du bilinguisme, réformes relatives à l'état civil, etc.), de la création d'organismes étatiques para-indigènes (de développement, d'éducation bilingue, culturels), d'une décentralisation qui donne aux indiens le contrôle politique et administratif de diverses provinces y nombreux cantons, et, enfin, une représentation parlementaire (à travers le parti Pachacutik). Dans tous ces domaines, aucun pays d'Amérique latine n'a connu de pareilles avancées. De telle manière que les indigènes équatoriens ont déjà conquis l'essentiel en matière de reconnaissance constitutionnelle et juridique de l'identité et de la diversité culturelle. Mais, ô surprise ! Ces progrès n'ont pas tout résolu : dans les années 2000, la question de la pauvreté et celle de la nécessité du développement continuent à être des foyers de mécontentement et d'instabilité politique.

Le grand paradoxe : succès politiques sans développement

Le bilan à la fin des années 1990 se prête moins à l'optimisme, car les promesses de développement contenues dans l'évaluation positive de la décennie précédente ne se sont pas transformées en réalité, et, au contraire, le panorama indigène [en termes] politique et matériel s'est considérablement dégradé sous divers aspects. Le résultat le plus perturbant de ce qui s'est passé au cours de la dernière décade du [20e] siècle est de constater que la forte présence indigène sur la scène politique nationale et les conquêtes réalisées sur les plans constitutionnels et légaux de la reconnaissance de la différence, sont des événements positifs qui, malheureusement, n'ont pas été accompagnés par un développement économique dans les communautés. La cause principale de ce paradoxe se trouve dans l'immobilisme qu'imprime au système économique la classe politique nationale, face auquel le mouvement indigène paraît désarmé, malgré les apparences. La fréquence avec laquelle ses organisations ont été au centre de l'actualité équatorienne (soulèvements de 1990 et 1994, contribution à la chute des gouvernements de Bucaram et Mahuad, courte participation au gouvernement de l'actuel président Gutiérrez) sont des éléments qui, d'une certaine manière, ont occulté l'incapacité réelle du mouvement indigène conduit par la CONAIE et le parti Pachacutik à produire des changements profonds dans la politique nationale, y par-dessus tout à contribuer à une nouvelle stratégie pour le développement économique du pays.

Pendant que le mouvement indigène organisé gagnait des espaces politiques et était salué et vanté de toutes parts, la population des communautés de la Sierra s'appauvrissait, à tel point que dans les régions les moins prises en charge par les ONG et par quelques programmes nationaux et internationaux, l'unique solution imaginable par les membres des communautés a été la migration à l'étranger, au prix de l'hypothèque ou de la vente de leurs maigres biens. Les villes équatoriennes, incapables d'offrir des emplois à cause de la crise économique qui frappe le pays, ont été intelligemment évitées par les émigrants. Ce fut ainsi que, pour la première fois de son histoire, l'Equateur a connu dans les années 90 une émigration internationale massive d'une force de travail non qualifiée issue des communautés et dirigée vers les Etats-Unis, l'Espagne et d'autres pays. Dans certains cas, comme à Saraguro et dans [la province d'] Azuay, le processus a été si brutal que les hommes de 17 à 50 ans ont pratiquement disparu de beaucoup de communautés. De nombreuses femmes les ont suivis.

L'effondrement des économies paysannes de la Sierra s'est produit en dépit du fait que, au cours des années 90, une nouvelle répartition de ressources est venue aider les communautés. Après le soulèvement de 1990, une nouvelle période de redistribution des terres a été réalisée effectivement, cette fois dans le cadre du programme "Fond indigène de terres", exécuté par le Fond équatorien Populorum Progressio (FEPP) et financé au moyen du mécanisme d'échange de la dette extérieure (swaps). [...] Cependant, à la fin de la décade, on constate que les projets montés sur cette nouvelle base de ressources n'ont pas réussi à éliminer la pauvreté et que l'émigration rurale continue à être forte. [...]

Comment interpréter cette surprenante dissymétrie entre le surinvestissement politique et l'appauvrissement général de la population indigène des communautés ? Il n'y a pas trente réponses à cette question. Il faut dire clairement que les choses ne pouvaient pas être différentes étant donné le contexte politique et macro-économique chaotique qui régnait dans le pays tout au long des années 90, contexte négatif dont la responsabilité revient en partie au mouvement indigène, si l'on tire les conclusions de sa politique d'opposition systématique au changement indispensable de modèle économique, aux réformes de l'Etat et de l'administration. En réalité, ni les ONG ni l'Etat n'ont pu contrôler les dérives du marché, ni pratiquer dans la Sierra autre chose qu'une simple "assistance sociale", qui a juste servi à éviter une hémorragie démographique sans précédent, mais aussi au prix de stimuler l'opportunisme et les positions "victimaires" des leaders de base. L'évolution contradictoire de ces expériences souligne la responsabilité des activistes ruraux et des leaders des organisations indigènes, dont le pari volontaire a été de jouer la carte de l'organisationnel-ethnique en travaillant avec les anciens paradigmes de développement, tournant le dos en même temps à la nécessaire articulation du local au global y et en sous-estimant de ce fait les présupposés indispensables à la construction d'une nouvelle économie.

COMMENTAIRES

Il me semble préférable de ne pas attendre pour présenter quelques remarques sur ce qui a été dit jusque-là.

1. LA CONAIE EST-ELLE VRAIMENT REPRESENTATIVE DE TOUT LE MOUVEMENT INDIGENE ?

Je serai tenté de dire non. La CONAIE est la confédération faîtière la mieux organisée, la plus puissante, la plus bruyante dans ses revendications, celle qui a trusté le plus de postes gouvernementaux et administratifs (pour ne pas dire la totalité), mais elle n'est pas la seule, elle n'est représentative que d'une partie du mouvement indigène, bien qu'elle tende à s'exprimer comme si elle le représentait tout entier.

La manière dont Santana présente les choses est ambigüe dans la mesure où il fait sienne cette revendication d'exclusivité de la CONAIE et ignore les autres fédérations. Toutes les critiques qu'il adresse au mouvement indigène concernent essentiellement cette confédération ainsi que son bras politique, le parti Pachacutik. Sur certains problèmes - comme l'opposition au néolibéralisme et au FMI -, certaines des autres fédérations sont d'accord avec la CONAIE et l'appuient , et pourraient donc être aussi l'objet des mêmes critiques, d'autres sont moins catégoriques. Cette diversité et cette hétérogénéité du mouvement rend très difficile une présentation synthétique de ses positions. D'où probablement le parti pris de Santana.

2. LES ONG COMME INSTRUMENT PRIVILEGIE DU NEOLIBERALISME

Cette affirmation de Santana mériterait d'être développée par l'intéressé, comme le lien entre globalisation et développement des sociétés autochtones. Pour ma part, je ne vois pas à quelles ONG il se réfère dans ce passage et encore moins quel serait leur lien avec le néolibéralisme.

Il me semble au contraire que l'aide au développement à laquelle il fait allusion a été réalisée par certains pays tels la Belgique, la Suisse, le Canada, les Pays-Bas, la Suède, la Norvège, etc., qui se sont particulièrement intéressés aux sociétés autochtones. Elle a présenté le caractère d'une aide publique, utilisant le relais d'ONG humanitaires telles que Terre des Hommes, Caritas ou Vision mondiale, pour ne citer que celles-là. Elle se poursuit encore aujourd'hui sans lien particulier avec le néolibéralisme, en tant qu'idéologie, mais de toute évidence en cherchant à améliorer la commercialisation des produits offerts par les communautés. Elle est globale, dans le sens où elle relève, pour chacun des gouvernements cités, d'une stratégie mondiale, mais elle ne me semble encore une fois n'avoir rien à faire avec la globalisation telle qu'on l'entend aujourd'hui, dans un sens bien trop limité, qui est celui de la doxa néolibérale.

3. ELOGE DE LA PEDAGOGIE DE LA VIOLENCE

Selon Santana, les transnationales pétrolières ont rendu un fieffé service à certaines nationalités indigènes de l'Amazonie en envahissant leurs territoires, en les obligeant à en abandonner une partie, en polluant leurs rivières, en manipulant les colons ou d'autres tribus pour exercer une pression parfois mortelle sur leurs villages ou leurs sanctuaires (cf. le récent massacre de Tigüino, dont les causes n'ont jamais été éclaircies, pour autant que je sache, bien que l'on ait évoqué à ce propos un épisode de guerre tribale).

Grâce à ces déprédations, ces indigènes sont sortis de leur routine millénaire et ont appris à se défendre autrement qu'avec des lances ou des sarbacanes. Beau progrès en effet ! En avançant cet argument, Santana me semble faire preuve d'une certaine ingénuité. Il dévoile le vrai visage des multinationales pétrolières, prêtes à recourir à la violence extrême pour favoriser leurs intérêts matériels. Ce n'est pas une découverte, mais je trouve l'argument particulièrement odieux, et de ceux qui justifient la "diabolisation" du néolibéralisme.

4. SUCCES POLITIQUES ET APPAUVRISSEMENT

Santana trouve paradoxal la montée du pouvoir des organisations indigènes et l'appauvrissement concomitant des communautés de base. Il me paraît important de préciser que ce phénomène d'appauvrissement ne concerne pas seulement la population indigène, mais toute celle de l'Equateur, bien que, de tous temps et aujourd'hui encore, la population indigène soit celle qui présente le taux d'indigence le plus élevé (83,5 % en 1994).

Depuis les années 80, l'économie du pays stagne. Le PNB par habitant de 2000 (1080 USD) est inférieur à celui de 1987 (1115 USD). En outre, la concentration de la richesse a augmenté dramatiquement : la relation entre la proportion des revenus perçus par le 10 % le plus riche et le 10 % le plus pauvre a passé de 21 fois en 1990 à 41 fois en 2000.

Inutile d'accumuler des chiffres : on ne voit donc ni pourquoi ni comment le pouvoir politique gagné par les dirigeants indigènes au cours de ces vingt dernières années leur aurait permis d'améliorer significativement la situation économique de la population qu'ils représentent.

5. EMIGRATION ET ORIGINE ETHNIQUE

Bien que des statistiques détaillées sur les migrations internes et externes de la population équatorienne ne soient pas disponibles, je ne pense pas que l'on puisse affirmer, comme le fait implicitement Santana, que les indigènes ont un taux d'émigration supérieur à celui des métis, ni qu'ils ne se sont pas déplacés dans les villes du pays, notamment les deux principales, Quito et Guayaquil, dont la population d'origine indigène a explosé ces dernières années.

D'autre part, la très forte augmentation de l'émigration enregistrée depuis la crise économique et bancaire des années 1998-99 a touché aussi les urbains de classe moyenne d'un bon niveau de formation, et pas seulement les travailleurs appartenant aux catégories de main d'oeuvre non qualifiée et de personnel de service, qui représentaient l'émigration traditionnelle.

LES DIRIGEANTS INDIGENES APPARTIENNENT AUX ELITES EQUATORIENNES

Sous-entendu, comme nous le verrons plus loin : "et ils se comportent comme elles !" Je reprends la traduction de l'article.

Leaderships indigènes et élites dominantes : "une complicité implicite"

Contrairement aux apparences, l'expérience politique récente du mouvement indigène en relation avec l'élection et le gouvernement de l'actuel président Gutiérrez (alliance politique aussi inespérée que sa fin fut rapide) est une preuve spectaculaire du fait que le mouvement indigène a débouché sur une impasse historique provenant d'une immaturité politique difficile à surmonter à court et moyen terme. Ces événements [la sortie des ministres de Pachakutik après sept mois de présence au gouvernement] ont indiqué clairement que le leadership indigène n'est pas politiquement en condition de contribuer à la transformation profonde d'un pays plongé depuis plus de deux décades dans un état endémique de crise économique et de non gouvernabilité politique. Malheureusement, ni la CONAIE, ni le parti Pachakutik n'ont jugé bon d'inclure dans les années 90 les nouvelles problématiques du développement et sont restés ancrés dans les paradigmes du passé, tournant le dos par là, d'une certaine manière à leur propre histoire, étroitement liée aux phénomènes de la globalisation. Armés d'un schéma d'interprétation "passéiste" de la réalité nationale et internationale, ils continuent à insister sur un chemin très connu qui n'a pas d'avenir.

Le mouvement indigène est aujourd'hui victime de sa propre imprévision : ayant sous-estimé dans les années 80 l'importance du débat théorique et politique, préférant se conformer aux schémas interprétatifs des divers courants de gauche, la majorité de ses dirigeants se condamnaient à ne pas pratiquer autre chose qu'une politique à court terme, de revendications à la manière des cahiers de revendications syndicales, dépourvue d'une vision stratégique viable. Une tendance à privilégier les structures organiques, "sorte de dérive organisationnelle" ou de "fétichisme des structures", allait remplir le vide théorique et programmatique. Pourtant, à cette époque, il était important de donner une réponse à des interrogations cruciales, parmi lesquelles la plus essentielle était la question de comment se positionner face à la mondialisation et à la globalisation, répondre à la question de savoir si les chances de développement pour les indigènes dans un monde internationalisé pouvaient être plus grandes que celles qui existèrent dans les périodes historiques passées. Cela voulait dire une réflexion qui devait conduire à une meilleure compréhension de la réalité contradictoire de la globalisation, de la constitution historique de l'économie mondiale, cela signifiait ne pas se cantonner dans la partie menace que ces processus comportaient et comporte pour chaque pays, mais s'intéresser aux opportunités ouvertes, imaginer comment s'insérer dans le nouveau courant de l'histoire, construire quelque chose de neuf qui vienne renforcer la diversité. Du fait que les leaders indigènes ne se sont pas posé la question de cette manière et se sont laissés emporter par les a priori, ils sont tombés dans des positions radicalement à contre-courant. A partir de la fin des années 80 et plus précisément à partir du soulèvement de 1990, le mouvement indigène conduit par la CONAIE, et depuis 1996 également par le parti Pachacutik, s'est opposé de manière tenace et permanente à l'internationalisation de l'économie, à l'introduction de capitaux étrangers et à la privatisation des entreprises publiques. Dès le moment où la nécessité de ces processus a été mise à l'ordre du jour, la plus grande partie des mesures adoptées ont été systématiquement neutralisées ou déformées tant par la classe politique équatorienne elle-même que par la politique erronée des dirigeants indigènes. En agissant de cette manière, ces derniers se sont opposés radicalement aux seuls facteurs capables d'influer positivement dans le sens de la transformation profonde d'une culture politique fondée sur l'ambiguïté de relations interethniques qui n'ont jamais été transparentes et dont l'empreinte sur le système politique national est la prédominance de pratiques et de comportements pervers et chaotiques. En fait, bien qu'ils se présentent dans le discours comme des acteurs de changement, les leaders de la CONAIE et aussi ceux de Pachacutik ont conforté consciemment ou inconsciemment ce mode de fonctionnement.

Malgré la dureté du propos, l'observation objective de la réalité équatorienne révèle l'image d'un mouvement indigène organisé qui est en complicité objective, ou si l'on veut, une "complicité implicite" avec les élites oligarchico-bourgeoises du pays, principalement intéressées à ce que rien ne change dans les règles traditionnelles du jeu qui leur permettent de se reproduire, de prospérer et de maintenir le contrôle sur la société.

ET ILS TOURNENT EN ROND

L'Equateur s'est caractérisé dans les décades récentes par la prédominance de processus répétitifs orchestrés par les élites et par des acteurs sociaux qui impriment au système politique une logique de "circularité" ou de fonctionnement "fermé", qui neutralise toute possibilité de cohérence politique et de mise en œuvre de stratégies à long terme. Malheureusement, le mouvement indigène, très présent sur la scène politique depuis le début des années 90, en gardant, il est vrai, sa propre spécificité, semble être tombé dans cette même logique de fonctionnement et ses formes d'expression particulières. Cela ne laisse pas d'être décevant pour le faible nombre de ceux qui, à la fin des années 70 et au début des années 80, croyaient que le développement d'un mouvement politique des indigènes fort et autonome, serait, entre autres choses, un facteur d'"assainissement" de la vie politique équatorienne et de modernisation du système démocratique. [...] Pourtant, il ne faut pas désespérer, car nous savons tous que les processus historiques prennent du temps et que la prise de conscience du nouveau, des nouveaux courants internationaux, ainsi que des opportunités d'ouverture au changement social, ne sont pas communément saisies au vol par les acteurs politiques.

Il y a en effet une grande lenteur à capter les possibilités qui s'ouvrent et elle se conjugue avec un autre handicap du leadership indigène qui consiste à ne pas avoir intégré comme un élément crucial de sa propre politique l'incapacité culturelle des élites équatoriennes à ouvrir le pays aux influences externes et à promouvoir le développement national en cette étape de libéralisation des économies, pensant à tort que la période chaotique de réajustements structurels frustrés pouvait se confondre avec le triomphe du modèle néolibéral souhaité par les élites. La carte de visite de l'Equateur est à la hauteur de cette incapacité des élites : un pays en "crise permanente", un pays "ingouvernable", qui vit un "ajustement frustré" permanent, qui "veut et ne veut pas" faire des réformes. De telles expressions reflètent objectivement une réalité nationale qui paraît fonctionner par inertie, tout simplement parce que la société dispose de sa propre énergie et continue à exister indépendamment des hommes politiques et des institutions. Si le leadership indigène s'était intéressé à tirer les conclusions du développement du pays au 20e siècle, il aurait obtenu des éléments de réflexion pour se représenter l'avenir d'une autre manière. Il aurait pu tirer les enseignements d'une histoire qui se répète. Ce qui arrive aujourd'hui est la même mécanique d'un retard historique déjà connu : l'Equateur est arrivé au modèle latinoaméricain d'industrialisation par substitution des importations avec 30 ans de retard sur le Chili, l'Argentine ou le Mexique...

Pour le reste, de nombreuses études publiées ces dernières années offraient aux leaders indigènes la possibilité de se faire une idée assez objective du fait que les mesures néolibérales commencées en 1982 ont toujours été appliquées "à contrecoeur" par la classe politique, mesures très rapidement retirées au moindre obstacle, prétexte ou résistance, comme si les résistances sociales rencontrées étaient rapidement traitées comme fonctionnelles au maintien du status quo. Deux spécialistes en particulier ont radiographié la culture politique des élites équatoriennes en tirant des conclusions lapidaires : Fernando Bustamante et Simón Pachano, le premier sous l'angle de l'anthropologie culturelle, le second depuis la science politique. Tous deux ont mis en évidence la figure de ce qu'ils appellent la moitié cachée de la vie politique équatorienne, facteur culturel clé qui expliquerait la "circularité" propre au système politique des élites. Ces auteurs coïncident sur le fait que le système politique équatorien et sa praxis constituent une activité "fermée sur elle-même" qui évite jalousement l'intrusion de tiers qui pourraient introduire des turbulences ou "ficher en l'air un jeu dans lequel tous sont complices". D'autre part, il est bien possible que le fort "chauvinisme national" [sic] qu'étale le pays, trouve une de ses plus importantes causes dans ce mode de fonctionnement "qu'il n'est pas bon de révéler", puisque sûrement il ne serait pas acceptable pour des observateurs non initiés à ce jeu.

Les élites et l'Etat en tant que butin

La "circularité" propre au système équatorien est bien illustrée par ces deux auteurs en relation avec l'interminable processus appelé "réforme de l'Etat". Pour F. Bustamante, la réforme politique, telle qu'elle est débattue et enlisée en Equateur peut être lue comme un alibi. [...] "Les modes de reproduction du pouvoir [ne changent pas], ils s'établissent en dehors du (ou derrière le) discours et ils se répètent indéfiniment. Ce sont les bastions ou les sources de la vie politique : ils ne la précèdent pas, ni ne constituent son infrastructure, sinon sa moitié cachée, le visage derrière le masque sans cesse changeant… Il s'agit de modes d'action obsessifs et dotés de la ténacité d'une inéluctable compulsion."

Cette même idée de moitié cachée de la vie politique est développée par S. Pachano qui la décrit comme un mécanisme intervenant de façon persistante dans le fonctionnement du système politique : elle s'incarne dans la logique clientéliste "qui s'appuie sur des réseaux établis sur la marge du système institutionnel et qui présentent un haut degré de permanence, mais des seuils très bas de formalisation. De ce fait, le système politique se convertit en une coquille vide, puisque le fondement de l'échange politique et de la relation entre l'Etat et la société se produit au delà de ses limites".[...] Les réseaux occultes vont fonctionnaliser et pervertir le système politique, car le principal intérêt des élus récents est d'obtenir des rendements immédiats, des façons de satisfaire des demandes particulières, des façons de payer le soutien électoral, en sacrifiant la fonction de représentation - qui est l'essence de l'institutionnalité - des charges d'élection populaire en démocratie.

Il s'agit alors, selon Pachano, d'une informalisation de la politique qui a comme conséquence un mode de fonctionnement particulier, dont le caractère est d'être imprévisible, versatile et discrétionnaire. En privilégiant ces relations informelles, basées sur un haut degré de personnalisation, les partis vont comme à la dérive, étant exposés à l'arbitraire des circonstances et surtout de la volonté des individus qui y participent. Dans de telles conditions, exiger des partis de la cohérence idéologique et de la loyauté politique n'a aucun sens. La validité de cette interprétation peut être illustrée par d'innombrables exemples : en particulier, l'apparition de partis "attrape tout" qui se créent chaque fois qu'un politicien important veut lancer sa candidature à la présidence, comme cela fut le cas du PUR [Partido Unión Republicana], et, très récemment celui du PSP [Partido Sociedad Patriótica del 21 de Enero], qui a permis à Lucio Gutiérrez d'accéder à la présidence, ou quand un groupe de pression veut négocier des prébendes de pouvoir, en parlant plus crûment, négocier de manière profitable ses votes au Congrès national.

Certaines caractéristiques de cette culture politique particulière, analysées par Bustamante, jouent un rôle fondamental dans la durable crise équatorienne :

  • Une conception du service public comme sinécure et récompense, comme prix et honneur ("dignité") qui doivent être exploités sans scrupule par les veinards. La charge est une récompense qui dédommage le titulaire d'investissements réalisés dans le passé en relation avec les réseaux occultes, lesquels non seulement lui permettent, mais "l'obligent à faire fortune, du fait que son gain doit être réinvesti dans la gratitude envers son lignage, sa famille, ses proches."
  • Un concept de succession au pouvoir basé sur la logique du tour, d'un droit d'exploitation circulant ("A chacun son tour"). Droit à l'usage despotique des attributions, légitimation d'un accès équitable au droit de faire fortune. La majesté de l'Etat impersonnel, doté d'un charisme abstrait, d'une administration professionnelle et relativement non politisée, n'existe pas.

Nous sommes donc devant une figure où l'Etat est conçu comme butin (modèle rentier). Et par là même, plus que jamais fonctionnel pour les élites dans des conditions de crise économique. La difficulté des élites, ou leur manque de volonté, pour naviguer dans les eaux difficiles de la mondialisation les amène à se réfugier auprès de l'Etat. Ce n'est donc pas pour rien que les résistances les plus fortes des élites au changement se situent dans le caractère intouchable de l'Etat, surtout dans la conservation de ses entreprises et dans l'accroissement de son administration publique. N'est pas sans importance le fait que, pendant que les gouvernements successifs mettent en pratique à contrecoeur des demi-mesures néolibérales, l'Etat continue à augmenter son pouvoir économique et à recruter du personnel : de 206.000 employés en 1980, on est passé à 425.000 en 1992, tandis que le nombre d'entreprises publiques passait de 116 à 163. Dans cette évolution, il faut voir à la fois le signe et la cause du fait que le centre distributeur le plus important de prébendes et de corruption dans le pays se trouve actuellement au sein de l'Etat. Cela permet de comprendre parfaitement que cette dernière est devenue un mal endémique et que l'Equateur s'est vu attribuer le titre en rien honorifique de "pays le plus corrompu d'Amérique latine", décerné par l'agence privée "Transparence internationale".

Les élites ont été confortées dans ce positionnement par les forces armées et par les dirigeants indigènes. Voyons d'abord le comportement et les raisons des militaires.

Autoneutralisation de l'"entrepreneur armé" : les Forces armées

[Je laisse de côté ce long - et intéressant - développement de Santana que je résume en cinq points :

  1. Les Forces armées équatoriennes (FA) ont abandonné le rôle, encore joué dans les années 1970, d'instance de recours ultime.
  2. Elles l'ont fait parce que les diverses branches (Armée de terre, Marine, Aviation) détiennent conjointement le statut de "grand entrepreneur". Au moins trente entreprises stratégiques sont contrôlées par les FA : minières, métallurgiques, électroniques, chantiers navals, flotte pétrolière, administrations portuaires, transport aérien, banque, etc.
  3. En protégeant leurs entreprises contre d'éventuelles privatisations, les FA défendent également les autres entreprises de l'Etat.
  4. Lors du coup d'Etat de janvier 2000 qui a entraîné la chute du président Mahuad, les FA ont joué un rôle - peu clair - de déclencheur, puis de médiateur. L'accession au pouvoir d'un des leurs, l'ex-colonel Gutiérrez, les exempte de participer directement - et de manière transparente - à son exercice.
  5. L'appui des FA aux politiques d'ouverture à contrecoeur a contribué à l'instabilité économique, à la persistance de la crise et à la non gouvernabilité.

Depuis 1982 : confluences d'intérêts et perversion des "ajustements"

[...] En fait, le problème principal de l'Equateur, qui rétroalimente le mode "pervers" de fonctionnement du système politique se situe dans l'impossibilité du recyclage économique, ou autrement dit, dans l'incapacité d'affirmer un nouveau modèle économique viable. Tous les avatars de la politique chaotique de ces années continuent à tourner autour de la question de la redistribution sociale, de l'amélioration des conditions de vie des différents secteurs équatoriens, mais cela est impossible parce que ni les mécanismes ni les instruments adéquats n'existent pour lancer et consolider un nouveau cycle d'accumulation de capital. Il y a longtemps que les mécanismes et les instruments politiques propres au modèle antérieur, obsolètes aujourd'hui, auraient dû être remplacés.

Le problème central paraît donc être que les élites politiques, économiques et militaires du pays n'ont jamais été pressées d'avancer vers le modèle néolibéral de l'économie, car cela viendrait mettre sérieusement en question le statut privilégié dont elles jouissent et le modèle habituel de faire des bénéfices. Selon notre hypothèse, le vrai danger pour les élites est en dehors des frontières, dans le monde transnational, des affaires internationales, du capital étranger qui viendrait probablement éjecter certains entrepreneurs inefficaces d'un marché interne qui est toujours "captif". Cette interprétation peut parfaitement s'articuler avec l'idée de Jürgen Schuldt du "cycle politique de l'économie", qui, tout compte fait, signifie une volonté consciente de la part des élites de ne pas jouer sérieusement le jeu de la libéralisation de l'économie, attitude qui a la même signification que la volonté de ne pas jouer sérieusement le jeu des réformes politiques et administratives.

Un bon résumé du mécanisme du cycle politique a été fait par Carlos Larrea en 1994 (Ecuador Debate nº 32) : "Le cycle politique de l'économie, appliqué au contexte équatorien récent compte deux phases clairement distinctes. Pendant la première, les gouvernements mettent en œuvre des politiques macroéconomiques d'ajustement structurel et de stabilisation, ces politiques précipitent une usure rapide de l'Exécutif. Pendant la seconde phase, en périodes préélectorales, les élites gouvernantes cherchent à diminuer leur impopularité et à conserver au maximum leur réservoir électoral. Pour y parvenir, ils reviennent sur, ou démontent les politiques macro-économiques, suspendent temporairement l'ajustement et favorisent des mesures d'expansion destinées à améliorer, au moins provisoirement, les niveaux de l'emploi et des revenus populaires". [...] Résultat : crise économique permanente et ingouvernabilité. [...]

Aux forces qui confortent la position de libéraliser à contrecoeur pour finalement libéraliser le moins, est venue s'ajouter malheureusement le mouvement indigène conduit par la CONAIE et le parti Pachacutik, lequel, à son tour, reçoit le renfort du mouvement social urbain, structuré principalement dans la Coordination des mouvements sociaux, fortement contrôlée par les diverses tendances de gauche. Ici se produit le phénomène le plus paradoxal et surprenant de l'histoire équatorienne de tous les temps, celui de la "complicité implicite" des indigènes avec les élites dominantes. Car, bien que venant de l'autre extrême de l'univers social et politique, avec des motifs à l'origine en complète contradiction avec les intérêts de la classe dominante, le mouvement indigène représente, en fait, dès les années 80, un des principaux acteurs de l'opposition et de la résistance à l'ajustement structurel, à l'ouverture des frontières, à la réforme de l'Etat et aux privatisations.[...]

Tout se passe comme si les leaderships indigènes étaient tombés dans le piège du bien connu "mouvement en rond" dont ils ne savent pas comment se libérer [...], des actes répétitifs qui ont tendance à se transformer en rituels et qui par là même servent à affirmer la croyance que de la routine des actes collectifs peut se substituer à la concrétisation des revendications sociales.

Les indigènes prisonniers du piège du passé

Il faut le dire clairement : le mouvement indigène de la CONAIE est tombé dans le "piège" de l'anti-mondialisation et de l'anti-globalisation, pariant sur un modèle étatique qui n'est pas viable, et en conséquence sur un Etat patron gravement malade. Les causes sont diverses et complexes et c'est pourquoi il faut éviter toute interprétation unilatérale. Nous allons privilégier un axe d'explication selon lequel diverses forces se conjuguent pour que le leadership indigène se meuve avec difficulté dans la négociation toujours difficile entre le passé, le présent et l'avenir. En termes politiques, le pari de la CONAIE paraît être plus vers le passé que vers l'avenir, plus vers le connu (plus du "même" dirait Bustamante) que vers l'inconnu.

Il est vrai que, dans une première approche, il ne faudrait pas sous-estimer la force de la tradition, en premier lieu la relation particulière de l'indigène à l'Etat qui paraît s'être imposée depuis la loi des communes (1937), quand les indigènes commencèrent à voir dans l'Etat un protecteur potentiel face aux abus des grands propriétaires et des curés. La force de ce passé paraît déterminer que, libérés du patron propriétaire et d'une certaine manière en rupture avec le "papa Dieu" catholique, les indigènes ne pouvaient s'imaginer complètement orphelins et abandonnés aussi par la force tutélaire de l'Etat. Il faudrait se demander si, une fois que la vieille relation sujet-patron a disparu, ce n'est pas l'Etat qui est venu remplir le vide dans l'imaginaire indigène. Comment vivre sans le nouveau patron supposé, sans le papa Etat ? Ce dernier apparaîtrait comme le substitut indispensable ou comme le moyen à travers lequel la continuité serait assurée à un autre niveau, que Paul Cliche a appelé le pacte asymétrique. Celui-ci engageait les grands propriétaires et les communautés "huasipungueras" [de huasipungo, terrain cédé aux indiens en compensation du travail effectué pour le propriétaire] dans des relations contradictoires et ambiguës, gérées par des échanges rituels, ce qui assurait un modus vivendi immuable. Cela peut expliquer le jeu entre contestation et cooptation sans réformes (le "je t'aime, je te déteste") dans la relation avec l'Etat qui a lieu depuis les années 80. Au-delà de l'Etat se trouve l'inconnu : la seule chose que l'on sait est qu'au-delà des frontières, il n'y a pas un patron international qui pratiquerait le "paternalisme", et peut-être, à cause de cela - pourquoi pas ? - la peur des grands horizons, des espaces de la mondialisation et de la globalisation.

Si ce facteur symbolico-culturel ne doit pas être sousestimé, l'expérience politique de la CONAIE et de Pachacutik mérite une attention particulière. En résumé, cette expérience a consisté en une autonomisation organique ou structurelle des organisations vis-à-vis des appareils politiques, syndicaux et religieux, mais sans que se soit produite parallèlement une autonomisation sur le plan idéologique. A la moitié des années 1980, on pouvait déjà constater que le débat théorique, indispensable pour l'enrichissement de la politique, était considéré avec méfiance par les dirigeants, dont la majorité se réfère toujours à la lutte des classes, de la CONAIE (dont le noyau dur est l'ECUARUNARI [Confédération de la nationalité et des peuples quichuas de l'Equateur]). Ceux-ci dénonçaient de tels exercices comme une "perte de temps", ou comme "dangereux pour l'unité du mouvement", et préféraient déployer l'essentiel de leur activité dans l'organique, autrement dit dans le renforcement des structures organisationnelles. Cette préférence pour les aspects organiques au détriment de l'idéologie et du politique allait encore beaucoup plus loin et débouchait, - ce n'est pas surprenant -, sur un véritable culte de l'organisation, ce qui me permettait de parler au début des annés 90 de "fétichisme organisationnel". Il en résulte que ni la CONAIE, ni le parti Pachacutik n'ont réussi à se libérer des idéologies et des paradigmes du passé : le schéma d'interprétation de la réalité fondé sur les classes sociales continue à jouir d'une forte adhésion de la part des leaders de différents niveaux, particulièrement dans la Sierra ; l'anti-impérialisme sert toujours de boussole et on ne dénonce pas seulement le néolibéralisme et l'ajustement structurel, mais aussi le régime capitaliste lui-même.

En ce qui concerne la globalisation, le mouvement indigène interprète cette nouvelle réalité du système mondial exclusivement comme une menace, qui par là même doit être repoussée et dénoncée. [...] Cette dénonciation du capitalisme est ancienne, ce qui est nouveau est qu'elle est accompagnée du refus de la notion même de développement à laquelle les indigènes adhèrent paradoxalement depuis au moins 25 ans. La demande d'actions de développement est permanente et le fait que le discours soit une chose et la réalité une autre montre clairement que l'impasse actuelle conduit les dirigeants à tomber dans les contradictions. En dépit de ce discours, la CONAIE était pleinement d'accord en 1997 avec la création du "Conseil national des développement des peuples indigènes et noirs", un organisme rattaché à à la Présidence de la République (gouvernement intérimaire de Alarcón) [président du Congrès élu président de la République, entre février 1997 et août 1998, après la destitution de Bucaram].[...] De cette façon, était créé un organisme étatique pour le développement des communautés très directement lié à la CONAIE, ce qui donnait d'une certaine manière à sa représentation dans l'appareil de l'Etat un caractère corporatiste.

La dénonciation de la globalisation et de la mondialisation se confond avec la dénonciation du capitalisme et cela a des implications pratiques sur la politique éventuelle. [...] Ce discours est un discours de rupture systémique et oblige à se demander quel est le modèle de société auquel rêvent les leaders indigènes, en craignant qu'il ne s'agisse pas d'autre chose que d'une prétention à revenir aux échecs du communisme.[...]

La fixation sur les vieux paradigmes se reflète aussi sur les idées que le mouvement avance sur les mécanismes à créer pour assurer l'interrelation des économies nationales dans le contexte de l'internationalisation, par exemple en ce qui concerne l'intégration régionale. A propos de ce thème, les idées continuent à s'ancrer dans le schéma, ancien et périmé, de l'intégration andine, point de départ de tout autre schéma d'association possible. [...]

Politique "passéiste" et intégration des couches dirigeantes

Pour compléter la description des forces qui "tirent en arrière" le mouvement indigène, il faut aborder un thème qui [...] joue un rôle toujours plus important dans les options politiques des dirigeants. C'est la constitution d'une classe dirigeante au sein de la société indigène, formée d'intellectuels, de cadres politiques, de professionnels et de techniciens qui assurent le contrôle des multiples organisations de différents niveaux qu'a produit la dynamique ethnique à partir des années 70. Son ascension à des niveaux de responsabilité dans les organisations, et plus généralement aux catégories sociales de la classe moyenne, s'est vue favorisée par l'action des ONG et des programmes étatiques, par son incorporation à des postes de l'administration publique et par son insertion dans le système politique parlementaire. Ainsi, l'Etat représente pour les leaderships indigènes un canal important de promotion sociale, surtout dans une période qui se caractérise par l'étroitesse du marché du travail.

La fixation sur les paradigmes du passé est donc renforcée par l'intérêt immédiat des dirigeants qui cherchent à se garantir un espace à l'intérieur du système politique et administratif. [...] On assiste au phénomène inédit dans l'histoire du pays de l'intégration sociale des couches indigènes dirigeantes, lesquelles participent au jeu politique traditionnel, mais, et peut-être pour cette raison, leurs perspectives continuent à être ancrées dans ce qui fut le modèle antérieur de développement latinoaméricain (Etat entrepreneur, substitution des importations). Ici apparaît un paradoxe supplémentaire dans lequel se débattent les leaders : quand ils dénoncent le modèle néo-libéral, ils bataillent en réalité contre un fantôme, car, en Equateur, ce modèle n'existe que si on a une forte propension à la caricature. Il n'existe tout simplement pas, car le pays n'a pas pu consolider un fonctionnement normal de l'économie. Il existe des tentatives frustrées de politique néolibérale, rapidement neutralisées par les intérêts et les coutumes politiques décrites auparavant.

Le jeu politique habituel éveille l'intérêt des leaders. L'incorporation de ministres et fonctionnaires indigènes au cours des premiers mois du gouvernement de l'actuel Président Gutiérrez a montré à quel point la question de la cooptation au pouvoir intéresse les élites indigènes. La répartition des postes n'a pas été claire et des frictions ont eu lieu au sujet de plusieurs nominations. Le début du gouvernement a été marqué par les désaccords.

Depuis ce même 15 janvier 2003, les dirigeants indigènes qui n'occupaient pas des charges gouvernementales se sont montrés très critiques contre le régime, à tel point qu'on pouvait les considérer dans l'opposition. Curieusement, les ministres issus du parti Pachacutik ne se sont pas joints à la vague de critiques provoquée par le pacte avec le FMI, les mesures d'ajustement et le rapprochement avec les sociaux chrétiens (d'essence conservatrice) ; ils n'ont pas non plus critiqué le Président.

Mobilité ascendante des leaders et risque de désintégration

En même temps que le leadership indigène s'installe sur la scène politique et consolide ses positions sociales, des divergences apparaissent qui obéissent beaucoup moins à des différences d'analyse ou de conceptions stratégiques qu'à des perspectives individuelles et de réseau d'intérêt.

La majorité des membres du Comité exécutif de Pachacutik a signé une alliance avec la Société patriotique, le parti de Lucio Gutiérrez, accords qui furent improvisés du côté indigène et par là même ne pouvaient être que d'une grande généralité, laissant un ample espace à l'ambiguité. [...] La rigidité structurale et politique que manifeste la CONAIE, l'absence de vrai débat sur l'avenir, plus les aspirations individuelles des leaders conduit obligatoirement à l'improvisation. Une fois de plus, il y a eu improvisation face à un événement aussi important que l'élection présidentielle : l'alliance du parti Pachacutik avec le candidat Lucio Gutiérrez a été improvisée, simplement parce que la CONAIE vivait un conflit interne dérivé d'intérêts personnels de quelques-uns de ses leaders [...].

La promptitude avec laquelle le noyau "dur" de la CONAIE a récupéré la direction du parti Pachacutik après la rupture de l'alliance de gouvernement, signifie que les positions pluralistes et la flexibilité politique ne seront pas les vertus mises en avant par les nouveaux dirigeants complètement identifiés avec l'actuelle direction de la Confédération. Il en va de même du nouveau coordinateur national et des neufs membres nommés récemment au Comité exécutif, bien connus pour leurs positions radicales. Il convient donc de ne pas se tromper : la direction des deux plus importantes organisations indigènes sont tombées entre les mains de dirigeants adhérant à des positions de classe et anti-capitalistes, plus qu'à indianistes fondamentalistes ou millénaristes, comme paraissent le croire certains observateurs.

Le mouvement conduit par la CONAIE est arrivé à un moment crucial : manque d'une stratégie viable pour l'avenir, insertion dans le jeu politique "circulaire" du système équatorien, affaiblissement du fait des contradictions entre "durs" et partisans de l'ouverture, et neutralisation d'une certaine manière du fait des intérêts personnels des leaders. Il entre dans une nouvelle période sous la menace de la désagrégation et de ce fait, tout paraît indiquer que le contexte n'invite pas à se perdre dans de nouveaux soulèvements nationaux, ni à investir de nouveaux présidents rapidement obligés à démissionner, mais à se lancer dans une introspection politique profonde et dans la recherche d'un changement fondamental de cap.

Alternatives

Vu l'incapacité du système politique national à se transformer "du dedans", vu son incapacité à créer les conditions de stabilité nécessaires à relancer l'accumulation de capital qui permettrait de voir avec optimisme la diminution de la pauvreté, particulièrement dans les zones indigènes, assurant en même temps une relative gouvernabilité démocratique, la CONAIE et Pachacutik n'ont que deux alternatives. Celle qui est viable, c'est-à-dire celle qui offre un avenir, serait de tendre leurs forces pour prendre un changement radical de direction, qui serait comme une "ouverture de portes et de fenêtres", destinée à oxygéner la vie politique et économique du pays, du fait que les changements ne peuvent venir que de l'action de facteurs externes. Cela signifie que les leaders prennent conscience de leur complicité objective avec les élites dominantes pour retarder les changements, animent un débat de fond sur la nécessité d'exiger la libéralisation de l'économie du pays, la rapide privatisation des entreprises de l'Etat, y compris celle contrôlées par les Forces armées, et la nécessité de mesures favorables à l'entrée de capitaux étrangers dans les entreprises de production et les services. On peut facilement comprendre qu'un tel virage ne s'effectuera pas du jour au lendemain (ce serait un véritable tremblement de terre), car il suppose une réflexion en profondeur, un vaste débat sur l'avenir, il suppose l'intégration des nouveaux paradigmes de la globalisation et la mise au rancart des vieux slogans, la prise en compte de vérités, si dures soient-elles, et l'abandon de l'utopie de la rupture. L'animation d'un tel débat paraît devoir être la responsabilité inévitable de tous les leaders qui constituent l'"intelligentsia" indienne et qui croient que la meilleure traduction de la diversité ethnique est dans le pluralisme politique et non dans un populisme dégradé ou dans les conceptions dichotomiques de la lutte des classes, ou des indiens contre les non indiens. Il est probable que de tels secteurs se verront obligés à arriver jusqu'à la rupture pour faire avancer un courant politique plus réaliste et créatif au sein des directions et de la population indigènes, ce qui ne serait rien de nouveau dans l'histoire des avant-gardes politiques, ni un malheur pour les indigènes, au contraire.

La seconde alternative est rester sur place : les leaders insistent sur l'adhésion du mouvement aux anciens paradigmes continuant avec l'infatigable mécanisme de pratiques à répétition, lesquels sont parfaitement compatibles avec le mouvement circulaire des élites. A long terme, cela ne peut finir que par dégrader leur potentiel politique. Si les effets espérés des mobilisations en préparation pour l'année 2004 ne se produisent pas ("virage fondamental de la politique du gouvernement" ou démission du président Gutiérrez), il ne resterait à la CONAIE pas d'autre chemin que le repli sur des positions de recentrage ethnique ou de "marginalisation politique", ce qui représente à peine une modalité de lutte dans cette deuxième alternative. C'est la carte qui consiste à approfondir le "parallélisme institutionnel" décidé dans la dernière déclaration de programme de la CONAIE en janvier 2000, c'est-à-dire une lutte en dehors du système, centrée sur les prétendus Parlements indigènes et populaires : lutter contre l'actuel modèle économique (lisez politiques néolibérales), lutter contre l'actuel système politique ("une démocratie prise en otage") et construire une nouvelle éthique en combattant la corruption. L'objectif de l'informel Parlement central (national) et des parlements provinciaux et cantonaux, serait de dicter les normes politiques, économiques et administratives pour les indigènes et les mouvements sociaux, qui ne reconnaissent pas [la légitimité] des fonctions exécutive, législative et judiciaire.

Le parallélisme institutionnel proclamé équivaut à marginaliser formellement les sociétés indigènes et il convient de se demander quel est le degré de réalisme de cette stratégie, quand, sans passer par la création d'un Etat dans l'Etat, avec des Parlements plus ou moins informels, la population indigène ne va pas sortir de la pauvreté accumulée. Malheureusement, la démocratie ne crée pas de richesses par elle-même [...]. En revanche, une gestion démocratique doublée d'un modèle de développement adapté au contexte contemporain, ouvert à l'international et attentif aux opportunités offertes par la globalisation, paraît plus réaliste qu'une politique d'enfermement et de marginalisation.

COMMENTAIRES

La problématique du pouvoir des indigènes en Equateur est plus complexe et multidimensionnelle que ne le laisse entendre l'analyse de Santana. Deux clarifications préalables avant de revenir à son texte.

1. LE PROBLEME DE L'IDENTITE : qui est Indien et qui ne l'est pas.

Pendant les cent soixante-huit premières années de la République de l'Equateur, de la Constitution de Riobamba en 1830 jusqu'à celle de 1998, les populations indiennes et afroéquatoriennes n'avaient pas de reconnaissance légale. Il s'agissait de citoyens de seconde zone, objets d'une forte discrimination, qui ont peu à peu fait reconnaître leurs droits tout au long du 20e siècle, jusqu'à ce que leur existence en tant que parties intégrantes de la nation soit enfin prise en compte par la Constitution de 1998, sans que toutes les conséquences pratiques en aient été tirées, six ans après sa mise en vigueur.

Le racisme et le rejet manifestés à leur égard par le reste de la population se sont aussi traduits par l'ignorance, notamment statistique, de leur nombre, de leurs caractéristiques propres et de leurs modes de vie. Ce n'est pas un hasard que, par exemple, les études approfondies et extensives sur la pauvreté ne concernent que la population urbaine. Si les recensements nationaux embrassent l'ensemble de la population du pays, la rédaction et le contenu des questionnaires sont incapables de rendre compte des idiosyncrasies de ces populations. L'absence de données objectives et concrètes sur la population indigène explique en grande partie le flou et les insuffisances des analyses disponibles, qu'elles soient sociales, culturelles ou économiques.

Pour s'en tenir au seul point de vue démographique, il est impossible de déterminer avec un minimum de précision qui est Indien et qui ne l'est pas. D'où les énormes variations des estimations du total de cette population qui varient entre le 55 % revendiqué par la CONAIE (52 % dans l'Encyclopédie Encarta) au 7 % du recensement de 2001, en passant par le 40 % figurant dans un de mes guides, ce qui représente en chiffres absolus une fourchette qui va de 847.000 à 6.655.000. La vérité se situe vraisemblablement quelque part entre les extrêmes : 3.750.000.

Cette indétermination incongrue tient aussi au fait que la frontière entre population indigène et population métisse n'est pas clairement tracée. Quand un ensemble humain est soumis au racisme et à l'exploitation en fonction de ses caractéristiques ethniques, il peut chercher à s'en échapper d'abord en quittant son lieu d'origine, puis en se "blanchissant" par un changement de nom, par l'abandon de distinctions tels que l'habillement, la parure ou la coiffure (le port du catogan chez les hommes). Je suis témoin de ce phénomène en marche au Petit Paradis. Quand une famille indienne voisine se rend à la messe le dimanche, le père est habillé comme un métis, c'est-à-dire comme tout le monde, la mère porte le costume des Natabuelas - jupe longue, blouse blanche brodée, aux manches bouffantes, "huallcas" de métal doré autour du cou, leurs enfants adolescents sont vêtus de sweaters, jeans et baskets, semblables à ceux des ados de n'importe quel autre point de la planète. Cette fuite du marquage ethnique explique en grande partie la baisse importante de la population indigène. Il n'est pas sûr pour autant qu'il s'agisse d'une "désindianisation" totale : les observateurs ont noté que les fêtes traditionnelles étaient célébrées avec une particulière ferveur dans les quartiers de grandes villes à dominance indigène. Il est peu probable cependant que ces citadins d'origine indienne se déclarent comme tels.

D'autres facteurs de perte d'information sont le haut degré d'analphabétisme des populations indigènes, qui complique le recueil de données les concernant, ainsi que le refus de remplir les questionnaires du recensement ou d'enquêtes spécifiques auprès de communautés autochtones vivant dans des régions reculées.

Cette situation de méconnaissance culturelle et démographique va changer au cours de ces prochaines années, d'abord parce qu'un renversement est en train de se produire : être Indien, ce n'est plus appartenir à une race inférieure, subordonnée, c'est faire partie d'une civilisation différente, éthiquement supérieure à l'occidentale, par les valeurs qu'elle véhicule, tels le respect de la nature, la solidarité, la coopération, le développement collectif. Chauffé au rouge, ce mouvement pourrait aboutir à un racisme à l'envers touchant les métis et les blancs. Ensuite, parce qu'un organisme dépendant du Conseil de développement des nationalités et peuples de l'Equateur (Codenpe), le SIDENPE (Système d'indicateurs des nationalités et peuples de l'Equateur) a mis au point des outils de saisie d'informations qui tiennent compte de la cosmovision (Weltanschauung) et des mentalités de chaque groupe humain recensé. Il est difficile de dire quand les résultats seront disponibles, mais il est certain qu'à ce moment-là il sera possible de savoir qui est Indien et qui ne l'est pas.

2. LES NATIONALITES ET LES PEUPLES DE L'EQUATEUR

Quand on aborde la question indigène, il me paraît difficile de faire l'impasse sur la variable de base, l'existence de groupes humains différenciés. Avant de parler du "mouvement indigène", entité plutôt abstraite, il faut tenter d'identifier les composantes de base de ce mouvement.

La nébuleuse indigène comporte deux niveaux de populations distincts :

  • Les nationalités qui sont des entités historiques et politiques, qui ont en commun une identité, une histoire, une langue, une culture propre, qui vivent sur un territoire déterminé, disposant de leurs propres institutions et formes traditionnelles d'organisation sociale, économique, juridique, politique et exercice de d'autorité.
  • Les peuples indigènes sont des collectivités originaires, conformées par des communautés ou des centres présentant des identités culturelles qui les distinguent d'autres secteurs de la société équatorienne ; ils sont régis par des systèmes propres d'organisation sociale, économique, politique et légale.

Ces définitions, tirées du site du Codenpe, ne correspondent pas complètement à la réalité dans la mesure où ni les nationalités, ni les peuples indigènes ne disposent d'une autonomie réelle, à quelques exceptions près. Ils se trouvent presque tous dans une situation ambiguë, soit que les limites de l'intervention de l'Etat équatorien dans leurs affaires internes soient floues ou mal définies, soit que ce dernier ne respecte pas les accords existants, comme dans le cas des violations répétées de droits des communautés amazoniennes.

Cela tient aussi à la contradiction entre le texte constitutionnel qui définit toujours l'Equateur comme un état "unique et indivisible", à l'"administration décentralisée", sans que jamais le principe de l'exercice du droit à l'autonomie ne soit mentionné explicitement, bien que son contenu soit précisé dans les articles 83, 84 et 85 de la Constitution consacrés aux peuples indigènes, noirs ou afroéquatoriens. Les députés de la Constituante n'ont pas suivi le chemin tracé par la Constitution espagnole de 1978 qui, dans ses articles 143 à 158, définit la procédure, le contenu et les limites de l'autonomie. D'où la revendication du mouvement indigène d'un Etat authentiquement plurinational.

Cela tient encore à la lenteur avec laquelle les lois d'application sont élaborées et au fait que les lois elles-mêmes, quand elles existent, ne sont pas toujours appliquées par les diverses autorités.

Cela tient enfin au fait qu'il n'y a pas toujours correspondance entre le territoire et une nationalité. Par exemple, la nationalité kichwa, la plus nombreuse, est répartie sur dix provinces, du nord au sud du pays, où la population indigène n'est majoritaire que dans deux ou trois.

Il n'en demeure pas moins que l'univers des populations indigènes est circonscrit avec rigueur. Il y a treize nationalités dont les plus connues sont les Kichwas et les Shuars, la nationalité kichwa comptant treize peuples, dont le plus célèbre est celui des Otavaleños.

Devant cette diversité, parler du mouvement indigène me paraît réducteur, d'autant plus qu'une dimension transversale vient encore compliquer ce panorama : celle des communautés protestantes réunies au sein de la Fédération équatorienne des indigènes évangéliques (FEINE), créée six ans avant la CONAIE. Enfin, une troisième fédération, la Confédération nationale des organisations paysannes indigènes et noires de l'Equateur (FENOCIN) a le caractère d'un mouvement social réunissant des enseignants, des femmes, des jeunes, des petits commerçants, des habitants des franges suburbaines, etc., et campe sur des positions proches de celles de la CONAIE.

A partir de là, je reviens aux remarques concernant le texte de Santana.

3. DEVELOPPEMENT ET MODELE DE DEVELOPPEMENT

Santana est convaincu que l'application du modèle néolibéral est la solution aux problèmes économiques et sociaux de l'Equateur et il pense que si le mouvement indigène avait adhéré dès son origine à cette voie, le pays ne serait pas plongé dans la tragique situation où il se trouve aujourd'hui. Cette conviction n'est étayée par aucun élément objectif, du fait que, à ses yeux, il n'y a jamais eu dans le pays de véritable application du modèle néolibéral, mais une forme dégradée "à contrecoeur". Il peut récuser ainsi à l'avance toutes les critiques et toutes les données présentées contre cette version illégitime, lesquelles n'auraient donc aucun fondement, comme, par exemple, les éléments que j'ai cités plus haut sur la stagnation du PIB par habitant ou l'accroissement des inégalités. Une telle absence de démonstration des bienfaits du néolibéralisme procède de ce que Santana reproche au mouvement indigène : une position purement idéologique.

Cela dit, il est vrai que le refus de remettre en question les références théoriques qui ont servi au mouvement indigène à se constituer l'ont conduit dans une impasse. Il est vrai également que le front commun d'opposition que le mouvement indigène établit avec des mouvements syndicaux politisés et (souvent) corrompus - fonctionnaires de l'Etat, employés des entreprises publiques d'électricité ou pétrolières, enseignants - et des partis politiques de gauche sclérosés et en perte de vitesse, contredit et discrédite ses finalités et l'amène à renoncer à l'indépendance que le mouvement avait su maintenir à ses débuts.

Partant du fait que les entités qui composent la population indigène ont chacune une cosmovision, des institutions, une culture, des modes de vie propres, il est difficile de ne pas admettre que leurs positions et leurs réactions par rapport aux avatars successifs du développement et des modèles de développement offerts par le premier monde au cours de ces trente dernières années puissent être également divers et divergents. Si l'on ajoute à cela que les positions des organismes régionaux et nationaux ne reflètent pas nécessairement celles de leurs bases, on obtient une perspective assez confuse sur ce sujet et une grande difficulté à saisir une ligne directrice.

Dans ces conditions, à quoi peut donc servir le modèle néolibéral, tant vanté par Santana comme réponse aux problèmes de l'Equateur ?

Rappelons d'abord brièvement en quoi il consiste (extrait d'un récent numéro du Monde Diplomatique) :

  1. réduction des déficits publics
  2. priorité aux dépenses pour l'éducation, la santé, les infrastructures
  3. élargir l'assiette fiscale et baisser les taux d'imposition
  4. taux d'intérêts réels positifs
  5. taux de change compétitif favorisant les exportations
  6. libéralisation du commerce et baisse des tarifs douaniers
  7. investissements étrangers
  8. privatisation des entreprises publiques
  9. déréglementation de l'économie
  10. législation rigoureuse des droits de propriété et système judiciaire efficient.

Les huit années passées en Colombie et en Equateur m'ont démontré la justesse de la plupart de ces principes, même si d'autres alternatives peuvent être proposées. Mais, si les résultats attendus n'ont pas suivi, c'est d'abord parce qu'ils ont été appliqués de manière mécanique, comme une recette, sans analyse approfondie de la réalité nationale, régionale ou locale autre que purement économique ; ou de manière idéologique comme des articles de foi sans chercher à les moduler, à les rendre plus pragmatiques ; ou enfin de manière cupide, telles les stratégies menées par les entreprises multinationales pour s'emparer des ressources ou des marchés des pays du Tiers monde et éliminer la concurrence (cf. l'Argentine de Menem pour une combinaison des trois manières).

D'autre part, les institutions financières internationales, et leurs inspirateurs, les gouvernements états-uniens ou européens, qui les utilisent comme un guide pour l'action, n'ont jamais cherché sérieusement à éliminer la corruption dans les pays cibles, cette élimination étant très présente dans les discours, mais pas dans les programmes opérationnels. Pourtant la corruption constitue un obstacle rédhibitoire au développement prétendument recherché. Malgré cela, ces gouvernements semblent soutenir de préférence des partenaires corrompus ou dont la faiblesse les empêche de lutter contre ce fléau, mais sur lesquels ils peuvent exercer une forte pression afin de les amener à composition. Le président actuel de l'Equateur, Lucio Gutiérrez, en fournit un exemple qui frise le grotesque. Enfin, une des sources importantes de corruption vient des pratiques des multinationales visant à s'assurer les marchés, comme d'innombrables scandales aux Etats-Unis, en Europe ou ailleurs l'ont démontré.

Un des points du programme ci-dessus qui génère le plus d'hostilité de la part de la CONAIE, est celui de la privatisation des entreprises publiques sur laquelle Santana revient avec insistance. Il faut reconnaître que ces entreprises - secteurs électrique, pétrolier et télécommunications notamment - font partie du butin du (des) parti(s) au pouvoir ou offert à ceux qui soutiennent le président au Congrès en échange de ce genre de prébendes. De ce fait, ces entreprises sont mal gérées, par des directions ou des cadres politisés, peu compétents, elles ne sont peu rentables ou perdent de l'argent, et enfin la qualité de service est souvent médiocre. Pour autant, la privatisation est-elle la panacée ? Malgré les efforts du gouvernement pour les rendre attractives aux yeux d'un éventuel acheteur, toutes les tentatives de vente ont échoué, le plus souvent parce que les intéressés n'offraient pas les garanties demandées, soit sur le plan financier, soit en ce qui concerne la capacité et l'expérience pour gérer des entreprises de cette importance, cependant trop petites pour intéresser des firmes reconnues sur le plan international. L'Etat équatorien a tenté de proposer la gestion en régie de certaines d'entre elles, sans plus de succès. Il est vraisemblable que les candidats éventuels sont aussi découragés par les positions intransigeantes des syndicats maison.

Un exemple intéressant est fourni par les deux entreprises publiques de téléphonie fixe : Andinatel et Pacifictel, dont les destinées ont divergé ces dernières années. La première dessert la Sierra de manière relativement satisfaisante et fait des bénéfices, la seconde est un foyer de corruption permanente et présente des pertes et de mauvais indicateurs techniques. Si les conditions actuelles se maintiennent, il n'y a donc aucune raison de privatiser Andinatel, il conviendrait simplement de continuer l'effort entrepris pour en améliorer la rentabilité et la qualité de ses prestations. Le cas de Pacifictel semble désespéré tant sa situation est embrouillée, les enjeux régionaux venant compliquer, si c'est possible, des décisions que le gouvernement central n'arrive pas à prendre. Ma connaissance du dossier est insuffisante pour expliquer cette différence, qui démontre cependant que le statut public ou privé d'une entreprise de services publics ne suffit pas à expliquer ses performances.

Un autre point du programme néolibéral qui donne lieu à une opposition irréductible du mouvement indigène est celui de la déréglementation de l'économie, concrètement la suppression des subventions, qui s'appliquent en particulier au gaz, aux combustibles et à l'électricité. Le cas du premier est emblématique : la bouteille de 15 kilos coûte 1,30 €, soit environ 20 fois moins qu'en France. Aucun gouvernement ne s'est aventuré à suivre les consignes du FMI, qui exige la suppression de cette subvention, dont il est difficile de connaître le montant exact - les versions varient selon les intérêts en jeu -, mais qui représenterait environ 200 millions de dollars par an. Le plus sûr moyen de provoquer une insurrection des indigènes était, et est sans doute toujours, de toucher au prix du gaz, qui ne concerne pas seulement l'économie ménagère, mais les innombrables vendeurs ambulants qui offrent une alimentation bon marché aussi bien aux travailleurs qui n'ont pas les moyens de payer 1,50 USD pour leur déjeuner qu'aux flâneurs à la recherche d'une sortie pas chère.

La solution rationnelle proposée par le FMI est de cibler la subvention sur les "vrais" pauvres, mais, de la même façon qu'on ne sait pas qui sont les "vrais" Indiens, la possibilité d'identifier avec précision un secteur donné de la population n'existe pas en Equateur. Cela vient d'une part de l'insuffisance des moyens statistiques dont diposent les différents ministères et d'autre part, des pressions exercées par les députés, les maires, les préfets, les conseillers provinciaux et municipaux, les chefs et ajoints politiques, etc. pour que leurs protégés se voient attribuer une aide telle que, par exemple, le bon de solidarité (15 USD par mois). Enfin, du fait que près de la moitié (46,2 % en avril 2004) de la population active appartient au secteur informel, lequel, par définition, ne paie ni impôts, ni taxes, ni n'est l'objet d'un recensement, il est très difficile d'évaluer le revenu global d'une famille donnée. C'est probablement cette résilience du secteur informel qui explique la capacité de survie du milieu populaire en dépit des circonstances adverses qui persistent dans le pays depuis 1995.

Une autre raison de l'échec du modèle néolibéral est l'opposition de plus en plus forte des populations ou de certains secteurs de la population, aux conséquences sociales désastreuses de sa - bonne ou mauvaise ? - application. Face à ces résistances, les institutions financières internationales ont baissé les bras et se contentent d'une version simpliste, facile à imposer, à teneur essentiellement financière que je caricaturerai ainsi sur la base encore une fois de l'exemple de l'Equateur : diminuer les dépenses sociales afin d'assurer le remboursement de la dette extérieure. Ce qui, selon le principe de circularité - qui ne concerne pas seulement les élites équatoriennes ! -, vient renforcer encore le rejet populaire de cette potion amère. Honte supplémentaire, vu le niveau très bas des taux d'intérêt du premier monde, ceux de la dette des pays du troisième monde attirent les investisseurs d'autant plus, que, grâce aux efforts du FMI, ces placements sont sûrs. Tellement sûrs que les capitalistes équatoriens préfèrent acheter ces bons qu'investir dans l'économie nationale. Question : peut-on être capitaliste et patriote à la fois ? Il semble que non.

Cela étant, il est commode de charger le FMI de tous les maux éprouvés par le pays depuis sa première intervention, en 1983. Par ce type de position, le mouvement indigène contribue à exonérer les partis et les politiciens qui ont gérés l'économie nationale depuis cette date de leur responsabilité première dans les catastrophes financières qui se succèdent. Il conviendrait de restituer à ces derniers la part qui leur revient, ce qui n'exonère pas le FMI de chercher un meilleur équilibre entre la protection des pauvres et les mesures d'ajustement. Un document tel que "Does IMF Fiscal Policy Advice End Up Hurting The Poor?" montre que certains au sein même du FMI se posent la question, même s'ils tendent à le décharger en grande partie de la responsabilité des crises.

Pour en finir avec ce paragraphe, il semble bien que le modèle néolibéral ne constitue pas la solution miracle préconisée par Santana. Il est toutefois notoire que les communautés indigènes protestantes et certaines communautés amazoniennes n'y sont pas opposées, parce qu'elles ont pu expérimenter les bienfaits de l'ouverture - soit de marchés extérieurs pour leurs productions, soit aux touristes étrangers qui viennent les visiter -, et constater les bénéfices produits par les investissements qu'ont fournis des ONG ou des gouvernements étrangers. Le passage du développement purement quantitatif des années 70 au développement durable a facilité cette acceptation, dans la mesure où le respect de l'environnement et l'utilisation rationnelle des ressources naturelles, qui sont partie intégrante de la cosmovision indienne, sont devenus une dimension importante de cette nouvelle conception du développement. Il est probable que ces indigènes-là ne sont pas prêts à abandonner ou à récuser le concept de développement durable au profit, par exemple, de la perspective altermondialiste du non-développement.

En définitive, ce qui fait obstacle est peut-être la notion même de modèle, de plus imposé de l'extérieur. Une action pragmatique fondée sur une conception positive de la globalisation - échanges humains et pas seulement commerciaux, communication universelle à travers Internet -, tenant compte des idiosyncrasies des nationalités et des peuples indigènes, mais aussi de leur désir de se faire connaître, pourrait être beaucoup plus efficace. Mais elle ne correspond malheureusement pas à l'approche de la réalité dans les pays développés, qui s'appuie beaucoup sur les théories ou les idéologies, et leur cycle temporel : apogée, puis régression. Il faudra peut-être encore vingt ou trente ans pour épuiser le modèle néolibéral, comme il a fallu quarante ans pour faire le tour du modèle keynésien, et finir par le jeter à la poubelle, en raison des excès et des déviations commis en son nom.

4. LE PASSEISME

Santana indique plusieurs dimensions du passéisme du mouvement indigène : la référence à des paradigmes périmés, l'insistance sur les structures organisationnelles, l'attachement à un Etat paternel et paternaliste.

Je partage en partie les critiques de Santana, tout en les trouvant unilatérales. Il me semble en effet que ces réactions, conservatrices - au sens où elles expriment une certaine fidélité au passé du mouvement -, s'expliquent aussi par la genèse du mouvement, et pas seulement par le refus du changement.

Le surgissement des mouvements de résistance indigènes en Amérique latine dans les années 70 est à mettre en relation avec la lutte anti-colonialiste et anti-impérialiste qui l'a précédé. (Son porte-flambeau, Ernesto "Che" Guevara meurt dans la jungle bolivienne en octobre 1967). La différence essentielle est que les indigènes ne s'opposent pas à une puissance colonialiste étrangère comme en Afrique et en Asie, mais à l'oppression de leurs propres gouvernements. Pour le faire, ils recourent au modèle disponible à l'époque, qui est inspiré par la théorie et les expériences marxistes et le non-alignement. Il me semble cependant que le choix de ces références, puis leur maintien, ne résultent pas uniquement de leur disponibilité ou de leur efficacité supposée, mais aussi d'une convergence de fond avec l'organisation collective des sociétés autochtones. Les théories marxistes ou socialistes sont plus applicables à la réalité sociale et économique des nationalités autochtones que celles du capitalisme.

Un autre facteur me paraît également important : en Equateur, c'est toujours la première génération des activistes indigènes qui est au pouvoir dans les instances supérieures du mouvement et on peut comprendre qu'ils aient des difficultés à renoncer à des références qui les ont menés là où ils sont.

Si le marxisme en tant que théorie peut difficilement prendre en compte l'évolution actuelle de nos sociétés, les institutions proposées par ses héritiers socialistes et sociaux-démocrates paraissent toujours parfaitement désirables notamment pour la lutte contre la pauvreté, telles la finalité sociale de l'économie, la répartition équitable des richesses, l'égalité des chances, l'égalité des sexes, la sécurité sociale avec ses trois volets santé, famille, retraite, la gratuité de l'enseignement, l'assurance-chômage, etc. Cela étant, je suis d'accord avec Santana sur le fait que l'état de division et de stérilité idéologique et programmatique de la gauche équatorienne n'en fait pas un compagnon de route acceptable et utile pour le mouvement indigène.

En ce qui concerne ce que Santana appelle le fétichisme des structures, je crois que là aussi la dimension historique est importante : le mouvement s'est construit pièce à pièce, de la base vers le haut, tout en s'étendant dans la dimension territoriale. L'ensemble s'est peu à peu solidifié, il a pris une forme définitive avec la création de fédérations telles la FEINE en 1980 et la CONAIE en 1986 et a atteint son apogée vers la fin des années 90. Cette construction correspond à une réalité économique, sociale et culturelle qui est l'existence de nationalités et de peuples, autochtones certes, mais divers en fonction de leur localisation, de leur histoire propre et des relations particulières qu'elles ont établies au fil des siècles avec l'occupant inca, puis hispanique, et enfin avec l'Etat équatorien. Comme toutes les institutions humaines, cette organisation s'est rigidifiée, et ses dirigeants ont progressivement perdu le contact avec les réalités de leurs bases, en dépit de leur discours récurrent sur ce sujet. L'échec patent du soulèvement organisé par la CONAIE en juin 2004 en constitue une preuve cruelle dont nous verrons plus loin la cause.

Pour autant, il ne me paraît pas juste de dire, comme le fait Santana que le mouvement indigène n'avait pas une vision à longue échéance. Certes, elle n'était pas de nature économique, sa portée était beaucoup plus large : la revendication pour les importantes minorités autochtones d'une place digne dans la nation que la Constitution de 1998 a fini par leur reconnaître. Comme on peut en observer d'innombrables exemples dans l'histoire, c'est quand le mouvement indigène a atteint son objectif suprême qu'il a commencé à perdre le cap.

L'interprétation - au sens psychanalytique - que donne Santana à la fixation paternelle des indigènes sur l'Etat, me paraît outrée, et peut-être superflue. En effet, les demandes envers l'Etat équatorien sont universelles et permanentes de la part des diverses catégories de la population, y compris les plus favorisées. On voit mal pourquoi les indigènes ne se tourneraient pas aussi vers lui pour atténuer leurs difficultés. Il est probablement vrai qu'ils manifestent leur dépendance d'une façon plus naïve et plus crue, mais cela tient aussi à un niveau d'éducation et de formation beaucoup plus bas que celui des métis.

Une autre critique de Santana envers le mouvement indigène me paraît discutable : sa fidélité au schéma de l'intégration andine, "ancien et périmé" selon lui. Il est évident que la "Communauté des nations andines" (CAN) n'a pas fonctionné, essentiellement du fait que les gouvernements nationaux n'ont jamais cherché à ce qu'elle fonctionne et ont toujours donné la priorité aux objectifs nationaux par rapport à ceux de la région. Les plus importants peuples indigènes, à part ceux du Brésil, se trouvent en Colombie, en Equateur au Pérou et en Bolivie. C'est une première raison de rester attaché à ce sous-ensemble régional. La deuxième est que, dans une perspective bolivarienne - récusée par les Etats-Unis et leurs partisans en Amérique latine, et qui n'est vraisemblablement pas partagée par Santana -, une stratégie d'intégration du sous-continent à travers des sous-ensembles régionaux est plus facile à mettre en œuvre. C'est que semble indiquer les récents accords entre la CAN et le MERCOSUR. Je suis persuadé pour ma part que le monde sera meilleur si l'Amérique latine réussit à se constituer en tant qu'ensemble intégré sur le modèle européen, non contre les Etats-Unis, mais indépendant d'eux.

Pour terminer ce paragraphe sur le passéisme du mouvement indigène, j'aurai par contre à énoncer un grief que Santana n'a pas évoqué, c'est l'analphabétisme très élevé de la population indigène : 43 % (SIISE 1999 population de 15 ans et plus). La CONAIE invoquerait probablement comme excuse l'insuffisance de l'action gouvernementale, notamment dans le domaine de l'Education bilingue, qui est l'un de ses principaux volets. Mais la présence de nombreux activistes et intellectuels dans le mouvement aurait permis de mettre sur pied des associations de volontaires pour l'alphabétisation. Les enseignants ne sont pas les mieux placés pour enseigner à des adultes qui ont été traumatisés par l'école. Comment expliquer une telle carence, alors que cela aurait dû être un des objectifs essentiels à faire accomplir, ou - devant la faillite de l'enseignement officiel -, à accomplir de manière autonome, une aide efficace ayant pu être fournie par des ONG spécialisées ou les Nations Unies ?

Une première explication possible viendrait de cette dépendance envers l'Etat et son bras spécialisé, le ministère de l'Education et de la culture, mise en avant à juste titre par Santana, ainsi que la conception répandue dans les milieux de gauche que seule l'éducation officielle, patentée par l'Union des éducateurs de l'Equateur (UNE), est valable. Une deuxième cause pourrait être la résurgence ou le maintien d'une ancienne position des propriétaires terriens contre l'accès à l'éducation de leurs indiens, selon laquelle "moins ils en savent, mieux ça vaut !". Un tel reproche peut paraître excessif, mais il est certain qu'il est plus facile de manipuler ou de convaincre un indigène analphabète - par exemple de se joindre à un soulèvement programmé par le mouvement - qu'un indigène ayant terminé le cycle primaire, et capable de discuter un texte ou une position.

La troisième cause probable serait encore plus accablante pour le mouvement. Le taux d'analphabétisme des femmes indigènes est largement supérieur à celui des hommes : 53 % contre 31 %. Je pense qu'il n'est pas abusif de supposer que c'est l'effet du machisme ambiant, traditionnel aussi bien dans la culture indigène que dans celle de la Colonie, puis de la République. S'exprime peut-être aussi la crainte, consciente ou inconsciente, que la femme jouant un rôle essentiel dans la transmission de la tradition, son accès à la lecture et à l'écriture puisse être ressenti comme un danger pour le maintien de l'identité autochtone. De toute manière, le mouvement indigène s'honorerait en faisant de l'égalité à l'accès à l'éducation selon le genre un objectif prioritaire et urgent. Sans quoi, le maintien à tout prix de l'identité autochtone, prêché par certains intégristes, pourrait apparaître comme une tentative raciste et sexiste. A moins de considérer que savoir lire et écrire constitue une stratégie diabolique du capitalisme international !

5. LA "COMPLICITE IMPLICITE" AVEC LES ELITES EQUATORIENNES

Les deux concepts de circularité et de libéralisation à contrecœur me paraissent particulièrement adéquats pour l'analyse de la situation politique et économique de l'Equateur.

On voit bien cependant que la résistance de l'oligarchie équatorienne contre toute ouverture n'a pas les mêmes causes que celle des dirigeants indigènes. Dans le premier cas, il s'agit de la défense de leurs intérêts matériels et du maintien de privilèges exorbitants, dans le second, d'une incompatibilité idéologique et du refus de certaines pratiques qui en découlent. La convergence de ces deux oppositions conduirait à maintenir l'Equateur dans une situation de crise permanente.

Je peux être d'accord sur ce point avec Santana, mais il me semble que la responsabilité des deux parties dans ce blocage est très différente. Les décideurs économiques disposent d'un pouvoir effectif et d'une capacité de pression pratiquement illimitée sur les partis et les hommes politiques, président y compris. S'ils décidaient d'un virage, celui-ci serait pris rapidement. C'est sans doute comme cela que l'on pourrait interpréter l'engagement de certains d'entre eux dans les négociations du Tratado de Libre Comercio (TLC) avec les Etats-Unis : lâcher un peu (de sécurité) pour gagner beaucoup (de dollars). Il faudrait en savoir plus sur les négociateurs et les négociations pour savoir si ma supposition est juste.

Que certains intellectuels équatoriens, dont Santana, aient rêvé dans les années 80 que le mouvement indigène ait pu constituer le "ferment dans la pâte" pour une transformation profonde du pays, est une chose, la capacité d'influence réelle de ses dirigeants en est une autre. Le principal pouvoir du mouvement indigène sur le plan national au cours de ces quinze dernières années s'est exercé par la voie de soulèvements : 1990, 1994, 1997, 2000, qui reproduit une forme de protestations séculaires contre le pouvoir dominant, qu'il soit inca, espagnol ou républicain. D'autre part, le courant mondial favorable à l'autodétermination des peuples leur a permis d'obtenir assez facilement la reconnaissance de leurs droits spécifiques à travers la Constitution de 1998, dont l'application pratique tarde, il faut quand même le dire. Par contre, il me paraît tout à fait improbable que, dans l'hypothèse où le mouvement indigène aurait proposé des changements profonds du fonctionnement politique et économique du pays, il ait obtenu un quelconque résultat. Je ne cherche pas à exonérer les dirigeants indigènes de toute responsabilité dans l'immobilisme de la société équatorienne, mais simplement à la distribuer plus équitablement.

6. L'ELITISME DU MOUVEMENT INDIGENE

Selon Santana, les dirigeants indigènes ne sont pas seulement complices des élites équatoriennes, ils leur appartiennent et présentent les mêmes caractéristiques qu'elles.

Il y a également une part de vérité dans cette affirmation. Ce qui caractérise les élites équatoriennes - économiques, politiques, syndicales, administratives, etc. - est le fait que le pouvoir dont elles disposent est mis pour sa plus grande part au service de leurs propres intérêts, notamment matériels, et de ceux de leur clientèle. Une autre caractéristique est l'ancienneté de ce comportement, qui remonte à la Colonie, dont les premières élites ont été les conquistadores.

Si l'on admet cette définition, il est évident qu'elle ne s'applique que depuis une quinzaine d'années aux dirigeants indigènes. D'abord parce que le pouvoir qu'ils détiennent repose sur la mobilisation de leurs bases et les craintes que celle-ci suscite. Les soulèvements indigènes sont fort anciens, mais les gouvernements n'ont plus la possibilité de recourir à la troupe et aux massacres du passé pour y mettre fin, ils sont obligés de négocier et parfois de céder à leurs revendications. Jusqu'à 1998, il me paraîtrait pourtant exagéré d'affirmer que ce pouvoir ne s'exerçait qu'en faveur d'intérêts propres aux dirigeants puisque, comme nous l'avons vu, il s'agissait de revendications liées à la reconnaissance et à la dignité des populations autochtones et à la lutte contre des décisions affectant l'existence des communautés ou contre des gouvernants corrompus.

Que les dirigeants indigènes - surtout ceux de la CONAIE - aient profité de cette capacité de pression pour obtenir des postes dans les services centraux ou provinciaux de l'Etat prenant en charge la population indigène, ne me paraît pas foncièrement antiéthique. Cela pourrait ressembler à une politique empirique de discrimination positive, bien que cette démarche ne soit pas pratiquée en Equateur.

Par contre, les choses ont changé à partir de deux événements importants et reliés entre eux : la participation du mouvement indigène dans le coup d'Etat de janvier 2000 où il a eu partie liée avec des officiers putchistes ; l'élection du président de la République et celle des députés au Congrès d'octobre 2002. Le Parti Pachacutik a conclu une alliance conjoncturelle, purement électorale, avec le Parti Société Patriotique du 21 janvier (issu du putsch), dont il n'a pas su ou voulu détecter le caractère opportuniste et vorace. Ce mariage de la carpe et du lapin a pourtant réussi à imposer son candidat : l'ex-colonel (putchiste) Lucio Gutiérrez. Pachacutik a reçu en échange de son soutien quelques ministères, dont trois importants - Education et culture, Affaires étrangères et Agriculture - et des centaines de postes dans les administrations centrales et provinciales et les entreprises publiques.

Ce n'est pas le lieu de décrire la séquence des événements qui va déboucher sur la rupture entre un président, qui va renier tous ses engagements, et Pachacutik, sept mois plus tard. Ce qu'il faut souligner, c'est que les ministres de Pachacutik, qui tous, ont été des dirigeants de la CONAIE, vont accepter, (presque) sans broncher, la signature d'une lettre d'intention avec le FMI, trois semaines après leur intronisation, lettre dont les termes sont en contradiction absolue avec les thèses et les convictions du mouvement indigène. Au lieu de démissionner sur le champ, tous les membres du parti vont rester en place, pour, je suppose, ne pas perdre cette occasion de se chauffer au soleil du pouvoir...

En raison de cette compromission, tout à fait caractéristique des élites équatoriennes, Pachacutik va apparaître aux yeux d'un grand nombre d'Equatoriens un parti comme tous les autres, corrompu, sans idéal, sans programme, une simple machine à prendre le pouvoir et à le garder. Le célèbre slogan du mouvement indigène AMA LLULLA (ne pas mentir) AMA SHUA (ne pas voler) AMA KILLA (ne pas être bon à rien) est en train de devenir l'équivalent de la non moins célèbre devise LIBERTE, EGALITE, FRATERNITE : un thème rabâché pour discours de fête nationale ou réunion électorale.

Le prix que le mouvement indigène va payer est extraordinairement élevé : confusion et désorientation des bases, dissensions et divisions internes qui compromettent son unité, perte de respect et de confiance dans le reste de la population, décrédibilisation de ses finalités, dégradation de son image, repli sur des positions vindicatives et irréalistes, etc. Tout ce que le mouvement a gagné depuis 1990 semble remis en question.

D'autre part, le comportement des ministres, sans atteindre le niveau d'indécence manifesté habituellement par le personnel politique équatorien, justifie le reproche formulé par Santana. J'avais été choqué à l'époque par la série infiniment longue de séances de "reconocimientos" (félicitations) et d'"homenajes" (hommages) à laquelle une femme intelligente et cultivée comme Nina Pacari, ministre des Affaires étrangères, portant le costume otavaleñien dans l'exercice de ses fonctions, semblait se prêter avec délices, au lieu de se mettre au travail sans tarder. A cela s'ajoutait une étrange absence en termes de propositions politiques, ainsi que des nominations aberrantes de personnel diplomatique, plus en fonction de leur origine raciale que de leur compétence. Cette inconsistance s'expliquait peut-être par le machisme du milieu politique et par l'incapacité du président à déléguer véritablement. Mais pourquoi accepter ces humiliations, pourquoi s'accrocher à ce poste ? En ce temps là, courait à Quito cette histoire drôle, difficile à traduire : " - Vous savez, Nina Pacari va travailler pour le gouvernement. - Logée ou pas ?" En équatorien, les annonces d'offres d'emploi pour domestiques sont rédigées avec l'indication "puertas adentro" (logée) ou "puertas afuera" (non logée). Dans la bonne société de ce pays raciste, on pense toujours que le seul poste que peut occuper une indienne en ville est celui de bonne à tout faire.

7. LES ERREURS RECENTES DU MOUVEMENT ET LE RISQUE DE DESINTEGRATION

Après des incidents graves tels que le passage en prison du président d'ECUARUNARI (pour avoir insulté le président) et une agression à main armée suspecte contre le président de la CONAIE, la confrontation entre une partie du mouvement et le président de la République a pris une tournure personnelle. Les dirigeants de la CONAIE ont réclamé de manière insistante la renonciation ou la démission du président et ont fermé la porte à toute négociation. Ils se sont entêtés dans l'organisation d'un soulèvement destiné à impressionner les participants à l'assemblée de l'Organisation des états américains (OEA), qui avait lieu à Quito début juin.

Cette inutile inflexibilité a été habilement utilisée par le président pour diviser le mouvement. Plusieurs mouvements régionaux soutiennent les efforts du président qui se dit prêt à rectifier le tir en matière de politique sociale, dont la FEINE, qui représente des centaines de milliers d'indigènes.

Peu avant le soulèvement, un bruit a couru, qui semblait présenter une certaine vraisemblance, selon lequel Leonidas Iza, le président de la CONAIE, avait créé, avec quelques partenaires, une fondation et une banque à Panama au capital de 4.500.000 dollars. Au lieu de s'expliquer clairement sur cette démarche, l'intéressé a nié catégoriquement, comme le font tous les politiciens équatoriens pris la main dans le sac, mais sans convaincre, car les dénonciateurs avaient apporté des preuves écrites, qui n'ont pas été formellement démenties. Le doute subsiste sur cette affaire, qui jette une lumière crue sur un mouvement en pleine dérive, même si, par ce type de création capitaliste, il répond en partie aux attentes de Santana !

Plus que cette révélation, la proximité de la date du soulèvement avec le début de la grande fête de l'Inti-Raymi a dû jouer un rôle dans la démobilisation des bases qui ont totalement lâché des dirigeants nationaux faisant preuve d'un manque de sensibilité consternant.

Une autre erreur des dirigeants indigènes est d'avoir exprimé leur principale revendication (la démission du président) au nom du peuple équatorien qui, dans sa grande majorité, n'y adhérait pas, considérant que le président devait rester en place, mais changer de politique. En outre, la population n'était pas favorable à la méthode choisie, les barrages des routes principales, qui gênent tout le monde et affectent une économie déjà chancelante. La vigueur du démenti infligé aux dirigeants de la CONAIE par leurs propres troupes et par la plus grande partie du peuple équatorien, devrait les inciter à entreprendre dans un premier temps une sévère autocritique, puis à s'engager dans la reconstruction du mouvement sur des bases nouvelles. Leurs premières réactions n'allaient pas dans ce sens, mais il faut probablement faire la part de leur découragement face à cet échec retentissant et imprévu.

LES OPTIONS POUR L'AVENIR

Pour sortir de l'impasse dans laquelle se trouve le mouvement indigène, plusieurs voies s'ouvrent. Il me semble que les deux proposées par Santana ne couvrent pas tout l'univers des possibles.

Le premier terme de l'alternative, l'adhésion du mouvement indigène dans son ensemble au modèle néolibéral, me paraît irréaliste. Il faudra voir comment, au cours de ces prochaines années, le Traité de Libre Commerce (TLC) avec les Etats-Unis, qui semble devoir remplacer celui de l'ALCA, va permettre la mise en place d'une adhésion raisonnée des élites et de la population équatoriennes au modèle néolibéral, à la condition cependant que le FMI accepte de modifier sa posture rigoriste sur le remboursement de la dette extérieure. Si cela se produisait, il est probable qu'une partie de la mouvance indigène acceptera d'entrer dans cette logique.

On peut donc penser que la division du mouvement indigène sera durable, bien qu'elle soit fomentée actuellement par le gouvernement dans un but à court terme, celui de survivre. Cette division recouvre des clivages réels, qui vont probablement aller en s'accentuant. Il est même vraisemblable que certaines organisations régionales reprennent leur autonomie.

Pour autant, la CONAIE ne disparaîtra pas, mais elle ne sera plus en mesure de revendiquer la représentation de TOUT le mouvement indigène, comme elle l'a fait jusqu'à présent de manière abusive. Son avenir sera fonction des orientations qu'elle choisira et qui peuvent aller dans quatre directions :

  • Justifier la ligne actuelle, en durcissant son action, en renforçant ses liens avec les autres organisations sociales d'opposition, en continuant à recourir à une politique de communication de nature propagandiste et manipulatoire.
    Ce choix me paraît suicidaire et justifie les critiques sévères formulées par Santana. On ne peut cependant pas l'exclure a priori.
  • Accepter que des erreurs ont été commises et modifier la ligne
    Les finalités du mouvement restent les mêmes, seules les stratégies changent : retour vers les communautés de base pour tenter de préciser les orientations qu'elles souhaitent, redéfinition des options politiques et économiques de la confédération, redéfinition des buts concrets à atteindre, des méthodes à utiliser et élaboration d'un programme d'action, renouvellement des dirigeants de tous les niveaux, recomposition des alliances dans une perspective positive, centrée sur l'obtention d'un plus grand bien-être pour la population indigène, en abandonnant la posture d'opposition systématique et tout parti pris idéologique, nouvelle politique de communication basée sur une information transparente de l'opinion publique.
    Cette orientation paraît évidemment la plus souhaitable et celle qui pourrait apporter aux nationalités indiennes un changement bienvenu de leurs conditions d'existence.
  • Repliement et fermeture sur des positions ethniques, mise à l'écart des membres d'origine métisse
    Même si cette orientation est également suicidaire, elle ne peut pas être complètement exclue, pour certaines organisations, sinon pour la CONAIE dans son ensemble.
  • Attitude passive, maintien de l'existant
    Les dirigeants pourraient essayer de dédramatiser la situation et d'adopter un profil bas au cours des mois qui suivent, en attendant une nouvelle opportunité, que le régime ne manquera pas de leur offrir sur un plateau. Tout dépendra alors de la réaction des communautés de base, qui pourraient ne pas accepter de se maintenir dans cette impasse.

En ce qui concerne le bras politique de la CONAIE, le parti Pachacutik, la proximité des élections provinciales et municipales rend urgente une réaction rapide du parti, s'il ne veut pas être laminé. Il est probable qu'elle sera opportuniste :

  • changements cosmétiques de la ligne et du programme politiques
  • accord conjoncturel entre les différentes composantes du parti - indigènes, syndicats, intellectuels, femmes, églises, écologistes - permettant au pire de maintenir son bassin électoral, dans une conjoncture difficile, du fait de l'élimination de la méthode d'Hont, qui était favorable aux minorités, par le Tribunal constitutionnel.

Une réflexion sur les choix de fond ne pourrait surgir qu'en coordination avec les évolutions de la CONAIE dans son ensemble, laquelle semble avoir repris en main le parti.

MOT DE LA FIN

En ce début du mois de juillet, le problème de l'heure n'est plus celui du soulèvement indigène, mais le sort indigne des retraités de l'Institut équatorien de sécurité sociale (IESS), dont certains ne touchent que 4 USD par mois (vous avez bien lu : QUATRE dollars). Les retraités ont donné l'exemple - à suivre ! - d'une manifestation d'opposition courageuse, digne, respectueuse des droits des autres secteurs de la société, ciblée sur ceux qui sont responsables de leur situation, les membres du Conseil d'administration de l'IESS, en occupant pacifiquement les sièges nationaux et provinciaux de cette institution. Contrairement à ce qui s'est passé avec le mouvement indigène, tout le peuple équatorien est derrière eux. Dans un élan de solidarité démagogique, le Congrès vient de voter une loi qui porte à 135 USD la retraite minimum, sans se préoccuper le moins du monde du financement de cette mesure, à laquelle le président vient d'opposer son veto.

Plus une crise est profonde, plus l'espoir d'un renouveau est grand. Le mouvement indigène n'a manifesté jusqu'à maintenant aucun signe indiquant un changement de cap. L'espoir pourrait donc se transformer en désespoir. J'ai envie de conclure ces remarques de la manière si souvent utilisée ici : "¡Que Dios ilumine a los dirigentes de la CONAIE!" (Que Dieu éclaire les dirigeants de la CONAIE !) Il ne s'agit pas d'une dérobade de ma part, mais de traduire la résignation des Equatoriens devant le sort qui les accable, qu'ils soient indigènes, retraités ou pauvres simplement. Cela me rappelle un lambeau de mon instruction religieuse : "D'où me viendra le secours ?" Cette interrogation angoissée reçoit ici toujours la même réponse : "De l'Eternel, mon Dieu". Car il n'y a rien à attendre des hommes... de pouvoir.

13 juillet 2004


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